CHAPITRE PREMIER
Mgr de Thémines, évêque de Blois; sa vie; il est appelé à l'Assemblée des notables. — Assemblée provinciale à Orléans. — Assemblée départementale à Blois; l'auteur est nommé président. — M. xMesnard de Chousy; le vicomte de Beauharnais. — Election des députés aux Etats généraux. — Lavoisier. — Les députés. — Attitude de l'évêque. — Voyage à Paris. — Les Etats généraux à Versailles. — L'affaire de Réveillon. — Le Palais-Royal. — Retour à Blois. — On apnrend la prise de la Bastille. — Commencement de l'émigration. — Les voisins de Cheverny. — La grande panique; brigands imaginaires. — Organisation d'une garde nationale. — Insurrection pour les subsistances. — Le club de Blois. — Mort de M. de Cypierre. — On établit un club à Cour. — Les clubs de Paris : club de Quatre-vingt-neuf, des Jacobins. — Les volontaires à Blois et dans les environs; leur indiscipline. — Madame Dayrell à Clénord; son courage en face des volontaires insurgés. — Punition des révoltés.
M. de Thémines-Lauzières, aumônier du Roi, fort lié avec M. d'Angiviller jeune, plein d'esprit et de connaissances, parent et héritier de madame de Beringhen, fut nommé, à la mort de M. de Termont, à l'évêché de Blois. Cet évêché, à quarante-deux lieues de Paris, considérable pour le revenu, avec un palais épiscopal on ne peut mieux situé, était l'objet de l'envie de toute la eour. J'ai dit la façon dont il vivait dans son diocèse, et comment il avait fait reconstruire les dedans de son palais. Magnifique dès qu'il fallait traiter, il recevait chez lui les maréchaux de France, les princes, etc., et le maréchal de Noailles n'allait point à son gouvernement de Bordeaux sans passer quatre jours chez lui. Ami intime de beaucoup de gens de mérite, il était fort recherché, et dès qu'il le pouvait, se retirait à Paris, où il se livrait aux arts et cultivait ses connaissances. Revenant à toutes les grandes fêtes, il faisait son métier en prélat consommé. Voulant satisfaire son goût d'instruction, il se délcrmina à aller voir l'Espagne et le Portugal incognito,
et cependant avec toutes les précautions que son état exigeait. Il se compromit à un auto-da-fé, non parce qu'il blâmait la religion, mais parce qu'il en critiquait les abus. Toutes ses belles qualités étaient, comme je l'ai dit, ternies par une hauteur de caractère qui avait aliéné tout son clergé; il laissait peu approclier de lui les curés, il leur donnait des audiences très-laconiques: souvent il les éconduisait en passant la tête entre sa porte, et il ne les priait jamais à dîner. Il appelait seulement à sa table deux grands vicaires connus par leurs mœurs, et un Père Capucin, son confesseur en titre. Ayant été élevé avec Gérente (1), l'évêque d'Orléans, cidevant coadjuteur, il était resté son ami sans en faire beaucoup de cas. Son seul ami véritable était Amelot, évêque de Vannes (2), cousin de mon beau-frère, et l'un des hommes les plus vertueux du royaume.
Tout le public sait l'appel des notables à la cour, et la façon dont ils se conduisirent. L'évêque Thémines fut des premiers appelés et ne réussit pas mieux qu'un autre; il était dans les bons principes, mais il ne calculait pas l'esprit du siècle. Enclin au despotisme, il aurait plutôt été un petit cardinal Richelieu, et peut-être était-ce l'espèce d'homme le plus nécessaire dans le moment. II fut, dit-on, nommé un instant à la place de Brienne.
J'étais alors très-tranquille à Cheverny; nous allions, ma femme et moi, passer tous les ans six semaines à Paris, chez mon ami Sedaine. Je consacrais le matin aux arts et aux sciences, je dînais avec mes hôtes, et tous les soirs j'allais au spectacle, donnant le reste du temps à la société.
Il y avait longtemps que nous jugions que la grande population qui inondait la France nuirait à sa tranquillité. La moindre petite place donnée faisait trente mécontents. Le maréchal de Ségur, en exigeant des preuves de noblesse
(1) Louis-François-Aloxandre de Gérenle (ou Jarente) de Sénas d'Orgeval, né en 17G4, évêque d'Orléans en 1788. 11 était auparavant, avec le titre dévêque d'Olba, coudjuleur de bon oncle, aussi évêque d'Orléans, et donl il a déjà été parlé.
(2jSébaslien-Michel Amelot (1741-1829), évêque de Vannes depuis 1775.
pour entrer dans le service (1), avait mis au désespoir des milliers d'hommes riches, qu'il excluait du rang d'officier. La Reine avait inconsidérément foulé aux pieds toute étiquette, et l'on en était venu à plaisanter le Roi sur l'écorce grossière que la nature lui avait donnée. Le Parisien avait perdu le respect filial qu'il avait toujours eu pour son roi. Les jeunes agréables de la cour, indiscrets, inconséquents, légers, mangeaient, pour ainsi dire, dans la main des princes. On avait vu le cardinal de Rohan traité sans respect pour son caractère. Un ministre insolent, le baron de Rreteuil, n'ayant la confiance de personne ni le mérite pour l'obtenir, se laissait aller à toutes les impulsions de son caractère, ne sachant pas le masquer par un dehors ouvert et séduisant, mais ayant l'abord fier, haut et maniéré, pour cacher sa nullité.
M. de Cypierre. conseiller d'Etat, vivait à Paris, mais il avait beaucoup d'influence sur les affaires de l'intendance d'Orléans, que son fils (2) conduisait; j'étais, depuis vingt ans, en correspondance journalière avec lui. Il me manda à Cheverny, où je vivais à l'ordinaire, qu'il était question d'assemblées provinciales; il me prévenait que le duc de Luxembourg (3) en serait le président, et qu'on désirait que j'y fusse appelé. Je fis sentir à mon ami combien ce déplacement me déplairait, lui n'étant plus à Orléans, et mes talents dans cette nouvelle administration étant fort douteux; je le priai d'empêcher toute proposition.
Le président de Salaberry, homme ardent, aimant toutes les nouveautés, influencé par M. Roësnier-Delorme, qui, toute sa vie, avait mal digéré les phrases alambiquées des Diderot, Rousseau et Voltaire, courut à Paris, fit démarche sur démarche, et fut désigné par la cour pour faire partie du noyau (4) de cette assemblée provinciale. Il m'en fît part et
(1) Règlement du 22 mars 178L Voir les Etats militaires, qui contiennent une note sur les preuves exigées.
(2) Perrin de Chevilly.
(3) Anne-Charles-Sigismond de Montmorency-Luxembourg, duc de Luxembourg, Piney et Chàtillon-sur-Loing.
(4) D'après l'édit de 1787, le Roi désignait la moitié des membres de
m'invita à me faire nommer aussi; alors je lui contai ce qui s'était passé et mes réponses.
M. de Cypierre m'écrivit que la présidence de l'Assemblée départementale de Blois (1) était offerte à M. de ïhémines, qu'il y avait grande apparence qu'il n'accepterait pas, puisqu'il n'avait pas la place supérieure à Orléans. S'il acceptait, M. de Cypierre me conseillait de me laisser appeler par la cour le premier au rang de la noblesse. Si, au contraire, M. de Thémines refusait, il ne doutait pas, malgré les dé marches du sieur Mesnard de Chousy (2), que le choix ne tombât sur moi, si je le voulais. Je lui répondis que si l'évêque était nommé, je me ferais autant de plaisir que d'honneur de coopérer avec lui à la chose publique, mais que je refuserais net si l'on nommait Mesnard de Chousy, homme d'esprit, mais verbeux et vaniteux, jadis premier commis dans le ministère qu'avait mon beau-frère. Les choses en restèrent là pendant trois semaines, et l'on disait dans la ville que le maître de la poste avait un paquet tout prêt à remettre au président inconnu. M. de Cypierre m'écrivit enfin que l'évêque avait refusé, et que j'étais nommé. La nomination arriva; je reçus une lettre du Roi, une autre du ministre, et je partis le lendemain de grand matin pour me faire remettre ce qui était déposé pour le président anonyme. Ma première démarche fut de me rendre chez l'éxêquc et d'ouvrir le paquet devant lui. J'appris, par une autre lettre ministérielle, que le Roi avait appelé dans la noblesse le sieur Mesnard de Chousy et le vicomte de Beauharnais (3), dans le
l'Assemblée provinciale, et ces membres devaient ensuite nommer 1 autre moitié.
(Ij Les Assemblées départementales étaient placées au-dessous des Assemblées provinciales, et leur conslilution était la même. La moitié de leurs membres étaient, la première fois, désignés par l'Assemblée provinciale. Au troisième degré étaient les Assemblées de paroisses. Le département de Blois comprenait les élections de Blois et de Romoranlin.
(2) Didier-François-René Mesnard, chevalier, comte de Chousy, conseiller dEtot, contrùlciH' général de la maison du Roi, ministre plénipotentiaire près le Cercle de Franconie en 1774. — C'était le fds aîné de M, Mesnard, conirùleur de la n),ajson du Roi.
(3) Alexandre-François-Maric, vicomTc- ^e Beauharnais (1760-1794). Il
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liers élat de l'Arche (1) et de Coins (2), un M. d'Autroche d'Orléans, et M. Rangeard de la Bossièrc (4), ancien officier ayant joué un rôle dans le parlement Maupeou, mais estimé, ■considéré et très riche.
Toute cette première opération ne formait qu'un noyau; six membres de la noblesse, six du clergé, douze du tiers état, deux procureurs-syndics, l'un dans le clergé ou la noblesse, l'autre dans le tiers état, devaient former l'administration entière.
J'allai faire part à M. de la Bossière de sa nomination, et nous étant concertés, nous jugeâmes que nous devions appeler M. Pajon de Chambaudière, maître de la poste aux lettres, dont l'esprit et les connaissances étaient connus. M. Gauvilliers voulut bien me céder sa maison de Blois, en s'y réservant un logement; ma femme s'y fixa, et je pris l'état auquel m'obligeait décemment cette nouvelle place, quoiqu'elle fût sans aucune rétribution.
Le soir même, arriva le vicomte de Beauharnais, que je n'avais connu que fort jeune. Agé de vingt-neuf ans, l'air noble, fait au tour, d'une tenue très-élégante, il resta une heure en tête à tête avec moi; il parla avec facilité, avec amabilité, avec beaucoup d'esprit, et avec une réflexion qui m'étonna. Il n'avait pas encore le germe d'ambition qui l'a perdu et qui l'a rendu si coupable aux yeux de tous les honnêtes gens.
Assez nombreux pour nommer les autres membres, nous ne tardâmes pas à former l'assemblée; tous nos choix
était à cette époque major en second du régiment de la Fère (infanterie). Député à l'Assemblée constiluanle, puis envoyé à l'tirmée du Nord comme adjudant général, il fui nommé, en 1793. général en chef de l'armée du Rhin; destitué comme noble, il fut bientôt arrêté et condamné. Il avait épousé, à la Martinique, Joséphine Tascher de la Pagerie, mariée plus tard à Napoléon I".
(1) De l'Ecluse de l'Arche, assesseur civil et criminel au bailliage de Blois.
(2) Nom douteux.
(3) Ancien procureur général à la Chambre des comptes de Blois. Celte chambre, comme on l'a vu, avait formé le noyau du conseil supérieur, au temps du parlement Maupeou.
furent généralement approuvés. L'évêque me désigna plusieurs sujets du clergé. Impartial comme la loi, il me dit : « Prenez l'abbé Raux, chanoine. Il est toujours en oppo- (( sition avec moi, mais, malgré cela, je l'aurais choisi, parce « que je connais ce qu'il vaut. » Ce fut un des meilleurs choix.
J'en resterai là sur cette assemblée (1). Il est à la connaissance de tout le monde qu'elle a mérité la considération et l'estime. Je reçus lettres sur lettres pour me rendre à Orléans; le duc de Luxembourg m'en pressait. Je me déterminai à aller y passer deux jours. Je connaissais le duc, et je faisais cas de son esprit et de ses talents; il avait captivé tous les cœurs. Je logeai à mon ordinaire chez l'intendant, M. de Chevilly. La magnificence et la représentation étaient superbes. C'étaient de petits Etats; il y avait des fêtes tous les jours, ce qui occasionnait une grande perte de temps. Le président de Salaberry se livrait à tout, au travail et au plaisir, s'agitant beaucoup et faisant des dissertations inépuisables. Chacun voulait se préparer des moyens pour parvenir, et les -moins prévoyants devinaient que l'on jouerait un rôle, et que celui qui se mettrait en avant aurait beau jeu. Je revins à Blois. Le duc vint m'y voir et logea chez moi. Il fit plusieurs voyages à Cheverny et me combla d'amitiés. Notre correspondance fut soutenue et utile. J'eus chez moi presque tous ces messieurs à différentes fois, mais, ayant tâté de la vie qu'on menait à Orléans, je restai à ma besogne et la suivis exactement.
Cependant arriva la convocation du Roi pour nommer à l'Assemblée (2). Alors tout le bailliage, plus long que large, reçut des ordres. M. le marquis de Saumery (3), grand bailli,
(1) L'Assemblée de département s'ouvrit à Blois, dans la grande salle de l'Hôtel de ville, le 13 octobre 1787. L'Assemblée provinciale dOrléans avait tenu sa première séance le 6 septembre.
(2) La lettre du Roi et le règlement pour l'exécution des lettres de convocation des Etats généraux sont datées du 24 janvier 1789.
(3) Louis-Marie de .Tohanne de la Carre, marquis de Saumery, fils de Louis-Georges et de Françoise-Henriette de Menou. H avait alors qumze ans et était grand bailli depuis 1783.
trop jeune pour jouer un rôle, ne fut pas appelé, et tout fut remis entre les mains clu lieutenant général du bailliage (1). Ce fut le moment des grandes agitations. M. de Lavoisier (2), de l'Académie des sciences, membre de l'Assemblée provinciale, s'y rendit à cause de sa terre de Freschines. Cet homme, encore jeune, illustre dans la chimie et les sciences, d'un réputation bien fondée, d'une belle figure, et ayant une femme jolie et fort instruite, puisqu'elle l'aidait dans son travail, voulait jouer un rôle, et c'est ce qui a fait sa perte. Un M. Herry de Maupas, retiré lieutenant-colonel de dragons, riche, mais sans aucun talent d'administration, se mit aussi sur les rangs. Protégé par les habitants de la ville, il avait pris, pour briller, la défense des riverains de la forêt contre le baron d'Espagnac (3), qui voulait emahir tout dans son échange de Sancerre et de Cormeray.
M. de Salaberry avait essayé ses forces dans l'Assemblée provinciale, où son amabilité avait encore plus réussi que ses talents d'administration.
Différents nobles, venus de tous les coins et villes du bailliage, avaient formé des coalitions et avaient un de leurs prétendants tout prêt.
Cependant, ceux qui ne pouvaient se trouver à l'assemblée envoyaient leur procuration à ceux qui avaient leur confiance. Le pauvre archevêque de Bourges (4) venait de mourir presque dans nos bras. Sa nièce, la marquise de
(1) Pierre Druillon.
(2) Ainsi désigné sur la liste de Blois : Antoine-Laurent de Lavoisier, écuyer, membre de l'yYcadémie des sciences, seigneur de Freschines, Villcfrancœur, la Chapelle-Vendômois et châtellenie de Thoizy. — Il avait joué un rôle important à l'Assemblée provinciale d'Orléans. (L. de Lavergne, Assemblées provineiales, p. 165 et suiv.) Sa femme, Marie- Anne-Pierrelte Paulze, nièce de l'ablDé Terray, se remaria en 1805 au comte de Rumford.
(o) Jean-Frédéric-Guillaume de Sahuguet d'Amarzit, comle d'Espagnac, mestre de camp de cavalerie, baron de Lussac, Cormeray, etc. — Le Roi lui avait cédé, en 1785, la moitié de la forêt de Russy en échange du comté de Sancerre, auquel on attribuait une valeur beaucoup moindre. En 1789, l'Assemblée du tiers état du bailliage de Blois réclama contre cet échange, qui fut annulé par l'Assemblée nationale. (Bergevln et DuPRÉ, t. I, p. 590.)
(4) Phélipeaux.
Flamareiis, noire amie, voulut que je me chargeasse de sa voix. Villemorien m'envoya sa procuration; madame Poisson de Malvoisin, comme dame de Ménars (1), me lil remettre la sienne, avec prière de ne la donner à personne et d'en user moi-même. M. de Cypierre ne cessait de m'écrirc pour m'engager à refuser toute nomination. Mais M. de Villemorien, par sa démarche, avait déterminé toutes les voix en ma faveur, et l'on m'en fît l'hommage. Je demandai vingtquatre heures, et, malgré M. Delorme, qui était comme un énergumène, je restai sans donner aucune réponse. AI. de Salaberry crut que je le desservais; une explication nous remit comme nous étions. Mais cette assemblée tumultueuse où tous les esprits se choquaient, où toutes les ambitions étaient à décou\ert, où les songe-creux, les royalistes et les républicains déployaient leurs moyens, fut d'une déraison complète.
Aucun parti n'était d'accord, toutes les cabales se nuisaient les unes aux autres. On jeta les yeux d'abord sur Beauharnais, qui, par son amabilité, sa douceur, ses fines manœuvres, ne choquait personne; peu connu dans la ville, il n'excitait aucune envie. Le second fut un officier du génie (2), venu comme seigneur de fief; peu connu, il était arrivé par hasard la veille de l'assemblée et y était resté, on ne sait pourquoi. Ce fut Maupas qui fit tomber le choix sur lui, comme on fait dans le conclave, pour mettre d'accord tous les partis. Lavoisier fut nommé suppléant. Les choix des autres corps ayant été fort indifférents, je ne ferai mention que de M. Turpin. lieutenant criminel, homme d'un esprit sage et fin, qui sut se conserver intact dans cette révolution, sans choquer omertement la folie du temps (3).
(1) Il y a ici une erreur. Ce n'est pas madame, mais M. de Malvoisin qui ligure au nombre des électeurs représentés : Gabriel Poisson de Malvoisin, écuyer, maréchal de camp, au nom et comme tuteur de son fils mineur, Auguste Poisson de Malvoisin, seigneur du marquisat de Ménars.
(2) Louis-Jean de Phélines, capitaine au corps royal du génie, seigneur de Bois-Bernard.
(3) Les trois autres élus du tiers état étaient : Pierre Druillon lieule-
J'avais dans rassemblée des amis qui étaient désespérés de ne pas me voir nommé. M. de Prestre, comte de Seiief (J), voulut me servir avec un zèle dont on n'a pas d'idée.
L'évêque aurait sûrement eu le vœu de tout son clergé; mais, prévoyant ce qui arriverait, il montra toute la roideur de son caractère, et ne voulut ni présider son corps, ni faire aucune démarche; il semblait ainsi percer dans l'avenir.
Il s'était fourré dans notre assemblée un Boisguyon (2), de Châteaudun, qui, intrigant et mauvais sujet, se jeta à corps perdu dans la Révolution, et finit par tomber sous la faux révolutionnaire. Nous fîmes tout notre possible pour faire nommer le duc de Luxembourg, mais il n'y avait pas assez de places pour l'avidité et la folie des prétendants.
Lavoisier, qui avait eu un granti succès à l'Assemblée provinciale par son esprit exact et sa rédaction comme secrétaire, avait eu toutes sortes de déboires et d'humiliations chez lui, où on lui disputa le titre de noble, tandis que la crainte de le voir parvenir dans le tiers état l'en avait fait exclure. Il fut reçu dans l'ordre de la noblesse (3), qui ne disputa pas et rendit justice à son mérite : la place de suppléant lui fut accordée tout d'une voix.
Ceci totalement fini (4), je me déterminai avec ma fennne à faire un tour à Paris, et nous partîmes après l'hiver. M. de Villemorien, revenant de Valençay, avait passé à Cheverny, où je le fis traiter à l'ordinaire. Ce fut son dernier voyage : quelques accès de fièvre qu'il eut dégénérèrent en fièvre maligne; il mourut le neuvième jour, âgé d'environ soixante-
nant général du bailliage; Dinocheaii, avocat, que nous verrons souvent ciler, et un M. de la Forge, avocat à Châteaudun.
(1) Joseph-François-Xavier de Pestre, comte de Senef, baron de la Ferté-Bréviande.
(2) Gabriel-Nicolas-François de Boisguyon, seigneur de la Jaloyère, que l'on retrouvera plus tard. Il avait été page de la comtesse d'Artois, et était le llls d'un écuyer de Mesdames de France.
(3) Il figure également sur la liste des électeurs nobles du vicomte de Paris (Isle-de-France, p. 27), et aussi à Paris (ibid., p. 12).
(4) Les opérations électorales, commencées le 16 mars 1789, étaient terminées le 30.
quinze ans. Les preuves qu'il nous avait données en toute occasion de son attachement laisseront son souvenir gravé dans nos cœurs.
Nous logeâmes, à notre ordinaire, chez M. Sedaine, au Louvre, pavillon du cul-de-sac du Coq. Dès mon arrivée, il me parut que les têtes des auteurs et des artistes étaient furieusement exaltées; l'égalité leur tournait la tête. Tous mes amis s'empressèrent de venir me chercher, et moi de les aller voir. Beauharnais, que j'avais servi de mon mieux, et qui me montrait beaucoup d'attachement, me fit les plus grandes offres de services. L'Assemblée était composée de toutes personnes de ma connaissance, de parents et d'amis. J'eus à l'instant un billet d'entrée comme suppléant, et des billets dans les tribunes pour qui en voulut.
Tout était alors à Versailles. Je n'y allai qu'une fois. Aussitôt entré dans la salle, des députés d'Orléans m'invitèrent à m'asseoir avec eux. J'y restai deux heures, me faisant nommer ceux que je ne connaissais pas. C'était l'assemblée générale, et il y avait alors scission. Trois curés entrèrent pour se réunir : des embrassades, des cris de joie, plus exaltés qu'on ne devait se le permettre, annonçaient la violence du choc qui allait arriver. Je repartis avec les deux Toulongeon, frères de mon gendre, et m'en revins à Paris.
Plus à portée qu'un autre de juger la situation, à cause des artistes que je fréquentais, j'annonçai à mes amis, surtout à M. de Cypierre, une révolution dont les symptômes me paraissaient terribles. On me fît part en secret de cartes où chaque homme du peuple était enrégimenté; j'en vis du premier et du sixième régiment.
L'affaire de Réveillon arriva. Paris est si grand qu'on ne savait pas un mot, là où j'étais, des assassinats qui se commettaient au faubourg Saint-Antoine. Ma femme était à l'Opéra. Le comte de Rabodanges lui donna le bras jusqu'à son carrosse, et lui conta le danger qu'elle avait couru; les furieux, en effet, stipendiés par le duc d'Orléans, avaient
mis en question de brûler l'Opéra (1). Inquiète de moi, elle courut chez mesdemoiselles de Martainville, où nous devions souper. J'y étais arrivé sans me douter de rien.
Une réflexion qui me frapfta fut le manque de politique do la cour. Paris était dans luic offervescencc abominable. Quelques soldats aux gardes, en prison pour fautes de discipline graves, avaient été rendus à la liberté (2). Retirés dans une maison sur le Palais-Royal, au premier, ils causaient a\ec le peuple; on leur montait des glaces par la fenêtre; des groupes se formaient. Les honnêtes gens, cois et tranquilles, se promenaient sans se mêler de rien; mais il semblait que les mauvais essayaient leurs forces. La Borde, le premier valet de chambre, me rencontra; les larmes lui roulaient dans les yeux. Pour éviter la foule, nous nous mettons sur deux chaises. Nous entendons un grand bruit. Nous voyons un homme, casque en tête, un sabre nu à la main, en uniforme de dragon, qui commandait une demicompagnie du régiment des gardes. Tous ces gens, à moitié ivres, n'ayant que leurs sabres, marchaient en criant : « Vive la liberté! » et obligeaient tout le monde à crier comme eux. Ils s'adressèrent à nos voisins, mais notre tenue sage et ferme les fît passer devant nous sans rien dire.
Des orateurs prenaient des chaises et faisaient des motions extravagantes. J'allai chez mon libraire, le nommé Lebret, aux boutiques de bois, dites le Camp des Tartares : il déménageait ses livres, et il me proposa de venir voir par une porte vitrée ce qui se passait, de l'autre côté. Un sergent aux gardes lui avait promis de chasser un motionnaire qui obstruait tout; il avait ôté sa croix de Saint-Louis, s'était glissé dans la foule des auditeurs, avait pris une chaise vis-
(1) Ces troubles avaient eu lieu le 28 avril 1789, par conséquent antérieurement à ce qui précède, les Etats généraux n'ayant été ouverts que le 5 mai.
(2) Onze soldats aux gardes, incarcérés à l'Abbaye, furent délivrés par les patriotes; on leur donna une fêle au Palais-Royal, tout en montant la garde autour d'eux, pour qu'on ne vînt pas les reprendre. (30 juin 1789.)
à-vis du prédicateur, était monté dessus, et l'interrompant : « Mes amis, vous écoutez un drôle comme celui-là? Il est « payé pour vous égarer. C'est un vaurien, sorti de Bicêtre! » Il parla si fermement que le prédicateur disparut dans la foule. Il me conta que, la veille, un homme qui prêchait le meurtre et le pillage avait été drôlement déjoué. Des jeunes gens se mirent à galoper comme des chc\aux dans les galeries: un deux se détache et crie que voilà une compagnie de dragons qui entre à cheval. Mon homme est frappé de la peur comme d'un €Oup de foudre, et tombe les quatre fers en l'air; on l'avait emporté comme mort. D'autres étaient saucés dans l'eau; ils se vengeaient le lendemain sur les abbés. C'était un désordre inexprimable; la police, les lois étaient sans force. Le duc d'Orléans passait souvent dans le jardin pour aller à un club qui se tenait dans son pavillon. Il faisait le modeste; aux applaudissements, il avait l'air d'avoir les yeux remplis de larmes.
Le Roi venait de perdre le Dauphin" (1). La Reine, sans réflexion, après les trois semaines passées sans spectacles, à cause du temps de Pâques (2). les avait fait interrompre de nouveau. Le lieutenant de police en était désolé, car il lui était prouvé que les têtes fermentaient davantage lorsque le spectacle n'occupait pas les oisifs. La police pressentait ce qui allait arriver, et s'y préparait: mais que faire quand les gouvernants sont sans politique aucune? Le baron de Breteuil, ministre de Paris, avait fait fermer les clubs, et il avait compris dans sa proscription ceux dans lesquels d'honnêtes gens se rassemblaient paisiblement, au lieu de prendre cette mesure un an auparavant et de surveiller les assemblées et loges de francs-maçons, dont le duc d'Orléans étal' le chef visible, et dont on se servait pour appâter les oisifs et les nigauds, et organiser l'insurrection.
BouUongne, après avoir voyagé dix ans, était revenu
(1) Louis-Joseph-Xavier-François, dauphin de France, né en 1781, mort le 4 juin 1789.
(2) Pâques était le 12 avril.
d'Angleterre avant la mort do son père, qui avait exigé de lui qu'il prît sa place de fermier général. Ay.-int acquis beaucoup de connaissances dans ses immenses voyages (il avait éfé jusqu'à Astrakan), parlant plusieurs langues, il s'était associé avec le baron de Baert (1), Artésien, liomme honnête et qui voyageait par avidité d'apprendre. La première chose (pi'il fit, après avoir été six mois fermier général, et n'avoir pas assisté deux fois à la ferme, fut d'appeler son cousin Chicoyneau de la Valette (2), et de le faire pourvoir de sa place : alors il jouit de sa liberté. Il vendit Magnanville, et acheta des possessions de tous les côtés. Lui et le baron de Baert vinrent tous les trois mois passer environ quinze jours avec nous.
Cependant, nous étions revenus à Cheverny depuis quelque temps, et, le 16 juillet, nous étions tranquillement à dîner, lorsque les journaux et les lettres nous arrivèrent de Paris, et nous apprirent la mort de Foulon, de Berthier et de Fiesselles, prévôt des marchands, dont la femme était cousine de la mienne (3). Ma femme se trouva mal, et le dîner fut interrompu. Les lettres particulières contenaient des détails affreux; celles de M. Cypierre prévoyaient et annonçaient les plus grands malheurs.
Je reçus des lettres particulières de mon ami, M. de Lafreté, receveur général des finances. Il avait marié sa fille à M. d'Orceau de Fontette, intendant de Monsieur (4). Cette charmante femme, logeant chez son père, la dernière maison de la chaussée d'Antin, venait d'accoucher depuis quinze
(1) Alexandre-Balthazar-François-de-Paule, baron de Baert, né à Dunkerque vers 1750, mort en 1825, membre de l'Assemblée législative en 1791. C'était un géographe distingué.
(2) Fils de Joseph-François Chicoyneau, baron de la Valette et de Michelle Jogues de Martainville, par conséquent cousin germain de Boullongne. Je crois qu'il s'appelait Jean-Baptiste.
(3) Il avait épousé, comme on l'a vu, une demoiselle Pajot.
(4) François-Jean d'Orceau, baron de Fontette, marquis de Tilly d'Orceau, conseiller d'Etat, était chancelier garde des sceaux de Monsieur. Son fils, Aimé-Emmanuel-François, dont il s'agit ici, était son adjoint et survivancier. La jeune femiiie, née Angélique-Narcisse-Bernardine-Modeste de Lefreté, mourut le 30 août 1789, âgée de dix-neuf ans. Elle s'était mariée à la fin de mai 1788.
jours de son premier enfant. Le 14 juillet arrive; on dépave les rues, chacun met la main à l'œuvre, et elle est obligée de faire comme les autres. On croyait que la ville allait être assiégée par le gouAt-riiement. Les greniers étaient encombrés de pavés prêts i\ lancer sur les assiégeants. Elle sort pour se dissiper. Les brigands lui apportent au bout d'une pique, jusque dans sa voiture, les têtes de Flesselles et de Foulon. Elle rentre, la fièvre la prend, le lait remonte et la tue en trois jours. La frayeur prend, me mande-t-on, à mesdemoiselles de jMartainville; elles ont des pâmoisons continuelles; elles veulent fuir sans raisonner. Enfin, elles montent en voiture et s'enfuient en Suisse avec le peu d'argnent qu'elles peuvent rassembler. D'Osmont, l'ancien évêque de Comminges, leur ami et le nôtre, les accompagne. Aussitôt arrivées, elles nous écrivent qu'elles ont loué une grande maison, dans la conviction où elles sont que je préférerais cette tranquillité aux alarmes continuelles que nous allons éprouver. Nous nous consultons," nous sommes attendris de leurs propositions, mais nous avons une grande possession à surveiller, des enfants à ne pas abandonner; nous voyons du premier coup d'œil que quitter son pays, au moment où il est en danger, est une mauvaise combinaison. C'est tout au plus ce que nou3 aurions pu faire si nous avions été, comme elles, seuls et ne tenant à rien. Nous pensons que le devoir est de rester attachés à sa patrie, et de contribuer, selon ses faibles moyens, à rétablir l'ordre. Il nous semble que notre présence au milieu de gens avec qui nous vivons depuis trente ans, et auxquels nous avons toujours fait du bien, doit nous procurer plus de sûreté et de tranquillité que nous n'en trouverions dans un pays où nous n'avons nulles connaissances, et où nous ne pourrions nous soutenir qu'à force de dépenses. Nous motivâmes nos réponses dans ce sens, et il n'en fut plus question. Le marquis de la Fallu (1), veuf de mademoiselle de Ville- Ci) Capitaine aux dragons de la Reine; il avait épousé mademoiselle Adine de Villesavin en 1776. (Gazette de France, 16 février.)
savin dont il avait un fîls, s'était retiré à Villesavin, à deux lieues de chez moi. Le l)nilli de la Tour (1), bailli du Temple, très-riche et très-peu ordonné, s'était retiré dans le même château et avait amené a\cc lui une Femme de qualité, mademoiselle de Fiers, fille du comte de Fiers dont j'ai déjà parlé, et épouse d'un marquis de la Brisolière (2), Normand, \ ivant dans son castel. Follement attaché à la chasse à courre, le bailli avait un équipage, et la dame était son premier piqueur. Ils étaient venus nous voir et faisaient une liaison. Le marquis de la Fallu, voisin de Broglie en Normandie, était attaché au maréchal, qui faisait cas de son mérite et de ses talents. Ils étaient tous fort prononcés contre la Révolution, et j'avais toutes les peines possibles à empêcher leur effervescence en propos. Delorme, entiché de ses idées économiques, était à la lettre un vrai docteur Pangloss, et attendait tout pour le mieux du nouvel ordre de choses. Pour moi, je les conciliais du mieux que je pouvais, et ne réussissais pas toujours.
M. de Luçay, devenu possesseur de la terre de Valençay, avait tourné ses forces et ses vues à suivre l'établissement des forges à Luçay, et les portait à un point très-intéressant. Fermier général à la mort de son père, il ne faisait nullement cette place, et passait son temps plus dans sa terre qu'à Paris. Conservant vis-à-vis de nous les droits qu'a\'ait eus M. de Villemorien, il venait passer deux ou trois jours à Cheverny, en allant à Valençay ou en revenant. Il arriva donc de Paris avec sa femme et nous donna des nou\elles fraîches.
Le lendemain de leur arrivée, nous étions dix-huit personnes environ chez moi. Au moment où l'on sortait de table, le sieur Bimbenet, mon procureur fiscal et mon régisseur, homme de soixante ans, bailli dans plusieurs justices,
(1) C'est, je crois, Chn ries-Antoine-François-Guillaume de la Tour- Snint-Ouentin, pourvu en 1784 de la commanderie d'Estrépagny. (WarooiJiER, Etats de la France en 17S9.)
(2) Agathe de la Molhe-Ango de Fiers, née en 1755, mariée en 1771 à Louis-Gabriel Pitard, marquis de la Brisolière. Elle divorça pendant la Révolution et épousa un jeune homme de Blois, nommé Amaury, qui devint commissaire des guerres.
48 MKMOIULIS DU COMTK DUFORT DE CHEVERNY.
me fît demander en particulier. Je le fais entrer dans mon cabinet; il était tout en sueur et descendait de cheval. Voici ce qu'il me dit : « J'étais aux Montils. ayant fini mes (( audiences, lorsque j'ai entendu le tocsin sonner; tout le « monde courait. J'ai cru que c'était le feu, quand plusieurs « voix se sont mises à crier : Les ennemis! les Anglais! ils (( sont à une lieue d'ici! ils mettent tout à {eu et à sang! Le « curé de Fougères est mis en pièces! Je cours à mon cheval. « Tout le monde fuyait de ce côté, chassant les bêtes et « emportant les effets, chargés à la hâte dans des charrettes. « Je suis venu à toutes jambes vous en prévenir. L'alarme « est générale, et l'on sonne le tocsin partout. »
Ce n'était ni un visionnaire ni un fou. Je commence par lui recommander de n'en pas dire un mot et de s'en aller chez lui, me chargeant de pourvoir à tout. Je renlro dans le salon, voulant prendre mon temps pour prévenir les hommes. Je n'y suis pas depuis cinq minutes que je vois arriver un homme à cheval qui descend vite et monte le perron. Il crie : « Les ennemis! les ennemis! Ils entrent dans l'avenue! » A l'instant toutes les femmes qui sorlaient du dîner de l'office se trouvent mal, l'alarme se communique au salon. La jolie madame de Luçay, mariée depuis un an, monte chez elle, descend deux pistolets, qu'elle assure chargés, et les dépose entre mes mains pour la défense générale. En attendant, je fais sonner le tocsin dans les bourgs. Le château et les cours étaient remplis d'une quantité de monde; c'était une confusion, et chacun donnait son avis à la fois. J'impose le silence, et je dis : « Messieurs, veuillez vous « nommer un chef. » Tous crient : « Vous! vous! »
A l'instant, je m'adresse aux trois chirurgiens du pays et à un contrôleur des fermes, qui tous avaient des chevaux. Je fais monter à cheval trois personnes à moi, je leur donne ordre de faire des patrouilles à deux et trois lieues à la ronde, du €Ôté où l'on disait les ennemis, de venir me rendre compte successivement toutes les heures, chacun séparément, et, s'il y avait vérité, de se replier tous ensemble. J'arme tous
les habitants de fusils, de faux, de broches, de croissants. Je mets les fusils en première ligne, et le reste dans deux autres pelotons séparés. J'avais à Cour un officier, croix de Saint-Louis; je le fais nommer à l'instant mon adjudant. Je l'envoie sur la place de Cour, lui enjoignant de poser des sentinelles à vue, qui ceindraient le bourg jusqu'à la hauteur de Cheverny. Je fais la même opération à Cheverny.
Il y avait tout au plus une demi-heure que ces dispositions étaient prises, lorsque nos courriers arrivèrent l'un après l'autre : ils n'avaient rien vu; les gens de la campagne étaient à courir sans objet, s'enfuyant sans qu'on vît un ennemi. Ils avaient poussé jusqu'à Fougères : partout, même bruit populaire, sans aucun fondement. Je congédiai donc tout le monde; on en fit autant à Cour, et je détachai un courrier à la municipalité de Blois, pour finstiuire des faits.
Je reçus dans la soirée vingt messages de différents villages; tous me demandaient des nouvelles, et une manière de s'organiser. M. de la Fallu avait eu le même assaut que nous; on l'avait aussi nommé commandant dans le bourg de Tour; le bailli de la Tour avait été nommé au bourg de Mont, et il finissait sa lettre en me disant qu'il croyait que je n'étais pas plus dupe que lui de cette insurrection et de cette alarme. Il devinait mieux que moi, car je ne pouvais rien comprendre à cette machination, ourdie par des scélérats tels que d'Orléans, Lameth, etc., etc. (1).
Tous les Polignac avaient fui, Chambord était abandonné. Mon fils aîné, qui ce jour-là se trouvait avec le bailli du côté de Bracieux, avait vu la même alarme; il revint à toutes jambes et nous étonna par le récit qu'il nous fit de l'émigra-
(1) Le décret du 10 août 1789 « pour le rétablissement de l'ordre et de la tranquillité dans le royaume » constatait, dans son préambule, la généralité et la simultanéité de ces paniques : « Considérant que les «ennemis de la Nation... ont, à la même époque, et presque le même «jour, fait semer des fausses alarmes dans les différentes provinces, « el qu'en annonçant des incursions et des brigandages qui n'existaient
«pas, ils ont donné lieu à des excès et à des crimes qui méritent
«les peines les plus sévères » — Voir des détails dans les Origines
de In France conleniporaine : Révolution, t. I, p. 77 et 95.
tion d'hommes, femmes, enfants, bestiaux, charrettes, voitures, qui s'enfuyaient sans savoir où ils allaient.
La réponse rie la municipalité de Blois arriva. On me mandait (pio [(\s mornes alarmes avaient existé |»art(»ul, qu'on a\ail pris les mêmes précautions; on me renvoyait les lettres des différentes municipalités qui m'avoisinaient, et qui toutes s'étaient adressées au chef-lieu; on me priait de les organiser. Je me conformai à ces instructions en indiquant à ces municipalités la façon de s'y prendre. Chose assez singulière : c'étaient les curés qui étaient les agents et correspondaient. La présence de M. de Luçay devenait nécessaire à Valençay. Ils partirent donc le surlendemain de cette alarme.
Le soir, environ vers quatre heures, nous voyons arriver une berline encombrée de personnes, et deux courriers, le tout en poste. Quelle fut notre surprise! C'étaient M. et madame Sanlot, leurs trois filles, un garçon, deux femmes de chambre, un laquais, et avec eux M.. Esmangard (1), fils de l'intendant, et un laquais.
Ils étaient dans une terre dont ils avaient hérité, nommée sur la carte le Plessis d'Amour et connue sous le nom de Plessis-Forti^V à deux lieues de Vendôme, sur la route de Tours (2). L'insurrection s'y était fait sentir avec des symptômes bien plus violents que dans nos parages, car c'était de ce côté-là que les envoyés des agitateurs payés s'étaient donné le plus de momement. La terreur, la famine dont on les menaçait leur aAait fait tenir un conseil. Paris n'était pas abordable, les barrières étaient fermées; ils avaient donc imaginé de venir nous trouver. Nous n'étions sur aucun grand chemin, et la considération dont ils nous assuraient que nous jouissions leur paraissait une sauvegarde. Nous les reçûmes de notre mieux, ils passèrent près de deux mois avec nous, et ils partagèrent nos alarmes et nos privations;
(1) Sur lequel on trouvera une note plus loin.
(2) Dans le Catalogue de 1789, M. de Sanlot esl désigné comme seigneur du Grand Fonlenailles, au bailliage de \ endôme. Le Plessisl'ortijv d'après le DirUonnairp des Pos/p.s, est situé commune d'Huisseau en Beauce, canton de Sainl-Amand.
car nous fûmes près de quinze jours à manger du pain noir.
Cour et Cheverny formèrent une légion de garde nationale de sept cents hommes, et les municipalités des deux bourgs me nommèrent commandant. Il y avait sept compagnies, dont une de grenadiers, et l'on pourvut cette troupe d'officiers, sergents et caporaux. Il fallait les exercer; je fis nommer pour mon adjudant un nommé Rouilleau, ancien cuirassier, ayant son congé quoique fort jeune. Je trouvai en lui toutes les qualités militaires et de bons principes. En deux mois de temps, la légion, exercée seulement les dimanches, se trouva en état d'entendre sa droite et sa gauche. Ma manière d'agir avec eux me les avait totalement gagnés. Ce qui m'avait donné lieu de presser cette formation était un événement dont je vais rendre compte.
Cour est le plus fort bourg de la partie de la Sologne qui s'étend de Blois jusqu'à Romorantin. On y compte environ quinze cents habitants, qui doublent dans l'automne, parce qu'il est semé de maisons de vignes, qu'on appelle closeries, appartenant à des bourgeois de Blois qui viennent y faire leurs vendanges. On y trouve de tous les corps de métiers, tant d'agriculture que de commerce, beaucoup de tonneliers, et il y a toutes les semaines une louée d'ouvriers qui y attire singulièrement d'étrangers. Il y avait trois chirurgiens, et des Sœurs de la Charité de Montoire, occupant une maison donnée par les seigneurs pour cet objet, et que j'entretenais et réparais. Le bourg contenait beaucoup de boulangers et trois bouchers au moins; de ces derniers était le nommé Limousin, qui jouissait de la meilleure réputation; trèsintelligent et très-honnête, il avait des relations jusqu'avec les bouchers de Paris, et sa fortune était considérable. Sa charité était connue, et plusieurs familles trouvaient chez lui des secours.
Il fallait nécessairement troubler l'ordre, donner des alarmes, piller s'il était nécessaire. Des émissaires envoyés venaient, ou faire des motions en plein marché, ou répandre de fausses nouvelles. J'avais été obligé de donner un repas
civique : j'avais choisi mon orangerie, local immense. Tout s'était très-bien passé; les principaux habitants, les gros fermiers, les closiers, tous avaient été si contents que, malgré les motionnaires, ils étaient venus me remercier en jetant leurs chapeaux en l'air, les élevant sur leurs piques, fusils, épées, bâtons, et poussant des acclamations en mon honneur. Les agitateurs trouvaient que cela n'avançait pas.
Le lendemain, j'apprends qu'il y a une insurrection à Cour. J'étais allé à Blois avec AL de Sanlot, et je revenais tranquillement dans ma voiture, quand je vois venir une troupe d'habitants forcenés, suivant Bimbenet, mon notaire, et ayant Limousin au milieu d'eux, allant à différentes maisons de ce dernier, où on le soupçonnait d'avoir serré et caché du blé. On ne le maltraitait pas cependant, car Bimbenet s'était emparé du peuple et protégeait Limousin, tout en ayant l'air de l'inspecter. Je passe sans rien dire et je m'arrête à Cour. Je me fais renseigner, je blâme les voies de fait et je me rends chez moi. Limousin revient avec son cortège; on n'avait rien trouvé. Tout se calme; mais, le soir, j'apprends que le bruit recommence; nous entendons des cris. La municipalité ne me fait rien dire. Je n'avais plus de justice, et, comme commandant, je ne pouvais rien faire de mon chef; j'attends donc. Nous sortions de table, le soir, lorsque Limousin, homme de mon âge, avec des cheveux blancs et une figure grave et respectable, arrive chez moi en veste déchirée, dans un désordre effrayant; il se jette à mes pieds : « Ah! sauvez- « moi! me dit-il, ma maison est au pillage, et ma vie est « menacée! » Je le calme et je lui promets sûreté; mon fils aîné, second commandant, m'aide à merveille. Nous le dérobons aux yeux de tout le monde; à dix heures, je le fais conduire dans une maison éloignée, et le lendemain il gagne au large sur son cheval qu'on lui amène.
Je m'explique le lendemain avec les deux maires; on avait mis tout en pièces chez Limousin, on lui avait volé deux sacs de douze cents francs. On cherche sous main le principal agitateur; c'était un couvreur, né dans la paroisse, connu
pour ses méfaits et sa force. Les principaux habitants me l'amènent et le mettent en prison. On instruit contre lui; il est conduit à Blois, jugé sur ses vols anciens; il est fouetté et marqué, et nous en voilà débarrassés.
Cette mesure nous procura un peu de calme pendant quelques semaines; mais ce n'était pas là le compte des organisateurs. Le club de Blois allait son train; on y faisait les motions les plus inquiétantes. Rome, le marquis de Rome, a^■ait été nommé commandant de la garde nationale de Blois. cela lui était dû; bon homme, excellent officier, il n'avait contre lui que sa conduite privée. Deux canons donnés à ses grands-pères, et qu'il offrit à la ville, lui ouvrirent les cœurs des insurgés et du club. Je m'étais fait recevoir du club comme tout le monde, mais je n'y parlais jamais, et je n'y étais allé que deux fois, simplement pour qu'on dît que j'en étais. Un des associés arrive et m'instruit qu'on va chercher les canons à Selles, aussi à Saint-Aignan où il y en a trois ou quatre. On avait dit à la société que j'en possédais, mais il avait assuré que, pour ceux-là, il promettait de les apporter dans sa poche; c'était vrai, ils étaient grands comme un couteau de cuisine. Je le remerciai, et il n'en fut plus question (1).
Enfin, à force de sagesse, tant des principaux habitants que des autorités, nous obtînmes un certain calme, malgré les malheurs publics. Au bout de trois mois (2), M. et madame de Sanlot se hasardèrent à retourner chez eux à Paris, et nous les vîmes partir avec autant de regret qu'il parurent en avoir de nous quitter; il s'établit de ce moment-là entre nous une correspondance suivie.
\L de Chevilly avait été obligé, par les conseils de son
(1) Il semblerait, d'après ce qui précède, que nous sommes toujours en 1789. Pourtant le club de Blois, d'après MM. Bergevin et Dupré, ne daterait que de 1791, et M. de Rome n'a, je crois, été nommé commandant de la garde nationale que postérieurement à 1789.
(2) A l'automne de 1789, semble-t-il. Ils revinrent une seconde fois à Cheverny en 1792, comme on le verra plus loin, et ces deux voyages ont évidemment amené dans les souvenirs de fauteur une confusion dont on ne trouve que trop de traces dans ce chapitre.
père, de quitter son intendance; vingt-quatre heures plus tard, des émissaires de Paris lui auraient fait un mauvais parti. C'était ce qu'on appelait un coup monté pour expulser tout ce qui tenait sa force de l'autorité du Roi. Tous ces événements avaient attaqué mortellement mon ami Cypierre; ses forces s'épuisèrent. Ouindam venait de mourir de la poitrine; un autre médecin, jugeant sa guérison impossible, l'envoya aux eaux en Auvergne, ou son fils l'accompagna. Il était devenu extrêmement dévot, de religieux qu'il avait été. Il m'écrivit de Clermont une lettre touchante : il conservait encore quelques lueurs d'espérance et s'en remellail à la Providence. Ce fut sa dernière lettre; il mourut trois heures après, et je perdis un excellent ami qui n'avait jamais manqué une occasion de me rendre service.
Cependant nous crûmes pouvoir, par des palliatifs, nous opposer au torrent. Les curés de Cour et de Cheverny, tous deux de l'Ordre de Sainte-Geneviève, étaient des hommes de talent, et celui de Cheverny était renommé par sa vertu. Leur influence dans leur paroisse ne tarda pas à les faire nommer maires, et nous tra\ aillâmes ensemble à conserver un peu de calme dans le pays.
Un nommé Duhèpvre, jadis sénéchal à Redon, en Bretagne (on ne savait pas s'il avait été chassé ou non de son pays), mauvais avoeat, bavard diffus, vint avocasser à Blois, et mit toute sa petite fortune dans l'acquisition d'une closerie, au bout de mon bourg, où il s'établit a\ec sa femme et sa nièce. Il avait un frère, prieur Carme, qui vint le voir avec ses deux acolytes, jetant feu et flamme contre la Révolution qui lui faisait perdre son état. Dulièpvre paraissait avoir la tenue d'un homme raisonnable, et la bonhomie de notre prieur, M. Gouthière, qui ne voit ni ne soupçonne le mal, lui donna une espèce de consistance qu'il ne méritait aucunement.
Nous crûmes que, pour contre-miner les agitateurs, il était nécessaire d'étabhr un club à Cour; mais, avant d'en parler, il faut que je remonte plus haut. Dans mon dernier voyage à Paris, Boaiibarnais, qui commençait ù prendre consistance
à l'assemblée, avait voulu me faire recevoir du club de Quatre-vingt-neuf (1). Ce club, de la façon de Siéyès, avait pris de l'importance, et était établi dans une maison superbe, rue de Richelieu. Beauharnais m'y avait fait inscrire d'office; mais je lui dis qu'avant d'entrer dans une association, je désirais la connaître. J'y allai donc deux fois le matin, et j'y trouvai tant d'éncrgumènes, tant d'esprits exaltés, des principes si effrayants, que je fis rayer mon nom.
Je ne pus refuser à Beauharnais d'entrer aux Jacobins (2). C'était le premier inslant de leur fondation; une salle qu'on disait avoir servi aux Seize, du temps de la Ligue, fut leur berceau, et nous étions au plus quarante ou cinquante. C'était le parti de Mirabeau qui se fondait. Le duc d'Aiguillon était président, les Lameth secrétaires. On agitait alors la question des Juifs. Mirabeau y fît un discours de deux heures, et le brillant Barnave lui répondit. Ce jeune homme avait un feu qui lui sortait des yeux, et parlait en impromptu avec tant d'aisance, un choix de termes tel qu'on ne pouvait se lasser de l'admirer. Je n'y vis que des gens d'esprit qui approfondissaient et discutaient les questions. Après plusieurs séances, je fus sollicité pour répondre de plusieurs personnes, parce qu'il fallait être présenté par un député, et être appuyé par cinq sociétaires. Je fis recevoir ainsi BouUongne, le baron de Baert, Sedaine, Pajou, et plusieurs autres. Je quittai au bout de six semaines, sans avoir rien fait qu'écouter et juger, et l'on me remit en partant une carte de sociétaire qui, jointe au titre de député de la ville de Blois, me donnait mes entrées partout. Ne me mêlant de rien, causant avec quelques députés que je connaissais, je fus à même de juger et de voir qu'avec toute la prudence humaine on ne pouvait arrêter cette effervescence que par des coups d'autorité dont le Roi n'était pas capable.
(1) Fondé le 12 mars 1790 et devenu plus tard le club des Feuillants. Le voyage dont parle l'auteur ne peut donc pas être antérieur à 1790.
(2) Club fondé le 6 novembre 1789, sous le nom d'Amis de la Constitution.
Plus je m'enfonce dans les faits inextricables de noire Révolution (où le machiavéliste Sicyès a joué un si grand rôle), plus je vois combien ma plume est insuffisante pour retracer tout ce que j'ai vu depuis quatre ans. Il aurait fallu que je prisse la forme du Journal de l'Etoile. Ecrivant tous les soirs, j'aurais pu faire un journal utile à la postérité; mais maintenant, en cherchant à me rappeler les événements, je sens que, malgré moi, il est impossible que je les mette à leurs vraies dates.
Je fus donc consulté pour établir un club à Cour. On s'affilia à celui de Blois, affilié lui-même à celui de Paris, et à l'unanimité je fus nommé président. Il ne me fut pas difficile de l'organiser et de lui donner une forme, d'après ce que j'avais vu à Paris. Assez maître des esprits dans mes deux bourgs, je m'attachai, dans mon mois de présidence, à éteindre toute motion extravagante, et à composer des discours que je faisais lire, où le respect au Roi, aux lois, aux propriétés, était représenté comme la sauvegarde de l'ordre; enfm, j'y introduisis l'esprit de paix et d'union, de telle manière que nous nous croyions à fabri de la contagion; mais nous étions trop près de l'infernal club de Blois. Trois chirurgiens, ayant des chevaux à eux, allaient à la "^ille tous les samedis; Dulièpvre cherchait à jouer un rôle; les journaliers couraient à tout instant à Blois. Tous ces particuliers, en conséquence de notre affiliation, étaient accueillis par leurs frères de Blois; ils en rapportèrent l'esprit, qui ne parut pas d'abord, mais qui se déploya par degrés, tel qu'un ruisseau qui devient un torrent.
Les enrôlés de bonne volonté (1), qui venaient de Romorantin pour aller à l'armée, inondaient la ^ille de Blois; le château en était plein; on s'avisa de les faire refluer dans les environs. Cour et Cheverny en eurent cent cinquante; j'en
(1) Ici l'auteur saute tout d'un coup à 1792. Les volontaires dont il est question sont ceux qui s'étaient engagés à la suite du décret du 11 juillet 1792, déclarant la patrie en danger. M. Dufort parle un peu plus loin de la confiscation des biens démigrés : or, le premier décret ordonnant le séquestre est du 9 février de cette même année 1792.
logeai vingt-cinq. Ils étaient sans armes, et l'on payait les uns pour entretenir les chemins; les autres se louaient pour les travaux à la campagne jusqu'à ce qu'on les fît rejoindre. Pour consigner l'aventure qui les fît renvoyer, il est nécessaire que je remonte plus loin.
Une Anglaise de vingt-huit ans, grande et très-jolie, était venue s'établir depuis trois ans, avec sa fille, au bourg de. la Chaussée, à une lieue de Blois; elle vivait modestement, ne voyant que ses voisins. Sa figure faisait désirer savoir ce qu'elle était. Elle s'appelait madame Dayrell, et se disait veuve d'un officier tué, qu'elle regrettait beaucoup. Elle vint louer un appartement à Blois, et donna tous les maîtres qu'elle put à sa fille.
Cependant on s'aperçut que son projet était de s'établir dans le pays, et qu'elle pourrait fort bien s'y marier. Nous la vîmes en visite et nous lui donnâmes à dîner. Dans les partis qui se présentèrent, il se trouva un jeune homme de bonne famille du pays, l'aîné de cinq ou six enfants, tant garçons que filles, M. Courtin (1), qui, comme aîné, venait d'hériter du fief de Clénord, sis sur la route de Cheverny à Blois et dans le comté de Cheverny. Ils se marièrent, allèrent faire un tour en Angleterre, et revinrent s'établir à Blois, où ils prirent une petite maison et vécurent avec beaucoup d'aisance.
On apprit que M. Dayrell, oncle de la jeune personne, n'avait point d'enfants et destinait sa grande fortune à sa nièce. C'était alors le commencement de la Révolution. On invitait tous les étrangers à acheter des biens confisqués par
(1) François-Louis Courtin, fils aîné de Georges-Claude Courtin de Clénord et de Antoinette-Madeleine-Gabrielle de Taillevis, s'était vu attribuer la terre de Clénord dans un acte de partage en date du 30 janvier 1792, et le 6 février suivant, il la vendait à M. Edmond Dayrell. (Documents particuliers.) Il est à supposer que cette vente fut considérée comme fictive, car M. Courtin ayant émigré, ou du moins étant considéré comme émigré, le domaine de Clénord fut porté sur l'Etat général des biens d'émigrés du département de Loir-et-Cher, daté du 4 octobre 1793. — Je n'ai pu trouver l'époque du mariage ni les noms de madame Dayrell.
la nation, Madame Dayrell-Courtin-Clénord acquit donc, pour elle ou pour sa fille, la propriété de Clénord, et elle acheta soit à des particuliers, soit a la nation, dans les environs, pour cinq cent mille livres de biens. Elle fît le projet de bâtir à Clénord une belle maison, et d'y faire des jardins à l'anglaise : c'était une dépense de cent mille écus. Les Polignac étaient en fuite, et le superbe mobilier de Chambord, tant à eux qu'au Roi, fut mis en vente. Elle en acheta pour quatre-vingt ou cent mille livres. Comme elle voulait rebâtir Clénord, elle avait acheté une closerie de l'autre côté de la rivière, tout auprès; elle fît réparer les chambres pour y déposer les meubles qu'elle avait acquis. La voilà donc établie à Clénord, avec son mari et sa fîlle, vivant honorablement, et attendant un moment plus calme pour exécuter ses projets d'arrangement. Ce n'était pas le compte des misérables qui lui avaient fait placer de si gros fonds dans la République, et qui espéraient bien en profiter.
Le chef-lieu de canton de notre arrondissement était Cellettes. Il s"y trouvait des parents des Phélipeaux, qui étaient, de père en fils, fermiers de Beauregard, et qui avaient mieux aimé rester dans cet état que d'être reconnus. Le dernier, sans esprit et bavard, se fourra dans la tête de jouer un rôle; il était moulé pour un temps de Révolution. Ingrat envers sa maîtresse, la comtesse de Gaucourt, il se mit de tous les clubs; il fit délation sur délation, prouva que les gendres de la comtesse étaient émigrés; enfin, il se fit le persécuteur de cette famille. Maire, commandant la garde nationale, enragé patriote, il exalta toutes les têtes.
La garde indisciplinée se répandit dans le pays, et trois de ces messieurs arrivent un jour à Clénord, demandant insolemment la maîtresse : elle se présente; ils lui disent tout niaisement : « Nous venons ^ous couper la tête. » Elle ne s'effraye pas, leur propose de boire un coup avant leur opération; ils acceptent. Bref, elle les renvoie en leur donnant quinze francs, et ils se retirent en lui promettant de revenir la voir. On croirait ce récit une plaisanterie : c'était
pourtant une triste réalité. Toute cette machination était pour la faire déguerpir et la déclarer émigrée, et ce qui s'ensuit.
Cette première tentative n'ayant pas réussi, on envoie à Cour deux agitateurs du club : ils travaillent quelques habitants. Le commandant des jeunes gens casernes à Cour était allé à Blois pour les affaires de son corps : on profita du moment. Ils s'insurgent au nombre d'environ quatre-vingts, et courent demander les fusils de la garde nationale, déposés à la municipalité; on les leur refuse; ils s'emparent de quatre ou cinq fusils, et les voilà partant comme des forcenés, annonçant qu'ils vont mettre Clénord au pillage et tuer la dame anglaise.
A l'instant du départ, les deux municipalités se rendent chez moi. C'était alors Dulièpvre qui était le maire, et j'avoue que cet homme ne me revenait en aucune manière. Il était sept heures du matin, on me demande de faire assembler la garde nationale pour résister à cette insurrection; je m'y oppose en leur montrant les inconvénients. J'invite les officiers patriotes, qui avaient laissé aller leurs soldats, ne voulant pas participer à leur insurrection, à nous aider; il faut observer que c'étaient des officiers faits dans le mois et choisis par les volontaires eux-mêmes. Un jeune homme de bonne volonté, plein d'honneur, dit : « Monsieur, (( le commandant n'y étant pas, c'est moi qui le remplace, « et je réponds, si vous voulez nous donner des chevaux, de (( vous ramener les volontaires sans faire le moindre mal. » Où trouver des chevaux de selle? La nation y avait mis bon ordre. Je leur propose de les faire mener tous les cinq dans une petite calèche découverte, ils acceptent. Les chevaux vont à toutes jambes; il n'y avait pas de temps à perdre. Ils arrivent auprès du pont de Clénord en même temps que les insurgés, qui s'amusaient dans les vignes et étaient comme des chevaux échappés.
Un nommé Rigolet, menuisier à Cour, qui tra\ aillait pour madame de Clénord, était parti dès qu'il avait entendu le
projet, et était venu l'en instruire. La dame avait envoyé sa fille dans la closerie où étaient ses meubles, fait sauver son mari. et. montant un cheval anglais, avait pris au galop par la foret pour aller retrouver sa fille. Elle passe le pont devant les insurgés. Il faisait un grand vent qui enfourna son grand chapeau surmonté d'une plume et le jeta à terre; la dame, habillée en homme, descend lestement à leur nez, reprend son chapeau, reçoit des compliments sur sa légèreté, et continue sa route.
Ma calèche et les cinq officiers rattrapent alors la troupe : ils descendent et les traitent de polissons, de coquins. Alors quatre ou cinq mutins entrent en fureur, le reste de la troupe se débande; les plus avancés, qui travaillaient les portes à coups de hache, reviennent; le premier officier a beau les adoucir, ils tombent sur lui, lui arrachent ses épaulettes et veulent le jeter à l'eau; ils ne lui accordèrent la vie que pour le ramener à Cour faire amende honorable et baiser l'arbre de la liberté. Ce fut à Cour une scène déplorable. Ce pauvre jeune homme fut battu à toute outrance; mais du moins il n'y eut pas mort d'homme, et tout rentra dans l'ordre.
Cependant nous a\ions détaché un exprès pour faire re\ enir le commandant et demander le rappel de cette troupe. Heureusement les jeunes gens, au nombre de cinquante, qui logeaient dans le bourg de Cheverny, n'avaient pas trempé dans cette insurrection et la blâmaient. Le commandant revint le soir, avec ordre de punir et de ramener sa troupe à Blois. Il vint se concerter à la nuit avec moi. Les ordres furent secrets. Le lendemain, à huit heures, nous étions sous les armes. Les municipalités se réunirent. Le commandant fit assembler les gardes casernes à Cheverny. A leur tête, il vint à Cour, fît placer les cent insurgents au milieu des autres sur le pavé de Cheverny, vis-à-vis leur caserne. Il leur lut les pouvoirs qu'il avait reçus à la ville de Blois, fît sortir des rangs quatre hommes qui furent conduits par leurs camarades, au milieu de notre garde nationale, aux deux
municipalités; ils furent lecolés, confrontés, convaincus, et le procès-verbal remis au commandant, qui les fit lier et les emmena à Blois avec sa troupe. Ce fut ainsi que finit une affaire qui pouvait mettre à feu et à sang tout le pays.
Cependant, le baron de Baërt et Boullongne vinrent passer quelques semaines avec nous; ils allèrent à Freschines, chez M. et madame de Lavoisier. L'insurgence était à son comble. On ne faisait pas un pas sans être obligé de crier : Vive la République! On publia la Fédération (1); j'évitai de me trouver à l'assemblée générale dans la forêt de Russy, et j'y envoyai un détachement. Les municipalités des deux bourgs se réunirent pour célébrer la fètc; une grande salle de marronniers, attenant au château, fut prise presque sans ma permission. On s'y établit, on y fit une fédération. Les paysans les plus honnêtes, les fermiers les plus fidèles gémissaient. Dulièpvre parlait sans savoir ce qu'il disait; il voulait que tout soit taxé, et demandait pourquoi j'avais un grand château. Soufflé par le club de Blois, il s'agitait sourdement.
(1) Nous revenons à 1790. C'est le 14 juillet de celte année que toutes les gardes nationales du déparlement furent convoquées dans la forêt de Russy. Voir, dans VHistoire de Blois, t. I, p. 174, le procès-verbal dressé à cette occasion par la municipalité de Blois.