CHAPITRE II
Les Assemblées primaires. — L'auteur s'établit à Blois. — Voyage à Paris. — L'Assemblée; séance orageuse. — Les dispositions de la cour; faiblesse du Roi. — Le baron de Vioménil. — ^L Amelot, administrateur du Trésor. — Un dîner avec Dussaulx, Hérault de Séchelles et Bcauharnais. — Le club des Jacobins. — Rolour à Cheverny. — La situation du clergé. — L'élection de Grégoire; les nouveaux grands vicaires : Chabot, etc. — Election à l'Assemblée législative. — Les députés du département. — Les curés élus. — Arrivée de Grégoire. — Départ de Mgr de Thémines. — Grégoire au club de Blois. — \ isites pastorales.
J'avais été nommé électeur (1) d'une commune voix; m'entendant avec les plus honnêtes, je tâchai de faire faire de bons choix, mais nous fûmes contrariés par des agitateurs de toutes les communes c|ui se firent nommer. Rien n'était si singulier que ces assemblées. On se défiait des nobles, et il fallait qu'ils se gardassent bien d'attirer les regards, sous peine d'être insultés par le premier malotru, fier d'être électeur. Je sus me tenir à ma place et me faire respecter. Je fus chaque fois nommé président.
Prévoyant qu'on serait plus vexé dans les campagnes que dans les villes, je me déterminai à acheter à Blois une maison que dans un autre temps je n'aurais pas regardée; elle était située rue des Carmélites. Je m'y établis dès le mois de décembre. Plus au centre des nouvelles, dans une maison
(1) D'après le décret du 22 décembre 1789, qui divisait la France en départements, en districts et en cantons, les assemblées primaires réunies au canton nommaient un électeur par cent citoyens actifs. Ces électeurs nommaient à leur tour les membres de l'Assemblée nationale, de l'administration du déparlement et de l'administration du district. Les premières élections de 1790 n'eurent pour objet que le choix des membres des assemblées administratives. L'administration du département de Loir-et-Cher fut installée le 6 juillet 1790, et celle du district de Blois le lendemain.
qui ne marquait en aucune manière, j'étais à l'abri des recherches partielles; nous passâmes très-tranquillement cet hiver (1) avec le commandant, le marquis de Chabrillant.
Nous partîmes pour Paris. La situation s'aggravait. Le Roi était retenu aux Tuileries : j(^ n'y allai qu'ime seule fois, et j'eus le cœur navré. J'avais mes entrées partout, et je suivis ce qui se passait à l'Assemblée. Je vais conter une scène dont je fus témoin.
Nous dînions chez le comte de Pilos avec Boullongne, Salaberry et l'abbé de Césarges (2), ci-devant aumônier du Roi, un des six présidents des départements de l'Orléanais (3), et par conséquent mon collègue. Il était nommé suppléant, et il nous dit que le soir on recevrait la députation du Parlement de Bordeaux (4). A l'instant, je me décidai à assister à cette séance. Quand nous arrivâmes, toutes les places étaient prises, même dans les corridors. Un député, qui connaissait Boullongne, vit notre embarras, nous fit placer derrière lui, sous les loges, à la dernière banquette. C'était ce qu'on appelait le côté droiL II nous dit : « Vous êtes là « dans l'endroit le plus tranquille de la salle, et où il ne se (( passe aucune scène. » Un voisin m'attaque de conversation, je réponds par des oui et des non. Enfin, il me dit : (( Monsieur, je vois à votre manière que vous n'êtes pas (( député; mais, soyez tranquille, je ne le suis pas plus que « vous, et comme j'ai affecté cette place, je ne manque pas « une séance ici pour renforcer le côté droit, et l'on ne me « dit mot. Je vous mettrai au fait de tous les noms de ceux
(1) L'hiver de 1789 à 1790, d'après ce qui suit.
(2) Joseph-Florimond de Meffray de Césarges, chanoine de Saint- Pierre de Vienne, vicaire général de Fréjus, maître de l'oratoire du Roi depuis 1769.
(3) Il s'agit des assemblées départementales de 1787. L'abbé de Césarges avait pré«jdé celle de Pithivicrs et Montargis.
(4) Non pas une oeputation, mais le président de la chambre des vacations, appelé à s'expliquer sur un arrêt relatif aux fauteurs de troubles : cet arrêt avait été rendu sur un réquisitoire du procureur général, dont les termes avaient vivement choqué la majorité. C'est le 8 avril 1790, à la séance du soir, que le président Augeard comparut devant l'Assemblée. Il s'expliqua avec beaucoup de noblesse et de. courage.
« que vous ne connaîtrez pas. » Le cardinal de Rohan arriva; il me dit où il se mettrait, l'abbé Maury à dix places de lui, Cazalès à quelque distance, et Bouthillier devant nous, en bas, toutes places convenues pour déjouer l'autre parti. Le vicomte de Mirabeau, gros et court, voltigeait indifféremment de banc en banc. De l'autre côté arrivèrent Mirabeau l'aîné, Beauharnais, etc.. qui se placèrent sur le même banc; Camus et les autres, en bas.
La séance commença. Le président Menou arriva avec ses secrétaires, et donna l'ordre à un huissier d'amener la députation de Bordeaux à la barre. L'orateur fît un discours fort noble et fort adroit pour excuser le Parlement. Alors Menou débita un discours écrit de cinq phrases. Il n'eût pas dit la moitié que voilà tout mon côté qui se lève, qui proteste avec un tumulte dont on n'a pas d'idée. On criait : « C'est « une bête! c'est un sot! oser dire cela! c'est un coquin! « il faut le chasser! à bas le président (1)! » Le tumulte augmente; les deux côtés se précipitent dans la salle, qui avait l'air d'une arène; mon voisin, de sa place, faisait chorus et se démenait comme un énergumène. Dans le moment, j'entends crier de tous les côtés : « Il faut faire sortir ceux qui « ne sont pas députés! » J'aurais voulu être dehors; j'étais dans l'obscurité par l'ombre des tribunes, quoique dans le reste de la salle, par la quantité de lumières, il fît clair comme en plein jour.
Enfin, le tumulte s'apaise; le président avait fait sortir la députation : on la fait rentrer. Il retranche de son discours la phrase et les mots qui avaient d*éplu à notre côté, et la réponse fut entendue assez bien jusqu'à la fin, lorsqu'un particulier, dans la grande tribune du côté droit, s'avise de crier : « A bas les aristocrates! » On eût cru que c'était le signal du combat. Le vicomte de Mirabeau saute dans la
(1) Plusieurs membres de la gauche accusèrent d'Espréménil davoir dit à M. d Augeard : « Je vous'^demande pardon pour notre président, « mais il ne sait ce qu'il dit. » Le fait est que le petit discours prononcé par Menou est tout ce qu'on peut voir de plus inepte.
LA RÉVOLUTyON (1787-1801). 35
salle, crie : « Qu'on arrête cet homme-là! » Il s'adresse au président, qui ne va pas assez vite à son gré, donne des ordres et envoie chercher la garde, qui entre dans l'arène Il se trouvait une échelle couchée le long des barres. Une douzaine du côté droit la dressent contre la balustrade de la tribune, et voilà mon vicomte de Mirabeau qui monte à l'assaut pour aller prendre le particulier qui avait crié. Celui-ci paraissait fort embarrassé, tout le monde le montrant au doigt. Les mêmes cris recommencent : « Il faut « faire sortir ceux qui n'ont pas droit d'être ici! »
Impatienté de tout ce tumulte, je me lève, malgré mon voisin qui voulait me retenir. Le député qui m'avait dit que j'étais dans l'endroit le plus calme, et plusieurs autres que je connaissais, criaient et invectivaient à ébranler tous les tympans. Je marche le long de mon banc, je descends gravement dans l'arène et m'achemine vers la porte. Un officier m'arrête, je crois qu'il va deviner que je suis un intrus. Sa phrase me rassure : « Monsieur, je vous prie de « me dire si vous pensez que, quoique le président ne m'ait « pas donné l'ordre, je dois faire arrêter cet homme. » — « C'est impossible, lui répondis-je, de ne pas rétablir l'ordre « en faisant arrêter un homme qui le trouble. » — Il me remercie, il me croit député, et il veut m'enfiler d'une conversation. Je n'étais point du tout à mon aise, et je lui dis : « Je vous prie de me laisser sortir, ce que je n'aurais pas « fait si je ne me trouvais pas incommodé. » Il fait ouvrir sa troupe, et je sors aussi gravement que si j'avais été dans ma place. Pendant notre conversation, j'avais vu qu'on avait saisi l'insolent et qu'on le traînait par le collet en faisant semblant de le maltraiter. Je le retrouvai qu'on avait lâché et qui s'en allait bien plus vite que moi. Je suis les corridors en bas, on me fait place comme à un député, et je me fais ouvrir la petite porte en dessous qui donne sur la terrasse des Feuillants.
Le bruit qui s'était passé dans la salle avait mis en émoi tous les inutiles qui faisaient foule sur la teri^jsse; il fallait
36 MEMOIRKS DU COMTE DUFORT DE ClIEVERNY.
passer par là pour aller trouver ma voiture dans la rue de l'Echelle. On continue à me prendre pour un député; il faut que je rassure, que je fasse le récit en bref pour qu'on me laisse traverser la foule. Après avoir répété dix fois la même chose, je suis seul à peu près au café; il était dix heures, l'allée était éclairée comme les rues. Je m'arrête un moment, la tête occupée de ce que j'avais vu, lorsque je me sens saisir par derrière et embrasser. C'était le vicomte de Beauharnais qui m'a\ait reconnu, et qui me demande : « Vous venez de « l'Assemblée, moi j'y vais; comment cela va-t-il? — Comme « des fous, lui dis-je, prêts à se battre, d'une indécence qui « ne me fait espérer rien de bon. — Vous croyez? il faut « que cela se passe ainsi pour le moment, et après... — « Et après, lui dis-je tout ira au diable. Mais entrez, on a « peut-être besoin de vous. Pour moi, de la vie, vous ne (( me rattraperez dans la salle. » Et j'ai tenu parole.
Ce fut à peu près dans ce temps-là qu'on fît le changement des provinces en départements (1). Beauharnais et les autres députés crurent devoir m'appeler pour fixer la circonscription et le chef-lieu des cantons : j'allai assidûment aux comités. J'insistai pour qu'il y eût un canton à Cour, préférablement à Cellettes. J'en fis voir l'utilité, mais la chose était décidée, et, d'après mes observations, on mit simplement : Canton de Cellettes provisoirement.
Je suivais avec inquiétude l'esprit des jacobins qui commençait à se développer. Me promenant un matin avec M. de Luzarches le fils, qui revenait d'Angleterre, je m'aperçus que le jardin était cerné; nous allâmes jusqu'au pont tournant, il était fermé, et il s'y trouvait une garde nombreuse. Nous voulûmes repasser par les Tuileries : impossible par le monde qui y était. Avec ma carte, je revins par la salle pour me rendre à la place Vendôme et chez moi. Heureusement que je n'assistai pas ainsi à l'humiliation que reçut la famille royale. C'était le jour qui compromit tant M. de la
(1) Décret du 26 février 1790.
Fayette, le jour où le Roi avait résolu d'aller à Saint- Cloud (1), pour de là peut-être se soustraire au malheur qui a déshonoré le nom français. Nous en sûmes toutes les particularités et nous gémîmes.
Mon ami Sérilly avait loué une maison, passé les Invalides. Ses affaires étaient terminées; sa femme, déployant toutes les ressources que la nature qui lui avait données, avait sauvé une partie de sa fortune. Il restait avec sa belle terre de Passy, près Sens, et environ quatre-vingt mille livres de rente. Vivant bien, mais très en particulier, ils ne conservèrent que leurs amis intimes : Boullongne, le président de Salaberry, le baron de Vioménil et d'Etigny leur frère. Nous dînions ensemble tous les mercredis quand j'étais à Paris; c'était une fondation pour moi. Là, nous parlions à cœur ouvert, et nous gémissions sur les malheurs de l'Etat.
Le baron de Vioménil, homme de tête, excellent officier consiUo manuque, était dans l'intimité de la famille royale. Il gémissait de la faiblesse du Roi, de son aversion pour toutes les mesures fortes et de l'impossibilité d'espérer qu'il agirait, après l'avoir vu abandonner ses partisans en février (2). Il me disait : « Mon ami, j'y périrai, car il n'y a « rien à faire; mais l'honneur avant tout. Il faut empêcher, si «l'on peut, de plus grands malheurs; mais quel homme!... » Puis il tombait dans des rêveries dont, malgré sa gaieté et son esprit, il ne réussissait pas à sortir.
Je les quittai tous avec le plus grand regret, et je revins, au commencement de juin, m'établir à Cheverny (3). Le beaufrère de ma belle-fiUe, M. Donnant de Grandchamp, homme né rachitique, venait d'être attaqué d'une paralysie : il était tendrement attaché à sa belle-sœur. Elle et son mari se déterminèrent donc à aller s'établir chez lui à Orléans avec
(1) Le 18 avril 179L
(2) A l'affaire des Chevaliers du poignard, en février 1791.
(3) M. Dufort est allé à Paris en 1789, 1790, 1791 cl, je crois, 1792. Mais il confond tellement ce qu'il a vu dans ces différents voyages, qu'il est difficile de fixer les dates. Je pense qu'il veut parler ici de son retour en 1790.
leurs deux enfants; de là ils l'accompagnèrent aux eaux de Bourbon, et, le croyant mieux, ils le quittèrent trois jours avant sa mort. Dans son testament, il traita fort bien sa belle-sœur, quoiqu'il ne tînt plus à elle que par les liens de l'amitié. Le voyage des eaux fut orageux, car la France était en convulsions.
M. Amelot de Chaillou, fils du ministre et par conséquent neveu de ma femme, avait fort bien réussi dans son intendance de Bourgogne, et fut un des derniers à se retirer; AI. Necker faisait cas de son travail. Dès qu'il fut de retour, il se livra à quelques discours dans sa section, et fut appelé au conseil de la ville. Alors M. Necker, qui tenait encore faiblement le timon de la finance, et qui se regardait comme le premier en France, crut devoir le faire nommer par le Roi administrateur en chef du Trésor national et des assignats (1). Dès lors, il eut un travail avec le Roi. Mais celui-ci, s'apercevant qu'il n'a^ait qu'à signer, puisque l'administrateur obéissait aux ordres de l'Assemblée, réduisit son travail à des oui ou des non, ce qui a duré constamment jusqu'au 10 août. Amelot logeait aux anciennes écuries d'Orléans, depuis la régie des domaines, où se faisait la fabrication des assignats; tous les bureaux étaient sous ses ordres, et Le Couteulx du Moley, ancien banquier, était chargé de surveiller la fabrication. .Ces deux places entraînaient beaucoup de commis, car la Révolution a été la folie de la bureaucratie. Ils furent l'un et l'autre fort serviables.
II y avait chez madame Sedaine, une demoiselle pleine d'esprit, jeune encore, née à Tours, que madame Sedaine avait retirée par amitié; elle s'appelait mademoiselle Froidure-Réselle, et travaillait à soutenir une famille intéressante. Un oncle, procureur au Parlement, comptait laisser son étude à son frère, jeune homme plein d'esprit; mais la Révolution avait soufflé sur tous ces projets. Ce frère se
(1) Il figure à VAlmanach de 1791 comme commissaire à la caisse de l'extraordinaire, avec le litre de conseiller d'Etat.
trouvait sans un sol sur le pavé de Paris; je le vis, lui trouvai autant d'esprit que de feu el de vivacité; j'en parlai à mon neveu, et enfin j'obtins poui- lui une place de sous-chef. Plein de talents, il ne tarda pas à percer; mais il se livra entièrement à la Révolution, et un beau jour il vint annoncer à M. Amelot qu'il était appelé à être officier municipal par le crédit de Pétion. Amelot lui répondit : « Je souhaite « que votre nouvelle position vous soit profitable; mais vous « retrouverez toujours dans mes bureaux votre place, à la- « quelle je nomme votre frère. » C'était son frère cadet, qui était surnuméraire; je parlerai plus tard de la fin tragique de ce Froidure.
Madame Amelot, aimable et spirituelle, était sans cesse obsédée par les députés. Nous fûmes plusieurs fois dîner chez elle; elle avait invité le beau Hérault de Séchelles (1), le vieux Dussaulx (2), auteur et député depuis, et le vicomte de Beauharnais. Les deux premiers avaient la tête échauffée. Dussaulx, tout fier de son ami Pétion (3), maire, qui faisait tout ce qu'il voulait, fier de son harnais d'officier municipal, nous conta avec emphase qu'en l'arborant il était sûr de se faire obéir de toute la populace de Paris : il nous étourdit des vues patriotiques de Pélion, de ses moyens, de sa popularité. Hérault de Séchelles, âgé de trente ans, grand, bien fait, de la plus jolie figure possible, rivalisait avec Beauharnais d'amabilité vis-à-vis madame Amelot. Dussaulx avait l'air de faire sa cour aux deux députés et recherchait leurs suffrages, comme il avait mendié ceux des jardins du Palais- Royal et des Tuileries, où je l'avais rencontré autrefois. C'est là qu'il m'avait fait faire connaissance avec le fameux
(1) Marie-Jean Hérault de Séchelles, le fameux conventionnel (1760- 1794). Celait un des plus beaux hommes de France.
(2) Jean Dussaulx (1728-1799), auteur d'assez nombreux ouvrages. Il avait été d'abord commissaire des guerres, puis secrétaire du duc d'Orléans. Il fut suppléant à l'Assemblée législative, puis député en 1792. Il devint membre de l'Institut.
(3) Pétion ne fut maire de Paris qu'en novembre 1791. Ce dîner serait donc postérieur, et probablement du commencement de 1792, M. Dufort ne faisant ses voyages de Paris qu'après Pâques.
abbé Cerulli (1), mort juste après les premiers élans de la Révolution, où il se préparait à jouer un rôle. Nous sortîmes, ma femme et moi, très effrayés de l'effervescence de toutes ces têtes exaltées.
M. de Salaberry s'agitait à Paris; son caractère le portait malgré lui à l'ambition. Selon son désir, je le fis recevoir aux Jacobins par Beauharnais. J'y avais beaucoup de connaissances, mais je ne disais mot et me gardais bien de faire aucune démonstration. Je vis, un jour, Salaberry applaudir à une motion extravagante : je lui fis un signe, il vint me voir; à l'instant je l'emmenai sans que cela parût, et je n'eus pas de peine à lui prouver que ma conduite était plus prudente.
La marquise de Flamarens vivait grandement à Paris, suivant, comme de droit, le parti de la cour. Fidèle à mes principes, je refusai de dîner et de me lier avec l'abbé Maury, comme je m'étais refusé d'accompagner Beauharnais dans des conciliabules où l'abbé Siéyès jouait un rôle. Je ne voulais me faire l'ami ni l'ennemi d'aucun parti, et je désirais n'être cité en rien, tout en faisant des vœux pour un gouvernement quelconque, car nous marchions à grands pas vers l'anarchie.
Au mois de juillet (2), je repris mon chemin pour Cheverny, et nous y arrivâmes le 5 pour nous y établir, tout à fait comblés des soins de M. et madame Sedaine, et ayant vu, soit chez nous, soit chez eux, nos amis de tous les partis. Ma fille s'était, l'année d'auparavant, établie chez moi avec sa famille pendant plusieurs mois, et nous espérions qu'elle se réunirait à nous, ayant appris que le comte de Toulongeon, mon gendre, colonel du régiment de Piouergue, allait faire son séjour à Blois.
Je fus renommé électeur malgré moi, puisque je ne me
(1) Joseph-Antoine-Joachim Cerutli (1738-1792), d'abord Jésuite, ami de Mirabeau, auteur du Mémoire pour le peuple irançais, et rédacteur de la Feuille villageoise; il fut nommé à l'Assemblée législative en 1791.
(2) 1791 probablement, d'après ce qui suit.
trouvais pas au scrutin, et quoique j'eusse déclaré que c'était le tour des autres : j'étais déjà fort dégoûté de ce qui s'était passé.
L'évêque Thémines tenait bon, vivant exemplairement, et conduisant son diocèse avec toute -la capacité possible. Lorsque la dissolution du clergé arriva, je continuai à le voir. Périgord, évêque d'Autun (1), se séparant du clergé, avait entraîné l'évêque d'Orléans (2), espèce de fou, homme de sac et de corde, et commencé le schisme; mais j'étais certain que Thémines ne se prêterait à rien; nos conversations m'avaient appris que c'était un homme d'un caractère décidé (3).
Je fus invité, comme électeur, à la confirmation ou à la nomination de l'évêque. Je n'avais jamais vu Grégoire, curé d'Embermesnil, député; je reçus une lettre de Beauharnais. La voici à peu près :
« Vous allez nommer un évêque constitutionnel. Si M. de « Thémines n'accepte pas, je vous conseille de faire votre « possible pour faire le choix de M. Grégoire; c'est un sujet « pur, spirituel, plein de mœurs, zélé pour la religion, mais, « ce qui est plus important, qui a assez de fermeté dans le « caractère pour rendre des services à son diocèse. Ghau- « velin (4), mon ami particulier, ira vous ^ oir à Cheverny.
(1) Le célèbre Talleyrand, évêque d'Autun depuis 1788.
(2) Jarente.
(3) M. de Thémines, qui, dès 1789, avait très-hautement affirmé ses idées poliliques, en publiant le Cahier du hameau de Madon, Blois, 1789, in-8 (Madon était la maison de campagne des évêques de Blois), avait continué à lutter Irès-énergiquement contre les tendances nouvelles. En 1790, il avait fait paraître des lettres dans lesquelles il blâmait le serment civique et les autres dispositions légales relatives au clergé. Ces lettres avaient été dénoncées à l'Assemblée nationale, et le rapporteur avait proposé de faire poursuivre leur auteur, mais l'Assemblée refusa de délibérer et se contenta « de plaindre M. l'évêque de Blois ». (Séance du 15 avril 1790.)
(4) Francis-Bernard, marquis de Ghauvelin (1766-1832), ancien maître de la garde-robe du Roi, se prononça dans le sens de la Révolution et devint ambassadeur en Angleterre en 1792, puis minisire à Florence après la mort du Roi. Il fut incarcéré à son retour et sauvé par le 9 thermidor. Il devint préfet- sous l'Empire et fut, pendant la Restauration, député de la Côte-d'Or.
4â MEMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.
« Permettez que je vous le présente et le recommande. »
Chauvelin ne vint pas. Tous nos députés travaillaient dans le même temps les électeurs. On s'assembla; on nomma pour président le sieur de Villanteuil (1). maire de la ville. Né estropié et sans jambes, il avait donné à l'instruction le temps qu'il était forcé de passer sur sa chaise. Le vœu général était pour lui, et sa conduite y répondait. Je me tenais coi et tranquille; on me nomma scrutateur d'âge; mais, par une machination diabolique, je vis toutes les voix tomber sur moi pour être secrétaire. Je fus forcé de me résigner, mais mon cœur en souffrit; j'étais attaché à l'évêque, et je croyais qu'on ne pouvait avoir mieux.
Frécine (2), nouvel électeur, qui voulait se faire connaître, débite contre l'évêque une diatribe aussi injurieuse que possible. C'était un homme de peu de valeur, sans éducation, et n'ayant en partage que beaucoup d'audace. Je n'avais fait part à qui que ce soit de la lettre de Beauharnais, à laquelle même je n'avais pas répondu, et j'attendais l'événement. J'avais bien un parti d'honnêtes gens, mais nous n'étions pas en majorité. Dans ces élections, il y a une partie des électeurs qui ne savent ni A ni B, et qui vont comme on les pousse; d'autres sont des gens qui veulent le bien, mais qui ne cabalent pas, et ne savent pas se rassembler; enfin il y a les énergumènes, les ambitieux et les scélérats.
Un abbé Tolin, curé dans le diocèse, le chapeau sur les yeux, donnait le mot d'ordre à ses soldats; un Lépine, fermier de la Beauce, avec des poumons de stentor, entraînait, à force de cris, tous les fermiers ses camarades; il était sans aucun talent, mais entêté et impossible à ramener.
Cependant la masse des électeurs désirait conserver l'évêque; on sentait Finjustice de nommer à une place qui
(1) Petit de Villanleuil. Il faisait partie de la municipalité nommée le 27 janvier 1790, et avait succédé comme maire à M. Boësnier, neveu de M. Boësnier-Delorme. Il fut remplacé en 1791.
(2j Ex-bailli de Montrichard, président du tribunal du district de Saint-Aignan. Il devint député à l'Assemblée léeislalive et ensuite a la Convention.
n'était pas vacante. Quoiqu'on attaquât les ministres du culte, on ne déblatérait pas encore contre la religion; on arrêta donc qu'on enverrait une députation à l'évêque, pour l'inviter à rester et à se conformer à la loi nouvelle; je me gardai bien d'en être. La négociation finit au premier mot; l'évêque n'était pas homme à transiger avec les principes. Il fallut donc procéder à l'élection (1). Deux sujets étaient sur les rangs. Le premier était un nommé Dupont, chanoine de Saint-Aignan, appelé à Blois comme électeur, et qui s'était fourré dans l'administration (2); petit, ambitieux, sans talent, mais grand aumônier aux dépens des autres, et travailleur assidu. Le second était Grégoire, qui avait pour lui une cabale, les députés ayant accaparé beaucoup de voix.
Dinocheau, auteur du Courrier de Madon (3), attaquait ouvertement l'évêque de Thémines, auquel il avait l'obligation de son existence à Blois, et il avait accaparé le plus de voix qu'il avait pu.
Le scrutin dura depuis quatre heures jusqu'à onze heures du soir. Dupont réunissait presque la moitié des voix. La cabale avait voulu l'évincer en disant que comme électeur, il accaparait des voix; il était venu se défendre au bureau, mais sa défense avait été plate et m'avait confirmé dans mon opinion sur son peu de valeur.
Enfin, après s'être balancé, on sentit que dans ces moments de trouble la religion serait perdue, si le successeur de M. de Thémines n'avait d'autre recommandation que les talents les plus ordinaires, et une envie démesurée d'être évêque. On nous disait Grégoire un homme convaincu de la religion, de mœurs pures, éloquent, plein d'énergie. De deux maux, il fallait éviter le pire, et il fut choisi à la plu-
(1) Elle eut lieu le 14 février 1791 à la cathédrale.
(2) Il était membre de l'assemblée départementale.
(3) Avocat, ex-bailli des abbayes de Pont-Levoy et de Saint-Laumer; il avait rédigé presque en entier le cahier du tiers état de Blois, qui l'envoya aux Etats généraux. Le Courrier de Madon, dont le titre était une malice à l'adresse de l'évêque, n'eut qu'une existence éphémère, de novembre 1791 à mai 1792,
44 memoirl:s dd comte dufort de cheverny.
ralité de huit ou dix voix (1). A l'instant, Grégoire fut proclamé à haute voix (2); je ne puis exprimer ce qui se passa en moi au son de toutes les cloches en volée qui annonçaient à notre respectable prélat que l'on venait de disposer de sa place. Immuable comme Socrate, il consolait le peu d'amis qui lui restaient fidèles.
Je lus le procès-verbal le lendemain, et, malgré les observations de Frécine, je réussis à y faire conserver beaucoup de traits qu'il voulait affaiblir ou dénaturer pour insulter à un prélat qu'il craignait encore. Je m'en retournai à Cheverny, le cœur navré, après avoir été acteur dans une des scènes les plus cruelles de ma vie.
La ville envoya un courrier à Grégoire pour lui annoncer son élévation; sa réponse fut honnête et courte; mais nous sûmes, par les députés qui avaient tant influé sur sa nomination, qu'en vingt-quatre heures il changea de manières, même avec eux; sa tête n'était pas assez carrée pour résister à cette élévation, à laquelle il ne devait pas s'attendre.
L'Assemblée avait donné aux évêques constitutionnels un conseil de douze grands vicaires payés. Dans les mauvais prêtres, c'était à qui se montrerait le plus exagéré pour en faire partie. Grégoire, membre des Jacobins, y avait vu Chabot (3), sorti depuis deux ans des prisons capucinières où il était enfermé pour ses méfaits, parleur et frondeur au premier degré. Il le jugea son digne grand vicaire, et l'envoya dans ce qu'il appelait son diocèse. Cet homme commença par accaparer tout le club de Blois. En trois semaines, il n'était plus question que de ses talents; c'était un missionnaire en sens contraire, c'est-à-dire un diable déchaîné contre toutes les autorités divines et humaines. Petit, cras-
(1) Au troisième tour de scrutin, Grégoire obtint 116 voix, et Dupont 87.
(2) Il avait été élu en même temps par le département de la Sarthe. Ce fut, dit-il dans ses Mémoires, son affection pour Beauharnais qui le décida à opter pour le siège de Blois.
(3) François Chabot (1759-1794), une des figures les plus répugnantes de la Révolution. Nous le retrouverons plus d'une fois.
seux, vêlu d'une soutane dont on voyait la corde, il prêchait au club et dans les rues, entouré des enragés; on ne parlait que de lui. Mon gendre, le comte de Toulongeon, colonel au régiment de Rouergue, était caserne au château; il fallait désorganiser son régiment : (Jhabot s'en chargea. Il y eut scission et insurrection. M. de Toulongeon, ferme et prêt à soutenir un siège, ne voulut pas cédei . Il y eut une cabale de la moitié du corps, qui s'achemina \ ers. Paris; mais ils revinrent, malgré les insinuations de Chabot et de son parti.
Pour mon malheur, j'étais toujours électeur, et nous fûmes appelés pour le renouvellement de l'Assemblée nationale (1), dont ces messieurs convoitaient les places. Nous arrivâmes à Blois; AI. de Rancogne avait été nommé électeur; j'en fus ravi, c'était un honnête homme de plus. Il y a\ait peu d'anciens électeurs, mais beaucoup de nouveaux dans le sens des sans-culottes. Dès que nous fûmes rassemblés (j'avais une fatale expérience), je vis que les choix étaient faits, les cabales formées et l'insolence du parti à son comble. Nous nous tînmes cois et tranquilles. L'Assemblée commença; Frécine fut nommé président. Sans forme ni tenue, il aurait été chassé au bout de deux jours, si ce n'avait pas été un parti entier qui le portait; il fut insolent et frondeur comme un homme sûr de son fait. Les deux premiers jours se passèrent en cabales; les éclaireurs manœuvraient. C'était un spectacle curieux. Chabot, qui n'était pas électeur et n'avait aucun droit, se promenait dans les bas côtés de l'église des Jacobins, où se faisaient les élections.
Un Besard, maire de la ville de Mer, était électeur. Ancien soldat, il avait une figure assez militaire; mais c'était un homme capable de tout, nullement estimé, vraiment né pour ce temps-ci, grand démagogue, et en imposant à la populace par une parole impérieuse. C'était l'homme que Chabot mit en avant. Ils imaginèrent dans la société do faire
(1) En août 1791.
une pétition à l'Assemblée pour demander l'éloignement de la ville de tout corps militaire, principalement du régiment de Rouergue. Ils représentèrent le marquis de Chabrillant, officier général, et le comte de Toulongeon, colonel, comme des gens impérieux et écrasant le peuple. D'après eux, tous les bons citoyens étaient alarmés. Quoique les électeurs n'eussent que le droit de trailcr des élections. Chabot imagina qu'il fallait les associer en globe à leurs manœuvres jacobines, et Besard se chargea de faire signer la pétition par tous les membres. Je vis dans un bas côté de l'église, sur un tonneau, un grand papier écrit et une écritoire avec encre et plume. J'entendis Besard pérorer, et une vingtaine de signatures furent données à l'instant. Je me levai alors de ma place, et allai me promener dans le bas côté opposé. Besard s'avance vers moi, et me dit qu'on m'attend pour mettre ma signature. Je le regarde fixement pendant qu'il parle : « Je suis, lui dis-je, électeur pour donner ma voix; « je connais mes droits, et les vôtres ne peuvent rien sur « moi .)) Il voulut répliquer; je repris fermement : « Je vous (( dis, monsieur, que je ne signerai pas. Cela doit vous suf- (( fire. » Et, lui tournant le dos, je m'éloignai. Cette ahercation fit du bruit. L'électeur de Cheverny vint me demander s'il avait mal fait de signer : « Oui, lui dis-je, très mal. — « Je vais biffer ma signature », continua-t-il. — Je lui dis : « Vous ferez bien », et le quittai. Cette scène fut cause que plusieurs, par prudence, se dispensèrent de signer; mais ils avaient déjà assez de noms. Cependant Besard rendit notre conversation, et des amis lui dirent que j'étais le beau-père de M. Toulongeon. L'imbécile ou le drôle ignorait ou faisait semblant d'ignorer ce que tout le pays savait. Il crut me devoir une excuse en me disant qu'il ne savait pas d'abord les raisons de mon refus, et qu'il voyait combien elles étaient légitimes.
Les élections (1) se firent dans le même sens. Le premier
(l) L'auteur a négligé dindiquor qu'il s'agissait de la nor.:inolion des membres de l'administration du département, renouvelable par moitié,
qui sortit fut Frécine; le second fut Grégoire (1); le troisième, Brisson, ancien subdélégué de Romorantin (2), nommé procureur-syndic du département, homme totalement nul. Les gens de la cabale ne s'opposèrent pas à sa nomination, espérant en faire un homme à eux. M. Petit de Villanteuil, homme doux et probe, eut tant de voix comme maire qu'on ne put s'empêcher de le nommer; il eut la prudence de refuser, et, nommé chaque fois, il refusa à toutes les élections. J'eus sept voix; les murmures que mon nom excita m'ôtèrent la peine de refuser. Les voix me tombèrent malgré moi, car j'avais déclaré, cette fois comme les autres, que je n'accepterais aucune place. Un nommé Dupont de Veillène (3), de l'ordre de la noblesse, retiré du service et riche, ignorant, sans autre talent que de l'ambition, convoitait la place de procureur-syndic du département; il fit tant de protestations de services aux jacobins qu'il obtint la place, où, pendant trois ans, il montra son inutilité, son incapacité et sa bassesse.
Cependant il manquait un député pour l'Assemblée. On proposait, on cabalait; l'abbé Tolin, curé, vendu à Grégoire parce qu'il avait parole d'être grand vicaire, osa proposer Chabot. Il y eut beaucoup d'opposition. On montait dans la chaire, mais on vous en faisait descendre. Un seul osa dire que Chabot était un intrus, qu'il était depuis six semaines seulement 'dans le département, qu'il fallait choisir un homme du pays qui eût à cœur de le défendre. A l'instant, la cabale cria : « A bas! » Il voulut continuer, on le prit par son habit et on le jeta en bas.
Ce fut au milieu de cette effervescence qu'on voulut faire
conformément au décret du 28 mai (tit. II, art. 12). Cette élection devait se faire immédiatement après celle des députés. (Il [I fut nomiré ])résident du Directoire du département.
(2) Marion Brisson, ex-bailli de Selles, d'après VHistoire de Blois. Il fut nommé en même temps député à l'Assemblée législative, et l'année suivante à la Convention. Il devint ensuite commissaire du pouvoir exécutif à Blois sous le Directoire, puis juge dans la même ville.
(3) Paul-René Dupont, chevalier, comte de Veillène, chevalier de Saint-Louis. (Catalogue de 1789 : bailliage d'Orléans.)
le scrutin; la cabale l'emporta de plus de seize voix (1). Le scrutin était à peine fermé que je vis Chabot, se baissant à moitié corps, arriver, conduit par Tolin, jusqu'au pied de la chaire et se tapir dans l'escalier. Ici commence une scène dont on ne peut avoir l'idée. Tes enragés étaient sûrs de l'élection; les voix étaient comptées. Aussitôt Frécine se lève, fait faire silence, et proclame député le sieur Chabot. Cent chapeaux volèrent jusqu'à la voûte, et l'on cria : « Vi\ c Chabot! » A l'instant, mon homme, qui, é'ant très-petit, s'était caché dans la chaire, se lève par degrés, tenant ses mains croisés sur sa poitrine, et parcourt lentement la salle du regard. Alors tout le monde se précipite sur les chaises, chacun veut y monter. Tout le monde placé, voici ce que dit Chabot : « Je vous rends grâces, messieurs, de vos suf- « frages qui m'ont appelé à la nom elle législature; je jure (( de poursuivre le Roi, les ministres et le pouvoir exécutif « jusqu'à la dernière goutte de mon sang. » Des bravos, des chapeaux en l'air, des applaudissements l'accompagnèrent en triomphe jusqu'en dehors de l'église.
N'ayant plus rien à faire, Frécine et les nouveaux nommés ne reparurent plus. Il fallut alors procéder aux élections départementales (2) et aux élections des curés, dont presque toutes les places étaient vacantes par l'invention machiavélique du serment. Les électeurs se réunirent dans l'après midi, et j'appris que j'avais été nommé président. Alors, voulant au moins sauver du naufrage ce qui restait à nommer, les cabaleurs étant tous éclipsés, nous fîmes des choix sur lesquels nous n'eûmes pas de reproches (3).
Pour les curés, besogne qui était bien nouvelle et bien révoltante, nous nous entendîmes et nous nous en rapportâmes aux vœux des électeurs de chaque commune. Les
(1) Il n'est peut-être pas inutile de donner le nom des sept députés nommés dans cette élection. C'étaient : Chabot. Brisson, Savonneau, Frécine, Marchand-Chéron, Leinaîlre et Duval. Grégoire qui avait fait partie de la Constituante, était inéligible.
(2j Dont il a été parlé ci-dessus.
(3) Ceci se rapporte aux élections départementales.
nouveaux curés faisaient publiquement leurs sollicitations, leurs courbettes, leurs promesses, ce qui n'ajoutait pas mal à l'indécence rie l'élection. Les choix furent pour la plupart pitoyables. Je ne citerai qu'un exemple. Le bailli de la Tour, à la recommandation de madame de la Brisolière, avait fait nommer dans la paroisse de Tour, près Ville-Sa\in, un bas Xormand appelé Baveux, jadis chirurgien. Cet homme fit contre eux délation sur délation, et les força à émigrer. Il finit pas apostasier et se marier à Bracieux, où il vit actuellement d'un petit commerce d'épicerie.
Les jacobins triomphaient. M. de Toulongeon et son régiment eurent ordre de déloger, et M. de Chabrillant fut chassé par une troupe de brigands dont Chabot était le chef.
Le marquis de Rome continuait à être commandant de la garde nationale. Dinocheau, le député, fut nommé procureur de la commune. Tous ces choix déplaisaient à la cabale; il y avait de petites insurrections, de grands troubles, des mâts de la liberté à tous les coins de rue.
Les choix de l'évêque intrus commençaient à se faire connaître. Un Plassiard, prêtre, ancien maître de mathématiques de Pont-Levoy, fut nommé grand vicaire; on le croyait bon, il devint un infâme. On nomma aussi Rochejean, oratorien, né à Salins, en Franche-Comté (1), jeune, grand, bien fait, l'air doux. Il débuta par chicaner sur le serment qu'on lui demanda, compromit la ville, et se fourra aux Jacobins dont il ne tarda pas à se montrer le soutien. Nous eûmes encore un ancien clerc de notaire, devenu prêtre, nommé ... (2), ayant beaucoup d'esprit, mais homme de sac et de corde. Un grand abbé Nusse, avec de l'esprit et de bons principes, quitta sa cure pour devenir grand vicaire; il n'y put tenir, et se brouilla avec l'évêque et ses acolytes. L'abbé Dulièpvre, jadis supérieur d'une maison de Carmes, se fît aussi recevoir. Tolin l'était de droit pour avoir si bien
(1) D'après VHistoire de Blois, il avait été précepteur des enfants du duc de Sully.
(2) Le nom est resté en blanc.
intrigué. Dupont, qui avait rivalisé avec Grégoire, se trouva trop heureux de devenir son second, et crut même avoir acquis, par cette rivalité, des titres à la considération (1).
Grégoire, à la fin, arriva de Paris, traînant avec lui ou à sa suite une femme très-canonique, épouse d'un loueur de carrosses, €hez ([ui il logeait à Paris (2). Tout cela s'établit dans le beau palais épiscopal.
Les jacobins excitaient la ^ille à évincer M. de Thémines. Tous les journaux ont parlé de l'indécence des attaques qui furent portées contre lui. Il ne pouvait ignorer qu'on avait proposé de lui mettre un bâillon et de le conduire en bateau à Nantes; mais sa conduite imposait aux plus fanatiques. Enfin, les gens sensés se réunirent; lui-même était convaincu qu'il y aurait de la folie à s'opposer au torrent, et, ne voulant pas se trouver avec Grégoire, il annonça son départ, lui qui ne l'annonçait jamais. Il fît mettre des chevaux de poste à sa chaise, alla à pied gagner sa voiture, à quatre heures du soir, sans que qui que ce fût osât l'insulter, et partit avec le même sang-froid que s'il allait faire une visite dans son diocèse. Les enragés, contents de le voir quitter la place, le laissèrent partir sans rien dire. Il n'emporta que ce dont il avait essentiellement besoin, ne disposant d'aucun meuble, ne prenant que ce qu'il avait touché de ses revenus, et abandonnant le courant; il s'éloigna sans entretenir aucune correspondance, laissant au temps et à Dieu le soin de le faire rentrer dans ses droits. Cette belle retraite lui rattacha tous les cœurs des fidèles, qu'un peu de singularité avait éloignés de lui.
(1) « Ma circonspection dans le choix (des vicaires épiscopaux) n'em- « pécha pas que je me fusse involontairement trompé par l'admission « de plusieurs individus sur lesquels on m'avait rendu les témoignages «les plus flatteurs. Tel est le capucin Chabot » (Mémoires de Grégoire, publiés par Carnot, t. II. p. 24.)
(2) Il s agit, je pense, de madame Dubois, chez laquelle Grégoire logeait depuis que l'Assemblée avait quitté Versailles. En 1809, on la trouve encore à Sarcelles, dirigeant sa maison. C'était, paraît-il, une femme fort respectable, et si cette longue intimité donna lieu à quelques propos, ils étaient sans aucune espèce de fondement: j'ai eu l'occasion d'en parler ailleurs. (Saint-John de Crévecœur, p. 265.)
LA RÉVOLUTFON (1787-1801), 51
Grégoire n'habita ni le bas ni le haut du palais épiscopal : il prit une chambre au second, et il y vécut en sans-culotte. Grand, bien fait, d'une jolie figure, âgé d'environ trentesix ans, il avait des grâces dans son geste et dans sa parole. Il débuta par les Jacobins; nommé président par acclamation (1), il y fît des discours, échauffa les tètes et fît faire la motion de fabriquer des piques, qu'il appuya. On en commanda, et, un jour, à la fîn d'une séance, le soi-disant prélat tira de dessous sa soutane un énorme fer de pique.
M. de Salaberry, qui ne pouvait rester oisif, avait été nommé officier municipal; il s'agitait, se tourmentait et voulait mener tout. Il était ce jour-là aux .Tacobins; le cœur lui en bondit, et, ne pouvant y tenir, il se décida à aller le lendemain faire une visite à Grégoire. Il ne put s'empêcher de lui dire que la vue de cette pique, présentée par le pasteur d'un Dieu de paix, l'avait fait souffrir. L'évêque battit la campagne, dit qu'avant d'être prêtre on était né citoyen; enfin tous les lieux communs que les jacobins ont employés si efficacement. Ils se séparèrent, et M. de Salaberry conta à qui voulut l'entendre ce qu'il avait dit et fait.
Grégoire, voulant faire une visite pastorale dans son diocèse, partit en Aoiture, accompagné d'un grand vicaire, un abbé Boucher, ancien curé. Il se fit annoncer dans ses paroisses, et la garde nationale vint lui faire cortège. C'étaient partout des entrées triomphales, une exaltation dans toutes les têtes; le schisme triomphait. Il donnait des confirmations et prêchait d'abondance; la parole de Dieu ser\ait à l'esprit jacobinique. Séduisant par les propos et la figure, menant une conduite réellement évangélique, on le recevait avec enthousiasme.
Heureusement que nous étions à Blois, lorsque nous apprîmes qu'il avait pris jour pour se rendre à Cour et à Cheverny. Il arriva au coucher du soleil, et on lui fit voir tout le plain-pied du château. Quoiqu'il se prononçât contre
(1) Le 13 novembre 179L On trouve dans V Histoire de Blois (t. I, p. 175) le curieux procès-verbal de son installaUon.
32 MKMOIKES DU COMTi: DUFORT D K CHEVERNY.
la royauté, il admira la collection des costumes des rois, conservés dans de grandes pièces antiques; enfin, il sortit du bourg, nccompagné du curé, des sociétaires jacobins, ol de la garde nationale qui lui fît cortège jusqu'aux confîns de la commune; il était à pied. Il les congédia alors, trouva la commune de Cellettes et y alla coucher. Il revint à Blois le lendemain soir, dans sa voiture, accompagné d'un détachement à cheval de la garde nationale de Cellettes. Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'étaient les piques qu'il avait ramassées dans les communes et qu'il rapportait au club. Le tout sortait par les portières, et ne représentait pas mal un faisceau d'armes.
M. de Salaberry cependant voyait approcher le terme de sa mission comme officier municipal. Les jacobins mirent tant d'opposition à sa réélection que, celte fois, il n'eut aucune voix. Nous l'en félicitions tous, lorsque Rome, son cousin, agissant sur sa garde nationale, et profitant de l'amitié qu'on lui témoignait, proposa à Salaberry de le faire nommer juge de paix. A notre grand chagrin, nous apprîmes en même temps sa nomination et son acceptation. Il remplaçait M. Bourdon, ancien subdélégué et l'un des meilleurs qui eût existé, plein de vertu et de religion, qui, nommé juge de paix six mois auparavant, se retirait sans bruit en se rejetant sur son grand âge. C'était une grande école que faisait M. de Salaberry. Ces fonctions n'allaient guère à un ancien président de la Chambre des comptes de Paris, qui aimait beaucoup mieux parler qu'écrire, quoiqu'il fût capable de l'un et de l'autre, et qui connaissait peu la jurisprudence, encore moins les nouvelles attributions d'un juge de paix. Mais la chose était faite, et je ne lui en parlai pas. Il fut installé, s'aida des conseils de son collègue M. Bellenoue-Chartier, excellent homme de loi et pur, et fît sa place grandement, noblement, sacrifîant à tout instant sa bourse avec une générosité sans exemple pour arranger les affaires et soutenir les malheureux.