‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 55 sur 88 · LE MARÉCHAL DE CRKQUI · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE CRKQUI

Ce plaisir fui suivi d'un autre, qui n'était pas moins touchant, car tous les reîtres me venaient voir en foule, en disant que si j'avais été à Saverne, les ennemis auraient été battus. Je leur en fis la réprimande :

— « Si la chose eût été faisable, leur dis-je, M. de Saxe-Lauenbourg, qui avait ma place, l'aurait fait tout de même. »

Je fus à la tranchée, où je trouvai nos gens logés sur la contre-escarpe qu'on avait gagnée depuis quatre jours. Quoif|ue je n'y fusse pas, je ne saurais taire l'aolion(|ue lit le régiment de ( îrana, le jour (ju'on la gagna ; on y perdit 1,500 hommes. Un bataillon de ce régiment se trouvant sans olFiciers et même sans sergents, qui avaient tous été tués, on faisait retirer les soldats parce qu'ils n'avaient personne pour les commander. Alors, ils s'écrièrent « qu'il fallait élire un caporal pour les conduire ! » Ce (jui ayant été fait, ils retournèrent, euxmêmes, à l'ennemi et se logèrent sur la palissade.

En revenant de la tranchée, M. de Lorraine me demanda si je croyais que la place tiendrait encore longtemps.

— « Je ne saurais rien vous dire là-dessus, répli- ({uai-je, parce que les balles, la poudre, les ingénieurs et les mineurs manquent. »

Il y avait trois mois que la tranchée était ouverte ; mais il ne fallait pas s'en étonner, car, quand on y avait travaillé un jour, on en était huit sans rien faire. M. de Lorraine me pria d'y faire ce que je pourrais ; je le lui promis et, dès cette première nuit, je fis la descente du fossé et y établis un bon logement.

Il y avait quatre jours qu'elle aurait dû être faite ; mais Stahremberg et Grana ayant été blessés, il ne restait plus que VVerthmuUer, en qui on avait si peu de confiance qu'il fut forcé de s'en aller chez lui.

non CHARLES V, DUC DE LORRMNE

D'abord qu'il nous fut venu quelque poudre, je fis attaquer le ravelin du Dauphin, qui fui emporté; mais nous ne le pûmes jamais garder.

M. de Lorraine marcha avec la cavalerie et nous laissa, le prince Hermann de Bade et moi, pour conduire le siège. Le prince de Hade-Durlack y était; mais il ne servait de rien qu'à donner /a parole. Le prince Hermann, au bout de huit jours, voulut donner uu assaut général : je m'y opposai, parce que nous n'avions pris encore aucun dehors qu'une contre-escarpe.

A quelques jours de là, M. de Lorraine revint et, les brèches étant considérables, on y donna plusieurs assauts, dans lesquels nous fûmes toujours repoussés.

Du Fay (1), qui était gouverneur de Philippsbourg, s'y défendit avec tant de valeur et de bonne conduite, qu'on le peut proposer pour modèle à tous ceux qui sont employés à la défense des places. Selon les apparences, comme nous manquions de munitions, il nous aurait contraints de lever le siège ou d'y finir la campagne, s'il n'eût reçu Tordre du Roy de la rendre. Le Roy, très content de la résistance que Du Fay y avait faite, ne voulut pas hasarder le reste d'une garnison qui lui avait rendu de si bons services.

Comme la bonne foi allemande commençait à se discréditer depuis la mauvaise action de Werthmuller aux trois châteaux qui s'étcdent rendus à discrétion, le gouverneur me fit appeler pour me dire que, si je lui voulais donner ma parole que la capitulation qu'il ferait serait inviolable, il rendrait la place.

J'en avertis M. de Lorraine, qui en fut si content qu'il la lui accorda telle qu'il pouvait la souhaiter. Ku sortant, le duc de Lorraine lui donna un beau sabre, et

(1) Charles, lioulenant-rolonel du répimenl de Harcourt-cava- Ifirie.

[1676] LE MAHKCH\L DK CRÉQUI 391

moi un cheval, pour lui marquer restime qu'on faisait de sa belle défense ^8 septembre 1676). ^

On mit Tarmée en bataille pour le voir défiler. Comme je faisais à Du Fay toutes les honnêtetés qui se doivent eu pareille occasion, les Croates voulurent se jeter sur la garnison qui marchait. J'v courus et empêchai le pillage : je fis arrêter cinq ou six des plus mutins, que M. le duc de Lorraine fit pendre sur-le-champ.

Comme il n'y avait plus qu'un mois de campagne, jç priai M. de Lorraine de me donner congé pour aller prendre les eaux de VViesbade, qui ne me firent aucun bien. De là, j'allai à Cassel, où la mésintelligence qui durait toujours entre la mère et le fils m'obligea d'aller dans le pays de Mayence, où j'eus Tordre de commander les troupes du Landj^'rave, qui y prenaient leurs quartiers d'hiver.

Pendant ce temps-là, les Espagnols sollicitèrânt si bien l 'Empereur de leur envoyer un corps de 10,000 chevaux, et moi pour les commander, que Sa Majesté le leur accorda. Montecuccoli en fut ravi, croyant faire quelque peine à M. do Lorraine, dont il n'était pas satisfait parce qu'il avait rasé LautcrlidMrg, qui tHait son ouvrage.

Le courrier qui m'apporta l'ordre n'en avait pas pour M. de Lorraine, car il s'adressait directement à moi (1), m'ordonnant do prendre 10,000 chevaux et de marcher dans le pays de Luxembourg, où je recevrais Ofdre du comte de Monterey (2) de ce que j'aurais à faire.

(1) Sans pas>«'r pai riiileriiKMliuin' liit-i-archiiiue du duc «I»' Lorraine, qui «^lail le g»''n»''ral en chef.

(2) Gouverneur des Pays-Bas espagnols. Il tlail aux prises avec l'année t|ue Louis \\\ commandail en persuruio. ayant Louvois pour > !»• f I Ti ii-M li.ii- Luxembourg, «I Hmnières el

CHAULES V, DUC DE LOHRAINE

Sa Majesté m*en joignait de ne permettre, pour aucune raison ni occasion que ce fût, de laisser séparer les troupes ; je savais trop ce que je devais à M. de Lorraine pour ne pas lui envoyer mon ordre. II en fut surpris et ne douta plus que Montecuccoli, soit par jalousie ou par envie, ne nous fit faire ce détachement, afin que, son armée étant affaiblie, il fût contraint de demeurer sur la défensive. II eu fut très piqué, mais ne laissa pas de m'écrire que, le 12 avril 1677, je trouverais à Oppenlieim les 10,000 hommes qu'il avait choisis pour me les donner.

Je m'y rendis, dès le 10 du mémo mois, pour y recevoir toutes les troupes qui arrivaient de leurs quartiers. Le duc de Lorraine y arriva avec Grana et Stahremberg ; je. crus qu'il venait faire la revue ; mais je fus bien surpris quand, au sortir de table, il m'adressa la parole devant ces deux messieurs, pour me dire que, « s'il n'était pas aussi certain qu'il était de mon amitié, il n'aurait garde de m'ôter un emploi considérable où je pourrais acquérir de la réputation ; qu'il paraissait môme étonnant que le duc de Lorraine fit ce tort à Chavagnac à qui il avait mille obligations; et que même, si après m'avoir dit ses raisons, je persistais à vouloir aller dans les Pays-Bas, il n'enverrait pas le courrier, qu'il avait résolu de dépêcher à l'Empereur pour lui représenter que, s'il détachait ces 10,000 chevaux, les Français se rendraient maîtres du Rhin et que tout l'Empire en crierait, son armée n'étant pas en état de paraître devant celle des ennemis. »

— « J'ai un si grand attachement pour votre personne, lui répondis-je, que je vous sacrifierais agréable-

Vauban pour lieulenants-g»'«néraux. Entré en campagne le i mars. I«» Roy prit Valenc irnnes 17 inar^), «lamhrai (ft avril). pI Sainl- Omor 20 avril IfiTT).

LE MAUKCll.VL IlE CKh<^>l I

ment des choses d^une plus grande conséquence, et Votre Altesse doit être persuadée que Sa Majesté ne pourra pas me faire de plus grande grAco que celle de me faire servir sous vos ordres. »

Il m'embrassa si tendrement que je ne saurais m'en souvenir sans regretter la bonté de ce généreux prince. L'Empereur lui fit réponse, par le retour de son courrier, qu'il avait une si grande confiance en lui qu'il le laissait le maître de faire ce qu'il jugerait à propos.

Sur cette assurance, le duc assembla son armée à Faulquemont et marcha, parla Lorraine, à Nomény. Le maréchal de Gréqui (1), qui commandait celle du Roy, se posta au delà de la Seille (2). Il marchait comme nous, faisant les mômes mouvements, (^omme il était campé derrière le Pont-à-Mousson, nous fîmes un pont pour attaquer un chAteau qu'on appelle Port-sur-Seille.

Celui qui y commandait et qui y fut pris, s'appelail Créqui. Comme à un parent du maréchal, M. de Lorraine lui fit toutes les honnêtetés possibles; ce dont le maréchal ne fut pas satisfait, car il écrivit à notre auditeur que ce capitaine ne lui appartenait pas. Cela n'empécha pas M. le duc de Lorraine de le renvoyer sans rançon, après l'avoir fait manger avec lui.

Nous étions ainsi campés en présence les uns des autres ; nos grand'gardes n'étaient éloignées que de la portée du mousquet.

J'étais, pour lors, dans un si mauvais état, qu'on

(1) Krani-ois de Klancliefort. marquis de Créqui. uiart^clial de France depuis 166H. Il avait |)erdu, !«• il anûUÔTli, la bataille de KonZ'Saarbrûck, près de Trêves, malgn* la bravoure qu'il y avait déployée. Il sucrt^dait à Turennedans le commandement de l'armée d'Allemagne.

(2) Sur les hauteurs de Morville-sur-SeilIe, à l'est fie Pont-â- MonsMMi : l.i Maison clu Hoy l'y rejoignil.

394 CHARLES V, DUC 1»E LUHUAI.NE

attendait ma mort à tout moment ; je dormais continuel* lement malgré les soins que Valette, médecin de M. de Lorraine, se donnait pour me tirer d'affaire. Je n'étais venu à l'armée que croyant y mourir.

L'armée souffrait cruellement, n'ayant pas eu de pain depuis huit jours; il fallait tirer nos convois de 18 grandes lieues, car nos magasins étaient à Trêves.

Chultz, général de bataille, nous en conduisait un avec 2,000 hommes. Le duc de Lorraine eut avis que le maréchal de Créqui avait envoyé le comte de Choiseul ^1 (aujourd'hui maréchal de France), avec un gros corps pour l'enlever. Il fit assembler ses généraux pour résoudre ce qu'il y aurait à faire.

On me vint chercher chez la duchesse de Saxe- Lauenbourg, qui suivait son mari à l'armée et chez qui je jouais, tout en dormant. On me levait mes cartes quand je m'oubliais, ce qui n'empêcha pas que je ne gagnasse 2,000 écus dans cette séance.

On résolut, à ce conseil de guerre, de détacher 10,000 hommes pour combattre M. de Choiseul, s'il voulait s'opposer au passage du convoi. On jeta les yeux sur moi pour commander ce détachement ; M. de Lorraine n'y voulait pas consentir, disant « que je n'étais nidlement en état de cela» mais Grana s'y opiniâtra si fort qu'on me fit chercher de tous côtés.

En attendant, on fit passer la rivière aux 10,000 hommes. Je n'eus pas plutôt trouvé M. de Lorraine, qu'il me dit :

— « Avant de mourir, il faut rendre à l'Empereur le service d'aller au-devant du convoi qu'on attend ! »»

Je voulus m'en défendre, mais Grana me pressa tellement que je ne pus résister. Je les assurai tous les deux

(I) (ilauilc, iii,iii{uis iJ(^ Francières.

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que je ferais ce que je pourrais, comme si j 'étais le plus éveillé de tous les hommes.

Je passai la nuit heureusement et marchai fort commodément, la lune étant alors dans son plein et fort claire. J'arrivai, sur le midi, dans une prairie où je lis repaitre : je continuai jusqu'à dix heures (ir> juin 1677).

Sur les cinq heures, on vint m avertir qu'on tirait beaucoup de canon à Tarmée; j'en étais éloigné de neuf bonnes lieues. Je fus à une de mes grand'gardes, où Ton entendait fort distinctement ; ce qui m'embarrassa un peu de savoir quel parti je prendrais. Mais je me souvins très à propos que Ir maréchal de Chàtillon (1) avait dit au maréchal de la Meilleraie au siège d'Arras, M qu'il valait bien mieux élra bartlu et mener le conuoi, que de le perdre et battre les ennemis. » Notre armée en avait un besoin extrême ; néanmoins je trouvai à propos d'envoyer La Chaussée, avec les 4,000 chevaux lorrains, à Son Altesse, pour lui dire que je lui mènerais le convoi ou que je serais bien battu.

Je n'en étais plus qu'à deux lieues, quand je reçus ordre de M. de Lorraine, par un de ses aides de camp, de revenir à l'armée en toute diligence. Je pris 4,000 chevaux et en envoyai 2,000 à Chultz, afin (|u'il conduisit le convoi à l'armée le plus promptement qu'il pourrait.

A une lieue de là, je reçus un contre-ordre pour retourner au convoi, sur toutes choses. Tandis que j attendais Chultz dans une prairie, j'envoyai plusieurs partis à la découverte, qui me rapportèrent que M. de Choiseul était en bataille derrière un grand bois, par où il fallait que je passasse de toute nécessité.

Le convoi ne m'eut pas plutôt rejoint qu'après 1 avoir fait repaitre quatre heures, je le fis doubler sur ma

(I) En mo.

CHARLES V, DUC DK LORHA.INE

gauche, et marchai en bataille, mon infanterie coulant le long du bois et Chultz faisant mon arrière-garde. M. de Choiscul me côtoyait de Tautre côté du bois, dans le dessein de m'atla(fuer dès que le bois serait fini, croyant (|ue les charretiers m'embarrasseraient. Mais je les fis marcher et serrer en ordre, assez loin de moi pour n'en pas avoir l'incommodité, et, dès que je fus à la tète du bois, je me mis en bataille entre (^hoiseul et le convoi. Ainsi, auparavant que de l'insulter, il fallait qu'il me battît ; mes charrettes marchant toujours avec 500 chevaux, pour empêcher (ju'aucun parti ne leur donnât l'alarme. Je le menai ainsi dans cet ordre tranquillement. M. de Choiseul n'ayant pas jugé à propos de tenter le combat, se retira après qu^il eut vu qu'il avait été découvert dans son embuscade.

Je ne fus pas plutôt arrivé à l'armée que M. de Lorraine vint, avec les généraux, au-devant de moi, me témoignant être très satisfait de ma conduite. 11 me raconta la canonnade de Port-sur-Seille, où il avait perdu plus de 1,100 hommes ; mon régiment en avait été affaibli de 100 dragons et d'autant de chevaux.

M. le duc de Lorraine me mena diner chez lui. Tout le monde était surpris do ne pas me voir dormir à table ; mais je répondis (ju'il n'y avait pas de médecin (|ui valût Tescorte d'un convoi |»our guérir les dormeurs. Enlinje fus si bien éveillé (|ue, de trois jours, je ne dormis pas «|uatre heures et, depuis, le sommeil ne m'a pas repris, car, grâce à Dieu, je dors moins que je n'ai jamais fait de ma vie.

Nos armées demeurèrent plus de quinze heures en présence, la Scille entre deux ; d'où le Duc, voyant qu'il ne pouvait combattre le maréchal, et la difficulté de faire conduire ses convois, prit la résolution de s'en retourner du côté des Ardennes.

LE MARECHAL DE CRÉgtl

Comme il y avait apparence i|ue TarriiTo-garde pouvait ôtre attaquée, il trouva à propos de m'en charger. Je demandai Cliultz avec moi, bon ollicier.

Mes précautions furent inutiles, car il ne vint personne. En continuant notre marche, nous primes un pont que le maréchal avait fait faire sur la Seille; après quoi, nous allâmes camper à une lieue de Metz.

Ce jour-là, je fis escarmoucher les Croates contre quatre escadrons, qui gardaient l'entrée d'un pont, dont je me saisis pour les faire pousser. On en prit peu et tout le carnage tomba sur un troupeau de 2,000 moutons, (|u'on voulait jeter dans Metz et dont nos Croates firent grande chère.

Le lendemain, nous vînmes à deux lieues de Metz, sur la Moselle, où il se passa plusieurs escarmouches peu considérables ; mais la garnison de Thionville battit le baron de Mercy, qui conduisait un convoi avec 500 chevaux et 100 dragons. Il fut étrillé d'importance et plus de 400 charrettes furent prises. Ce qui, joint à la quantité de gens que nous perdions par les paysans, qui lirent de grands massacres des soldats qui s'écartaient, obligea le duc à retourner du côté de Stenay.

Le maréchal nous suivit avec quelque cavalerie et battit 4 escadrons de notre arrière-garde ; mais, ne s'en étant pas voulu contenter et voulant pousser la chose plus loin, nos Lorrains ramenèrent ses dragons, qui avaient passé vigoureusement un défilé, et ils en tuèrent quantité; si bien qii il n'y avait pas de quoi se vanter de part ni d'autre.

Nous vînmes passer la Moselle à Remich 14 juillet et marchâmes droit à Luxembourg. En postant nos gardes, le cheval du colonel des Croates me donna un si grand coup de pied que j'en perdis la vue et tombai de cheval; je crus avoir la jambe cassée. On me porta dans la ville, où je demeurai six semaines dans lt> lit. Ainsi je

CHARLES V, DUC DE LORRAINE

ne suivis pas Tarmée à Mouzon. M. le duc manqua à combattre le maréchal aux Trois-trous-de-souris (2 août). L'occasion en était belle, mais il fut mal conseillé ; il en accusa ses généraux. Comme je n^y étais pas, je ne sus qui avait tort.

Le prince d'Orange et les Espagnols voulant faire le siège de Charleroy G août), prièrent le duc de les aller joindnî. Comme nous marchions dans les .Vrdennes, on apprit quf le siège en était levé : 12 août) ; ce qui obligea M. le duc de Lorraine à marcher droit à Luxembourg et, de là, à Strasbourg 3 octobre. Le maréchal de Créqui nous cc^toyait toujours de près, sans qu'il nous fût possible de le pouvoir combattre.

Il vint se camper à |un lieu fort avantageux, nommé Kochersberg (1), à une lieue de nous. Comme c'était moi qui marquais toujours nos camps et qui posais toutes nos gardes, il y en avait une qui me donnait quelque inquiétude. J'en avertis le duc, qui le jugea très nécessaire. Dès que j'eus soupé, comme je n'en avais pas l'esprit en repos, j'y passai la nuit : le duc y vint, un moment après, qui en lit de même.

Le matin, nous vîmes l'armée française campée sur la hauteur de Kochersberg, en un petit fonds au-dessous, facile à marcher, au delà duquel les Français avaient mis une garde de cavalerie, que M. de Lorraine voulut faire pousser. Pour cet elFet, il m 'ordonna de tirer de mon aile les régiments de Sporck, de Montecuccoli et de Bournonville;ce qui, joint à notre garde, qui était de 800 chevaux, fut plus que suifisant pour déloger les ennemis.

Le duc demeura une couple d'heures et, voyant que rien ne branlait dans le camp ennemi, m'emmena dîner, laissant ses troupes à llaran et à Chultz. tous deux

(1) A mi-clifmiii t.'iilre Savcrne el Strasbourg.

LE MARKCflAL DE CRÉQUI

généraux de bataille, qui se mirent à bien boire pour se désennuyer, passe-temps qu'ils se donnaient souvent.

Comme je marchais un grand quart d'heure après M. de Lorraine pour retoiu'ner au camp, je vis la cavalerie française à cheval qui descendait dans le fond. J'envoyai ordre, à l'instant, à Chultz et à llaran de se retirer, et à l'aile droite, que je commandais, de monter à cheval. Mon régiment et celui des Croates furent les plus diligfnts à mo joindre ; M. de Lorraine y accourut.

Les ennemis chargèrent, en ce temps, les régiments de Montecuccoli et de liournonville, qu'ils mallrait«^rcnt fort. Je priai le duc d'attendre mon aile, ttmdis que je portais mon régiment de dragons dans une vigne sur ma gauche. .Vprës quoi, je fis charger les Croates sur ma droite, qui firent ce qu'on aurait attendu des meilleures troupes. Ils eurent aiîaire aux Chevau-légers du Roy, qui y firent, à notre vue, une trop belle action pour la passer sous silence.

La Bérange, qui est aujourd'hui dans la gendarmerie, qui les commandait, voyant qu'il ne pouvait faire tète, avec un seul escadron, h. deux, dont l'un le venait attaquer de front pendant que l'autre le prenait en liane, partagea le sien en deux, qui battirent les deux nôtres. Ce qui donna le temps au maréchal de Cré(jui de remettre ses troupes en ordre (7 octobre i.

M. de Lorraine voulait faire retirer les deux régiments que le marquis de Villars (1) (qui y avait fait des merveilles; avait malmenés ; je lui représentai « que ce mouvement ne pouvait se faire si près des ennemis sans qu'ils en profitassent pour nous renverser ; mais qu'il

(i)Ctinr|ps-l.ouis-He« lor. liU>ss('> h SenetTe «lomme aide de ramp du (iraiul-Ct>n«I«', incsU e de camp de rnvalerip en 1G7 V, sera lirulenant-gén^ral en 1693, tiiarrchal de France en 1"02, apivs sa victoire •!»• Kiifdlingen, et sauvera la Fninco à D<'nain en 1712.

CHARLBS V, DUC DE LORRAINE

fallait marcher en avant pour les laisser dans les intervalles ». Ce que nous fimes en nous avançant jusqu'au bout d^un fossé qui était dans le fond. Les ennemis, noyant pas jugé à propos d'engager un plus grand combat, se retirèrent.

A parler sincèrement de cette action, je trouve qu'elle fut assez partagée ; mais que s'il y a eu quelqu'avantage, il est certain qu'il fut du côté des Français. Nous y perdîmes le comte de Nassau-Saarbruck, ({ui était volontaire, avec une centaine de cavaliers. Haran, pour s^étre trop échauffé de vin, y fut pris, avec le lieutenant colonel de Montecuccoli.

Nous vînmes camper sur le lieu même, où il ne se passa que quelques légères escarmouches et quelques canonnades; mais, comme nous n'avions pas nos équipages, M. de Lorraine résolut de se retirer.

L'arrière-garde, dont je fus chargé, ne fut pas inquiétée. Ainsi nous revînmes dans notre vieux camp.

Trois jours après, le maréchal décampa pour remonter le Rhin tout le long de l'Alsace ; on crut que c'était pour aller prendre des quartiers d'hiver. M. de Lorraine songea aux siens ; il envoya 0,000 hommes, commandés pur Stahremberg, à Saarbruck ^oii nous avions laissé son frère gouverneur), pour pouvoir nous assurer des quartiers d'hiver.

La goutte me prit ; le duc me pcîrmit d'aller à Francfort. Quand il me vint dire adieu, je lui dis de se souvenir, pour conserver Fribourg, de faire ce que Montecuccoli avait fait pour Olîenbourg, c'est-à-dire d'y envoyer un corps jusqu'à ce que les ennemis fussent séparés ; mais il me dit (|ue le gouverneur lui avait mandé qu'il n'y avait nul danger et qu'il ne manquait de rien. Je ne fus pas à Francfort que le maréchal l'assiégea et le prit, devant que M. de Li>rraiue pùt

[Ifi77] LE MARÉCHAL DE CREQUI 401

arriver à temps pour le secourir. Le gouverneur aurait eu le cou coupé sans Hocher, le chancelier, son parent.

Il fallut aller en quartiers ; le Ouc prit le sien à VVorms; le mien fut dans le pays de Fulde. Le Duc, en passant par Philippsbourg, tomba d'un pont, qui se rompit sous lui, et se cassa la jambe. Il en fut si mal pansé qu'il s'en est senti le reste de sa vie.

Comme il faut avouer que cette campagne fut très jj:lorieuse au maréchal de Créqui (i), on ne peut disconvenir qu'elle le fut aussi à M. le duc de Lorraine, puisqu'il pénétra jusqu'en France, quoiqu'il ne pût jamais obliger le maréchal d'en venir aux mains ; ce dont il fut très mortifié.

(1) '< Tiirenno n>rtt pas mieux fait! » dit Cond»*, en lisant le m^^moiro dp Cn'qui sur celte canipagiip.

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