‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 62 sur 88 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA PR1NCES8K DE MECKLEMBOLRG

Médiation fii faveur du dur de Lorraine. — Troisième mariage de Chavagnac. — I-a Reine-Duchesse. — M. de Pomponne. -— Héforrae des dragons de Chavagnac. — (irana, ami à outrance. — Congé délinilif. — Une lettre de Louis XIV.

Jusqu'alors je n'avais pas eu lieu de me plaindre de la Fortune ; mîiis le temps de mes malheurs approchait. Il fallut^ pour cela, que Mme la princesse de Mecklembourg (1) fût en Allemagne chez M. le duc de Zell (2). Elle sut <jue j'étais à Worms, où je commandais les troupes en deçà du Rhin et que j'avais sous mes ordres Spire, où était la Chambre impériale, devant laquelle elle plaidait contre son mari.

(1) La duchesse de Chalillon s'était remariée, en 1664, avec le duc Christian de Mecklembourg-Schwerin.

(2) Georges-Cuillaumc de Brunswick, duc de Zell, frère du duc Jean-Frédéric de Hanovre et de l'évôque d'Osnabruck, Ernest- Auguste de Brunswick.

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Depuis longtemps elle m^avait écrit qu'elle espérait (le notre ancienne amitié que je ne lui refuserais pas mon secours pour solliciter et faire juger son procès, si cela ne me portait pas préjudice à la Cour impériale. Comme je savais bien que cela ne me pouvait nuire en aucune façon, j'agis pour elle à Spire, de manière que j'obtins un arrùt tel que je le pouvais souhaiter.

Elle m'en remercia avec sa politesse ordinaire; et puis, ayant appris la mort de ma femme, après ses compliments do condoléance, elle m'écrivit qu'elle avait avec elle Mlle de Valencey (l), jeune, belle et pleine d'esprit, un être propre à consoler les gens de la perte d'une femme, et qui serait ma véritable affaire si je voulais l'épouser. Je la remerciai de l'honneur qu'elle me faisait, mais je lui dis que je n'étais nullement dans le sentiment de me remarier.

Cela ne la rebuta pas, car, quelque temps après, elle me fil savoir qu'elle avait fait pour le Roy un traité avec la maison de Brunswick, et qu'elle désirait avec passion en faire un pour M. le duc de Lorraine, où il trouverait toute la satisfaction qu'il pourrait désirer. J'en donnai avis à Son Altesse, qui, n'ayant pas été comprise dans le traité de .Nimègue, se trouvait très embarrassé de ce qu'il deviendrait. Il m'écrivit que, « si je lui avais jamais témoigné de l'amitié, ce serait dans cette occasion ; qu'il recevrait le plus agréablement du monde la médiation de Mme la princesse de Mecklembourg et qu'il m'enverrait tous les pouvoirs ».

Je le suppliai de jeter les yeux sur quelqu'autre, déclarant que je ne voulais me môler en aucune manière

(l) Marie-Thérèst; d'EsUinpes de Valencey, fille de Jacijues d'Estampes et de Marie-Louise de Monlmorency-lioulteville; c'était la nièce de la priYicesse de Mecklerubourg, cl de sun frère le maréchal-duc de Luxembourg.

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lies affaires qu'il aurait avec le Roy. J'avertis Mme de Mecklembourg de la même chose ; mais elle me dit « qu'elle ne voulait traiter avec personne qu'avec moi » et que, quoiqu'elle fût fâchée de ce que j'avais refusé une femme de sa main, elle ne laisserait pas de faire la moitié du chemin de Zell à mon (|uartier.

Le duc de Lorraine, qui en fut averti, m'envoya courrier sur courrier et me pressa tellement de donner un rendez-vous à la princesse que je ne pus m'en défendre. C'était à Francfort, où elle se rendit en môme temps que moi, amenant avec elle Mlle de Valencey.

Après souper, elle me parla d'alVaires. Je lui dis que le duc de Lorraine m'avait envoyé M. do Thuin, qui était son ministre. Elle me dit qu'elle ne voulait avoir rien à démêler avec lui et, quoi que je pusse dire ou faire, elle voulut absolument qu'il n'y eût que nous deux cpii traitassions des alTairos de Lorraine.

J'eus le malheur de me rendre à ses raisons pressantes et je la logeai chez moi à Francfort, où j'avais gardé une maison tant que la guerre avait duré. Elle me reparla du mariage de Mlle de Valencey. Je la trouvai belle, pleine d'esprit et charmante ; enfin j'eus la faiblesse de ne pouvoir résister à toutes les caresses de la princesse de Mecklembourg et aux manières insinuantes de Mlle de Valencey. Je l'épousai et lui donnai pour 50,000 francs de pierreries et de vaisselle d'or ou d'argent, et un petit service d'or.

Je partis, peu de jours après, en poste pour aller trouver le duc de Lorraine à Kimbourg, où il était avec la Reine-Duchesse (1), sa femme. Dès que je l'eus salué, je lui dis les mêmes raisons que j e lui avais écrites pour qu'il se dispensât de se servir de moi

(1) Heine de Pologne romme veuve de Michel Wisnowiski, et duchesse de Lorraine par son second mariage.

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dans cette conjoncture ; sachant « combien la Cour de FEmpereur est faible, où, quoique Sa Majesté Impériale fût persuadée que je ne ferais rien contre mon honneur, néanmoins tout le monde n'en jugerait pas de môme et qu'on pourrait me soupçonner de vouloir avoir des ménagements pour la France ».

Il me répliqua cent choses, auxquelles je ne me rendis pas, jusqu'à ce qu'il fît appeler la Heine-Duchesse et le comte Sinzendorf, favori de l'Empereur, qui était venu le trouver de la part de Sa Majesté Impériale pour lui régler un établissement (1). La reine me dit en propres paroles :

— a II est trop malheureux pour M. le duc de Lorraine et pour moi que le comte de Chavagnac, qui a, jusqu'à présent, conservé une si grande amitié pour nous, veuille nous abandonner dans le temps où tout le monde nous néglige. C'est le propre de la mauvaise fortune et il ne serait pas étonnant, après ((ue M. le duc de Lorraine, a été sacrifié à la paix de Nimègue, qu'un chacun suivît l'exemple des princes qui l'ont abandonné. Mais on ne peut s'imaginer que le comt^î de Chavagnac, qui s'est toujours pi(|ué de générosité et qui a, tant de fois, donné des preuves de son affection à M. de Lorraine, veuille lui refuser le dernier service c|u'il peut lui rendre de sa vie. Si ce n'est à sa considération, que ce soit, du moins, à la mienne, et songez que c'est la sœur de votre Empereur qui vous le demande et qui en conservera h» souvenir jusqu'au tombeau! »

J'avoue que rien ne me toucha si fort que le discours de cette princesse affligée et l'état malheureux de M. de Lorraine, et, quoique je prévisse tout l'orage que le Ministère de Vienne, jaloux de la grandeur de M. de

(1) Vne. pension annuelle cl un couvn nemenl «laiis les Klats héréditaires de TEmpereur.

CHARLES V, DUC DE LORRAINE

Lorraine, ne manquerait pas d'élever contre moi, j'aimai mieux risquer toute ma fortune c|ue de ne pas faire tout mon possible pour rendre la leur un peu plus favorable.

Ce qui me détermina à me mêler de cette affaire, ce fut une lettre que me montra le comte de Sinzendorf et que l'Empereur lui écrivait en italien, dans laquelle il lui marquait par apostille : « Tu diras au comte de Cbavagnac qu'il ne peut me faire mieux sa cour qu'en agissant pour le traité de M. de Lorraine avec la princesse de Mecklembourg. »

Après que j'en eus donné ma parole, on me voulut donner un plein pouvoir de ratifier tout ce dont je serais convenu avec la princesse, mais je ne le voulus pas recevoir. Si bien qu'on dressa un projet si peu favorable à la gloire de M. de Lorraine que je ne pus m'empêcher de lui dire :

— « Avez-vous bien songé à retourner eu Lorraine aux conditions qu'on vous impose ?

— » A la vérité, me répondit-il, il vaudrait mieux rester misérable à la cour de l'Empereur que de rentrer dans mon pays sans y être le maître ; mais un prince doit sacrifier ses intérêts pour le repos de son peuple !

— ») Je vous prie, répliquai-je, de me laisser dresser un autre traité avec votre secrétaire. »

Il était conçu en ces termes :

« Le duc de Lorraine jurerait sur les saints Evangiles quMl ne se désunirait jamais des intérêts du Roy ;

» Qu'il ne donnerait aucune troupe, directement ou indirectement, sous quelque prétexte que ce soit, sans la participation du Roy ;

)> Que le Roy ferait fournir (tout comme en France) pour l'étape, dans les villes ou villages, aux troupes que Sa Majesté voudrait envoyer en Alsace ;

» Que Philippsbourg serait rasé ;

» Qu'on remettrait Givet et Gharlemont au Roy ;

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