ÉPILOGUE
CHAVAGNAG EN FRANGE
Fontainebleau ; audience du Roy. — i.e voyage de Strasbourg (octobre 1681). — Chez le maréchal de Luxembourg. — Mariage du prince de Tingry (28 août 1686). — Dernier asile (169S).!
Je revins donc dans le Royaume avec mon neveu, que je ramenai. Nous arrivâmes à Fontainebleau, où le Roy voulut qu'on me présentât à lui chez Mme de Montespan (1). ËnTabordant, je lui dis que je lui demandais mille pardons si mes incommodités ne me permettaient pas de me jeter à ses pieds pour le remercier de la grâce qu'il m'avait faite de me rappeler dans son royaume. A quoi Sa Majesté eut la bonté de me répondre « qu'il avait bien de la joie de m'y revoir et que ce n'était pas la dernière grâce qu'il voulait me faire. » 11 eut encore quel-
(l) Fran(;oise-Allit'nais de Hochechouarl, de Morlemart, marquise de Montespan, née en 4641, maîtresse en titre de Louis XIV depuis 1068, l'tait, en 1681,surinlendante de la maison de l.i Heine Marie-Thérèse.
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ques discours avec moi sur les alVuires d'Allemagne, et puis je me retirai à l'appartement de M. de Luxembourg (1), où toute la Cour eut plus d'empressement de me venir voir que si j'avais été quelque chose d'extraordinaire,
Lu même nuit, la goutte me prit. Le Hoy m'envoya chercher une heure devant jour ; mais je n'y pus aller. Il m'envoya M. de Luxembourg pour me demander ce que je croyais de Strasbourg, où il voulait aller ; quels étaient les forts, et autres questions approchantes qui concernaient le siège.
— « Votre Majesté n'a qu'à envoyer ses fourrier» faire son logement, répondis-je ; à coup sùr, on ne lui refusera pas les portes. »
Le Roy fut coucher à Provins, où il fut rencontré par un courrier de M. de Louvois, qui lui portait la nouvelle de la reddition de la place ; le Roy dit en même temps :
— « Ghavagnac me l'avait bien dit ! »
Sa Majesté ne laissa pas que d'y aller (2), et moi, je vins à Paris loger chez le marquis d'Eiliat (3), où je restai jusqu'au retour de Sa Majesté.
Je lis, en arrivant en France, deux fautes considérables : la première, de ne pas m'adresser à M. de Lou-
(1) Accust' <le coinpliciU; uvim-, la Voisin, ruiiipf»isonn«Mise, i|ui fui brùl«^e en place de Grève le 22 février <r»KO, le maréchal de Luxeinhouig s'élail volonlain'im'nt <:onslilii«' |»iisonnier à la Bastille, »'n prolrslanl de son innorenrc. 1^ Clianibn- de r.\|-senal Tacquilla le 14 mai, et cependant le Uoy l'exila à vingt lieues de Paris. Il revint à la ('nur rn juin 1081, où il reprit sa charge (achetée à Lauzun) de capilaiii.- d« s f;anl«>sdu corps.
(2) Il y lit son entrée Ut 23 octobre i«HI.
(3) Antoine Coitlier de lluzé, manjuis «rKfIlal, de Cliilly et d»» Longjumeau, premier écuyer du duc Philippe d'Orléans (163H- 1719).
KPILOGUE
vois ( l ) pour me faire présenter de sa main au Roy ; il n'aurait pas manqué de m'obtenir des grâces de Sa Majesté; au lieu que je me fis présenter par M. de Luxembourg, auquel j'appartenais de si près, que j'aurais été blâmé de tout le monde si je n'avais pas gardé avec lui toutes les mesures que mon inclination particulière m'obligeait de conserver pour sa personne. La seconde fut qu'arrivant à Paris avec plus de 55 cbevaux, deux carrosses, deux pages, deux gentilshommes et du monde à l'avenant, je n'eus pas la conduite de réformer mon équipage, qui me consuma, en peu de temps, 20,000 écus qui me restaient, avec ma vaisselle d'argent, qui, joints ensemble (si je les avais portés à la maison paternelle) m'auraient fait subsister doucement le reste de mes jours ; mais ma mauvaise étoile l'emporta.
M. de Luxembourg me logea chez lui, où je fis grande amitié avec l'abbé et le chev.ilier d'Harcourt. Ces messieurs et M. de Luxembourg étant curieux de ehimie, nous fîmes faire un laboratoire au faubourg Saint-Antoine, ou, après bien des épreuves, nous trouvâmes qu'il n'y avait rien de plus certain pour manger son bien que de chercher la pierre philosophale.
La guerre se déclara et j'appris la mort du prince de Lorraine, dont je fus très affligé.
Auparavant, je rendis un service assez grand à M. de Luxembourg, car M. de Lauzun (2) étant revenu à la Cour par le moyen de Mademoiselle, bien des gens appréhendaient qu'il ne fût remis en grâce.
M. de Luxembourg lui devait payer encore 40,000 écus sur sa charge de capitaine des (tardes du corps. Ses
(1) Knnciiii iHTsmincl ilu manVhal ih? I.uxcmhuurg.
(2) Antoine Norapar do (Htiimunt. inanjuis d»* Puiguilhein, duc de Liur.un, marié (en secret)» la rousino germaine de Louis XJV, Marie de Hoiirbon, dueliesse de Monlpensier.
CUAYAGNAC EN FRANCE
affaires étaient en très mauvais état, personne ne lui voulant prêter. Mme de Mecklcmbourg voulait mettre ses pierreries en gage, mais ce n'était que façon de faire (1). Dans un pareil embarras, je lui proposai le mariage du prince de Tingry (2) avec Mlle d'Alêgre (3), dont il tirerait de l'argent comptant.
Comme j*étais parent des deux côtés, les uns et les autres approuvèrent ma proposition. Mais le vicomte et Mme la vicomtesse d'Alêgre voulurent auparavant, le plus généreusement du monde, faire prendre à M. de Luxembourg tout l'argent dont il avait besoin pour sa charge. On reçut le maréchal et son fils et on les régala avec magnificence ; ils ne sortirent plus de chez
(1) <( Ah! ne me parlez point Ue Mme du Mccklembourg ; Je la renonce : ronimenl peut-on, par rapport à Di»*u et à l'huniunité, garder Uml d'or, t.int d'ar^fiit. tant de meubles, tant de |)ierrerieH, au milieu de l'exlrêine misère des pauvres, dont on était accal»!»^ dans ces derniers temps? Mais comment peut-on vouloir paraître aux yeux du monde, ce monde dont ou veut l'estime et l'approbation au delà du tombeau I Comment veut-on lui paraître la plus avare personne du monde? Avare pour les pauvres, avare pour ses domestiques, à qui elle ne laisse rien ; avare pour elle-nu^me, puisqu'elle se laissait «juasi mourir de faim ; et, en mourant, lors(iu*elle ne p<'ut plus cacher cette horrible passion, paraître aux yeux du public l'avarice même? Ma ch^^re madame, je parlerais un an sur ce sujet; j'en veux à cette frénésie de l'esprit humain, et c'est ra'offenser personnellement que d'en user comme vient de îaïro. Mme d»> Mecklcmbourg ; nous nous étions fort aimées autrefois, nous nous appelions sœurs; je la renonce : qu'on ne m'en parle plus! >» {Lettre de Mme (le Sévùjné à Mme de Coulanyes, du 3 février 1695.)
(2) Charb's-Kranrois-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, (ils aîné du maréchal. Tingry (canton de Samer, Pas-de-Calais) été érigé en principauté pour François de Luxembourg avait en 1581.
{3) Fille du marquis d'Alêgre, qui sera, plus tard, ambassadeur en Angleterre et gouverneur des trois Évéchés; elle a épousé M. de Maillebois, lieutenant général en Languedoc.