MONSIEUR I»U BOUSQUET
vitaillé Moiizon, lut se poster à Consenvoy, sur les bords de la Meuse, où je fus pris par les ennemis. On me mena dans les Ardennes, à un fort, où il y avait un colonel qui avait servi sous mon père au temps des ferres de Monsieur (1), frère du Roy, dans la campagne où M. de Montmorency fut pris (2j. Je reçus de lui toutes sortes de civilités : le capitaine croate qui m'avait pris au sortir di« notre quartier, ne m'en fit pas moins ; mais le colonel, étant oblijj^é de m'envoyer a Piccolomini, chargea le capitaine de m'y conduire.
A moitié chemin, nous rencontrûmes le général Beck (3), qui me maltraita beaucoup, en mr disant « que le maréchal de Chàtilloii avait fait mettre aux fers des paysans de son gouvernement et (|u'il voulait me traiter de même. »
Il était gouverneur du [)ays de LuxjMnbourg.
A cet effet, il ordonna au capitaine croate de me laisser dans un chiUeau qui était près de là. On me donna pour compagnon le page de M. de la .Noue, guidon des Gens d'armes (4) de la Ueine, et un valet de chambre de mon frère (5). Nous fûmes attachés et gar-
(1) (•u.stoii <ri)rl/'>uiis, frère lU* Louis Mil.
(2) Coiiilml do CfisU'Iiiaïulary (1" sf|»UMnhrp ir»32). I.r duc H«*nri di' Mj»nlriion*nry, ^ouv^Tiieur du Lan^iitMloc. s't''lail d»'*rlan'' pour lîaston d'Orlrans iv^dir*. Illt-ss»'' rl drsarronn»', il fui pris pai' l<'s liardi-s ri-an*-ais<->< «{u'it i hur^cail. Il «Mil la tt'lt* Iruiu luM* pour <:riiin* dr haute liMlii';"M. Ir 30 oi l(d»i <' iiVM, sur la place du 0|iil<dc, à Tniiloiisf.
(3) Jean, boru'cr luxonil>oui>{eois, devenu Itaron, seigeiU-géii^ral de liataille el Tun des meilleurs olllcicrs de cavalerie de son temps.
I V) (Charles Armand de Yair. Les compagnies de liens d'armes avaient .Toniciers: un capitaine, un liinitonant el un lîuidtm-porle- Hlendard, dont le grade corrrspondait au rornellr th- la l avalerîe et ù l'enseigne de l'inranlerie.
(5) François, comte de Cliavagnac, frère aln** de Tauteur. «jui, jusqu'à la mort de ce frère, s'est appel(^ liaspar<i du Hous)|uel.
PREMIFRES CAMPAGNES DE CIIAVAC;NAC
dés à vue; les paysans nous disant qu'ils nous mettraient aux pieds des fers chauds.
Notre capitaine croat»', indigné du mauvais traitement que Ton nous faisait, en avertit M. de Piccolomini, qui m'envoya chercher par Chanclos, capitaine de ses gardes. Il arriva au moment où ces coquins allaient nous enfermer dans une cave et, comme il était Français, natif de Mende en Gévaudan, il ne put être insensible à l'état où il trouvait des gens de sa nation, car nous étions lic'S, en chemise.
Mais, à peine lui eus-je appris mon nom, qu'après m'avoir fait quelques honnêtetés, il mit Tépée à la main pour charpfer ces marauds. Ils s'«mfuirent, sans qu'on pût en attraper un seul pour donner des nouvellc^s de mes habits. Mon libérateur me dit que M. de Piccolomini était au désespoir de la brutalité du général Beck et que je serais satisfait du traitement qu'on me ferait. A ces mots, il me fit délier, ôta son justaucorps, qui était de velours noir, pour me le donner, et en fit prendre deux de ses gardes pour mes compagnons et un pour lui. Ensuite, nous ayant bien montés, il nous mena coucher au quartier du colonel Ludovic, parce qu'il était trop tard. (]'était le général des Croates, un homnui dont la bonne mine était relevée par son costume étranger. Il nous reçut avec toute la civilité possible et, malgré quo j'en eusse, il m'obligea à accepter un habit à la croate, de velours rouge, doublé d'une fourrure de prix. Je fus présenté en cet équipage à Piccolomini, (jui me reçut le plus honnêtement du monde : obligea Beck à me faire les excuses que je pouvais attendre du plus brutal de tous les hommes ; m'assiu'a que je n'étais nullement prisonnier et qu'il ordonnerait qu'il y eût des chevaux tout prêts lorsque je voudrais me promener par tout son camp. J'étais toujours placé à sa droite à table. Le lendemain, quand je voulus me
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lever, je fus surpris de ue plus trouver aucune de nos hardes. On avait mis à la place des habits tout neufs (sans que Ton eût pris nos mesures), du linge magnifique et tous les assortiments nécessaires pour équiper des cavaliers.
Sur ces entrefaites, (]lianclos arriva. Je lui dis lu confusion où me mettaient les honnêtetés d(? M. de Piccoloinini : il me répondit:
— u Si nous avitms été près de Bruxelles, mon général eût encore mieux fait les choses ; il est fâché que les villes voisines soient si mal pourvues. »
Ensuite il me dit que M. de Piccolomini faisait exercer ses chevaux et qu'il désirait me les montrer. J'y allai et, en Tahordant, je voulus- lui faire de nouveaux remerciements ; il m'en imposa par de nouvelles honnêtetés, déclarant que j'étais libre, mais me priant de rester quelcjuc temps avec lui, jusqu'à ce que, parles manières que l'on devait à un homme de ma qualité, il, eût elîacé le s<»uvenir des mauvais traitements que l'on m'avait faits avant que l'on m'eût conduit à son armée.
Cependant le trompette (1) de mon frère arriva pour prendre de mes nouvelles et m'apporter de l'argent (2) en cas que je fusse prisonnier. Je n'en fus pas surpris, sachant la tendresse que mon frère avait pour moi. M. de Piccolomini, après m'avoir gardé douze jours chez lui, me renvoya avec quantité de beaux présents ; à ce point que, s'étant aperçu que j'aimais la chasse de l'oiseau (3), il voulut m'en donner un, avec un passeport pour chasser avec <|ui il me plairait, sans qu'il me fût fait aucun empêchement. Ensuite, m'ayant embrassé
{i l.es lronin*'U<'s, (inns In « av.ilorip, «'laicnt MfuUalis«*8 et servaioiil «If p.Trlpint^nl.iir»"* lomuip les l,iiiil><.iii< dans l'infan- Icric.
(2) P<»ur mu ranron.
(3) (ierfaut ou fHuron.
8 PREMIÈRES CAMPXgNES DE CHAVAGNAC.
tendrement, il me renvoya. Ce ne fut pas sans que j'en eusse quelque regret, car j'étais aussi satisfait d'être prisonnier dans son armée que libre dans la nôtre. Je fus reçu de mon frère et de nos amis avec toute la joie que l'on a de revoir une personne que Ton a crue morte et que Ton ciiérit.
Le reste de la campagne n'eut rien de considérable ; on nous mit en quartiers de rafraîchissement, où je tombai dangereusement malade. Le régiment (1), qui était celui qu'on nomme aujourd'liui (Jolonel-générnl, ayant eu Tordre de marcher, mon frère ne voulut pas avoir le déplaisir de me voir mourir et il me laissa trois de ses gens pour ra'enterrer. Mais ma grande jeunesse me sauva et, peu de. jours après ma convalescence, je rejoignis mon régiment. J'étais eornette do la compagnie du maréchal de Châtillon, dont mon frère était le capitaine-lieutenant (2) ; mais, comme je n'avais pas seize ans, je faisais le service de cavalier. Le maréchal m'ayant promis de me laisser remplir ma charge à la campagne prochaine, je pris une forte résolution de devenir honnête homme.
J'avais do trop bons exemples devant les yeux pour faillir ; je n'en pouvais choisir de meilleurs que ceux de M. d'Andelot et de mon frère, que je prali([uais tous les jours. Leur mérite et leur probité étaient si généraient) Depuis 1035, lea ruiiipiif^nies de «'aval«'ri«* h'jL;»''n' avaient Hé. réunies vn n^Jiinu'nls. C<'lli' du man-rhal de CliAtilInn. ..ù Chavagnac était cut nclle, appurl«Miail au l-«^^i^le^t du Mi'slir de camp (finéral, lloger de Clitiiscul, uiar«|iits du Ptaslin, i|ui avait pour raeslre de l ainp-lieulenanl .-Vnloine de B.'iyencourl de Kouchuvannes. Ce régiment fut licencié en iOfiH et «es conipufi^ies lurent versées ilans le régiment Coluncl-f/énéral.
<2) Quand une rompagnie de cavnlei-ie avail pour caiiilaine un prince, un maréchal de France ou un grand seiuneur. eelui-ci était repi é^Mil' dans le romniandeuicnl par un • Mpilaine-lii'Ulenant.
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ment reconnus (|ur l'on disait tous les jt)urs, à l'armée, que l'on pouvait bien en avoir autant qu'eux, mais <|u'il était impossible d'en avoir davantage.
C^est sur de pareils modèles que je m'elTorçai de régler ma conduite; mais mon peu de jugement, joint à l'ignorance dont j'étais, n'ayant jamais rien appris, me firent comprendre que c'était inutilement que j'espérais acquérir les talents d<mt ils étaient remplis. Si bien ((ue je résolus de me retrancher sur riionnète complaisance qu'on doit avoir pour tout le monde. Je m'y suis attaché toute ma \'ie et m'en suis si bien trouvé qu'en quelque lieu que j'aie été, je me suis fait des amis si s»»lides que, dans quelque situation où je me sois vu, ils ne se sont jamais dispensés de m'en donner des marques.
La campagne suivante fut le siège d'Arras 1). Je crus que, servant dans la cavalerie, il fallait être bien monté ; mon inclination m'y portait. Mon frère, qui avait un bon é(|uipage, me donna deux chevaux ; mon père m'en envoya drux :nitres, si bien (|ii'en ayant quatre, je crus être dans l'opulence. Mon Irère m'entretenait de tout ; je n'avais à songer qu'à faire n\on service et à me divertir ; je jouais et je perdais tout mon argent. Je réussissais mieux au troc des chevaux, car, avant que la campagne ne fût finie, j'avais six chevaux, meilleurs cjuc les rpiatre premiers.
Elle fut remarquable par la prise d'Arras et par deux combats de cavalerie. Le premier fut un fourrage, où il y avait 2,000 chevaux, commandé par le marquis de Gesvres 2 , qui ne laissa pas de le faire malgré les ennemis, quoiipi'il eût été «langereusement blessé à la tête. Le second fut donné par le maréchal de la Meille-
(1; Du If) juin au K aoiU I(i40.
^2) l.cinis-Fiain ois |»oli«'i-. plus lard <lur TrflsmeH, man rhal de ramp.
PREMIKHES CAMP\(;NES DE CHAVA(;N\C
raie (1), qui rencontra près de Hapaume les ennemis commandés par le comte de hucqtioy (2). Il y avait (>,(X)0 chevaux de part et d'autre. Le maréchal vint, à la trte de notre régiment, dire à Rouchavannes(3), notre mestre de camp, <|u'il lui laissait la personne de M. le duc trEnghien {^) pour qu'il en prit soin. Boucbavannes le remercia de l'honneur qu'il lui faisait et pria M. le duc de vouloir commander le régiment; ce qu'il refusa. Bouchavannes choisit quatre officiers pour «e tenir à ses côtés ; je fus assez heureux pour être du nombre.
11 faut avouer que ce jeune prince nous fit connaître, par son premier coup d'essai, qu'on ne devait attendre de lui que des coups de maître.
Après avoir battu et repoussé les ennemis, la Meilleraie retourna au camp sans attendre le convoi que Leschelle nous menait et au-devant duquel le maréchal de Châtillon l'avait envoyé. Nous étions dans une si grande nécessité de vivres que les capitaines d'infanterie, se trouvant privés de toutes choses, couchaient sous la table des généraux pour avoir place au dîner du lendemain.
Voilà l'état où l'armée était réduite lorsque le maréchal de la Meilleraie, croyant que le convoi n'avait plus besoin d'escorte, retourna au camp, où je le suivis. Mais le comte de Hurquoy, s'étant aperçu de la retraite de nos troupes, tailla en pièces les 1,(>0() hommes d'escorte commandés par Leschelle, qui fut blessé et fait prisonnier.
(1) Charles de la i'urUt, dui* dp l:i Mrilli>raiR, cousin gcnnain du cardinal do Hirhelieu ol grand-iiialtre dr rarlillcrie.
(2) ♦Iharlcs-Alherl d«* I.oiii»ni'val. d'orluin»* fia n « ai si* , i.'l) l»apr 8, iu>U' I.
(il Louis (II) de itourboii, fils du priiirc Henri (ll>do ('ondi'*; il avait dix-tlouT ans nn H'iin ("p«.| |.- (trfui'f fnnrfr.
[1640] MOÎSSIKUK UU noUSQUET 11
Le maréchal de la Meiileraie, tout lier de raction qu'il venait de faire, ne fui pas plutiM au camp qu'il alla chez !»• maréchal de Châlillim pour lui rendre compte de ce qui s'était passé. Celui-ci repartit, après ravoir écoule tranquillement, « qu'il aurait été à souhaiter que les ennemis l'eussent battu et qu'il eût amené le convoi. » Le maréchal de la Meilleraie, surpris de la réponse, assura qu'il avait battu les ennemis de telle sorte qu'il répondait sur sa tète de l'arrivée de nos vivres. Sur quoi, la conversation changea; mais, au moment de se séparer, un officier échappé entra, tout elTaré, pour dire au maréchal que le convoi était pris et les troupes battues. La Meillenùe soutenait que la chose ne pouvait pas être, mais l'événement le désabusa (18 juillet).
Ce contretemps nous aurait fait lever le siège, sans le maréchal de Chàlillon. Les deux juitres maréchaux de France, de Chaulaes (1) et de la Meilleraie, étaient d'avis de le laisser pour aller combattre le Cardinal- Infant (2), qui commandait l'armée des ennemis, forte de ()(),000 hommes et postée à une demi-lieue de nos lignes, près de Saint-Eloy. La fermeté du maréchal de Chàtillon l'emporta sur les autres. Le sentiment de Chaulnes ne comptait pour rien, le cardinal de Richelieu ne le faisant servir qu'aliu que son neveu ne fût pas obligé de prondro Vordre 3 de Chàtillon ; mais celuici déclara qu'il avait celui du Roy de prendre Arras et qu'il voulait obéir.
(1) llonon; d'Alhorl, de ('.ulonel, din" de Cliauliws, In'ii' »lu oonn<^labl<» do Luyn«*s : il «'lail mnivi lial d»* Kranro depuis [iW'.K
(2) Ferdinand d'AiilricIn'. Iivr»* df F*liili|»|H- IV, vi<«'-roi di s Pays-Biis espaunids depuis H'tA't.
(3) Louis Mil avail «•ri;a(iis<'' dans ses aran'os la division dn rommandenicnt, qui donnait les plus Mrlieux n-sullals pour la conduite des opérations, (Juaml l'armép t'iail ««n niarriie, 1rs ma-
PREMIKRES CAMPAGNES DE CHAVACNVC
Le maréciml de la Mcilh'raie lui dit que « ce trétait pas son avis ; qu'il était le maître ; qu'il aurait tuute la gloire si Ton prenait Arras, ou la confusion s'il était contraint d'en lever le siège ; qu'il fallait donner une bataille que, selon toute apparence, nous gagnerions, et qu'il nous serait honteux de voir les ennemis à Saint- Eloy sans les combattre ».
Le maréchal du Chàtillon, avec son beau saii<j^-froid, lui répondit :
— « J'aime mieux que les ennemis soient à Saint-Eloy qu'à Rruxelles ; car ils auront la honte de voir prendre Arras à leur barbe et, à Rruxelles, ils ne l'auraient pas. »
Deux jours après, les ennemis décampèrent de Saint- Eloy et se portèrent entre Doullenset nous, pour couper le convoi que le Roy nous envoyait. Le maréchal de l'IIùpital (1), qui le conduisait, avait une armée de 25,000 hommes et tous les jeunes seigneurs de la Cour ; M. de Cinq- Mars (2), grand-écuyer et favori du Roy était du nombre. Chàtillon envoya les maréchaux de Chaulnes et de la Meilleraie au-devant du convoi et se chargea de garder les lignes ; notre régiment fut du détachement.
Cependant, les ennemis, jugeant impossible d'empêcher la jonction, prirent le parti d'attaquer nos
récliaux, s'ils l'-laienl (rois, cumniandaienl alternativement l'avanl-garde, Ir rorps dt* Itataillc fl Tarrirre-gartlr ; mais, on slatidu o\i dans uxi sii'gi* coinnif « elni d'Arrîis, r'»'»tnil le plus ancien, Cliaulnos, <|ui donnait l'indre, e'est-à-dn-e i|ui « ommandail les troupes pt dirigeait les travaux.
(1) Fran<;uis ilu llallier, petit-lils du <-lianreiicr «lu l'Ilnpilal.
(2) Henri r.niflierde lUué <i'Krilat, uianjuis de ('ini|-.Mars, né en 14)20, avail viu^t ans II roinniaiidail l'escadron des i;enlilshommes volontaires. « couverts de hroderies il'or et d argent, avec <le helh's plumes et parés « omme poui- aller au bal. •• {Mémoires rfr Montijint.)