‹ Mémoires du comte Gaspard de ChavagnacChapitre 9 sur 88 · MONSIEUR DU BOUSQUET · texte numérisé non relu

MONSIEUR DU BOUSQUET

lignes (1) ; ce qu'ils commencèrenl, à six heures du ma tin, par l'altaque du fort de Rantzau (3 août). Ils l'emportèrent et se rendirent maîtres du quartier, tandis que Rantzau, à (|ui Ion avait coupé la Jambe, était dans son lit et ne pouvait remuer.

L'alarme nous en fut bientôt portée. Je reconnus, ce jour-là, par l'empressement de toutes les troupes à secourir le maréchal, de que lle importance il est pour un général de se faire aimer de ses soldats ; car on n'entendait que des cris d'émulation et l'on se disait, les uns, aux autres, de marcher au secours des lignes. Si bien que Piémont (2) n abandonna jamais notre régiment, quelque diligence que nous lissions, les cavaliers

criant :

— « Marche, Piémont ! »

Les fantassins répétant :

— « Marche, M<».s/7*e do camp ! »

Le marquis de Sennecey était meslre de camp de Piémont. A mesure que nous approchions, nous entendions le feu augmenter ; de sorte que Bouchavannes m'envoya au maréchal de Ghâtillon pour savoir où il voulait que le ré^^nnuMil se portât. Mon frère, craignant, avec raison, «jue je ne me perdisse, voulut que Valescure, son maréchal des logis (3), vînt avec moi. 11 avait été son gouverneur ; il était plein d'esprit et de bra-

(1) Les lignes »'*tabl les nuUnw d'une plaop investie s'appuyaient à des redoutes et à des forts, aux.iuels on donnait le noni des gén/'rauxde l arniée de siètie. Josias de Hantzau commandait un quartier des lignes d'Arras.

(2) Le régiinenl d.- Piémont, le 3» des six vieux corps d'infanterie. Claude-Charles-Roger de BaufTremonl, marquis de Sennecey, l'a commandé du A mars 1640 an 10 avril 1641.

(3) Une compagnie de cavalerir en 1640, comprenait un capitaine, un lieutenant, lincorneUe. unjnaréclial des logis, deux brigadiers, un trompelte, 4K cavaliei-s.

l'UtMItHES CAMPAG.NKS DE CHAVACi.NAC

voure, aimant mon frère plus qu'un père n'aime ses enfants.

Le maréchal, dès que je fus arrivé auprès de lui, voulut me renvoyer pour faire venir les troupes à toutes jambes, mais je le priai d'en donner la commission à Valescure ; il y consentit. 11 avait détaché M. d'Andelol, avec 2,000 hommes, pour regagner le fort de Rant/au. D'Andelot en chassa les ennemis, mais il ne put sV maintenir, parce que les Espagnols avaient rasé les retranchements de leur côté et que, derrière, ils avaient leur armée en bataille.

L'action que fil M. d'Andelol est trop belle pour être oubliée. Les troupes qu'il commandait Tayaut abandonné, il se retirait au petit pas, la pique d'une main, son épée de l'autre, quand <|ualre t>flieiers des ennemis se détachèrent du gros pour l'approciier, lui criant « de tourner et qu'il n'y en aurait qu'un qui Tattaquerait. » Aussitôt d'Andelol s'arrêta, marcha à celui qui se présenta le premier, l'épée à la main, le combattit et le tua, en présence des deux armées, sans que les trois autres branlassent ; ils se retirèrent, avec toute l'admiration que Ton doit avoir pour une action de cette nature.

Pendant que ces choses se passaient, le major du régiment (1) du maréchal de Châtillon vint lui dire que les ennemis avaient repris le fort et que son fils avait été tué en faisant sa retraite. J'avoue que rien ne m'étourdit comme ce coup imprévu. J'en avais le cœur

(i) Ce n'giinenl (l'infanUTin appartenait au iiiaivclial de Chdlillon. Il s" «''lait illusln' à la bataille d'Avins, eu 1G3."1; le marquis d'AndeloI en <'Uiil le lieutfnanl-colonel. I.e major «'•lait le plus nnoicii capitaine, ••liaig»' des dduils, du camp ou ilu raritimnenient, de la transmission des ordres du colonel et du lieuleuaulrolonel, des formations de marclir el de combat.

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. serré, quand le maréclial me dit qu'il irétait pas temps de le pleurer, contraignant sa douleur autant qu'il lui était possible. Mais moi, qui n'avais pas autant d'occupation <|ue lui, je voulus aller, moi-même, m'informer si mon ami était tout à fait expirr. A peine eus-je passé la tète des troupes, que je l'aperçus, de loin, qui revenait au petit pas. Jamais joie ne fut pareille à la mienne ! Je voulus lui donner ujon cheval pour qu'il allât lui-même désabuser son père, nmis il me chargea d'y aller et de lui dire qu'il attendait ses ordres à son régiment.

Je courus vite au maréchal, lui criant, du plus loin que je pus, que son fils était en vie. Les troupes, qui n'en savaient rien, croyaient que j'étais devenu fou. Le maréchal même n'y pouvait rien comprendre ; si bien qu'il me demanda, (juand je l'abordai, ce que je lui criais.

— « Je vous apporte, lui répoiulis-je, des nouvelles de votre lils. qui, heureusement, n'est pas mort, ni blessé! »

A ces mots, il voulut in'enihrnsser, me disant « qu'il n'était pas séant de pleurer un enfant dans un jour de bataille, mais qu'il était honnête de témoigner a un ami la reconnaissance qu'on lui devait d'une si bonne nouvelle ».

Notre convoi arriva, peu de temps après, avec le maréchal de l'Hôpital, qui ne demeura que deux jours à l'armée et ramena avec lui tous les volontaires de la Cour.

Les ennemis s'étant retirés, la place se rendit huit jours après (8 août), ne laissant pas de nous coûter 20,000 hommes, que nous perdîmes au siège ou aux deux grands combats que l'on donnai. Le reste de la campagne fut paisible. On nous mit de bonne heure dans des quartiers d'hiver, d'où nous fûmes à Montmi-

PHEMIkR^:^S CAMPAGNES DK CHAVAGNAC

rail, où nous étions accoutumés de résider (1). .

C\;8t là que jVus l'honneur de connaître la belle mademoiselle de Mareuil (2), qui fut depuis madame irAngoulême. M. de Leuse, gouverneur de la ville, voulait la marier avec mon frère; mais mon père ne voulut pas y consentir, disant qu'il n'était pas permis à un homme qui n'avait pas 50,000 livres de rentes de se marier à sa fantaisie.

L'année suivante (1641), nous fûmes de l'armée du Roy, commandée par le comte de Grancey(3), qui devint maréchal de France.

C'est dans cette campagne qui? le maréchal de Châtillon (4) perdit la bataille de Sedan (6 juillet), où M. le

(1) Il n'y a pas de casernes ni do f;aniis(ins fixes en lOiU; les troupes, inr.-mlerie et cavalerie, Ingcnl chez l'IiabilaQl : mais les régiments reloiiriienl gt-néralemenl, après une i-ampagne, prendre leurs quartiers de rafraîchissement dans les villes d'où ils •Hairiil partis.

'2i <• rraiiroise de Narhonne, lilli* du bamu de Mureuil et su-iir d'un pai.M- du duc d*Anf,'ouhnne. Le lils u.ilurel de (Itiarles IX el <le Marie Touclirl, veuf d'une Montniniency, avait soixantedouze ans quand il l'rpuusa, en 1644. Il la laissa veuve en lUriU, sans eiifunl el assez mal pourvue. Louis XIV lui refusa uni' pension, «« sous pn'lexle que la biUardiso tie son mari n't'lait pas » des rois Hourhoiis >.. Elle fui recueillie par une vieille demoiselle, i|ui avait un prlil him à douze ou quinzi; lieues de Paris. .Ne pouvant plus payrr son couvent ni sa nourriture, elle a vrcu plusieurs ann«'>es clu;z cette demoiselle, à ses <lrpens, el y est niorle, sans que le Roi ni ses bAtards, ni les riches ln«riliers des deux ducs d'.VnirouIcme aient pu l'ignorer el sans qu'ils en aient eu la moindre lionle. »» [Saint-Simon. T. VI, rhap. xxx.)

l'A) Jacijues llouxel «le Médavy, man'-clial en iùliO.

{i, Frédéric- .Maurice de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, avait fait dr sa principauléde Sedan un foyer de rébellion contre Louis Xlli. {.(Uiisdf Hourbon, comte de Soissons, ennemi de Richelieu, avait donné rendez-vous à Sedan au duc de Lorraine. Charles IV, dépossédé de ses Etals, et aux troupes (\ue devaient lui envoyer l'c'oipereur Ferdinand III et le roi d'Espagne Phi-

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comte (ie Soissons fut tué (l . Mais Chàtillon, ayant été renforcé tl'un secours que nous lui menâmes, attaqua Donchery, après avoir été joint par le maréchal de Brézé (2^ Celui-ci commanda seul, le siège fini, le maréchal de Chûtillon ayant reçu ordre de se retirer dans ses terres.

En ce temps-là, mon frère reçut des nouvelles de mon père, qui lui mandait de m'envoyer en Auvergne, où le marquis de Canillac (3;, qui levait un régiment de cavalerie, m'avait donné une compagnie. Je ne serais pas parti, néanmoins, sachant que ce n'était qu'un rëgiment en idée^ si une petite incommodité que j'avais ne m'eût forcé à prendre les eaux.

Je quittai l'armée, laissant mon équipage à mon frère, en prévoyant que j'en aurais besoin là plus qu'ailleurs, et je n'emmenai que mon valet de chambre. En passant à Issoire, j'y trouvai Canillac, si empressé avec plusieurs officiers, que je crus qu'il voulait lever une armée plutôt qu'un régiment.

J'arrivai, le même jour, chez mon père, qui trouva mauvais que je n'eusse pas fait venir mon équipage. Je lui dis qu'il serait arrivé avant ma commission, et je ne me trompais pas. Aussi, dès que j'eus pris mes eaux, mon père me mena passer l'hiver à Paris, où il m'arriva une aventure qui mérite d'être racontée.

Vandy (4) qui, dans ses vieux jours, a été gouverneur

lippe IV. Le inaréfhal do Chdtillon, chai'g^; d'investir Sedan, fut liallu à la Marft-e, à quelque distance de Sedan, le 6 juillet 1641.

(1|m Tout le monde croit que M. le Comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son pistolet, se tua lui-même. » (Talleiiiant des Réaux.)

(2) l^rbain de Maillé, marquis de Brinô, beau-père du Grand Condé.

(3) Guillaume de Monlboisier-Boauforl.

(4) Claudc-Absalon-Jean-Uaptisle d'Aspremonl, marquis de Vandy, mcstr<> de camp g<*n<^ral fl^'s rrirabiiis en 1654,

18 PREMIÈRES CAMPAGNES DE CHAVAGNAC

de Montmé(l}% ayant lié avec moi une amitié très étroite, me lit connaître la marquise de **\ dont les affaires étaient dans un désordre aussi grand que les miennes. Car mon père, quoiqu'il jouit d une grosso pension du Hoy, ne me donnait que la simple nourriture; si bien que j'étais, comme la marquise, tous les jours aux expédients pour avoir de quoi rouler dans le monde. Mais nos talents étaient bien différents; elle avait tant de beauté et de jeunesse, le tour d'esprit si agréable et les manières si gracieuses, avec une complaisance justement placé»' dont elle se servait si à propos, qu'il était impossible à tout homme ayant du bien d'approcher d'elle sans qu'elle le ruinât en très peu de temps.

Comme elle faisait grande dépense des dépouilles de ses amants, tout ce qu'il y avait d'iiounôtes gens dans l'Ile (1), où elle demeurait, y allait jouer. On y faisait grande chère, mais, quant à ses faveurs particulirres, Vandy m'assura qu'a moins d'être financier, l'hoiunie du monde le mieux fait n'y devait rien prétendre.

Dès lors, il me prit une envie folle de venger le public et, quoiqu'il n'y eût rien dans ma personne que de médiocre, quoique je n'eusse qu'un équipage de louage, (sur quoi la marquise augmentait ou diminuait la considération qu'elle avait pour les gens), je ne laissai pas de tenter une aventure, dont je n'eu« pas lieu de me repentir dans la suite. Mais comme il m'aurait été difiicile, à cause du grand monde qui l'environnait, de pouvoir lui faire une déclaration dans les formes, je pris le parti de lui écrire :

« Malgré le pna d'apparence que vous répondiez h mn pnasion, jo me résous à vous la fiiire connaître; nous jugerez à quelle furieuse nécessité cède un cadet de Gascog7i(', quly sans avoir un sol d argent comp-

(1) L'ili* Suiiil-Louis.

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