GENERAUX DE DIVISION LUI FONT DES REPRESENTATIONS. — SA CONFIRMATION
Les innovations du général Menou , sa conduite envers plusieurs personnes, ses déclamations triviales, les leçons de morale et de probité , si souvent répétées dans ses nombreux ordres du jour, et qu'il semblait adresser à une armée démoralisée et sans honneur, excitaient un murmure presque général. a • • ,
Les habitans , effrayés de tant d'innovations , se
plaignaient de ce qu'un général musulman (i) dont ils auraient du beaucoup espérer , les forçait à regretter un général chrétien. Ils étaient habitués, sous le gouvernement des Turcs et des mameloucks, à souffrir tous leurs caprices ; ils auraient de même souffert ceux du général Menou , si les deux généraux qui l'avaient précédé , ne leur avaient pas fait connaître la douceur des lois européennes.
La conduite du général Menou ouvrait un vaste champ aux réflexions , et les questions suivantes se présentaient naturellement aux individus de l'armée , même les moins observateurs. .^L
Quel but peut avoir un général qui, n'exerçant sa place que par intérim , bouleverse toute l'administration du pays pour y substituer des innovations évidemment contraires aux intérêts de l'armée , contraires aux vrais principes de l'administration du pays, aux usages invétérés des habitans, et aux moyens de civilisation? Pourquoi débuter par des expériences d'un succès incertain, à une époque où les besoins de l'armée exigent des ressources promptes et assurées ? *
Pourquoi , dans toutes les occasions , proclamer l'Egypte colonie, avant d'en avoir reçu l'ordre du gouvernement? Pourquoi contredire ce que Bonaparte et Kléber avaient toujours dit aux Turcs, que
0) J Ces plaintes ont été faites dan* ces termes par des principaux habitans du pays, et notamment par El-Mohdi, l'un des premiers cheiks du Caire.
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l'Egypte serait gardée en dépôt jusqu'à la paix? Pï'est-il pas démontré qu'il force lui-même la Porte à redoubler d'efforts et à réclamer les secours de toutes les puissances ? * *•
La responsabilité personnelle du chef qu'il met en avant, n'est-elle pas illusoire? la sûreté de l'armée ne peut-elle pas être compromise sous ce prétexte? Un homme, novateur par caractère, destructeur par système de tout ce qu'ont fait ses prédécesseurs, cherchant à éloigner les généraux et les administrateurs instruits , n'expose-t-il pas l'armée à des revers inévitables? Ne l'expose-t-il pas même à perdre une conquête précieuse, acquise au prix de son sang et de ses travaux?.... Et à quoi servira cette responsabilité?
Quel malheur ne peut-on pas prévoir pour l'armée , si elle vient à être attaquée sous les ordres d'un chef sans habitude de la guerre , qui anéantit ses ressources , refuse de former des magasins, divise les généraux , les abreuve de dégoûts et excite contre eux les soupçons des troupes?
Tout ce qu'il a fait ne présage-t-il pas ce qu'il peut faire encore? Les murmures ne doivent-ils pas faire craindre des troubles ? la discipline une fois violée , la sûreté de l'armée j la conservation du pays même ne sera -t- elle pas évidemment compromise? Y a-t-il des moyens de prévenir ces désastres ?
De quelle manière , vu la presque impossibilité de correspondre avec la France, détourner tous les maux que peut attirer sur l'armée un homme d*-
venu son chef par les circonstances et l'ancienneté seulement?
Beâucoupde personnes jugeaient le général Menou incapable de commander l'armée, et croyaient qu'il fallait engager le générai Rey nier à en prendre le commandement. D'autres proposaient de lui faire son procès. D'autres, plus modérés, pensaient que les généraux devaient seulement se réunir pour lui faire des représentations.
Les généraux de division qui se trouvaient au Caire sentirent la justesse de ces réflexions. Ils pensèrent que, placés par leur grade sur la seconde ligne de l'autorité, ils devaient prévenir les malheurs que la conduite du général Menou, ou l'insurrection des troupes contre lui, pourrait occasionner; qu'éloignés du gouvernement , n'ayant que des moyens lents, incertains et difficiles de l'instruire de la vérité, ils devaient veiller au salut de l'armée; et de tous les moyens proposés , ils choisirent le dernier, qui leur parut avoir le moins d'inconvénieas.
La position du général Reynier devenait fort délicate; en engageant le général Menou à prendre le commandement de l'armée , il lui avait promis de l'aider de ses moyens et de ses conseils ; ensuite il se trouva en butte à ses intrigues , et les méprisa. Il craignait l'influence que des partis pouvaient avoir sur les destinées de l'armée , et quoiqu'il évitât de les exciter , la foule des mécpntens avait les yeux fixés sur lui. Il sentait qu'un autre chef devenait nécessaire à l'armée; mais il était fort délicat
desaccéder au général Menou. Le bouleversement de toute l'administration du pays , les dissensions qifil avait fomentées , les économies de Kléber dissipées, tandis que les dépenses avaient augmenté, les promesses qu'il multipliait chaque jour de tenir la solde au courant , difficiles à réaliser ; enfin , les espérances qu'il cherchait à inspirer de son administration ; toutes ces causes réunies devaient avoir des résultats qui ne pouvaient encore être aperçus , mais dont Ifes effets désastreux auraient été attribués àson successeur, A ces considérations se joignaient la probabilité de sa confirmation, le danger d'un tel exemple pour la discipline , etc. Ces réflexions déterminèrent le général Reynier a éviter de prendre part à toute résolution qui tendrait à le porter au commandement ; il les communiqua aux autres généraux de division, et convint avec eux d'empêcher 1 e général Menou , par leurs conseils , d'achever de diviser l'armée, et de désorganiser l'administration du pays.
Us se disposaient à se rendre chez lui dans cette intention , le 4 brumaire, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un officier dépêché de Toulon. Ils retardèrent leur démarche pour savoir s'il apportait la décision du gouvernement sur le commandement de l'armée ; mais les dépêches étaient encore adressées à Kléber. En annonçant ces nouvelles de France à l'ordre du jour du 6 brumaire, le général Menou proclama qu'il existait des dissensions dans l'armée ; ce n'était pas sans doute le moyen de les apaiser.'
Cela détermina plus fortement encore les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse, Belliard et Verdier, à la démarche qu'ils se proposaient de faire; et le même jour ils se rendirent chez lui. Le général Menou fut fort troublé de cette visite ; ces généraux lui dirent qu'ayant constamment vécu aux armées , ils y avaient vu régner l'union et la bonne intelligence, parce que les intrigues y étaient inconnues ; que Tarifée d'Orient avait joui de la plus grande tranquilïïté sous Bonaparte et sous Rléber ; qu'ils voyaient avec peine des germes de division s'élever, et qu'en recherchant leur cause, ils la trouvaient dans sa conduite, depuis qu'il avait pris le commandement ; que le meilleur moyen de rétablir l'harmonie serait de revenir sur quelques mesures, contraires à l'intérêt général, de se régler à l'avenir sur les lois de la République et sur les principe» de la hiérarchie militaire, et surtout de mettre fin à toutes les intrigues. Ils s'appesantirent sur les inconvéniens des innovations en général, sur ceux d'une partie de ses arrêtés, tels que l'organisation du droit des cheiks et de celui sur les successions. Ils lui firent 9cntir qu'il ne pouvait, dans aucun cas, se mettre au-dessus des lois françaises ; que s'il représentait le gouvernement par rapport à l'administration de l'Égypte, il n'était pour l'armée que général en chef, et qu'il avait en cette qualité une assez grande latitude pour faire le bien ; que si l'Egypte était déclarée colonie , le gouvernement déterminerait son administration , et que ce devait
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être un motif pour lui de ne pas se hâter de tout innover. Ils ajoutèrent qu'il était imprudent de proclamer publiquement l'Egypte colonie , ayant que le gouvernement se fut prononcé. ^ lui citèrent la politique de Bonaparte. et de Kléber sur cet objet, et cherchèrent à lui faire sentir quelle inquiétude inspirerait aux Turcs cette dénomination. Ils l'invitèrent à suivre, dans sa conduite, l'exemple des généraux ses prédécesseurs, qui avaient toujours été réservés sur les innovations, afin de ne pas effrayer les habitans pat des changemens trop précipités ; à rédiger ses ordres du jour dans des termes plus convenables, et à supprimer ses déclamations sur la morale et la probité , qui tendaient à persuader que l'armée n'était qu'un amas de brigands, que Bonaparte et Kléber n'avaient pas su discipliner. Ils lui demandèrent aussi de ne pas correspondre directement avec les officiers subalternes , ce qui était contraire à la hiérarchie militaire. Ils l'invitèrent à ne faire, k l'avenir, que les nominations accordées aux généraux en chef, sur le champ de bataille , et pour les remplacemens nécessaires. Les généraux de diyision lui observèrent encore que pour le bien • du service , et pour ne pas refroidir le zèle des individus chargés de fonctions publiques, il devait s'astreindre à la règle de ne destituer personne d'un emploi confié par le gouvernement , sans le faire juger par un conseil de guerre.
On lui parla de la Souscription pour un monument à élever à Kléber, ainsi que de Fétonnement
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qu'avait dù produire son refus d'y souscrire, et même de l'annoncer à l'prdre du jour, en même temps que celle pour Desaix. 11 donna d'abord sa parole d'honney qu'on ne lui en avait jamais parlé ; mais ou lui cita des témoins de son refus, et i4 promit d'en ordonner l'insertion. Il convint du renchérissement des denrées, occasionné par ses nouveaux droits d'octroi , et promit de mettre les troupes en état de se procurer des vivres avec leur indemnité. On évita de parler d'objets personnels. La discussion s'anima un peu sur quelques articles; le général Meirou, embarrassé, ne fit que des réponses vagues; il finit par demander un jour de réflexion, annonçant une réponse par écrit. 11 ne l'envoya pas; mais le lendemain, il dit à l'un des généraux qu'il avait trouvé leurs représentations fondées; qu'il désirait cependant ne revenir que successivement sur ses mesures, pour ne pas montrer trop d'instabilité. Le 10, il y eut une nouvelle entrevue avant la cérémonie funèbre pour Desaix. Il convint encore de la nécessité des changemens demandés, et dit qu'il avait déjà donné au payeur l'ordre de ne pas percevoir dans l'armée les droits sur les successions, ajoutant qu'il en ferait insérer l'annonce * à l'ordre du jour ; il promit de nouveau de se conformer en tout aux demandes qui lui avaient été faites.
Les troupes furent réunies le 10 brumaire pour rendre un hommage funèbre à Desaix ; la cérémonie fut silencieuse. Cette perte «était vivement sentie; mais il aurait fallu un chef militaire pour offrir di-
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gnement à l'un de nos plus eslimables guerriers,
l'expression des regrets de cette brave armée
Le lieu redoublait le sentiment de la double perte qu'elle avait faite le même jour; c'était à la vue d'Héliopolis, de ce cbamp de bataille où Kléber avait reconquis l'Egypte, qu'était placé le cénotaphe. Il eût été naturel de jeter aussi quelques fleurs sur sa
tombe Mais la haine du général Menou avait
commandé le silence. Les généraux se turent pour ne pas aigrir les esprits déjà très exaspérés.
Vers cette époque, le général Menou fit proposer aux généraux Damas, Lanusse et Verdier, leurs passeports pour la France ; mais zélés pour la conservation de l'Egypte , voyant l'armée en de débiles mains, ils espéraient lui être encore utiles; ils refusèrent.
Le général Menou n'avait rien adressé au gouvernement depuis le départ de YOsiris, qui avait porté la nouvelle de la mort de Rléber ; mais enfin , la crainte qu'il ne fût instruit du mécontent enaent de l'armée, et le besoin d'en prévenir l'effet, le déterminèrent à écrire. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour se concilier les porteurs de ses dépêches; mais pour mieux se prémunir contre les rapports que pourraient faire, au gouvernement , ceux qui obtinrent la permission de partir, il ne négligea pas d'envoyer des notes particulières contre eux, et d'annoncer que c'étaient des personnes au moins inutiles , pour ne pas dire plus.
Il annonça qu'il, avait beaucoup de peine q faire
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le bien, et à lutter contre le prétendu parti anticoloniste. Il multiplia à l'infini les obstacles qu'il disait éprouver à mettre de l'ordre dans l'administration et les finances; écrivit qu'il se faisait des ennemis, parce qu'il attaquait les intérêts particuliers; et tâcha, de cette manière, de prévenir en faveur de sa personne et de son administration , en ajoutant de grandes déclamations sur son dévouaient k la chose publique, et sur sa résolution de défendre l'Egypte.
Le rapport du général Kléber sur la campagne d'Héliopolis, continué après sa mort par le général Damas, fut envoyé; mais le général Menou y supprima tout ce qui était relatif à l'état de l'armée lors de la mort de ce général, et notamment à la formation des corps de troupes auxiliaires. Il avança ensuite que sa situation brillante n'était due qu'aux soins qu'il avait pris de l'administration, et que les habitans bénissaient sa justice et ses innovations. Enfin il trompa le gouvernement par de faux aperçus des ressources du pays et des dépenses qu'elles devaient couvrir. 11 le trompa encore en lui parlant de fortifications, de travaux , d'encouragemens donnés aux sciences, de voyages et de recherches scientifiques dont il n'était nullement question en Égypte (i). Les généraux de division, voulant at-
(i) Les officiers qui arrivèrent de France furent très surpris de ne pas trouver les canaux navigables toute l'année , ainsi que les routes et les forts dont ils avaient vu fénumé-
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tendre l'effet de leurs représentations, n'écrivirent pas au gouvernement par le premier bâtiment.
Un officier arriva de France le i a ; des lettres" particulières annoncèrent au général Menou qu'il était confirmé. L'officier porteur des dépêches donnait
ration dans sa correspondance imprimée ; ils s'informèrent du succès des voyages qu'il avait également annoncés. Loin d'encourager les sciences, le général Menou a contrarié les recherches des membres de l'Institut et de la Commission des Arts ; U affectait toujours d'en parler avec intérêt , mais il ne se déterminait à rien. Plusieurs savans et artistes l'ont persécuté pour obtenir l'agrément de parcourir la Haute-Égypte. Ils se désolaient de perdre leur temps au Caire, tandis que la tranquillité dont on était assuré , au moins pendant l'inondation, donnait les moyens de disposer des escortes nécessaires pour beaucoup de reconnaissances intéressantes. Il n'y eut que deux voyages qu'on parvint à lui faire approuver lorsqu'ils furent déterminés ; celui des citoyens Coutelle et Rosière au mont Sinaï, et celui du chef de bataillon Berth* au Gebel- Doukhan. On s'occupait de projets de voyage aux oasis lorsque la campagne commença.
Les fouilles aux Pyramides ne furent ordonnées par le général Menou que d'après les recherches que le général Reynier y avait faites , avec quelques membres de l'Institut, et qu'il se proposait de continuer.
Si , pendant ce temps , les recherches générales furent contrariées , les membres de l'Institut et de la Commission des Arts ne travaillèrent pas avec moins de zèle et de persévérance à acquérir des connaissances sur tout ce qui était remarquable ; et n'obtenant pas les moyens de voyager , ils rédigèrent , dans leur cabinet, les observations qu'ils avaient faites sous Bonaparte et Kléber.
la nouvelle de la prise de Malte et de la paix avec les puissances barbaresques.
Le même jour, les généraux eurent une nouvelle entrevue avec le général Menou , qui promit encore de s'occuper des changemens qu'on lui demandait, mais en témoignant toujours le désir de ne les faire que successivement; il observa que déjà il avait suspendu l'arrêté sur les successions, qu'il avait mis à l'ordre du jour un surcroît d'indemnité pour les rations de viande des troupes, ainsi qu'une augmentation de solde pour les lieutenans et sous-lieutenans. Cette augmentation de solde et d'indemnité de rations grevait le trésor de l'armée d'une dépense de six cent mille francs par an. Il aurait été possible d'assurer le bien-être du soldat d'une manière moins onéreuse.