ANGLAISE
Un officier qui arriva au Caire le i5 brumaire, apporta au général Menou son brevet de général en chef. Voyant, après les cérémonies funèbres qui avaient eu lieu à Paris , qu'il ne pouvait plus se dispenser de rendre à Rléber quelques honneurs publics, il mit enfin à Tordre du jour la souscription et le concours pour un monument à sa mémoire , mais il s'opposa secrètement à son exécution.
La démarche des généraux avait en partie rempli son objet; le général Menou était devenu beaucoup plus réservé dans ses innovations; quelques unes de ses mesures avaient été modifiées, et il avait promis de revenir graduellement sur les autres.
Lorsque sa confirmation fut arrivée, et qu'en temporisant il eut laissé aux esprits le temps de se calmer, il se crut assez fort , et tenta de noircir les généraux par des bruits qui circulèrent sourdement. On insinua qu'ils avaient eu le dessein de l'arrêter
et de le forcer à donner sa démission, mais qu'il leur avait imposé par sa fermeté ; qu'ils avaient eu pour but de faire évacuer l'Egypte; qu'ils étaient de connivence avec l'ennemi , à qui l'un d'eux faisait même passer des grains ; et d'autres calomnies non moins absurdes. Ils avaient eu la délicatesse de lui promettre le secret sur l'objet de leur démarche , et méprisèrent ces bruits , qui ne furent accueillis que par quelques personnes. Ces officiers espérant toujours qu'aussitôt que le gouvernement pourrait être éclairé sur la conduite du général Menou , lui nommerait un successeur, répugnaient à le dénoncer. Le général Reynier surtout ne pouvait écrire contre lui, sans paraître mu par le désir d'occuper sa place, et ces considérations auraient pu rendre ses lettres suspectes de partialité ; mais sentant que la division qui régnait entre les généraux, et qui semblait former un parti d'opposition dont il avait l'air d'être le chef, pourrait avoir des suites funestes pour l'armée, il écrivit au premier consul pour lui demander de le rappeler en France, dès que la campagne qui paraissait devoir commencer après la retraite des eaux serait terminée. Ces généraux écrivirent à plusieurs personnes d'avertir le gouvernement que, pour conserver l'Egypte, il fallait y envoyer un autre général en chef, sans choisir parmi ceux de l'armée. Cependant, lorsqu'ils furent instruits des bruits qu'on cherchait à accréditer, ils jugèrent que le général Menou était également capable de les calomnier en France , et adressèrent au gouvernement
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une note très modérée sur leur entrevue avec lui. Ils ne la signèrent pas collectivement, pour éviter de lui donner l'apparence d'une dénonciation. Elle fut remise le 3 frimaire à un officier, dont le départ fut retardé jusqu'au 19 nivose, par les mêmes indécisions qui paralysaient tout. Il fut pris par les Anglais.
Le titre de général en chef accordé au général Menou, par le gouvernement fit peu de sensation dans l'armée , habituée depuis long-temps à le voir s'en qualifier; le désir d'en être débarrassé avait cependant inspiré à beaucoup de personnes l'espoir qu'il ne serait pas confirmé ; mais on faisait aussi les réflexions suivantes : le gouvernement, qui voit le général Menou reconnu par l'armée, ignore qu'elle en est mécontente, et que les généraux n'ont pas été consultés lorsque son ancienneté l'a porté au commandement. 11 lui suppose assez d'habitude des affaires pour penser qu'il sera capable de diriger l'administration, et doit présumer que, sentant son inexpérience de la guerre, il prendra les conseils des autres généraux , et saura entretenir l'union entre eux et lui. Le gouvernement doit enfin considérer son changement de religion comme pouvant le rendre agréable aux babitans du pays, et lui faire acquérir l'ascendant d'opinion nécessaire pour en améliorer l'administration et les institutions civiles. Tels furent les raisonnemens qu'on fit dans l'armée ; et ces motifs devaient naturellement frapper en France, où on était trompé par ses rapports. L'opinion qu'il avait propagée, de
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rexistence d'un parti anti-coloniste , opinion que ne pouvaient combattre ceux qui étaient alors accusés de le former, était encore un motif de plus pour lui accorder sa confirmation .
Les dépêches parties le 12 brumaire , arrivèrent à Paris à la fin de frimaire. On y lut avec satisfaction l'état florissant de l'armée. Le général Menou, s'attribuant toutes les améliorations de Rléber, se vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y voyait tant d'opérations administratives, il y répétait si souvent que son gouvernement était béni par les habitans , qu'il était naturel qu'on le crût sur parole, personne n'étant là pour démentir ses assertions. Les tableaux fastueux qu'il présentait de l'état de l'armée, des ressources considérables qu'il lui avait assurées, et de ses espérances pour l'avenir, devaient séduire ceux même qui connaissaient l'Egypte. Les inconvéniens de ses innovations ne pouvaient être aperçus que sur les lieux ; l'éloignement en couvrait l'incohérence. Le bruit qu'il existait en Égyptew un parti anti-coloniste , composé de tous ceux qui jvaient eu la confiance de Rléber, se répandit en France avec une nouvelle affectation, après l'arrivée de ces dépèches. Des articles insérés dans quelques gazettes, sous des rubriques étrangères, parurent comme pour faire accréditer cette invention par les ennemis. Le général Menou avait eu la précaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le démasquer en arrivant en France
Comment la vérité serait-elle parvenue au gouver-
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nement? La nouvelle de mécontentemens et de divisions dans Farinée ne devait-elle pas lui paraître une suite de ces partis imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui régnait entre les généraux, sans en bien connaître les motifs , il devait craindre d'augmenter les dissensions , s'il le faisait remplacer par l'un d'eux, et devait espérer que l'approche des ennemis ferait tout oublier. Le général Menou avait érigé l'Egypte en colonie , et s'en- i gageait à la défendre ; le gouvernement ne pouvant démentir cette dénomination impolitique et prématurée, il ne lui restait qu'à en profiter, pour faire connaître les avantages de ce pays et exciter en France un enthousiasme qui facilitât les moyens d'y faire passer des secours.
On savait à Paris les préparatifs que les Anglais et les Turcs faisaient contre l'Egypte. Des éloges publics , des promesses de récompenses nationales , une perspective de gloire et d'honneurs , devaient porter l'armée à se surpasser dans les combats qu'elle aurait à soutenir. Les louanges pouvaient engager un général sans expérience à redoubler d'effortspour les mériter : elles lui furent prodiguées d'avance ; et ce stimulant, si puissant sur une âme noble, ne fit qu'augmenter sa morgue. Il n'aperçut dans ces éloges que les moyens d'accroître son ascendant sur l'esprit de l'armée,* et, quoiqu'il n'osât attaquer directement les généraux dont il craignait l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre dans Fopiqion ; il espéra les dégoûter de servir sous ses ordres, et
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les engager à quitter l'Égypte , avant qu'ils eussent eu le temps d'éclairer le gouvernement.... Tous les individus de l'armée connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on désirait du général Menou, était de ne point voir les autres généraux, de déclamer contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer à languir dans son antichambre , et même à être renvoyés sans audience , s'abstinrent d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois éprouvé qu'on ne pouvait pas compter sur ses réponses verbales, ils préférèrent aussi de correspondre par écrit. Us supportaient ses tracasseries et les méprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les principes delà hiérarchie militaire, et que ses correspondances avec les subalternes détruisaient la discipline.
11 était intéressant, pour le général Menou, que les Égyptiens parussent satisfaits de son administration : ce peuple est habitué à flatter tous les caprices des hommes puissans ; les membres du divan adressèrent au premier consul une lettre telle que le général Menou la désirait. Il voulut ensuite faire écrire des adresses en sa faveur, par les difierens corps de l'armée, mais il ne put y réussir.
Les hommes placés par un concours de circonstances sur un théâtre trop vaste pour l'étendue de leurs moyens, cherchant à masquer leur faiblesse, identifient leur cause à un intérêt plus général. Etrangers à l'art de gouverner ] bien loin de se l'avouer à eux-mêmes, ils tâchent encore de séduire le vulgaire par des tableaux fastueux et l'annonce de
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grands résultats. Cette tactique fut de tout temps employée par ces charlatans politiques dont la ré*volution a vu naître et s'anéantir un si grand nom* bre : douter de l'infaillibilité de Robespierre, c'était conspirer contre la France ; il ne présentait jamais ses intérêts que comme ceux de la République. Quiconque blâme la conduite de ces hommes ou ne partage pas leurs opinions , est désigné comme factieux, comme un ennemi de l'Etat; mais leur masque une fois arraché, l'édifice éphémère d'une gloire usurpée s'écroule; et leur chute est d'autant plus honteuse qu'ils s'étaient plus élevés/
A la fin de nivose, Je général Menou reçut un numéro de la Gazette de France du 5 vendémiaire an ix, où se trouvait une lettre , datée de la Syrie , conçue de manière à faire croire qu'elle avait été écrite par un officier anglais. Il y était désigné comme le plus propre à défendre l'Egypte ; on s'y étendait sur l'impossibilité de reprendre ce pays aux Français, autrement qu'en y faisant naître une insurrection, pour le remplacer ^par un général du prétendu parti anti-coloniste. Il lut cette gazette , le 1 * r pluviôse à plusieurs personnes qui se trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui l'entendirent en
furent révoltés, (i)
(i ) Quelques jours après , il prétexta une visite des casernes , afin de paraître en public avec les généraux de division ; et il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec le respect dû à son grade, pour faire circuler le bruit que ces généraux étaient convenus qu'ils avaient en le dessein de lui
Les deux frégates qui arrivèrent à Alexandrie apportèrent la nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le général Menou , en annonçant ce projet odieux dans l'ordre du a3 pluviôse, l'amalgama avec ce qui lui était personnel, et inséra, à la suite de cette nouvelle, l'article de la Gazette de France dont nous venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation : elle était naturelle contre les auteurs d'un crime atroce , mais elle fut aussi générale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent pas nommés, ils étaient évidemment attaqués. Le silence qu ils avaient gardé jusqu'alors devait cesser, l'injure était publique; cependant ils se bornèrent à lui écrire des lettres très fortes ; ils lui demandère nt une dénégation formelle de sffc inculpations indirectes, en lui rappelant la modération avec laquelle ils avaient supporté tous ses procédés antérieurs; ils le menacèrent d'une grande publicité s'il ne réparait cette offense. Ces lettres lui furent envoyées le a5 pluviôse; il répondit par une circulaire en termes vagues , qu'il n'avait pas eu l'intention de les désigner. Ces généraux, craignant d'exciter des troubles dans
ôter le commandement de Tannée , et lui en avaient demandé pardon. Il transformait ainsi en une bassesse ce qui n'était qu'un effet de la discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intéresser l'amour-propre des généraux à ne pas lui céder, même par des*émoignages de déférence, lorsqu'ils paraîtraient en public avec lui !
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l'armée, se contentèrent de cette réponse. Cet ordre du jour était également inconvenant et impolitique ; car si un parti anti-coloniste avait réellement existé, n'était-ce pas lui donner de la consistance, le favoriser même, que de le désigner publiquement ? c'était encore augmenter les divisions au moment où la campagne allait s'ouvrir,