‹ Mémoires du comte Reynier, général de divisionChapitre 2 sur 43 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

qu'exigeait l'opération secrète qu'il méditait. Il s'adressa aux administrations; aux villages 5 demanda des bateaux aux unes , des nacelles aux autres, couvrit ces apprêts de mouvemens de troupes , d'artillerie , et groupant tout à coup à Strasbourg et à Gambsem les corps qui devaient tenter le passage du fleuve, il l'effectua avant que l'ennemi eût vent de son dessein. Le général Latour essaya de nous refouler sur la rive gauche ; mais battu dans deux actions consécutives, il fut obligé de s'éloigner en abandonnant des prisonniers et une artillerie nombreuse.

A la nouvelle de ces revers , le prince Charles s'arrêta. Il chargea le général Vartensleben de suivre l'armée de Sambre-et-Meuse , et, rassemblant tout ce qu'il avait de forces disponibles, il accourut avec l'intention de reprendre en sous-œuvre ce que n'avait pu faire son lieutenant. Il ne fut pas plus heureux.

Arrêté sur les bords de la Murg, obligé de céder le terrain et les villages où il s'était établi , il se retira dans l'espérance de reprendre, dans une action générale, les avantanges qu'il avait perdus. Il se déploya dans

SUR LE GÉNÉRAL REYNIER. xj

la plaine qui sépare Malsch de Memkenstram , jeta des corps dans les montagnes du Rosenthal , et attendit les Français dans cette formidable position. Us ne tardèrent pas à paraître. Leurs masses étaient moins épaisses, leur cavalerie ne s'élevait pas au quart de celle qu'ils avaient à combattre , mais le courage , de bonnes manoeuvres , la nécessité de vaincre , suppléèrent aux forces qui leur manquaient , et fixèrent la victoire. Battus le 21 messidor, à Rosenthal , les Autrichiens le furent encore le 22 à Friedberg par l'armée de Sanibre-et- Meuse. Hors d'état désormais de contenir les deux armées qu'il avait sur ses ailes, l'archiduc prit le parti de sortir de la position périlleuse ou il s'était placé ; il nous abandonna Stuttgard , et se retira sur le Danube. Reynier profita de sa retraite pour se mettre en, relation avec le duc de Wurtemberg, le margrave de Baden, qu'il réussit à détacher de la coalition. Il ne fut pas moins heureux avec !e cercle de Sôuabe, et parvint ainsi , par d'adroites ouvertures, à affaiblir une armée dont ses conseils et ses dispositions ne tardèrent pas à accroître les revers. Elle s'était retirée derrière les montagnes d'Alb , et se

Xlj NOTICE

flattait d'accabler les Français au moment où ils déboucheraient dans la plaine. Mais Reynier disposa les colonnes avec tant d art, leur marche fut si bien coordonnée, si compacte, qu'elles culbutèrent l'archiduc, et le forcèrent, malgré l'obstination avec laquelle il revenait à la charge, à nous abandonner le champ de bataille. La défaite qu'il venait d'essuyer à Neresheim détermina le prince Charles à tenter un mouvement qui lui réussit. Il passa le Danube, rassembla tout ce qu'il avait de troupes lestes, aguerries, et profitant de la pénurie des Français, qui, dépourvus d'agrès, d'équipages de pont, ne pouvaient de sitôt tenter le passage du fleuve , il courut à la rencontre de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il la joignit, la culbuta devant Amberg. Il reporta aussitôt un corps de douze mille hommes d'élite sur la ligne qu'il venait de quitter et se mit sur les traces de l'armée battue. Il l'atteignit à Wurtzbourg, l'attaqua, la défit encore , et menaça les communications de celle qui s'étendait dans la Bavière. Latour avait déjà marché contre les corps qu'elle avait devant la tête de pont d'Ingolstadt. Culbuté à Gessenfeld, taillé en pièces à Freiseing , il avait re-

SUR LE GÉNÉRAL REGNIER. xiîj

cueilli ses forces, et s'avançait de nouveau sur nous. D une autre part, les garnisons que le prince Charles avait jetées dans les places qu'il conservait sur le Rhin, s'étaient réunies sur nos derrières. Le corps du Tyrol se portait sur la droite j notre position devenait critique. Moreau résolut néanmoins de tenter un dernier effort pour dégager l'armée de Sambre-et-Meuse. Il voulut à son tour donner des inquiétudes à l'archiduc sur ses derrières , et chargea le général Reynier de faire les dispositions qu'exigeait le mouvement.

L'armée se rassembla vers Friedberg. Desaix passa le Danube ; nos troupes s'avancèrent dans toutes les directions. Elles joignirent La tour, qui marchait à leur rencontre, le culbutèrent après un combat des plus vifs, et se répandirent jusqu'à Efeidek. Mais rien n'arrivait par la route de Nuremberg 5 le prince Charles tirait tout de la Bohême ; Desaix replia ses troupes, et la retraite de l'armée commença. Elle fut calme, sansdésor^dre , telle qu'on pouvait l'attendre d'un homme froid , méthodique , comme celui qui en arrêtait les dispositions. En vain l'archiduc abandonnant les traces de l'armée de Sambre-et-

xiv NOTICE

Meuse , qui précipitait sa marche sur Neuwied, essaya-t-U d'intercepter nos derrières; en vain le général Saint-J ulien chercha-t-il à nous déborder sur la droite j l'armée regagna les bords du Rhin , sans perte , sans échec Ni les troupes descendues du Tyrol , ni celles qui la pressaient de front ne purent l'entamer. Reynier , que la confiance de son chef avait en quelque sorte investi du commandement, régla, disposa les marches, les mouvemens, avec une sagacité , un ensemble , qui lui méritèrent des éloges universels. Mais cette confiance si pleine, si entière, ne tarda pas à lui devenir fatale. La conduite de Moreau excita des soupçons. On le blâma d'avoir long-temps tenu secrets des projets coupables , et de ne les avoir divulgués que lorsque la connaissance ne pouvait plus en être utile. Du général les accusations descendirent au chef d'état-major. On refusa de croire qu'il n'y eût pas complicité ; on ne put se persuader que dans l'intimité où ils étaient ensemble l'un ne fût pas au courant des projets de l'autre. Reynier fut victime de cette fausse conviction, et mis à la réforme. Desaix, qui s'intéressait vivement à lui, ne put, malgré Ses instances , faire révoquer une mesure aussi

rigoureuse (i). Bonaparte fut plus heureux; il le plaça au nombre des généraux qui devaient former son état-major, et lui fit expé-

(i) Paru, le 5 nivo»e an n.

Le général Desaix au général de division Reyïuer.

Vous ayez, mon cher général, de cruels ennemis; Us vous poursuivent partout , et sont parvenus à vous (aire réformer. Vous sentez bien que j'ai eu l'attention de m'en faire instruire de bonne heure , et que j'ai remué ciel et terre pour empêcher cette injustice. J'ai vu le directeur Barras; je lui ai parlé d'une manière très vive et très serrée. Cela n'a rien produit ; mais le général Bonaparte m'a dit que je pouvais être tranquille. Il vous a mis sur la liste des généraux , qui doit être présentée demain au Directoire, destinés à l'état-major avec moi; et j'espère que cet orage qui gronde sur votre tête se dissipera comme tant d'autres. Je suis désolé de ces persécutions que vos ennemis vous font éprouver; mais de la patience; ils se dissiperont, j'espère, comme les autres. Je vous préviens de tout cela parce qu'il est indispensable que vous ne vous éloigniez pas si vous recevez vos lettres de réforme. Dans peu de jours nous saurons s'il y a du remède ou s'il n'y a plus rien à espérer. Croyez , mon cher général , à tout mon zèle à faire tout ce qui pourra vous être utile , et à mon envie de servir avec vous ; ainsi , attendez un peu. La Hollande va être organisée comme vous l'attendiez. Joubert, jeune, actif, y va commander comme général en chef; Lacroix y va comme ambassadeur. Le gouvernement jette ses regards de ce côté-là , et il espère y donner un gouvernement , et cela rapidement. Aussitôt que vous serez accepté , vous irez où vous voudrez , et Dunkerque sera de votre ressort , comme tontes

Page 1