ARRIVER DE LA FLOTTE ANGLAISE. DISPOSITIONS MILITAIRES
L'armée anglaise avait reçu à Rhodes et a Macri , dès le commencement de pluviôse, tout ce qui était nécessaire pour ouvrir la campagne : le ministère la pressait d'agir contre l'Égypte (1) ; mais les Turcs ne se hâtaient pas cï'y concourir. Ils paraissaient craindre» autant les succès de leurs alliés que leur défaite. Le visir, encore effrayé de la bataille d'Hé-
(1) Le ministère anglais avait à justifier la rupture du traite d'El-A'rych, et à calmer l'indignation des Turcs, irrités d'avoir perdu l'Egypte au moment où ils s'y croyaient établis; il avait à arracher des mains de l'opposition une arme terrible; et pour détourner les regards de cette responsabilité qui pesait sur lui, il dirigea contre l'Égypte une armée, errant sur les mers depuis plusieurs mois. L'opinion publique, en Angletêrre , était contraire à cette expédition. Les circonstances et des fautes multipliées l'ont fait réussir; mais qu'en est-il résulté pour cette puissance ? des dépenses excessives et une grande perte d'hommes; l'armée d'Orient a évacué l'Egypte avec des
conditions semblables à celles du traité d'El-A'rych , sans que les troupes anglaises puissent se glorifier de succès qui ne sont dus ni à leur bravoure ni aux talens de leurs généraux.
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liopolis, tremblant de s'exposer à de nouveaux revers, était bien déterminé à ne marcher que lorsque les Anglais lui auraient ouvert la route. Son autorité était méconnue dans la plupart des provinces de la Syrie; il n'avait, pour former une armée et des magasins, que les secours et les convois qu'il recevait de sa capitale. Le capitan-pacba était à Constantinople avec une partie de sa flotte ; il penchait à traiter avec les Français plutôt que de courir encore les hasards d'une expédition, et attendait la fin des irrésolutions de la Porte.
Ces différens chefs, persuadés que leurs efforts pour reprendre l'Egypte seraient inutiles, craignaient de s'exposer séparément aux premiers revers; mais les ordres du gouvernement anglais devinrent impératifs , et ses généraux ne purent s'y refuser. Ils redoutaient autant que leurs soldats la bravoure éprouvée et l'habitude de victoires de l'armée qu'ils avaient à combattre. Instruits néanmoins du caractère et des dispositions de celui qui la commandait, ils espérèrent profiter de ses fautes pour s'établir sur quelques points, aflaiblir les Français par des affaires de détail, et se maintenir, en attendant des secours et l'effet des attaques que le visir et un corps parti de l'Inde devaient effectuer^ Aussitôt qu'ils apprirent que le capitan-pacha avait mis à la voile de Constantinople, et leur amenait un renfort de six mille Albanais et janissaires , ils partirent de Macri. Le 10 veutose, ils parurent dans la rade d'Aboukit. (Les tableaux u OÎ> 1 et 2, con-
tiennent l'état de cette armée, ainsi que celui de l'armée d'Orient et de sa répartition.) Leur flotte fut contrainte de retarder son débarquement jusqu'au 17, les vents du nord et du nord-est rendant la mer trop houleuse au point choisi pour l'exécuter.
La frégate la Régénérée entra le 10 ventôse dans le port d'Alexandrie; elle venait de Rochefort, et portait deux cents hommes de la 5i e demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des munitions. Le brick le Lodi, qui arrivait le même jour de Toulon, avait rencontré la flotte de l'amiral Gantheaume, qui portait un renfort de quatre à cinq mille hommes, et que des circonstances avaient engagé à relâcher dans ce port. Dès-lors on put s'apercevoir que le moment le plus favorable pour arriver à Alexandrie était manqué; mais l'arrivée de ces bâti mens et cette nouvelle donnèrent à l'armée d'Orient la certitude que le gouvernement s'occupait fortement de la secourir.
L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire le i3, à trois heures après midi. D'après les rapports , les chaloupes étaient à la mer pour opérer le débarquement; et la prise de trois officiers du génie anglais qui faisaient une reconnaissance de la côte sous Aboulûr , ne laissait aucun doute sur le point menacé.
Nous avons vu précédemment que . le général Menou s'était fait illusion jusqu'alors, en repoussant les •avis qui lui venaient de toutes parts sur cette expédition. Il n'avait pas même consenti à l'envoi
des bàtimenspour observer les préparatifs des Anglais et surveiller leurs mouvemens. Aucun corps de réserve qu'on pût opposer avec succès au débarquement, n'existait sur la côte; on l'avait même dégarnie de troupes, et les places n'étaient pas suffisamment approvisionnées.
On était assuré par tous les rapports que le visir n'était pas encore prêt à agir, et qu'il ne passerait le désert que lorsqu'il serait certain du succès des Anglais. On savait qu'Aboukir était le seul point de la côte qui pût leur convenir jour opérer une descente, parce que leur flotte trouvait un abri dans cette rade, et que de là ils pouvaient * aussitôt se porter sur Alexandrie. Tous les hommes qui avaient un peu étudié l'organisation de l'Égypte et son système de défense, tous ceux qui connaissaient les forces de l'armée française, était convaincus que la seule bonne disposition était de la réunir.
Au moment où l'on reçut la nouvelle du débarquement, toute l'armée s'attendit à marcher vers Aboukir : aussi fut-elle très étonnée des dispositions que prit le général Menou. Il ordonna au général Reynier de partir sur-le-champ pour Belbéis , avec deux demi-brigades et l'artillerie de sa division ; au général Morand, d'aller promptement à Damiette, avec cinq cents hommes de la division Rampon , qui précédemment avaient été appelée au Caire; et au général Bron de conduire à Aboukir le 22 e régiment de chasseurs f fort seulement de deux cent trente chevaux. Le reste de la cavaWKe dut attendre des ordres à Boulac. La division Lanusse ne partit
que le 14 pour Rahmaniëh , et même la 88% la plus forte demi-brigade de cette division , fut appelée au Caire , le jour de son départ.
Quelques généraux essayèrent de faire sentir au général Menou la nécessité de rassembler promptement l'armée vers Aboutir. Ils lui observèrent que le visir ne marcherait pas avant d'être certain du succès des Anglais; qu'on aurait le temps de les battre et de se porter ensuite vers Salêhiëh, avant qu'il pût y paraître; que, dans le cas même où le visir, par des niouvemens plus rapides , aurait obtenu de légers succès, ses troupes seraient aisément dissipées, lorsqu'elles apprendraient la défaite de leurs alliés : qu'enfin, en divisant l'armée, on l'exposait à des revers, etc. Le général Reynier écrivit (i) au général Menou ces observations, il les
(i) Lettre du général Reynier au général Menou:
Au Caire , le 1 3 ventôse an ix.
Vous m'envoyez , citoyen Général , Tordre de partir pour Belbcis avec deux demi-brigades et le général Robin : il va être exécuté, parce qu'un militaire doit premièrement obéir; mais l'intérêt de l'armée me commande quelques observations que vous écouterez. Je suis chargé de défendre la frontière qui peut être attaquée par le visir j mais je pense que, dans notre position , elle peut être dégarnie. Le visir est arrivé ou va arriver à El-A'rych ; mais il n'est pas probable qu'il marche avant d'avoir reçu la nouvelle du succès des Anglais. Ses préparatifs pour passer le désert ne sont pas complets , et il enverra seulement quelques partis à Catiéh et au-delà. S'il marche et attaque Salèhich, fclte place est en état de résister jusqu'à ce que les troupes viennent la secourir , après avoir battu le de-
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lui renouvela ensuite de bouche, ajoutant qu'il fal-. lait mettre de côté toute les haines particulières pour ne songer qu'à l'ennemi. .... Tout fut inutile. Dans
barquement. Il poussera peut-être quelques partis contre Belbéis et le Caire; mais cela n'est pas aussi dangereux que de laisser faire des progrès aux Anglais.
L'armée qui débarque à Aboukir doit être de dix à douze mille hommes. Si le général Friant n'a pas réussi à culbuter leur premier débarquement , il doit être actuellement enfermé dans Alexandrie , et nous avons besoin , pour combattre les Anglais, de toutes nos forces disponibles.
Lors du débarquement des Turcs à Aboukir, Bonaparte ne laissa à Belbéis et à Saléhiëh que cjnt hommes , fort peu de troupes à Damiette , et une très faune garnison au Caire : il réunit tout pour marcher à Aboukir. La position est semblable , nous devons faire de semblables dispositions : c'est particulièrement dans cette armée qu'il faut mettre en usage la grande maxime de guerre , de suppléer au nombre par la rapidité des marches.
Je pense qu'il convient de faire marcher ma division, avec toutes les forces disponibles , vers Alexandrie. La garnison de Saléhiëh est plus que suffisante; je renforcerais un peu celle de Belbéis : des dromadaires éclaireraient le désert , et je lais- serais les instructions nécessaires aux commandans de ces places.
J'ai combattu plusieurs fois les Anglais, et je désire, ainsi que les troupes que je commande , concourir à les battre encore en Ègypte. Dans plusieurs de mes lettres précédentes , je *ous ai parlé de cette expédition : elle est importante , et nous ne devons rien négliger pour la faire échouer d'une manière glorieuse pour l'armée d'Orient, et digne des exemples que nous ont donnés les autres armées.
Si vous attendez de nouveaux renseiguemens sur ce débar-
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rimpossibilité de lui faire adopter de meilleures dispositions, il espéra que son départ dissiperait la jalousie et les craintes qu'il inspirait, et crut qu'ensuite les autres généraux pourraient faire avec plus de succès les mêmes observations; mais le général Menou fut sourd à toutes les représentations ; et ne recevant ni le lendemain, ni les jours suivans, aucun avis du débarquement, il se persuada d'autant mieux qu'il avait fait d'excellentes dispositions.
Sans doute, puisqu'il s'opiniâtrait à rester au Caire et à diviser l'armée, le seul moyen de sauver l'Egypte, eût été de choisir un autre chef; les circonstances et l'éloignement du gouvernement, auraient peut-être autorisé un tel parti; mais c'était
quement, avant de vous déterminer à faire partir toutes les troupes pour Alexandrie, je vous demande de faire rester ma division ici ou à Birket-El-Hadji; je trouve cela plus conforme à mon plan de défense de la frontière 1 de Syrie , et ces troupes seraient beaucoup plus disponibles pour les porter sur Alexandrie aussitôt que vous le jugerez convenable.
Cette lettre et les observations qu'elle contient sont dictée» par le sentiment profond de l'intérêt de l'armée. Nous devons tous nous réunir dans ce moment pour la faire sortir victorieuse de la position où elle se trouve, menacée sur deux points opposés par deux armées différentes , mais dont Tune est bien plus dangereuse que l'autre.
Réponse du générai Menou.
Vous recevrez de mes nouvelles à Belbéis , citoyen Général ; je ue vous laisserai rien ignorer, et tout sera prévu j vous devez veiller à la frontière de Syrie , partez promptement.
Je vous salue, Signé Abd. J. Mehou.
BU GÉNÉRAL RKYNIER. ao5
un exemple dangereux pour la discipline, que de grands succès auraient pu seuls justifier, et rien n'était préparé pour les obtenir : on ne pouvait prévoir que les Anglais seraient sept jours sans débarquer; d'ailleurs on aurait pu dire, après la victoire, que le général Menou l'aurait également remportée.