DE LA GUERRE
Citoyen Ministre, depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, la position de l'armée du grand- visir n'a point changé ; il est toujours de sa personne à Jaffa ; de temps à autre , il fait faire quelque mouvement à une petite portion de troupes. Un détachement de cavalerie marneloucke et tartare est dernièrement venu jusqu'à Catiëh ,
à environ quinze lieues de nos avant-postes , qui sont à Salêhiêh. Il paraît que ce petit corps n'avait pour but que de faire quelque contrebande avec le canton de l'Égyptequi avoisine le lac Menzalëh. J'ai fait partir surle-champ le régiment des dromadaires, qui s'est porté rapidement à peu de distance d'El-A'rych , où il a enlevé à peu près deux cents chevaux ou dromadaires à une tribu arabe amie des Osmanlis; mais il n'a point vu de troupes de l'armée ottomane. Pour ajouter encore de la force à cet excellent régiment de dromadaires , je viens de lui faire donner deux pièces de canon de trois ; chacune est attelée de quatre dromadaires, et douze autres portent leurs munitions et leur eau. Je vais les employer à chercher l'armée du grand-visir, et à lui enlever tous ses moyens dé transport.
J'ai donné l'ordre de détruire le pont de Cantarah, à quatre lieues de Catiëh : il est situé sur un canal qui reste tellement bourbeux toute Tannée, que rien ne peut y passer, surtout cavalerie et artillerie. Cette mesure obligerait le grand-visir, s'il voulait nous attaquer, à faire deux marches de plus dans le désert.
Il n'existe plus aucune croisière devant les ports d'Alexandrie et de Damiette. Il paraît, d'après les rapports les plus vraisemblables , que le capi tan-pacha est toujours dans le golfe «Je Macri. Quant aux Anglais, leur marche m'est entièrement inconnue. Plusieurs bâti mens grecs entrent dans nos ports; mais ils savent peu les nouvelles, parce que comme ils viennent en contrebande, ils évitent tous les parages et îles où ils pourraient rencontrer les Turcs et les Anglais.
L'armée est dans le meilleur état, bien payée, bien nourrie, bien habillée; quelques hommes, qui devraient
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donner l'exemple, ont cherché à semer l'esprit d'insurrection parmi les troupes; mais partout ils ont trouvé une contenance fière,un attachement sans bornes à la République et au premier consul. Les officiers et chefs de corps se conduisent à merveille. La discipline est bonne. L'instruction est au point où on peut la désirer. Les généraux de division Friant et Rampon , le premier commandant à Alexandrie , le second à Damiette , sont des hommes excellens, prêts à tout sacrifier pour la chose publique, pour l'honneur de nos armes, et pour défendre la possession de l'Egypte jusqu'à la mort. Les généraux de brigade en général se conduisent ainsi qu'on doit l'attendre de braves militaires et de zélés républicains. Le général chef d'état-major Lagrange est un homme plein d'honneur, de talens, de courage et de probité.
La cavalerie est dans le meilleur état ; les chevaux sont excellens ; les hommes travaillant sans cesse à leur instruction , et manœuvrent avec beaucoup de célérité et de justesse. L'artillerie se perfectionne tous les jours. Le génie est dans la plus grande activité. Tous les forts environnant le Caire sont armés , ainsi que ceux qui bordent la côte.
Je joins ici, citoyen Ministre, une collection des ordres du jour, et de toutes les proclamations et arrêtés imprimés , ainsi que les états de plusieurs objets qui nous manquent, et que je vous supplie de nous faire parvenir.
Le général chef d etat-major vous adresse des états de situation.
Salut et respect, citoyen Ministre.
Abdallah M eu ou.
(N° 5.) Au quartier-général du Caire, le a8 novembre x8oo.
Menou, général en chef, ad premier consul de la république française, le général bonaparte.
Citoyen Consul , depuis les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire par le brick le Lodi y et la corvette FHéliopolis, l'armée du grand- visir n'a point changé de position ; seulement un détachement d'environ trois cents mameloucks et Tartares est venu en reconnaissance jusqu'à Catiëh. Il paraît qu'il n'a eu d'autre projet que de favoriser quelque contrebande qui se fait par le lac Menzalëh et par le désert de Suez. J'ai sur-le-champ fait partir le régiment des dromadaires , qui s'est porté avec rapidité jusqu'auprès d'El-A rych, passant par la vallée de Sababiar et par Bash-El-Ouady, laissant totalement à gauche Salêhiëh et le pont de Cantarah. Les dromadaires n'ont point rencontré d'Osman lis ; mais ils se sont emparés d'environ deux cents chameaux , appartenant à une tribu d'Arabes amie du grand-visir. Depuis le retour des dromadaires , j'ai appris par des espions que cette course avait inspiré une grande terreur dans le camp du grand-visir , où on a cru que toute l'armée française marchait pour l'attaquer. Je vais faire recommencer ces courses de dromadaires , afin d'enlever au grand-visir une grande partie de ses moyens de transport , et pour augmenter la force de notre excellent régiment declaireurs , je lui ai fait donner deux pièces de trois; elles sont traînées par quatre dromadaires chacune; douze autres portent les munitions : tout cela va comme le vent, et porte pour douze jours de vivres. Actuellement nos soldats trouvent de l'eau partout.
La croisière anglo-turque a totalement disparu. Je n'ai pu rien apprendre sur les Anglais; quant aux Turcs, il paraît qu'ils sont avec le capitan-pacha dans le golfe de Macri.
Les Grecs nous apportent assez souvent du vin, de l'huile, un peu de fer, du savon, et autres productions de l'Archipel.
J'ai permis l'exportation du riz par mer. Les Grecs en enlèvent, et plusieurs négocians français font des spéculationspour en emporter en France. Les citoyens Thé venin, Thorin, Juard, Delmas, etc. , sont de ce nombre. Leurs cargaisons sont composées de riz, café, sucre, encens, sel ammoniac, coton, indigo, etc. Je désire infiniment qu'ils arrivent à bien , et qu'on voie en France des productions de l'Egypte. Les douanes sont diminuées; aucune vexation ne se commet , et le commerce jouit de la plus grande liberté et protection. J'ai cru , citoyen Consul, remplir en cela vos intentions.
Des bâtimens chargés de café arrivent à Suez. Les Arabes sont étonnés, et extrêmement satisfaits de la sûreté qu'ils trouvent pour leur commerce. Je joins ïci copie certifiée d'une lettre que j'ai écrite au chérif de la Mecque.
J'ai donné ordre de détruire le pont de Cantarah; vous savez , citoyen Consul , qu'il est placé à quatre lieues de Salêhiëh , sur un canal qui est assez bourbeux toute l'année pour empêcher la cavalerie et l'artillerie de le traverser. Cette mesure forcerait le grand-visir, s'il voulait nous attaquer, à faire deux marches de plus dans le désert.
Les travaux de l'artillerie et du génie se continuent avec beaucoup d'aetivité ; toute la côte est armée depuis
DU GÉNÉRAL REYNJER. 385
Omm-Faredje , sur le lac Menzaleh jusqu'à la tour duMara* bou à l'ouest d'Alexandrie. Les forts qui entourent le Caire sont également armés.
Aboukir est en état de défense. On va construire une bonne tour pour protéger le passage du lac Maadiëb. Une autre est commencée à Elouah sur le canal d'Alexandrie; elle défendra tout ce canton contre les Arabes, et sera un excellent point de ralliement pour se porter soit sur Alexandrie, soit sur Rosette.
Je vais faire ouvrir un canal de Rosette au lac Bourlos. Il n'aura que cinq quarts de lieue de long. Je fais nettoyer et approfondir toute la partie du canal d'Alexandrie , depuis le point le plus ouvert du lac Maadiëb jusqu'à cette ville, sur la longueur de deux lieues environ. J'ai fait déboucher cette année un canal qui part du Nil près d'Ecreuth , à sept lieues au-dessus de Rosette. Il va se jeter dans le lac d'Edko, et ensuite dans celui de Maadiëh , de sorte qu'on pourra naviguer presque en tout temps depuis le Caire jusqu'à Alexandrie. Le lac Maadiëh fournira des eaux au canal qui avoisine cette ville. D'un autre côté , on pourra remonter de Damiette jusqu'à Semenbout, descendre de là dans le lac Bourlos par le canal de Tabariëb , navigable toute l'année , d'où on arrivera à Rosette par le canal que je vais faire ouvrir.
Je suis très content des habitans $ ils prennent de jour en jour plus de confiance en nous ; ceux des campagnes sentent tout l'avantage de n'être plus opprimés par les grands ; ils commencent à respirer et à jouir tranquillement du fruit de leur travail. Les Cophtes , à l'exception de Malhem-Jacoub , ne nous voient pas d'aussi bon œil. Ils sentent que l'autorité leur échappe. Ce sont les plus grands fripons de l'univers ; mais , citoyen Consul , Mal-
hem-Jacoub se conduit à merveille. J'avais demandé une récompense pour lui : il est actuellement colonel de la légion cophte, a pris l'uniforme français. Bamelemi est devenu le plus mauvais sujet de l'Egypte.
J'ai établi une commission de comptabilité qui revise tous les comptes depuis que nous sommes en Egypte. Quelques individus ne sont pas contens de cette mesure ; mais il faut que le règne des fripons finisse, et que celui des lois , de l'honneur et de la probité reprenne son empire : c'est une tâche pénible, citoyen Consul, que de réprimer les abus et l'immoralité; mais rien ne m'arrête quand il s'agit de servir mon pays et la république, et de suivre vos exemples.
L'armée est dans le meilleur état, bien soldée, bien nourrie , bien habillée ; elle est entièrement dévouée à la république et à son premier consul. Ceux qui ont voulu troubler l'ordre ont trouvé partout la contenance la plus fière de la part de» officiers et soldats, et rattachement le plus prononcé pour leurs devoirs. C'est une justice que je leur dois , et que je ne cesserai de leur rendre. Je m'occupe sans cesse à concilier les intérêts de la république avec ceux de l'armée et des habitans. Je n aurai plus rien à désirer si je puis réussir.
L'administration des finances est dans le meilleur ordre* Je ne puis trop me louer du citoyen Estève, pour lequel je vous demande instamment la confirmation de la place de directeur-général et comptable des revenus publics de l'Égypte. J ai aussi beaucoup de bien à dire de ses préposés. Un mot de votre part les encouragerait infiniment; une seule marque tl'intérêt de Bonaparte électrise les hommes et décuple leurs facultés.
Salut et respect. Abdallah M*noo.
DU GÉISÉRAL RETNIER
(N* 6.) Alexandrie, le 7 prairial an ix (»7 mai 1800).
Le général en chep de l'armée d'Orient au général en
chef Bonaparte.
Citoyen premier Consul ,
Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire par la voliche XEcrevisse^ par le chebeck le Good-Union, et par le brick le Lodi, les ennemis n'ont rien tenté contre Alexandrie; mais le 29 du mois dernier, ils vinrent attaquer nos troupes à Rahmanièh, où, après différentes entreprises dans lesquelles ils échouèrent , ils vinrent sérieusement, après le soleil couché, tenter d'emporter un retranchement par notre droite. Les Osmanlis et plusieurs Anglais se jetèrent avec audace dans ce retranchement, en faisant des cris et des hurlemens épouvantables. Les i* , i3 e et 83* demi-brigades les laissèrent approcher ; puis se jetant sur cette colonne sans tirer un coup de fusil, elles l'ont détruite entièrement et en ont fait un carnage horrible. Les ennemis ont perdu quinze cents hommes ; nous n'avons eu que dix hommes tués et trente blessés ; mais la flottille ennemie, supérieure en nombre à la nôtre, avait déjà débordé Rahmanièh ; de sorte que le général Lagrange > qui commandait cette portion de l'armée, a cru prudent d'abandonner Rahmanièh, dont deux jours auparavant il avait fait évacuer tous les magasins, qui avaient remonté le Nil. De Rahmanièh , il s'est porté rapidement au Caire, où il s'est joint aux troupes qui y étaient stationnées ; il a été attaquer l'armée turque près .de Beibéis et l'a battue à plate- couture ; actuellement il redescend sur les Anglais. Nous nous combinerons ; nous les attaquerons, et j'espère que nous vous en rendrons
bon compte. Si la fortune ne nous seconde pas, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir.
l'ai actuellement sur le lac Maréotis seize chaloupes ou djermes; six portant des pièces de deux. Tout cela a été transporté à force de bras. Les retranchemens les plus formidables couvrent Alexandrie. Je viens en dernier lieu de les réunir au canal, par un fossé de dix-huit pieds de largeur et dix de profondeur, sur un développement de cent cinquante toises j cinquante pièces de canon défendent ce retranchement. La nouvelle enceinte de la ville est achevée. La hauteur de Cléopâtre est fortifiée. Une autre éminence en avant de la porte de Rosette, est occupée par une forte redoute. Les hauteurs de Pompée sont couvertes de retranchemens. On travaille à force au Marabou. Je vous répète, citoyen Consul, que nous périrons s'il le faut pour sauver la colonie ; mais les secours conduits par Gantheaume ou par d'autres, que sont-ils devenus? Il est vrai que deux petits bâtimens que nous avons pris, l'un anglais, l'autre turc, ont déposé qu'une armée navale française et espagnole est dans la Méditerranée. Quand arrivera-t-elle ?
J'ai envoyé en Europe, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le mander , citoyen Consul , les généraux Reynier , Damas, l'inspecteur aux revues Daure, l'adjudant commandant Boyer et quelques autres. Ils n'étaient amis ni de la république, ni de son gouvernement, ni de la colonie. Peut-être aurais-je mieux fait de prendre cette mesure il y a plusieurs mois; mais j'ai cru que la modération ramènerait ces hommes aux principes de l'honneur et de la raison : je m'étais trompé.
La majeure partie des membres de l'Institut et de la Commission des Arts m'ont aussi demandé à partir. J'ai cru
DU GÉNÉRAL REYJNIKR. 58g
devoir céder à leurs instances réitérées. Ils auraient mieux fait d'attendre d'autres circonstances. J'ai retenu ici tous les monumens des arts, parce que, dans la persuasion que vous sauverez la colonie, je les ai crus plus en sûreté, et que ces objets sont un dépôt sacré.
Du secours, du secours, mon général ; mais la république et les consuls peuvent compter sur le dévbûment sans bornes de l'armée d'Orient.
Salut et respect.
Abdallah Menou.
. (N° 7.) Au quartier-général du Caire, le 7 frimaire an xx.
(38 novembre 1 800).
Menou, génbbal en chef, au citoyen Thibaudeau ,