‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 1 sur 58 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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PLO>-NOLRlUT ET C-. I3IPRIMEURS -ÉDITEURS

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Dans le voliimiiieiix recueil documentaire publié, voici quaiante ans, par Feuillet de Couches, sous ce titre : Louis XVI, Marie-./ iitoinctlc cl Madame Elisabeth^ fut révélée l'existence des Mémoires du comte Valentin Esterhazy de Galantha et de Frakno, Tun des plus brillants seigneurs de la cour de France durant les années qui précédèrent la Révolution. Feuillet de Couches avait eu communication dune copie de ces Mémoires écrits de 1798 à 1800. Il en cita dans son livre divers fragments, et c'est, jusqu'à ce jour, tout ce que nous en connaissions. Mais, à une date récente, j'ai dû à d'heureuses circonstances la communication du manuscrit original dont Feuillet de Couches n'avait eu qu'une copie. J'ai donc pu le lire en son entier ri tnr rendre compte du vif int(''rêt qu il présente.

Il MliMOIHES DU C" VALENTIN ESTEUIIAZY

Ce n'est pas que les récits qu'il contient nous puissent apprendre aujourd'hui beaucoup de nouveau sur les débuts de la Révolution ni sur les émi- (jrés de Coblentz dont, en 1791 et 1792, le comte Valentin fut le représentant à la cour de Russie. Les quelques parties que Feuillet de Couches en a pubUées, le long retard qu'on a mis à publier les autres et enfin uk^s récentes découvertes documentaires, utilisées dans mes travaux sur l'Emigration, ont, en ce qui touche cette époque, sensiblement altéré le caractère révélateur de ces mémoires, ^lais outre qu'il est toujours intéressant de tenir d'un témoin du passé la narration de ce qu'il a vu, il y a, dans ces pages d'outre-tombe, des souvenirs antérieurs à la Révolution, — sans parler de ceux qui s'y rattachent et que Feuillet de Conches n a pas donnés, — qui en rendent la lecture trop attachante pour qu il v eût lieu de les vouer à l'oubli.

Ce que le comte Valentin nous livre de sa jeunesse, de son entrée dans la vie, de ses fredaines d'adolescent, de la cour du roi Stanislas et de celle de Versailles, de la société de Vienne et des épisodes de la guerre de Sept ans constitue de véritables tableaux de mœurs , propres à relever encore aujourd'hui l'attrait de ses souvenirs et à en foiiuer pour l'histoii'e de la seconde moitié dn

INTHOKUCTION III

(lix-lluitit'ine siècle iiii contin{jent précieux. C'est ce qui nous a décide' à les publier.

Entre autres avantages que présentera cette publication, elle auia celui de dégager la mémoire de leur auteur de certains laits (jui lui ont ('té attribués à tort par Feuillet de Concbes. Dans les comnien- I aires dont il a accompagné les fragments des Souvenirs qui lui avaient été communiqués, Feuillet de Conches a confondu le comte Valentin, né en France et officier au service de la France, avec un de ses cousins du même nom, né en Autriclie et au service de 1 Autriclie. Ce cousin, à qui sa souveraine Marie-Thérèse avait accordé la permission de venir en cong»' à Paris et qui fut présenté à la cour de France en 177:2, y eut d assez scandaleuses aventures, qu'aggravèrent le long retard qu'il mit à rentrer à son régiment, en dépit des ordres qu'il avait reçus. On fit grand bruit, en 177)}, de son duel avec le prince de Nassau, à propos d'une femme dont ils se disputaient les faveurs. '^1. d'Esterhazy s est bien mal comporté de toute façon, ('crivait à ce propos l'Impératrice à sa fille Marie-Antoinette; je ne veux pas dire pour s'être battu contre les ordres divins et de son souverain, mais la cause en est encore plus horrible : lui, marié, entretenir la femme d nu autre, dépenser à ce sujet cent mille florins! » Cette aven-

IV MÉMOIRES DU C"^ VALENTlîJ ESTER H AZ Y

turc, Feuillet de Couches la met à la charge du comte Valeutin qui, à cette époque, n'était pas marié — il ne se maria quVn 1 784, — et dont la vie, bien (|ne dissipée avant son mariage, ainsi que d'ailleurs il le raconte lui-même, ne présente rien de pareil. fia confusion commise par P'euillet de Conches a été rectifiée d'abord par lui-même dans une longue juéface écrite au dernier moment et placée en tête de sou (juatrième volume, et ensuite par un écrivain auquel on doit d'attachantes résurrections historiques, M. le comte Fleury, dans un livre charmant : Fantômes et silhouettes. Mais, M. le comte Fleury a commis une autre erreur. Il paraît croire en effet (jue le comte Esterhazy le duelliste était au service (le hi France et qu'il fut contraint, en 1774, d'abandonner son régiment dont le comte Valentin eut ensuite le commandement : « Un autre Esterhazy, ajoiite-t-il, avait levé, en 17G4, à Phalsbourg, un régiment avec trois escadrons pris dans les hussards de Bercheuy, de Chamborant et de Nassau. » Or, cet « autre Esterhazy » était notre comte Valentin luimême, qu'on dédommagea, en l'autorisant à lever lin régiment de son nom, d'avoir été privé de celui (jii avait formé et commandé son père en 1735. (lonstatons enfin que celui-ci, colonel du premier régiment Ilussards-Esterhazy, passé après sa mort

INTI'.ODIICTION V

aux mains du comte Turpiii, n était pas Auloiiie Tinsui(jé hongrois, mais son Hls unique Valentin- Josepli, père de l'auteur de ces Mémoiies.

En résumé, il y a eu en riance, à vin^jt ans de distance, deux régiments Hussards-Esterliazy, créés l'un par le père, l'autre par le fils, et par conséquent deux colonels Esterhazy. Quant au comte Esterliazy qui se battit avec le prince de Nassau, il était bien colonel, mais en Autriche, et il ne résida en France qu'accidentellement. Il est d'ailleurs remarquable que son nom n'est pas même prononcé dans les Mémoires de son cousin, ce qui porte à penser que celui-ci, considérant qu'il n'aurait pu parler de lui sans blâmer sa conduite, a préféré n'y faire aucune^ allusion. On verra que ce n'est pas la seule lacune qu il y ait lieu de regretter dans ses récits.

Ce (ju'il raconte de sa famille, de sa naissance, de son éducation première, des milieux dans lesquels il a grandi nous dispense d'entrer ici dans des détails biographiques qui atténueraient l'intérêt de ceux (|u il nous donne lui-même. Il appartenait à cette noblesse hongroise qui, du seizième siècle au dix-huitième siècle, a tant fait parler d'elle et qui nous apparaît toujours belliqueuse, toujours insurgée contre l'Autriehe, toujours en armes, à travers un déchaînement de chevauchées épiques, où sont con-

vi :mémoiues du C"^ valentin esterhazy

fondus Autrichiens et Hongrois, Turcs et Polonais, tantôt alliés, tantôt ennemis.

ïvOisque Valentin Esterhazy nous apprend que son grand-père Antoine « prit le parti des mécontents » , il nous rappelle les tiagiques insurrections de la Hongrie et leur illiistie chef, ce François Rakoczy, lils et petit-fils des princes de Transylvanie, qui eût pu, s il l'eût voulu, se faire proclamer roi de Hongrie. Tout est suggestif dans l'existence de ce grand patriote, révolté à l'exemple de ses aïeux contre le joug étranger; suspect encore enfant au gouvernement impérial, qui le tient éloigné de sa mère; se mariant, au cours d'un voyage en Allemagne, avec une princesse de Hesse-Rheinfeld; emprisonné à son retour en Hongrie dans la forteresse de Neustadt; s'en évadant déguisé en dragon; élu prince de Transylvanie en 1704, et avec l'appui de la France, de la Turquie et de l'Espagne, tenant, jusqu'en 1711, l'Autriche en échec en une suite de guerres qui servent les desseins de Louis XIV.

En 1711, acculé à la paix, Rakoczy passe en Pologne et de là en France où Saint-Simon nous le montre, de 1713 à 1717, pensionné par le grand roi, faisant noi)lc figure à la cour, puis menant dans la retraite une vie de cénobite jusqu'au jour où le Turc vient le chercher pour le lancer de nouveau sur

I NTIlourc.TloN vu

I Aiilriclic. Mais, lorsqii il arrive à Coiistaiitinople, I Aiitriclic est victoiieiisc de ses ennemis; le concours (jMc la Turquie attendait de Hakoczy n'a plus d'objet. Il accepte alors Tasile qu'elle lui offre à Iiodosto, sur la mer Noire, où il finira ses jours comme un saint.

Ses deu.v principaux lieutenants, le comte de IJer- (henv et le comte Antoine Esterhazv l'v avaient suivi. Ils V moururent l'un et lautre, eliacun d'eux laissant un fils. Celui île Bercheny alla prendre du service en France. Quand il eut obtenu de former, avec les émigrés hongrois compagnons de ses luttes, un régiment de hussards, il y donna une compagnie à Valentin-.Toseph, fils unique d'Antoine Esterhazy et père de notre Valentin que plus tard il adopta. C'est ainsi qu'une branche de la maison Esterhazy se fixa en France et y demeura jus(|u à la Révolution. A cette époque, elle en sortit. L auteur des Mémoires dit quelque part qu après toutes les horreurs commises par les terroristes, il ne rentrera jamais dans le pays qu'il avait longtemps considéré comme le sien. Il a tenu parole; sa famille a suivi son exemple, et c'est dans la patrie de ses ancêtres qn elle s'est perpétuée.

lùitré jeune au service par la protection du comte de Bercheny, devenu maréchal de France, Valentin

Estcrliazy prend part à la (guerre de Sept ans. Ce (jii il (Ml dit n'ajoute rien à ce que nous en savons. En revanche, nous y pouvons voir, {rrâce à lui, non seulement ce «piest alors la vie d\iu jeune officier, mais aussi ce qu'est la guerre à cette époque. Les batailles rangées y sont rares; on s'y dépense en escarmouches, en < fourrages », en sièges. Nulle part, on n'y voit comme de nos jours de grandes masses d'hommes aux prises. Tout y garde une physionomie courtoise, galante, chevaleresque. Les armées — armées de métier — sont faites en partie de soldats étrangers. Tel officier, comme Wurmser, qui était hier au service de la France, sera demain au service de l'Autriche; tel autre, comme Luckner, défendra demain le premier de ces pays qu'il combattait hier. L'idée de patrie n'existe pas. Français on se bat pour le roi; étranger, on se bat pour celui qui paye. Le drapeau, emblème ou trophée, symbolise tantôt la victoire, tantôt la défaite, mais non les sentiments patriotiques qu'il représente pouinous aujourd'hui.

Du reste, les souvenirs militaires du comte Este rhazy revêtent un caractère purement personnel, il n'y faut pas chercher d informations historiques ou techniques. Il en avait recueilli, nous dit-il, un grand nombre; il les appelle le Journal de ses cam -

i?>Tr,oi)i:cTiON

pagnes; mais il les a égarées. Il ne les avait plus (jiiautl il éciivit ses Mémoires. .Ses récits sont uniquement le résumé de ce qui lui est arrivé, non un vaste tableau d'ensemble, mais une suite de tableautins où, toujours, il figure et où il pique, çà et là, à peine ébauchée, la silhouette de ses camarades ou de ses chefs, dont plusieurs, le maréchal et le comte de Broglie notamment, sont devenus ses amis.

Sur sa jeunesse, sur les premières sensations de son esprit qui s'éveille, sur ses rapports de société, voire sur les amours qui embellirent et troublèrent son existence jusqu au jour où un mariage de cœur l'eut à jamais fixé auprès de la noble femmC;, de vingt-cinq ans plus jeune que lui qu'il épousa eu 1784, il est plus abondant. Mais comme on regrette qu'il ne le soit pas davantage, qu'il affecte trop souvent une discrétion excessive, une réserve assurément calculée! Lorsque, par exemple, au moment où se prépare le mariage du dauphin qui sera plus tard Louis XVI, Choiseul le charge d'aller porter a Vienne, à l'archiduchesse Marie-Antoinette, le portrait de son fiancé, on ne peut que s étonner qu il nous en fasse part en quelques lignes et qu'il dédaigne de nous donner le portrait de la future reine de France, (jui lui prodiguera ultérieurement de si nombreux témoignages d'amitié.

x MK.MOIl! i:S DU C"= VALENTIN ESTEIIHAZY

A tout instant, il nous louniit roccasion d'éprouver cet étonnement et ce regret. En avril 1779, la iein(^ est atteinte de la rougeole; le roi, obligé de se séparer d'elle, autorise quatre gentilshommes — le duc de Guines, le duc de Coigny, le baron de Ijésenval et le comte l^sterhazy — à s'enfermer avec la chère malade pour la distraire. Ils passeraient même la nuit à son chevet si le comte de Merey-Argenteau, ambassadeur de Marie-Thérèse, n'intervenait pour exiger, au nom des convenances, qu'ils se retirent à onze heures du soir. Cette singulière fantaisie fournit nn élément à la malignité publique, défraye la chronique des cours, attire à la jeune reine les remontrances de sa mère. On insinue que si le roi est malade, il faudra désigner quatr<? dames pour veiller siu- lui. L'anecdote est piquante, et nous serions bien aise de savoir, par l'un des acteurs, ce qui s'est dit dans la chambre royale. Esterhazy y fait à peine allusion, comme s'il lui répugnait de le divulguer, alors que vieiUi, assagi, comprenant ([ne ce sont là légèretés inexcusables, il n'en pourrait parlei- sans marquer quelque repentir et s'infliger quelque blâme.

Une autre lacune à signaler est relative au comte de Fersen. Sur le degré d'intimité du noble suédois avec la reine de France, sur le caractère précis de

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