‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 21 sur 58 · C. IIAIMTUE OlATIi IKMK · texte numérisé non relu

C. IIAIMTUE OlATIi IKMK

qu il alhiit partir pour Luxcmboiirfï^ où était la cour, et qu'il allait deinander à l'impératrice de permettre (pi il uic uieuàt porter à ses pieds mes remerciements. Il revint le soir, et m'apprit (pie le jour de uiou audience était Hxé au dimanche suivant. J'en reçus la nouvelle sans ravissement. Mais le sort en était jeté, je 1 annonçai à 1 ambassadeur. Il m'en témoi^jna du regret, mais ne me désapprouva plus.

Le dimanche arrivé, je fus à Luxembourg^ avec mon oncle, mais nous ne [)ùmcs voir 1 impératrice. Ln courrier avait apporté pendant la nuit une fâcheuse nouvelle de l'échec que le maréchal de Serbelloni avait eu en Saxe (1). Sa Majesté s'était renfermée j)our mettre son chag^rin au pied du crucifix et ne voidait voir personne. Mon oncle fut plus contrarié que moi de cet événement, dont je courus rendre compte à M. du Chàtelet. Il savait la nouvelle, et je le trouvai occupé à m'écrire un billet par lequel il me mandait que la retraite du maréchal de Serbelloni mettait la Légion royale, à laquelle j étais attaché et qui avait ses quartiers à Gotha, entièrement à découvert; que ma démission n'étant pas acceptée, il pouvait être désagréable pour moi que ce corps eût une affaire où je ne me trouverais pas; qu'en conséquence, non seulement, il me conseillait, mais même il exi-

(1) Avant attaqué les Prussiens après leur avoir lonjjteuips résisté, il dut battre en retraite devant eux, ce qui ne lui fut pas pardonné et entraîna sa destitution.

geait, en sa qualité d'ambassadeur de France, que je me rendisse sur-le-champ au corps dont j'étais commandant en second sous M. de Vallière, brigadier. Il m'autorisa à faire usage de sa lettre vis-à-vis de mes parents, en me faisant remarquer qu'après la campagne je serais toujours à temps de quitter le service de France si je ne changeais pas d'avis.

Je portai cette lettre à mon oncle. Il approuva mon départ, que je fixai au surlendemain. Je partis comblé de présents de mes parents. Jamais je n'avais eu autant d'argent. Je passai par Prague, ou je restai vingt-quatre heures, recevant toutes sortes de politesse des personnes à qui j'avais été recommandé. Enfin j'arrivai à Gotha. J y trouvai la Légion royale parfaitement tranquille. Je fus reçu comme colonel en second, et peu après nous eûmes ordre de nous rendre en avant de Minden, du côté d'Oslar. Pendant la marche, je demandai la permission d aller remettre des lettres que j'avais pour le comte de Stainville, frère du duc de Choiseul qui venait de passer du service d'Autriche à celui de France comme lieutenant général, sous les ordres des maréchaux d'Estrées et de Soubise, à Cassel.

Je fus reçu parfaitement des uns et des autres. Le séjour que j avais fait à Vienne, la manière dont j'avais été traité par la cour, les ministres et les personnes les plus considérables du pays m'avaient donné une sorte d'aisance que je n'avais pas eue

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avant. Questionné beaucouj) par les maréchaux, je leur lénioij'jnai le désir, s'il y avait une affaire heureuse, d'être choisi pour en porter la nouvelle à Vienne. Cette commission, a.'|réable pour tout autre, l'eût été infiniment plus pour moi. D'ailleurs une liaison que j'avais formée à Vienne avec une demoiselle fort jolie me faisait désirer un prétexte pour y aller.

Le maréclial de Soubise me le promit positivement, et le maréchal d'Estrées me parut disposé à ne pas s'y opposer, mais ajouta, avec son air ricaneur, en montrant SCS longues dents, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre.

Je joi^^nis la légion à Moringen et ne pensai qu'à prendre mes paquets pour Vienne. A Gotha, je m'étais fait un bel équipage, quoicpie à la hàtc. J'avais acheté des chevaux et des voitures; les tailleurs du c()r{)s étaient occupés de faire les habits des gens que j'avais ramassés un peu partout; j'avais pris un bon cuisinier, et, à force d'argent, je m'étais monté une maison qui éclipsait celle du chef du régiment.

Nous apprîmes que les maréchaux étaient sortis de Cassel et s'étaient portés vers la Diemel, la gauche à Wilhelmstadt et la droite à la forêt de Sababerg. Le prince Ferdinand occupait les hauteurs de Warbourg, sur la rive droite de la Diemel, et tenait cette môme j)osition que le maréchal de Broglie avait regardée comme inattaquable en 17G0. Depuis, l'échec qu'avait

reçu le comte de May avait fait manquer le reste de la campag^ne. Je ne sais si les maréchaux avaient quand même le projet d'attaquer l'ennemi. Mais le prince Ferdinand ne leur en donna pas le temps.

Dès qu'ils furent campés à Guismer, il passa luimême la Diemel, s'empara de la forêt de Sababerg:, qui était faiblement gardée, et tourna la droite de notre armée, couverte par la forêt, pendant qu il attaquait la gauche où était le comte de Stainville, avec les g^renadiers de France, dont plusieurs compag^nies furent faites prisonnières. Les deux ailes de 1 armée étaient battues; le centre fut obligé de se replier, et on se retira comme on put dans le camp retranché de Gassel. Mais comme il était trop peu étendu pour contenir toute l'armée, une partie passa la Fulda et campa en avant de la place. Nous entendions la canonnade sans pouvoir juger de l'issue. Durant la nuit nous reçûmes ordre de M. de Glosen, qui commandait la division dont nous faisions partie, de nous réunir à lui pour opérer notre retraite sur Gassel. Le comte de Lusace resta avec ses Saxons dans l'angle que font la Fulda et la Werra pour former le Weser, et nous traversâmes la place pour nous établir dans un villag^e en potence derrière la gauche du camp retranché, faisant face à la cascade que nous tenions par des postes.

Nous restâmes quelques jours dans cette position. Mais le prince Ferdinand marcha par sa droite et dépassa notre gauche. Pour couvrir sa marche, il fit

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attaquer les postes de la cascade qu'il emporta, y [)laça un camp et de l'artillerie qui rendit notre position insoutenable. M. de Stainvillc, avec unfjros corps, marcha par sa .«jauclic et lon;;ea la b'ulda. Il y eut plusieurs ])etits combats, un entre autres où M. de Ilochambeau, alors brij^adier (l), repoussa les ennemis qui étaient venus l'attaquer et auraient coupé la retraite de l'armée, s'ils 1 avaient forcée. Le danger détermina les maréchaux à abandonner Gassel à ses propres forces, et à se retirer derrière la Lahu, où ils espéraient que le corps du prince de Condé, qui venait du bas llliin, pourrait les joindre. Mais les marches du prince Ferdinand déjouèrent ce projet. Les maréchaux durent suivre la rive droite de la Fulda, en se couvrant de la Nidda poui- ^'jag-ner le Mein.

Le prince de Gondé arriva jusque sur la Lahn. Mais la jonction était impossible. Il fut même attaqué au moulin de Grùnin^ren; mais il tint bon, força les ennemis à abandonner leurs plans et profita de l'avantaf^e qu'il avait eu sur eux pour se retirer. La lég^ion fut envoyée pour prendre la tète de l'armée et faciliter la réunion du corps de Condé. Nous passâmes par le pays d Isembourp- et nous vimes d'une hauteur très distinctement la canonnade de Griinin.'jen, dont

(i) Le ooiiitc de lloehaiiibcau, célèlire par la part qu'il eut dans le succès de la guerre d'Amérique. Créé maréchal de France en i791, arrêté sous la Terreur, remis en liberté en thermidor, il mourut en 1801, honoré des bontés de Napoléon.

nous étions séparés par un corps des ennemis. Enfin, toujours couverts par la Nidda, nous arrivâmes à Stade, village immédiat sur cette rivière. M. le prince de Gondé avait été obligé de la repasser, et se dirigeait sur les salines de Nauheim, entre Friedberg et Butschbach. L'armée des maréchaux filait derrière nous pour prendre la position de Bergen. Nous gardions le pont de Stade avec l'infanterie, dominés par une hauteur boisée, et nous tenions une grandgarde de dragons dans la plaine de l'autre côté du pont. Elle tiraillait souvent avec les hussards ennemis, sans que de part ni d'autre on cherchât à se déposter. Un jour que nous étions à diner chez la dame du lieu, le commandant de la grand'garde fit dire qu'il voyait beaucoup de cavalerie. On envoya quatre compagnies de grenadiers renforcer la garde du pont; quatre pièces de canon furent mises en batterie au delà pour protéger la retraite. La compagnie d'arrière s'y rendit aussi pour couper le pont en cas de besoin. Je partis avec mes piquets que je mis en bataille sur une petite hauteur au delà du pont. Les ennemis étaient vis-à-vis, en nombre à peu près égal à mes piquets, et un petit fond nous séparait, dans lequel était le lit d'un ruisseau alors à sec. G est le long de ce ravin que la fusillade des tirailleurs était établie. Un des leurs l'ayant franchi avait été blessé et était tombé de notre côté. Ils voulaient l'enlever. Mais autant de fois ils avancèrent, autant de fois nous les obligeâmes à reçu-

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1er. Lo nialheureiix blessé cause de ces petits combats, qui avait la jambe cassée, était au moment d'eu être la victime, quand je vis un officier assez près du fossé.

Je lui cruii :

— Cet liomme est de notre côté; laissez-nous l'enlever, nous en aurons soin.

Il me répliqua qu il allait demander la permission au général. Un instant après, le g^énéral descendit la bauteurel vint au bord du fossé. Je reconnus Luckner avec qui j'avais déjeuné à Nortlieim, ainsi que M. de Belsunce, chez une Mme Villich, qui avait été leur maitresse à tous deux, et qui avait imag^iné de les réunir chez elle au cours d'une trêve pendant que l'un était à Gottinpcn et l'autre à Kimbecke. Nous nous reconnûmes. Il adhéra à ma proposition et finit par me dire :

— Pourquoi nous tuer du monde ici? Ce n'est pas nous qui finirons la g^uerre. J'ai ordre de ne pas laisser un Français sur la rive droite de la rivière et j'ai assez de monde pour être sur de pouvoir l'exécuter. Venez en juger vous-même sur rua parole d'honneur.

Je n'hésitai pas; je montai avec lui sur la hauteur où étaient ses postes, et je vis environ cinq cents chevaux en bataille dans le fond.

— J'attends pour chasser vos troupes de la hauteur où elles sont, ajouta-t-il, que mon infanterie et mon canon soient arrivés dans le bois. 8i vous voulez

m en croire, faites repasser vos troupes, coupez votre pont; je vous promets de vous laisser agir sans tirer un seul coup de fusil ni de canon. Si vous ne le faites pas de bonne grâce, vous voyez que j ai les moyens de vous V forcer, et il en coûtera la vie à bien des braves gens, sans qu'il y ait du mérite à moi qui suis dix fois plus fort que vous, ni sans que vous y puissiez rien gagner.

Je lui répondis que cela pouvait être vrai, mais que je ne commandais pas et que j'ignorais' les ordres que pouvait avoir M. de Vallière. Il me demanda s'il était là. Un officier qui était près de moi affirma qu'il venait de le voir là-baut. J'y galopai et lui rendis compte de ce que je venais de voir et de ce que m'avait dit Luckner. Il y vint lui même et consentit à l'arrangement.

— Ce nest pas ici, mais là-bas, dit Luckner en montrant le Johannesberg qu'on découvrait, qu il faut se battre.

Nous nous séparâmes fort cordialement, retirâmes nos postes, coupâmes le pont jusqu'aux madriers, et Luckner resta spectateur, sans tirer un coup de canon, comme il nous l'avait promis.

M. de Vallière ne crut cependant pas prudent de rester dans Stade. Il plaça M. de Baillamont, lieutenant-colonel, derrière le pont coupé; on fit un épaulement et la cavalerie bivouaqua derrière le village, où on plaça le reste de l'infanterie, mettant une compagnie entière dans une maison. Pendant la nuit,

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plusieurs g^éncraiix français passèrent pour se rendre à la (jauchc, où on supposait que les ennemis s'opposeraient à la jonction des deux armées, ce qui arriva. Le prince héréditaire montait le .)ohannesber/j (1 un coté j)en(lant ([lu' le j)riucc <Ic (londc le moulait de 1 autre. M. de Wurmser, aujourd liui [|énéial au service d Autriche, soutint le plateau avec beaucoup de coura^je (1). Il y fut blessé. Le brig^adier de Bois^elin y fit des prodij<}es de valeur. Plusieurs réfjiments de dra.»ons char^<|èrent la tète des colonnes du piiiice héréditaire, qui, blessé lui-même, fut obligé d'abandonner son entreprise, de repasser le ruisseau des salines et de se retirer. Si les maréchaux qui arrivaient avec leur armée eussent envoyé de la cavalerie pour suivre l'ennemi, sa déroute eût été complète. Mais, rivalité d'armes, défaut de concert, enfin .ce qui arrive toujours cpuind il v a plus d un chef, on laissa le corps du prince héréditaire se retirer sans autre perte que celle qu'il avait faite sur le champ de bataille.

Deux jours après, nous marchâmes en avant. Les ennemis se retirèrent derrière l'Ohm et la \Vetter, de l'autre coté de Marbourg^. Les armées des maréchaux se placèrent le Ion.'? de l'Ohm depuis Hombourgf jus-

(1) Alsacien de naissance, le comte de Wurmser servit en France avant de passer au service autrichien et combattait alors en les mêmes lieux où il devait plus tard résister victorieusement aux armées de la République française avant de succondjer en Italie sous les coups de Bonaparte.

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qu à son embouchure à la rive droite de la Lahn. Le corps de M. de 8taiu\ille fut placé derrière la basse Wetter, depuis son embouchure à la rive droite de la Lahn jusqu'à Dautphé, et nous occupâmes ce village avec la Lég^ion royale qui fat Tintermédiaire entre le corps de Stainville et l'armée de Gondé.

Nous fûmes très long^temps dans cette position. Les ennemis tenaient au milieu de l'armée française le château d'Arnembourg^, qui est sur un pain de sucre, et assez bien fortifié. Le peu de g^arnison qu'il y avait dans le château ne valait pas la peine de perdre du monde pour s en rendre maître. D'ailleurs, on travaillait à la paix, et les deux armées le savaient.

Cependant, un malentendu fit tirer quelques coups de canon dun côté de l'Ohm à 1 autre, près du moulin d'Arnembourg'. Chacune des deux armées crut que l'autre voulait passer l'Ohm ; elles s'avancèrent toutes ■deux au bord de la rivière, secanonnant, se tirant des coups de fusil sans avoir aucun objet déterminé. On perdit beaucoup de monde de part et d'autre. M. de Castries y fut blessé (1) , et le soir chaque armée rentra dans son camp, sans savoir pourquoi on s'était battu. Ce combat aussi meurtrier qu'inutile fut la dernière

(1) Le marquis de Castries, qui combattait depuis l'âge de seize ans, «tait alors maréchal de camp. Promu lieutenant général, il fut ministre de la marine en 1780 et obtint en 1783 le bâton de maréchal de France. Emigré en 1791, il mourut en 1801 à Wollfenbiittel, dans le Brunswick, après avoir dirigé les affaires diplomatiques de Louis XVIII pendant que ce prince était à Blanckenberg.

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opération de la g^ucrre, et dans ce même moulin d'ArncMiil)oiir{j fût arrêtée la suspension d'armes, qui fut ensuite annoncée à rarniée en même temps (ju'elle recevait Tordre daller prendre des quartiers d hiver en France.

La légion eut Ilenin^jen pour (jarnison, et j'obtins alors un cong^é pour aller à Vienne. Je dus laisser tout mon équipage entre les mains de valets fripons. Ils le mirent au pillage ou le vendirent, de telle sorte que je n'en tirai presque rien. Mon chasseur me vola toute mon argenterie ; les gens de la cuisine, la batterie et le linge; des chevaux que j'avais achetés quatre-vingts louis furent vendus pour cinq; d autres suffirent à peine pour payer le fourrage qu'ils avaient mangé. Mais tout cela ne me faisait pas ^rand chose. L'amour me rappelait à Vienne, et ce sentiment assez vif en moi était considérablement augmenté par un motif de reconnaissance.

En partant, j "avais reçu un portrait que je portais toujours avec les lettres de l'original dans une poche de côté de mon habit. Auprès de Friedwald, ou les ennemis avaient jeté un poste de chasseurs, quon ne put déposter qu'eu brûlant le château à boulets rouges, je reçus un coup de fusil qui brisa le portrait, mais qui, amorti par plusieurs papiers et par le cuir du portefeuille qui les renfermait, ne me fit qu une légère contusion. Devoir la vie au portrait de celle qu'on aime me parut un si grand bonheur que tout calcul

IJO MÉMOIRES nu C" VALENTIN ESTERHAZY

d intérêt céda au désir de ne pas différer d'un jour d'aller portera ses pieds toute ma reconnaissance. Je partis de Francfort au mois de novembre. La paix n'était pas encore faite entre l'empereur et le roi de Prusse. Des partisans prussiens étaient en course autour de Bamberg^. Le prince-évêque voulut me retenir, mais inutilement. Je bravai tout, et arrivai lieureusement à Vienne, où je fus parfaitement reçu <le mes parents, de la cour, et surtout de ma maîtresse. J'y passai lliiver le plus heureux du monde. Au printemps, mon oncle Nicolas me mena avec lui en Hong^rie, d'abord chez lui à Totis, ensuite à Papa chez son frère, évéqued'Erlau. Cette terre, ayant appartenu à mon grand-père, avait été confisquée au moment de sa proscription et donnée ensuite à son frère François, marié à une sœur de la maîtresse de l'empereur Joseph I". L'évêque me dit qu'il y avait à Deruze, château dépendant de Papa, un vieillard qui avait servi avec mon grand-père, qui lui était personnellement attaché, mais qui, ayant été blessé et pris à la bataille de Waag-, s'était retiré à Deruze, et qu'il lui avait été donné un asile au château, d où ses infirmités l'empêchaient de sortir. Sachant qu'il y avait à Vienne un petit-fils de son ancien chef, ce vieillard avait dit à mon oncle qu'il mourrait content s'il pouvais me voir. J'y fus; il baigna mon visage de ses larmes et me vovant vêtu à la hongroise, il me dit:

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— Ce (|ui me plait en toi, c est (jiie tu ii as rien crallemand.

Après une course de six semaines environ, nous revînmes à Vienne. J'y retrouvai une scpur de ma g^rand'mère Nigrelli qui était abbesse du couvent de Himmelspforte. J'assistai à son renouvellement de profession, et je dînai au couvent avec l'impératrice, qui assistait ordinairement à ces sortes de cérémonies.

Je ne pensais j)lus à quitter le pays de France. Je préférais le séjour de Vienne au monde entier; mais je sentais que je pourrais y passer beaucoup plus de temps en servant en France, que si j'étais au service de l'empereur. Et puis l'idée d'être à Paris quand je voudrais me flattait d'autant j)lus que j étais entouré de g^ens qui regardaient le bonheur d'y aller comme le jilus prand de tous.

Mes désirs se bornaient à ce que ma |)osition n'éprouvât aucun changement, lorsqu'au mois de juillet, des nouvelles de Paris annoncèrent une grande promotion. M. de Vallière fut fait maréchal de camp, et la Légion royale donnée à M. de Nicolaï, colonel de dragons, mon cadet, sous les ordres duquel je me trouvais. Ainsi, on me laissait comme colonel en second. Je croyais n'avoir plus d'ambition. La paix générale conclue, je n'avais plus pensé au militaire, ni à mon rang. Plusieurs de mes cadets avaient obtenu la croix de Saint-Louis. Il eut fallu aller à Paris j)our la solliciter comme grâce, n avant [)as 1 ancienneté

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voulue, mais y ayant plus de droits que plusieurs de ceux à qui on la donnait. Quelque désir que j'eusse de me la voir accorder, j'avais cédé au plaisir de restera Vienne et je ne le regrettais pas. Mais le passedroit que j'éprouvais me fut vivement sensible.

Je m'étais attaché à la Légion royale; j'y étais aimé. La grande dépense que j'y avais faite pendant la campagne de 1762 m'y avait donné de la considération. Officiers et dragons, persuadés que je ne pouvais que succéder à M. de Vallière, qui ayant eu la même place que moi avait remplacé M. de Malfort, semblaient attendre le moment de la promotion avec impatience. Sur la nouvelle qu'elle était faite et qu'elle allait paraître, j'avais déjà reçu mille compliments, et non seulement, j'étais déçu de cette espérance, mais encore je me voyais préférer un cadet sur qui j'avais l'avantage de la naissance, qui n'avait servi ni aussi longtemps ni aussi bien que moi. J'allai trouver l'ambassadeur, et lui reprochai d'être cause que j'étais resté à un service où j'éprouvais un tel désagrément; je lui annonçai que j'allais le quitter et passer au service d'Autriche, avec le regret de n'avoir pas pris plus tôt ce parti.

Il m'écouta avec beaucoup de flegme, prit part à ma peine et finit par me prouver que mon plan était détestable. Quitter par humeur, c'était sortir par une mauvaise porte d'un service où, dans le fond, j'avais été bien traité, puisque j'y avais été fait colonel avant

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vin(|t et un ans, c csl-à-dire avant à peine l'àg^e prescrit par lordonnance pour 1 être. M. de iNlcolaï était à la vérité moins ancien au service; mais il était plus vieux que moi. Nous étions colonels du même jour, et le ranj; que jusque-là j'avais sur lui était l'effet d'une ancienneté imaginaire.

L ambassadeur ajouta ([ue j'obtiendrais sans doute en Autriclie ce qui m avait été offert Tannée précédente, mais que ce serait vu sous un jour tout différent. Alors, mes parents le désiraient, c'était à eux que l'impératrice eût accordé cette grâce. Aujourd litii. c était moi qui le demandais, et cela parce (ju on m avait fait non un j)asse-droit, puisque je conservais mon rang, mais à cause du désagrément que je subissais. Mais quel est le service où on n'en éprouve pas? Le maréchal de Villars disait que s'il avait quitté au dixième désagrément qu il avait éprouvé, il n'eut januiis été fait maréchal de France. En résumé, 1 ambassadeur me conseilla d'écrire une lettre de sensibilité, mais soumise et respectueuse, au duc de Choiseul. Il V joindrait des observations sur les sacrifices que j'avais faits ici pour rester en France, et il ne négligerait rien j)our engager le ministre à me dédommager par 1 un des mille moyens cjue donnait le service de France, d autant que par suite de la grande réduction opérée à la paix dans la Légion royale, le commandement de ce corps avait perdu beaucoup de son importance, et que si le duc

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<le Ghoiseul le voulait, il pourrait me dédommajjer. Je me rendis à ses raisons; je rédig^eai une lettre que je lui soumis. Il la corrigea et je la lui laissai pour qu'il la joig^nit à son paquet. Je reçus luie réponse polie, mais qui m'ordonnait de me rendre à Annonay en yivarais, où était la Légion royale. Elle m expliquait que des motifs particuliers avaient déterminé le roi à donner le commandement à M. de Nicolaï, mais que mon désir d'être placé ailleurs serait connu de Sa Majesté. Le ministre finissait en me mandant de lui annoncer mon arrivée à Annonav. Il n'y avait plus de moyens d'éluder, il fallait partir.

A la douleur que je ressentais d'aller servir sous mon cadet se joignait le regret de quitter Vienne. La personne qui m'y attachait partageait le chag^rin de notre séparation, et un soir, elle me proposa de me suivre. Sa naissance était illustre; elle était adorée de sa g^rand'mère qui lui destinait son bien. Elle avait fait son plan; nous devions nous marier en sortant des États de l'impératrice. De là, elle devait écrire à sa g^rand'mère, lui demander d approuver son mariage sous peine de devoir se résoudre à ne plus la voir.

De mon côté, je devais écrire à mes parents que c'était elle qui m'avait forcé à la prendre avec moi, que j'y trouvais une fortune inespérée, et que je quittais dès ce moment le service de France pour demander à entrer à celui de 1 impératrice. De très beaux diamants, que son oncle lélecteur de Cologne

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lui avait clouiu-s, nous auralciil fourni les uioyons d altciulrc la réponse. Enfin, clic avait arran/jé tout son plan; les risques n'étaieul que pour elle et les avanta.'[cs pour moi.

Ce fut précisément ce qui m cnqiéclia d'accepter, et me donna le coura,<|e de résister à ses prières et à ses larmes. J étais jeune et fort amoureux, elle était belle et pressante; mais je sentais les devoirs que m imposaient Thonneur, et les reproches que j'aurais à me faire si ses parents étaient inflexibles. Le malheur de sa vie eût été mon ouvraf^^e, comme la tache ([u une démarche de cette nature eut im[)rimée sur elle. Plus elle se compromettait, plus je crus devoir mopposer à ce projet. J'aurais sans doute risqué ma vie pour elle, maisje ne voulais pas risquer son honneur. Un sentiment de moralité qui ne ma presque jamais abandonné dans mes erreurs me donna le coura^f^e de la refuser, etje m arrachai de ses bras, le désespoir dans Fàme, pour précipiter mon départ. La certitude d avoir fait une bonne action calma les peines d un voyage dont la fin devait être aussi pénible pour l'amour-propre et l'ambition que le commencement en était douloureux à mon cœur.

Je passai par Strasbourjr, Besançon, et j arrivai à Lyon. .] appris dans cette ville qu'on n y avait pas vu M.de Nicolaï, qui devait la traverser pour se rendre à Annonay. Je désirais qu il arrivât à la lé{}ion avant moi, afin d'être dispensé de le recevoir moi-même.

La phrase de la réception où j'aurais été oblig^é de dire : « De par le Roi nous obéirons à M. de Nicolai » me paraissait un peu dure à prononcer. Je restai quinze jours à Lyon en l'attendant. J'avais trouvé dans cette ville des personnes que j'avais connues à l'armée, et j'y passai mon temps aussi ag^réablement que le permettait ma position. Mais, l'ordre que j avais reçu de rendre compte de mon arrivée au ministre me fit craindre qu'en la retardant, je ne me fisse tort auprès de lui, surtout s'il entendait qu'elle précédât celle de M. de Nicolaï. Ces motifs me déterminèrent à partir.

Je trouvai une consolation à mes peines de la manière dont je fus reçu par les officiers et les drageons de la Légion royale ; ils ne se cachèrent pas qu au plaisir de me revoir se mêlait pour eux la douleur d'avoir un autre chef. Ils annonçaient même de la haine pour celui qui allait le devenir, et cette expressmn de leurs sentiments aigrit tellement mon àme, que je pris la résolution folle et absurde de défier M. de Nicolaï et de me battre avec lui, avant d'être obligé de le recevoir. La Providence me retint heureusement au bord du précipice où j'allais me jeter. Elle me mit dans l'impossibilité de me perdre, ce que j'aurais fait inévitablement en mettant à exécution mon ridicule projet.

Le jour de la 8aint-Louis, la légion de Soubise, qui était à Tournon, donna une fête où une grande

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partie des ofHcicM's de la Lé;;ioii royale, dispersée dans des villajyes de Vivarais furent invités. Je ne pus ])as me dispenser de m y rendre; j en levins avee une forte Fièvre, et denx jours après, la rouj'jeolc se manifesta. Il y avait trois jours qu elle était déelarée quand M. de iNicolaï arriva. Il ne quitta pas le chevet de mon lit; j'éprouvai de sa part les soins d un frère, et quand je fus en état d'entendre parler d'affaires, il m'exposa d'une manière si franche les raisons (pii lui avaient valu son commandement, que ma haine se chan,'j^ea en intérêt, et qu'il me fut impossible de lui en vouloir.

Il était dépensier; il avait contracté des dettes à la tète du rég'iment de drapons que le crédit de son oncle, évêquede Verdun, ami intime du Dauphin père de Louis XVI, lui avait fait obtenir. Son père, très • avare, refusait de les payer, alléguant qu'il avait déjà donné cent mille livres pour payer le régiment. En accordant au fils un rég^iment sans finance, telquétait la Légion royale, on le tirait d'embarras. L argent donné pour prix du rég^lment de dra.'jons serait alors rendu, et pourrait être employé pour les dettes. Cette combinaison fut adoptée. Le duc de Ghoiseul qui voulait obliger le premier j^résident de la chambre des comptes, dont il avait été content pour I échange du duché d'Amboise, s y prêta, .lélais loin. j)ersonne ne prit mou parti, et je fus oublié, l'n mot d'observation 1 (Mit empêché, mais il ne fut j»as dit.

Content des explications de Nicolaï, mais toujours choqué de devoir lui rendre compte, je profitai de ma convalescence pour ne pas rester à Annonay, et allai attendre aux campag^nes voisines la réponse du duc de Choiseul. Elle fut telle que je la désirais : approbation de mon exactitude, espoir pour l'avenir, permission de venir à Paris, et désir de faire connaissance avec moi. Cette lettre n'était pas même du bureau, mais du secrétaire particulier du ministre. Je m'arrêtai encore quelques jours à Lyon, et j'arrivai à Fontainebleau où était la cour.

J'y trouvai beaucoup de mes connaissances de la g^uerre; je débutai à la chasse du roi, et soupai avec lui. La feue reine Leczinska me traita avec distinction, et se souvint de m'avoir vu enfant. J éprouvai des politesses de tout le monde et M. le Choiseul me dit même un jour.

— Cherchez une place qui puisse vous convenir, et nous tâcherons de vous arrang^er.

M. du Châtelet avait préparé mon arrivée par les lettres qu'il avait écrites à ses amies, entre autres à Mme la duchesse de Gramont, sœur du duc de Choiseul et qui avait un grand crédit sur lui. Elle me reprocha un jour chez son frère de ne pas aller la voir. J'y fus, elle me reçut fort bien; elle m'engagea à m'adresser à elle quand j'aurais trouvé quelque chose qui me convint; qu'elle en ferait son affaire.

Ma mère était en ce temps-là au couvent de Saint-

ciiAi'ni'.E nr.vïiUKME iio

Germain, où clic avalL relire ina sœur, à sa sortie de 8aiiit-Gyr. L'abbessc de Flines, (ille du maréchal de Bercheiiv, m avait euj|a.<;é à Im (loiinei- cclIe-ci chez clic : clic clait alors clic/ sou j>cre à Lusancy. J'allai la voir eu revenant de Fontainebleau. En renouvelant ses offres pour ma sœur, elle m'enf^a^'yea aussi à y mener ma mère ; elles seraient plus agréablement et plus convenablement chez leur parente dans une riche abbave de Flandres, ([ue dans un triste couvent. Ma mère et ma sonir acceptèrent la proposition, et, au mois de décembre, je les conduisis à Flines, où après avoir passé quelques jours, je les laissai chez Tabbesse et revins à Paris.

,1c pensais à solliciter une place dans l'état-major (le 1 aruicc ([uOn allait former d une manière permanente. Jcn parlai au général de Chabot, qui m'avait marqué de lintérèt pendantla guerre. Il désapprouva mon projet, in'invitant, puisque Mme de Grainont s'intéressait à moi, de tâcher de faire revivre l'espèce de promesse qui avait été faite à la mort de mon père, au sujet de son régiment et de la lettre que M. d Argenson avait écrite à ma mère à l'époque où M. David avait vendu ce régiment au comte Turpin. Ce n'était là que de bien faibles titres; mais, avec des protections et de 1 activité, il est quelquefois possible de se servir d un compliment comme d un titre de di'oit. En outre, M. de Chabot s'engagea à faire de son côté ce qui déjjcndrait de lui à cet égard, et je

pouvais d'autant plus compter sur sa promesse qu'il désirait ma place pour le comte de Ludre, lieutenantcolonel de la légion de Soubise.

Je rassemblai les papiers, et nous fîmes ensemble une espèce de mémoire, dont je donnai une copie à la duchesse de Gramont, et une autre à une princesse Kinski née Pafy, dont le duc de Ghoiseul s'était fort occupé à Vienne. Elle l'avait suivi à Paris, et étant un peu de mes parents, elle prenait intérêt à moi. Mes batteries disposées, je me présentai chez le duc de Ghoiseul pour le prévenir que j'avais remis à sa sœur une note me concernant. Le comte de Chabot, de son côté, était à l'aflVit pour savoir quand cette note serait renvoyée au bureau pour l'v appuyer.

Mais un certain Dubois, qui avait un grand crédit près du ministre, désapprouva la chose. A son sens, il était absurde de former un nouveau régiment quand on venait d'en réformer seize, et de le donner à un jeune homme qui n'en n'avait jamais eu, quand il y avait douze colonels qui avaient perdu les leurs. Ces raisons n'étaient pas sans fondement.

J'y opposai d une part la promesse qui m'avait été faite à la mortde mon père d'une grâce dontil y avait plusieurs exenqiles. Le fils du maréchal de Lowendall (1)

(1) Arrière-pctit-fils naturel de Frédéric III, roi de Danemark, servit successivement en Autriche, en l'olojjne, en Russie et enfin en France, où Louis XV, qui l'y a\ait appelé à la recoiumandulioii du maréchal

c 11 A l' rr i; K oiatiuj'.mk 121

et le dm' (le lionsac I mv.iumiI cm des; ré.'|iiii(Mi(s fort jeunes. a\aiit d axolr l'ail la .'juerre, tandis (pic e était jiar dcr^ faits mditaiics (juc j a\ais vie fait eolonel avant 1 âge. Uii sentiment louable de reeonnaissance m'avait empêehé de former des prétentions sur le ré(}iment de Berciieny, auquel mon gracie me donnait droit, et le désagrément que j'avais éprouvé étant eolonel en seeond de la Lésion rovale tie me voir j)référer mon cadet méritait un dédommag^emcnt que je recevrais par l'arrang^ement proposé. Un nouveau réjpment de hussards ne coûterait rien au roi si des trois existants à douze compajjnies on en formait quatre de huit.

Le ministre, combattu entre les femmes et son premier commis, ne se décidait pas, et je dus craindre que le temps ne diminuât son intérêt. Je m'adressai de nouveau à Mme de Gramont. Elle fut choquée d apprendre que Dubois se mettait en travers d'une demande qu'elle avait appuyée. Elle me dit qu'elle l'enverrait chercher pour lui j)arler, et je conçus bonne espérance de voir sa vanité blessée.

Vers la fin de janvier '17()4), M. de Chabot me dit :

de Saxe, l'agréa comme lioutonant général. Il s'y fit proinj)tciiionl une grande réputation d'homme de guerre. En 17'*7, après la prise de Berg-op-Zoom, il hit promu au maréchalat. II mourut en 1757, à peine âge de cinquante-six ans.

(1) Fil» du maréclial de l'iiclu'licu et père du <lur de llichelieu, le minisire de Louis XVIII.

— Votre affaire va bien, mais ne vous montrez pas; on cherche à faire naitre des obstacles, mais avec la discrétion, nous les écarterons.

La princesse Kinsky continuant à solliciter hautement mon affaire, j'en profitai pour aller voir ma mère en Flandre. Je priai seulement la princesse de m v envover un courrier en cas de succès. Je partis pour Flines. Je ne parlai que d'une manière va^ue à ma mère et à ma sœur de mes espérances, dans la crainte quelles n'en fissent part à l'abbesse comtesse de Bercheny. Quoique je dusse compter sur l'amitié des Bercheny, je savais d'autre part que ce que je souhaitais ne pouvait se réaliser qu'en ùtant quatre compagnies au régiment de son frère, et on a beau aimer les autres, on s'aime toujours un peu plus.

Enfin, le 13 février au soir, arriva un courrier de la princesse Kinsky, avec la nouvelle que, le 10, j'avais obtenu en propriété un régiment de hussards de mon nom, formé des compagnies enlevées aux autres. Je partis dans la même nuit; j'allai remercier ceux qui m'avaient si bien servi. Je portai ensuite mes remerciements au roi et je reçus les compliments de bien des gens qui enrageaient. M. de Chabot fut chargé de rédiger l'ordonnance et de procéder à la formation du régiment, qui fut terminée le 6 mai suivant. A la fin d'avril, je m'étais rendu à Lunéville, chez le maréchal de Bercheny. Le roi Stanislas m'accueillit avec bonté et me ditqu'il voulait voir mon régiment quand

CHAPITHK OIJATIUEME 123

il |)asscrail yiw la Lorraine. Il iiio rappela dos cspièjjlcriosdo mon enraiicc cpiOii lui a\ ail contées depuis ([uc j'avais quitté sa cour, et jaltciulis là le jour où les compagnies détachées des trois régiments se réuniraient à Toul pour former le mien. M. de Chamborant demanda un con,f|é jiour ne pas se trouver à un déuieinhicnienl (jii d a\ait tâché d empêcher (l) . Sûrement, le (» mai l'ili a été un des j)lu8 heureux jours de ma vie. L existence d un colonel propriétaire était la plus ajf|réable dans le militaire de France; de toutes les pertes que j'ai faites par la Révolution, celle de mon ré(jimentm'a été la plussensil)le. Il m'adonne des jouissances constantes pendant vingt-six ans. Il n'y avait pas un officier cpie je n'y eusse placé, pas un hussard (jue je n'y eusse vu arriNcr : je les regardais comme mes enfants, je les aimais de même, il n'a fallu rien moins que des scélérats comme les frères Bouchotte (2) pour corrompre quelques officiers, et qu'on ait oté du régiment Gorge, qui sûrement l'aurait préservé de la contagion. Mais Froissv n'était pas depuis assez longtem|)sau régiment pour en avoir la confiance, et il n'avait pas le nerf nécessaire pour l'enlever dans une circonstance aussi délicate. Au

(1) Malgré ce (léiiieinbrciiunt. le rcginient de cavalerie hongroise, acheté en 1761 par M. fie Cliaiiil)oraiil et auquel il a donné son nom, fut maintenu.

(2) L'un de ces frères Bouchotte, capitaine dans le régiment d'Esterhazy aux approches de la llévolution, fut, on le sait, ministre de la guerre en 1773, en remplacement du général de Beurnonville que Duniouricz avait livré aux Autrichiens.

reste la manière dont ont été traités les régiments; qui ont passé au service étrang^er m'a un peu consolé de ce que le mien ne fut pas du nombre.

Mon ré^jiment traversa Lunéville trois jours après sa formation. Il parada devant le roi Stanislas, par qui furent reçus à diner les officiers. Nous allâmes tenir garnison à Phalsbourg-, d'où je ne partis qu'à la fin de 1 été pour ])asser l'hiver à Paris.

Ce que j'aurais à raconter de la vie que j'y ai menée tiendrait plutôt du roman que des mémoires, et ressemblerait à ce qui arrive à tous les jeunes gens. On est amoureux ou on croit l'être; on prend une tète échauffée, l'activité des sens pour de vraies passions. La moindre résistance est attribuée à un effort de vertu, et les faiblesses sont honorées du nom de sentiments. Mais, sexe charmant pour qui les hommes ne sont que trop injustes, quelles obligations ne vous ai-je pas? Si j'ai eu quelque succès dans la société, I ils ne sont dus qu'au désir de vous plaire; c'est à vous que je dois mon attachement constant aux prin- jj cipes de l'honneur. Si mes sentiments sont devenus délicats, ce changement est votre ouvrage, et le goût que j'ai montré pour l'étude et l'application n'avait ])our objet que l'espoir de vous paraître plus aimable.

Le commandant de Phalsbourg était M. de Silhac, beau-frère de M. Dubois, premier commis. Il savait que c'était malgré ce dernier que j'avais eu mon régiment, et il crut faire la cour à son beau-frère en tra-

CHAPITIiK OLATIUKME 125

cassant les ofKcicrs et en fati;;uant les hussards de service. Je m en j)lai.<;iiis an Auc de (Ihoiseul. Il me répondit :

— Il n'y a qn à vous faire sortir de là.

Je le demandai à Sainte-Khense. ({ni était à la tête dn bureau du mouvement des trouj)es. et (jui n aimait pas I)ul)Ois. Je lui remis une note si.'jiiiée, et. quatre jours après, je reçus Tavis que mon régiment j)artiraif pour Sarrehour.'}, petite ville ouverte à trois lieues de Plialsbourj;, où les hussards étaient log"és chez les hour,<jeois au lieu d être casernes. Mais sur les représentations du inaiéclial de C.ontades, commandant de la province, tonchant la nécessité d avoir des troupes à Phalsbourg même, on nous fit sortir de lAlsace, et on nous envoya dans les Trois-Évêchés, à Mouzon, sur la Meuse, et je fus relevé par un autre régiment qui alla à Phalshourgf.

Il y eut j)endant 1 été un camp à Compiègne, où j eus la permission d aller, (le fut cette année où, à létonnement de toute la cour, feu M. le dauphin parut en uniforme de son réjjiment, le commanda devant le roi à toutes les manœuvres, et brava Tusag^e adopté par les princes de la maison royale et même les princes du sang, de ne mettre jamais d'uniforme, lequel d'ailleurs n'était jamais porté à la cour. De|)uis cette époque, on la vn au moins (juelquefois.

Après le camp, je retournai à Mouzon. Au mois d'octobre, mon régiment reçut ordre de se rendre à

126 MÉMOir.ES DU C'^ VALENTITN ESTERHAZY

Clermont en Auvergne, ponr se remonter. Je fis quelques marches avec lui, après quoi, le laissant aller sous la conduite du major, M. de Yaldner, je me rendis à Lusancy, ensuite à Paris et à Fontainebleau pendant le séjour qu'y fit la cour, et qui fut très long à cause de la maladie de M. le dauphin, qui y mourut au mois de décembre.

A Paris, je vivais en bonne compagnie. Je m'occupais de mes plaisirs. J'allais tous les quinze jours à Versailles: je chassais une fois par mois avec le roi, et sur quatre voyages à Ghoisy ou à Marly, j'étais communément nommé être d'un. Cela suffisait pour me classer parmi les g^ens de la cour, sans m'assujettir au métier de courtisan. Au printemps, je retournai en Auvergne. Mon grand-père maternel était mort l'année précédente. L'aîné de mes oncles, veuf et sans enfants, engagea beaucoup ma mère de venir vivre avec lui. L'air de Flandre et la vie de l'abbaye ne plaisaient pas à ma mère ; elle désirait revoir son pays natal, et accepta la proposition de son frère. Gomme de raison, je tâchai de lui en faciliter les moyens. A la fin de l'hiver, je la conduisis avec ma sœur à Paris. Elles en partirent avec une personne de ma connaissance qui allaita Lvon, où mon oncle vint les prendre pour les mener chez lui.

LeVig^an n'était pas loin de l'Auvergne. L'été venu, je résolus de m y rendre. Je fis ce voyage à cheval, à travers les montagnes de F Au vergue, et celles des

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Ccvoniios. La route (|iie |(' pris, iiiipralicahlc aux \(titurcs, était très bonuc et pittoresque. Elle se déroule à travers des vallons riants, arrosés j)ar des ruisseaux aussi rapides que limpides, des plateaux arides. A la descente, se succèdent des zones très différentes, les unes plantées de chênes verts, les autres de châtaigniers, puis (les vi.j|nes, des oliviers; enfin, au milieu des rochers, des buissons d'arbousiers couverts de fruits, et partout les herbes les plus odorantes.

On admire 1 industrie des hommes qui, dans un pavs montag^neux, ont su (i\er l'abondance par la culture. Les eaux sont dirig-ées de manière à arroser de petites prairies qu on fauche plusieurs fois j)ar an, «t avec la terre fixée entre des rocs que la poudre a fait se séparer, on forme une espèce de caisse où croissent des mûriers dont la feuillée, en nourrissant des vers à soie, fait la richesse d une contrée cjui eut été la j)lus heureuse de la France, si elle n ciil pas servi d'asile à une relijwion persécutée, (jue le faux zèle de Louis XIV a voulu réunir à la dominante à coups de sabre et de fusil.

Il y avait dix-sept ans que j'avais quitté ces montagnes, «réprouvais un i)laisir vif à les revoir: je n y connaissais plus personne, mais j'étais connu de tout le monde. J y revis ma nourrice, les camarades de mon enfance, les lieux où j'avais porté mes premiers pas et qui avaient fixé mes premiers regards, (l'est une réjouissance vive dont on ne peut pas se rendre

128 MEMOIIÎES DU C^ VALEINTIN ESTERHAZY

compte et que Saint-Lambert a si bien décrite dans une épitre qui commence par ce vers :

.le revois donc les bords où le ciel ma fait naitre...

Je quittai le Vl.<;an avec regret au bout de quinze jours. Je devais me trouver à Clermont pour l'arrivée de M. de Poyane, mon Inspecteur, et je n'avais que le temps du retour. Je partis avec l'espérance de revenir l'année suivante. A mon arrivée à Clermont, je reçus une lettre de M. de Poyane qui me mandait qu'oblig^é de rester à Saumur où étaient les carabiniers qu'il commandait et qui devaient paraître à Gompièg^ne l'année d après, il avait été dispensé de se rendre à Clermont pour inspecter mon régfiment. Il me faisait encore savoir que j'étais autorisé à procéder moi-même à 1 inspection, à la seule condition de venir ensuite lui en rendre compte, pour qu'il pût faire le travail avec le duc de Clioiseul. Très aise de cette commission, qui témoignait de la confiance ([u on avait en moi, je partis à cheval, l'opération faite, avec M. de Kleinenberg, mon lieutenant-colonel, pour aller à Saumur par la Marche et la Touraine.

A Saumur, Mme dePovane, qui y était, avait attiré beaucoup de monde de ma connaissance : Mmes de Courtellle, de la Suze, de la Rochefoucauld, avec leurs filles, et une partie de la noblesse du voisinage. Le séjour que j'y fis se passa en fêtes militaires et en

cil Al'ITI'.E <;m ATlMMMl.; 120

(livortisscmcnts. .r;illai de là voir A Kiiffcc le comte (le Hroplie. ({ue je n'avais pas revu depuis la r;ucne, et qui luavail donné tant de preuves de bonté. Il me montra ses terres, Tordre (pi'il v éta])Iissait, ses entreprises pour léconomie. Tout ce (pTil faisait était marqué au coin dug^énieelde racti\ité, ((uoiquc tout ne lui ait pas réussi.

En le quittant, j'entrai dans le J.imousin et m'arrêtai quelques jours à LimOj<>-es, où résidait le répriment de ]5ercheny. Le colonel n'y était pas; il avait été appelé à Lnsancy pour rendre des soins à sa mère, qui était fort malade et qni mourut à peu prés vers ce temps-là. Sombreuil commandait à sa place, ce même Sombreuil qui a été puillotiné, étantlieutenant .oénéral et commandant des Invalides. Il y était amoureux diine demoiselle qu'il a épousée depuis, et qui a été la mère des deu\ infortunés dont l'un a été guillotiné avec son père et dont l'autre, fait prisonnier à Ouiberon, a péri comme un liéros.

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