‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 20 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Voyage à Vienne. — Je perds l'occasion de passer au service autrichien. — Nouveaux combats. — Fin de la guerre. — Retour à Vienne. — Aventure amoureuse. — Je rejoins la Légion rovalc à Annonay. — Je vais à Fontainebleau. — Je suis présenté au duc de Choiseul. — J'obtiens la propriété d'un régiment de mon nom. — Je revois le Vigan.

Lliiver de 176^ ne ressembla guère au précédent. Autant le premier avait été actif, autant celui-ci fut insipide. Je me livrai à l'étude, je |)ri,s des leçons de gféométrie et de langue anglaise. Pendant ce temps le colonel de Berchenyeut la petite vérole à Miihlausen, où il était avec une partie de son régiment, au.v ordres de M. Chabot. Dès que je le sus malade, j'y courus et il expira dans mes bras. Mon j)remier mouvement fut d'envoyer un courrier à M. le comte de Choiseul (1) , que je ne connaissais pas, atni de demander le régiment pour le chevalier de Berchenv. J'ajoutais que, quoiqu'il ne fût encore que capitaine, je servirais avec plaisir sous lui, trop heureux de prouver par là

(1) D'abord ministre dos Affaires étrangères, il venait de remplacer à la Guerre le mai-échal de Rellc-Isie, mort en 1761. Il était lieutenant général et fut noiiimé peu après duc et pair.

ma reconnaissance au maréchal 1) son père, à qui je devais tant.

Cette lettre fit le meilleur effet. Le ministre me répondit que le roi avait signé la nomination du chevalier, mais que 8a Majesté eu même temps m'avait nommé colonel en second de la Légion royale, en attendant qu'il se présentât une occasion de me placer plus convenablement et selon mes vues.

Au commencement de l'automne, et même pendant la campagne, j'avais reçu plusieurs lettres de ma tante la princesse Esterhazy, née Lunaty-Visconti, femme du chef de notre famille, habitant l'Autriche. Elle me proposait de venir à Vienne où son mari, qui me voulait du bien, était fort malade. Jeu avais parlé au comte de Broglie, qui mavait dit que son frère ayant l'intention de me placer à Gottingen, où j'aurais un bon traitement, il fallait commencer par y aller et que si, comme tout semblait l'annoncer, il n y

(1) Le comte Esterhazy ne se vante pas en rappelant cette dcniarclie qui lui fait honneur. Voici la lettre qu'au lendemain de la mort du colonel de Berchenv, il écrivait à Choiseul :

i< .l'étais venu le voir de Gœttingen. Je suis arrivé pour le voir expirer. Bien loin de vous demander le régiment pour moi, je vous demande de l'accorder au chevalier, frère du mort. Il était mon ancien capitaine. On lui a fait un passe-droit en me faisant colonel. Je ne ferais aucune difficulté de servir sous lui, trop heureux si je peux prouver par là la reconnaissance dont je suis pénétré pour la maison de Bercheny, en ayant reçu autant de bienfaits. Je vous demande cette grâce avec beaucoup plus d'ardeur que je ne le ferais pour moi-même et j'ose me flatter que le chevalier de Bercheny remplira fort bien ce «lont il sera chargé, son intelligence et sa volonté étant au-dessus de son âge. » (Arcliives de la (jucrrc.)

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avait ricMi à faire cet hiver dans cette ville qui était dans un état de défense infiniment supérieur à celui de Tannée précédente, il nie ferait a\(»ir nu cou^jé de cinq mois pendant lequel je jouirais (l(> mou (laitcment. Depuis ce temps-là, il a\ait été exilé, ainsi «pie son frère. Je m'étais adressé en vain à M. de Muy (1^ , qui commandait l'armée. La mort du colonel de Rerclieny m'avait fait oublier ma demande, lorsqu'à la lin de février, au moment ou j'y pensais le moins, je reçus mon coujfjé pour aller à Vienne.

Mes amis me conseillaient de ne jias perdre un moment. Je me mis en route et pris le chemin par Miilhausen, Gotha, Nurember^j et liatisbonnc. En arrivant à Ratishonne, j v a])pris la mort du jirince Esterlia/v. (; était lui qui m avait fait écrire j)ar sa femme ]>our me faire venir. 8a mort me jeta dans nue .';iaiide perplexité, car j'avais peu d arpent. Toute réllexion faite, je me décidai à continuer mon voyag;e. Arrivé àVienne, je descendis chez la ])rincesse veuve. J'y fus reçu à merveille. Mes autres parenis : le prince Nicolas, qui revenait de son ambassade de Russie : le €omte Erançois, qui a été depuis .«jrand chancelier: le comte Joseph me firent laccucil le plus t(Midre et m'accablèrent de bons procédés. Jeus une voiture et des gens pour me servir. Je trousai de Targ^ent sur la table de ma chambre et je fus averti (jue mes oncles

(1) Do Fi'lix, comte de Miiv, alors lieutCTiant goiu'ral, iiiiiiisire delà Guerre et niaredial de France sous Louis XVI.

et ma tante s'étaient cotisés pour me faire une pension de quatre mille florins. La fortune me souriait et je mo trouvai le plus heureux des hommes. Des succès dans la société vinrent augmenter mon honheur. Le prince de Kaunitz (1) me traita avec bonté. Le comte du Châtelet (2), depuis duc et qui a péri sous le fer des scélérats qui désolent la France, était alors ambassadeur. Il m'avait connu à Lunéville, où il venait voir son père, et à cette époque a commencé une amitié qui n'a fini qu avec sa vie.

J'étais bien traité à la cour, bien vu dans le monde et je jouissais d'une aisance dont je n'avais jamais eu ridée. Le comte François, mon oncle, fort attaché à la maison d'Autriche, ami intime de l'empereur François 1", me dit un jour que plus il avait d'amitié pour moi, plus il vovait avec peine un Esterhazy au service étranger; qu'il avait parlé à l'impératricereine du désir que toute la famille avait de me voir au service impérial et sollicité pour moi en Autriche un grade équivalent à celui que j'avais en France. La souveraine avait consenti à m'attacher comme colonel au régiment d'Emeric-Estherazyhussards. Mon oncle ajouta qu'il ne doutait pas de ma joie et de ma reconnaissance. Le grade de

(1) Chancelier d'État en Autriche, sous le règne de Marie-Thérèse, après avoir été ambassadeur à Versailles.

(2) C'était le tils de la marquise qui fut liée avec Voltaire et Saint- Lambert.

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colonel, que je partageais en France avec plusieurs de mon âge, était bien d'un autre prix au service de l'empereur. D'ailleurs, en France, j'étais isolé, sans parents, sans autres connaissances que celles que j'avais faites à l'armée, tandis cpi'à Vienne je me trouverais au sein de ma famille, qui par ses richesses et son crédit, pouvait m'aplanir le chemin de la fortune.

Ebloui par ces paroles, attaché à tous mes parents et surtout à lui par la reconnaissance, j'acceptai son offre en me réservant seulement d'en prévenir l'ambassadeur et de lui faire ma démission en lui exj)osont les motifs qui me déterminaient à la donner. Mou oncle me le permit. J'allai chez le comte M. du Chàtclet. Mais celui-ci ne pensa pas comme mon oncle.

— Le service de France, me dit-il, ne peut se comparer à aucun autre pour l'ag^rément qu'il procure. La gfuerre ne peut plus durer; avec le sort que vos parents vous ont fait, vous pouvez comme (jarçon mener en France la vie la plus heureuse. Gomme colonel, pendant la paix vous n'avez que quatre mois de service par an. Les hivers vous pouvez les passer à Paris à vous amuser, à cultiver vos connaissances. Peut-être parviendrez-vous à v faire un mariag^e riche, au lieu qu'ici, à la paix, confiné dans un village de Bohême ou de Hongrie, vous aurez, tout au plus tous les deux ans, la permission de venir passer l'hiver à

Vienne, et cette demande trop souvent sollicitée vous ferait même tort. Vos parents sans doute sont très riches; ils vous log^eront, vous feront quelques présents, mais vous serez dans leur dépendance, et vous ne pouvez guère vous flatter d'une g^rande fortune militaire, puisqu elles sont aussi rares ici que communes en France. Il n'y a pas d'héritières dans ce pays, on épouse des filles sans bien ; ainsi cette ressource vous manquerait. D'ailleurs, colonel de bonne heure, si la paix se fait, vous n'aurez pas d'occasion de justifier cette préférence ; elle excitera force jalousie contre vous, tandis qu'en France, où votre avancement à été le prix de votre conduite et de quelques actions heureuses, vous vivrez avec ceux avec qui vous avez servi, et qui 1 ont considéré comme une juste récompense plutôt que comme une faveur. Au reste, ajouta l'ambassadeur, c'est mon amitié pour vous qui me dicte ces observations. Enivré de vos succès ici, de l'existence de votre famille, il n'est pas étonnant que vous vovez lavenir en beau. Mais je suis de sang^-froid, je vous connais; quand vous serez à vous ennuyer dans un village, vous vous repentirez de n'avoir pas suivi mes avis. Pensez-y bien, et je ne recevrai votre démission que quand vous aurez fait vos réflexions.

Je retournai chez mon oncle très tourmenté, néanmoins ses caresses et la joie de me voir passer au service de son maître me déterminèrent. Il me dit

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