CHAPITRE CINOUIE^IE
aussi (loure, une (rtc iniciix faite. Si'irc dans la société, indulg'eiitc poiii- l(\s autres, sévère pour elle seule, elle était adorée de ceux qui la connaissaient à fond, et estimée de tous. La douleur profonde que m'a causée son supplice est un des principaux motifs qui m'ont décidé à ne jamais mettre les pieds en France, théâtre de tant d horreurs.
Je fus faire une course à Fontainebleau pendant le voyajje de Civry, après quoi je revins à Paris au mois de décembre 1767, J'y étals amoureux d'une femme de beaucoup d'esprit, qui avait la tête exaltée. Je crois que je ne lui étais pas Indifférent. Mais soit sévérité, soit quelle me trouvât troj) jeune, soit peut-être d'autres motifs, elle ne répondait à mes hommag^es ([ue par un sentiment d'amitié beaucoup trop froid pour celui ([u elle m'avait inspiré.
— Hue je serais heureuse d'avoir un fils tel que vous! me disait-elle quelquefois.
Nous lisions ensemble de la morale; elle s'occuj)ait à m instruire, épurait mes mœurs, me donnait des principes de vertu, de conduite iwec les femmes, me faisait voir des vices, des crimes môme, où je n'avais vu que de la j^aité ou de la lé(}èreté. Elle semblait se plaire a\ec moi et quoique sans droit, j étais parfois jaloux, ("ne manière d être aussi sensible, aussi tendre même et en même temps aussi calme, ne pouvait exister, me send)lait-il, (jue dans un cœur prévenu pour un autre. De là, je donnai l'essor à mon Imag^l-
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jiation, et il m arriva un jour de lui faire la plus ridicule scène de jalousie. J en fus puni par le fait et la honte. Le remords joint à la pluie que j'avais sur le dos en traversant tout Paris à pied, en habit brodé, le chapeau sous le bras, me donna une fièvre violente qui sag^g^rava dune espèce de fluxion de jioitrine. Je fus très mal; elle n'envoya pas une fois savoir de mes nouvelles, et cette indifférence augmentait ma maladie. J'ai su depuis qu'elle s'en informait exactement chez des amis communs. Enfin je guéris, je retournai chez elle; elle ne me fit aucun reproche, me traita plus froidement quautrefois, mais toujours avec intérêt, quoiqu'il arrivât que sa porte me fût fermée.
Enfin un jour elle me dit :
— Je m'occupe de vous plus que vous ne pensez, et je voudrais que vous voyag^eassiez; vous en avez besoin au physique comme au moral. Paris vous est malsain.
Je combattis son projet; il n'en fut plus question; mais il me devint de plus en plus difficile d avoir accès chez elle, quoique je m'y présentasse tous les jours.
Il y eut au printemps un voyag^e de Marly dont je fus. Je faisais des courses à Paris à cheval; le comte de Boufflers (1) voyagfeait toujours de cette manière.
(1) C'est du poète, l'auteur d'Aline reiue de Golconde, qu'il est ici question. 11 était le second fils de la célèbre marquise de Boufflers, l'amie du roi Stanislas, que ses contemporains désignaient sous le nom de Dame de volupté. Destiné à l'otat ecclésiastique, il porta quelque temps l'habit des Sulpiciens et on l'avait appelé d'abord l'abbé de
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Nous nous rencontrions quchjuefois en chemin et nous allions ensemble. Un jour, nous fûmes dépassés par le (lue (le (^hoiseul, chez (|ui nous allions diner à Marly. Il (lit au comte de Houfilcrs (juil était un vrai hussard, (jelui-ci répondit ([u'il était très disposé à le devenir, et demanda au duc de le faire colonel en second de mon régiment. Cela fut convenu, et nous partîmes ensemble pour l'Auverg-ne au mois de juin.
Ma santé n'était pas parfaitement rétablie. Je ne me raénag^eais pas au réfjiment, et au moment où je me proposais d'aller voir ma mère, j'eus une fièvre double tierce très opiniâtre. Mes amis de Paris obtinrent un conQÎi pour moi, et m'engag^èrent à revenir pour changer d'air et consulter de meilleurs médecins (|ue ne pouvaient fournir ma ville de province. Convalescent et encore très faible, je partis pour Paris. La cour était à Compiègne. Je m'y rendis. Les carabiniers y comparurent; le camp fut très brillant; je fus dispensé de retourner en Auvergne, et j'allai passer l'automne à Civrv, où ma santé se rétablit. Nous revînmes de bonne heure à Paris. Le comte du Chàtelet fut nommé ambassadeur à Londres. Il s'en était défendu longtemps, mais il fut obligé de céder. Il avait obtenu le régiment du roi et l'avait emporté sur plusieurs con-
Bouffiers. Il le quitta, se Ht chevalier de Malte, et, coinine on le voit ici, devint hussard dans le réjjinient d Esterhazy. Il fut maréchal de camp, gouverneur du Séncfjal, membre de l'Académie fran<,-aise, siégea .aux états généraux et mourut en 1815.
currents ; il lui était difficile de refuser une commission que le roi lui demanda d'accepter par un billet de sa main.
Je désirais voir l'Angleterre. C'était une bonne occasion, et je me proposais d'y aller l'automne suivant, M. du Châtelet ayant tout l'biver pour faire ses préparatifs, lorsqu'au mois de février, M. le duc de Choiscul me fit venir cliez lui, et me dit :
— J'ai envoyé en Prusse et en Autriche différents officiers pour me rapporter des notes sur les troupes. J'en ai reçu de très satisfaisantes sur l'infanterie et la cavalerie ; mais il m'en manque sur le service des hussards, et j'ai fait choix de vous pour cette commission. Vous irez d'abord à Cassel pour les détails, où ils sont les mêmes qu'en Prusse ; de là, vous irez à Berlin, et quand vous aurez vu là ce qu'il y a à voir pour l'objet que vous avez à remplir, vous irez à Vienne, d'où il vous sera aisé d'obtenir de l'empereur Joseph la permission de le suivre dans différents camps qu'il doit aller voir. Préparez-vous pour partir avant Pâques, pour être à Cassel au moment du retour des semestriers, et choisissez un officier de votre régiment pour vous accompagner.
Mon régiment était alors à Mirecourt en Lorraine. Le quartier-maitre nommé Maréville avait perdu au jeu et s'était brûlé la cervelle. La justice était saisie de l'affaire et pour empêcher les poursuites, on avait donné un congé à M. de Kleinenberg, lieutenant-co-
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loiu'l, coiiiinaiiclaiit en mon iibscnce, qui avait un peu néj'jli.'jé les formes à remplir pour constater juritliqueniciil le suicide. Je demandai à le prendre avec moi. J'y joi.'jriis un secrétaire qui avait été au maréchal de Bercheny. J'achetai une berline et nous partîmes. Je pris Kleinenberg- à Strasbourg^ en passant. Je me doutais bien que toute cette commission et ce voyage avaient été arraUj'^^és par la dame qui avait à cœur de m'éloi.'juer de Paris. L'absence effectivement produisit sur moi l'effet que ses ri.<,nieurs n'avaient pu produire : j'en pris mon [)arti et revins à la raison. Mais jamais je n'oui)lierai ce que je lui dois. Je désire que vous vous attachiez un jour à quelqu'un qui sache rendre la vertu aussi aimable et qui puisse vous inspirer comme elle le (joùt des bons livres et de l'application.
Je parcourus en quittant Francfort les lieux où j'avais fait la guerre. Je m'arrêtai deux jours à Giessen, autant à Marbourg, et de là j'allai m'ctablir à Cassel. Il y avait plusieurs étrangers, entre autre le prince Alexandre Kourakin (1). Les deux comtes Mniszech y passèrent aussi venant de Paris. La sœur du landgrave d'alors (2), abbesse d'Hererden, me traita à merveille. La princesse de Soubise y avait aussi une
(i) Vice-chancelier de l'empire russe sous le règne de Paul I"' et ambassadeur en France sous celui de Napoléon. Ne en 1752, il devint centenaire. II état a.-i.sez nul, prétenlieu.x. Il se fardait jusqu'à prêtera en rire. •
(2) Frédéiic II, luiuljjrave de Hesse-Cassel.
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petite coar, et celle du landjjrave était également très brillante. Il était le sin^ye du roi de Prusse. Maréchal au service de celui-ci, il avait attiré plusieurs officiers prussiens. Au nombre près, l'armée liessienne imitait la prussienne. Jusqu'aux uniformes, tout était pareil. Mais les hussards étaient peu nombreux. Le colonel DahKvi^j, qui les commandait, me communiqua tout le règlement. Mais il n'y avait rien en grand, et c'est là ce qu'il m'importait de savoir.
Au bout de quinze jours je partis pour Berlin, chargé de lettres de recommandation de la princesse de Hesse pour sa sœur la princesse Henri (l), de tous les officiers qui avaient servi en Prusse pour leurs amis ou parents. Arrivé à Potsdam, j'écrivis à M. Anhalt(2), alors favori du roi, qui me répondit une lettre fort polie, dans laquelle il me mandait de m'adresscr directement au roi. Je le fis, et le même jour je fus prié à souper par le prince royal, aujourd'hui roi (3). La princesse était fort agréable; elle avait été très jolie. Le ménage était fort mal log^é dans le quartier assigné au mari comme colonel, et faisait très mauvaise chère.
Le lendemain, à la parade, à laquelle j'assistai, je vis le général de Sedlitz et le général, aujourd'hui
(1) Femme du {jéncriil. frère du grand Frédéric.
(2) Prince régnant d'Anhall-Dossau. Son père avait été fcld- maréchal en Prusse.
(3) Frédéric Guillaume II, qui régnait à l'époque où furent écrits ces Mémoires.
CilAlMTIlK CI N OU II: M K VM
maréchal, de MollcMuloif(l ; . Mais le roi ne j)anit pas. Je tliiiai ù mou auberge; le soir, je fus encore invité par le prince royal. Le lendemain matin je reçus la réponse à ma lettre: elle était courte : a Aile/ à lierlin; je vous y verrai avec plaisir. — Frkdiiiic. d Je crus d'après cela ne pas devoir rester à Potsdam un quart d'heure, d'autant qu'il y avait toujours deux ordonnances qui ne me quittaient pas.
La position d un Français en Prusse était à cette épo(jue assez embarrassante. Il y avait eu une querelle entre les cours de Versailles et de Berlin pour jSeuchàtel (2), et elles étaient sans ministres respectifs. Mais, sachant que le g-énéral de Nug-ent, avec qui j'avais été lié à Vienne, était ministre de l'caqiereur à lierlin et (ju il y était aimé et considéré, je fus tranquille, bien sur qu'il me présenterait et me rendrait tous les services (jui dépendraient de lui.
Je passai chez lui dès mon arrivée, et il se char^j-ea de moi. Je ])ortai mes lettres de recommandation; je fus introduit dans le monde, p)rié à souper tous les jours, parta/jeant mon temps enti'c les manœuvres, où j'allais chaque matin, et la société, qui était fort ag^réable. Chez la comtesse Denhoff, à qui j'avais été
(1^ Général prussien, mort feld-iiiarëchal en 18l(i, après avoir, depuis le rè{jne de Frédéric le Grand et jusqu'en 1806, pris part à toutes les guerres contre la France.
(2) La principauté de jSeufchâtel en Suisse, qui appartenait h la Prusse.
vivement recoiiimandé et dans la famille de W"^""'% on me traitait comme l'enfant de la maison. Le lieutenant-colonel de Brettwitz, alors commandant du régiment de Ziethen, me conviait à toutes ses manœuvres et me mettait à même de remplir l'objet de ma mission.
Le roi revint à Berlin à l'époque des revues. Je lui fus présenté. Il me parla de Vienne, du risque que ma tante la comtesse de Paar avait couru à Rome d'être tuée par un soldat du pape dont le fusil était parti, et voilà tout. Je ne fus pas prié à dîner, mais seulement aux revues de Poméranie ; celles de Silésie me furent refusées. A mon retour de Poméranie, où je ne vis que ce que j'avais vu à Berlin, je restai quelque temps encore dans cette capitale. J'allai visiter Spandau, les maisons de campagne, et je m'amusai, étant fort bien reçu partout.
Après un séjour de plus de deux mois, je partis pour Dresde. La cour était à Pilnitz. Le prince Xavier (1), sous les ordres de qui j'avais fait la guerre, administrait l'électorat ; le général Mortange, que j'avais beaucoup connu, était avec lui. L'électeur et ses frères étaient des enfants ou traités comme tels. L'électrice douairière et ses belles-sœurs étaient occupées de leurs galanteries. Le tout ensemble rendait Pilnitz ennuyeux. Mais à Dresde, on s'amusait
(1) Le niëiiic qu'on a vu, pendant la guerre de Sept ans, sous le nom de comte de Lus ace.
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davantage. M. de Wuriiibrand, ministre de l'empereur, avait épousé Mlle Tarouco, que j'avais beaucoup connue à Vienne. Les fils du eomlc de IJriihl (1) y étaient, dont un avait scr\ i en France. Il y avait avec cela des lioiniues et tles femmes qui se sentaient de l'ancienne manière de la cour de Saxe et qui étaient aimables : une vieille comtesse Meczienska et le comte de Saxe, enfants du roi Aug^uste, nés d'une autre mère que le marécbal de Saxe.
Je partageais mon temps entre la société et des courses sur des champs de bataille. Je visitai des camps fameux : Pirma, Plauen, Maxen, Disj)[)oldiswald, Konigstein. Plusieurs officiers saxons que j'avais vus à l'armée française me communi(juèrent des plans etdes relations des affaires qui a^ aient eu lieu autour de Dresde; cette partie de mes mémoires est une de celles qui me fait le plus reg^retter la perte de mes papiers. J'avais rédigée avec beaucoup de soin les détails de ce voyag^e militaire. La partie relative aux manœuvres avait été remise au ministre, et j en avais gardé la minute. Le reste était accompagné de plans et de cartes.
Je quittai la Saxe pour me rendre à Vienne. Les camps n'étaient pas encore commencés. J'en profitai pour séjourner à Gratzen, en Bohême, chez la com-
(1) Homme tlÉlal au service du la Saxe, un des liouime» les plus fastueux et les plus excentri(jues de son temps. 11 en est qucitiondans les mémoires de Casanova.
tesse de B*"**, ma cousine (1) . Au cours d'une promenade que nous fîmes, son mari et elle, nous versâmes. Je fus seul blessé, mais je le fus assez grièvement au dessus de 1 œil gauche. J avais obtenu de 1 empereur de le suivre aux camps; ma blessure m'empêcha de le suivre à Vienne. Je me rendis directement au camp de Moravie, où il me reçut avec bonté, bien qu un emplâtre sur le front me rendit extrêmement ridicule. Je visitai à sa suite les travaux qu'on commençait à Theresienstadt pour fermer le passage de la Bohême, et divers camps. Je le quittai à Budwelss, d'où il alla en Haute-Autriche, et je me rendis à Vienne. Ma plaie était guérie; il ne me restait qu'une légère cicatrice, couverte d une longue mouche.
La jeune fille que j'avais alinée, et dont j'ai parlé, après une fuite d'étourdie s'était mariée à un jeune homme d'une grande maison de l'empire, mais fort borné; sa grand'mère était morte sans révoquer le testament qui lui donnait tout son bien. Mais elle y avait ajouté une clause qui en laissait la jouissance à sa mère sa vie durant. La fille était venue voir celle-ci et devait retourner avant l'hiver à Mannheim. La conduite qu'elle avait eue avant et après son mariage, une coquetterie excessive avaient servi de prétexte aux dames de Vienne, peut-être un peu jalouses de sa figure et de ses talents, pour ne pas la voir. Sa nals-
(1) Nom illisible dans le manuscrit original.