‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 24 sur 58 · CHAPITRE r.lNOl'IKME · texte numérisé non relu

CHAPITRE r.lNOl'IKME

sance et son ran.'j lui tlonnaionl entrée aux assemblées; mais hors de là et du spectacle, on ne la voyait nulle part.

J'avais laissé un billot à sa porte, et ne lavais pas encore rencontrée lorsque je lapercus au théâtre. J'allai la saluer dans sa lo(>-e. Elle profita diin moment où nous étions seuls pour m'assurer quelle n'avait jamais aimé que moi, et que mon absence était l'unique cause de ses torts, d'ailleurs bien exag-érés. C'était, ajouta-t-clle, parce qu'elle m'avait su à Vienne quelle y était venue. Je la crus et devins 1 esclave de ses volontés et de ses caprices. Je dus pour lui plaire cesser de voir les personnes dont elles nétait pas contente, et fréquenter des sociétés où je n'étais jamais allé, et que l'usap-e de Vienne interdisait aux personnes de la jiremière noblesse. J'encourus de la sorte le blâme des uns et la compassion des autres. Enfin, après avoir constaté l'empire qu'elle exerçait sur moi, elle affecta tant de préférence pour un autre, que je cessai de la voir chez elle, et tâchai par une gaité affectée de faire boune mine au mauvais jeu. Ma conduite parut la laisser indifférente, f^lle affecta d'aller partout avec mon rival, et de ne pas me faire l'honneur d'un regard. Mais cette manière d'être de sa part amena tout le monde de mon côté. On me félicitait d'avoir secoué une indigne chaine, et l'opiiùon publicjue me dédommagea de ce quej'avaisperdu du côté du plaisir.

Alors, elle voulut prouver que je ne lui avais échappé qu'autant qu'elle l'avait voulu. Elle me recherchait partout, se mettait à côté de moi à table quand même je m'efforçais de l'éviter, traitait durement en ma présence celui à qui je semblais avoir été sacrifié. Enfin, un jour sa mère, à qui notre première liaison avait fait beaucoup de peine, se réunit à elle pour me rattacher. C'était à la veille de leur départ pour Mannheim. Elle me confia qu'elle craignait la tète de sa fille et la complaisance bête du mari. Puisque je devais retourner en France, je lui rendrais le plus g^rand service en partant en même temps qu'eux. Ayant un réel ascendant sur sa fille, je l'empêcherais de commettre des étourderies qui partaient plutôt de sa tête que de son cœur et qui la faisaient croire coupable quand elle n'était que légère.

Je m'en défendis, en alléguant l'incertitude où j'étais quant à la date de mon départ, et la nécessité de prolonger mon séjour à Vienne autant que possible, qui m'obligerait ensuite à faire la route d'une traite pour arriver à l'expiration de mon congé. Bref, je donnai toutes les raisons que je pouvais alléguer à une mère qui semblait se contenter de s'en affliger sans pouvoir y faire des objections solides, lorsque sa fille entra :

— Vous ne pouvez pas, dit-elle, ne pas partir avec moi. Je vous attendrai, car je veux partir avec vous. J'irai comme vous voudrez, la nuit, le jour,

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tout me sera é(jal pourvu que uous allions ensemble.

Je répliquai; elle plaisanta, coqucta. Je sortis, résolu (le ne lui pas annoncer mon départ. J'avais ordre do me trouver à Paris après Fontainebleau, pour rendre comj)te de nui mission, et faire rédi.fjer des intructions qui devaient être exécutées aux camps de Compiè.'jne. J'avais bien fait partir Kleincnber.'^ ; mais il parlait mal le français, et s'il pouvait faire exécuter ce qu il avait vu, il ne pouvait pas en donner d'explication.

Nous étions à la fin de septembre et toutes les fois que la dame me vovait, elle me demandait tout haut :

— Ouand partons-nous?

Pressé par le tem[)s, je pris con.'jé et pour qu'elle ignorât le jour de mon départ, je ne me montrai à personne (ju à mes parents. ,rap[)ris enfin ([u'elleétait partie. Je restai deux jours encore pour lui donner le temps de fder, bien résolu à quitter dès Munich la route de Mannheim pour être sur de ne pas la rencontrer, et aimant mieux faire cinquante lieues de ])lus que de tomber dans les pièp^es de cette sirène.

Mon j)rojet échoua. A dix lieues de Vienne, je la trouvai dans une maison de poste, où elle m'attendait depuis deux jours, sûre que je n'étais pas passé. Son mari était allé en avant, voir des terres qu'il possédait en Bavière. Elle l'avait persuadé ({u'il était plus économique et plus simple qu elle restât (hius un endroit

IVV MEMOIRES DU C^" \AERNTIN ESTEUIIAZY

isolé seule, en fixant le jour où ils se réuniraienl à Munich, que d'aller Tattendre dans cette ville, où elle ne pourrait pas se dispenser de voir du monde. Il crut tout ce quelle voulut, et moi je fus pris comme au trébuchet. Comment résister aux larmes, aux prières, aux caresses d'une femme que j'avais beaucoup aimée, dont je croyais avoir beaucoup à me plaindre, mais que pourtant j'aimais encore? Elle avait trop peu de principes pour se reprocher son triomphe, et je pris les jouissances de son amourpropre pour les transports de l'amour.

Je n'entrerai pas dans les détails de ce qui se passa depuis la fin de novembre jusqu'à la fête des Ilois que je quittai Mannheim. Tout ce que la coquetterie la moins scrupuleuse peut faire pour retenir un homme, tout ce que la malice jointe à l'esprit peut iraag^iner pour le tourner en ridicule et le rendre malheureux fut emplové par elle dans ce maudit voyagi^e. Tandis qu'elle se faisait un mérite près de moi de sa tendresse et du sacrifice qu'elle me faisait de sa réputation, elle me faisait passer pour un sot, ayant la tète tournée pour elle sans espoir et de l'humeur sans raison. On ne la croyait pas tout à fait; mais le goût que j'avais pour elle, Ihonnêteté et la discrétion qu on doit à toute femme mimposaient silence. La conduite de son mari qui m'aimait, et me l'avait confiée comme à un gardien du sérail, donnait du poids à ce qu'elle disait. Je fus tourmenté, persécuté, persillé par elle,

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et dans les moments où elle erai^ynait ([ne je ne Ini échappasse, j étais fondé à croire qn elle avait ponr moi la passion la pins vive.

Enfin j'étais déjà la fable de la conr et de la ville à Manidieim, lorscpinn jour ([ne j'avais été très mécontent d'elle, nons allâmes ensend)lc au Misanihropc. La i-e[)résentation de cette [)ièce me donna nn conrajfjc qni m'avait manqné plusieurs fois. Je sortis avant la fin de la pièce; je courus à mon anber^je, fis mettre des chevaux de poste, écrivis un billet au comte de Papenheim, chez ([ni je devais souper, pour lui dire qu'une lettre f[ue je venais de recevoir me forçait à [)artir, et à elle que, fyràce à Molière, je lui disais nn adieu éternel. La joie de mes g^ens et surtout de mon secrétaire fut extrême; ils rougissaient pour moi du r(')le que je jouais.

J'étais déjà près de Landau quand elle rer-nt mon billet; elle m'envova une estafette qui me joi<]nit près de Strasbour^o-. Mais sa fijpire n'était plus là pour donner de l'éloquence à ses paroles, et son épitre, quelque touchante qu'elle fût, n'eut de réponse de ma part qu'une lettre très polie et 1res respectueuse. J ai su de[)uis qu elle n'avait tant d intérêt de me garder à Manidicim ([ue [larce qu'elle v attendait le rhiup^rave de Salm, à qui elle {•()m[)tait me sacrilier publiquement.

Si je suis entré dans autant de détails sur celte folie de ma part, c'est que c'est celle de ma vie qui m'a le

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plus humilié, et qui ma rendu le plus mécontent de moi-même, .le la connaissais bien, je la méprisais, je voyais ses mœurs, et elle avait conservé un ascendant sur moi dont je roug^issais, et auquel je me voyais forcé de me soumettre; mais dans un état aussi vio- Jent, aussi désag^réable, il ne m'est jamais arrivé de la compromettre ni de lui manquer du respect qu'on doit à tout ce qui est femme, quelques torts qu'elle puisse avoir.

Arrivé à Paris, je remis mes mémoires; on les donna à examiner, on ne m'en parla plus. M. et Mme du Chàtelet étaient à Londres; je demandai la permission d'aller les y joindre et je l'obtins sans difficulté. Rien ne m'attachait à Paris. J'arrivai à Londres pour les fêtes de Pâques de 1769. Je logeai chez l'ambassadeur; je retrouvai dans lady Spencer une ancienne connaissance, une amie de la princesse Esterhazy. Elle me reçut avec amitié. Je fis des courses dans le pays, et, à la fin de mai, je repassai la mer pour aller joindre mon réjjiment à Mirecourt, en Lorraine.

. Peu de jours après mon arrivée, je reçus Tordre de le conduire au camp de Vertbois, près de Compièg^ne. J'avais très peu de temps pour m'y préparer. Mais le régiment était beau, et les nouvelles manœuvres que j'avais rapportées de Prusse étaient assez simples pour être facilement apprises. Je m'y livrai uniquement, et quand le régiment eut Tordre de partir, je le

ClIAI'lTIi F CINOIIIKME IV7

suivis jusqu'à Cluilons. De là, je me rendis à Paris, pour prendre les ordres du ministre sur notre établissement au camp, et pour qu'il nous fût fourni les objets nécessaires dont nous n avions pas eu le temps de nous j)ourvoir.

Après m'avoir retenu trois jours, il me donna un mot de sa main pour M. Bertier (l) , qui faisait les fonctions d'intendant de l'armée, le même qui a péri si malheureusement au commencement de la Révolution. A la lecture de la lettre que je lui apportais, toutes les difficultés s'aplanirent. Je trouvai le camp sur la rive droite de l'Oise, entre les deux fermes d'Hermeuse. J'en occupai une avec la moitié des officiers, et le comte de Boufders l'autre avec le reste. Nous empruntâmes de nos amis la vaisselle, la batterie, le lingue et nous louâmes des domestiques. Enfin, nous montâmes une maison chacun, qui nous coûta deux fois plus que la ^^ratification que nous obtinmes. Mais aussi le ré;<|iment eut des succès et des /grâces. Je fus fait brifjadier, mais à prendre mon ran^j dans la promotion qui devait avoir lieu. Le comte du Châtelet eut un con.'fé de deux mois. Il vint à Paris, et fut de là au ré(jiment du roi à Nancy. Nous allâmes avec sa femme et Mme de Damas à Givry. Mon ré[,nment resta à Charleville jusqu'à l'époque du mouvement des troupes, où il alla à Stenay.

(1) Rcrticr de Sanvijjny, {jenilrc ilc Foulon et massacré ooiniiic lui, lors de la prise de la Bastille.

Dans le même temps, M. et Mme du Châtelet retournaient en Angleterre, et j'y allai avec eux. Au mois de janvier 1770, la promotion parut. Mais quel fut mon étonnement de ne pas y être compris ! Je crus être oublié, et voyant que je n'étais pas sur plusieurs listes qui furent envoyées à lambassadeur, je pris le parti de partir sur-le-champ pour Paris. En arrivant, je fus rassuré; quelques difficultés survenues pour le rang^ des officiers qui avaient servi dans la maison du roi à la gendarmerie avaient suspendu la publication de la liste des brigadiers de cavalerie. Mais elle était publique quand j'arrivai.

A cette époque la cour avait un peu changé de forme. Mme du Barry, depuis guillotinée, aA-ait été reconnue comme maîtresse du roi ; elle était présentée, et son parti, soutenu parle duc d'Aiguillon (l), était en opposition ouverte avec celui du duc de Choiseul. Ce ministre avait depuis longtemps négocié le mariap^e du dauphin, le petit-fils du roi, avec l'archiduchesse Antoinette d'Autriche (malheureux époux dont la fin a été si funeste), et il était au moment de s'effectuer. Le duc de Choiseul me proposa de porter le portrait du dauphin à Vienne. Je devais le remettre à l'ambassadeur. Ce n'était pas une mission directe, mais cela me faisait payer mon voyage, et l'ambassa-

(1) Né en 1720, mort en 1782, rival du duc de Choiseul et son successeur en 1771. Il quitta le pouvoir à la mort de Louis XV, après n'v avoir donné que les preuves de son incapacité.

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(leur, .M. de Durfort, depuis duc de Civnic, avait ordre de me procurer les petits ajjréments dont cette coiiiniission me rendait susceptible.

J'arrivai à Vienne. Admis dans la société de lareliiilueliesse, j assistais au cercle qu'elle avait chez elle tous les soirs, et au lolo qu'on lui apprenait. A cet époque ont commencé les bontés dont elle n a cessé de m'iionorer toute sa vie, et dont j ai reçu des preuves constantes jusque peu de jours avant le lu août 1792, jour affreux dont les suites cruelles seront à jamais une tacbe |)our la France, et dont le souvenir déchirant a li\ ré mon âme à une tristesse (jue le temps ne pourra jamais effecer, en m inspirant })our ce pavs une horreur qui m'empêchera à jamais d y rentrer.

Présent à toutes les fêtes du mariage, je fus de tous les quadrilles qui furent dansés aux différents bals donnés à la cour, au Belvédère, et à l'ambassade de France. Quand je vis partir cette princesse pour être l'ornement du plus beau trône du monde, j'étais loin de penser qu'elle devait y trouver un échafaud.

Je restai à Vienne pour accompag^ner à Spa la princesse Esterhazy, née Lunati-Visconti, celle qui la première m'avait ouvert le chemin de la fortune et à qui j'avais l'obligation des bienfaits que j'avais reçus de ma famille. J'y étais encore quand nous apprîmes le malheur arrivé à Paris, aux fêtes du mariage, où, faute de bonne police, plusieurs infortunés périrent près du

iôO MEMOIRES DU C"^ VAI.ENTIN ESTERHAZY

lieu OÙ les rég^icides ont versé depuis le sang de saint Louis, et de tant d'empereurs.

2*\otre voyage à Spa fut très long. Ma tante craignait d'aller vite. Très pieuse, elle entendait la messe tous les jours, et quoique nous fussions beaucoup de voitures, la peur des voleurs faisait quelles devaient toujours marcher ensemble. Avant de passer un pont, il fallait voir par dessous s'il était solide. iSous arrivâmes à ISancy, où elle s arrêta quelques jours dans un appartement qu'elle s'était fait arranger dans un couvent. Je lui demandai d'aller passer ce temps-là à Stenay, au régiment. Elle me fixa le jour où je devais la rejoindre à Pont-à-Mousson, pour aller de là ensemble, par Metz et Luxembourg, à Spa. Je fus exact au rendez-vous, et nous arrivâmes à Spa par de très mauvais chemins, et de mauvais gites. J y avais fait venir des chevaux de selle, et je retournai à Stenay par les Ardennes. Au cours de l'été, je refis un voyage de la même manière ; entre Spa et Stenay, il n'y a guère que deux journées à cheval.

La saison des eaux finie, matante retourna à Vienne. J'eus Tordre de me rendre à Metz avec trois cents chevaux du régiment pour faire partie des manoeuvres de cantonnement. Je fus placé à la Maison-Rouge, sur le chemin de Thionville. Pendant ce temps, la croix de Saint-Louis arriva pour moi à Stenay. J étais assez tenté d attendre la fin du cantonnement pour me faire recevoir. Mais le maréchal d Armcntières trouva que

cil Al'Il r. K Cl NOl'IEME I :> 1

c'était précisément dans le Piaclc supérieur (|ue j'avais (juil fallait paraître llatté d'une .'|ràce aussi commune. Je partis donc dans l'interxalle d'uue manocuM'e à 1 autre, pour aller me faire recevoir elievalier de Saint- Louis par M. de Mazara, commandant de Stenay, à qui ma croix avait été adressée, à la fin de septembre. Le maréchal remit le mouvement des troupes; mon régiment (juitla Stenay et se rendit à Verdun.

Quand il y eut été établi, j'allai à Civrv. Le ré()iment du roi devait être passé en revue par le roi à Fontainebleau. J'y fis une course et revins. Mme de Damas était {jrosse et avait failli faire une fausse couche. On lui avait défendu la voiture, et nous restâmes à Civry jusqu'au milieu de décembre.

Pendant mon voya^je à Vienne, M. du Chàtelet, ayant obtenu son rappel de Londres, avait été remplacé par le comte depuis duc de Guines. Il avait prévu Torag^e qui menaçait le duc de Ghoiseul son ami, et il avait voulu le prévenir. Il ne se trompait pas. Le crédit de Mme du Barry prévalut. A la fin de décembre 1770, le duc de Ghoiseul fut exilé à Chanteloup ; son cousin le duc de Praslin le fut à Praslin. Le ministère des affaires étrangères fut donné au duc d'Aiguillon, celui de la guerre à M. de Monteynard, et celui de la marine à M. de Beynes. J'étais attaché à M. le duc de Ghoiseul, et par reconnaissance et par attrait. Son exil, qui affligeait tous ses amis, me causa une vérilable peine. La cour me devenait tout à fait étrangère et je

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n'y allais plus que rarement pour faire ma cour à Mme la Daupliine, qui me traitait toujours avec une bonté distinguée.

Paris, durant cet hiver, fut partagé en deux partis; d'une part les amis du duc de Choiseul, et de l'auti-e ceux du duc d Aiguillon, du prince de Condé et de ceux qui se tournent toujours du côté du soleil levant. Mais ce qui fut assez singulier, c'est que les premiers eurent 1 avantage dans Topinion ; la mode fut pour eux. Us avaient })ris le droit de fronder la cour, de mépriser le roi, de persifler les ministres nouveaux, et c est peut-être de cette époque qu on peut dater le principe des malheurs de la France.

Il V avait toujours eu des frondeurs; la cour, les ministres avaient toujours été chansonnés, mais rarement avec impunité. Les auteurs des propos ou des libelles avaient du se cacher ou être punis. Alors, au contraire, ce fut un mérite de braver la cour, et du moment que le ministre eut répondu à quelqu'un qui demandait d'aller à Chanteloup que cette demande déplaisait au roi, pour peu qu'on connût M. de Choiseul, on mit un point d honneur à le faire. Soit bonté, soit faiblesse, plusieurs permissions furent accordées, et ceux qui avaient des places près du roi, ceux qu'il traitait le mieux furent des premiers à solliciter cette perniission. Les solhcitcurs (jui étaient refusés, les personnes à qui leur position ne donnait pas de prétexte pour la demander, vivaient entre eux à Paris

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et souvcMit on UKitivaise coinpag^nie. Ce fut ainsi (jiic je passai 1 hiver. Cette vie ne m'amusait pas, mais c'était celle de tous les hommes de ma société, et je m'y livrai.

Je partis pour mon régiment au temj)s fixé. JjC ministre de la guerre, M. de Monteynard travaillait à des changements en vue d affaiblir l'influence des colonels presque tous attachés à M. de Choiseul, etde former dans chaque régiment de petites républiques. Espèce d'officier de fortune lui-même, il espérait par là faire sa cour aux officiers particuliers, en leur donnant part à l'administration des régiments et en leur allouant les bénéfices, qui jusqu'alors avaient dû être versés à la masse générale. Ce travail n'était pas fini pour l'été et le ministre, plat et bas, n'osa pas le faire paraître pendant que les colonels étaient à leurs régiments, de peur que leur présence n'en affaiblit l'effet. Il n'osa même pas refuser au maréchal d'Armcntières un petit cantonnement à Metz pour y manœuvrer. Mais il lésina tellement sur l'argent, f[ue ce cantonnement ne put être considérable ni durer longtemps. J'y alfai avec deux cents chevaux, et, après les avoir ramenés à Verdun, je partis })our Civry.

M. et Mme du Ghàtelet avaient obtenu la permission d'aller à Ghanteloup et y retournèrent. Je fus à Lusancv, où je passai une partie du temps, à Fontainebleau, et revins ensuite à Paris, demander moi aussi la permission d'aller à Ghanteloup.

15V MÉMOIUES DU C^'^ VALENTIN ESTEllHAZY

M. de Moiiteyiiard me répoiitlit comme à rordiiiaire.

— Vous êtes le maitre, mais cela déplait au roi.

Je partis au mois de décembre pour m'y rendre. J'y passai deux mois très agréablement. On y jouissait de la plus grande aisance et de la plus grande liberté. Tout y était marqué au coin de la magnificence. L'abbé Barthélémy (l), plus aimable encore que savant, était à la tête de la bibliothèque, aussi considérable que bien choisie. Il voulut bien diriger mes lectures, et je choisis l'époque de l'histoire de France qui m'intéressait le plus, c'est-à-dire depuis le règne de Henri II jusqu'à la mort de Henri IV. Il rassembla dans ma chambre tous les mémoires du temps, en m'indiquant ce que je devais lire, et ce que je ne devais que parcourir. Selon lui, en lisant les mêmes choses dans différents endroits, en les voyant sous plusieurs points de vue, elles se plaçaient mieux dans la tête.

Avec autant de movens de s'instruire, on en avait aussi le temps. On ne vovait personne le matin. A deux heures et demie, on s'assemblait en déshabillé de matin; on faisait un dîner qui s'appelait déjeuner, et qui était suivi d'une conversation toujours très intéressante, dont le duc de Choiseul, l'homme le plus aimable de son temps, faisait tous les frais. Cette conversation durait ordinairement jusqu'au moment

(1) L'autiiir (lu Viiyii(i<' du jeune Aiiarliursis en Grèce. On sait qu'il avait attat-lié sa fortune à celle du duc de Choiseul.

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OÙ 011 apportait les bou^';ies. C'était le si^jnal où cliacim retournait dans sa chambre, et ou on était libre de faire ce que Ion voulait jus(ju'à neuf heures et demie. Pour lors, on était coiffé et habillé en liiuifoniio de Cliantelouj), ([iii était \evi avei- des braudebour^js brodés d or, et on descendait pour souper. Chère excellente, vins délicieux. Après souper, on se mettait au jeu. Il y avait une petite banque de pharaon, mais faite par les pontes mêmes, de sorte qu'on jouait un peu contre son argent, ce qui diminuait le désavantage de perte.

A minuit arrivaient la poste, les gazettes et différentes feuilles à la main qui rendaient compte de tous les événements de la capitale. La plus grande partie de ces nouvelles étaient lues à haute voix, et servaient d'aliment à la conversation. La duchesse de (Jraniont aimant à se coucher tard, on pouvait veiller tant (ju'on voulait; mais liberté aussi de se retirer à volonté. Si l'on voulait des chevaux, des voitures, il suffisait d'ordonner. Il y avait même un petit équipage de chevreuils pour ceux qui aimaient la chasse. Avec cela un château superbe et des logements excellents.

J'aurais passé ma vie avec plaisir dans cette demeure; mais il fallait être discret, et, après la Chandeleur, il vint tant de inonde que, malgré les politesses qu'on me faisait, je crus convenable de partir, Paris n'ayant pas d'attrait pour moi, je gagnai l'Auvergne pour aller passer le reste de l'hiver chez ma mère. Je

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fus retenu quelque temps à Clermont à cause des neig^es, et j'arrivai au mois de mars au Vigan. Pendant le mois d avril, j "y eus un gros rhume et un crachement de sanjj.

A peine étais-je en convalescence que je reçus une lettre de M. de Chabot qui me mandait de revenir au plus vite pour parer le coup que voulait me porter M. de Monteynard en réformant mon régiment. Le ministre persécutait tout ce qui tenait à M. de Choiseul.

Il venait de réformer les grenadiers de France qu'avait M. de Stainville; il avait fait ôter la charge de colonel général des Suisses à M. de Ghoiseul luimême, et celle de secrétaire général à l'abbé Barthélemv. M. de Chabot ajoutait qu'ayant tenté de lui parler en ma faveur, il l'avait trouvé inflexible et s'était attiré cette réplique :

— Qu'avait-il affaire daller à Chanteloup (1)?

Cette nouvelle me désola ; j'étais loin ; j'avais laissé ma voiture à Saint-Flour en Auvergne, et j'étais trop faible pour aller la joindre à cheval. En partant même tout de suite, je craignais d'arriver trop tard. Enfin, je me décidai à rester où j'étais et à attendre les événements. J'écrivis à M. du Chàtelet de voir ce qu'il pourrait faire en ma faveur, si mon sort n'était pas décidé- Mais ce véritable ami n'avait pas attendu ma

(1) C'était le prétexte qu'on alléguait contre les amis de Ghoiseul.

cil A PITRE CINQ m; ME 157

lettre. Averti du projet de Montcynard, il était allé le trouver et avait plaidé ma cause avec toute la chaleur de Tamitié, faisant valoir les sacrifices que j'avais faits à Vienne, et dont mon régiment avait été le dédomma^o^ement. Rien n'ayant pu toucher cet homme aussi vil que vindicatif, M. du Ghàtelet s était rendu alors chez Madame la Dauj)hine, en lui demandant une audience, et lui avait appris ce dont j'étais menacé. Elle avait promis aussitôt d'intervenir, intéressé le dauphin à ma cause, envové chercher M. de Montevnard : ils lui avaient parlé si vivementen ma faveur qu il s'était vu contraint de promettre que mon ré(jiment serait conservé.

M. du Ghàtelet me mandait ces détails au moment où ma lettre pour lui venait de partir. Personne n'a servi ses amis avec autant de zèle que lui; on ne j)eut citer personne à qui il ait rendu de mauvais services. Si Ion a pu lui reprocher quelque chose au moment de la Révolution, ce ne peut être que de n'avoir pas jufjé sainement les choses, et de sétre laissé tromper par ceux en qui il avait mis sa confiance. Vertueux, bienfaisant, sensihle. c est un tel homme dont le san^j a coulé sur l'échafaïul !

Ce dif|ne ami. en m'écrivant ce qui venait de se passer, m'en.'ja^eaitenméme temps à renoncer au projet que j avais eu de me rendre directement du Vig^an au répriment du roi. Il me prouvait la nécessité de venir remercier madame la Dauphine et de me mon-

158 MKMOIRES DU C" YALENÏI^' ESTEllHAZY

trer à la cour. Je suivis son conseil et arrivai à Paris. Le dauphin et la dauphine me traitèrent à merveille. M. de Montevnard me fit la f|rimacc. Je n'allai pas chez les autres ministres que je ne connaissais pas et à qui je n'avais pas affaire. Je passai à la porte de la favorite (1), qui ne me reçut pas, et le roi ne me dit rien.

Je rejoijjnis mon rég^iment qui était parti à Verdun pour aller à Strasbourg^. La république militaire était établie dans les rég^iments. Le colonel ne pouvait rien ordonner qui influât sur la dépense sans assembler et consulter les capitaines. Et qu'est-ce qui n'influe pas sur la dépense dans un régiment? On ne peut faire une manœuvre sans fatiguer les chevaux, user les équipages ou briser des armes. A tout moment, de nouvelles représentations se produisaient. Si je donnais un ordre, son exécution était suspendue jusqu'à ce que le corps des capitaines eût présenté ses observations. Deux mauvaises têtes, MM. d'Oullembourg^etLa Baraillère, dirigeaient les autres qui cédaient par faiblesse, ou par l'espoir d'avoir plus d'arg^ent à partager. J'avais eu des représentations pour la musique qu'on trouvait trop chère; pour les appointements du chirurgien-major; surtout pour l'ordre que j'avais donné quatre ans avant, d'après lequel chaque hussard avait deux habits à la hongroise, au lieu de n'en

(1) Madame du Barry.

cil APITI'.T' CI NOCIKMK I 0

avoir qu'un et de poiler liahituelleineiil un sanau. .l'avais cédé sur les premiers articles, mais tenu hon sur le dernier, et il n'en était plus question.

Cette année ou rendit les éfendaids aux i"é.'|iinents de hussards, ils v attachaient un fjrand pn\.(',(^ lut une immensejoie. Ils n élaiciil pas loin 1 un de laiitre ; on but beaucoup, et cela Ht oublier les petits désagréments que les colonels éprouvaient. Cependant aucun n'en éprouvait autant que moi. On savait que le ministre me haïssait, et on croyait lui faire la cour en me contrariant.

Le régiment quitta Strasbour[[ à l'automne et alla à Joinville, Vassy, Éclaron, et Sommevoire, quatre quartiers en Champaj^ie, jîrès de Givry. Après l'avoir établi dans ses quartiers, je partis pour Vienne. Pendant ce voyage de Vienne, je fis un grand vovage en Hongrie avec le duc de IJragance. ,) en revins au mois de mai 1772 et fus à Paris pour le travail du régiment. Il eut pourtant peu de grâces; je m'v attendais; mais je sus que le capitaine La Baraillére, dont j'avais eu tant à me plaindre, était en prison pour dettes à l'Abbaye. Ayant su (pie la soinine n était j)as forte, je lui envovai ciiupiante louis, eu hii iiiaudaiit (jue je n'ignorais pas tout le mal (pi'il avait xoiihi me faire l'été précédent, que je le savais dans l'embarras, et que c'était la manière dont je me veng^eais. Il me répondit une lettre de remerciements, et fixa le terme où il me rembourserait, ce qu il a voulu faire exacte-

160 MEMOIRES DU C" V-l^EENTIN ESTER HAZV

ment. Deux jours après, il passa chez moi; je ne le reçus pas. Il m écrivit pour que je sig^nasse la demande cl un congre pour lui : je le fis, et ne Tai pas revu.

Je partis pour .loinville, ou plutôt pour Givrv, où je restai, étant là au centre de mon régfiment. On rendit à M. de Chamborant, qui était alors premier écuver de M. le prince de Condé, l'inspection g^énérale des hussards, qui lui avait été ôtée par M. de Ghoiseul, et il vint inspecter le rég^iment.

A la première inspection, au mois de juin 17 73. il me dit avec beaucoup de phrases qu'il savait combien je tenais à la manière dont mon répriment était habillé, qu'il y avait du bon mais que les capitaines se plaig^naient et que le ministre n'ayant pas trouvé dans ses bureaux la preuve que j'y eusse été autorisé, il avait ordre, sans é^^ard aux arrangements antérieurs, de faire faire à mes frais des sarraux pour tout le répriment et d'ordonner la retenue de tous mes appointements jusqu'au parfait payement de cette dépense.

Je lui obserA^ai qu'au chanp^ement de formation il s'était trouvé dans la masse générale vingt et une mille livres qui avaient été versées dans la caisse militaire à Ghàlons; que si le ministre n'avait pas été content que chaque hussard eut deux uniformes complets, dont l'un était neuf, il m'eût paru juste que ce fût sur cette somme qu'on prélevât la dépense qu'il ordonnait; d'ailleurs, qne je ne me plaignais que de la forme, ne m'attendant à aucune justice de la part de

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M. (le Montcyiiard, et (jue ses ordres seraient exécutés. Il me répondit (juil lui ferait mes représentations. Je rassurai qu'il pouvait s'en dispenser, qu'au reste, j'espérais qu'il serait bientôt chassé et qu'alors je m'adresserais à son successeur. Ace moment, M. de Monleynard était déjà brouillé avec le duc dAi/juillon, (pii \oulait réunir les deux ministères comme avait fait M. de Clioiscul, et avec Mme du Barry, qui ne l'appelait que le plat blafard, parce qu'il était roux-blanc.

L'inspecteur parti, je trouvai dans la bourse de M. du Ghàtelet 1 arjjent nécessaire pour acheter l'étoffe pour les sarraux. Ils furent tous confectionnés pour la seconde revue en septembre. Partout l'administration républicaine allait très mal. Les régiments étaient devenus des fermes, et comme les prohts devaient se partag-er également entre les capitaines, les bons économes se plaignaient de ceux qui ne l'étaient pas assez, d'où ce résultat que les régiments n'étaient pas complets, qu'ils étaient mal vêtus, et mal équipés, les chevaux mal nourris pour mettre le fourrage dans la ])oclie, et qu'on n'osait plus faire numonn r(> de peur de fatiguer les chevaux, d user les é(|uq)agcs, ou de casser les armes.

Pour moi, ;iu contraire, (loj)uis qu'on m avait forcé de renoncer à mes fantaisies, je ne passais rien. (Juand mourait un cheval, j'en rendais compte le même jour, afin (pie l on ne put pas profiter du fourrage. Je faisais toujours maiuruv rer en giaïub» tenue, et sou-

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vent, je choisissais un temps de pluie. J'allais aux écuries et faisais mesurer devant moi l'avoine, pour être sur qu'on n'en retranchât pas. Ayant trouvé en revenant de Vienne, dans la caisse du fourrage une gomme de six mille livres, je la fis envoyer à Ghàlons, en observant que l'ordonnance ne permettant aucun g^ain sur les fourrages, cette somme devait appartenir au roi. Je m'étais mis strictement à l'ordonnance, je la portais toujours sur moi, et je refusais tout ce qui n'était pas conforme. Les capitaines auraient fini par en être les mauvais marchands, si vers le mois d'octobre de cette même année 1773, M. de Monteynard n'avait été chassé comme il méritait, sans avoir pu obtenir le cordon bleu, ni même d entrer au conseil. Le duc d'Aiguillon eut sa place; je lui écrivis pour lui demanderla permission d aller passer Thiverà Vienne, il me la donna. Mais je ne partis que lorsque la maison du Chàtelet eut quitté Givry.

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