‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 26 sur 58 · C II A PI THE SIXIÈME · texte numérisé non relu

C II A PI THE SIXIÈME

mon père, mu donnait le moyen de vivre à mon aise, d'autant que j'étais log^é à Paris chez M. du (Jliatelet, et que ma nourriture ne me coûtait qu'au réjjiment qui était allé cette année à Laon après avoir passé deux mois à Soissons. Apres Fontainebleau il y eut encore unvoya^je de Ghoisy dont je fus.

Durant l'hiver 1 776, j'allai beaucoup à Versailles. Je chassais presque toujours avec le roi, et montais à cheval avec la reine. Elle fit venir le comte Jules de Poli,';nac avec qui elle m'en^ja^jea à me lier. Nous j)assions très souvent les après-diner chez elle ou nous allions au spectacle ensemble. L'empereur vint cette année à Paris et il était quelquefois chez la reine le soir avec le comte Jules, moi et le duc de Coigny.

Au printemps, M. le comte d'Artois, qui avait pris beaucoup d amitié pour moi, m'annonça qu'il m'avait choisi pour aller faire avec lui une tournée dans le royaume, que nous irions voir l'escadre qui était à Brest, et de là, en longeant les cotes, à Bordeaux, pour revenir par Tours et Chanteloup. C'était précisément la partie de la France que je ne connaissais pas, et je fus ravi de cette course. Nous allâmes d'abord au Havre de Normandie, de là, à I larcourt. Nous passâmes par Gaen, allâmes voir l'abbaye du mont Saint-Michel, et par Pontorson et Dol, à Saint-Malo. Nous passâmes à Ghàteau-Ncuf où l'on commençait à bâtir un fort, à Dinan, Lamballe, 8aint-Brieuc, Morlaix et Brest, où

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nous restâmes plusieurs jours. De là nous fûmes par Quimper et Lorient, Nantes, la Rochelle, Rochefort, à Poitiers et à Bordeaux, d'où nous revînmes par les Ormes et Ghanteloup à Paris. Ce voyage, qui dura un mois, fut charmant; le prince fut reçu partout avec les démonstrations de joie les plus vives. Qui eût dit alors que quinze ans après il serait proscrit et fugitif d'un pavs où son sanjj semblait être adoré ?

Dès l'automne précédent, M. de Muy était mort de l'opération de la pierre et avait été remplacé par M. de Saint-Germain, bon militaire, homme d'esprit, mais inquiet, sans caractère et brouillon. Il avait quitté la France par humeur en 1760, avait gâté le militaire en Danemark, et enfin vivait retiré et oublié dans une petite ville d'Alsace, où il avait à peine de quoi subsister. En arrivant au ministère de la guerre en France, il voulut tout changer, et notamment détruire les hussards et en faire des chasseurs. Je m'y opposai, et la reine voulut bien faire déterminer la chose de manière à ce que les hussards restassent. Le comte de Saint-Germain en eut de l'humeur contre moi, et voulut, cette année-là, envover mon régiment à Montmédy. De toute la France, c'était la garnison la plus désagréable. Le régiment devait être séparé, à deux pas de la désertion, mauvaise eau pour les chevaux, mauvais fourrage, enfin jamais on n'y avait mis de hussards,

cil AI'ITIÎI-: SIXIKMK 175

Je venais de finir mon service à Laon lorsque je reçus cette nouvelle, qui mettait le ré^^iment au désespoir. Je volai à Versailles et avouai à la reine toute ma douleur. Elle me dit :

— Laissez-moi faire. Vous entendrez vous-même ce que je lui dirai.

Elle envoya chercher le ministre, et en le vovant, sécria :

— Il suffît donc, monsieur, que je in'iutéresse à quel- (ju'uu pour (|ue vous le j)ersécutiez ! Pourcpioi en\'ove/vousle régiment d'Esterhazyà Montmédv, qui est une mauvaise garnison et où on ne metjamais des troupes à cheval? Voyez à le placer ailleurs.

— Mais, madame, objecta le ministre mourant de peur, les destinations sont faites; peul-on déplacer un ancien régiment pour en mettre un nouveau?

— Gomme vous voudrez; mais que M. Esterhazy soit content, et vous viendrez m'en rendre compte.

Elle lui tourna le dos et vint me trouver dans le cabinet d'où j'avais tout entendu. L'après-diner, je passai chez lui ; mais il ne voulut pas me voir, et me fit répondre qu étant malade il m'euAerrait Davrange le lendemain. Ce Davrange était le premier commis des mouvements des troupes. Il vint effectivement me porter la liste des garnisons vacantes ; il y en avait peu de bonnes. Je lui répondis que je lui demandais un [)eu de temps, que j enverrais voir ces garnisons et choisirais. J'écrivis au régiment, et

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d après les comptes qui me revinrent, je préférai Rocroy. Mais, je me fis donner la promesse que je n'y resterais qu'un an et que l'année suivante, j'irais à Metz qui était la meilleure garnison de France.

M. de Saint-Germain alla dire à la reine que j'étais content. Mais il ne voulut pas me revoir depuis. Dans le cours de l'hiver, il se fit donner pour adjoint le prince de Montbarey, bon militaire, homme d'esprit, mais qui, par sa conduite immorale, n'avait aucune considération. M. de Maurej)as, qui s'intéressait à lui parce quil avait épousé une Mailly, fit cette affaire à l'insu de la reine qui ne la jamais pardonné ni à l'un ni à l'autre.

On déclara la .ouerreà l'Ang^leterre pendant IhiNer de 1777. On prit hautement le parti des Américains, qu'on protégeait en secret depuis longtemps, et cette fausse mesure a fort ajouté aux malheurs de la France. Cette année, la reine nomma le comte Jules de Polignac son premier écuyer, et commença par là à se faire des ennemis implacables, qui ont contribué à sa perte. Je passai lliiver comme le précédent. Je ne me mêlais de rien; je savais par la reine beaucoup de choses que j oubliais ensuite. La manière dont j étais traité à la cour me donnait de la considération en ville, et j'en jouissais sans me faire valoir.

Ce fut cette année que mourut à Lusancv ^1. de Bercheny. Je m y rendis dès que je le sus en danger, et il est mort entre mes bras. Vertueux, honnête et

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s(Misil)le. il a iiiénir les rc.'jrcts de tous ceux (jiii l ont connu, mais de personne plus que de celui doul il avait été le bienfaiteur et le second ])ère.

Au mois de juin, je partis pour llocrov,où était mou réaniment. G était une vdaine petite \ille, tians un mauvais pays. Mais je me disais en moi-même f[ue si on pouvait avoir une j'jarnison en permanence, (pielque mauvaise quelle fut, on y serait mieux que toujours courir. Je pjirlai ensuite aux mag^istrats qui se trouvaient heureux d'avoir un ré;[iment à cheval, et leur demandai ce qu ils pourraient faire pour s'assurer d en avoir un en permanence. Ils m'offrirent des terrains qu ils avaient appartenant à la ville. L'un était propre à faire des jardins pour les hussards, l'autre à mettre un haras. Sur ces données, je fis un plan que je mis par écrit, mais que je me fj-ardai l)i(Mi de commuui(picr, ne vovant rien à Itocroy (jui put séduire ni faire désirer de s'y fixer.

Je partis à la fin de mon service et fusa Paris pour empêcher cju'on nouhliàt la promesse qu'on m'avait faite d'envoyer mon ré;f;iinent à Met/. Mais M. de iSaint-Germain avait (piitlé et le prince de Montbarey l'avait remplacé. Or celui-ci était trop bon courtisan pour mampier à une parole donnée à la reine, et ([uaiid j'arrivai, Tordre déjà était parti. Il n'y eut pas de voyaj^e de Fontainebleau à cause de la (juerre et par économie. J'allai à Metz pour y établir mon ré^jiment et jouir du triomphe de l'avoir mené là malgré

tout le monde. Le comte de Brog^lle commandait en second sous son frère et me reçut très bien. J'y passai cinq ou six jours, après quoi je repartis pour Paris. Je m'y occupai de mon projet de permanence; je trouvai des facilités dans le prince de Montbarey. Mais je voulais avoir de plus une propriété pour moi et pour les officiers de mon régiment. J'en parlai avec M. Necker, qui était à la tête des finances; il {joûta mes idées, me demanda un mémoire, et me promit des secours et un arrêt du conseil pour constater la cession de terrains va^rues.

D'ailleurs, je menais la même vie que les années précédentes ; j avais obtenu les entrées de la chambre. On m'avait donné au château un logement très près de l'appartement du roi. J'avais l'espérance et même la certitude du cordon bleu. J'étais toujours appelé à souper avec le roi, et je voyais la reine chez elle toutes les fois que j allais à Versailles. Les ministres comptaient avec moi, et les commis ne me faisaient jamais attendre leurs expéditions.

Ma vie à Paris était tout aussi agréable. Logé chez M. du Châtelet qui avait une excellente maison, j'y jouissais de la plus grande liberté. J'y dînais quand je voulais, et si j'étais trois jours sans les voir, jamais de reproches que celui de 1 amitié. J'avais l'entrée dans les loges de la reine, qui en avait à tous les spectacles, et il n'était pas de maison à Paris où je ne fusse sûr d'être bien reçu.

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Il fut ([iicstion (l un .«jrand camp en Nornianclic commandé par le maréchal de Bro.'jlie. Mais je no me souciais pas que mon régiment y allât. Cotte ])rovince est chère, et loin de mes recrues. Toutefois, j'avais envie d'en être de ma personne, et pour cela, je demandai une place dans rétat-major. M. dcLanii>ort, qui en était le chef, était mon cadet. Mais cela ne me faisait pas ^rand'chose, et je pouvais être employé s il y avait quelque chose à faire dans mon (jrade de hrig^adier. J ohtins de 1 être; mais comme le camp ne devait s'assembler qu au mois de septembre, je ne voulus pas néglig^er mon rég^iment ni mon projet.

J allai à Metz au mois de juin 1779. Le régiment était caserne au fort, et j'appris que les officiers pendant l'hiver avaient été très peu en ville, qu'ils étaient restés entre eux à jouer au piquet et à fumer. Les bas officiers que je consultai sur la garnison disaient qu elle était bonne à beaucoup d'éjjards, mais que les g^randes distances étaient fatiguantes et usaient leurs bottes. Plusieurs me dirent qu'ils préféraient Rocroy. Je les mis dans ma confidence sur le désir que j'avais d y fixer mon régiment et les engageai à faire du prosél\i;isme sur leur façon de penser. Je quittai Metz après un mois, et pendant que mon équipage filait en Normandie, je me rendis à Paris.

L'ordre profond et l'ordre mince divisaient tout le militaire. Le ministre se taisait, et le maréchal de Broglie, qui devaitétre naturellement juge, s'était fait

partisan de Tordre profond. On lui avait refusé son frère pour maréchal-général des logis, sans doute avec le projet de lui laisser faire quelques bévues, dont on voulait profiter pour le déjouer. Arrivé à Gaen où était le régiment du roi, j'y eus un accès de goutte assez fort. Je logeai chez M. du Ghâtelet et je fus en état de partir quand le régiment du roi se rendit au camp de Normandie. Je n'entrerai pas dans les détails de toutes les platitudes qui s y firent. J'en fus fâché pour le maréchal, qui s'y rendit ridicule, et pour l'ordre profond pour lequel j'ai conservé beaucoup de préférences. Le camp coûta l)eaucoup d'argent, et fut très inutile. Il ne servit qu'à faire triompher les ennemis du maréchal et à fatiguer les troupes .

Je revins à Paris pour suivre mon projet de permanence à Rocroy. Au commencement du printemps de 1779 la reine tomba malade. Une fièvre très forte accompagnée de mouvements spasmodiques finit par être la rougeole. Le roi ne l'avait pas eue. M. le comte d'Artois, qui ne l'avait pas eue non plus, et Mme Elisabeth s'enfermèrent avec elle. Le duc de Goigny, le comte de Guines, le baron de Bésenval et moi eûmes la permission de la voir et fûmes séquestrés du reste de la cour. Dès qu'elle commença à entrer en convalescence, on lui conseilla d'aller s'établira Trianon.

La maison y venait tous les jours et on nous donna des logements au Grand Trianon. Le duc de Liancourt, qui s'est depuis distingué par son ingratitude,

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y fut ajouté. La coiiitosse Jules était (oiuliéc malade à Paris peu après la iciiic, et avait eu aussi la rougeole. La comtesse Diane resta avec Mme Élisabetii, et les trois semaines cjue nous j)assàmes à Trianon furent 1res a^jréables, nnicpuMnent occu[)és de la santé et de Tamusement de la reine; de petites fêtes simples dans un lieu charmant, dans une belle saison, des promenades en calèche ou sur l'eau, point d'intri,<}ues, point d'affaires, point de gros jeux; seule la grande niagniHcenee qui y régnait pouvait faire soupçonner ([iiOii fut à la cour. Le temps d'exil passé, tout reprit l'ortlre accoutumé et je partis j)onr Metz avec la promesse de recevoir l'ordre d'aller à Rocroy en permanence dès que je le demanderais.

Je trouvai les esj)rits assez bien disposés. A ceux ([ui objectaient (piil n'y avait personne à voir à llocroy, je répondais quils n'avaient pas profité de la société à Metz et que Rocroy valait encore mieux (pie le fort de Metz. Aux vieux je faisais voir l'économie. On pourrait toujours être en redingote, ne pas porter de sabre, n'avoir aucun devoir à rendre, peu de service. Enfin j'obtins l'ordre d'aller en permanence à Rocrov. Je ({uittai Metz avec mon régiment. Peu après notre arrivée dans notre nouvelle garnison, je reçus ordre de me rendre à Saint-Omer avec tout ce qui était en état de marcher et de laisser à Rocroy le dépôt, les recrues, les remontes et les éclopés. Je me rendis de ma personne à Paris. J'allai à Versailles en uniforme

et en moustache, et y passai le temps de la marche du rég-iment, que je rejoig^nis à Abbeville pour le conduire à Saint-Omer, où on assemblait un camp aux ordres du comte de Chabot. Je fus cantonné en ville, au quartier de Saint-Sébastien. Le camp fut employé à faire des manœuvres, en vue d un projet de descente en Angleterre. L'escadre réunie de M. d'Orvilliers (1) et des Espagnols parut dans la Manche sans rien faire. La descente n'eut pas lieu. En octobre, on fit cantonner les troupes aux environs de Saint-Omer. Mon rég^iment resta dans la ville, et ce ne fut qu'à la fin de novembre que l'on rentra dans les quartiers d'hiver. Le régiment retourna à Rocroy et moi à Paris.

Au mois de janvier 1780, j allai passer un mois à Rocrov. Je tenais beaucoup à faire réussir mon établissement. Je fis travailler à un grand jardin ; les hussards défrichèrent les leurs; plusieurs officiers prirent des terrains pour les faire valoir, et tout me promettait des succès. J'envovai acheter des juments en Normandie. J'obtins du g^ouvernement des étalons; après quoi je retournai à Paris. La promotion qui avait été faite au mois de janvier parut. J'y fig^urais comme maréchal de camp et j'obtins le commandement de Rocroy sous l'autorité des commandants des Trois-Évèchés. Au mois de mai, on créa douze inspecteurs ; je fus du nombre. J'eus pour mon département

(1) Lieutenanl-{jéticral des années navales, né en 1778, mort en 1792, à Moulins, sa ville nalale.

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les réj'pnients qui étaient en IJainaut, et je fus laiie mes inspections à cheval, les cainpaxjiies de Luxembourg à la main.

A cette épocjue, nous liinies charjfjés dinspecler indifféremment infanterie et cavalerie dans la région ([ui nous était assignée. La mienne s'étendait depuis Guise et Givet jusqu'à Dunkerque. >Jous devions faire deux revues, lune au mois de juin, l'autre au mois de septembre. Je passai l'intervalle entre Rouen et Paris. Mais je restai établi presque tout le tenij)s à Versailles. La reine fut à Trianon; on v joua la comédie, et toute la société de la comtesse Jules y fut admise. Le roi y venait diner tous les jours où il ne chassait pas, et y soupait régulièrement tous les soirs. La reine et Madame Elisabeth étaient seules logées à Trianon, avec leurs dames d'honneur et la comtesse Jules. Après mes secondes revues, je repassai quel([ues jours à Rocroy et revins passer l'hiver à Paris.

Plusieurs régiments avaient marché pendant l'automne. Le règlement des inspecteurs portait ([u'ils devaient inspecter les mêmes régiments pendant quatre ans. Ceux dont j "étais chargé furent dispersés dans le royaume. Après avoir passé le mois de service à Rocroy, je partis pour mon inspection au mois de juin 1781. M. le comte d'Artois alla à Gibraltar. Je demandai de l'y suivre et fus refusé. Après avoir inspecté en Flandre et à Boulogne, j'allai passer à Versailles le temps qui précédait les revues. L"éloi."'jic-

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meut des régiments fut cause que les inspecteurs ne firent qu'une revue. Je partis après la Saint-Louis pour inspecter les miens à Vannes, Poitiers, Ghàtellcrault et rAuvcrguc, où était celui de Royal-Navarre. Ce fut là que j'appris le désastre de Gibraltar (1) et la banqueroute de M. de Guéménée. Une fièvre double que j'avais gagnée à Poitiers et qui me suivit en Auvergne me retint quelque temps dans cette province. A mon retour, la cour était à Ghoisy et je fus du voyage. M. de Montbarey quitta le ministère de la guerre ; il avait déplu à la reine eu donnant le gouvernement de Gravelincs à M. de Pontécoulant, avant qu'elle eût eu le temps de le demander au roi pour M. de Yaudreuil (2) , dont l'oncle, qui venait de mourir, en était pourvu. Un intervalle assez considérable s'écoula avant que le successeur de M. de Montbarey fut nommé. On voulait changer la forme de ce ministère, pour en charger sous un nom différent M. d'Adhémar, qui n'était que brig^adier. Le projet transpira; on en fit tant de couplets et ce choix parut si ridicule que ceux qui lavaient fait durent 1 abandonner. La place fut donnée en 1782 à M. de Ségur, lieutenant général qui avait perdu un bras à la guerre de 17 41, et qui

(i) L'échec de l'expédition envoyée contre Gibraltar en 1782 sous le commandement du comte d'Artois.

(2) Le marquis de Vaudrcuii, lieutenant généra! des années na^•ales, cousin du comte de Yaudreuil, l'ami du comte d Artois, connu par sa liaison avec la duchesse de PoHjjnac et dont .M. Léonce Pinj;aud a puhlié la correspondance avec le prince (pii fui (Iharîes X.

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avec un peu d'cspril avait l'ait de bonnes choses. La place de (jouvernante des enfants de France alla à la comtesse Jules, dont le mari fut fait duc héréditaire, cl i'ohlius la survivance du .'jOuverncmenL (h' Itocrov. M . de la lîi\ u-rc, eu eu conservant les appoinlcnuMits, m en laissa toutes les fonctions.

.1 y allai passer le mois de janvier comme à l'ordinaiic. Lorsque j en revins, on avait divisé les inspections en cavalerie et infanterie. Je conservais les mêmes rég^iments de cavalerie et on y ajouta ceux (piavait eus l'inspecteur d'infaulerie, aucpiel on avait donné les miens. Ils étaient assez rapprochés, excepté celui de Royal-}^avarrc en Auvergne. Avant de faire cette dernière course, je passai quelque temps à Versailles et je revins joindre la cour à Fontainebleau. La paix venait d'être si(]née avec rAn.'jleterre et 1 indéj)endance de l'Amérique reconnue, événement qui a beaucoup contribué à faire éclore la nuilheureuse révolution qui a écrasé la France peut-être pour jamais.

Les premiers jours de 1783, M. de la iîivière mourut, et j'entrai en possession du ^gouvernement de Ilocroy. J'y restai un mois comme à l'ordinaire, et le reste de l'hiver à Paris et à Versailles, toujours très bien traité. Ma fortune s'était considérablement aufjmentée. Ne voulant pas quitter le lofjement que j'avais chez M. du Chàtelet à Paris, et cejiendant désireux tl ;ivoir une espèce de maison à Paris, j en

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louai au Gros-Caillou une petite qu'avait occupée la comtesse Diane et que je fis fort joliment arranger. Il existait alors des comités d inspecteurs pour fixer les ordonnances m'ilitaires. J étais de celui que présidait le comte du Chàtelet, et j'en étais le rédacteur. Gela m'avait obligée d'avoir des bureaux que j'avais établis dans ma maison du Gros-Caillou. J'y avais aussi quelques chambres à donner pour des officiers de mon régiment ou autres qui venaient à Paris.

Au mois de mai, quelques dames de ma connaissance se proposèrent d aller faire une course en Angleterre. Depuis la paix, beaucoup d'Anglais étaient venus en France et la guerre d'Amérique avait mis à la mode une anglomanie qui n'a pas non plus peu contribué à la Révolution française. Je me joignis à elles et nous partimes, Mme de Créqui, Mme de Chalon, Mme d'Andlau, le duc et le comte de Coigny, le duc de Polignac, M. d'Andlau et moi. Nous fîmes un voyage charmant. Il est impossible d'être mieux reçus que nous ne le fûmes, M. d'Adhémar venait d y arriver comme ambassadeur, M. de Moustier, qui y avait été envové après la paix comme ministre, n'en était pas encore parti. Mais, il y manquait, pour que je fusse content de ce voyage, d'y avoir milady Spencer, cette ancienne amie qui réunit tous les agréments de la société à toutes les vertus pratiques, femme unique peut-être dans le monde et dont j "aurai encore occasion de parler. Elle était allée rejoindre

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son mari aux eaux de Buxton, dans le Derbyshire. Il était valétudinaire et avait p-;'i té une santé assez bonne à force de se croire malade et de se traiter comme tel.

Ne pouvant me résoudre à quitter lAnxj-Icterre sans avoir vu cette respectable femme, et le ministre d'Amérique, qui pouvait prendre ma place pour le retour, étant arrivé, je proposai à mes compagnons de vovag^e de partir sans moi. Quand ils se mirent en chemin pour revenir en France, je partis pour Buxton. J'v passai [)lusieurs jours avec la famille de Spencer, ^oiis allâmes voir plusieurs objets de curiosité, entre autre le château de Ghasworth, qui appartient au duc de Devonshire, son g^endre, e1, où le maréchal de Tallard est resté prisonnier après la bataille d Hochstœdt ; je visitai aussi des cavernes fameuses })ar leurs stalactites, qui sont de plusieurs couleurs. Après avoir passé quelques temps très ag'réablement avec les Spencer, je retournai à Londres.

Plusieurs Français s'y trouvaient, et notamment le duc d Orléans, qui s'est montré un scélérat si atroce depuis et n'était dans ce temps-là qu'un homme de [)laisir. Le duc de Guines v était venu avec ses filles; il s'était fait des amis en Ang^Ieterre depuis son ambassade, et il y était très bien reçu. On y voyait aussi le marquis de Gonflans, homme de beaucoup de talent et d esprit, mais qui faisait j^arade de plus de vices (ju il n'en avait, immoral par principe, et se plaisant

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à braver tout ce qu'il appelait préjugé, mais obligeant, menteur sans être faux, ivrogne sans aimer les vins, et libertin sans tempérament. Cet homme extraordinaire, i)ien traité à la cour sans y avoir januiis pu rien obtenir, dont tout le monde disait du mal et qu'on était charmé de voir, me proposa de revenir ensemble par Dieppe et de m'arréter chez lui au Vaudreuil, dans une charmante terre qu'il possédait sur les bords de l'Eure. J'acceptai cette proposition. Nous allâmes coucher au Vaudreuil, où je passai deux jours.

Pendant que nous y étions, M. de Conflans reçut une lettre de la marquise de Goigny, sa fille, datée de la veille de la Pentecôte, qui lui mandait qu'il était fort question d'une promotion de cordons bleus pour le lendemain. Je craignis d'avoir été oublié, et je partis de suite, au moins pour me plaindre si je n'étais pas nommé. Auprès de Mantes, un courrier m'avant reconnu fit arrêter ma voiture pour me demander si je savais que je venais d'être compris dans la promotion des chevaliers de Tordre. Il avait vu la liste et était sûr que mon nom y figurait. Il m'en nomma plusieurs autres, et quoiqu il n'eût pu se procurer une liste, il m'affirma que nous étions vingt. Je le remerciai et partis.

A la poste à Saint-Germain, ime lettre de mon secrétaire m'apprit (ju'on avait envové un courrier pour moi sur la route de Calais, et que dans le doute que

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je \1tisso j)ar celle ronlcv il m <i\ait éeiit sur loiites les autres par où je pouvais revenir d An,'|lclerje. J'arrivai à Versailles ; je courus chez la reine d'abord et ensuite chez la comtesse de Polii^rnae. où elle venait d aller. J'ji nu' \()\anl, elle me (leiiiaiida si j avais reçu la lettre par le eoiirrier. .le lui dis ([iie non, et lui lis Ions mes l'cinereienients. Le lendemain, je les lis au roi, etj)eu de temps aj)rès je j)artis pour Kocroy, et de là à mes inspections.

Je repassai par Paris a\aiit d aller en Ainerjyne où j avais toujours un ré^jiment à inspecter, et j y trouvai une lettre de ma mère qui m'appelait. l'Ule était inquiète de sa santé, et désirait me revoir avant de mourir. Cette lettre fut un ordre sacré pour moi. Je laissai ma voiture à Parantignac, chez le comte de liastic, un de mes anciens camarades de la p^uerre, et m'en fus à cheval au Yigan. Je trouvai ma mère et ma soMir en bonne santé ; je causai beaucouj) avec cette dernière de mon établissement à llocroy ; je lui montrai les plans de la maison du g^ouverneur et de l'appartement que je lui destinais, si elle voulait un jour venir s'y établir avec moi. L'àjje et les inlirmités de ma mère ne pouvaient nous laisser l'espoir de la conserver bien longtemps, et si nous éprouvions le malheur de la perdre, le bonheur de ma vie serait de parta^o-er avec ma sœur ma fortune et les af^réments de ma position. Je savais le peu de (joùt qu'elle avait pour Paris, et je sentais qu'elle pouvait ne pas se

soucier de débuter à son âge dans la capitale. Mais elle n'avait pas les mêmes objections à me faire pour Rocroy, où je me proposais de passer tous les ans plus de temps, et où, en mon absence, elle pourrait avoir une maison à mes frais, puisque la plus g^rande partie de mes g^ens et de mes cbevaux v restaient.

Elle m écouta avec beaucoup de sang^-froid, et finit par refuser de souscrire à un plan qui ne pouvait se réaliser qu'à la mort d'une mère qu'elle adorait. Elle m'observa, en outre, que la vie de Rocroy, au milieu d'une g^arnison, lui serait aussi nouvelle et aussi désag^réable que celle de Paris ; quelle avait dans sa province des amis qui lui étaient chers et qu on ne remplace pas à quarante ans ; qu'elle n'enviait pas ma fortune, et que la manière dont je lui proposais d'en jouir ne la tentait pas. Si sa santé et les circonstances lui permettaient un jour de faire un voyag^e à Rocroy, elle n'v renonçait pas: mais pour un établissement, jamais elle n'y en ferait un. Elle sentait d ailleurs 1 honnêteté de ma proposition ; elle y trouvait la preuve de ma tendresse pour elle. Mais ce même sentiment qu elle avait pour moi la déterminait à m'en faire une à laquelle elle tenait dautant plus qu'elle savait que ma mère y attachait le plus g^rand prix, dont son extrême délicatesse lavait empêchée de me parler, c était de me marier.

— Votre peu de fortune qui, en vous donnant de l'aisance comme garçon, ne vous permettait pas de

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