CHAPITRE VI
Mes rencontres à Vienne avec l'empereur Joseph . — Mort de Louis XV. — Accueil que me font le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette. — Le ministère Turgot. — Ma faveur à la cour. — Elle me fait déjouer toutes les jalousies. — Je suis nommé brigadier, cordon bleu du gouverneur do llocroi. — Mon mariage.
A Vienne, l'année précédente, j'avais éprouvé beaucoup de marques de bonté de Tempereur, surtout à mon retour du voya^^e de Hongrie. Je le voyais tous les soirs chez la princesse Esterliazv, et il assistait à notre souper. A mon arrivée, il eut l'air d'être bien aise de me voir, et quelques jours après, il me dit :
— Vous n allez jamais chez la princesse Litchtenstein, venez-y demain après dîner.
Je m'y rendis; la porte me fut ouverte. L'empereur y vint, causa beaucoup avec moi et l'on se donna rendez-vous pour le lendemain chez la comtesse Ernest Kaunitz. Elle me dit d'y venir, et de ce moment j'allai tous les jours chez une des cinq dames chez qui l'empereur allait : la princesse Françoise et la princesse Charles Lichtenstein, la princesse Clary, la comtesse Kaunitz et la princesse Kinsky. De là, Sa Majesté me menait quelquefois dans sa voiture chez la prin-
cesse Esterhazy, où il finissait sa soirée. Il n'y avait souvent que lui et moi d'hommes, quelquefois le comte RosenberjT, le duc de Bragance et le comte Wrbna, mais sans cela personne. Les maris de ces dames venaient quelquefois un moment, mais ne restaient jamais, et le maréchal de Lascy ne venait que chez la princesse Françoise. On ne jouait pas; on parlait beaucoup de la France, des affaires de la cour; on discutait des points de morale, mais jamais il n'était question ni d'affaires, ni d'administration, ni de religion. Quand la conversation tombait insensiblement sur un de ces points, l'empereur y rompait court et parlait d'autre chose.
Je logeais chez le chancelier de Hongrie, mon oncle. C'était peut-être l'homme de Vienne qui eût le plus d'esprit. Il avait épousé par conscience une ancienne actrice dont il avait eu des enfants. C'était sûrement Thomme le plus aimable. Il avait toujours aimé le plaisir; mais depuis ce mariage, il ne lui avait pas été plus fidèle. Il aimait son pays, en connaissait les lois et y jouissait d'une grande considération. Il avait été l'ami intime de l'empereur François I" et depuis sa mort avait souvent eu des prises avec sa veuve. L'empereur Joseph l'estimait mais ne l'aimait, pas. Il était sûr de trouver en lui des oppositions aux projets f[u'il formait sur la Hongrie, projets qui l'ont forcé de quitter sa place et qui ont hâté sa mort.
Au printemps de 1774, la cour fut à Laxemhourg.
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J'eus la permission d'y aller. Un jour l'iuipératricereine me dit :
— A\e/-\()iis vu l'ambassadeur de Franec?
C'était alors le prinec Henri de llolian(l) , aujourd'hui cardinal, avec (|ui je n'étais pas lié, que je ne \()yais qu'autant que le devoir l'exigeait, et qui était un peu mécontent de moi, parce que j'avais dit n'avoir jauuiis vu ni entendu parler de toutes les espèces dont il était entouré, et qu'il avait \oidu faire passer à Vienne pour les plus g^rands seijjneurs de la cour de France. Il y avait entr'autres un {}endarme de la g^arde dont j'ai oublié le nom, qui [)ortait 1 uniforme d'officier supérieur et que je forçai de le quitter, en montrant une lettre deGuémériée, capitaine de la compa^jnie, qui me mandait qn il était faux qu'il fût officier, qu'il n'était (jue simple gendarme. Malgré cela, l'ambassadeur était fort [)oli avec moi et me ménageait.
Il m'avait demandé plusieurs fois j)ourqnoi je ne venais pas diner chez lui. Un joiu" j'y fus; je trouvai ses commensaux dans le salon. On servit; il ne parut pas. On me dit qu'il dinait seul dans sa chambre. Ma voiture était partie; je la fis chercher, et j'attendis dans le salon qu'elle vint pour m en aller. Depuis ce
(1) Le héros dv l'Affaire du collier. T^c jiifjoincnt que porto sur lui, sur son cntourajjc, sur ses mœurs, le comte Esterhazy résume très fXM(!tcmoiit l'opinion (pion avait de lui ù Vienne et qu'il ne justifia ipic trop i)iiiiti"it après.
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joiir-là, je ne fus plus diner chez lui que lorsque j'en étais prié en cérémonie.
L'impératrice me demanda donc si je l'avais vu. Je lui répondis que non.
— G est, dit-elle, qu'on me mande que le roi est malade, et qu'on croit que c'est la petite vérole; je voudrais savoir de ce qu'on mande au prince Louis.
Je partis de suite pour Vienne et fus chez lui. Il ne savait rien. Le lendemain arriva un courrier de M. de Mercy, qui m'apporta une lettre de M. du Chàtelet, qui m'annonçait la maladie très grave. L'ambassadeur n eut pas de lettres. L'impératrice suspendit les spectacles à Laxembourg-, et l'empereur ordonna des prières à l'église des capucins, où assista tout ce qu'il V avait de Français. Peu de jours après, arriva la nouvelle de la mort. Elle n'étonna personne, d après celles qu'on avait reçues en dernier lieu. Mais elle affligea beaucoup l'impératrice. Elle regrettait son allié et craignait la jeunesse de son gendre. Elle n'était pas non plus sans inquiétude pour sa fille. En tout, elle voyait en noir; elle était cependant loin de prévoir ce qui est arrivé.
Lorsque la nouvelle fut confirmée, je me décidai à partir. L'empereur me dit qu il me donnerait une lettre pour la nouvelle reine et que, comme nous avions passé notre hiver ensemble, il me chargeait de lui rendre compte de sa manière d'être, de son genre de vie. Je mandai par un courrier à M. du
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Cliàtelet que je partais et le priai de m'écrlre à Nancy ce qui se passait à la eonr, (jiie j'irais prendre la lettre ehcz le lieutenant-colonel du rég^imentdu roi. Comme le courrier était de M. de Mercy, je mis ma lettre à l'adresse de M. de la Horde, ami des deux, aussi g^uillotiné depuis.
A Nancv, je trouvai celle de M. du Cliàtelet. Il m'apprenait la petite vérole de Mesdames, à Ghoisy, et l'inoculation du roi et de ses frères à Marly. Je me hâtai d'arriver, et j'écrivis au comte de Noailles, guillotiné depuis, sous le nom de maréchal de Mouchy, alors gouverneur de Marly, pour lui demander la permission de venir porter à la reine une lettre de l'empereur. Il me répondit que je pouvais venir. Je remis ma lettre à la reine et j'allai dîner chez M. de Maurepas, alors à la tète des affaires.
En sortant de tahle, on vint me dire de passer chez la reine. J'y fus; elle me traita avec beaucoup de bonté. Le roi vvint; elle lui demanda de me faire rester à Marly, qu'elle avait encore mille choses à me demander sur Vienne, où j'avais été dans la société intime de l'empereur. Le roi me dit que je n'avais qu'à rester, et ordonna au comte de Noailles de me donner un logement. J'y fus en sortant de chez la reine, et envoyai mon valet de chambre à Paris chercher mes effets. Le comte de Muy était ministre de la guerre, et M. d'Aiguillon exilé. La reine demanda elle-même au comte de ^(uv de me dispenser d'aller
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au régiment jusqu'après le voyage de Marly. Il me dit qu'avec cette permission-là je n'en avais pas besoin d'autre. D'ailleurs Joinville où j'étais, n'était pas un poste militaire, et l'administration de M. de Monte ynard allait être changée. Je vis souvent la reine à Marlv; je restais le soir au salon, où le roi jouait au billard ou au tric-lrac. Il était rétabli de son inoculation, dont il avait été très peu malade, et quand la cour retourna à Versailles, je fus à Givry.
J'y passai l'été et ne revins qu'assez tard à Paris. Je fus très bien traité, admis aux soupers dans les cabinets. Le comte du Châtelet me prêta une partie du logement qu'il avait à Versailles et je partageai mon temps entre la ville et la cour. Mon régiment avait quitté Joinville pour aller à Saint-Mihiel en Lorraine. Le comte de Muy s'occupait de rétablir l'ordre dans le militaire, que le court ministère de M. de Monta vnard avait renversé. Mais son principe était le régime. Il ne voulait rien faire par à-coups, et si ce svstème eût été suivi après lui, il aurait sans doute épargné bien des malheurs.
M. Turgot était à la tête des finances. Vertueux, honnête et systématique, connaissant plus les livres que les hommes, et membre de la secte des économistes, il commença par laisser une liberté illimitée pour le commerce des grains. Des ennemis qui craignaient d'être compris dans les réformes qu'il n'avait pas balancé d'annoncer, et que le roi sendjlait très
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disposé delTecUicr saisiiciil Je [)rélexte de la sortie des blés pour faire iiaitrc une disctlc factice, alarmer le peuple, et faire des émeutes. On les sa\ ait d avance ; on pilla des boulangers, on ari'èta des bateaux. M. Turg^ot demanda main forle. On fil marclier la maison du roi. Mais les cbefs de ce coi[)S étaient cbarmés d'im désordre c{ul culbuterait celui (pii voulait cliercber et détruire les abus. Le [xuiple. payé pour se révolter, était paisible même dans ses mou\ements séditieux.
Pour effrayer davantage le roi, on pilla le marcbé de Versailles. J'y fus, c'était une moquerie. Des femmes ouvraient des sacs de farine, en prenaient dans leur tablier et s'en allaient. Un liomme(jui trouvait le sac cpi il avait pris trop pesant en vidait la moitié dans la rue. Le peuple était persuadé qu il obéissait au roi en pillant les marcbés, et qu'on n'en voulait qu'aux accapareurs.
Le désordre, qui avait commencé aux environs de Paris et avait été réprimé promptcment dans la capitale, g^agnaitles provinces. On Ht marclier les troupes. Mon régiment fut du nombre; il vint à Cbàteau- Tbierrv. On fit une espèce d'armée dont on doniui le commandement au maréchal de Biron. Je fus chargé de surveiller les marchés de la Brie, depuis Montmirail jusqu'à Yervins. On plaça des petits détachements dans toutes les villes où il y avait des marchés. Ils étaient chargés de fournir des patrouilles aux
marchands qui v apportaient du g^rain ou de la farine.
Pour assurer cette opération, M. Turg^ot prit deux mesures, dont lune était la suppression du droit de hallage, que plusieurs seigneurs avaient sur partie des grains vendus à la halle de leur ville. Dans le principe du droit, il était une sorte de loyer de la halle que les différents propriétaires avaient fait hâtir pour la commodité des vendeurs. Mais il était devenu un droit seigneurial que le ministre promit de réduire aux frais du roi. L'autre mesure fut d'acheter dans la ville la plus considérahle de chaque arrondissement une certaine quantité de grains que l'officier général était autorisé à faire transporter aux marchés qui en manqueraient véritablement, et de l'y faire vendre au prix du marché précédent, et, s'il était plus bas, de l'emmagasiner. Cette mesure était secrète et ne devait être emplovée qu en cas de besoin.
Le marché de Château-Thierry avait été pillé avant que mon régiment n'v arrivât, et les fermiers n osaient porter leurs denrées ni à ce marché-là ni à celui des villes voisines. Je plaçai, selon les instructions que j'avais reçues, mes petits détachements, et les marchés furent fournis partout. Des villages reçurent aussi une instruction pour éclairer les paysans et les rassurer, et ils s'en acquittèrent à merveille dans la partie où je commandais. Avant mon arrivée, il avait paru des hommes inconnus qui avaient prêché l'insurrection. Mais, moi présent, il n'en fut plus ques-
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lion. J établis mon ([iiarlicr j'jéMÔral à Jjiisancv, chez le maréchal de Bercheiiy. On me doima des clievaiix: des écuries du loi pour me l'aeililer le moveu de me porter sur les différents points de la partie ({ui m était confiée, et il ne s y passa rien.
Une veille de marché, 1 officier qui commandait ù la Ferté-sous-Joiiarre manda qu'il n'y avait j)as de grains pour le lendemain, et que, s il n en arrivait pas, il pourrait v avoir du bruit. Je fis venir six voitures de mon dépôt de Château-Thierry et je les lis décharger à la halle de la Ferté avant le point du jour : Du moment que les g^ens mal intentionnés virent que leurs projets étaient prévus, il arriva du g^rain de toutes parts, et en si (rrande abondance que le prix baissa. D après mes ordres, mon (jrain fut rechar{|é le soir et renvoyé où je l'avais pris.
Pendant ce temps-là, on rassembla un dépôt considérable à Ghâlons et on me proposa de m'en envoyer partie. Je répondis que je n en avais que faire, n'avant pas consommé un seul sac de celui que j'avais à Château-Thierry et à Soissons. L'aj)proche de la récolte achevait de dissiper toutes les inquiétudes. Je fis une course à Paris ; je reçus des compliments du ministre et du maréchal de Biron. Le premier fut si content de la manière dont le régiment avait servi, qu il me chargea de rapprovisionnement de lleims où allait se faire lesacre du roi. Je cjuittai la rive gauche de la Marne, métablis à Fismes, entre Soissons et
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Reims, OÙ je fis conduire deux fols plus de gfrains qu'on n'en consomma, Taffluence des étrangers ayant été beaucoup moins considérable qu'on ne Favait supposé.
Le roi devait coucher à Fismes en allant à Reims. Je fus chargée de sa garde ce jour-là avec mon régiment, qu'on rapprocha de la ville en vue de la cérémonie. Pour remplir un des jours, la reine désira nous voir manœuvrer. Il y vint plus de voitures qu'il n'y avaitde hussards. Mais je fis une espèce de petite guerre qui amusa, et les hussards eurent beaucoup d'argent. En revenant, le roi fut à Gompiègne. lime nomma du voyage. Après l'avoir salué à la tète de mon régiment sur la route, je m'v rendis, et le régiment alla se remettre à Soissons, sinon de ses fatigues, au moins du désordre que son éparpillement de tout l'été lui avait causé.
Quand le roi retourna à Versailles, j'allai passer quelques jours à Soissons, et je revins pour être d'un voyage de Ghoisy que fit le roi pendant trois jours avant celui de Fontainebleau. Le voyage de Fontainebleau fut très brillant : chasses, spectacles, bals, jeux, on n'était occupé que de se distraire. Le roi me donna pendant ce voyage un effet de cent mille livres en rente viagère sur la ville, qui m'a valu dix mille francs par an. Cela joint à la même somme de ma famille de Vienne , six mille de mon régiment et quinze cents de pension que j'avais eus à la mort de