I.NTHOItrCTlON w
en dépit de la dilférencc des âj^es, avec la siucéritt' d lui amant de vinfjt ans. Informant sa femme qn'il a annoncé sa {grossesse à la reine, il conlesse (|n'il Ini a dit que " tant va la cruche à l'eau qu'à la Hn elle s emplit ». A tout instant, nienitî snr le taid de sa \\{\ il répète à cette compagne si dijjne de lui (|n il laiine à la folie, (|u'il l'adore, l-^st-il loin d'elle, il n a pas doiini. " .Ma jx'tite place me manquait », ou encore : « .l'attends avec impatience d'avoir nin.' lettre de vons pour me rapprocher un peu en idée d'une bouche que j'aime tant. » Il n'est pas étonnant qu'au jour de sa mort, sa femme ait écrit : « Avec lui s'éteint le bonheur de toute ma vie. »
Pour parler d'elle et le mien\ faire connaître hii-méme à travers la tendiesse qu il lui avait vouée, nous nous sommes éloigné de Marie-Antoinette. Il faut maintenant y revenir. Comme nous l'avons dit, ce qu'il en narre dans ses Mémoiies ne permet pas de se figurer avec exactitude combien lurent amicales, confiantes de part et d'autre et surtout sans nuages, ses relations avec la reine et aussi avec le roi. C'est sa correspondance avec sa « chère Fanny >' (jui nous met à même de le préciser.
Elle est volumineuse, cette correspondance. Elle embrasse vingt années, de 1 7<S4 à LSOi. Pendant cette période, Esterhazy a du souvent se séparer
\M MKMOIUES DU C" VALENTIN ESTEUHAZY
de sa femme : avant la Révolution pour ses tournées dinspection militaire, pour les sessions du Conseil supérieur de la Guerre, dont il était membre, pour ses séjours à la cour, Versailles, Fontainebleau, Compiègne, où les fréquentes grossesses de Mme Esterhazy ne lui permettent pas toujours de le suivre; sous la Révolution pour ses courses en Allemagne, |)oui- ses voyages à Coblentz, pour sa mission en Russie, ou elle vint le rejoindre, pour ses longues visites à Timpératrice Catherine qui les trouvait toujours trop brèves et se plaisait à le retenir. Au cours de ces absences, il n'a jamais cessé d écrire à sa femme tous les jours, ou, quand il se fut expatrié, en toutes les occasions où il était assuré (le lui faire parvenir ses lettres.
Plus encore que ses Mémoires, ces documenls épistolaires nous permettent de reconstituer sa vie. Nous y saisissons notamment d'innombrables et précieux témoignages de la faveur dont il jouissait à la Cour. A ce titre, nous croyons devoir en reproduire ici quelques fragments. Us fournissent une preu\e positive de cette faveur en même temps qu'ils constituent un véridique et piquant tableau de la Cour de France, durant ces années qui précédèrent la Révolution, dont Talleyrand a dit qu'il fallait v avoir vécu pour connaître la douceur de vivre.
Xous sommes en 1784. Esllierazy s'est maiié le 211 mars. Après son voyage de noces, il est venu se réinstaller i Paris avec sa jeune femme, rue Michel- Ic-Comte, au Marais. I/élé ai'i'ive, ils soiU invités a la Cour. Au mois d'août, il est allé senl à Versailles pour les chasses du roi et l on voit déjà qu il est devenu pcrsonn (jnila.
.< 'lïaoùt, Versaiiics. — .lai été bien mouillé liiei-. Mais, en revenant de la chasse, j'ai fait bassiner un lit dans lequel je me suis roulé et qui m'a séché parfaitement. .1 ai bien soupe. TiC maître m'a fait mettre à côté de lui à ta!)le; il m'a donné le bougeoii' à son coucher. Il ma mené et ramené dans sa voiture. Je reste aujourd hui pour voir la reine. Je reviendrai après dîner pour être de retour ici demain matin pour la Saint-Louis.
« 13 septciiihrc, ruiiiibniiillct^ 8 heures du soir. — Je suis arrivé ici à bon port, ma chère Fanny, sans mètre trompé de chemin. Il n y a que trois lieues, et j'étais ici sans avoir été trop vite. A onze heures un (|uart, je me suis promené avec M. Dangivillers en attendant le roi, qui est arrivé à midi. Il m'a fait mettre à côté de lui à déjeuner. J ai assez bien mangé, mais avec modération, pour me conserver
wiii MÉMOIHES DU C"- VALEÎ^TIN ESTERHAZY
pour le soir, d'autant que David, le contrôleur de la bouche, m'a assuré que le souper serait parlait. Je n'avais qu'un cheval à la chasse, ce qui m'a fait rester avec Monsieur au Pavillon de l'Etang de la Tour jusqu à ce qu'on attaquât. Enfin, à quatre heures, nous avons appris que le roi était couché sous un arbre et (ju'il n'avait pas plus trouvé de cerl' que dans la cour des Troux (1). A cette nouvelle, Monsieur s'est décidé à revenir ici, et je l'ai suivi. Nous nous sommes promenés pendant trois heures à pied et en bateau dans les jardins. Je viens de faire ma toilette et le roi n'est pas encore rentré. 11 aura sûrement trouvé un cerf un peu tard et il est après. Pour moi, bien frais et de bon appétit, n'ayant fait d'exercice que ce qu il faut, j attends le souper avec un peu d impatience que je ne puis mieux charmer qu en assurant à ma Fanny que je l'aime de tout mon cœur et que je boirai à sa santé un bon verre d excellent Malvoisie à la glace.
« Sans (l((te^ samedi soir. — La reine vous donne sa loge jeudi à Figaro. Elle n'y va pas, et comme on m'a dit que puisqu'elle n'y doit pas aller, il serait possible que 1 on ne jouât cette pièce que vendredi,
(I l^ne Icnc ([ui aj^partonait aux Ijcaiix-parcnts d'Eslcrhazy.
INTRODUCTION \i\
c est pour lors vendredi ({iie vous auriez la loj;e.
« Vous êtes nommée aussi de la promenade en cabriolet pour samedi avec la reine. Sa Majesté a demandé elle-même à Mme d Ossun d'être votre chaperon. Xous allons de là dîner à Ba^jatelle et revenons coucher ici, où vous vous Irouveie/ toute portée pour faire votie cour dimanche. D'après cela, il faudra venir coucher ici (Versailles) vendredi. Votre robe guisarde sera excellente pour la promenade. Je voudrais que vous fissiez doubler de taffetas blanc votre cliapeau jaune que j'ai acheté ici et qu'au lieu du ruban qui est dessus, vous en fissiez acheter un où il y ait des coquelicots à la manière de l'enfer des Danaïdes (1) où je vous souhaite beaucoup de plaisir demain...
« fia reine m'a beaucoup demandé si vous avez été contente de son jardin. Je lui ai dit ({ue c'est au hameau que vous donnez la préférence. »
A la suite de cette lettre, Esterhazy donne à sa femme la liste des dames à qui la reine fera les honneurs de son cabriolet pour sa promenade de samedi : Madame l'>Usabeth, Mme d'Ossun, Mme de Guiche, Mme de Fitz-James, Mme la baronne de
(i) Les Danaïdes, trajjt'tlic lyrique, jouée à l'Opéra pour la proiiiière fois, au mois d'avril 1784; liluetto du baron du Koilcl cl du l>.iron de Tscliudv, iMUsi([ue de Salicii.
xx MÉMOIRES DU C" VALEXTIN ESTERIIAZY
Talleyraud, Mme de Polastron, .Mme Esterhazy. " Vous aurez le choix pour cocher de ]M. le vicomte de Noailles ou de M. de Guiche. Sauf meill(MU' avis, je préférerais le dernier.
« Sans date, vendredi. — .l'ai été fort bien reçu et j'ai bien soupe. Le roi ma fait mettre à côté de lui et m'a demandé si depuis qui! n'avait eu l'honneur de nie l'o//', j'avais fait un enfant. J'ai répondu tristement par la néjjative. J'ai eu la même réponse à faire à tout le monde, car tout le monde ma demandé si vous étiez grosse. Du reste, j ai été reçu à merveille. J'ai soupe à foud, un souper excellent. Le roi m'a donné de tous ses bons plats et m'a su bon (^ré de n'avoir pas dîné pour mienx souper. »
En 1785, ces lettres, véritables notes historiques, se continuent, apportant à Mme Esterhazy, quand son mari est loin d elle, le récit de ce qu il fait, de ce qu'il voit et tout un tas de nouvelles mondaines, de cancans de Cour.
« Lundi 17, Versailles. — La reine me charge, ma chère Fanny, de vous inviter à souper pour jeudi prochain. Elle vous le dira elle-même mercredi au bal. Mais elle ma prié de vous le mander
I N T l\ 0 n U C T I 0 N XXI
pour f|ne vous prissiez vos arran^jements pour avoir une robe à plis.
« Tout est très pacifique ici. Les bruits de Paris sur les miuislrcs ue paraissent pas être lontlés. ï^e maréchal de 8c[jur a été hier au Conseil, quoiqu il ait encore de la peine à marcher.
« On m'a montré hier une lettre du roi de Prusse au général Salomon (pii commande à Clèves et qui lui avait demandé ses ordres relativement à la maiche des troupes de l'Empereur, et la voici :
« Mon cher Salomon, si les Autrichiens passent •1 sur mon territoire, avertissez-les qu'ils se sont «trompés de chemin; s ils raisonnent, (aites-les pri- « sonniers; s'ils se défendent, tuez-les. — Frédéric . »
« Le 1(), Foula iiieblean, î) lieuics du uiuliit. — Hier, en sortant de ma cljandn'c, j ai été chez M. le comte d'Artois, qui m'a jjeaucoup demandé de vos nouvelles et m'a donné à souper à huit heures, ce ((ui ma fait grand plaisir, n'ayant pas dîné. Le souper a été fort bon pour le manger et fort gai pour r('Sj)rit. Lauzun et ^L le duc de Chartres y ont ('té parfaitement aimables. De là, j'ai été au coucher du roi (|ui, en arrivant dans sa chambre, m a demandé comment vous souteniez votre état et (juaiid vous viendriez; il m a donné le bougeoir, .l'ai
wii MKMoniES DU C"- VALE>JTIN ESTERHAZY
cir (Misiiitc chez la coiulcssc Diane, où j'ai appris la moil tir Mme de Sé(jur, mère du ^laréchal et fille l)âlar(l(' du Iic'jent.
« liOpéra àc Tliéuiiatocle (1) n'a ])oint rénssi du tout ; la inusi(jue est de Philidor. On croit cependant (pi on 1 ordonnera. Itichanl est toujours ])Our le 25(2 .
« Le 15, Fontainebleau^ 7 heures du soir. — .le suis ariivé à bon port, ma chère Fanny. J ai fait ma toilette ; j'ai été chez la comtesse Diane, oii j'ai trouvé la reine, qui m'a demandé si vous étiez ici. Je lui ai dit que vous n'arriveriez que dans huit jours. Elle ma demandé de vos nouvelles avec 1 intérêt et la .;;râco (pu:; vous lui connaissez. Nous sommes pelilcnicut logés, mais au château, ce qui fait la jalousie de beaucoup de dames tpii (uit des places à la coui- et qui sont logées en ville. Je me suis occuj)é défaire meubler 1 appartement qui sera au plus sinîple, mais neuf quant au lit. Au reste, nous ne recevrons pas de visites ici.
(i) Cet opéra n'eut que peu de représentations et est oublié aujourd'hui. Il V en avait eu un autre sous le niènic titre, en italien, paroles de Métastase, musique de Porpora, joué à Londres en i7V2.
(2) L opéra de Grétry fut donné pour la |)reniière fois le 21 octobre ITS'd- et c'est par erreur que le compositeur en place dans ses écrits la première représentation à la date du 25 octobre 1785. I^a lettre d'Eslerliazv corroborant les aftirmations de Sedainc aulciir du liliretto, prouve d ailleurs qu elle eut lieu en 178V.
INÏIIODUCTION xxiii
(' Mme (1 Ossun ma dit qu il était difficile d avoii' des places fixes au spectacle, que Mme de Fronsae ni Mme la comtesse Diane ne pourraient penl-éli"e pas vous en domier toujours, parce que l<.'s lo^es sont de trois places et (jue quand Mme de (Jniche et Mme de Châlons seront ici, celle de Diane sera pleine. Elle vous en offre une à poste fixe, c'est-àdire que ce sera votre lo(;e pendant tout votre séjour ici. .1 ai lait la révéï'enee et vous ai laiss('e liluc, eu songeant cependant (|u il faut éviter de se trouver entre deux selles, car les places au théâtre sont très courues.
K On chasse presque tous les jours. Quand il n'v a pas de spectacle, il y a, à sept heures, un thé chez la comtesse Diane. Le lundi, on soupe chez Mme d Ossun; mardi, il y a cabinets; mercredi bal, jeudi souper chez Mme d'Ossun; les trois autres jours chez la comtesse Diane. Indépendamment de cela, il y a souper chez Mme de Ségur, Mme de Matignon, Mme d(^ (Uiimay et Mme de Tingry tous les jours.
" Compièfjne^ le 7 septembre^ 7 heiiies du matin. — Je vais partir, ma chère Fanny pour aller chasser un daim avec MM. de Lambesc et de Conflans. Il faudra être rentré et habillé pour deux heures qu<^ le roi a demandé son diner pour partir après pour
x\iv MKMOIUES DU C^^ VALENTIN ESTERHAZV
Saint-Cloiid... On ne dit rien ici, on n'y songe (ju à chasser et à manger. M. le comte d'Artois fait son quinze (1) tous les jours et il me semble que jusqu ici c'est Custine (|ui est la victime. Mais c'est un si gros jeu que le dernier jour seul peut décider ce qui se sera passé dans le voyage.
" C<>iiif)ii'(/iu'^ 5 sciitciiibre. — Je suis airivé à Saiiit- Cloud an moment où finissait un comité des ministres avec le roi pour Talfaire du cardinal. Il paraît que le parlement prendra ses vacances comme à l'ordinaire et que pendant ce temps, les commissaires et rapporteur feront leurs informations. On croit qii il seia jugé par la grand'chambre seule, n'étant pas pair et sa charge de grand aumônier ne lui donnant pas séance au lit de justice. On croit aussi qu'il restera à la Bastille parce que, sans cela, il serait obhgé d'être au Châtelet ou à la Conciergerie. Mme de La Mothe, dit-on, le charge beaucoup. ^Nï. de La Mothe n'est pas rattrapé...
« A dîner, la reine m'a fait mettre à côté d elle. Llle ma parlé de toi avec intéi et et bonté, de détails sur ton état, sur ta santé, sur le désir qu'elle avait
(1"^ Jeu «le ciirtcs, alors à !a ir.oilc pour Ks <;ios juuriirs. Le {^;;ilii était assure à eelui qui avait (juinzo points en mains ou approcliait le plus «le ce l'hiffrc.
1 NTHO DICTION \ \ v
(|ue tu puisses venir à rontaiiieblcaii, sans cependant faire d'imprudences, .le lui ai parlé de ta reconnaissance et dit combien tu ('-tais digne de ses bontc'S et gagnais à être connue.
« f.e roi m'a mené dans sa voiture jusqu'ici. Nous nous sommes arrêtés une heure à Saint-Denis. Le roi a été voir sa taule et entendre le salut. Nous sommes arrivés ici à neuf heures. Nous occupons le grand château. I/appartement du roi est de toute beauté, sans la moindre dorure, et en tout, je crois (}U à présent c'est ici qu il est le mieux.
« Paris^ le mardi. — Je suis arrivé à bon port hier à Saint-Cloud, ma chère Fanny. La reine, après m'avoir lait visiter son appartement qui est très bien arrangé, m'a men('' dans sa voiiuie avec M. le comte d'Artois souper à Passy chez Mme de Lamballe, où il y avait beaucoup de monde et, entre antres, le duc de Luxembourg avec qui j ai parlé maison... x4près souper, Saint-Blancard ma ramené ici. .le m'étais arrangé pour venir dîner avec vous vendredi, ^hiis la reine me donne à dîner aux Tuileries avec M. le comte d'Artois parce qu'elle a quelque chose à me dire qu'elle n'a pn me dire hier.
« Cliaiililly^ 31 (lotil^ huit licnrcs du uiaiin. —
\\\i MKMOIUES Dl C" VALENTIN ESTERHAZY
Oiiaïul je suis descendu, on était déjà à jouer au salou : \c quinze de M. le comte d'Artois, un grand loto, le Avisk de Mme de Ménars, plusieurs tables de jeu, deux billards et six trictracs, .l'ai mieux aimé ne pas jouer. Il y a des salons immenses, réunis par une arcade, un salon de musique, un salon de trictrac et un salon pour lire ou pour écrire, qui entourent le double salon. Cela est fait depuis deux ans.
« Au reste, Chantilly est connu pour être le plus beau lieu possible, et habité comme il l'est dans ce moment-ci, il semble la demeure d'un magnifique souverain. Les eaux qui en faisaient autrefois le grand mérite n'ont plus que celui de l'abondance et de la limpidité. Le goût des jets d'eau est passé de mode, et ceux d'ici, très multipliés et beaux dans leur genre, ont l'air petits près de ceux de Versailles et de Marly, qui n'ont été faits qu'après. Il faut cju il y ait une si grande quantité de logements qu'il y en a un superbe de vide à côté du mien, malgré le monde qu il y a ici.
« Ou a joué hier jusqu'à une heure et demie. Fort peu d'hommes se sont mis à table pour souper. Nous avons rendez-vous à dix heures ce matin chez .M. le comte d'Artois, .l'imagine que ce sera pour voir le château. A midi et demi, nous partons pour
KM'llODUCTION .\ x v ! i
aller au leudez-vous de la chasse du ccrl; on attaquera à deux heures. On doit souper ce soir dans les écuries. On dit que c Cst uu spectacle uni(jue de souper avec deux cent (quarante chevaux sans (\u il y ail la moindre odeui- de luniier. De là, \c projet est de passer la soirée àTlIed amour. Pourvu qu'elle soit aussi belle que celle d'hiei! Il a lait nu temps superbe; il est un peu couvert ce matin; mais, j'espère qu'il se lèvera.
« INI. le duc de Hourbou ma demandé de vos uonvelles. On m'a parlé de voti'c gfi'ossesse; je l'ai ni(''e. Mais, on m'a dit que vous ne saviez pas mentir; on voyait bien que c'était viai. xVu reste, tout le monde dit du bien de vous et il y a peu de jeunes femmes dont on fasse autant l'éloge de l'esprit et du caractère. Je n ai pu très bien dormir cette nuit. IMa petite place me manquait, et d'ailleurs tout ce que je vois de beau ici ou de neuf me fait regretter de ne pas y voir ma Fanny. Je sens qu'elle embellit tout pour moi et tout sans elle perd bien de son prix. J'espère que bientôt viendra le temps où elle sera de tout et je n'aurai pas la peine de la désirer ou de la regretter en faisant quelque voyage d'agrément. »
La grossesse que niait Esterhazy, n'en étant |)as encore absolument sur, était cependant une vérité.
x.wiii MÉMOIllES DU C^^ VALENTI?^ ESTEllHAZY
Le 25 mai 1T8('), la comtesse Valentia accoucha du II Hls. Le surlendemain, le père recevait un billet ainsi conçu : « Je viens d'apprendre avec bien du plaisir cjuil était né un petit hussard dans le Marais et cjue la mère et Feufant se portent bien. Je prie le père d'en recevoir tous mes compliments. — Un HABrrANT de Versailles. "
Cet habitant de Versailles, c'était le roi. Il aimait à faire ces petites surprises à ceux qu'il regardait comme ses amis et comme ceux de la reine. En cette même année 1780, d'autres passages de la corres})ondance du comte Esterhazy continuent à nous prouver que la bienveillance dont il est l'objet de la part de ses souverains ne se ralentit pas.
« 2A juillet. — Paris. — Je suis arrivé trop tard ce matin pour voir la reine en particulier. Elle était sortie pour aller chez Madame Adélaïde. Elle m'a l'ait chercher pendant son dîner... Elle a fait couper ses cheveux et ôté la poudré jusqu'à ses couches. J'ai été fort étonné de lui voir beaucoup de cheveux blancs; elle en a plus que moi. Elle m'a demandé de vos nouvelles et de celle de Valentin. Elle m'a parlé de vous avec un grand éloge. Elle m'a dit qu'elle ne recevait plus chez elle, mais qu'elle sortait encore. Elle serait bien aise de vous voir avant
INTRODUCTION xxix
(raccoucher. De là, j ai été dîner eliez madame de l*oIi{fnac. Madame de Coigny est {jrossc de trois mois et demi; madame de Cosse est accoueliée d'une fille...
« Madame de Ija Motlie a été fouettée et marquée; clic s est débattue comme un diable et était presque morte de colère et de [ati[}ue quand elle est arrivée à I hôpital. L'Ile a moi'dn un des bonri'caux.. . .l'ai été souper chez madame de Balbi. .1 y ai joué au quinze et perdu mon argent, .le pars demain à deux heures pour Chantilly, i
« 25 juillet. — rcrsdillcs. — 1mi arrivant ici, le roy m'a dit que j'étais sur la liste pour lîambcuillet demain. Ca^la ne m arrange pas du toul. Mais, je n'ai pas osé lui dire que Ion m'y avait mis malgré moi, d'autant qu'il met beaucoup de prix à ces voyages. "
't 21) /tiillet. — Versailles. — .1 ai été diner chez madame de Polignae. La reine y était; elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et m'a chai'gé de vous dire de ne pas discontinuer de vous promener jusqu'à la lin, parce que si vous en perdez 1 habitude pendant cinq à six jours, vous vous trouveriez trop lourde. Elle m a dit ensuite qu elle s'était
\\\ MÉMOIllES DU C"' VALENTIN ESTERHAZY
soijiuée ce matin, approchant de sa cinqnième époque et qnelle commence à se croire grosse, que cependant, elle attendrait d'avoir senti remuer pour en convenir décidément... Elle m'a engagé à aller à Trianon voir son jardin et lui en rendre compte, puisqu'elle sera quelques jours sans y aller. »
\je même jour, il va voir jouer jMlle Raucoiut dans la Médée de Corneille.
« C'est une mauvaise pièce dont les détails sont atroces et dans laquelle il n'y a qu'un rôle. IMais, le rôle est joué d'une manière sublime; il semble fait pour la taille, la voix et la figure de mademoiselle lîaucourt qui y est mise à merveille. Mademoiselle Candeille m'a paru épouvantable.
« .lai été ensuite au coucher, où j'ai eu le bougeoir. l.e roi m'a demandé de vos nouvelles avec intérêt. Je suis retourné chez madame de Polignac, où étaient Monsieur et M. le comte d Artois. L'un jouait au trictrac, l'autre au quinze; il y avait beaucoup de femmes. »
Nous pourrions allonger ces citations. Mais, elles suffisent à établir ce que nous avons voulu prouver, à savoir (ju il y eut entre la famille royale et le comte Esterhazy des liens d'amitié, noués par la reine et incessamment consolidés par le dévouemont dont elle était l'objet de la part d'Esterhazy.
INTIIODUCTION xxxi
Cette amitié se traduisit encoie, paraît-il, par un échauge cle lettres quotidiennes, où la reine et son seiviteur, quand ils étaient loin l'un de Tautre, se communiquaient leurs informations. Mercy y fait allusion dans sa conespondance avec 1 impératrice. Malheureusement, ces lettres ont disp.iru. Dans les papiers d'Esterliazy, iln en existe ([ue tiois, émanées de la reine.
La première, écrite en 1785, est communiquée par Esterliazy à sa femme. En la lui envoyant, il lui déclare qu'il est enchanté du bien que la reine dit d elle, et cette remarque, non moins que 1 écriture et la place où ce document a été retrouvé, permet d'en affirmer l'authenticité.
« Trianoii, 2 daoust. — Quoique j'ai reçu deux de vos lettres, Monsieur, j'ai toujours tardé de vous répondre, d'abord pour pouvoir vous dire une réponse pour le prince Charles de liesse (1). J'en ai parlé à M. de Ségur. Le régiment n'étant pas sur le pied allemand, le prince de Hesse ne peut pas 1 avoir. Au reste, il n'y a rien encoie de décidé pour ce régiment. Mais, revenons à ma justification. Je ne vous ai pas répondu, parce que je ne savais
l T>c la laiiiillc rovalc de 1 •anciiiai-ck <•( ullirieui fiiiciil, ;;ciiéralissiiMC danois et jjouverneiir du Selikswi/j-IIolstein.
\\\ii MKMOIHKS DU C^^ VALENTIN ESTERHAZY
])as OÙ il Tallait vous adresser ma lettre . Enfin , Mm.' crEsterhazy, qne j'ai vue pendant deux jours à Versailles, m'a dit que vous étiez pour quinze jours au charmant Rocroy. Je vous en fais mon compliment de tout mon cœur, .l'ai été charmé de voir Mme d'Esterhazy el nous sommes convenu ensemble qu'elle viendrait ici les jours de bals quand elle le pourrait. Je suis établi depuis dimanche ici et pour quinze jours. Je vous assure que je regrette fort que vous n'y soyez pas; le jardin est charmant à présent, et la pluie a fait grand bien à tous les gazons. A la fin de la semaine, nous pourrons habiter le hameau. J'ai eu bien des reproches à me faire, de vous avoir gardé le dernier voyage un jour de plus. J'imagine que c'est ce qui vous a empêché de vous arrêter à Paris. Au moins, j'ai bien dit que c était ma faute uniquement. MaiSj je sais que cela a beaucoup peiné M. et Madame du Châtelet de ce (ju'ils ne vous ont pas vu. Je vous en préviens pour que vous puissiez vous en expliquer avec eux. Je vous connais trop bon ami, à en juger parce que vous êtes pour moi, pour vous laisser seulement l'ombre d lui tort. Adieu, Monsieur; on m attend pour la promenade; vous ne devez jamais douter de mes sentiments poui- vous. »
Les deux autres lettres ont un caractère très dif-
INTHODUCTION xxxiii
(creiit. Elles datent de ITÎ)i, cVst-à-diic des plus mauvais jours de rexistence de la malheureuse reine. Prisonnière aux Tuileries, épiée, surveillée, elle n'a pu les écrire et les expédier rpià force de l'use. Elles la montrent obsédée par le souvenir i\[\ comte de Fersen. Elle ne le nomme pas. Mais, il est visible que c'est lui qu'elle désigne, que c'est à lui (|u elle fait dire par Esterhazy que « bien des lieues et bien des pays ne peuvent séparer les cœurs; » à lui enfin (pi'est destiné un des deux anneaux qu'elle lait passer à leur ami commun (1).
u 1 1 aousl . — .le n'ai reçu qu avant-hier votre lettre du 2i. Vous dire qu elle ma fait grand plaisir serait inutile; votre amitié doit vous le faire juger. Je me porte aussi bien qu'il est possible dans la position affreuse où je suis; mon cœur est navré de douleur et de tous les sentiments; je n'ai pas un ami à qui confier mes peines et encore dois-je être heureuse de les savoir loin. Ils ne seraient qu'exposés ici, sans que je puisse les voir. Mais, n'en avoir
(1^ Ces deux lettres n'existent qu en copie dans les papiers du comte Valentin; mais, une annotation en marge de ces copies désijjne la colleclion particulière, à laquelle ont été léjjués les originaux pai- la comtesse Marie-Anne Esterhazv, belle-fille de 1 auteur des Mémoires, et j ai pu, grâce à la bienveillance de leur possesseur, constater la parfaite concordance des uns avec les autres.
\xxiv MEMOIRES DU C"' VALEISTIN ESTEllHAZY
aucunes nouvelles, ne savoir rieu de ce qui se passe que par les nouvelles publiques ou les tètes exa^^érées qui content chacune leurs histoires, cet état n'est pas supportable. Ecrivez-moi quelquefois avec notre chiffre; avec l'état militaire, je suis accoutumée à vous déchiffrer. Dans un temps plus heureux, c'était moi qui m'en chargeais toujours. Numérotés aussi vos lettres pour être sûr qu'il n v en a pas de perdue. Si vous i.ui écrives, dites lui bien que bien (les lieues et bien (U's pays ne peuvent jeûnais séparer b's cœurs : je sens celte vérité tous les jours davantage.
" Vous n'avcs pas d'idées du j^ays que nous habitons; tous, depuis ceux réprouvés par tout le monde jusqu'à ceux qui prétendent être bien, tous sont détestables, ne pensent qu'à eux et ne savent que dire du mal de nous sans juger notre position. Aussi ne faut-il vivre et faire le bien que pour soi.
" Adieu, j'embrasse la bonne Mme Es et vos
enfants. Quand je les reverrai tous, (|ue je serai heureuse alors de pouvoir vous dire moi-même que vous n'avés pas au monde une amie qui vous soit ■. plus sincèrement attachée que moi.
'< Parlés de moi à Mme Thébaut. Si elle pouvait me renvoyer mon médaillon, j'en serais bien aise. »
Ce chien, que la Reine avait à Trianon, ÙU olfcrl par elle au comte Ester liazif en y7S«
Quant aux anneaux, elle les lui envoùa des Tuileries en t791.
INTI'.Oni CTION \\\v
« Ce 5 sejih-inhic. — .le suis cliarniro de trouver cette occasion poiii" vous envoyer nn petit annean f|iii sûrement vous lera plaisir (1;. Il s en vend prodi{jieusement ici depuis trois jours et on a toutes les peines du monde à en trouver. Celui (jui esteulouré (le papier est i>oui' \.V\ ; faites le l.t'l tenir pom- moi; il est juste à sa mesure; je lai porté deux jours avant (le l emhaler. AhnuU's ix\ (pie c'est de ma part. Je ne sais oii il est; cCst un supplice affreux de n avoir aucunes nouvelles et de ne savoir nu'me pas oii liahifent les (/eus (pi on aime, .l'espère que vous avez reçu ma lettre par M. de Rivière; je vous y indique une atlresse pour m écrire sûrement. Quand vous chiffres, prenés toujours le premier mot de la pape, en prenant garde (|u'il n'y ait pas moins de quatre lettres.
« Vous revcnés d un voyag^e qui peut être bien intéressant. Mais, autant il y a à désirer que les
(l^ (]ct anneau, picusemont conscivc par M, l'aul tiezei'cdj, arrirrepctil-fils du comte Valeiitin, est en or tout uni, à double face. I)'un côté sont gravées trois (leurs de Ivs, de l'autre cette inscription : » Lâche qui les abandonne. » Ce souvenir de la reine à l'auteur des -Mémoires n'est pas le seul que possède M. l'aul Rczcrcdj. Il a encore une pochette brodée par elle et offerte à ce \aillant serviteur, et le portrait de Marcassin, son petit chien favori qu elle lui avait donné. Marcassin était devenu un personnage. Dans une lettre à sa femme, Esterhazy, au moment de s embarquer sur le Ilhonc, constate et regrette que « Monsieur Marcassin n'aime pas le bateau » . Dans une autre, il dit : « Serrez les pattes à Marcassin et aux enfants. »
personnes que vous avés vues viennent à notre secours, autant il est essentiel que ceux avec qui vous êtes, grands et petits, restent eu arrière. Ce serait tout perdre dans ce pays-ci que l'arrivée de ceux qui en sont et on ne peut pas calculer les malheurs que cela entraînerait pour tous ceux qui y sont encore. Je ne parle pas de nous. Nous sommes de trop fort otages pour qu'il y ait à craindre pour nos personnes; mais, hors nous, il y aurait un massacre général au lieu que conduit sagement par ceux qui ont la force en main, tout peut peut être encore se remettre sans grand malheur.
« Nous jouissons d une espèce de liberté depuis hier. Cela veut dire que les })ortes de nos chambres ne sont plus ouvertes et que tout le monde peut entrer dans le château et le jardin. Je n'entre pas dans les détails. Le porteur de celle ci vous dira mieux que moi ce qui se passe. Croyés seulement que tout ce que nous ferons, c est que nous ne pourrons pas faire autrement et j'espère que, malgré tout ce qu'on dit de moi, vous me connaisses assés pour croire à la noblesse de mon caractère et à mon courage qui ne se démentira jamais, quand je le croirai nécessaire. C'est le sentiment et l'opinion qui est nécessaire à mon cœur , qu(; mes amis gardent de moi, car, pour le reste des
INTIIODUCTION xxwii
hommes, je les mt-piise trop pour m'en occuper. »
C'est en Russie que ces lettres, véritable cri d'au- {joisse et de désespérance, allèrent trouver le comte Esterhazy. Comment, poui-quoi, en quelles circonstances, il s'y était rendu, il nous le raconte luimême. Le récit qu'il fait à sa femme, dans une lettre qna publiée Feuillet de Couches de sa première entrevue avec Catherine, n'ajoute rien à ce qu'il en dit dans ses Mémoires. Mais, il n'en est pas de même pour la suite de son séjour à la cour moscovite. La correspondance contient sur les hommes et les choses de cette cour une foule de détails que les Mémoires ne reproduisent pas. Ces détails y sont du reste en trop grande abondance pour qu'il soit possible de leur donner place dans cette introduction. Il convient d'ailleurs de les réserver pour le cas probable où l'accueil qui sera fait au présent volume nous déterminerait à choisir entre les centaines de lettres qui sont en notre possession les plus intéressantes et à les publier, comme suite à ces Mémoires. Ce qui en résulte déplus clair, c'est qu'après avoir joui à la cour de France, dans les conditions les plus flatteuses pour lui, de la faveur de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Esterhazv, à peine arrivé à Saint-Pétersbourg, entre en posses-
xwviii MÉMOIRES DU C'^ VALE>"TIN ESTERHAZY
sion de celle de rimj)ératiice Catherine. Entre autres prem es que nous pourrions en citer, il en est une qui ne laisse pas d'être piquante. En 1792, le HIs du comte Esterhazy, alors â^é de sept ans, est nommé cornette aux {^fardes à cheval de l'impératrice. Nous avons sous les yeux le brevet qui lui esf délivré :
« Nous, Catherine seconde, par la jjrâce de Dieu impératrice et autocratrice de toutes les Piussies, etc., faisons savoir à tous ceux à qui il appartiendra, que le 1" février de l'année 1792, nous avons gracieusement accordé M. le comte Eszterhàzy le grade de cornette dans notre garde à cheval; ordonnons à tous nos sujets de le reconnaître dans ce grade, Es[)érons qu il se conduira avec fidélité !
« En conséquence de quoi, nous avons signé le présent de noire propre main et muni da sceau impérial.
« Donné à Pétersbourg, le 1" février an 1792 :
" Catherine. »
A celte pièce est joint le congé accordé au jeune cornette par le colonel du régiment :
« lùi conséquence de 1 ukase de S.M.I. Catherine
INTRODUCTION xxxix
Alexiowna, etc., etc., le comte Valcnlin Eszterliazy, cornette aux gardes à cheval, peut demeurer un semestre pour finir ses études et après ce terme, il devra rejoindre son régimenl. Eu conséquence de; (|uoi, le présent lui a été donné muni du sceau du r((^iinciil. — Pétersbourg, le 5 février 1792 —
Comte SOLTYKOF. »
A côté du brevet figure la jolie lettre que, Tannée suivante, Timpératrice écrit de sa main au petit officiel'.
« Je suis très sensible, nioiisieni- Valentiu, à 1 amitié (jU(^ vous me témoijfuez par la lettre que votre Papa m a ap|)()rt(''e. Je l'ai tiouvée très bien écrite en tout sens, et comme vous tracez des belles ( t granJes lettres bien lisil)les, je l'ai lue sans lunettes, ce qui ne m était pas ariivé de longtemps.
« J aurais etc' bien aise de vous voir ariùver avec Pa[)a, car je vous aime beaueou]); aussi, j Cspère d avoir ce plaisir plus souvent pcnidant cet hiver. jMais, si vous (Hiez toujours avec uioi, vous vous emuiieriez un peu dentendre beaueou[) de balivei'ues (jui [)asseiil pai' mes maiiis.
« Mes conq)liments à maman.
« Adieu mon petit ami; je vous end)i-;iss:'. — ('..»
XL MÉMOIRES DU C" VALENÏIÎv^ ESTEUllAZY
Ce nest })as seulement par ees traits trune rare bonne j^frâee qne l'impératrice expiimaità l-^sterhazy liutérèt qu'elle lui portait. J'Jle lui en donna des prenves plus positives. En 1795, elle Ini fit présent du bean domaine de liuka, dans la l*olo(;ne russe, d(»ni le propriétaire avait eneouiu sa disgrâce et cju elle en avait dépouillé. Ces choses étaient coniniuu<\s alors dans rem|)ire moscovite, et 1 usage voûtait (|ue 1 on ne se lit pas scrupule de s'enrichir aux dé[)ens d'autrui, quand telle était la volonté du maître. Du reste, ce richissime cadeau ne porta pas bonhinir à celui à qui il avait été offert. A la mort de Catherine, il en fut à son tour dépossédé, non que Paul I" ne professât pas pour lui les sentiments d'estime, (pi'il méritait à tant de titres; mais le tsai' n Oubliait ni la mort tragique de son père que la rumeur publique im[)utait justement à Catherine, ni 1 espèce d'ostracisme dont il avait été la victime de la part de sa mère, alors qu elle régnait, et qu'elle avait paru constamment se défier de lui, en sa qualité de prince héritier. En lui succédant et en devenant le maître, c'est sur la plupart de ceux qu'elle avait affectionnés qu'il exerça son ressentiment. Il les éloigna de la capitale, leur défendit d'y revenir, Cette réaction n'é[)argna pas plus les innocents que les coupables. Esterhazy se vit enveloppé dans ces
INTIiODL'CTION xi.i
seiilciu'cs. \a' (lomaiiie de Liika lui lui l»riis(juoinciil enlevé el fit retour à sou ancien |)r(»|)ri(''taii'e. Poiii' accroître contre Ini la ri;;iienr de celte mesure, l*aul l" lui Ht savoii' (ju il ne le consideiail plus comme le repn'sentant du roi de Ti-ance. \]\i terminant ses M(''moires, il nientioniK; ees pénibles incidents, mais seulement en quelques lijjnes. Nous ne saurions donc que ce (pi il nous en dit si une lettre ('crite pai' lui à F.ouis XVIII, le 2 août I7Î)7, et (jue nous avons trouvée dans les papiers de ee prince, ne nous permettait de le compléter. A ce titre, nous croyons devoir la reproduire ici; elle constitue en l'i-alit»' r(''piloj;ue de ces récits.
« Sire,
« La position critique dans laquelle je me suis trouvé, depuis la mort de S. M. l'impératrice, m'a empêché de rendre un compte détaillé à Votre Majesté de ce (pii m'est ariivé; avant seu (pi une lettre que j'avois écrit à ^I. le duc de la Vau[;nvon en chiflres au mois de décembre n'étoit pas partie et qu'il y avoit défense à la poste de recevoir aucunes lettres de moy, j ay cessé d'écrire et de recevoir des nouvelles. Je charge M. le C"" Meszinsky, seigneur Polonais (]ui va à Vienne, de remettre celte lettre-cy à M. 1 évêque de Xancv, et
\i.ti MKMOIUES DU C^^ VAl.ENTIN ESTEIIHAZY
je prie ce dernier de la faire parvenir sûrement à Votre Majesté, on le provenant qu'elle ne contient rien de pressé. l*en de jours après avoir reçu la lettre de M. le C" de Bezborodko, dont j'ai envoyé copie à M. le duc de la Yau^ruyon, qui me défendoit do la part do l'Empereur d'aller à Pétersbour^j, et mannonooit (]ue S. M. I. traitcn-oit directement les affaires de Votre Majesté, j'ay appris qu'il étoit arrivé ordre au gouveinement de rendre la terre de Luka que i"iiai)itois et que je tenois des bontés de feu Sa Majesté l'impératrice, à M' Zap,ortzky, son ancien propriétaire. Dans cet ordre, il n'étoit pas question de moy ; mais j'ay été prévenu qu'en conséquence de son contenu, les gens d'affaires de INr Za^ortzkv alloiout me mettre dehors. Indépendamment de la sévérité de cet ordre, l'opinion en aujjmentoit encore la rijjuonr. La défense au ministre d un lîov reconnu, do paraître à la cour; la privation d un bienfait qu il tenoit léjjitimement selon les loix de l Empire, me faisoiont supposer par les j>ens du J'ays, coupable d'un (jrand crime, et un exil en Sibérie sombloit être la moindre punition du forfait (ju on me supposoit. Ouoiipie sûr de mon innocence, certain de n avoir pas même une indiscrétion à me repprochor, j ay fait cependant partir ma feiiime enceinte et mes enfans pour la tei're d un
INTHODUCTION w.iii
seijfiK'iii' de ce pays-Ia, dont javois reeii toutes sortes d lionétetés et d'offres de services. A peine y son (-ils arrivés, riuon a allarnié le maître de la maison, sur le dan(;er ou il s exposoit eu doiuiaut azile à des proscrits; il ma envoyé un courrier à Luka (jue je m'occupois à dc'mcubler, pour me dégoutter daller chez luv; mais je n avois pas de clioix, il ne me restoit pas un lieu à poser ma télé; j'étois regardé comme un pestiléré, dans un pays où je conuaissois peu de monde, dont je ne scavois pas la langue, et dans la saison de Tannée la plus rigoureuse; un enfant malade, une lemme grosse, ignorant même les crimes qu'on me repprochoit. T.e jour de 1 arrivée de ce courrier, je reçus la siguilication diî lordie de l'Empeieur d'évacuer Luka, et j éprouvay les plus mauvais procédés du fondé de procuration de M' Zngoitzkv, qui vonloit s'opposeï' an départ de mes effets, (pii dévoient selon luy repondre de ce (jui avait été diverti de sa teri'c depuis la confiscation. Dans cette cruelle position, 31""' la comtesse Branicka m envoya un de ses officiers avec la lettre la ])lus honéte, me demandant comme une grâce de venir m'établir eliez elle avec ma famille, m'offiant une maison toute meubli'c à Bialowkieff, etc. La comtesse lîrauicka, nièce du feu [)iince Potemkin, avoit été élevée par feu
M.iv MÉMOir.KS DU G"= VALENTIN ESTERHAZY
rimpératrice qui Taimoit tendrement; elle avoit été témoin des bontés de cette jjrande sonveiaine pour moy, et étoit sûre de ma douleur et de mes regrets de sa perte. Ces motifs joints à la bonté de son cœur, avoient dicté sa démarche, (|ui me tiroit du plus affreux embarras, et que j'ay acceptée avec autant de plaisir que de reconnaissance. Le même jour, yV Zagortzky est arrivé liiy-même; a mis des formes plus honnêtes que son procureui-; il a laissé partir mes effets, que j'ay suivis dans la nuit.
« Arrivé à Bialowkieff,j'ay écritàTEmpereur, et sans rien demander, ay peint ma position du style <le quelqu'un, conscious de son innocence; ma lettre m'a été renvoyée avec une ligne signée de S. M. I. qu'on pouvait compter sur sa justice, mais qu on perdoit ses bontés par la mauvaise conduite. Ces mots n'étoient pas rassurants, mais l'inquiétude qu ils m ont donnée n'a pas été de longue durée, ayant reçu peu après une lettre du comte depuis prince Bezborodko qui m'envoyoit la copie de la donation que me faisoit l'Empereur de la terre de •Orodek en Yolhiiiie, avec quelques autres villages faisant un plus grand nombre de paysans que ceux que j'avois perdus pai' la confiscation de Luka. A[)rès avoir témoigné ma reconnaissance, j'ai
iM'uonrr/rioN m-v
cliei'chc à dccouN lir le iiiolil de ma tlisgriicc, et du iiiécontentenient de rEmpeieiir.
« J'ay enfin appris qu il avoit ('-te'' (■liO(|ii(' (|ii après m'avoir témoigné autant do l)ont(''S que celles (|ii il avait pour moy en I7Î)2, je me sois retiié de Iny et rejette absolument du côté de sa mère. Mais, Sire, ma situation étoit très délicate dans ce temps-là : le peu d'intelli(jence qu'il y avoit entre l'impc'ratrice et son Hls étoit counn de tout le monde. Le moyen qu'un individu, et surtout un étranjjer pût être lon[jtemps dans l'intimité de l'un et de l'autre? je sentois qu'il falloit absolument s'exposer à perdre la confiance de l'un des deux, et je n ay pas bésité sur le choix : j'ay saisi le premier instant où j'ay cru remarquer un peu de froid dans le ,';ran{1-duc, pour ne plus me présenter chez luy, qu'avec le respi^ct dû à son rang et comme le reste des courtisans. ,1 ay vu que cela luy déplaisoit; il a cesse de me bien traiter, et même de me parler; mais j'ay préléré cela, à donner du soubeon à 1 impératrice qui me combloit de bontés et j'ose dire d'amitié, ou à ceux en qui elle mettoit sa confiance.
« Assuré que c'étoit là le seul reproche qu'il eût à me faire, je me trouverois heureux de pouvoir attendre dans la solitude la fin des malheurs de la France, et le n'tablissemeut de la Monarchie et de
son l(';;itimc soiiveiain, si je n'y joignois le re^jretdc tic poiivoii- plus luy être de quelque utilité.
» Après tous ceux que j ay perdus, et pour qui Votre Majesté a connu mon attachement, j'aurois voulu consacrer le reste de ma vie pour Votre [Majesté; les circonstances ne l'ont pas permis, et mon âge ne m'en laisse pas l'espoir, .l'ose recommander mes enfans aux bontés de Votre Majesté, et vous rappeller les paroles du bon lari'on : daignez seigneur, vous souvenir d eux quand vous serez dans
votre gloire.
« .le demande paidon à Votre ^lajestt' d'un si long détail sur ce fjui m'a été personnel; la confiance dont elle ma honoré m'a paru le rendre nécessaire. Des ordres, qu'elle m'a donnés poiu- les chevaliers de Saint-f.ouis, je présume ne pouvoir recevoir que le comte de jMorioIles, qui est dans ces pays cy; j'ay envoyé la note des autres à ^I' le c"' de la Ferté-Meun, j'ignore les usages qu'il aura pu en faire. Pour éviter le reproche de vouloir me mêler de ce qui m'a été interdit, voici la seconde letti'c que j'écris; la première étoit en chiffre, adressée à M' le duc delà Vanguyon; j'ay lieu de croire qu'elle a été brûlée par ordre du gouverneur, du moins un des gens de la poste de Vinnica me la dit ainsi.
« L'ignorance absolue où nous sommes ici des
IMUODUr.TlON xi.vii
événciueiits ne me pcniut iiiêiiie de laire muciiiics conjectures; je me hoino à des vœux aussi sincèies que l'est Je 1res profond respect avec lequel je suis, etc., etc. »
On voit par cette Kîtire ([ne le comte l^steiiiazy, i)i(Mi (|n il nCiit que eincpiantolniit ans à I (''pofjn(; ou elle lut écrite, ne crovait pins rpi il put serxir utilement la cause royale et se condanmaiL Nolontairemcnt à la retraite. ("omm(^ nous 1 avons dit, il ne voulait pins levcnir en l'i'ance, et le domaine que 1 liumenr hi/.ari'e de Paul revenait de lui attribuer après lui avoir enlevé ceux (ju il tenait de Catherine lui ollrait un asile oii il vieillirait en repos, unicpiement absorbé par le souci d assurer le bonheur de sa lemme et la carrière de ses enlants. Dès ce moment, sa vie échappe à 1 histoire, et à lire les manuscrits qu il a laiss(''S, les lettres adressées à la comtesse de 1797 à 1805, au cours de leurs rares séparations, quelques essais historiques, les comptes de sa maison, les petits vers qn il aimait à laire en vue des fêtes de famille, et en un mot, tout ce (jui témoijO;ne de son activité physique et intellectuelle, il semble bien qu il ait vieilli heureux. Il mourut, entouré des siens, le 23 juillet IcSO,"), au château de Grodek en Wolhynie, laissant une réputation sans tache : celle d'un honnête; homme qui portait dans
xr.vi[i MÉMOIRES DU C^"^ VAl.ENTIN ESTEllHAZY
son cœur la reconnaissance, l'amour du bien et le souci 6e riionneur.
Après ce court résumé de sa vie, il ne nous reste (iiia dire un mot des Mémoires eux-mêmes. Nous en devons la communication à leur propriétaire, M. Paul Bezcrédj, arrière-petit-fils du comte Yalentin Esterliazy (l), fixé dans le comitat de Tolna en Hongrie. A la recommandation de son voisin et ami le comte Alexandre Apponyi qui nous honore aussi de son amitié et de qui nous avions déjà tenu les papiers de la princesse de Liéven (2), il a bien voulu nous confier le manuscrit de son aïeul. Nous le prions d'agréer 1 expression de notre sincère gratitude et le comte x\pponyi d en prendre sa part.
Ce manuscrit a été reproduit par nous avec une entière fidélité. Les modifications que nous lui avons fait subir ont consisté à en redresser quelques phrases dont la longueur eut peut-être rendu la lecture fatigante pour les lecteurs fi-ançais, à le diviser en chapitres, en mettant à chacun d'eux un sommaire, et à supprimer, au commencement comme à la fin, une douzaine de pajjes : à la fin, parce qu'elles ne sont qu un exposé chronologique des événements;
;^l) Le fils de Valciuin, le coiiite Ladislas, fut le dernier rejeton mâle de cette branche des Esterhazv, qui s eteijjnit avec lui, en 1876. Sa fille qui épousa le comte Murrav fut la grand nière de M. Paul Bezerédj . 2 Voir mon livre ('ne vie cravihassuilricc (lu siècle dernier.
INTRODUCTION xi.iv
;iii coiiiinencement parce qu'elles constituent uni- (jiKMneiit des conseils de père à ses enfants, sans intérêt pour Thistoire. Du reste, les li^rnes qui suivent et que nous en détachons résument ces avis qui l(''inoi(>nent surtout de la sollicitud(> paternelle du comte l'^sterhazy.
« Les événements de ma vie, mes enfants, n'ont rien en d'assez intéressant poui- me donner la tcnlation de les écrire, si je n'avais cru (jue vous y pourrez trouver des leçons utiles à l'effet d'être aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde, et de ne pas faire dépendre tout son bonheur des circonstances de fortune et de faveurs, mais d'une conduite droite et d'une conscience pure. Je n'écris pas une confession et n'irai pas vous détailler toutes mes fautes. En lisant ceci, vous ne les découvrirez sans doute que trop, et vous ferez bien de les éviter. Mais, j";ii eu trois défauts que je vous signale particuhèrement, |)arce qu'ils ont souvent troublé ma tranquilhté, et qu'ils auraient pu influer sur le bonheur de ma vie. Le premier est la violence; le second, trop peu d'ordre, le troisième un {;oiit trop vif pour les plaisirs.
« Par le premier, on s'expose à avoir des affaires, et ce qu'il y a de plus fâcheux, d'avoir tort, dou
nécessité de réparer ce que l'on a dit ou lait, ce qui est une des choses les plus humiliantes et les plus dangereuses qui puissent arrivera un jeune homme.
« Le second vous ôte le moyen d'obli(;er en dépensant mal à propos, et vous met souvent à la merci de vos créanciers, par la facilité que vous avez à faire des dettes. Cependant, ne confondez pas, mes enfants, le goût de l'ordre avec l'avarice. I/avaricc est un vice, elle rend le cœur avide, lame insensible, et lait que celui qui en est atteint devient l'objet de la haine et du mépris.
« Parle troisième, on ris({ue sa santé, on perd son temps, et on pervertit ses mœurs. Peu difficile sur le choix de ses amis, ou plutôt de ses compagnons de débauche, on vit en mauvaise compagnie; on s ennuie dans la bonne, qui vous exclut bientôt de son sein, et vous vous trouvez perdu de réputation à l'époque où vous deviez commencer à vous en faire une bonne, .le frémis encore quand je pense aux risques que ce défaut ma fait courir, et vous en jugerez vous-mêmes. »
A cette citation nous n ajouterons qu un mot : c'est que le comte Esterhazy s'accuse plus qu il ne convient. Bien qu'en ses Mémoires, il ne nous ait pas tout dit, il résulte cependant de leur lecture
INTRODUr.TION il
comme de sa correspondance que ces iis(|iu's il les a toujours évités, et qu'en rappelant combien ses défauts l'exposaient à y succomber, il a exagéré les uns et les autres. Ses défaillances de'jeunesse, et dont après son mariage, on ne trouve plus dans sa vie aucune trace, sont vraiment des peccadilles si on les compare à tant d'autres dont se rendirent coupables (|uelques-uns de ses contemporains, victimes j)lus encore que lui du relâchement des mœurs, qui caractérise les temj)s précurseurs de la Révolution. A quelque époque de son existence qu'on le surprenne, on le trouve toujours, comme le lui écrivait, en 171)1, le roi de Suède Gustave III, « animé des sentiments d'un chevalier français. »
Ernest Daudet.
Paris, 6 mars 1905.
i.ii MÉMOIRES DU C^^ VALENTIN ESTEUHAZY'