‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 37 sur 58 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Je n'ai su ce plan ([iic (riiiic manière très peu détaillée. Le roi, en me le commnni(nianl. me dii (pTil se chargerait de luoi. mais que ma famille serait exposée si sou départ causait, comme il y avait lieu de le croire, du mouvement à Paris, et je devais m'occuper de la mettre en sûreté, sans en dire la vraie raison. Je confiai à mon amie lady Spencer mes in([niétn(les [)()nr ma femme si elle restait en France, et lui témoignai le désir qu elle put allci" avec elle en Angleterre. Elle entra dans mes vues, m'offrit de l'emmener avec mes enfants, et cela avec un intérêt et une grâce qui prouvaient bien sa véritable amitié. J'eus assez de peine à jiersuader ma belle-mère de cette nécessité; mais enfin elle ne put j)as s y refuser, et après ni'ètre muni des passeports nécessaires, et avoir annoncé que j'allais seulement conduire ma femme à Calais, nous partimes par la route de Péronne, tandis que ladv Spencer, la duchesse de Devonshire et sa famille allaient par Abbcvillc et Amiens.

Nous nous étions donné rendez-vous à Calais, et nous v arrivâmes le 16 août. Le lendemain matin, je menai ma femme sur la jetée. La mer, qu'elle n'avait jamais vue et qui était ces jours-là très ag^itée lui inspiia un tel effroi qu'elle en prit un tremblement qui me Ht craindre de ne pas la déterminera s'embarquer. Elle eut en rentrant chez elle un g^rand mal de cœur, puis des vomissements qui rétablirent sa santé. Les

dames angolaises arrivèrent le soir. L'éloquence douce et confiante de lady Spencer déterminèrent ma femme à partir. Ces clames avaient loué deux paquebots; ladv Spencer laissa sa fille aller dans l'un et s'embarqua avec ma femme dans l'autre. Je ne voulus pas la laisser aller en mer sans moi, je m'embarquai aussi, et nous arrivâmes à Douvres après un très bon passage et sans qu'elle eût été malade. Nous passâmes un jour dans cette ville et nous l'employâmes à faire une course du côté de Margate. Le lendemain ma femme partit pour Londres avec lady Spencer et je me rembarquai pour Calais, d'où je retournai promptement à Paris.

Le roi vint passer la Saint-Louis aux Tuileries. Le secret de son départ pour la Normandie était bien gardé, mais l'époque s'en retardait. On croyait qu'il était nécessaire de mettre La Fayette dans la confidence, et je pensais que si on l'y mettait, bien loin de faciliter le départ de la famille royale, il l'empêcberait. Il avait perdu beaucoup de son crédit dans l'Assemblée. Le duc d'Orléans, qui le baissait, était revenu d'Angleterre pour l'éjjoque de la fédération, et tenait clicz lui des conciliabules où se rendaient Mirabeau l'ainé, Laclos, l'abbé Sieyès, Latouclie, Sillery, Barnave, Robespierre, et d'autres factieux se méprisant les uns les autres, mais tous ennemis de la reine, et ayant pour principe qu'on ne pouvait faire une révolution solide dans le gouvernement français qu'en

CIlAl'irr.K M'.IJVIKMK 2>."»

clian,^;cant la (Kiiaslic. Mirabeau seul ('-lail diiii ;i\i.s (lifféreiil, mais il le cacliail. Ce scélérat proloiul et habile était très indifférent sur le fond des choses, pourvu (ju'avec le souverain <|ui resterait il put être tout-puissant. Il trompait à la fois le roi et le duc d'Orléans, et se faisait j)ayer .'|rassement dos deux côtés.

La cour se livrait à cet intri^jant <pii éludait le dépari sous (bfi'éi'ents prétextes. Les vivais arnis du roi ignoraient toutes ses démarches, et altril)uaient à son indécision ce qui n'était que 1 effet de l'adresse de Mirabeau, crai(}-nantque le j)rojet, à force d'en retarder l'exécution, ne s'éventât. Le duc de Villequier recevait sans cesse des nouvelles de sa sœur. Elle le pressait de décider le roi, avant mis beaucoup de monde dans la confidence. D'ailleurs 1 automne approchait, et une fois le roi à Paris, la fuite serait plus difficile. Le roi donnait toujours de l'espérance au duc de \'ille(piier, mais aucun préparatif ne se faisait.

Au retour de ma petite absence, je trouvai uuj'jrand décourag^ement j)arml nos amis, et un peu d'embarras chez le roi et la reine, loi'sf{ue je leur |)arlai de la nécessité de hâter leur départ, tandis qu il en était temps. Ils me montrèrent quelques lettres de Mirabeau, et je fus fâché de les voir mettre leur confiance dans un homme aussi dangereux et aussi immoral. Je ne sais pas s ils lui firent ])art de (pudcpies-unes de mes observations, mais peu après mon retour, la reine me dit que la fuite était décidée, que Monsieur avait

engagé Mme de Balbi à faire une course en Angleterre, que je devais prendre le prétexte d'y aller avec elle, pour y voir ma famille, et qu'il me serait aisé de me rendre par mer à Dieppe, dès que je saurais le roi arrivé en Normandie. Quoique un peu étonné du désir que la reine me témoignait de me faire partir si tôt, je trouvai ses motifs très vraisemblables, et je m'y rendis. Je proposai à Mme de Balbi de l'accompagner; elle l'accepta avec plaisir, et je me disposai à retourner en Angleterre. Le 30 août, j'allai souper chez le duc du Chàtelet, qui me donna de l'argent à remettre à un banquier de Londres. Il approuva beaucoup mon projet, et me dit qu'il désirait que la duchesse suivit mon exemple ; mais elle me déclara qu'elle était déterminée à ne pas quitter son mari. L'abbé de Montesquiou (1), qui y soupait, me dit en m'embrassant qu'il était charmé de me voir quitter la France, que la faiblesse du roi et l'adresse des scélérats y préparaient de grands malheurs, et que bien heureux étaient ceux qui pouvaient s'en éloigner.

Après souper, je retournai à Auteuil chez Mme de Balbi, et nous partîmes le 1" septembre 1790, avec

(1) Il était né en 17,57 et mourut en 1832. Élu par le clergé de Paris député aux États généraux, il éniigra en 1792, mais rentra en France après Thermidor. Agent de Louis XVIII, il fut mêlé en 1800 aux tentatives de négociation que fit ce prince auprès de Bonaparte et que j'ai racontées dans le tome II de mon Histoire de l'Kmi(^ralioii. 11 fut l'un des rédacteurs delà charte en 1814 et ministre do l'intérieur sous la Restauration.

CI1A1>1TIIK NEUVIEMK 2S7

elle, le comte de Bols^jclin el le coiiilc <1 .\\arav (I) pour rAii('jleterre. Nous passâmes pai- Aiiiiciis, pensant nous cmharrpier à Boulog^ne. Mais les vents furent contraires pendant (juel([ues jours, .le profitai de ce temps pour aller à Callenber.']^ chez le marquis de 8ainte-Alde(jonde, où je laissai ma chaise de poste. Enfin, le 5, nous partîmes, et après lui passafje assez lon^}", mais fort doux, nous arrivâmes à I)()u\rcs, et le surlendemain à Londres, d assez jjonne heiu'c pour que lady Spencer me menât avec elle à 8aint-Alban. Je trouvai ma femme et Valentin qui étaient venus au devant de moi jusqu'à Barnet.

Nous menions une vie douce et charmante chez lady Spencer. Cette femme réunissait toutes les vertus morales et chrétiennes, et sans qu elles nuississent le moins au monde à son amabilité. Elle était très instruite, mais sans vouloir le paraître, d'une bienfaisance éclairée, sensible, sans affectation. ,Te n'ai jamais connu d être (pii approchât davantage de la perfection. Elle a j)ris votre mère dans l'affection la plus g^rande, et nous nous serions trouvés heureux de passer près d elle le temps ou nous devions être éloig^nés de France, sans quehjues raisons qui y mirent obstacle.

(1) T-c coiïite d.Vvnrav. att:u'lié ;i lu niiisiin de Monsieur, comte «le Provence, assura sa fuite do l'aris, en juin 1791 cl s'assura ainsi l'amitié de ce princi\ auquel il était passionnément dévoué et demeura fidèle jusqu à sa mort, survenue à .Madère en 1811.

288 MKMOIIIKS DU C'- VALEiNTIN ESTERHAZY

Dahord, nous étions lopés chez elle ; mais sa maison était très petite et je craignais de la gêner. Nous cherchâmes à louer une campagne, mais nous n'en trouvâmes pas une qui put s'arranger avec nos moyens, et qui ne nous éloignât trop de notre aimable amie, ce qui nous décida à nous établir provisoirement dans une auberge de Saint-Alban. Ensuite, la manière de traiter les femmes grosses en Angleterre diffère beaucoup de celle qui est en usage à Paris. S'établir à Londres pour les couches de ma femme était un objet très cher, et je n'aurais pas voulu risquer qu'elle accouchât en province. Ma belle-mère, d'un autre côté, avait la mer en aversion, et pour rien au monde ne serait venue en Angleterre, tandis qu'elle mandait que si sa fille était sur le continent elle pourrait venir la joindre. D'autre part, j'attendais toujours des nouvelles du départ du roi, et cela me tenait dans une grand indécision.

M. Necker venait de quitter le ministère, et son départ n'avait pas fait la moindre sensation. Son rappel tant désiré par le peuple ne lui avait pas donné la considération qu il espérait, et il avait éprouvé que la faveur populaire est encore plus inconstante que celle des souverains. J'allais de temps en temps à Londres pour me tenir au courant des nouvelles de Paris, et, dans un de ces voyages, je reçus une lettre qui me mandait que le projet du départ du roi ])our Rouen avait été découvert :

Page 1