CHAPITRE X
Le comte d'Artois me mande à Cohicntz. — L'affaire Boinbellcs. — Les entreprises de Hreleuil. — Je pars pour Aix-la-Chapcllc. — Mon entrevue avec le roi de Suède. — L'arrestation de la famille royale à Varcnnes. — Retour à Coblentz. — J'accompagne le comte d'Artois à Pilnitz. — Je suis envoyé à Sainl-l'étersbourg. — Objet de ma mission. — • L'impératrice Catherine. — Mauvais vouloir des puissances. — Elles renoncent à intervenir sous prétexte que Louis XVI a accepté la (Constitution.
Le 8 juin, je reçus une lettre de M. le comte d'Artois. Il me mandait qu'il allait se rendre à Coblentz, qu'il venait d'avoir une entrevue avec l'empereur, et que c'était le moment d'a^jir qui s'approchait et oii je pourrais me joindre à lui, d'après ce qui m'avait été mandé de la [)art du roi. Je n'hésitai pas; je me rendis à Coblentz, oîi j'arrivai avant M. le comte d'Artois. En passant, je vis à Bonn l'électeur de Cologne, qui me conseilla de ne pas trop compter sur les secours de son frère l'empereur.
— C'est un homme, me dit-il, qui ne sait pas dire non, mais fjui ne sait pas faire oui.
L'archiduchesse Marie (1) était avec le ducdeSaxe- Teschen, son mari, à Josephsdorf. Je causai beaucoup
(1) Sœur de Marie-Antoinette, chargée par renipcrcur du gouvernement des Pays-Bas. Elle résidait ordinairement à Bruxelles avec son mari.
avec elle, et tout ce que j'en entendis ne me donna pas {jrande confiance dans l'avenir. A Goblentz, je trouvai dans l'électeur de Trêves une volonté beaucoup plus prononcée, mais aucun moyen que ceux qui pouvaient être personnels à M. le comte d'Artois, son neveu. Ce dernier y arriva le 15, et l'électeur lui assigfna pour son log^ement Schônbornslust, maison de campagne à une lieue de Goblentz. Je fus m'y établir le lendemain avec l'évêque d'Arras (1) , M. de Galonné, et la suite du prince. Il nous montra les articles dont il était convenu avec l'empereur Léopold; je n'en fus pas très content. Plusieurs étaient vagues, d'autres dilatoires, et ceux qui étaient positifs étaient les moins importants. Nous en causâmes avec l'évêque d'Arras, qui pensait comme moi. La conversation que j'avais eue à Bonn augmentait mes doutes, lorsque le prince de Lambesc (2) vint à Goblentz.
Il venait de quitter l'empereur et en apportait une lettre très froide, et qui donnait lieu de croire qu'il avait changé d'avis, ou plutôt qu'il n'avait jamais songé à se mêler activement de nos affaires, sans vouloir cependant s'y refuser positivement. Gette opinion fut confirmée par le retour de M. de Fondeville, qui
(1) M{j;r de Conzié, un des agents les plus actifs de réiiiigralion et surtout du comte d'Artois.
(2^ De la maison de Lorraine. Arrivé en France avec Marie-Antoinette, il y devint colonel propriétaire du Royal-Allemand. On connait son rôle, le 12 juillet 1789, où il chargea dans le jardin des Tuileries la foule qu'il l'avait envahi. Il s'enfuit ensuite, ne rentra en France qu'après la Restauration, et siégea à la Chaudire des pairs.
IMJAFMTIIE DIXIKME 21)7
venait de Vienne, et (jul rapportait la f()j)i(' (rmic lettre que M. de Bonihelles avait écrite à ["ein|)erenr. M. de Bombelles avait été ambassadeur du roi à Venise; il s était refusé de prêter le serment à la nation, et avait été ohlifjé de quitter son poste. Son alla'lienuMit pour le roi avait déterminé M. le comte d'Artois à lui donner sa contiance, et il l'avait cliar/[é de suivre personnellement avec l'empereur la né^'jociation qu'il avait commencée pour en obtenir les moyens d'entrer en France, de s'établir dans quelques villes, d'appeler à lui tous les Français bien pensants et les troupes jusqu'à ce que le roi put venir le joindre. C'était sans doute établir la guerre civile ; mais ce mal était le seul moyen de rendre au roi sa liberté et de conserver la monarchie.
Le baron de Breteuil était en Suisse, et conservait une correspondance avec la cour des Tuileries. Il était attaché au roi, et voulait aussi le rétablissement de la monarchie ; mais il était mal avec le comte d'Artois, et ne voulait pas qu'il fut de rien dans ce qu'il proposait de faire, d'autant que lui-même avait pour principal objet de se placer à la tête des affaires et d'en exclure M. de Galonné. Il avait donc formé le plan de faire évader le roi. Mais, il ne voulait pas que ce fût par le Ilainaut, où il aurait été difficile de ne pas m'employer; il voulait avoir des gens à sa discrétion, et M. de Bouille, commandant à Metz, était son homme. Ce général, plein de talents et d'ambition,
avait l'espoir d'être fait maréchal de France et ministre de la {juerre.
Pour mettre Bombelles dans ses intérêts, et le séparer du comte d Artois, Breteuil lui offrit le ministère des affaires étrang^êres. Cela joint aux oblig^ations que Bombelles avait eues de tout temps à Breteuil le détermina à écrire à l'empereur un billet dont M. de Fondeville s'était procuré une copie par une femme que l'empereur aimait (1) . Ce billet disait en substance que, quoique chargée par le comte d'Artois d'une commission près de lui, une plus particulière du roi l'obligeait d'agir d'une manière opposée à la volonté du prince; qu'étant sujet fidèle, il n'avait pas hésité à lui demander une audience pour lui communiquer ses nouvelles instructions, dont il était surtout important que M. le comte d'Artois ne fût pas instruit.
Le style de la lettre et des informations venues de divers côtés firent soupçonner à Schônbornslust que le roi pensait à une fuite dont il voulait faire un mvstère à son frère. D'un côté, la nièce de M. de Calonne, Mme de Fouquet, n'avait pu obtenir un rendez-vous
(1) Cette affaire Bombelles, épisode peu connu de la rivalité de Calonne et de Breteuil, a donné lieu à plusieurs versions. Mais, il ne semble pas que celle que relate Esterhazy soit la plus exacte. J'en présente une autre plus fondée, je crois, dans mon Histoire de l'Éinigration, d'après laquelle la lettre de Bombelles à l'empereur, ou plutôt le brouillon de cette lettre, oublié par son auteur dans une chambre d hôtel à Florence, y aurait été trouvé par le comte de Talleyrand, ambassadeur de Louis XVI à Naples et neveu de Calonne. Il convient d'ajouter que le marquis de Bombelles, en cette circonstance, se conduisit en fidèle serviteur du roi.
CIIAI'ITIIE DIXIEME 299
(le M. de Bouille, à qui elle ;i\ai( à remettre une lettre de son oncle cl du comte d'Artois ([uOn I avait chargée de ne donner (ju en main propre; de 1 autre, le comte d'Artois avait reçu une lettre du baron de Bretcuil, d'un style ministériel, qui l'eng^ageait, de la part du roi son frère, à ne pas rester à Gohleiil/, mais à s'éloig^ner des frontières de la France, et à se retirer à Dresde.
Il ré[)Oudit à cette lettre [)ar un refus positif, ne reconnaissant nullement à Hieteuil des titres pour lui transmettre les ordres du roi. Il écrivit en même temj)S au roi une lettre très détaillée, dont il chargea un homme sur, et qu'il plaça dans l'épaisseur de la couverture d'un livre. Il v motivait les raisons qui lui avaient fait préférer Goblentz pour résidence, rendit compte de la lettre qu'il avait reçue du baron de Breteuil et de sa réponse, et finissait par observer (ju'une fuite dans ce moment j)()uvait axoir de .']iands dan- (jers pour Sa Majesté, jusqu'au moment où il existerait dans le royaume un point d'appui où il pourrait se rendre avec sûreté, et qui, s'étant formé à son insu et sans sa participation, ne pouvait pas le comjiromettre près de la Convention, comme pourraient le faire des ordres donnés en son nom [)ar un ministre émig^ré et proscrit par elle.
A peine cette lettre était-elle partie qu'il arriva un courrier de M. de la Queuille, de Bruxelles, qui mandait que Mme de Balbi étant au moment de partir de
Bruxelles |30ur retourner à Paris, avait reçu un courrier de Monsieur qui Tengfajjeait à rester, qu'on parlait beaucoup d'un prochain départ du roi, et que plusieurs courriers qui avaient été envoyés au roi de Suède (I), à Aix-la-Chapelle, faisaient croire que ce prince en était instruit. Ce courrier arriva au moment du dîner, un jour que lélecteur et sa sœur dînaient à Schonbornslust. M. le comte d'Artois me chargea de déchiffrer la dépèche, et dès qu'il leut lue, il me proposa de partir tout de suite. Il me donna une lettre pour le roi de Suède, qu'il me chargea de voir en passant, et de lui communiquer ses soupçons, et une autre pour le roi, dans le cas où je pourrais le joindre, pour lui annoncer que, dès quil le saurait en sûreté, il volerait prendre ses ordres.
Je partis le soir du -22 juin et rencontrai entre Juliers et Aix-la-Chapelle le marquis de Jaucourt (2), qui allait à Coblentz. Il me dit que quoiqu'on n'eût pas encore de nouvelles du départ du roi, il y avait toute apparence qu'il était parti de Paris.
En arrivant à Aix, je fus trouver le roi de Suède, avec qui j'eus une g^rande conversation. Il ne m affirma pas le départ du roi, mais je vis clairement qu'il le croyait parti. Il m'assura du désir qu'il avait de
(1) Gustave III, on le sait, demeura jusqu à sa mort fidèle à la cause des Bourbons.
(2) Il y fut un des conseillers des frères du roi, et suivit le comte de Provence à Hamm et à Vérone où, quand ce prince succéda à Louis XVII, il resta comme membre de son conseil.