‹ Mémoires du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 42 sur 58 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

contribuer à le replacer sur le trône de ses pères, et combien il comptait sur l'assistance de l'impératrice de Russie, dont, après avoir été l'ennemi, il était devenu le zélé cbevalicr et dont il connaissait les sentiments sur la révolution cpii s'opérait en h'rance. Après avoir vu le duc d'Havre (I), qui savait aussi le départ du roi, je partis le 23 au soir pour 15riixolIes, où j'arrivai le 24 à une heure après-midi.

Le départ du roi n'y était plus un secret. Monsieur avait passé par Mons et Madame par Tournav, sans éprouver aucune difficulté. La joie la plus excessive rég^nait parmi les Français, qui étaient nombreux à Bruxelles. Il n'y avait que l'archiduchesse (2) , chez qui je me rendis en arrivant, qui me parut fort inquiète de n'avoir aucune nouvelle du roi; on disait qu'il avait pris la route de Luxembourg- par Montmédy, et cependant les courriers qu'elle avait envovés sur cette route ne revenaient point. Sur le désir que je témoig^nai de partir sur-le-champ, elle m'engmg-ea à attendre le retour d'un de ces courriers, pour ne pas faire une course inutile, et le soir, comme j'allais souper chez le duc de Villequier, on me fit dire d'aller à

(l) Le duc (1 ilavié Groy, afjcnt des princes ôini^rt's quil représentait à Madrid, apr.'s la sijjiialure du traité de paix conclu entre l'Espagne et la Rcpublicpic. Il était connu surtout pour sa crédulité, .l'ai raconté comme il fut la dupe d'une aventurière qui se faisait indûment appeler comtesse de Bonneuil, et qui séduisit aussi le général Pcrignon, ambassadeur du Directoire à Madrid. Yuir mon livre : Conspiialeurs et cotnccliennes.

(2} Gouvernante des Pays-Bas, dont il est question plus haut.

la cour. Je m'y rendis; je trouvai l'archiduchesse en larmes, qui me Fit lire une lettre du commandant du Luxembourg^ qui lui annonçait que le roi avait été arrêté à Varennes en Argonne, à minuit. Cette nouvelle fut confirmée par un courrier du général Mottel, qui ajoutait que le roi avait été conduit à Paris.

La consternation et la douleur furent {jénérales. Le 25, Monsieur et Madame arrivèrent à Bruxelles, et le 26 au matin je fus éveillé par un courrier de M. le comte d'Artois, qui venait, sur la nouvelle du départ du roi, se mettre aux ordres de son frère. Le lendemain, le courrier de Paris manqua. Les officiers des régiments en garnison en Flandre se rendirent avec leurs drapeaux dans les Pays-Bas, ceux du Colonel général à Bruges, ceux d Auxerrois à Tournay, ceux des Chasseurs du Gévaudan à Mons. Ils amenaient avec eux un grand nombre de soldats ; mais on ne voulut pas les recevoir à la frontière, et c'est avec grand'peine que le gouvernement recul les officiers. On leur donna Ath pour quartier de rassemblement et M. de la Châtre ^l) fut envoyé pour les commander.

ri) Le lieutenant ge'néral comte, puis duc de la Châtre, un des chefs militaires des émigrés, et des plus fidèles compagnons d'exil de Louis XVIII. 11 avait siégé aux Etats généraux de 1789. Sous la Restauration, il fut pair de France et ambassadeur à Londres. Son nom rappelle une émouvante aventure dont la comtesse de la Châtre et le marquis de Jaucourt dont il est question ci-dessus furent les héros. Un jour qu'ils étaient ensemble, surpris par le mari, Jaucourt n'eut que le temps de s'enfuir. Son doigt étant resté pris dans la porte refermée sur lui, il n'hésita pas à se le couper pour sauver l'honneur de sa maîtresse qu'il épousa quand elle fut devenue veuve.

Page 1