‹ Mémoires du duc de Lauzun et du Comte de TillyChapitre 1 sur 11 · LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS I.I C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS I.I C

IMPRIMEURS IlE L'iNSTiTTJT, RUE JACOB, 56

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Oui, c'est M. le duc de Lauzun , célèbre sous Louis XV [ par ses séductions et sa valeur, qu'on va retrouver dans ces lignes. — Jamais jours brillants ne furent suivis de plus sombres orages. Il n'eut longtemps qu'à se montrer pour plaire : toute l'Europe tendre et galante allait au-devant de ses vœux. La gloire, qu'il courtisait aussi, lui fut plus rebelle. Vivant il était volage, mort il fut indiscret. Quand ses Mémoires parurent pour la première fois, sous la Restauration , des beautés sur le retour pouvaient peut-être encore rougir de ses aveux. Cependant la Restauration les permit; nous avons vu le moment, au contraire, où notre âge allait les défendre. Il n'en est rien. Usons donc de la liberté qu'on leur rend ; usons-en toutefois avec réserve, comme sous la Restauration, et, sans parler d'abord ni de Paris ni de Versailles, prenons les choses d'un peu loin.

L'Angleterre voulait trop gouverner ses colonies du nord, en Amérique. Elle frappait de droits arbitraires les objets de consommation que leur portait sa marine marchande. Plusieurs navires anglais venaient d'entrer, chargés de Ihé, dans le port de Roston , et le thé précisément avait à supporter un tarif onéreux. Une trentaine de Rostoniens , déguisés en sauvages ( le costume est peu coûteux ), entrent comme par curiosité dans les navires et jettent à la mer

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trois cents balles de thé avant qu'on y ait pu mettre obstacle. Voilà , dans sa singularité , le fait qui tout à coup alluma la guerre entre les nations des deux mondes.

Il ne fallait pas moins qu'une conflagration générale pour amener une alliance , un rapprochement entre deux peuples, les Français et les Américains , aussi séparés par leur origine, leurs penchants, leurs mœurs, que par l'immensité des mers. Des habitudes simples , des principes austères , une prudente économie , des formes de discussion et des idées d'indépendance nées du régime municipal, caractérisaient des populations neuves, énergiques, encore incultes comme le sol qu'elles défrichaient. Nuls peuples au contraire ne s'étaient depuis des siècles plus plies aux volontés monarchiques que les Français. Leur fidélité chevaleresque ennoblissait sous ce rapport leurs soumissions adulatrices; ils prouvaient leur amour par leur obéissance. Mais, d'une part, quand le respect du trône annulait chez nos aïeux les résistances, de l'autre la richesse du sol et les heureux dons de l'esprit avaient, par l'abondance, amené le luxe, et, par les progrès en tous genres, le goût des plaisirs. La France ne semblait plus exister que pour en prolonger l'ivresse : uneincurable frivolité, une galanterie qu'on pouvait appeler d'un nom plus sévère , avaient gagné les hautes classes de la société ; des vertus de leurs ancêtres les Français n'avaient conservé que la plus brillante valeur.

Elle fut en mille circonstances utile aux États insurgés de l'Amérique, quoique nos jeunes officiers y portassent, avec leur bravoure accoutumée , l'habitude de prodiguer d'amoureux propos autour d'eux dès qu'ils en trouvaient l'occasion. — Conduits par la guerre en des contrées qui

venaient de porter à peine la hache dans les forêts et la charrue dans les champs, M. de la Fayette et M. de Lauzun n'avaient trouvé d'asile, si près de trihus indomptables, que sous le toit d'un hardi colon. Ses deux filles habitaient avec lui. Par désœuvrement ou par habitude , M. de Lauzun adressait d'assez vives déclarations à l'aînée. Dans un pays où le vocabulaire amoureux ne pouvait avoir qu'un but grave, la jeune fille dit au Français entreprenant : « Vos discours me surprennent, monsieur le « duc , car on m'assure que vous êtes marié en France, a — Marié! oui, répondit le duc, mais si peu, si peu que « ce n'est pas la peine d'en parler. Demandez plutôt à « la Fayette! » JXous tenons ce fait curieux de M. de la Fayette lui-même.

Qui donc avait épousé M. de Lauzun, et pourquoi ce mariage fut-il encore moins heureux que toutes les unions du temps? Sa femme était M"e Amélie de Boufflers , jeune personne douce, timide, aimante. Sa grand'mère était cette personne trop galante qui, duchesse de Boufflers avant d'arriver, par un second mariage , au rang de maréchale et de duchesse de Luxembourg, avait, dans sa jeunesse , motivé ce couplet célèbre :

Quand Boufflers parut à la cour, On crut voir la mère d'amour ; Chacun s'empressait à lui plaire Et chacun l'avait à son tour.

Ce couplet, souvent redit, honore faiblement la maréchale. Si quelque chose la réhabilite un peu, c'est l'éducationque reçut d'elle Mnaede Lauzun. Aussi Mmt' Necker a-t-elle écrit dans ses mélanges : « La grande considération

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« dont jouit MIIU' de Lauzun dans un âge encore tendre « n'est pas due à la seule vertu; c'est à une pureté h intérieure, c'est au caractère de ses pensées qui se « peint dans tous ses mouvements, et dont sa physio- « nomie est l'image , qu'elle doit l'estime et les égards « dont elle est entourée... Mme de Lauzun rougit dès « qu'on la regarde , et rougit encore de s'être aperçue a qu'on la regardait... »

L'éloge est complet et touchant. Assurément on ne trouvera rien à dire de semblable du duc de Lauzun : il rougissait peu. A peine comprendrait-on de nos jours ce rôle d'homme abonnes fortunes, et cette suite ou cette complication d'aventures galantes qui constituaient alors une existence , un emploi, donnaient UDe célébrité, et que M. de Lauzun révèle avec la plus impudente candeur. On pense bien que nous ne détaillerons point ici les amoureuses prouesses de M. le duc: comment les nombrer? Autant compter les arbres d'une forêt , les fleurs de la prairie, les flots qui touchent le rivage, les oiseaux qui traversent l'air! Ces aventures ont fait et feront toujours le succès du livre. Les succès de l'auteur des Mémoires eurent une cause à part.

M. de Lauzun porta , de son temps , un trait distinctif dans l'immoralité qu'on décorait du nom de galanterie , et qui, de vieille date en France, prend, de règne en règne , le caractère du prince et de l'époque : grossière jusqu'à l'obscénité sous François Ier et son fils ; mêlée sous Charles IX et sous Henri III aux poignards , aux poisons, aux cruautés des guerres religieuses; sans mesure, mais gaie,- courtoise, et l'on peut dire presque nationale, sous Henri IV; plus contenue sous son fils,

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