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le pieux et mélancolique Louis XIII; autorisée sous Louis XIV de l'exemple et de toute la majesté du trône ; s'associant à l'orgie sous la Régence ; appelant aux derniers jours de Louis XV la prostitution dans Versailles, et sachant du moins après Louis XV éviter l'éclat et respecter, dit-on, les convenances. Quelles convenances et quel respect ! Ces mémoires en donneront une idée.
M. de Lauzun, il faut en convenir, introduisit une innovation dans ces mœurs; il créa le libertinage romanesque. La passion devait servir de prétexte ou d'excuse aux désordres. On cédait à la violence de ses sentiments , et la preuve, c'est qu'ils inspiraient des dévouements inaccoutumés. On trouvait dans Versailles des lettres écrites avec du sang. Un seigneur d'un beau nom , surpris par le guet sur le balcon d'une femme, se laissait conduire en prison comme voleur pour ne pas trahir en lui l'amant ; et dans les Mémoires de Mmc de Genlis on voit que le chevalier de Custiue se déguisait en mendiant pour la suivre , en coiffeuse pour avoir de ses cheveux , et sur un mot d'elle courait faire fort bravement la guerre en Corse. — Pour plaire à Mmc de Genlis sans doute ! — Non; mais pour lui faire accroire qu'il désirait lui plaire et cacher par là le secret d'un autre amour (1).
Quant à M. de Lauzun , la guerre de Corse lui fut favorable : elle commença d'une façon brillante sa réputation militaire. Mais sa fortune, quoique très-considérable, allait en sens inverse de sa réputation. Ses voyages , ses galanteries , son luxe , ses goûts fort coûteux , son désin-
(t) Mémoires de Mme de Genlis, page 129, tome XV de la collection i 11- 1 2 publiée par MM. Dklot.
téressement même le menaient noblement à sa raine. L'habitude de dépenser sans compter était alors générale dans les hautes classes en France. Il y a dans L'Ecole des Bourgeois de d'Allainval une scène bien digne d'attention. Le marquis de Moncade , que ses prodigalités , l'état de sa fortune et ses dettes obligent à faire un mariage d'argent dont il rougit, est en scène avec M. Poitevin, son intendant. Il importe fort à celui-ci de faire régler ses comptes au moment où le marquis va toucher la dot. Il lit donc le plaisant relevé des avances par lui faites à monsieur le marquis. Moncade , assis devant un petit bureau, dessine à la plume des bonshommes sur une main de papier ; puis il se met à chanter : C'est trop , c'est trop.... L'intendant , qui prend ces mots pour lui , interrompt sa lecture : «Je vous assure, monsieur le marquis, dit-il, que j'y mets du mien. — A qui donc en avez-vous? reprend Moncade. Croyez-vous que je vous écoute? et ne peuton sans que vous le preniez pour vous chanter cet air d'opéra :
C'est trop, belle Philis, prolonger mon tourment? »
Puis il arrête et signe le compte sans le regarder. Cette insouciance, qui nous semblait outrée à la scène, n'était qu'une image fidèle du temps avant 89. Les dettes étaient du meilleur ton : la banqueroute sérénissime de M. de Guémené le prouve. INe disait-il pas dans un étrange accès d'amour-propre « qu'un Rohan seul pouvait man- « quer de vingt millions? » Chacun manquait selon ses moyens. Mirabeau quand la cour paya ses dettes en 1 7 90 devait encore ses habits de noces, et son mariage
ÎJITRODUCTION. 7
datait de 1772. Que pour M. de Lauzunil en fût de même, je n'y verrais rien d'impossible : il était plus riche, mais menait si grand train ! Il s'exécuta toutefois en homme d'honneur, vendit pour quinze cent mille francs de biens et satisfit ses créanciers et sa femme.
Ne voulant point insister sur les mœurs, et pour cause , parlons du luxe. La représentation et la table surtout entraînaient alors des frais excessifs. M. de Choiseul, premier ministre, riche de huit cent mille livres de rentes, et devenu l'arbitre du bon ton , tenait , par son faste , état de prince. Les bonnes maisons suivirent son exemple. Plus de soupers priés : table ouverte pour cinquante ou soixante personnes à la fois ; ceux qui avaient des charges à la cour purent encore moins que d'autres échapper à cet usage envahisseur.
« Mme de Polignac recevra-t-elle toute la France? » écrivait le prince de Ligne au chevalier de Lille, qui vivait dans l'intimité de la favorite. « Oui, répondit le che- « valier, trois jours de la semaine, mardi, mercredi, « jeudi , depuis le matin jusqu'au soir. Pendant ces « soixante-douze heures , ballet général : entre qui veut , « soupe qui veut. Il faut voir comme la racaille des cour- « tisans y foisonne. On habite durant ces trois jours, « outre le salon, toujours comble, la serre chaude, dont « on a fait une galerie au bout de laquelle est un billard, or Les quatre jours qui ne sont point ci-dessus dénommes « la porte n'est ouverte qu'à nous autres favoris. Vous « y êtes attendu (l). »
Le prince arriva, et fut frappé des maussades chan-
(i) Lettres inédites sur la cour de France, 17Si et 1857.
gements opérés dans les mœurs et le ton de la bonne coinpagine, a Jamais, dit-il, on ne fut moins aimable à la « cour. Plus de galanterie , plus de grâce , plus d'é- « légance, plus d'envie de plaire, et tout cela pour se « ruiner en soupers nombreux. »
Ce luxe, comme il arrive toujours, gagnant relativement de pioche en proche , attristait, gênait , corrompait les existences bornées. L'époque ne brillait pas par sa délicatesse. Il y avait alors un ménage dont le mari portait un beau nom que ne soutenait pas lafortime. La femme , jeune, jolie, coquette , écoutait volontiers les galants. La maison n'en était pas plus à l'aise. Le mari dit un jour à la dame : « Je vois fort bien ce qui se passe et pour qui « viennent chez nous MM. tels et tels; je ne vois pas <r seulement ce que nous y gagnons en bien-être. Ma- « dame , ou vivez mieux ou vivons mieux. » On ne saurait citer une plus spirituelle bassesse.
Je ne crois pas que Lauzun fût du nombre de MM. tels et tels : il l'aurait dit dans ses Mémoires. Il y dit bien d'autres choses! et pour citer encore une aventure de lui, je suis forcé de la prendre seulement au début. — Une Anglaise , lady Sarah , dont il s'était épris chez la marquise du Deffand , n'avait eu pour lui que froideurs , du moins apparentes. Après deux mois d'absence, il retourne chez la marquise : lady Sarah s'y trouvait. Quel changement! « Ses yeux fixés sur les miens me disaient « ce que je n'osais pas entendre. Sa vivacité paraissait « modérée par une douce langueur. Elle était d'une dis- « traction qui avait bien des charmes pour moi, puisque « je pouvais m'en croire la cause. Quand tout le monde « sortit, elle écrivit quelques mots sur un morceau de
« papier, et me dit en descendant l'escalier : Lisez a cela en vous couchant. On peut imaginer avec quel « empressement je rentrai chez moi. Je lus ces trois « mots d'anglais : / love you... Je ne savais pas un seul a mot d'anglais. Il me paraissait bien que cela voulait or dire : Je vous aime ; mais je le désirais trop vivement « pour oser m'en flatter. Ma nuit se passa en réflexions « de toutes espèces. À six heures du matin je courus moi- « même acheter un dictionnaire anglais , qui me confirma « que j'étais aimé. Il faut avoir été aussi amoureux que « je Tétais pour avoir une idée de ma joie ! » Que n'en eut-il jamais que d'aussi pures!
Plus tard, lady Sarah quitta la France et Lauzun , désespérée mais encore irréprochable. Elle écrivit de Calais au duc une lettre dont nous conservons quelques lignes à cause de la tendresse et de la singularité du langage. « Vous avez tout changé mon cœur, mon ami; il est triste « et brisé ; et quoique vous me faites tant de mal , je ne « puis avoir d'autres pensées que mon amour. Je n'avais « pas l'idée qu'une telle chose pouvait arriver, et je « croyais que j'étais assez fière, assez bonne pour que « mon bonheur ne pourrait pas dépendre sur un amant « français. Le vent est contraire, et je n'en suis pas fâchée : «. c'est mieux d'être dans le même pays. Je n'ai pas peur « que tu ne comprendras mon ridicule français ; ton cœur « et le mien s'entendront toujours. »
Evidemment l'anglomanie avait fait alors moins de progrès que ne le dit Lauzun lui-même, puisque les mots les plus usités de l'anglais le trouvaient dans une aussi complète ignorance. Il sut et parla depuis couramment , toujours grâce au même procédé , toutes les langues de
l'Europe, sans compter, pour le français, tous les dialectes, picard, alsacien, provençal, normand, bas- breton.
11 fut donc aimé, puis indiscret peut-être en tous lieux et dans tous les idiomes; mais il ne fut jamais perlide, tandis que M. de Tilly , imitateur maladroit de Lauzun , et Lovelace plus corrompu que tendre, laissait partout des femmes trahies, d'odieux souvenirs et des dettes.
On touchait au moment fatal où ces inexcusables désordres allaient recevoir un châtiment terrible. Député à l'Assemblée constituante , M. de Lauzuu y compta parmi les amis de M. le duc d'Orléans. Les idées nouvelles trouvèrent en lui un approbateur; mais on ne peut penser qu'alors il tint à proscrire la monarchie. Le 10 août la renversa. Les années qui suivirent furent aussi funestes au duc qu'à la duchesse de Lauzun. Tout s'assombrit pour le duc quand , mettant loyalement son épée au service de la patrie , soit dans les Alpes, soit dans la Vendée , il y subit la haine qu'on portait aux anciens noms ainsi qu'aux talents militaires. Plus il rencontre de mauvais vouloir ou d'inertie , plus il met de constance à les vaincre. Vains efforts! On le dessert , on le dénonce , on l'accuse. Conduit à Paris et condamné d'avance , Lauzun sourit en recevant son arrêt de mort. « Très-calme toute cette journée « et le matin de la suivante , il dormit et mangea bien ; « son visage n'était point altéré. Toujours impassible , il « garda sa sérénité. Lorsque l'exécuteur vint le prendre, o il commençait une douzaine d'huîtres : Citoyen , dit-il , « permets-moi d'achever ; puis , lui offrant un verre : « Prends ce vin, ajouta-t-il , tu dois avoir besoin de cou- « rage au métier que tu fais. Et il se livra. »
S'il mourut, comme tant d'autres 7 quand il pouvait
encore servir longtemps la France, ceux qui l'empêchèrent d'être utile ne purent l'empêcher de se montrer, un peu tard , repentant, juste et généreux. En apprenant, lorsqu'il était encore général , que la duchesse de Lauzun, sa femme , était arrêtée , il écrivit en sa faveur à la Convention : elle obtint une première fois sa liberté ; mais arrêtée de nouveau plus tard, elle périt sur l'échafaud six mois après son mari, le 27 juin 1794.
Sous la restauration, le prince de Talleyrand, en rendant, à la chambre des pairs , le 13 novembre 1821 , un solennel hommage au duc de Lauzun , dit , au sujet de ses Mémoires : « On ne s'étonnera point des profondes impressions qu'ils doivent laisser, car M. le duc de Lauzun avait tous les genres d'éclat : il était beau , brave , généreux et spirituel. » C'est ainsi qu'on va le retrouver dans les pages qui suivent , et tous ces genres d'éclat ne sauraient lui nuire auprès des lecteurs ni peut-être aussi des lectrices.
Fs Barrière.
DU
Ma vie a été semée d'événements si bizarres, j'ai dès mes premières années été témoin de faits si importants, que j'ai cru pouvoir laisser ces Mémoires après moi , aux gens qui me sont chers. Ils ne sont écrits que pour eux , et il me serait bien difficile d'y mettre l'ordre nécessaire à un ouvrage destiné à être jugé par le public. Je ne me piquerai que de vérité; je reviendrai souvent sur mes pas; ma narration n'aura guère plus de suite que ma conduite n'en avait autrefois, et l'on me verra successivement galant , joueur, politique, militaire , chasseur, philosophe , et souvent plus d'une chose à la fois.
Je dois parler à ceux qui me liront du caractère de mon père. M. le duc de Gontaut, mon père, était un très-parfait i.onnète homme , d'un cœur compatissant et charitable , d'une dévotion franche et qui ne s'étendait pas plus loin que luimême. Il n'avait pas infiniment d'esprit, et moins encore d'instruction; mais un sens juste et droit, un prodigieux usage du monde et de la cour, un très-bon ton , une manière noble et agréable de s'exprimer, une grande gaieté naturelle, beaucoup d'eloignement pour l'intrigue, et une ambition mesurée en avaient fait un homme aimable et recherché. Une blessure considérable, qu'il reçut à la bataille d'Fttingen lui
l'ut un prétexte honnête de quitter le service. Lieutenant général , il se fixa à la cour, devint ami intime de madame de Châteauroux, et par conséquent admis dans la familiarité du roi. Les soins assidus qu'il lui rendit pendant la maladie dont elle est morte augmentèrent encore sa laveur, et bientôt après celle de madame de Pompadour : il fut aussi bien avec elle qu'avec la précédente. L'usage bienfaisant qu'il fit de son crédit le fit généralement aimer, et je n'ai guère vu d'hommes qui eussent moins d'ennemis.
Ce fut donc à la cour et, pour ainsi dire, sur les genoux de la maîtresse du roi que se passèrent les premières années de mon enfance L'embarras de me trouver un bon gouverneur engagea mon père à en confier le soin à un laquais de feu ma mère , qui savait lire et passablement écrire, et que l'on décora du titre de valet de chambre pour lui donner de la considération. On me donna d'ailleurs les maîtres les plus à la mode de toutes espèces; mais M. Roch (c'était le nom de mon mentor ) n'était pas en état de diriger leurs leçons et de me donner les moyens d'en profiter. Il se contenta de me communiquer ses talents pour l'écriture , auxquels il mettait beaucoup de vanité, et y réussit assez bien, ainsi qu'à m'apprendre à lire haut, plus couramment et plus agréablement qu'on ne l'ait ordinairement en France. Ce petit talent me rendit presque nécessaire à madame de Pompadour, qui me faisait continuellement lire et écrire pour elle , et quelquefois même pour le roi. Nos voyages à Versailles en devinrent plus fréquents, et mon éducation plus négligée. J'étais d'ailleurs comme tous les enfants de mon âge et de ma sorte : les plus jolis habits pour sortir, nu et mourant de faim à la maison. On me fit entrer à douze ans dans le régiment des gardes , dont le roi me promit la survivance , et je sus à cet âge que j'étais destiné à une fortune immense et à la plus belle place du royaume , sans être obligé de me donner la peine d'être un bon sujet.
M. le comte de Stainville et mon père avaient épousé les deux sœurs (je suis fils de l'aînée, morte en couche de moi ). Ce mariage les avait intimement liés, et le crédit de mon père près de madame de Pompadour avait successivement fait nommer son beau-frère ambassadeur à Rome, à Vienne, l'avait fait faire duc , cordon bleu et enfin ministre des affaires étrangères , où les grâces de son esprit et ses talents lui acquirent bientôt un empire absolu sur elle, et peu après sur le roi. M. le duc de Choiseul avait une sœur chanoinesse de Remiremont, qui n'avait pour toute fortune que sa prébende , mais qui joignait à tous les agréments de son sexe le caractère d'un homme propre aux grandes choses et aux grandes intrigues ; il la prit chez lui. Madame de Choiseul était laide, mais de ces laideurs qui plaisent généralement : on pouvait avec raison l'appeler une femme désirable. Elle ne fut pas longtemps sans vouloir gouverner son frère , et vit bien que le plus sûr moyen de prendre de l'empire et d'empêcher celui d'une maîtresse était d'en faire son amant. Mais pour soutenir ce rôle sans danger il fallait une consistance, un état, et elle n'en avait point. Il fallut donc chercher un mariage et un mari qui convinssent également à son amour-propre et à sa sûreté. Elle jeta les yeux sur M. le duc de Grammont, homme sans caractère , sans moyen de rien faire , interdit depuis quelques années, et passant sa vie dans une petite maison près de Paris avec des musiciens et des filles publiques les moins recherchées. Rien ne pouvait mieux convenir à madame de Choiseul, puisque rien ne serait plus aisé que de remettre M. le duc de Grammont où elle l'avait pris dès qu'elle en serait embarrassée : mon père s'en mêla, on leva l'interdiction, et le mariage se fit.
J'avais quatorze ans alors ; j'étais un assez joli enfant. Madame la duchesse de Grammont me prit dans la plus grande amitié , dans l'intention, je crois , de se former tout doucement un petit amaat, qui lût bien à elle et sans inconvénient : son
crédit , ou plutôt son empire sur M. le duc de Choiseu! augmentait tous les jours. Madame la duchesse de Choiseul, qui aimait éperdumcnt son mari , fut jalouse de cette excessive tendresse, et en quelques mois les deux belles-sœurs furent entièrement brouillées. Mon père, avec sa modération ordinaire, trouva moyen de ne point prendre de parti et d'être également bien vu des deux côtés. J'eus le bonheur de suivre son exemple ; mais j'avouerai à ma honte que je suivis mon penchant , et donnai dans mon cœur toute préférence à madame la duchesse de Grammont, qui m'en sut très-bon gré. Dans ce temps elle me mena à Meuars , chez madame de Pompadour. Mademoiselle Julie, femme de chambre, qui avait toute sa confiance , et qui était déjà devenue un personnage fort important, crut que ce que sa maîtresse gardait pour elle pourrait fort bien lui convenir aussi , et me destina à l'honneur d'être mis dans le monde par elle; elle me fit boauecup de caresses et d'agaceries inutiles , car j'étais très-innocent ; elle me mit un jour la main sur sa gorge : tout mon corps brûlait encore plusieurs heures après, mais je n'en étais pas plus avancé. Je n'avais cependant pas de plus grand plaisir que de la rencontrer et d'être avec elle. Mon occupation fut remarquée par M. Roch , qui en devina facilement le sujet , et avec adresse , sans affectation , m'interdit tout commerce avec mademoiselle .Julie ; j'en fus vivement affligé. Un événement plus intéressant me la fit oublier, ou du moins fut pour moi une forte distraction. M le duc de Choiseul , devenu ministre de la guerre par la mort de M. le maréchal de Bellisle , fit passer lieutenant général au service de France M. le comte de Stainville , son frère cadet , officier de réputation et pour lors major général au service de l'empereur. Il n'avait rien; mais la faveur de son frère et les bienfaits du roi lui assuraient un mariage avantageux; on pensa à mademoiselle de Clermont-Reynel , qui joignait une grande fortune à une figure charmante, et qui n'avait pas quinze ans. Tout fut réglé pen-
dant que M. de Stainville était encore à l'armée ; l'hiver vint. Oa lui envoya ordre de revenir, et on le maria six heures après son arrivés à Paris.
Je vis madame de Stainville pour la première fois le jour de ses noces, et elle me lit une impression qui depuis ne s*est que difficilement effacée. J'en devins tout de suite passionnément amoureux , et on en fit des plaisanteries , qui le lui apprirent : elle en fut touchée ; mais elle était trop étroitement gardée par madame la duchesse de Choiseul, sa belle-sœur, qui s'en était chargée, pour que cela eût encore aucun danger. Madame de Grammont, qui n'aimait pas son frère cadet , et qui craignait que la jeune femme ne plût trop à M. le duc de Choiseul , qui en avait l'air occupé , n'était pas fâchée de lui donner un amant ; ce n'était pas un obstacle à ses desseins sur moi, qu'elle pensait devoir lui revenir quand il lui plairait, et cela semblait prévenir un attachement dont la perte de son crédit eût été la suite indispensable. Elle protégeait donc nos amours naissants , et nous faisait souvent venir chez elle ensemble.
Madame de Stainville me dit un jour à diner, chez madame de Choiseul, qu'elle dînerait le lendemain chez madame de Grammont, et que nous pourrions y passer la journée. J'en fus comblé de joie ; mais M. Roch, qui le découvrit, et dont les mœurs sévères ne se démentaient jamais, voulut le lendemain matin, qui était un dimanche , me faire aller à la messe. Je refusai , nous nous disputâmes; il me menaça de mon père, que je craignais beaucoup : je cédai avec un chagrin mortel ; il me mena à la messe aux Petits-Pères, où, suffoqué de colère et de tristesse , je m'évanouis ; je perdis entièrement connaissance , et lorsque je la repris , je me trouvai couché sur les marches de l'église , entouré de vieilles femmes, qui pour me donner plus d'air avaient déboutonné mes culottes. On me ramena à la maison , où je revins assez défait. Je dis que j'étais malade, et l'on m'obligea à me coucher. Madame la duchesse de Grammont vint me voir, et m'amena madame de Stainville. Je
lui contai mon histoire ; elle en rit, fut chez mon père, fit gronder M. Roch, et obtint la permission de me guérir et de m'em mener dîner chez elle. Ce jour fut un des plus heureux de ma vie. Je le passai tout entier avec ma jeune maltresse, et presque toujours tête-à-tête. Elle me montrait combien elle était touchée de ma tendresse, et m'accordait toutes les innocentes faveurs que je lui demandais , et je n'en connaissais point d'autres. Je baisais ses mains ; elle me jurait qu'elle m'aimerait toute sa vie; je ne désirais rien au monde. Une longue coqueluche lui fit garder sa chambre [tendant près de si\ mois. L'entrée m'en fut interdite; je ne la vis que rarement, et jamais sans madame de Choiseul. Les médecins lui ordonnèrent les eaux de Cotterets; on l'y mena au printemps, et elle revint en très-bonne santé , au commencement de l'hiver. Elle alla beaucoup dans le monde avec madame la duchesse de Choiseul; elle dansait à merveille. Elle eut le plus grand succès à tous les bals, fut entourée, admirée de tous les gens à la mode; elle rougit d'avoir un enfant pour amant, me rebuta , me traita durement , prit du goût pour M. de Jaucourt; je fus jaloux , choqué, désespéré , mais je n'y gagnai rien.
Mon père , dans ce temps, arrangea mon mariage avec mademoiselle deBoufflers, petite-fille et héritière de madame la maréchale de Luxembourg, son amie intime, et par conséquent un très-grand parti. J'en fus fâché, parce que ce n'était pas l'avis de madame la duchesse de Grammont, qui détestait, avec quelque raison, madame la maréchale de Luxembourg, et m'en dit beaucoup de mal. On voulut me faire voir la personne que je devais épouser ; il fut arrangé que j'irais à un bal d'après midi , chez madame la maréchale de Mirepoix ; que mademoiselle do Boufflers y dînerait; que j'arriverais de bonne heure, et la verrais. J'y fus en effet mené à quatre heures, et j'y trouvai une jeune personne charmante , qui me plut infiniment , et que je pris pour elle. Je me trompais malheureusement , et c'était mademoiscllc de Roth. Je reconnus mon erreur avec d'autant plus
de chagrin , que mademoiselle de Boufflers , qui sortit de la chambre à coucher de madame la maréchale de Mirepoix , ne gagnait pas à la comparaison. Madame la princesse de Beauvau était à ce bal avec mademoiselle de Beauvau. Il est difficile de réunir plus de grâces , plus d'esprit naturel et plus d'agrément; j'en sentis tout le prix.
Je rencontrai mademoiselle de Beauvau à tous les bals; je la vis souvent chez madame la duchesse de Grammont, avec qui sa mère était intimement liée. Je cherchai à lui plaire; elle recevait mes soins sans répugnance ; elle me convenait bien mieux à tous égards que mademoiselle de Boufflers. Je désirai l'épouser; j'en parlai à madame de Grammont , de quije fus fort approuvé. J'eus le courage de le dire à mon père , qui me reçut très-mal , me dit que sa parole était engagée, et qu'il voulait la tenir. Je me promis bien cependant de ne pas me laisser marier malgré moi. L'attachement que je marquai à madame la princesse de Beauvau lui plut. En partant pour un assez long voyage, qu'elle fut obligée de faire en Lorraine , elle eut la bonté de m'assurer qu'elle désirait autant que moi le succès de mes projets , et qu'il ne tiendrait pas à elle qu'ils ne réussissent. Mademoiselle de Beauvau elle-même voulut bien me faire espérer de s'occuper quelquefois de moi pendant son absence. Ce voyage fut long ; et comme il était prêt à finir, madame la princesse de Beauvau eut la petite vérole, et en mourut. Mademoiselle de Beauvau revint à Paris au bout de quelques mois, et fut mise au couvent de Port-Royal. J'avais sincèrement regretté madame de Beauvau : sa perte n'avait rien changé à mes intentions ; je voulus connaître celles de sa fille. Je lui fis remettre secrètement , à son couvent , une lettre que je vais rapporter ici tout entière :
« Je n'ai osé, Mademoiselle, troubler votre douleur par la « mienne : vous lui rendrez justice, en pensant que j'ai perdu « autant que vous. Mon père veut me marier, Mademoiselle; « mais plus je sens combien l'alliance de mademoiselle
« de Boufflers m'honore, et tout ce qu'elle vaut, plus <> je suis convaincu que nous ne nous convenons pas. Il n'existe « qu'un bonheur pour moi , Mademoiselle : l'espérance de « pouvoir contribuer au vôtre ; je mets un prix inexprimable « à la tenir de vous. Je n'ose engager mon père à faire des « démarches auprès de M. le prince de Beauvau , sans sa- <> voir si ce n'est pas vous déplaire. II s'agit d'un lien éternel , « et il me semble que vous pouvez m'accorder ou me refuser « la permission que je vous demande, sans manquer aux plus « exactes bienséances. J'attends votre réponse , Mademoiselle , « avec bien plus de trouble et d'impatience que s'il s'agis- « sait simplement de ma vie.
« Je suis , avec le plus profond respect , Mademoiselle , « votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Le comte de Biron. »
La gouvernante de mademoiselle de Beauvau reçut ma lettre , la lut avant de la lui remettre. « Je ne devrais peut-être « pas vous remettre cette lettre, lui dit-elle ; mais elle contient « des choses si importantes pour vous, que non-seulement je « crois devoir vous la montrer, mais vous donner même la li- « berté d'y répondre. » Mademoiselle de Beauvau recacheta ma lettre, et me la renvoya sans un seul mot de réponse; je fus blessé d'un procédé que je ne méritais pas ; il me détermina à promettre à mon père de consentir au mariage qu'il désirait; j'y mis la condition qu'il serait retardé de deux ans et que j'aurais sur-le-champ ma liberté.
Je pris du goût pour une petite actrice de la comédie de Versailles, âgée de quinze ans, nommée Eugénie Beaubours, encore plus innocente que moi, car j'avais déjà lu quelques mauvais livres , et il ne me manquait plus que l'occasion de mettre en pratique ce qu'ils m'avaient appris. J'entrepris- d'instruire ma petite maîtresse , qui m'aimait de trop bonne foi
pour ne pas se prêter à tous mes désirs. Une de ses camarades nous prêta sa chambre , ou , pour parler plus vrai , un petit cabinet où elle couchait , et qu'un lit et deux chaises remplissaient entièrement. Une énorme araignée vint troubler notre rendez-vous : nous la craignions tous deux mortellement; nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le courage de la tuer. Nous prîmes le parti de nous séparer, en nous promettant de nous voir dans un lieu plus propre , et où il n'y aurait pas de monstres aussi effrayants. Mon père apprit nos liaisons, en fut alarmé, je ne sais pourquoi , et dans le semaine même fit éloigner la mère et la 011e , sans que je pusse les revoir avant leur départ. Je ne sus pas qu'il y eût aucune part , et crus n'avoir à me plaindre que de madame Beaubours ;. quelques jours suffirent pour me consoler, et mon cœur resta sans occupation.
J'attirai bientôt après l'attention de madame la comtesse d'Esparbelle , cousine de madame de Pompadour, mignonne , folie et galante ; elle me fit inutilement beaucoup d'avances , que je n'entendis pas ; je fus enfin flatté de la distinction avec laquelle elle me traitait , et j'en devins amoureux. Un jour que le roi soupait dans les cabinets à Fontainebleau, avec madame de Pompadour et fort peu de monde , je soupai dans la ville avec madame d'Esparbelle et madame d'Amblimont, autre cousine de madame de Pompadour. Madame d'Amblimont fut écrire dans sa chambre après souper. Madame d'Esparbelle , sous prétexte .d'avoir la migraine , se coucha : je voulus discrètement m'en aller ; mais elle me dit de rester, et me pria de lui lire une petite comédie , nommée Heureusement, que nous avions jouée ensemble ; et depuis elle m'appelait son petit cousin. « Mon petit cousin, me dit-elle, au bout « de quelques minutes , ce livre m'ennuie ; asseyez-vous sur « mon lit et causons ; cela m'amusera davantage. « Elle se plaignait du chaud , et se découvrait beaucoup. La tête me tournait , j'étais tout feu ; mais je craignais de l'offenser ; je n'osais
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rien hasarder ; je me contentais de baiser ses mains et de regarder sa gorge avec une avidité qui ne lui déplaisait pas, mais qui n'eut pas les suites qu'elle était en droit d'eu attendre. Elle me dit plusieurs fois d'être sage , pour me faire apercevoir que je l'étais trop. Je suivis ses conseils à la lettre. Elle souffrait cependant que je la couvrisse de caresses et de baisers, et espérait vainement que je m'enhardirais. Quand elle fut bien sûre de mon imbécillité , elle me dit assez froidement de m'en aller; j'obéis sans répliquer, et ne fus pas plus tôt sorti que je me repentis de ma timidité et me promis bien de mieux proliter du temps si l'occasion s'en présentait encore.
Te fus quelques jours après au bal de l'Opéra. Une assez jolie fdle, appelée mademoiselle Desmarques, m'agaça vivement ; elle me parut charmante ; elle avait formé la plupart des jeunes gens de la cour, et voulut bien se charger de mon éducation, et me ramena chez elle, où elle me donna de délicieuses leçons, dont on a vu plus haut que j'avais grand besoin : elle les continua pendant quinze jours, au bout desquels nous nous séparâmes. Je voulus lui donner de l'argent; elle le refusa, en me disant que je l'avais payée, dans une monnaie si rare à trouver, qu'elle n'avait besoin d'aucune autre.
Je revis madame d'Esparbelle à Versailles ; je lui donnai le bras un soir, en sortant de chez madame de Pompadour, après souper. Elle voulut me renvoyer dès que je fus dans sa chambre : « Un moment , lui dis-je, ma belle cousine , il n'est « pas tard : nous pourrions causer. Je pourrais vous lire, si je « vous ennuie. » Mes yeux brillaient d'un feu qu'elle ne leur avait pas encore vu. « Je le veux bien, me dit-elle ; mais à « condition que vous serez aussi sage que vous l'avez été la « première fois : passez dans l'autre chambre; je vais me « déshabiller ; vous rentrerez quand je serai couchée. » Je revins en effet au bout de quelques minutes. Je m'assis sur son lit sans qu'elle. m'en empêchât. « Lisez donc, me dit-elle. « — Non;J'ai tant de plaisir à vous voir, à vous regarder,
« que je ne pourrais voir un mot do ce qui est clans le livre. » Mes yeux la dévoraient ; je laissai tomber le livre; je dérangeai, sans une grande opposition, le mouchoir qui couvrait sa gorge. Elle voulut parler, ma bouche ferma la sienne (1). Au point du jour elle me fit sortir avec le plus grand mystère. Le lendemain, je fus éveillé par le billet suivant :
« Comment avez-vous dormi , mon aimable petit cousin ? « avez-vous été occupé de moi? désirez-vous me revoir? Je « suis obligée d'aller à Paris pour quelques commissions de « madame de Pompadour; venez prendre du chocolat avec « moi , avant que je parle, et surtout me dire que vous m'ai- « mez. »
Cette attention me charma , et me parut imaginée pour moi. Te me sus bien mauvais gré de n'avoir pas prévenu madame d'Esparbelle ; je me donnai à peine le temps de m'habiller, et je courus chez elle. Je la trouvai encore dans son lit, et je me conduisis de manière à prouver que j'étais tout reposé de la dernière nuit; j'étais enchanté. La personne de madame d'Esparbelle me plaisait beaucoup , et mon amour-propre était infiniment flatté d'avoir une femme. J'étais assez honnête pour ne le pas dire ; mais on me faisait un plaisir inexprimable de le deviner ; et à cet égard elle me donnait toute satisfaction , car elle me traitait de manière à montrer la vérité à tout le monde. Une cocarde où elle avait brodé son nom , que je portais à la reuie du roi, publia mon triomphe , qui ne fut pas de longue durée , car elle prit dans le courant de l'été M. le prince de Condé. Je m'en affligeai, je me choquai, je
(l) Nous sommes forcés de retrancher ici sept lignes du lexte ; nous le- IlODS à conserver les détails gui peignent le mieux les mœurs du temps par les laits : toute cette collection le prouve, et notamment le volume qu'on a dans ce moment sous les yeux. Mais s'il a plu a M. de Lauzun de constater ses désordres, nous ne pouvions dans ce passage nous prêter à la licence de ses tableaux.
( Noie des nouv. (dit. )
menaçai ; le tout inutilement. Kllc m'envoya mon congé dans
toutes les formes , conçu en ces termes : « Je suis fâchée, Monsieur le comte , que ma conduite vous donne de l'humeur. 11 m'est impossible d'y rien changer, et plus encore de sacrifier à votre fantaisie les personnes qui vous déplaisent. J'espère que le public jugera des soins qu'elles me rendent avec moins de sévérité que vous. J'espère que vous me pardonnerez , en faveur de ma franchise , les torts que vous me croyez. Beaucoup de raisons , qu'il serait trop long de détailler, m'obligent à vous prier de rendre vos visites moins fréquentes. J'ai trop bonne opinion de vous pour craindre de mauvais procédés d'un homme aussi honnête.
« J'ai l'honneur d'être , etc. »
Je demandai un dernier rendez-vous, qu'on m'accorda sans difficulté Madame d'Esparbelle me parut d'une tranquillité qui me confondit. « Vous avez voulu me voir, me dit-elle : en « pareil cas , toute autre vous aurait refusé; mais j'ai cru de- « voir quelques conseils à l'intérêt qu'iuspire toujours une an- « cienne connaissance. Vous êtes , en vérité , d'une enfance « rare : vos principes , votre façon de voir n'ont pas le sens « commun. Croyez-moi , mon petit cousin . il ne réussit plus « d'être romanesque; cela rend ridicule , et voilà tout (1). « J'ai eu bien du goût pour vous , mon enfant ; ce n'est pas « ma faute si vous l'avez pris pour une grande passion ,
(i) Madame d'F.sparbelle avait quelques raisons de me faire ce reproche; on m'avait laissé lire beaucoup de romans pendant toute mon enfance, et cetle lecture a tellement influé sur mon caractère, que j'en ressens encore les effets. Ils ont été souvent à mon désavantage; mais si je me suis exagéré mes propres sentiments et mes propres sensations, je dois du moins à mon caractère romanesque un éloignement pour les perfidies et les mauvais procédés avec les femmes, dont beaucoup de «ens honnêtes ne sont pas exempts.
a et si vous vous êtes persuadé que cela ne devait jamais finir. « Que vous importe , si ce goût est passé , que j'en aie pris « pour un autre ou que je reste sans amant ; vous avez beau- « coup d'avantages pour plaire aux femmes : profitez-en pour « leur plaire , et soyez convaincu que la perte d'une peut tou- <• jours être réparée par une autre : c'est le moyen d'être heu- « reux et aimable. Vous êtes trop honnête pour me faire des i méchancetés ; elles tourneraient plus contre vous que contre « moi. Vous n'avez point de preuves de ce qui s'est passé entre « nous : l'on ne vous croirait pas ; et on vous croirait, jusqu'à « quel point croyez-vous donc que cela intéresse le public? S'il « a su que je vous avais pris, il ne s'est pas attendu que je vous « garderais éternellement. L'époque de notre rupture lui est « parfaitement indifférente. D'ailleurs la mauvaise opinion et la « défiance des autres femmes me vengeraient de vous si vous « étiez capable de mauvais procédés. Les avis que je vous <■■ donne doivent vous prouver que l'intérêt et l'amitié survi- « vent aux sentiments que j'avais pour vous. » — J'étais embarrassé , et je faisais une assez sotte figure : des protestations,
quelques compliments passablement gauches Elle me tira
d'embarras en sonnant ses femmes de chambre pour l'habiller. Je restai encore un moment, et je sortis.
Je me consolai au bout de quelque temps de mon infortune, et restai sans occupation sérieuse. Ensuite je trouvai une trèsjolie petite fille, chez une femme célèbre par ses talents pour en procurer. Jeune, douce, novice encore, elle me prit. La médiocrité de mes propositions ne lui répugna pas ; ell ! se contenta d'un très-petit appartement au troisième étage , fort mincement meublé. Je n'eus qu'à m'en louer, pendant quelques mois que dura notre liaison. Elle ne parut jamais mécontente de son sort, ni désirer plus d'argent que je ne pouvais lui en donner. Au retour d'uu voyage de huit jours à la campagne, j'arrivai chez elle le soir; elle n'y était plus, et la servante me remit le billet ci-joint :
« Je ne vous quitte passons peine, mon bon ami, et je « suis bien fâchée que vous avez à vous plaindre de mes pro- « cédés; j'espère cependant que vous m'excuserez de n'avoir « pas refusé un sort avantageux que vous n'êtes pas assez « riche pour me faire. Je vous avoue que la certitude d'être « dans la misère et l'ignominie si je vous perdais m'effraye. « Adieu, mon bon ami, je vous assure que malgré ce que « je fais je vous aime , je vous regrette de tout mon cœur, « et que Rosalie ne vous oubliera jamais. »
Rosalie était une enfant charmante, je fus fâché de la perdre ; mais je ne lui sus pas mauvais gré de m'avoir sacrifié à une fortune assurée, car je ne la soupçonnais pas de m'avoir trompé. J'aurais seulement désiré qu'elle eût assez de confiance en moi pour ne pas me cacher ses projets. Je courus pendant quelque temps les fdles, comme tous les jeunes gens de mou âge, sans me fixer à aucune. La mort de madame de Pompadour fut la première époque intéressante de ma vie ; mon attachement pour elle et sa tendre amitié pour moi me rendaient sa perte irréparable ; je me liai pendant sa maladie avec M. le prince de Guémené, d'une amitié que rien n'a pu altérer et qui durera certainement autant que nous. Une forte maladie de poitrine, qui dura plus d'un an , m'empêcha de songer à autre chose qu'à ma santé , jusqu'à ce qu'elle fût rétablie-
M. le prince de Tingry-Montmorency se remaria en 17(î5, à mademoiselle de Laurens, grosse tille, forte, fraîche, d'environ vingt aus , et qui en paraissait trente , bonne personne , gaie et aimant le plaisir. Vivant beaucoup avec M. le chevalier de Luxembourg , neveu de M. de Tingry , j'allais beaucoup chez ses parents , et j'eus occasion de voir souvent madame de Tingry : je lui plus et je m'en aperçus; elle me convenait assez , et rien ne m'était plus commode que d'être devenu le maître d'une parfaitement bonne maison. Madame de Tingry n'avait pas inOniment d'esprit , et encore moins d'usage du
monde. Il n'était pas bien difficile de pénétrer ce qu'elle pc sait, et le goût qu'elle avait pour moi fut bientôt remarqué de tout le monde. Je la suivis à la campagne, où nous jouâmes la comédie; je fis valoir ses talents, et je fus dans la plus grande faveur ; elle fut cause d'une plaisanterie que je ne rapporterais pas si elle n'avait fait le plus grand bruit.
M. le marquis de Gèvres avait une maison de campagne à Fontainebleau, dans laquelle il avait donné un très-vilain appartement à madame la duebesse d'Havre ; madame de Tingry ne pouvant lui persuader d'être galant , et de donner le sien, nous dit qu'il ne fallait pas le laisser entrer chez lui : nous fumes l'attendre le soir au sortir de la maison où il soupait; nous arrêtâmes la chaise, nous l'enlevâmes ; nous le mîmes dans un cabriolet, et nous le menâmes au milieu de la forêt de Fontainebleau , où nous lui conseillâmes fort affectueusement de faire les choses de bonne grâce et de céder son appartement à madame d'Havre : il n'y voulut pas consentir; nous continuâmes notre chemin, en l'assurant que nous voyagerions jusqu'à ce qu'il nous eut donné la marque d'amitié que nous lui demandions ; nous prîmes des chevaux frais , à une poste appelée Bouron , à deux lieues de Fontainebleau; il voulut se révolter, mais nous persuadâmes facilement aux gens de la maison que c'était un de nos parents devenu fou , que nous menions en Provence , au château de Saint-Cyprien, où il devait être enfermé. Cela prit de telle sorte , qu'au bout d'une demi-heure les postillons prétendaient l'avoir vu courir sur le râtelier dans l'écurie. A un quart de lieue de la poste, il nous promit tout ce que nous voulûmes, et nous le ramenâmes. L'expédition était composée de AI. le duc d'Havre, du marquis de Royan, frère du chevalier de Luxembourg, de M. le prince de Guémené et de moi : deux étaient dans le cabriolet, avec M. de Gèvres, et le reste à cheval. Nous n'étions pas mal ensemble quand nous nous séparâmes <le lui; mais sou valet de chambre l'assura qu'il devait se
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trouver grandement offensé, et il engagea M. le duc de '1 renies, son père à s'en plaindre au roi.
Grondé en deux heures, de temps par tous les gens qui avaient quelques droits sur moi , je crus n'avoir rien de mieux a faire que d'aller à Paris attendre les suites de cet événement. Quelques heures après y être arrivé , je reçus une lettre de mon père, qui me mandait qu'il était décidé qu'on nous
imettrait tous à la Bastille (1), et que je serais probablement arrêté pendant la nuit. Je voulus du moins finir gaiement, et je
' priai à souper quelques jolies filles de l'Opéra, pour attendre l'exempt sans impatience. Voyant qu'il n'arrivait pas, je pris courageusement le parti d'aller à Fontainebleau , chasser avec le roi ; il ne me parla pas pendant toute la chasse : ce qui établit tellement notre disgrâce , qu'on nous refusa la révérence au retour. Je ne me rebutai pas; je fus le soir à l'ordre; le roi vint à moi : « Vous êtes tous, me dit-il, de bien « mauvaises têtes, mais de bien drôles de corps ; venez-vous- « en souper, et amenez M. de Guémené et le chevalier de « Luxembourg. « Tout changea, et nous retrouvâmes le lendemain toute la considération que nous avions trois jours auparavant; nous gardâmes le secret à madame de Tingry, qui ne fut pas citée; ce qui aurait pu l'embarrasser. Elle me traita un peu moins bien ; elle commença à m'ennuyer ; je me retirai doucement, et nous fûmes ensemble assez froidement.
Madame la duchesse de Grammont reprenait quelques desseins sur moi , et en était assez vivement occupée. Madame de Stainville devenait de jour en jour plus jolie, et M. le duc de Choiseul s'en apercevait : nous étions froidement ensemble ; je
(I) Ce qui rendait notre situation plus critique était l'état de M. le Dauphin, très-dangereusement malade et presqu'à ses derniers moments, temps à la vérité peu propre à faire une mauvaise plaisanterie; mais le roi n'aimait pas. assez son tils pour en être choqué ni même pour nous punir par hienséance.
n'avais pas oublié le mépris avec lequel elle m'avait traité, et elle remarquait que je ne le méritais plus et que j'étais devenu un assez joli garçon, lorsque M. de Stainville prit une maison dans le faubourg Saint-Germain , et la laissa aller seule.
L'occupation et les soins de madame la duchesse de Grainmont n'échappèrent pas à madame de Stainville ; elle me marqua plus d'intérêt. Elle me fit dire un jour qu'un violent mal de tète l'empêchait d'aller dîner chez M', le duc de Choiseul et l'obligeait de rester chez elle. Je fus dans la soirée savoir de ses nouvelles par pure politesse , ne comptant pas entrer. On me dit qu'elle y était , et je la trouvai seule. Elle me reçut à merveille. IS'ous causâmes quelque temps de choses indifférentes. Elle me parla ensuite de madame de ïingry et de la publicité de son goùl pour moi. « Vous allez, me dit-elle, jouer « un grand rôle , et rien au monde n'est glorieux comme la a conquête de madame de Grammont. — Je ne sais ce que « vous voulez dire , lui répondis-je , un peu embarrassé ; vous « savez que depuis longtemps madame de Grammont me « marque de l'amitié , et vous ne pouvez lui supposer d'autres « sentiments. — Je vous demande pardon de mon indiscré- « tion, reprit-elle ; je m'en aperçois. L'idée des chagrins que « m'aurait causés cet événement , et de l'importance dont il « eût été pour mou bonheur si je l'avais mis dans vos mains , « et si vos promesses de ne jamais changer m'avaient persua- « dée, m'est trop souvent revenue dans la tête pour n'en pas « parler presque involontairement. — Il est assez plaisant que « vous me reprochiez ma légèreté, et que vous ayez oublié ■ vous avez cru m'aimer et que vous m'avez dédaîgneu- « sèment abandonné, tandis que je ne me trompais pas sur » mrs propres sentiments, quand je voyais combien il était « difficile de cesser de vous adorer. — Je conviens que j'ai eu « quelques torts avec vous; je pourrais cependant alléguer » pour ma justification ma jeunesse, la force des pr;',; « de l'âge où j'étais et la crainte le tous les obstacles qui pa-
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« raissaient s'élever contre nous; mais j'aime mieux convenir « de bonne foi que je me suis mal conduite , que je ne vous « voyais pas des mêmes yeux , et que je vous croyais moins <• digne de mon attachement. » Il s'en fallait bien que madame de Stainville me fût devenue entièrement indifférente et qu'elle eût perdu les droits qu'une première passion a toujours sur le cœur : son discours m'embarrassa. « Eh bien, lui dis-je , que vous importe ce que je devienne , et qu'une autre femme mette du prix à un cœur que vous avez méprisé? IN'avez-vous pas un amant, et m'avez-vous épargné <■ aucun des tourments que votre goût pour M. de Jaucourt m'a causés ? — Je ne vous nierai pas mes liaisons avec M. de Jaucourt, Monsieur de Biron; il n'est plus rien pour moi : il a trop perdu à vous être comparé ; je vous ai plus d'une fois regretté. J'ai souvent voulu vous le dire : vos différentes bonnes fortunes m'ont arrêtée. Je ne vous voyais pas d'attachement sérieux : j'espérais reprendre un jour sur vous mes anciens droits, perdus par ma faute ; mais, je l'avoue, ma belle-sœur m'inquiète et m'effraye. Vous voyez l'opinion que j'ai de vous par ma franchise : ayez-en autant avec moi. Êtes- vous amoureux de madame deGrammont? Le soin de votre fortune seule vous attache-t-il à elle? » Je ne pus répondre sur-le-champ : il se passait en moi d'étrangesmouvements. Je ne pouvais nier que je fusse flatté de plaire à madame de Grammont et de disposer d'une personne déjà célèbre , aux pieds de laquelle était toute la cour. D'un autre côté, jamais madame de Stainville ne m'avait paru si jolie ni si aimable. C'était choisir que de répondre : je rompis enfin le silence. « Je vous ai trop aimée pour ne pas trouver du «■ plaisir à vous faire lire dans mon âme. Madame de Grammont « a de grands droits sur ma reconnaissance : aucune preuve ne « m'eût coûté il y a une heure; mais je ne sens que trop « qu'uue ancienne plaie n'est pas encore fermée , et qu'elle <• vient de se rouvrir. Je voudrais n'être pas ingrat, et pou-
voir cependant vous prouver que rien ne m'est Hier comme vous. — Je ne veux pas , me dit-elle , en me tendant la plus jolie main du monde , que vous soyez ingrat ; mais je veux me charger du soin de modérer les preuves de votre recon* naissance. De l'amitié, des égards, de la déférence, voilà ee que je permets pour ma belle-sœur : tout le reste m'appartient. Je serai diserète et prudente. Je veux voir, sans exception , tout ce qu'elle vous écrira et savoir absolument tout ce qu'elle vous dira. Je ne serais pas si exigeante et si curieuse si j'étais moins tendre. » Tout ce que la jeunesse peut réunir de grâces et de charmes , les yeux de madame de Stainville me l'offraient. Madame de Grammont fut sacrifiée : nous étions trop amoureux l'un de l'autre, ma maîtresse et moi , pour être aussi difficiles à pénétrer que nous le pensions. Madame de Grammont ne tarda pas à s'apercevoir de ce qui se passait. Elle avait trop d'esprit pour en rien marquer : elio se contenta de me traiter froidement et de prendre sa pauvre petite-belle-sœur dans une aversion dont elle lui a donné jusqu'au dernier instant de sanglantes marques.
De retour à Paris, madame de Stainville me dit un jour : « Nous sommes quittes, mon ami ; vous avez un rival tout puis- « sant , mais pas assez cependant pour vous être préféré. « M. le duc de Cboiseu! est venu mettre ce matin à mes pieds « son hommage et son crédit. Malgré mes réponses froides et « sévères, il a été pressant. J'ai fait ce qu'il fallait pour lui ôter « toute espérance , et j'espère en être débarrassée. » Elle se trompait : loin de se rebuter, ses persécutions augmentèrent. Il devint jaloux de moi, il voulut exiger d'elle de ne plus me voir. Elle répondit avec fermeté que , soit qu'il me crût son amant ou son ami , rien ne changerait ses sentiments et ne la ferait renoncer à moi. M. de Stainville devint aussi jaloux da moi , lui défendit absolument de me voir, et me fit fermer sa porte. Une petite loge que nous avions secrètement à la Comédie-Italienne fut le seul lieu où nous pussions nous reneon-
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Irer , encore n'était-ce pas sans danger. Ses gens l'adoraient. J'avais toujours été honnête et magnifique avec eux : ils m'aimaient aussi beaucoup. Son suisse dit à sa femme de chambre qu'il me ferait entrer la nuit , si elle voulait , par une petite porte de l'écurie , sans que personne en pût rien savoir. La proposition fut acceptée avec joie , et n'eut , à plusieurs reprises , aucune suite fâcheuse. Une fois cependant nous pensâmes être surpris , et voici comment. Madame de Stainville était partie le soir pour Versailles , en disant qu'elle y resterait deux ou trois jours. J'en avais été averti sur-le-champ , et j'étais arrivé dès que j'avais cru tout le monde couché dans la maison. Ma toilette n'avait pas été longue, et j'avais été dans un moment dans les bras et dans le lit de ma maîtresse : nous jouissions des plus délicieux plaisirs avec une parfaite sécurité, l'orsqu'on frappa fortement à la porte de la rue. Sa femme de chambre entra précipitamment, tout effarée. « Tout est perdu , dit-elle ; c'est M. le comte ! Il n'y a plus moyen de traverser la « cour ; descendez vite dans le jardin : on vous fera sortir « comme on pourra. « Je sautai du lit en chemise, et descendis l'escalier qui donnait dans la garde-robe , lorsque j'aperçus M. de Stainville qui le montait. Je ne perdis pas la tête , heureusement, et j'éteignis la seule lumière qui l'éclairait. Il passa si près de moi , que son habit frôla ma chemise , et que je m'aperçus qu'il était brodé. Je gagnai sans accident le jardin , où je pensai geler; car le jour commença à paraître sans que personne vînt à mon secours. Je pris mon parti ; je passai par-dessus le mur du jardin, quoiqu'il fût fort élevé; mais en descendant dans la rue je fus arrêté par le guet à cheval , qui me prit pour un voleur. Cent louis , que je promis et que j'envoyai chercher chez moi avec des habits , me procurèrent la liberté , et me firent promettre le secret , qui fut en effet bien gardé. Quelques semaines après , nous fûmes surpris par un de ses laquais , d'une manière peu équivoque. De l'argent , des promesses et des menaces nous tirèrent encore d'affaire,
DU DLC DE LAUZL'IV. 33
II demanda son congé le lendemain, et j'eus soin de le faire sortir de Paris tout de suite.
Le temps lixé pour mon mariage arriva. Il se fit le 4 février 1766, et mon père s'applaudit de m'avoir donné une femme qui ne m'aimait ni ne me convenait, comme s'il avait uni deux amants qui l'eussent vivement désiré. Je fus , après la messe , chez madame la duchesse de Choiseul , où je dînai. Madame de Stainville y vint. Nous cherchâmes vainement à cacher notre tristesse. Elle sortit de bonne heure ; je lui donnai la main pour monter dans son carrosse : cela n'était pas trop prudent , mais si nécessaire à tous deux , que je ne pus m'en empêcher. « Mon ami, me dit-elle en s'en allant, je n'ai pu supporter « plus longtemps l'insultante joie de M. de Choiseul. Il espère « que vous allez vous attacher au maussade enfant qu'on vous « a fait épouser et que je serais trop heureuse de lui revenir; « mais j'aimerais mieux la mort. Dites-moi que vous ne chan- « gérez pas , car il m'a effrayée. » Je n'eus pas le temps de lui répondre ; mais un regard lui peignit bien ce qui se passait dans mon cœur. Je vivais fort honnêtement, et même fort attentivement avec ma femme , qui me montrait un éloignement choquant pour quelqu'un qui eût eu moins d'amour-propre que je n'en avais. J'étais trop juste pour exiger du goût d'une femme qui ne m'en inspirait pas.
Madame de Stainville m'occupait uniquement et paraissait tous les jours s'attacher à moi davantage. Les moyens de nous voir étaient difficiles, n'osant pas approcher de chez elle le jour. Elle me manda un matin de venir sur-le-champ lui parler et de passer par la petite porte du jardin : j'arrivai avec empressement. « M. le duc de Choiseul m'a fait demander un « rendez-vous, me dit-elle : je veux que vous entendiez notre « conversation , et que vous puissiez juger par vous-même « de la manière dont nous sommes ensemble ; cachez-vous « dans cette armoire grillée ou sont mes robes , et ne remuez pas. J'étais à peine dans mon armoire, que M. de Choiseul entra.
« J'avais grande envie, grand besoin de vous voir seule, ma « chère petite sœur! j'ai bien des choses intéressantes à vous •<■ dire, et importantes pour vous et pour moi. Personne ne « vous aime comme moi , ma chère enfant , et ne désire plus « vous le prouver; jugez donc combien je dois être affligé et « choqué de la manière froide et indifférente dont vous me « traitez, et combien elle doit me donner à penser. . — Je ne « sais, mon frère, répondit-elle, de quoi vous vous plai- « gnez } je suis très-fàchée que ma conduite vous déplaise , « mais je n'ai pas à me reprocher de ne pas avoir pour vous « tous les sentiments que je vous dois. — Pour cela non, re- « prit-il avec ardeur, car je suis fort amoureux de vous , et « rien ne manquerait à mon bonheur et au vôtre si vous « vouliez. — Que dirait 31. votre frère s'il vous entendait, « interrompit-elle en souriant ? — Je sais bien que ce n'est « pas mon frère qui vous arrête : oui , ma chère petite soeur, « si vous n'avez pas d'amant , vous coucherez avec moi ( et « il voulut l'embrasser); elle se recula. — Je n'ai point « d'amant, 3Ionsieur; je n'en veux pas avoir. — Vous re- « viendrez, ma belle enfant, de cette belle résolution (en « s'approchant encore ); et il voulut mettre la main sur sa « gorge. — Je vous prie de croire (avec un peu d'humeur ) « que si je me donnais à un homme, au moins je l'aimerais. « — Ne faites pas plus longtemps la vertueuse , madame la « comtesse, vous avez eu 31. de Jaucourt , et vous avez pré- « sentement 31. de Birou ; prenez garde au dernier avis que « je veux bien vous donner^ car je ne souffrirai pas patiem- « ment que vous vous moquiez toujours ainsi de moi. Votre « petit amant est un insolent et un fat; vous vous souviendrez « de ce jour, et vous vous en repentirez tous deux. — Un « moment de réflexion, mon frère, vous ramènera à la rai- « son; et je ne puis avoir certainement rien de malhonnête à « craindre de vous. — Ne vous faites pas un ennemi impla- « cable d'un homme qui vous aime à la folie , si vous voulez ,
« qui fera tout ce qui pourra vous plaire, et à qui rien n'est « plus aisé que de perdre un rival aussi peu digne de lui (et « il voulut oser plus qu'il n'avait fait encore; elle se leva avec « colère). — Vous êtes tout-puissant, Monsieur, je ne l'ignore « pas; mais je ne vous aime ni ne puis vous aimer. M. de « Biron est mon amant , j'en conviens , puisque vous m'y « forcez ; il m'est plus cher que tout ; et ni votre pouvoir « tyrannique , ni tout le mal que vous pouvez nous faire , ne « nous fera renoncer l'un à l'autre (il se leva en fureur). — « Songez , Madame , que rien ne vous préservera de ma ven- « geance si cette conversation n'est point ensevelie dans le plus « profond silence. » Et il sortit. Madame de Stainville me tira de ma prison, m'embrassa. « Je ne sais, mon cœur, me dit-elle, « quelles seront les suites de tout ceci; mais nous en voilà « débarrassés, et c'est toujours un bonheur. Avec de l'amour « et du courage, on peut toujours se moquer de tout. » M. de Choiseul apprit, je ne sais comment, que j'avais tout entendu , et en fut dans une rage qu'il dissimula , mais dont les effets furent terribles.
Sortant seul a pied, une nuit, de chez madame de Stainville, un homme caché derrière une pierre, près du Palais Bourbon , se leva et me donna un furieux coup de bâton , qui heureusement fut en partie paré par la corne de mon chapeau et tomba sur mon épaule. Je mis l'épée à la main , et portai à cet assassin un coup qui entra assez avant , autant que je le pus juger. Deux autres hommes sortirent des pierres , et vinrent au secours du premier. Un carrosse , derrière lequel étaient plusieurs laquais avec deux flambeaux , les mit en fuite et me tira d'affaire. Je suivis le carrosse jusqu'à l'autre coté du Pont-Pvoyal. Je fus le lendemain conter mon aventure à M. de Sartines, alors lieutenant général de police; il me dit que c'était probablement des ivrognes, et me conseilla de n'en point parler. Tant d'obstacles, tant de dangers, ébranlèrent madame de Stainville. Nous commençâmes à nous voir plus
rarement. Sou goût pour moi diminua , et en quelques mois je ne fus plus que son ami ; mais l'ami le plus tendre et presque autant qu'aucun amant puisse l'être. Sa perte me fut inoins sensible, y ayant été prépare par degrés.
Je retrouvai ma petite maîtresse de Versailles , Eugénie ; je ne voulais pas d'abord la reprendre, par égard pour madame de Biron, à qui je cherchai à plaire de la meilleure foi du moude, mais inutilement; ses manières froides et dédaigneuses me rebutèrent enfin tout à fait. J'établis Eugénie à Rouen , et comme j'étais fort leste et fort allaut , j'allais l'y voir deux fois par semaine. L'hiver rendant ces voyages fréquents incommodes, je la mis dans une assez petite vilaine maison a Passy. Le Roi me fit duc dans ce temps , et , pour ne prendre ni le nom de mon père ni de mes oncles , on m'appela le duc de Lauzun.
Je soupai une fois chez madame la maréchale de Luxemhourg, avec madame la vicomtesse de Cambise, sœur de M. le prince d'Hénin, avec qui j'étais assez lié. Une taille élégante, de l'esprit, des talents, delà grâce, beaucoup d'art et de coquetterie en faisaient une femme agréable. J'étais déjà assez à la mode pour qu'elle ne dédaignât pas de me plaire. J'eus assez de succès près d'elle ; et dès le premier moment nous prîmes le ton de la plaisanterie. De garde à Versailles , où je m'ennuyais excessivement , le désœuvrement m'engagea à faire une visite à madame de Boisgelin , monstre de laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été jolie; nous parlâmes de madame de Cambise. « Fai- « sons-la venir, me dit-elle ; écrivez-lui un mot , j'ai beaucoup «. de raisons de croire qu'elle a envie de vous , et elle vien- « dra. » Il n'y avait que l'excès de l'extravagance et de la fatuité qui pût excuser ce que je fis. J'écrivis sur un morceau de papier : « M. de Lauzun ordonne à madame de Cambise « de venir lui tenir compagnie à Versailles , où il est de garde « et où il s'ennuie à mourir. » A mon grand étonnement , elle
arriva quatre heures après le départ de mon billet. On peut juger qu'après tant d'empressement les arrangements ne furent pas longs entre nous.
Oh! pour le coup je fus affiché, et rien ne fut plus plaisant que ma manière de vivre. J'étais d'une manière fort honnête et même recherchée avec madame de Lauzun; j'avais trèspubliquement madame de Cambise, dont je me souciais fort peu; j'entretenais la petite Eugénie, que j'aimais beaucoup; je jouais gros jeu , je faisais ma cour au roi, et je chassais trèsexactement avec lui. Beaucoup de gaieté, d'activité et peu de sommeil, me donnaient le temps de fournir à tout. Sans entrer dans de plus grands détails , je suis si absolument changé , que je crois avoir acquis le droit de dire que j'étais alors fort aimable ; un caractère aussi fait pour la société était pour réussir, et m'avait fait prendre dans la plus grande amitié par M. le prince de Conti, qui ne pouvait, pour ainsi dire, se passer de moi, et m'admettait dans son intérieur le plus intime.
Je n'avais pas cessé de voir madame de Stainville. Une absence assez longue qu'elle avait faite en suivant son mari en Lorraine, où il commandait, avait guéri sa jalousie. Moins empressé , j'étais naturellement devenu moins suspect , et d'ailleurs nous ne faisions plus d'imprudences. Je continuais cependant de prendre à elle le plus vif intérêt. La trouvant un jour baignée de larmes et dans l'état le plus déplorable , je la pressai tellement de me dire ce qui causait ses peines , qu'elle m'avoua en sanglotant qu'elle aimait Clairval et qu'elle l'adorait. Elle s'était dit mille fois inutilement tout ce que je pouvais lui dire contre une inclination si honteuse , et dont les suites ne pouvaient qu'être funestes. J'entrepris de la ramener à la raison : je la préchais , je la persuadais de renoncer à lui ; elle me donnait des paroles qu'elle ne tenait pas. J'étais douloureusement affligé de voir se perdre une personne qui m'était aussi chère. Je fus trouver Clairval : je
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lui fis sentir tous les dangers qu'il courait, et tous ceux qu'il faisait courir à madame de Stainville. Je fus content de ses réponses : elles furent nobles et sensibles. « Monsieur, me « dit-il, si je courais seul des risques, un regard de madame « de Stainville a payé ma vie; je me sens capable de tout « supporter pour elle sans me plaindre ; mais s'il s'agit de « son bonheur, de sa tranquillité , dites-moi le plan de con- « duite que je dois suivre , et soyez sûr que je ne m'en écar- « terai pas. » Il ne tint pas mieux ses promesses. On commença à avoir quelques soupçons de leur intrigue. M. le duc de Choiseul et madame de Grammont firent l'impossible pour en apprendre quelque chose par moi. Je lui fus fidèle ; et ni caresses ni menaces ne purent rien tirer de moi. Je cherchai à l'effrayer de l'affreux orage qui se formait sur sa tête, sans qu'elle changeât de conduite. Elle déposa seulement ses papiers entre mes mains.
Tel était l'état des choses , lorsque lady Sarah Bunbury , avec sou mari sir Charles Bunbury, arrivèrent à Paris. J'étais alors de service à Versailles , et ne la vis pas des premiers. Je crois devoir à ceux qui me liront quelques éclaircissements relatifs à cette charmante femme.
Lady Sarah Lenox était sœur du duc de Richmond ; elle est grande; sa taille est un peu forte, ses cheveux du plus beau noir et parfaitement bien plantés ; le sein d'une blancheur éclatante et de la fraîcheur d'une rose. Des yeux pleins de feu et de physionomie annonçaient les grâces séduisantes et naïves de son esprit. Le roi d'Angleterre en avait été passionnément amoureux ,et avait voulu l'épouser; mais il n'aurait pas eu le courage de surmonter tous les obstacles qui s'y opposaient , et elle avait épousé un simple baronnet du comté de Suffolk. Lady Sarah était bonne , sensible , tendre , franche et même emportée , mais malheureusement coquette et légère. J'étais de service a Versailles depuis quelques jours lorsqu'elle arriva ; et j'avais entendu parler vingt fois de ses succès à
Paris, lorsque je la vis au Temple pour la première fors, à mon retour de Versailles. J'arrivai au milieu du concert. M. le prince de Conti vint à moi avec sa bonté ordinaire, me mena à lady Sarah : « Je vous demande vos bontés, Milady, '< lui dit-il, pour mon Lauzun ; il est bien fou, bien extrava- « gant, bien aimable ; il vous fera les bouneurs de Paris mieux « que personne : permettez-moi de vous faire les siens. Je « suis caution du désir qu'il a de vous plaire. » Une révérence honnête, quelques mots prononcés entre ses dents, furent la seule réponse de lady Sarah. J'écoutais peu la musique : je m'approchai de toutes les femmes que je connaissais. Madame de Cambise m'appela vingt fois , me parla bas , ne négligea rien pour que tout le monde fût bien convaincu que j'avais l'honneur de lui appartenir. Les jeunes gens m'entourèrent. Mon avis sur la dernière venue était intéressant pour eux à savoir : le plus grand nombre l'attendait pour fixer le sien , ou du moins pour le dire. Je commençais à être fort à la mode; et, sans me piquer d'être un excellent original , je dois convenir que j'avais beaucoup de copies sans qu'il y en eût une de bonne. « Elle n'est pas mal, dis-je ; mais « je ne vois pas qu'il y ait de quoi tourner la tête. Si elle « parlait bien français et qu'elle vînt de Limoges, personne n'y « prendrait garde. » On rit généralement de ce que j'avais dit. L'amour-propre de madame de Cambise , qui l'avait entendu, en fut frappé. « Il a raison , dit-elle; il est ehar- « mant! » Et voilà notre pauvre Milady tombée. Elle lui avait déjà parlé de moi comme d'un homme dont les soins peuvent être flatteurs pour une femme recherchée , et ne lui avait pas caché les droits qu'elle avait sur ce fat célèbre. On vint anuoncer qu'on avait servi. M. le prince de Conti me lit mettre à table entre lady Sarah et madame de Cambise : ce qui finit absolument le triomphe de cette dernière. Je m'aperçus à peine de l'humeur que lui donnait l'occupation excessive où j'étais de la belle étrangère : je ne pensais plus à
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autre chose. Je me liai avec son mari; je lui rendis des soins auxquels il fut sensible , et je trouvai le moyen de m'établir dans la maison. Je fis bientôt après une déclaration : on n'eut pas l'air de m'entendre, j'écrivis; on me renvoya ma lettre, et on me dit à la première occasion, fort indifféremment et sans colère : « Je ne veux pas avoir d'amant. Jugez si je puis « avoir un amant français , qui en vaut bien dix autres par le « bruit qu'il fait et par les peines qu'il cause; et vous surtout, « Monsieur le duc , vous me faites trop d'honneur. Ne perdez « pas votre temps près de moi ; ne parlez pas d'amour, si vous « ne voulez pas que je vous fasse fermer ma porte. » J'étais amoureux de trop bonne foi pour me rebuter ; je pris le parti de me taire et d'attendre des temps plus heureux.
Madame de Cambise, ennuyée de mes négligences, m'écrivit qu'il fallait opter entre elle et lady Sarah , et renoncer à l'une des deux. Mon choix ne fut pas long : je me contentai de faire un paquet de ses lettres et de les lui renvoyer. Dès le soir même elle se consola de ma perte en prenant le chevalier de Coigny, qu'elle savait que je n'aimais pas.
Je fus distrait de mes amours par un des plus affreux événements de ma vie , et dont la suite pensa être bien plus cruelle et bien plus horrible qu'elle ne l'a été en effet. J'ai parlé plus haut de la malheureuse passion de madame de Stainville pour Clairval et de la précaution qu'elle avait prise de me donner ses papiers à garder. Ils étaient dans un cabinet où personne que moi n'entrait , et dont j'avais la clef dans ma poche. Ce cabinet donnait dans l'hôtel de Choiseul , dont j'habitais une maison contiguë. Un ancien valet de chambre de mon père vint un matin chez moi , et me demanda si j'avais beaucoup d'argent dans mon cabinet. Jouant fort gros jeu , je lui dis qu'oui. « Eh bien, dit-il, prenez garde; on veut sûrement « vous voler ; car j'ai vu hier au soir, en rentrant, un homme « qui crochetait la porte qui donne dans l'hôtel de Choiseul ; il « s'est sauvé dès qu'il m'a aperçu, et je n'ai pu le reconnaître. »
Je le remerciai de l'avis, je n'en parlai pas. En descendant le soir pour coucher chez madame de Lauzun, je dis à un de mes gens , de qui j'étais très-sûr, de faire semblant de remonter dans sa chambre, de se cacher sans lumière à côté du cabinet ; de descendre chez madame de Lauzun , s'il y entendait du bruit , pour m'avertir ; que je laisserais la porte de sa garderobe ouverte. Environ une heure après que je fus couché , mon homme vint me dire qu'il y avait quelqu'un dans mon cabinet; je montai sur-le-champ avec des pistolets dont je m'étais muni ; je trouvai en effet la porte de mon cabinet entr'ouverte; mais il y faisait fort obscur et je n'avais point de lumière , je ne pus rien distinguer. Je criai deux fois : Qui est là ? sans qu'on me répondît. Un bruit que j'entendis assez près de moi , et le peu de lumière que donnaient quelques étoiles me déterminèrent à tirer un coup de pistolet sur ce qui me paraissait être un homme. Le bruit d'une robe de chambre de soie qui se fit entendre en ce moment arrêta machinalement mon bras ; et pour mon bonheur , l'idée me vint que ce pouvait être mon père , quoique cela fût contre toute apparence. L'homme , car c'en était un , me poussa fortement , et s'enfuit en poussant successivement toutes les portes sur moi, à mesure qu'il se sauvait par l'hôtel de Choiseul , où je le poursuivis et le perdis de vue en entendant la porte de l'appartement de mon père se fermer avec beaucoup de bruit. L'on peut aisément juger de toutes les idées tristes qui remplirent ma tête. Je passai la nuit dans ce même cabinet , et le lendemain j'appris que madame de Stainville était partie avec son mari pour rsancy , où elle devait être renfermée dans un couvent par ordre du roi.
Mon père m'envoya chercher. Je trouvai M. le duc de Choiseul chez lui , qui me reprocha d'avoir été dans la confidence de madame de Stainville. Je lui répondis qu'il y avait une grande différence entre favoriser la mauvaise conduite de quelqu'un et garder son secret. Il me demanda les lettres dé-
posées chez moi; je les refusai avec fermeté. Mon père voulut y mettre une autorité qui n'eut pas plus de succès. On me dit des choses piquantes ; j'en répondis peut-être avec plus de fondement, et je sortis de cette conversation absolument brouillé avec tous deux.
Pénétré de douleur des malheurs de madame de Stainville , que j'aimais comme ma sœur, je restai plusieurs jours sans sortir de chez moi. Je repris enfin mon train de vie ordinaire ; mais j'éprouvai une impression de tristesse difficile à dissiper. Lady Sarah s'en aperçut , et m'en parla avec intérêt : « Je suis, « lui dis-je , aussi malheureux qu'il est possible de l'être , et « je perds , d'une manière horrible, une femme bien chère, « et je ne serai jamais rien pour celle que j'adore. » Je lui contai la funeste histoire de ma pauvre amie, dont elle fut fort attendrie. Je lus dans ses yeux la plus tendre compassion: une visite nous interrompit; elle n'eut que le temps de me dire : « Je soupe ce soir chez madame du Deffand. »
Quoique je n'eusse pas été chez cette madame du Deffand depuis cinq ou six ans , je parvins à m'y faire mener par madame de Luxembourg, qui y soupait aussi. Les manières de lady Sarah avec moi étaient ahsolument changées. Ses yeux fixés sur les miens me disaient cent choses que je n'osais pas entendre, et je croyais devoir à la pitié seule l'entière occupation où elle était de moi. Sa vivacité paraissait modérée par une douce langueur. Elle était d'une distraction qui avait bien des charmes pour moi, puisque je pouvais m'en croire la cause. Quant tout le monde sortit de chez madame du Deffand , elle écrivit quelques mots sur un chiffon de papier, et me dit en descendant l'escalier : « Lisez cela en vous couchant. » On peut imaginer avec quel empressement je rentrai chez moi ! Je lus ces trois mots anglais : / love y ou... (1) Je ne savais pas
( 1 ) Le manuscrit ('lait déchiré en cet endroit , et je ne pus savoir le troisième mot anglais.
un seul mot d'anglais. Il me paraissait bien que cela devait dire je vous aime; mais je le désirais trop vivement pour oser m'en flatter. Ma nuit se passa eu réflexions de toutes espèces. A. si\ heures du matin je courus moi-même acheter un dictionnaire anglais, qui me confirma que j'étais aimé. Il faut avoir été aussi amoureux que je l'étais alors pour se faire une idée de ma joie. Je volai chez lady Sarah dès que je pus la croire éveillée. « Je me suis levée de bonne heure , me dit-elle avec « une grâce charmante , car je ne doutais pas que vous ne « vinssiez me demander à déjeuner. Commençons par dé- « jeûner. Renvoyez votre cabriolet, qui ferait voir que vous » êtes ici , car je veux défendre ma porte à tout le monde et - que nous puissions causer ensemble sans être interrompus. « Sir Charles est à la paume ainsi que milord Carlisle , et ne « reviennent que pour diner. » iSous déjeunâmes; elle fit fermer sa porte , et la conversation que je vais rapporter commença :
« Je vous aime , Monsieur de I.auzun , et vous voyant bien « malheureux et bien sensible, j'ai été persuadée de votre amour, « et je n'ai pu résister au plaisir de soulager vos peines en « vous faisant l'aveu du mien. Un amant est ordinairement à « peine un événement dans la vie d'une femme française; c'est « le plus grand de tous pour une Anglaise : de ce moment « tout est changé pour elle, et la perte de son existence et de u son repos est communément la fin d'un sentiment qui n'a en « France que des suites agréables et peu dangereuses. Cette « certitude cependant ne les arrête pas toujours. Choisissant « nos maris, il nous est moins permis de ne pas les aimer, et « le crime de les tromper ne nous est jamais pardonné. Je «. joindrais à cela des remords réels d'être aussi ingrate pour les « fions procédés de sir Charles, dont mon bonheur est la « principale occupation. J'ai du plaisir à vous dire je vous « aime; mais je n'en suis pas moins convaincue que nous n'a- « vous que des malheurs à attendre de notre amour. Nos na-
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« lions sont toujours séparées par la mer, et souvent par la « guerre. Nous passerons les trois quarts de notre vie sans « nous voir, et notre destinée dépendra sans cesse d'une lettre « égarée ou interceptée. Nous avons tout a craindre de mi lord « Carliste; il est amoureux de moi depuis longtemps, et rai- « sonnable , parce qu'il croit impossible que j'aie un amant ; « mais la jalousie l'éclairera bien promptement, et le rendra « capable de tout. Je dois aussi vous parler de mon caractère : « je suis naturellement coquette ; je vous sacrilierai ma co- « quetterie avec plaisir, si cela dépend de moi; mais votre ja- « lousie pourrait nous rendre bien malheureux tous deux. « J'ai trop bonne opinion de vous pour compter pour quelque « chose le risque de livrer mon honneur et mon bonheur à « votre honnêteté et à votre discrétion ; jugez si je dois, si je <( puis avoir un amant ! »
« Je veux , lui répondis-je , que vous soyez heureuse ; mais « il n'est pas de puissance au monde qui m'empêche de vous <* adorer. » Nous nous promîmes de ne pas nous écarter de la circonspection et de la prudence la plus stricte, et nos serments furent bientôt violés. Lady Sarah m'aimait beaucoup , et ne m'accordait rien. Notre bonne foi , notre gaieté intéressa le public , qui fut pour cette fois très-indulgent. Lord Carlisle se tut, dans l'espérance que lady Sarah m'oublierait dès qu'elle aurait quitté la France. Je continuai d'être fort bien avec M. le chevalier ; madame de Cambise fut encore quittée par NI. le chevalier de Coigny , pour lady Sarah.
Le chevalier se donna beaucoup de peine pour lui plaire, et beaucoup d'airs pour que l'on crût qu'il lui plaisait. Il était aimable , séduisant, et l'amusait. Je voulus inutilement cacher que j'en mourais de jalousie. Un jour que j'avais déjeuné chez lady Sarah , et que j'étais fort triste , elle sonna et dit , eu me regardant avec toutes les grâces qui n'appartenaient qu'à elle : « qu'on ne laisse jamais entrer M. le chevalier de Coigny chez v Uioi, sous aucun prétexte •; » et passant ses bras autour de mon
cou, dès que nous fûmes seuls : « Vous m'apprenez, mon ami , « me dit-elle, qu'il peut y avoir beaucoup de plaisir à renoncer « aux hommages des autres hommes quand on eu aime un « uniquement. » Le temps de son départ approchait, et le soir fatal enfin arriva. Le chevalier Bunbury proposa à railord Carlisle et à moi de les accompaguer une partie du chemin ; nous acceptâmes , et nous fûmes coucher le premier soir à Pont-Saiute-Maxence , près Chantilly.
Le spectacle de cette soirée me sera toujours présent : une seule chandelle éclairait une chambre assez obscure et assez sale, comme le sont presque toutes les auberges françaises. Sir Charles écrivait; lord Carlisle, la tête appuyée sur ses deux mains , paraissait plongé dans la plus profonde rêverie . Une vieille femme de chambre anglaise, qui l'avait élevé, me dévorait avec les yeux de la haine et semblait me pénétrer. Lady Sarah pleurait, et quelques larmes tombaient le long de mes joues malgré moi. Je couchai dans la même chambre que milord Carlisle ; il ne put se vaincre plus longtemps, et me proposa de nous battre à notre retour à Paris. J'étais aimé ; je n'avais pas de mérite à être raisonnable , et je lui répondis avec modération , et m'attendis cependant qu'il me chercherait aussitôt qu'il le pourrait sans compromettre lady Sarah. Is'ous nous séparâmes à Arras. Lord Carlisle n'eut pas le courage de quitter une personne qui lui était aussi chère ; il retourna en Angleterre , au lieu de revenir à Paris , et de passer en Italie , comme c'était son projet. Je crois devoir ici rapporter la lettre dont lady Sarah me chargea pour M. le prince de Coud, et ce qu'elle m'écrivit de Calais.
« Vous avez été si bon pour moi, Monseigneur, que ce se- « rait bien mal à moi si je quittais votre charmant pays sans « vous remercier. En vérité je ne croyais pas que c'était pos- « siblc que je serais affligée de sortir de la France et que je « devrais laisser là la meilleure partie de moi-même. Oui , « Monseigueur, cela brise mon cœur de retourner dans mon
« propre pays , et de laisser le seul homme que je puisse aimer. « Lauzun m'aime plus que toutes choses au monde, et, bien « malheureux de ne pas me suivre, il n'y a pas un sacrifice « qu'il ne ferait pas. Je tremble qu'il viendra en Angleterre « sans permission et que cela a pour lui des conséquences bien « mauvaises. Accordez-lui votre protection , Monseigneur, et « cette permission, qui me sera si heureuse. Je le serai plus « cucore de vous devoir cette obligation , car personne , iMon- « seigneur, ne vous est plus respectueusement attaché que « voire très-humble et très-obéissante servante,
« Sabaïi Buxblby.
ce Arras, le 4 février 1767. »
« Vous avez tout changé mon cœur, mon ami : il est triste « et brisé ; et , quoique vous me faites tant de mal , je ne puis « avoir d'autres pensées que mon amour. Je n'avais pas l'idée <» qu'une telle chose pouvait arriver, et je croyais que j'étais « assez fière et assez bonne pour que mon bonheur ne pourrait « pas dépendre sur un amant français. Le vent est contraire , « et je n'en suis pas fâchée : c'est mieux d'être dans le même « pays. Je pleure beaucoup. J'ai dit à sir Charles que j'avais « un mal de tête, et il s'en contenta. Lord Carlisle ne l'a pas « cru, car il regardait bien sérieux... Oh, mon Dieu! il faut « que tout ce que je fais est bien mauvais , puisque je veux le « cacher, et que moi, la plus vraie de toutes les femmes , je « suis obligée de mentir et de tromper deux personnes que « j'estime tant ! On est sorti , et moi j'ai voulu rester pour « écrire à celui qui m'est plus cher encore que le repos que « j'ai perdu pour lui. Je n'ose envoyer ma lettre à la poste par « un domestique ; je m'adresse à un garçon de cette auberge : « il a l'air doux et bon ; il me promet qu'il sera exact , et n'en « parlerait à personne : je serais tout à fait ruinée s'il me tra- « hissait. Tout m'ennuie, m'importune, et ce sera de même
DU DUC DE LAl'ZUN. 47
« jusqu'à ce que je te verrai. Viens aussitôt que tu peux sans « imprudence ; car je te défends aucune chose que tu pourrais « regretter. Obtiens un congé : M. le prince de Conti est extrê- « nienient bon pour toi et t'aidera. Viens par ta présence com- « bler ta maîtresse de la plus grande joie qu'elle peut attendre. « Je n'ai pas peur que tu ne comprendras pas mon ridicule « français ; ton cœur et le mien s'entendront toujours. Adieu ; « car j'ai peur d'être surprise. Pense que c'est pour toi seul « qu'existe ta Sarah.
« Calais.le G février 17G7. »
Je retournai à Paris , à cheval , et dans l'état le plus affreux. Une fièvre maligne ne m'aurait pas changé davantage. M. le prince de Conti fut flatté de la confiance de lady Sarah, et y répondit si bien, qu'au bout de quinze jours j'eus la permission d'aller en Angleterre. J'y fus reçu de manière à augmenter encore mon amour, s'il était possible.
Après les cérémonies de présentation et de visites que la pédanterie de M. le comte de Guerchi, pour lors ambassadeur de France, pensa rendre éternelles, je partis enfin pour la campagne avec M. le chevalier Fumbury et lady Sarah. Le matin de notre départ je trouvai chez eux un homme qui avait beaucoup l'air d'un gros palefrenier, et auquel on me présenta comme à un parent de la maison. On lui fit les honneurs, et il monta dans la chaise de poste de lady Sarah. A la première poste , il dit à sir Charles que sa femme l'ennuyait , et l'on nous mit ensemble. A la seconde poste, il trouva que le français l'ennuyait encore plus que la femme; il fut avec sir Charles, qu'il quitta une demi-heure après pour une meute de renards dans laquelle il aperçut quelqu'un de sa connaissance. Cet homme étail M. Lee, maintenant au service des colonies indépendantes de l'Amérique.
Le temps que je passai à Barton fut certainement le plus
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heureux do ma vie. Au bout de quelques jours le chevalier fut obligé de s'absenter pour trois semaines , que je passai tête à tête avec sa femme. Elle me montrait l'amour le plus tendre , mais ne voulait me rien accorder. Enfin, un soir elle me dit que je pourrais descendre dans sa chambre quand tout le monde serait couché. J'attendis ce moment tant souhaité avec une impatience extrême. Je la trouvai dans son lit, et je crus pouvoir prendre quelques libertés ; elle en parut si offensée et si affligée, que je ne persistai pas. Elle me permit cependant de me coucher près d'elle ; mais elle exigea de moi une modération et une réserve dont je pensai mourir. Ce charmant supplice dura plusieurs nuits. Je n'en espérais plus la fin , lorsque, me serrant une fois dans ses bras avec la plus vive ardeur, elle combla tous mes vœux. « Je n'ai pas voulu , me dit-elle , que mon amant me ravît rien , et qu'il dût quelque chose à ma fai- « blesse ou à son peu de respect pour moi. J'ai voulu qu'il « tiendrait tout de mon amour. Je me donne à toi ; oui , toute « ta Sarah est à toi. » Nous fûmes le lendemain promener à « cheval ensemble. « M'aimes-tu plus que tout, me. dit-elle , « et te sens-tu capable de tout sacrifier? Oh! pour cela oui, « lui répondis-je sans balancer, et avec la certitude de ne pas « m'en repentir. Eh bien, continua-t-elle, en me regardant , « avec ses yeux qui n'ont point de pareils , veux-tu renoncer à « tout , quitter tout pour venir à la Jamaïque , ne t'occuper « que du bonheur de ta maîtresse ? J'y ai un parent riche, sans « enfants, de l'amitié, de l'indulgence de qui je suis sûre ; il « nous donnera un asile avec plaisir. » Comme j'allais répon- « dre, « Attendez, iuterrompit-elle, je ne veux savoir votre « réponse que dans huit jours. » Ce que lady Sarah me proposait était en vérité ce qui pouvait me rendre le plus heureux. Je ne regrettais aucun des sacrifices qui eussent vraisemblablement coûté à un autre; mais je ne pouvais me dissimuler qu'elle était coquette, légère. 11 me paraissait impossible qu'elle ne cessât pas de m'ai mer, qu'elle ne se repentit
pas un jour d'avoir pris un parti si violent. Lady Sarah , malheureuse, mécontente, sans état, sans existence, à l'autre boul de l'univers, pouvant me reprocher de l'avoir perdue; c'eût été l'enfer, et cet avenir m'effrayait.
Les huit jours s'écoulèrent. Je lui confiai mes craintes : « C'est bon, mon ami, me dit-elle assez froidement; vous « êtes plus prudent , plus prévoyant que moi : vous avez peut- « être raison ; n'en parlons plus. » Ses manières avec moi furent les mêmes. Il me semblait pourtant voir quelque chose de contraint en elle qui m'inquiétait. Son mari revint, et nous retournâmes en ville. Les médecins ordonnèrent à sir Charles, de qui la santé était assez délicate, d'aller aux eaux deBath ; il y fut, et laissa sa femme à Londres. Je crus qu'il serait honnête d'aller y passer deux ou trois jours avec lui : j'en parlai à lady Sarah, qui l'approuva , et eut l'air de m'en savoir bon gré. Je partis le lundi , voulant être le vendredi suivant à Londres , dans la matinée. Elle me promit elle-même de m'attendre, de faire fermer sa porte , et de passer avec moi toute la journée. Je revins à Londres, avec tout l'empressement d'un homme bien amoureux : je fus consterné de n'y plus trouver lady Sarah, et d'apprendre qu'elle était partie avee milord Cariisle, pour aller à Godwood chez le duc de Richmond, sou frère.
Tout ce que la rage et la jalousie peuvent inspirer de plus déchirant s'empara de mon cœur. J'écrivis une lettre à lady Sarah , dictée par la colère et l'emportement : je la lui envoyai à Godwood par un de mes gens. Je lui disais que si elle ne revenait pas sur-le-champ à Londres, je la regarderais comme la plus méchante , la plus fausse et la plus perfide de toutes les femmes. J'attendis le retour de mon courrier avec une impatience inexprimable. 11 revint enfin, et m'apporta une réponse douce et même assez tendre : quelques reproches sur la manière dont j'empoisonnais tous les charmes de l'amour par ma violence. Elle me promettait d'être à Londres dans deux jours.
Je l'attendis chez elle jusqu'à minuit. Pendant le temps qu'elle avait fixé , chaque carrosse qui entrait à Witehall me semblait devoir l'amener, et je vis mes espérances naître et se détruire à tout moment pendant cette journée, peut-être la plus longue de ma vie. Je rentrai chez moi , et ma nuit entière se passa à me promener dans ma chambre , et faire les réflexions les plus affligeantes.
A six heures du matin , on frappa à ma porte : je fus le premier à l'ouvrir. Lady Sarah venait d'arriver, et me demandait. Je courus, ou plutôt je volai chez elle. Je lui trouvai l'air sérieux et composé : une table sur laquelle était tout l'appareil d'un déjeuner devant elle , et plusieurs domestiques dans la chambre. Il se passa plus d'une heure avant que nous fussions seuls. « A présent, me dit-elle, que je n'ai pas à craindre « d'être interrompue, je dois vous parler des choses qui nous « intéressent tant l'un et l'autre. Vous savez quelles char- « mantes qualités vous ont gagné mon cœur, et si jamais au- « cun homme n'a été si cher à une femme. L'excès même « de votre jalousie ne me déplaisait pas : celui de votre « amour en était un si grand dédommagement ! Votre colère, « quand vous m'avez crue coquette, je l'ai toujours supportée « avec soumission, sans humeur, et il ne m'a jamais coûté de « vous demander pardon quand vous n'aviez pas toujours rai- « son. J'ai voulu vous donner à jamais lady Sarah toute entière, « son existence, sa réputation, l'empire le plus absolu sur elle. « Vous n'avez pas eu assez de confiance ou dans votre constance « ou dans la mienne. Vous n'avez pas trouvé que j'étais néces- « saireà votre bonheur, et vous n'avez pas aimé d'avoir avec moi « des liens que rien ne pourrait plus rompre. En déchirant mon « cœur, vous y avez affaibli votre image; vous avez continué « d'être jaloux et violent , après en avoir perdu le droit : j'en « sens maintenant tous les dangers. Rien ne peut plus me les « faire oublier. Si mon frère m'eût demandé à voir votre « lettre, comment aurais-je pu lui refuser? Et si le duc de
DU DUC DE LAUZUN. i>J
« Richmond l'eut lue, j'étais perdue; et pour qui sacrifiée?... « Vous avez détruit vous-même le sentiment qui m'attachait « à vous : je ne vous aime plus ; mais il a été trop tendre pour « que l'impression , maintenant douloureuse , n'eu dure pas <■ encore longtemps. D'ici à un terme peut-être éloigné, il « ne peut nous être indifférent de nous rencontrer ; j'ose « donc vous demander comme une grâce de quitter l'Angle- « terre, et de ne plus compter que sur la tendre amitié que je f vous ai vouée pour la vie. »
Frappé comme de la foudre d'un coup si sensible et si inattendu, je m'évanouis. Lady Sarah , touchée de mon état, assise à terre auprès de moi, me secourait et baignait mon visage de ses larmes. Madame Joanes, sœur du chevalier Bunbury, entra, et, étonnée de ce spectacle, recula. « Venez, madame « Joanes , lui dit-elle ; prenez soin de ce malheureux : il est « mon amant, et je vous l'abandonne. » En disant ces mots, elle sortit de sa chambre, monta dans sa chaise, et partit pour aller joindre son mari à Bath. Je repris mes sens, et retournai chez moi d'un air assez calme. Je voulus monter à cheval et suivre lady Sarah. J'avais tant de choses à lui dire , qu'il me semblait qu'elle ne serait pas perdue pour moi si je pouvais lui parler encore une fois. Au bout de quelques milles je m'évanouis de nouveau et vomis beaucoup de sang. Je me trouvai tellement affaibli , qu'il me fut impossible d'aller plus loin. J'eus beaucoup de peine à regagner Londres, où je fus dangereusement malade pendant plusieurs jours, et où je reçus les soins les plus généreux de madame Joanes.
Lady Sarah m'écrivit pour me demander avec instance de ne pas partir sans venir lui dire adieu à Bath. Je ne pus résister au plaisir ou plutôt au besoin de la voir et d'avoir avec elle une dernière explication. Elle me reçut avec intérêt, avec amitié ; mais elle était si changée pour moi , que , loin de penser à prolonger mon séjour, je songeai à hâter mon départ. Je revins en France très-différent de ce que j'étais en partant
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pour l'Angleterre : rien ne pouvait me distraire d'un sentiment qui me rendait si malheureux. Lady Sarah m'écrivait cependant avec exactitude. Je ne lui connaissais point d'amant, mais j'avais été. aimé d'elle, et elle ne m'aimait plus. J'étais d'une sauvagerie que rien ne pouvait diminuer. J'appris que lady Sarah était malade à Londres; rien ne put m'arrêter. Je partis seul à cheval, sans congé, sans passe-port. Ellereçut avec plaisir et reconnaissance cette marque de ma tendresse. Par- « tez , mon ami , me dit-elle , au bout de vingt-quatre heures, « souvenez-vous que lady Sarah n'est plus votre amie. Ne cou- « rez pas pour elle tous les risques qu'entraînerait une plus « longue absence. » Je reçus plus rarement de ses lettres à mon retour ; je finis par n'en plus recevoir du tout. Je cherchai tous les moyens de l'oublier, et n'y réussis pas. Je voulus mener le même genre de vie qu'avant de l'avoir connue. Je ne pouvais plus m'attacher à aucune femme ; toute comparaison leur était trop désavantageuse : tout mon caractère était changé. J'avais perdu ma gaieté, tous les agréments qui me faisaient rechercher. Je n'étais pas sensible aux plaisirs qui auparavant avaient plus de charmes pour moi.
Je saisissais cependant toutes les occasions de me distraire d'une si profonde tristesse, mais presque toujours sans succès. Je fis connaissance , au bal de l'Opéra , avec une fort jolie fille. Elle avait fait trop de bruit pour n'en pas parler ; elle s'appelait mademoiselle Vauvernier : on l'appelait l'Ange , à cause de sa figure céleste; elle vivait avec M. le comte du Barry, qui ne se soutenait que par ses intrigues et en faisant toutes sortes de métiers. Je fus prié à souper dans la maison , qui avait fort bon air, et où il y avait de très-jolies personnes ; mais il est impossible de voir une figure plus plaisante que celle du maître. M. du Barry était dans une superbe robe de chambre , son chapeau sur sa tête , contenant deux pommes cuites qu'on lui avait ordonné de mettre sur ses yeux. J'y vis une madame de Fontanelle , venue de Lyon avec le projet
d'être maîtresse du roi, et Tétant du premier venu en attendant : j'en eus envie, et M. le comte du Barry, toujours obligeant, me fit réussir dans la journée du lendemain; je n'ai jamais revu , je crois , cette madame de Fontanelle. Depuis V Ange m'inspira des désirs et ne refusa pas de les satisfaire ; mais les yeux rouges et la santé de M. du Barry m'en imposaient. M. de Fitz-James fut plus hardi que moi , réussit et la garda ; ce qui ne l'empêcha pas d'avoir pour moi toutes les petites complaisances qui étaient sans danger pour l'un et pour l'autre.
M. le duc de Choiseul résolut dans ce temps la conquête de la Corse, et y fit passer M. le marquis de Chauvelin avec seize bataillons. Une probabilité d'avoir des coups de fusil était trop précieuse pour la négliger. Je n'étais pas assez bien avec tous mes parents pour qu'ils craignissent de me faire tuer. Je fus donc employé comme aide de camp de M. de Chauvelin. Le jour que cela fut public , M. le prince de Conti en parla dans sa loge à l'Opéra, devant plusieurs filles; une, fort jolie, très-mauvaise tête , se mit à fondre en larmes, et dit en sanglotant : « J'en suis au désespoir, car je m'aperçois « que je l'aime à la folie. Monsieur, me dit-elle, je me « donne absolument à vous ; vous ferez de moi tout ce que « vous voudrez jusqu'à votre départ. » Ou ne pouvait en effet avoir une maîtresse plus folle et plus aimable. Elle était entretenue par un homme riche, nommé M. du Bonne, que cela contrariait beaucoup de me voir souvent couché avec elle. Mademoiselle Têtard lui déclara qu'il y fallait absolument consentir ou renoncer à jamais à elle. II voulut un jour trouver mauvais qu'elle eût passé la nuit chez moi, et faire du bruit; je le traitai assez cavalièrement. Il fut absolument chassé delà maison; mais, comme je devais partir quelque temps après, et qu'il pouvait être utile d'avoir quelques ménagements pour un aussi bon homme, il me donna mille louis, demanda pardon de son humeur, et consentit à ce que made-
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moiselle Têtard me gardât, à condition que cela ne fût su que de douze personnes discrètes. Avant de cesser de parler de mademoiselle Têtard, je dois dire quelque chose d'assez plaisant, qu'elle fit lorsque le bruit courut que j'avais été tué en Corse. Elle fut trouver l'abbé d'Artis, avec qui elle avait précédemment vécu , qui était prêtre -, elle l'obligea d'aller à Notre-Dame en pèlerinage , dire une messe pour moi , et heureusement cette messe ne me porta pas malheur.
Peu de jours avant mou départ pour la Corse , on me dit que le roi avait vu l'Ange, qu'il l'avait remarquée, et que l'on croyait qu'il s'en passerait la fantaisie. Je fus lui dire adieu , et lui faire mon compliment sur de si brillants succès. « Si vous êtes maîtresse du roi, belle Ange , lui dis-je, souvenez- « vous que je veux commander l'armée. Cela ne suffit pas , « répondit-elle, vous serez au moins premier ministre. » 'L'Ange avait eu affaire à M. de Choiseul , et avait désiré coucher avec lui pour s'en assurer la réussite. M. le duc de Choiseul, prévenu, avec de justes raisons, contre M. du Barry, n'en voulut pas entendre parler. C'est peut-être la seule femme dont il ait refusé les faveurs , et toute l'Europe a pris part aux suites importantes de ce refus.
Je ne puis passer sous silence un événement assez singulier qui précéda de quelques mois mon départ pour la Corse. Le jour de l'enterrement de M. le prince de Lamballe je fus voir madame Brissart, qui joignait à soixante-dix-huit ans beaucoup de connaissances, une tète aussi mauvaise que bizarre. Elle avait la fureur de se faire dire sa bonne aventure, et courait après tous les sorciers de Paris. Elle me dit qu'elle en avait vu un la veille qui lui avait dit les choses les plus extraordinaires, et qu'elle croyait les plus secrètes : elle m'inspira de la curiosité et me donna l'adresse de M. Dubuisson ( c'était le nom du sorcier ). Je fus chez lui, dans la rue Saint-André-des-Arcs. Il logeait, selon l'usage, au cinquième étage. Il me parut être une espèce d'imbécile, et me dit ce qui suit : « Que le même
« jour, on rentrant chez moi, je trouverais une lettre quim'afo fligerait beaucoup; qu'un ruois après, jour pour jour, j'en « recevrais une très-consolante de la même personne ; que « j'aurais une querelle , que je serais au moment de me o battre avec une personne qui me ferait des excuses; que « j'aurais une maladie ; que je croirais ne pas risquer ; que je « ferais la guerre dans un pays où je ne m'attendais pas à al- « 1er, et que je serais tué dans une île, au commencement de « la nuit , après une bataille perdue. » Je reçus les deux lettres , je mis Tépée à la main, et Ton me fit des excuses; je fus malade, et je partis pour la Corse au mois de juin 1768. Je trouvai à Toulon M. Chardon, intendant de la Corse, qui menait avec lui sa femme , âgée de dix-huit ans , jolie ; elle me parut être un présent du ciel, et je commençai, sans affectation , à lui rendre des soins qui ne furent pas trop bien reçus.
J'avais ordre de ne pas passer en Corse sans M. de Chauveliu , que j'avais encore laissé à Paris. J'appris qu'il se tirait des coups de fusil , et je m'embarquai sur le chébec du roi le Singe , pour passer à Saint-Florent. M. de Bomluer, commandant de la marine du roi , me fit donner ordre de me débarquer. Je descendis à terre. Je ne mis que madame Chardon dans ma confidence , et je passai le soir dans un bateau de pêcheur. M. de Chauvelin arriva trois semaines après moi , et me mit aux arrêts pendant quelques jours.
Je fis la guerre avec l'ardeur et l'activité d'un homme bien leste , qui désire faire ses preuves. Mes affaires près de madame Chardon n'avançaient pas; elle était polie, mais rien que polie. Il ne me manquait qu'une maîtresse pour être parfaitement heureux , et je ne me rebutai point. Les premiers succès de M. de Chauvelin ne furent pas de longue durée : l'infanterie delà légion royale, îa compagnie de grenadiers du Languedoc, etc., étaient enfermes dans Iiorgho , mal fortifié, et attaqué depuis trente-cinq jours par tout ce que la Corse avait de redoutable, lorsque M. de Chauvelin se détermina a
secourir Borgho , et avec de telles dispositions , qu'il n'était pas possible de douter du malheur de cette journée ; aussi n'ai-je jamais vu de consternation pareille à celle qui régnait dans Bastia. Le danger où chacun se croyait, quand nous sortîmes, faisait oublier toute autre considération. Madame Chardon me donna une plume blanche que je mis à mon chapeau , et qui me porta certainement bonheur, puisqu'elle ne me fit pas tuer ; elle me distinguait de manière que tous les coups de fusil m'étaient adressés de préférence. Tout le monde sait comment se passa la journée de Borgho, et combien elle fut funeste à notre petite armée. La bataille était perdue : M. de Chauvelin , vivement pressé , avait été obligé de se retirer avec une telle précipitation, que les balles portaient jusqu'à son hôpital ambulant .
On s'aperçut, avec désespoir, qu'on abandonnait M. de Marbeuf , avec le tiers de ses troupes, de l'autre côté du Golo, et que toute communication était coupée entre eux. Il restait, le long de la mer, un passage que l'on pouvait indiquer à M. le comte de Marbeuf, et le faire soutenir par quelques compagnies de grenadiers ; mais il fallait le trouver, et cette dangereuse commission exigeait une connaissance du pays que personne n'avait que moi , qui avais déjà été dans la Corse avec M. de Marbeuf. Je me proposai , et partis seul avec mon hussard. Lorsque j'eus fait environ cinq cents pas, on me tira, dans les broussailles, quelques coups de fusil qui ne m'arrêtèrent pas, et je passai au grand galop; mais je fus bientôt arrêté par une ligne considérable de coups de fusil , qui me parut devoir être un corps des principaux de l'armée de Corse. Je me retirai , voulant gagner entièrement la côte , et passer sur le bord de la mer.
Le régiment de Soissonuais, qui escortait M. de Chauvelin, s'était formé en bataille et avait marché en avaut aux premiers coups qu'il avait entendus, et répondit à ces derniers par un feu vif et soutenu des deux bataillons, que j'essuyai tout entier.
Je me retirai cependant sur ce feu , et dans ce moment la prédiction de M. Dubuisson me revint dans ta tête ; et, je l'avoue à ma honte, je me crus perdu. Je m'approchai d'une compagnie qui venait de tirer, et j'en fus reconnu; je passai le long de la mer dans les rochers, et je joignis M. deMarbeuf, qui était vivement poursuivi par les Corses, et qui fut blessé, ainsi que MM. d'Arcambale et Campême, pendant que je lui parlais. Je lui indiquai le chemin le plus sîîr pour trouver M. de Chauvelin , qu'il joignit sans accident. M. de Chauvelin me dit que ses malheurs ne l'empêchaient pas de sentir le prix du service que j'avais rendu; qu'il demanderait la croix de Saint-Louis pour moi , et qu'il croyait pouvoir me la promettre devant toute l'armée. Il n'en a jamais parlé à personne depuis.
Je trouvai au quartier général un petit billet de madame Chardon, qui, déjà instruite , de notre déroute , me mandait de ménager des jours auxquels elle s'intéressait , et me promettait de les rendre heureux. L'armée rentrait lentement dans Bastia ; je la devançai par des sentiers qui m'étaient connus , et je fus dans la ville deux heures avant tout le monde. Madame Chardon me tint parole, et me céda avec une franchise et une tendresse qui m'ont toujours fait conserver beaucoup d'amitié pour -elle. Son mari, qui commençait à être jaloux de moi, revint; il me croyait resté sur les derrières, et il voulut profiter de l'occasion pour tendre un piège à sa femme et pénétrer ses sentiments : il lui dit , en entrant, que tout était perdu; que l'armée avait été presque détruite ; beaucoup de gens de sa connaissance tués, et me nomma parmi les morts. « Je l'ai « donc ressuscité , lui dit-elle en riant, car il est dans l'autre « chambre , bien fatigué à la vérité , mais je vous assure qu'il n'est pas mort. »
Plusieurs autres échecs suivirent la malheureuse journée de Borgho. On tirait des coups de fusil jusqu'aux portes de Bastia : c'était le genre de vie qui me convenait le mieux : tout le jour aux coups de fusil , et le soir souper avec ma maîtresse ! La
jalousie de M. Chardon troublait un peu mon bonheur : sa femme était à plaindre et souvent fort maltraitée ; mais qui ne sait pas qu'avec des moments l'amour paye des siècles de peine? M. de Chauvelin partit. M. le comte de Marbeuf prit de l'amitié et de la confiance en moi. Nous étions dans le mois de janvier : tout était tranquille. Je lui demandai la permission d'aller passer deux jours dans le cap Corse, et il me la donna. Il apprit pendant mon absence que Clémente Paoli avait formé le projet de passer entre ses redoutes, de pénétrer dans le cap Corse, et de l'attaquer au même moment sur tous les points. L'instant où M. de Marbeuf reçut cette nouvelle était presque celui de l'exécution. Il était important d'occuper Montebello en avant de Bastia ; il voulut m'y envoyer avec quelques compagnies de grenadiers ; mais je n'y étais pas , et il fallait qu'elles partissent dès le même soir. Il demanda plusieurs fois à madame Chardon si je ne reviendrais par ce jour-là. Elle s'aperçut qu'il y avait quelque chose de nouveau , le pressa vivement, et découvrit son secret. Elle se jeta en pleurant au cou de M. de Marbeuf, qui l'aimait tendrement. « Vous connaissez a M. de Lauzun, lui dit-elle; il me serait moins cher s'il était « capable de me pardonner de lui faire perdre , par ma négli- « gence , une occasion de se distinguer, quelque dangereuse « qu'elle puisse être. Je vais lui envoyer un courrier sans lui « dire de quoi il est question, et je vous donne ma parole qu'il « sera ici avant le départ du détachement. » J'arrivai chez elle sans me douter de rien. « Ne perds pas un instant, me « dit-elle, en m'embrassant ; va chez M. de Marbeuf, il a à « te parler. Il te prouvera que j'aime autant ta gloire que ta « personne. » Je fus assez heureux pour m'emparer de Montebello avant les Corses. J'y aurais passé une nuit bien froide si elle n'avait été réchauffée par de fréquentes attaques. J'aperçus M. de Marbeuf dans la plaine, au point du jour. Nous passâmes, la baïonnette au bout du fusil, au milieu des Corses qui nous entouraient, et le joignîmes. Ils se retirèrent en assez
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grand nombre dans le village de Barbaggio, que nous canonnâmes toute la journée sans succès.
Le lendemain on vint de Bastia voir notre siège , comme à un spectacle. La position mettait d'elle-même en sûreté ceux qui ne voulaient être que spectateurs. Madame Chardon y vint à cheval, et se tint auprès de M. de Marbeuf. Son mari retourna en ville pour commander un second hôpital ambulant, le nombre de nos blessés devenant très-considérable. Lu corps assez nombreux de la Pièce de Hostino gagna une petite plaine, d'où il lit partir un feu très-meurtrier sur notre batterie, et nous tua beaucoup de canonniers. M. de Marbeuf m'ordonna d'aller les charger avec cinq dragons de la légion de Soubise. Je partis sur-le-champ. Madame Chardon voulut me suivre. Je voulus l'en empêcher, et ensuite la faire arrêter pour la reuvover à M. de Marbeuf; mais elle montait un cheval fort vite , elle passa devant moi à toutes jambes. « Croyez-vous donc, me « dit-elle, qu'une femme ne doive jamais risquer sa vie qu'en « couches; et ne peut-il lui être permis de suivre une fois son « amant? » Elle essuya beaucoup de coups de fusil avec la plus grande tranquillité , donnant tout ce qu'elle avait dans ses poches aux soldats et aux dragons, et ne revint à moi que l'affaire finie. Toute l'armée garda le secret de cette charmante étourderie , avec une fidélité que l'on n'eut pas osé espérer de trois ou quatre personnes.
Tout le monde sait les suites de l'affaire de Barbaggio , et que la modestie de M. de Marbeuf, qui ne voulut pas envoyer porter la nouvelle par un officier, lui coûta le commandement de l'armée : le bateau de poste ayant arrêté en Italie, au lieu d'arriver, la nouvelle n'arriva qu'après la nomination de M. le comte de Vaux.
Pour calmer la jalousie de M. Chardon, je fus passer six semaines à Boscane : je revins ensuite en Corse, où j'appris le mariage et la présentation de madame la comtesse du Barry. Je Us la campagne avec M. le comte de Vaux , comme premier
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aide major do son armée. Il ne m'y arriva rien de remarquable ; et il me lit partir le 24 juin pour porter à la cour la nouvelle de la soumission totale de l'île et du départ de M. Paoli. Je ne quittai pas la Corse sans regrets, et j'ai souvent regretté depuis des rochers où j'ai peut-être passé l'année de ma vie la plus heureuse : il m'en coûtait d'abandonner madame Chardon , pour qui j'avais l'amour et l'amitié la plus tendre, et que je laissais si malheureuse. Je prévoyais tous les obstacles que nous aurions à nous réunir, et cette séparation était vraiment cruelle pour tous deux. Je partis donc de Boguomana triste et malade , car je venais d'avoir la rougeole. Je courus jour et nuit , et j'arrivai moitié mort de fatigue à Saint-Hubert le 29 juiu 1759, à cinq heures du soir.
Le roi était au conseil : je fis demander M. le duc de Choiseul , et lui remis mes dépêches. Le roi me lit entrer, me reçut avec toutes sortes de bontés, et m'ordonna de rester à Saint- Hubert , comme j'étais , en veste et en bottes. La curiosité de revoir V Ange dans un état si différent me fit rester avec plaisir : j'allai attendre dans le salon la fin du conseil ; elle ne tarda pas à y arriver, vint m'embrasser de fort bonne grâce , et me dit en riant : « Aurions-nous jamais pensé à nous retrouver « ici. » Le roi, voyant qu'elle avait l'air très-familier avec moi, lui demanda si elle me connaissait. « Il y a longtemps, « répondit-elle sans embarras, qu'il est de mes amis. » M. le duc de Choiseul voulut se raccommoder avec moi , et revint de si bonne grâce , que j'y fus sensible , et lui vouai un attachement dont je lui ai souvent donné des preuves depuis , et qui n*eût jamais varié s'il eut voulu. Ou me donna la croix de Saint-Louis pour prix de ma nouvelle : cette grâce, flatteuse à mon âge, ne faisait tort à personne, et me fit grand plaisir.
Je suivis le roi à Compiègne , et je continuai à en être bien traité , ainsi que .de madame du Barry. Le roi offrit à M. le maréchal de Biron de me donner la survivance du régiment des gardes françaises : soit qu'il crût le roi conseillé par M. le
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duc de Choiseul , soit qu'il eût la répugnance ordinaire des vieilles gens à avoir des survivanciers, il objecta ma jeunesse, et s'y refusa. M. le duc de Choiseul voulut me donner la légion corse qu'il levait alors , ce qui me tentait beaucoup, ou un régiment de quatre bataillons : je refusai , et je restai dans le régiment des gardes, par déférence pour mon père.
Pendant ce voyage de Compiègne , M. du Barry me donna un rendez-vous dans la foret, et je m'y rendis le lendemain matin. 11 se plaignit à moi de l'acharnement que M. le duc de Choiseul mettait contre madame du Barry et contre lui ; me dit qu'elle rendait justice a un si grand ministre, et désirait ardemment de bien vivre avec lui et qu'il ne la forçat pas à être son ennemie ; qu'elle avait sur le roi plus de crédit que madame de Pompadour n'en avait jamais eu , et qu'elle serait très-fâchée qu'il l'obligeât à s'en servir pour lui nuire. Il me pria de rendre compte de cette conversation à M. le duc de Choiseul, et de lui faire toutes sortes de protestations d'attachement. Je lis ma commission. M. le duc de Choiseul la reçut avec la fierté d'un ministre persécuté des femmes, et qui croit n'avoir rien à redouter. Il se déclara donc une guerre implacable entre lui et la maîtresse du roi ; et madame la duchesse de Grammont , dans ses propos outrageants, n'épargna pas le roi même.
Je continuai d'être bien traité de tout le monde ; je voyais bien que tout cela ne pouvait pas durer, et je diminuai peu à peu mon assiduité à faire ma cour. M. Chardon eut un congé pour ses affaires , et amena à Paris sa femme , poussée à tout par ses mauvais traitements , et ne désirant autre chose que de s'en séparer. Son père, M. de Maupassant, avait donné 200,000 francs à madame de Langeac , pour la promesse du bon de fermier gênerai, qu'elle avait fait obtenir à un autre , sans lui rendre son argent, ce qui était son usage. Ce malheureux homme, qui avait emprunté la plus grande partie de cette somme, était ruine et au moment de passer le reste de sa vie dans une prison. Il s'en fallait de beaucoup qu'il fût sans talent; il
était propre à beaucoup de choses. Je vins à son secours; je m'engageai pour lui -, je lui prêtai donc l'argent qu'il voulut ; j'en parlai à M. de Choiseul , qui me promit, pour M. de Maupassant , une place de fermier général des postes , à la condition que madame Chardon se séparerait de son mari , et que son père lui ferait une pension de 40,000 fr. sur sa place. Madame Chardon consentit à tout. Je ne pouvais la voir que rarement , et d'une manière dangereuse pour elle. M. Chardon était parti pour la Corse, et avait laissé sa femme à Paris.
Je fus à Fontainebleau , où était le roi; une demi-heure avant la chasse , on vint me dire qu'il y avait une dame à la porte qui me demandait. Je n'imaginais pas ce que ce pouvait être. J'y fus; et, à mon grand étonnemeut , je trouvai madame Chardon en chemin pour retourner joindre son mari en Corse. Un prêtre lui avait tourné la tête et lui avait persuadé que c'était un devoir indispensable : rien ne put l'arrêter. M. le duc de Choiseul en fut d'une colère extrême, ne voulut pas donner la place des postes à M. de Maupassant , qui en mourut de chagrin. Cela me coûta plus de 100,000 écus, dont j'avais répondu pour lui. J'ai eu depuis bien des occasions de rencontrer madame Chardon ; je lui dois la justice qu'elle n'a jamais cessé de prendre l'intérêt le plus vif à mon sort.
Sur la fin de 17G9, une très-jolie danseuse de l'Opéra, nommée mademoiselle Audinot , me reprocha de ne pas la reconnaître ; je me souvins eu effet que j'avais joué la comédie avec elle à l'Ile-Adam , lorsqu'elle était encore très-enfant. Il était difficile de trouver une figure plus séduisante. Nous nous primes de goût l'un pour l'autre ; mais nous n'en fi\mes pas pendant quelque temps plus avancés. Elle était entretenue magnifiquement par M. le maréchal de Soubise , étroitement gardée par sa mère et par plusieurs autres personnes. Elle demeurait à un second étage , dans la rue de Richelieu , dans une assez vieille maison , qui tremblait à chaque carrosse
qui passait. Il me vint une idée qui nie réussit parfaitement; je gagnai une servante, qui me lit faire une clef , et je cherchai une voiture anglaise qui fit beaucoup de bruit ; je la faisais passer devant les fenêtres , et avec ce secours j'entrais et je sortais sans que la mère , qui couchait dans la chambre à côté, s'en aperçut. Cela dura ainsi presque tout l'hiver. On le découvrit enfin ; mais il fallait bien permettre ce qu'on ne pouvait empêcher. La petite lille m'aimait beaucoup , et voulut quitter M. de Soubise ; je l'en empêchai : il l'apprit, et m'en sut bon gré , et trouva bon qu'elle me gardât. 11 se chargea de l'état d'un enfant dont elle accoucha , et qui mourut peu de temps après.
Je menais alors une vie douce et tranquille. Je jouissais de tous les agréments d'une société brillante et bruyante , et de tous les plaisirs que peut donner une jolie maîtresse. Les femmes , par état , ennemies des filles , me faisaient honte de ne pas m'attacher à une de bonne compagnie. L'image de lady Sarah n'était pas effacée de mon cœur. Je n'avais pu apprendre sans une grande émotion qu'elle s'était perdue pour lord "William Gordon; je voulais éviter tout attachement sérieux. Je vis cependant à l'Ile- Adam madame la vicomtesse de Laval. Ses manières me plurent autant que sa figure. Je m'occupai beaucoup d'elle , et cela ne parut pas lui déplaire. Je faisais des déclarations , mais elle y répondait toujours comme à des plaisanteries. Sou premier amant l'avait dégoûtée des hommes et. avec quelque raison : M. le duc de Luxembourg l'avait affichée avec une impudence et une malhonnêteté qui avaient pensé la perdre. Elle commençait cependant à me marquer du goût et du plaisir à me rencontrer.
I n jour que nous devions partir à l'Ilc-Adam et que je devais m'en aller à cheval, il pleuvait a verse, elle me dit • « Je voudrais « bien vous empêcher d'être mouillé, mais je n'ose vous ra- » mener devant tout le monde ; si vous voulez sortir de l'Ile- « Adam et rentrer dans Paris à cheval , je vous mènerai le
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« reste du chemin. » J'acceptai avec joie, mais malheureusement nous avions été entendus de madame de Cambise , qui eût été bien fâchée de perdre cette occasion de contrarier mes projets. Elle attendit que la vicomtesse fût prête à monter en voiture, et lui demanda de la ramener, sous le prétexte qu'elle ne pourrait avoir des chevaux de poste que fort tard. Il n'y avait pas moyen de la refuser. Madame de Laval eut l'air tout aussi impatiente que moi , et partit. Je les suivis à cheval -, peu après en montant une montagne, j'étais d'un côté du pavé et leur voiture de l'autre; madame de Laval me regardait avec inquiétude, et madame de Cambise parlait avec chaleur; je devinai aisément qu'elle disait du mal de moi , et la remerciai d'une manière expressive des services qu'elle me rendait. Elle fut confondue : la vicomtesse se mit à rire, et nous continuâmes notre chemin. Madame de Laval, effrayée de son premier choix , me marquait du goût et de l'intérêt , mais me recevait mal dès que je prétendais à davantage.
Le déchaînement de M. de Choiseul et de ses femmes contre madame du Barry était plus fort que jamais , et l'indécence de leurs propos contre un prince à qui ils devaient tout diminuait infiniment le mérite d'une conduite noble et courageuse. Mon père vivait avec madame du Barry comme il avait vécu avec toutes les autres maîtresses, un peu moins intimement cependant, à cause de M. de Choiseul. J'y allais rarement, et j'étais assez mal pour avoir déclaré que je ne permettrais jamais à madame de Lauzun d'y aller. Je n'ignorais pas qu'on avait fait des propositions à madame de Luxembourg d'aller aux petits voyages , et qu'elle était à peu près décidée. Ma fermeté l'arrêta , et elle n'osa pas accepter. M le duc d'Aiguillon et M. le maréchal de Bichelieu cabalaient fortement contre M. le duc de Choiseul. M. le prince de Condé se joignit à eux ; ils l'emportèrent enfin , et M. le duc de Choiseul fut exilé à Chanteloup , le 21 décembre 1770. Jamais faveur ne rendra un ministre aussi célèbre que cette disgrAce. La consternation fut
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générale et dans tous les états il n'y eut personne qui no cherchât à donner à M. de Choiseul quelque marque d'attachement et de vénération.
Je n'hésitai pas à me vouer à sa fortune. Je pris beaucoup d'argent et de lettres de change sur différents endroits de l'Europe, et je me préparai à accompagner sa fuite. Tout le monde était convaincu qu'on en voulait à sa tête et qu'il serait bientôt obligé de sortir du royaume pour ne pas être arrêté. J'éprouvai avaut de partir deux procédés bien généreux de deux personnes d'un état bien différent. Mademoiselle Audinot m'envoya 4,000 louis, qui étaient toute sa fortune, et fut dans un véritable désespoir de ce que je les refusai- Madame la vicomtesse de Laval , qui ne m'avait encore rien accordé, m'écrivit qu'elle apprenait mes résolutions, et que je partais avec madame la duchesse de Grammont , et qu'elle me demandait de passer la soirée qui précéderait mon départ : « Votre conduite, me dit-elle, me montre combien « vous êtes digne d'être aimé , et fait désirer de pouvoir être « encore quelque chose pour votre bonheur. » Je fus aussi heureux que je pouvais l'être , et rien depuis ne m'a pu faire oublier ce charmant procédé.
Je restai trois semaines à Chanteloup, et je revins ensuite pour monter la garde à Versailles. A quelques lieues de Paris je trouvai une lettre et des chevaux de M. de Guémené. Il me mandait qu'il avait été proposé au conseil de me mettre à la Bastille et que M. le maréchal de Soubise était le seul qui s'y fût opposé; que madame du Barry insistait fortement sur ce qu'on m'apprît à aller à Chanteloup sans permission et à porter des lettres à M. de Choiseul. Je savais bien qu'on n'oserai, pas m'arrèler dans Paris ; mais je craignais la barrière. Je m'approchai de celle de Varennes , bien déterminé, si je voyais le moindre mouvement, à passer à toutes jambes devant les Invalides cl à y passer la rivière à la nage. Je passai sans accident, et j'arrivai dans ma petite maison rue Saint-Pierre,.
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où je trouvai tous les aoiis de M. le duc de Choiseul à «l'attendre.
Je fus le soir à Versailles, au bal de madame la dauphine . et j'y fis événement. Tout le monde m'entoura pour me demander des nouvelles de Chanteloup, et tout le monde semblait me savoir gré de mon courage. Je ne jouai de ma vie un plus beau rôle. Madame la dauphine vint à moi avec cette grâce déjà inséparable de ses actions, et me dit : o Comment se porte « M. de Choiseul ? Quand vous le reverrez , dites-lui que je « n'oublierai jamais ce que je lui dois, et que je prendrai toujours à lui l'intérêt le plus sincère. » Je retournai à Chanteloup après ma garde, et j'y passai tout le reste du temps où je n'étais pas de service. J'étais d'ailleurs dans la disgrâce la plus déclarée. Le roi ne me parlait plus , et je ne soupais jamais dans les cabinets.
31adame de Laval continuait à" se conduire à merveille avec moi. Madame de Lauzun commença à se repentir de l'espèce de dédain avec lequel elle me traitait depuis notre mariage. Madame la princesse de Poix , cette même madame de Poix que j'avais voulu épouser, lui fit mettre de l'amour-propre à gouverner un homme à qui elle avait mis trop peu de prix et de qui l'on était alors assez généralement occupé. Le sentiment était le seul moyen facile de revenir et qui ne demandât pas d'explications. Elle joua donc la grande passion , devint ou fit semblant de devenir jalouse de madame de Laval, voulut engager madame de Luxembourg à lui fermer sa porte, et fit si bien que sans M. de Guémené et mon courageux sang-froid cette pauvre petite femme était à jamais perdue ou sacrifiée à la fausseté du caractère de madame de Lauzun. Elle se mit sous la protection de madame la duchesse de Grainmont, et bientôt Chanteloup, où j'avais quelques droits à n'être pas tourmenté, me devint insupportable par l'acharnement que l'on mit à vouloir me rendre amoureux de ma femme et à me dire du mal de madame de Laval,
.Te retrouvai dans ce temps une ancienne connaissance , au moment où je m'y attendais le moins. Un jour que j'étais à la première représentation d'une pièce nouvelle à la Comédie Française, je vis dans une loge , près de celle où j'étais, une femme fort bien mise , qui me regardait avec beaucoup d'attention. Je remarquai qu'elle demandait mou nom et qu'elle me regardait ensuite avec curiosité : en sortant de la comédie, elle s'approcha de moi. « Oserai-je vous demander, Monsieur, si o vous ne vous êtes pas appelé le comte de Biron? — Oui , « madame, rien n'est plus vrai. — Et vous ne me reconnaissez « pas ? — Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu l'honneur « de vous voir. — Quoi ! vous ne reconnaissez pas une petite « fille bien ingrate envers vous ; vous avez oublié Rosalie ? — « Rosalie, lui dis-je! serait-il possible? — Si je vous ins- « pire encore quelque intérêt ou quelque curiosité , venez « manger un poulet avec moi : je suis seule, et rien ne m'em- « ;ê 'liera de vous dire tout ce qui m'est arrivé depuis que je « vous ai quitté. » J'acceptai avec plaisir. « Renvoyez votre « carrosse et vos gens , me dit-elle , et je vous mènerai. » Rosalie avait une jolie voiture et des gens bien mis! Elle me mena dans une maison fort élégamment meublée. « Vous êtes ici chez moi , me dit-elle. Il faut que je commence par vous « demander pardon ; car j'ai véritablement des torts envers « vous. Vous vous souvenez sans doute que vous étiez à la cam- « pagne quand je désertai, et voici ce qui m'y engagea. En « Américain fort riche m'avait vue plusieurs fois à la prome- « nade et avait eu envie de moi; il me lit faire des propositions « par ma femme de chambre : vous me plaisiez davantage , je « refusai; enfin, il me Ut offrir 10,000 liv. de pension viagère « si je voulais le suivre en Amérique. Cette fortune , que je ne « pouvais aitendre de vous et les conseils de ma femme de a chambre me deeidèrent.Nous partîmes quelque temps après. « Je fus assez heureuse pour être tombée entre les mains d'un « homme estimable : je m'attachai à lui plaire et à le rendre
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i> heureux. Il m'en sul bon gré : mes soins contribuèrent « à le tirer de deux maladies terribles où sa vie l'ut dans le « plus grand danger. Sans parents, seul artisan de sa fortune, « n'ayant à rendre compte de sa personne, il m'épousa. Le « climat de Saint-Domingue étant contraire à sa santé, encore « délicate, il a pris le parti de venir se soigner en Europe, et y « a apporté une fortune considérable. Nous sommes ici de- « puis six mois; il s'y est parfaitement rétabli, et il est allé voir « une assez belle terre en Auvergne, qu'il compte acbeter, et « où il veut passer ses étés. J'ai souvent demandé de vos nou- « velles depuis que je suis a Paris ; mais vous aviez changé « de nom ; et d'ailleurs je vois peu de monde , et des gens « qui n'étaient pas capables de m'en donner. Je désespérais « de vous voir, quand par hasard je vous ai rencontré. » On servit un petit souper excellent, après lequel je voulus reprendre mes anciens droits. « Arrêtez , me dit-elle ; vous « sentez bien qu'il est impossible que Rosalie vous refuse si « vous l'exigez : soyez assez généreux pour ne pas interrompre « mon honnêteté. Je voudrais dire à mon mari que je vous ai « retrouvé , et je voudrais lui dire tout. » Je n'insistai pas ; elle me ramena à minuit à ma porte. Elle m'a écrit plusieurs fois ; mais je ne l'ai pas revue depuis.
J'allais beaucoup à Chanteloup ; mais tout danger pour M. le duc de Choiseul était passé. Je ne me croyais plus nécessaire à sa sûreté; on m'y tourmentait. Je continuai à faire de fréquents voyages; mais je n'y passais plus ma vie entière, comme auparavant. Plus lié que jamais avec M. le prince de Guémené, nous nous quittions peu. Il me mena chez madame de Rotb , et je retrouvai cette charmante personne que j'avais prise pour mademoiselle de Boufflers, quelques années auparavant, au bal cbezmadame la maréchale de Mirepoix. Elle était alors madame la comtesse Dillon. Peu de femmes sans doute ont réuni autant de talents , d'agréments et de qualités aimables et estimables : douce, noble, généreuse, bonne amie
après dix ans. J'ai du plaisir à convenir qu'avec le désir, les moyens et la certitude de. plaire, on ne pouvait accuser madame Dillon de l'ombre de la coquetterie. Le goût de la chasse et de la campagne rendit ma liaison plus intime, et je devins aussi assidu dans la maison que M. de Guémené. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir combien madame Dillon lui était chère; et combien sa manière d'aimer était délicate et discrète. Je n'échappai pas moi-même à un piège si dangereux. Je vis avec douleur que j'étais amoureux de madame Dillon ; mais , grand Dieu ! que cet amour ressemblait peu aux autres. Je n'en espérais rien ; je ne voyais pas dans l'avenir : je n'osais pas même désirer la possibilité de réussir. Je me reprochais cependant comme une trahison un tel sentiment pour une femme à qui je ne pouvais douter que M. de Guémené ne fût voué pour toujours. Je donnai les armes les plus fortes contre moi, sous le prétexte de la conGance : je ne cachais rien à madame Dillon de tout ce qui était fait pour éloigner une femme de moi. Je lui montrais mon caractère bien plus léger qu'il n'était en effet : je lui montrais mon goût pour l'indépendance ; je convenais que j'étais naturellement inconstant. Je ne faisais pas souper de filles , je ne me passais pas une fantaisie que je ne le lui disse sur-le-champ ; et la vie que je menais ne pouvait être approuvée par une femme qui aurait pris quelque intérêt à moi , et d'après l'idée que j'ai cherchée.
Etant de garde à Versailles , un soir après souper, chez madame de Guémené , on parla de sentiment , et je disputai avec M. de Montesquiou, avec d'autant plus d'éloquence peutêtre que je n'osais m'avouer tout celui dont j'étais susceptible. Madame la marquisede Fleuri, qui m'écoutaitavec l'air de l'étonnement , me dit : « Quoi ! Monsieur de Lauzun, vous êtes « sensible , vous ? Cela est inconcevable ! » Nous nous sépa- « rames. Je fus me coucher au corps de garde. A quatre heures du matin , mon valet de chambre m'éveilla , et me remit une lettre, qu'il dit avoir été apportée par un valet de pied de ma-
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dame la comtesse de Provence. Cette lettre , dont récriture m'était inconnue , contenait une déclaration des plus claires et des plus emportées. Je me rappelai la conversation du soir précédent. Je fis entrer le porteur, je lui demandai à qui il était, et tout fut éclairci en apprenant qu'il appartenait à madame la marquise de Fleuri. Je répondis que j'irais la voir dans la matinée : je ne la trompai point. Je la remerciai de la préférence qu'elle me donnait , et lui déclarai, sans tournure, que mon cœur tenait à un ancien attachement, qui n'y laissait point de place à un nouveau. Elle ne se le tint pas pour dit, et affecta, avec une impudence et une publicité extrêmes, son goût pour moi et le peu de succès qu'il avait. Elle me faisait des scènes partout où elle me trouvait, et je la fuyais avec autant de soin qu'elle en prenait à me suivre.
Il pensa se passer une scène fâcheuse dans ce temps-là. La vicomtesse de Laval faisait inoculer ses enfants au Gros-Caillou. Je fus l'y voir le matin ; elle me proposa à souper pour le soir ; je refusai , dans la crainte de rencontrer madame la marquise de Fleuri , qui y allait souvent , et d'y essuyer une nouvelle scène : la suite prouva que je ne me trompais pas. Elle m'assura qu'il n'y aurait qu'elle, peut-être son mari, et deux ou trois personnes qu'elle me nomma. J'y arrivai le soir assez tard , et un moment après la marquise de Fleuri entra, et nous examina avec l'attention la plus embarrassante. Elle ne se mit point à table, et m'écrivit pendant le souper une grande lettre, dans laquelle elle m'annonçait une scène terrible après le souper, me disant qu'elle ne pouvait plus douter que la vicomtesse de Laval ne fût la véritable cause de ma froideur envers elle, et que dans l'instant même elle allait en informer son mari. J'eus toutes les peines du monde à calmer cette furie ; elle me ramena chez elle, où toute la nuit se passa en larmes , explications , menaces. Elle partit peu de jours après pour la campagne ; et , heureusement pour moi , une nouvelle passion chassa celle qui m'avait tâut effrayé.
Peu de temps après , nous nous quittâmes , madame de Laval et moi , sans nous quitter, et même sans cesser de nous voir souvent. Elle ne me donna pas un successeur flatteur pour mon amour-propre, car ce fut le marquis de Laval , dont les agréments sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'eu parler.
Ma position m'alnrma: je n'avais plus de maîtresse; j'avais refusé une femme , j'avais quitté l'autre ; et , eu descendant dans mon cœur, je ne pouvais me dissimuler que madame Dillon était le principe de ma conduite. Je crus alors devoir avertir M. de Guémené, et lui laisser lire tout ce qui se passait dans mon âme. Il me reçut avec cette confiance généreuse dont les cœurs honnêtes sont seuls susceptibles, ne me cacha pas qu'il adorait madame Dillon , mais me jura qu'il ignorait encore s'il avait fait impression sur elle. Elle nous traitait en effet avec une si parfaite égalité, qu'il était impossible de s'apercevoir de la moindre préférence. « Travaillons chacun « pour nous, me dit-il ; et si madame Dillon choisit un amant, « qu'elle ne perde pas un ami. » Je lui dis que j'étais déterminé à voyager pendant quelque temps ; il chercha inutilement à m'en dissuader, mais la grossesse de madame Dillon retarda mon départ. On a peut-être jamais vu deux rivaux se marquer plus de confiance et s'aimer plus tendrement.
Madame Dillon eut des couches dangereuses , longues et pénibles. îs'os soins, également tendres, également infatigables , adoucirent un peu ses maux ; elle paraissait touchée de ma situation , et la partagea sans cependant me marquer de préférence qui put rien changer à mes desseins. Elle se rétablit, et je fixai mon départ pour l'Angleterre au 13 décembre 1772. Je lui croyais bien du goût pour moi; mais je savais qu'elle ne voulait pas en avoir; mais je n'osais pas même désirer le plus grand bonheur qui fût pour moi sur la terre ; le 15 décembre vint; nous traversâmes la forêt de Compiègne à cheval, car tous les habitants de Haute- Fontaine retournaient
a Paris ce jour-là. Nous profitâmes peu de la liberté qu'on nous laissa de causer ; tout le monde s'écartait de nous, mais je n'avais rien ou trop de choses à lui dire. Arrivés aux voitures f madame Dillon m'embrassa, et nous nous séparâmes les larmes aux yeux. Madame de Roth jusqu'alors n'avait paru m prendre de parti ni conseiller sa fille ; mais je croyais que je lui plaisais davantage. Mou départ pour l'Angleterre fut une entière renonciation à mes droits ; ou plutôt un aveu formel que je n'eu avais pas et que je ne pouvais pas honnêtement en avoir.
J'arrivai à Loudres le 20 décembre 1772, et dès le soir même M. le comte de Guines, ambassadeur de Frauce, me mena à l'assemblée chez milady llarriugton. J'y retrouvai quelques anciennes connaissances. Une femme mieux mise et mieux coiffée que les Anglaises ne le sont ordinairement entra dans la chambre. Je demandai qui elle était; on me répondit qu'elle était Polonaise, et que c'était madame la princesse Czartoriska. Une taille médiocre mais parfaite, les plus beaux yeux, les plus beaux cheveux, les plus belles dents, un très-joli pied, très-bonne, fort marquée de petite vérole et sans fraîcheur, douce dans ses manières, et dans ses moindres mouvements d'une grâce inimitable, madame Czartoriska prouvait que sans être jolie on pouvait être charmante. J'appris qu'elle avait pour amant un Russe nommé le prince Repnine, homme de mérite et de distinction, ci-devant ambassadeur à Varsovie, qui l'adorait, et qui avait tout quitté pour la suivre et se vouer absolument à elle. Madame Czartoriska me parut gaie, coquette et aimable; mais qui m'eût dit alors qu'elle aurait une si grande influence sur le reste de ma vie m'eût bien étonné. Tristement oecupé de tout ce que je regrettais eu France, je ne demandais pas mieux que de m'en distraire.
M. le comte de Guines avait alors, le plus publiquement qu'il pouvait, une fort jolie petite femme, que sa fatuité et les malheurs qu'elle a pensé causer out rendue célèbre à l'Angle-
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terre. Douce, simple, tendre, il était impossible de voir lady Craven sans s'y intéresser.
J'allais beaucoup chez elle, et j'y rencontrais toujours une madame lJampden, belle-fille de milord Trevor, à qui l'ambassadeur me conseilla de rendre des soins. C'était une grande femme droite et roide, une assez belle taille, un beau teint, d'assez jolis yeux, de beaux traits; tout cela était dérangé par une dent qui lui manquait justement sur le devant de la bouebe et obligeait tous ceux qui la voyaient à se récrier : « Quel dommage que cette femme-là n'ait pas de belles « dents ! »
Mes hommages furent fort bien reçus; les femmes en Angleterre aiment à écrire. Je mis une déclaration dans le manchon de madame Hampdeu, et le soir, à un petit bal chez l'envoyé de Russie, elle m'en donna la réponse. Elle était vive, tendre, et promettait beaucoup. J'avais été la lire dans une autre chambre : madame Iïampden m'avait suivi, m'arracha la lettre des mains dès qu'elle vit que j'en avais fini la lecture, et la jeta au feu; cette méfiance insultante me choqua, et nous brouilla. Madame Iïampden voulut inutilement renouer depuis , mais je ne répondis que par de mauvaises plaisanteries.
Je ne pus résister au plaisir de revoir lady Sarah. J'appris qu'elle habitait une petite ferme nommée Anecker, dans le parc du duc de Richmond à Godwood ; qu'elle y vivait dans la plus grande solitude et ne voyait personne. Je partis seul à cheval de Londres, et j'arrivai avec beaucoup de peine à neuf heures du soir, en hiver, à la porte d'Anecker. Te frappai plusieurs fois sans qu'on m'ouvrit; enfin, une petite fille vint me demander ce que je voulais; je répondis que j'étais un domestique de nii- !ady Holland, et que j'avais une lettre à remettre à lady Sarah. « Entrez, » me dit-elîe. Je montai sans lumière; je traversai une assez grande chambre fert obscure, et j'allai vers la porte d'une autre, où il me semblait voir de la lumière. J'ou-