SOU V EMUS
le grand point est de ne pas répandre de sang inutilement, de n'avoir pas tort avec les autres et avec soi-même. Un Anglais qui meurt veut savoir pourquoi : un Français se consolait d'avance en espérant les regrets de ses amis et les larmes de sa maîtresse. Les lois anglaises sont d'une grande sévérité pour le duel... les nôtres aussi étaient sévères, mais les leurs sont exécutées : il en résulte que leurs combats sont rares etsérieux. Chez nous on allait souvent à l'Opéra le lendemain du jour où l'on avait tué un homme au Bois de Boulogne ; chez eux, à moins d'avoir trois fois raison, on est obligé de s'expatrier pour n'être pas traité comme un assassin : dissemblances qui appartiennent tout à fait au naturel des deux peuples , et qui prouvent que le régime et la police qui conviennent à telle nation ne peuvent être adoptées pour telle autre que par des écoliers et des législateurs imprévoyants. Aussi , parmi le mal que les Anglais nous ont fait et dont ils s'applaudissent, mets-je en première ligne le ridicule qu'ils nous ont inoculé de les singer, eux qui avaient été les serviles copistes de nos modes et qui , comme l'a dit M. Burke dans son style pittoresque, s'habillaient naguères de notre friperie.
De là, chez nos jeunes gens, et insensiblement dans la nation, ce mépris de nos antiques bienséances et de nos formes consacrées ; cette confusion des rangs qui eu a amené la subversion, cette tenue extérieure qui a tant d'action sur des imaginations mobiles, abolie, commuée en des usages et des costumes nouveaux qui rapprochaient tout , nivelaient tout , et qui désapprenaient la subordination , laquelle n'est autre chose que l'habitude du respect qui a vieilli dans l'uniformité, etc.
La gloire des Anglais, celle qui souvent leur a tenu lieu de toutes les autres, et chez eux et dans leurs voyages, c'est leur esprit national, cette énergie patriotique et virile qui , collectivement, en fait un grand peuple. Eu masse c'est une attitude imposante , qui , jointe à cette barrière de l'Océan qui les entoure, leur donne je ne sais quoi de vigoureux , et d'un genre
inculte] et escarpé, qui est de je ne sais quelle contagion pour l'estime : chaque individu recueille un peu de cette considération que leur système d'ensemble mérite. Et puis, n'est-ou p;<s tenté d'accorder le plus à ceux qui rendent et qui exigent le moins? Certes, les Français ont un esprit public qui ne le cède à aucun autre; mais comme leur force nationale est plus réelle, ils en parlent moins. Chaque Français a la conscience de ce qu'il vaut et parle un peu de lui : cela déplaît. Les Anglais font semblant de s'oublier individuellement pour vanter sans cesse leur pays : ils appartiennent tous à cette conspiration universelle qui n'a qu'un but , de pallier leurs défaites et leur faiblesse, d'exagérer leurs succès et leur force , et d'exalter enfin leur patrie comme un amant loue sa maîtresse; cela ennuie, mais ne déplaît pas tant. Que s'il fallait chercher une manière de m'expliquer Y anglomanie qui a fait le tour de l'Europe, et qui maintenant est à son déclin, je le trouverais dans cet orgueil tranquille avec lequel, du fond de leur île et de leurs vaisseaux, ils se sont mis en avant, comme les champions du monde entier.
La reine , à qui j'avais eu l'honneur de faire ma cour à mon retour d'Angleterre , m'avait parlé avec un reste de bonté sur l'état de mes affaires , en ajoutant gaiement : « Il « ne vous manquerait que cette manie des voyages ; M. de « Lauraguais disait qu'il allait en Angleterre pour penser ; il « ne tiendrait qu'à vous de dire que vous y avez été dépenser. »
Il faut convenir que plus de vingt mille écus de dettes ne déposaient pas en faveur de ma prudence et de mon économie. J'en vins à me résumer sérieusement à la grande mesure que je voulais depuis longtemps adopter, .le partis pour le .Maine et conjurai un de mes parents de m'acheter une terre qu'il lui convenait autant d'acquérir qu'a moi de vendre. Après beaucoup d'objections et de difficultés de sa part , à cause de ma minorité , et beaucoup de concessions de la mienne, il se décida : je me trouvai allégé de mes dettes, et riche de quelque
argent comptant, que mon imagination plus sage me représentait comme un trésor où la raison seule allait puiser.
Cette vente anticipée fut une affaire d'autant plus mauvaise pour moi qu'elle amena un incident où j'eus complètement tort ; la punition suivit de près. Il fallait obtenir le consentement de mon oncle maternel pour consacrer plus authentiquement le contrat de vente d'une terre aliénée par un mineur, quoique je finis par m'en passer. Je touchais à l'âge prescrit par les lois; mais je ne l'avais pas. Ayant rencontré M. de Ch.... à la promenade, à l'issue de la parade, je m'avançai vers lui devant un grand nombre d'officiers et lui demandai impérieusement, pour la troisième fois, s'il agréait que je terminasse, l'affaire que je lui avais soumise. Comme j'y mettais un grand degré d'énergie qui ressemblait fort à de l'impertinence , il me répondit :
« Non, monsieur, non, pour la dernière fois ; mais je vous « prie de vous conteuir et de ne pas oublier ce que je vous « suis. » La fureur dans les yeux, il agitait fortement la garde de son épée...
« — N'oubliez pas vous-même, repris-je, ce que je suis, et « l'honneur que mon père a fait à votre sœur de l'épouser. »
Il s'avance sur moi,.... nous avons presque les armes à la main.... On se met entre nous. Cette absurde rodomontade dont je demande pardon à la raison et au bon sens m'a coûte plus de cent mille écus. C'était bien juste ! Il se maria un mois après : je l'avais bien mérité.
Un homme de beaucoup d'esprit, et surtout d'une tournure d'esprit extraordinaire, ayant cultivé superficiellement quelques sciences qui lui donnaient un air d'instruction générale, parlant de tout avec confiance et n'en parlant pas comme les autres, avait
séduit , avec un visage peu agréable et trente -six ans , une femme charmante qui n'en avait que vingt , et chez qui la jeunesse était lo moindre avantage. C'était le chevalier de Dolomieu, frère moins connu d'un frère célèbre. Il avait été passer quelques mois en Dauphiné , et ne s'était éloigné qu'à regret momentanément de l'objet d'un amour dont il m'avait fait confidence, moins
Par un excès de vanité
Que par un excès de tendresse :
deux causes pareillement communes, et presque également inexcusables de l'indiscrétion. Il servait dans un régiment de dragons en garnison au Mans. Un de ses camarades , jeune homme d'une beauté remarquable , ne doutant de rien avec les hommes , et hardi jusqu'au ridicule avec les femmes, jugea l'occasion favorable pour s'emparer d'une place abandonnée. . Il avait un de ces mauvais tons audacieux qui réussissent quand ils ne font pas détester, et une sûreté de moyens qui le rendait aussi aimable pour le vice facile que dangereux pour la vertu sévère. Celle de la marquise de Br** succomba-t-eile, ou sortit-elle triomphante de ce combat ? C'est ce qu'où n'a jamais su.
Le jeune officier dont je viens de parler s'appelait M. de Ma***: il avait une célébrité de province, acquise par une bravoure susceptible, par des succès de garnison et par les charmes robustes d'un physique qui lui en aurait valu partout s'il avait fini son éducation.
Un soir, ayant soupe chez la marquise de Br**, avec ses chefs et la meilleure compagnie du pays , il se cacha derrière le paravent d'un vestibule, et quand il la crut couchée, et ses gens aussi, il courut à la porte de sa chambre à coucher, qu'il essaya d'ouvrir. Il en avait la clef, mais ne put réussir parce qu'elle se trouva fermée par des verroux intérieurs. Après
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avoir conjuré madame de Br** de le laisser entrer, au nom de leurs amours qu'elle semblait accueillir de tout son mépris et de son indignation , il changea de ton. il lui rappela ses promesses, parla des droits sacrés qu'il avait, L'accabla d'injures et d'indignités : il ajouta qu'elle était entérinée avec un rival préféré, mais qu'il obtiendrait d'elle etde lui une vengeance qui effrayerait à l'avenir les parjures et les présomptueux. — Sur quoi madame de Br** se mita sa fenêtre et appela ses gens. Le scandale et la confusion devinrent au comble. Son maître d'hôtel et son cocher ayant voulu se saisit* de M. de Ma***, il mit l'épéê à la main et se défendit comme un lion. Accablé par le nombre, son épée brisée, maltraité dans cette bagarre, malgré les exhortations de son inhumaine, qui ordonnait de le ménager, il fut jeté dans !a rue, vers les deux heures du matin •. les cris, les jurements, le tumulte attirèrent des curieux de fort médiocre compagnie , devant lesquels il articula toutes les abominations de l'autre monde, et linit par jeter au travers de la grille une clef qu'il qualifia du nom de celle de la chambre à coucher, qu'il assura avoir reçue dans des temps plus prospères, et durant l'absence de son rival, revenu depuis deux jours.
Désespérée, éperdue, la marquise de Br** s'habille à la hâte, monte en carrosse et court chez le chef du corps , mauvais plaisant dans ce genre d'aventures dont il était lui-même une espèce de héros, mais qui, parent de la belle plaignante, écouta gravement son récit, s'attendrit de ses larmes , lui promit une justice prompte et proportionnée, dans tous les cas, à l'audace de l'offense.
Il envoya à l'instant un sous-officier et quelques dragons se saisir du jeune forcené qui voulait violer les femmes qu'il n'avait pas eues, ou celles qui ne voulaient plus de lui , ce qui , pour un galant homme , est tout à fait la même chose. Il le lit conduire dans la prison d'un couvent, pour en rendre compte au ministre et statuer sur son sort. Mais cet énergique
étourdi, prévoyant qu'il serait au moins cassé , moitié désespoir, moitié tendresse, envoie chercher deux de ses camarades, proteste des droits qu'il avait eus de venger son amour trahi, passe deux halles dans le cœur : il vécut encore six heures dans d'épouvantables tourments , qu'il demanda vainement qu'où abrégeât.
Madame de Br** avait envoyé un courrier à son mari, alors absent. Celui-ci s'était mis immédiatement à courir les grands chemins, et venait, la rage dans l'âme, venger l'honneur de madame sa femme, innocente ou coupable.
Certes, il ne se devait pas moins ; mais il en fut quitte pour des frais de poste : il arriva pour assister à l'enterrement de celui auquel il eut fallu ôter la vie et qui eût pu la lui arracher.
Ce dénoùment devait lui plaire autant que l'autre. Le chevalier c'.e Dolomieu, calme et silencieux, sans affectation , se lit expliquer toute cette affaire dout on prétendait qu'il avait été h' sujet et le témoin : il semblait ne la pas comprendre. Le marquis de Br** soutint sa femme avec la constance intrépide d'un homme qui fait face au public et qui croit à la vertu : il la soutint contre l'opinion de toute la province déchaînée, qui, entre deux victimes dévouées , ue voulait pas d'un cadavre ; il la soutint quand elle s'éteignait douloureusement dans les larmes; il lui donna le courage de l'innocence, ou celui, plus grand, de l'affecter.
M . (h1 Ma***, dans la meilleure hypothèse, était-il digne de la pitié universelle qu'il inspira dans une grande province habitée par plusieurs gens considérables , par beaucoup de gens de qualité avec d'assez, grandes fortunes ?
La marquise de Br** se releva ; elle et sa famille tinrent tête a l'orage; elle avait fait une bonne maison, on lui revint : plus obscure, dénuée desavantages de la fortune, elle eût été délaissée sans retour. Je lui conseillai de partir pour Paris, ce gouffre ou les plus longues histoires, qui , dans les provinces, sout le sujet des plus longues conversations, s'effacent et sou-
blient dans un instant , et ne sont que l'aliment de l'entretien fugitif d'une minute.
Elle m'en crut.
Elle m'avait inspiré un amour très-vif , dont j'eus la pudeur de ne pas lui parler dans la situation où était son âme; elle m'en sut gré : plus tard j'en fus récompensé.
Visiter l'Italie avait été dès ma première jeunesse un de mes plus doux rêves : je pus enfin le réaliser. Je vis rapidement sur la route Lyon et Chambéry. Je m'arrêtai quelque temps à Turin. Puis je gagnai Milan ; maisj'y étais ta peine, qu'une lettre me força de revenir précipitamment en France. C'était la nouvelle de la mort de ma grand'mère maternelle , que je regrettai quoique j'eusse à recueillir son héritage, assez considérable. Je revins dans cette province du Maine, plus vite que je n'en étais parti , pour mettre ordre à mes affaires et me retrouver assez riche si j'avais été sage. J'y revis cette marquise de Br** dont les charmes et les malheurs m'avaient touché : elle était encore affligée, mais consolable. Je la revis fraîche comme la fleur des jardins , avec une expression de sensibilité et de mélancolie , genre d'appas irrésistible. Elle savait combien je l'avais défendue : je l'aimais assez pour l'avoir oublié ; elle m'aima parce qu'elle s'en souvint.
De cette liaison naquit ce qui en devait résulter : des malheurs incalculables, des dissensions dans une famille unie, des discours injurieux dans le public, que nous nous accoutumâmes à mépriser, et qui tombèrent parce que nous y fûmes insensibles. La susceptibilité est le premier aliment de la calomnie , elle donne même du prix à la médisance. Quelque temps se passa sans que le mari , dont je m'étais attaché à
gagner l'amitié , eut acquis assez de preuves pour faire un éclat toujours superflu quand il est tardif. C'était un homme d'honneur, mécontent de la cour, dont il croyait avoir à se plaindre, par la seule rai. on qu'un oncle à lui avait eu beaucoup à s'en louer. C'était, il faut l'avouer, une bizarrerie stupiJe de l'ancienne France que celle croire que la faveur de la cour était une propriété dans une famille. Le mari dont je parle en était là en miniature; il avait quelques droits qu'il s'était fort exagérés et qu'on méconnut , parce qu'il était peu brillant et sans intrigue ; il s'en consola eu tournant très-court à la Révolution: c'était \ouloir se distraire avec des verges. 11 avait éperdùment aimé sa femme, qui avait pour lui de l'amitié et de l'estime. Les liens qui l'attachaient à elle s'étaient relâchés; la conviction de mon bonheur les brisa. La manière dont il obtint la preuve de ce qu'il aurait mieux fait d'ignorer est singulière.
Il y avait au théâtre ce que dans les villes de province on appelait une redoute : un bal de l'Opéra, si vous voulez. Presque tout le monde convint à souper d'y aller : M. De Br*" déclara que très-fatigué il se coucherait , et nous souhaita bien du plaisir. Mais au lieu de tenir sa promesse, affublé d'un masque et d'un domino, il se rendit lui-même au bal, et nous reconnut facilement , quoique tout aussi bien masqués que lui. Après avoir erré quelque temps dans la salle, nous fumes nous asseoir au milieu d'une conversation fort animée par un de ces mille sentiments qui sont la vie de l'amour, qui en font les disputes, les raccommodements, et, j'ai honte de le dire, le premier et peut-être l'unique charme. Un masque nous suivit fort naturellement; le voilà établi sur la même banquette... est-il mort ? non, il dort sans façon sur mon épaule. Les plus drôles de choses finissent par ennuyer ; au bout de quelques minutes je le poussai doucement et le priai de ne pas me prendre plus longtemps pour son oreiller: il balbutia d'une voix féminine quelques excuses . se rendormit et retomba
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dans sa faute et dans sa position. J'avais précisément cru, ce jour là, avoir à reprocher un pou trop de froideur pour moi ou un peu trop d'intérêt pour un autre; je m'en plaignis, quoiqu'à voix basse, avec cet acceut de la passion et cette pantomime animée d'un âge actif et dévore de tant de feux. Le masque importun m'accablait, immobile; il me pressait de tout son poids, tirant quelques soupirs rares de sa poitrine oppressée. Je le repousse avec humeur, longtemps distrait de l'attention qu'il nous accordait par celle même que j'apportais dans la conversation. I! s'agite à son tour et me presse vivement. Madame de Br** fixe ce masque, le parcourt de? pieds à la tête... « Dieux! me dit-elle très-bas avec effroi, je « suis perdue ! c'est mon mari !
« — Impossible !
« — Lui-même.
« — Levons-nous. »
Nous marchons; il nous suit, veut s'accrocher à mon bras, je m'en dégage avec violence : un flot nous sépare, nous nous perdons dans la foule ; il ne nous retrouve plus..-. Qu'on jugede son désespoir et de mon embarras! notre entretien avait été clair; il l'eut été pour l'indifférence.
Après avoir tenu conseil , elle hésitait à rentrer chez elle ; elle avait envie de se réfugier chez sa mère , ou chez sa sœur à Paris, et de demander une séparation à l'amiable. Je l'en dissuadai , lui conseillai de prendre uu maintien calme et assuré, de voir venir, et de nier tout. Elle n'y fut pas obligée. Son mari, dès le lendemain, partit lui-même pour Paris, afin d'y suivre un procès qui n'exigeait pas sa présence. Ce ne fut qu'à moitié chemin qu'il écrivit une lettre froide et noble : il annonçait que son absence serait longue, qu'il souhaitait d'être instruit du moment où elle viendrait le rejoindre pour qu'il put revenir en province présider à sa maison et aux intérêts de sa fortune. 11 était clair qu'il redoutait uu esclandre, qu'il désirait de ménager la mère de son fils, mais qu'il était décidé
plus vivre avec elle, aussi longtemps du moins qu'il faudrait la disputer à son amant.
L'amour qui tient lieu de tout, quand il est extrême, la consola dans une situation dont elle ne pouvait guère se dissimuler la défaveur. J'étais tant pour elle, je lui étais d'autant plus rvi, qu'elle avait tout bravé. Une nouvelle lettre de M. de P.r** lui apprit qu'il était dans un état de sauté déplorable, qu'il sentait ses forces s'affaiblir, et qu'il craignait de n'avoir pas longtemps à vivre. D'autres personnes de sa famille le lui confirmèrent. Elle avait trop d'âme pour s'en réjouir, mais elle osa entrevoir un avenir que nous n'avions pas prévu. INous rêvâmes ensemble, sans nous le dire , l'espoir de nous appartenir indissolublement un jour. Sa fortune personnelle était fort considérable. Après l'histoire de M. de Ma***, mort pour elle, à la suite d'uue aventure si tragique qu'un crêpe de saug couvrait de son ombre incertaine, je me raisonnais : je ne la trouvais difficile à épouser que parce qu'elle était riche. De son côté, elle redoutait un refus. La moitié des journées s'écoulaient à pleurer : je les passais à ses pieds à l'interroger sur la cause de ses larmes, que je démêlais. Enfin, nos cœurs désoppressés s'entendirent et se dirent tout dans un de ces instants fortunés où l'amour est d'autant plus lui-même qu'il est sans secrets, où il est d'autant plus lidèle qu'il est indiscret.
Mais celui qui se joue de nos desseins, et qui confond nos espérances, en avait autrement ordonné. Cet appareil de l'hymen devait bientôt se changer en une funèbre cérémonie. Une tombe était réservée à celle qui convoitait un autel; c'était là le lit nuptial : lit d'airain où s'endort la race humaine! elle y devait reposer longtemps avant celui dont son imagination séduite m'avait destiné la place.
Triste ressouvenir ! lamentables tableaux dont les couleurs sont si vives après vingt années! punition égale à des fautes si fréquentes dans ma vie, qui y ont jeté tant d'amertume, qui
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m'ont suscité tant de traverses et d'inimitiés , et si lugubrement fait pâlir mon existence !
J'avais passé quinze heures auprès d'elle sans la quitter; j'étais allé, malgré moi, m'ennuyer à un grand dîner; j'y reçus un billet d'elle, tracé d'une main affaiblie.... « Arrive, ne « perds pas une minute, je vais mourir. » Psi bienséance, ni respect humain ne m'arrêtent ; je jette un cri , m'élance de la table, sans prendre congé du maître de la maison : je suis près d'elle.
Hélas! la mort tout entière était sur son front : ces yeux si doux et si tendres étaient ternes et égarés ; tout cet adorable visage avait la couleur et l'expression du trépas. Entourée de gens de l'art, placée sur un lit avancé au milieu de sa chambre, tout était dans le désordre et la confusion. Un évanouissement renouvelé dix fois par heure nous la ravissait et nous la rendait tour à tour. Savonnières, qui a péri à la suite du cinq octobre, d'une mort généreuse et fidèle, essaya de m'arracher de cet appartement que je remplissais de mes cris. Une de mes parentes, madame de Fondville , dont la beauté, si célèbre dans sa province et à Paris, avait allumé tant de passions , et qui, nouvelle JNinon, a vu le char de ses appas entouré d'adorateurs jusqu'à la fin, était aussi près de ce lit funèbre : elle usa de son empire sur moi pour m'engager à me retirer ou à modérer au moins un désespoir effrayant. A genoux près du lit, sa froide main dans mes mains brûlantes, je me consumai jusqu'à la nuit. On exigea que , par décence , je me retirasse alors chez moi : je me traînai dans la chambre d'une de ses femmes , où j'eus à chaque instant des nouvelles de son état, qui, malgré tous les secours, fut constammentle même pendant la nuit. Enfin , vers le matin , elle recueillit le reste de ses forces et me fit appeler. Elle me dit lentement et avec effort, tenant ma tête baignée de larmes contre son sein, qu'elle me priait de lui pardonner sa mort et l'imprudence téméraire dont elle s'était rendue coupable ; qu'elle avait eu la faiblesse
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de craindre le monde , et qu'elle était punie par le ciel ; que voulant éviter de donner le jour à une créature qui n'était pas encore formée, elle avait, trois semaines avant , pris un breuvage qu'un chirurgien l'avait assurée n'être d'aucun danger ; qu'elle croyait fermement que c'était la cause de sa mort ; qu'elle exigeait que, loin de faire des recherches, et d'inquiéter cet homme ou une femme de chambre, j'en gardasse le plus inviolable secret. Elle me prolesta m'avoir aimé uniquement et avec fidélité , et n'avoir jamais eu qu'une autre erreur qui n'avait pas eu l'excuse d'un sentiment coupable. S'attendrissant sur les douleurs auxquelles sa mort m'allait livrer, elle m'en fit pour ainsi dire de tendres excuses et m'invita à prendre sans délai toutes mes lettres, qui étaient dans un tiroir qu'elle m'indiqua : elle me conjura de la laisser mourir et enterrer, s'il était possible, avec mon portrait, qu'elle portait dans un médaillon sur son cœur.... elle daigna le baiser encore plusieurs Ibis et termina ce discours , interrompu par ses pleurs et par mes sanglots, en me suppliant, au nom de sa tendresse et de sa mémoire, d'être circonspect avec son mari , d'avoir des égards pour son chagrin et d'éviter enfin scrupuleusement toutes les occasions d'une querelle qui serait une tache iueffaçable sur son souvenir.
Qu'il est aisé de cesser de vivre quand on ne le veut pas ! qu'il est difficile de mourir quand il le faudrait , et quand on le veut! inanimé, l'on m'emporta de cette maison;... une heure après, elle était dans un meilleur monde. Pour moi, je restai seul dans celui-ci, n'ayant ni le courage d'en sortir, ni l'insensibilité de m'y plaire, ayant horreur de sa mort et de ma vie.
Quand elle eut rendu le dernier soupir, madame de Fondville et l\I.de Savonnières, qui l'avaient recueilli, s'occupèrent de moi : ils me rendirent au sentiment et à la lumière, dont j'étais épouvanté. Cette excellente amie me garda chez elle ; elle unit sa tristesse à mon désespoir, divisa ma peine en la partageant, sans essayer de l'affaiblir : deux jours après un
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courrier arriva ; il précédait de quelques heures M. de Br**.
Madame de Fondville me conjura d'aller a la campagne, je refusai positivement.
Sa vonnieres joignit ses instances aux siennes; j'y résistai.
« Êtes-vous sur, me dit-il enfin, qu'il n'existe rien chez « elle qui puisse compromettre sa mémoire ? avez-vous tout « ce qui pourrait, dans les mains de son mari, déposer contre « elle, tout ce qui pourrait briser gratuitement le cœur d'un « époux et d'un père?
« — Tout, excepté mon portrait, qu'elle a désiré d'emporter « dans son dernier asile. »
Ils se recrièreut ; lui nous quitta et courut dans cette maison de deuil : s'approchant du lit, au milieu des femmes qui veillaient, il feignit de chercher à se convaincre que tout était fini , et détachant le médaillon, il me le rapporta. Ce fut un nouveau genre d'affliction; j'ai presque dit un nouvel objet de terreur.
Après être resté quelque temps dans la ville, par un faux point d'honneur, je m'arrachai des lieux où M. de Br** afficha une indifférence qui ramena tous les cœurs à l'infortunée qui n'avait plus besoin de ce monde. Je dis adieu à cette terre qui allait dévorer les restes de ce que j'avais tant aimé, de celle qu'il me semblait que j'aurais toujours idolâtrée, parce que la mort me l'avait ravie. Je fus m'enfermer dans la campagne d'un sage , qui , dans une sollitude embellie, oubliait le siècle et ses chimères.
Vers cette époque mourut madame de Fondville, à qui beaucoup de liens m'attachaient. Elle finit par une maladie lente et douloureuse. Je voulus rendre à l'amitié les soins que j'en avais reçus , "mais je n'arrivai que pour voir expirer cette
Femme vraiment ci table par un esprit distingué et par sa figure , qui l'était bien davantage encore : elle n'entra jamais dans l'hiver de la vie, la sienne fut un printemps prolongé jusqu'à soixante années.
Il est certain que peu de temps avant sa mort elle eût pu inspirer une violente passion à un jeune homme, dont, autant qu'aucune femme de France, elle était capable de faire l'éducation, dans tous les genres. Elle avait un goût exquis, elle savait prendre tous les tons et était née avec le meilleur. Elle avait passé la moitié de sa vie en province, et l'on eût cru, quand elle était a Paris, qu'elle ne l'avait jamais quitté. Elle y avait les amis les plus distingués , particulièrement le dernier maréchal de Duras, MM. de Thiard et le Voyer, qui n'étaient pas gens à s'engouer de la laideur, ou à encourager la sottise.
Après sa mort , la ville du Mans me devint insupportable ; quoique j'eusse encore dans ses environs des intérêts de fortune, je pris la résolution de n'y revenir jamais : j'ai tenu parole. .Madame de Fondville eut sa tombe non loin de celle de l'infortunée marquise de Br** : leur froide poussière finira par se mêler. Je me fis une triste et presque douce violence, avant mon départ, pour aller visiter ces deux monuments pour qui l'amour et l'amitié m'inspiraient un culte sacré. C'était vers minuit, et dans une nuit aussi sombre que mon cœur.
En entrant dans ce cimetière où dormaient du sommeil de l'éternité deux femmes, une surtout qui m'avait été si chère, mes cheveux se hérissèrent sur mon front; mais cet immortel flambeau des nuits, qui jusqu'à cet instant s'était voilé , commença a éclairer cette enceinte de la mort. .le tombai noux pour en remercier l'arbitre suprême et j'osai l'invoquer pour elle et pour moi. Je ne sais si les accents de ma voix, étouffes par des soupirs et par des pleurs, montèrent jusqu'à son trône et descendirent dans la profondeur des tombeaux ; mais une sorte de paix, une tendre dévotion pénétrèrent dans
mon cœur, y versèrent les consolations de la religion et 1 s rêveries de cet attendrissement qui honore l'humanité ; je me relevai avec moins de coupables penchants et plus de disposisitions à la vertu.
J'aurais du faire plus tôt mention du voyage de Joseph II en France. Mais comme c'est à mon retour à Paris que je trouvai alors les premières impressions fortes qui ont signalé la reine à l'aversion des peuples , à l'occasion de sommes considérables qu'on prétendait qu'elle faisait passer à l'Empereur^), je traiterai maintenant de ce qui concerne ce prince. 11 me serait facile de m'assujettir à l'exactitude des dates , mais j'avoue que je les ai peu dans la tête : il me serait insupportable de recourir à chaque instantà des secours étrangers, eunuyeux, si même ils étaient fidèles.
Voici , je pense, quel fut ce prince singulier.
Il était au-dessus du trône, et ne l'a pas honoré. Doué de talents supérieurs à sa place même, quoiqu'il n'ait pas su la remplir; tout occupé des soins de son armée, dont la gloire a pâli entre ses mains, se consumant dans des réformes, des projets , des veilles , pour la splendeur de l'empire déchu
(l) Toutes ses suppositions qui avaient pour objet de tourner en haine publique l'amour qu'on portait à Marie Antoinette sont tombées devant l'examen de l'Histoire, depuis qu'on n'ignore plus les molifs des envois d'argent faits par ordre de Louis XVI, pour satisfaire à des engagements formels vis-avis de la cour d Vienne. Prés de rendre l'âme, l'empereur Joseph, soDgeant à son auguste sœur, dont venaient de commencer les infortunes, s'écria : « Je n'ignore point que les ennemis de ma sœur « Antoinette ont osé l'accuser de m'a voir fait passer des sommes considé- « râbles. Je déclare, prêta paraître devant Dieu, que cette inculpation est « une horrible calomnie. » Joseph II mourut le lu février 1790, à quarante-neuf ans.
Dl COMTE DE TILLY. Z4<)
sous son règne, ce prince si éloigné du commun des hommes, fut un souverain plus médiocre que le commun des rois; grand philosophe en théorie, administrateur impuissant dans la pratique, voulant reformer les abus qu'il augmentait, ennemi de l'amour à la manière des honnêtes gens, amoureux de la débauche commune aux derniers de ses sujets.
Il lit la guerre aux Turcs, quand il n'eût dû songer qu'à se tenir en mesure de se faire respecter militairement du reste de l'Europe , guerre qui a plus affaibli son armée qu'elle ne l'a aguerrie! Il fut plus soldat que général ; n'ayant peut-être pas assez du courage de l'un, il manqua des grandes finalités de l'autre , et n'eut pas les talents qui ne sont pas dans un prince la justification de l'amour de la guerre, mais qui, aux yeux des nations, en sont du moins une brillante excuse.
Comme magistrat suprême et comme administrateur, il lit des expériences désastreuses et perdit la considération en cherchant une nouvelle route pour y arriver. Avide de se populariser, ne réussissant qu'à se singulariser, et même à se faire craindre, il régna en un mot comme un homme qui aurait fait des études en] théologie, en jurisprudence, en rhétorique, en philosophie, et qui serait arrivé au trône par une insurrection, sans avoir su d'avance que c'était son héritage.
Il était arrivé heureux de voir la reine sa sœur, qu'il aimait ; il s'en retourna mécontent parce qu'il l'aima moins après l'avoir vue régner en fronce. On aurait cru qu'il n'avait pas su qu'elle était là, et qu'il avait ignoré ce qu'était un tel royaume : il ne put cacher son humeur d'avoir un beau-frère si puissant.
Ce qui dut lui faire le plus d'honneur dans ses voy; ; fut déjuger à l'instant, avec la sagacité de l'envie, ce que pouvait être et faire un tel pays. Il fut épouvanté des moyens et des ressources de l'État, de la situation florissante des provinces, du nombre des villes,- des fortifications aaux,
des chantiers, des ports, etc., etc. ; il l'ut surtout offusque de l'éclat de la capitale.
Il y affecta la popularité comme a Vienne , étonna les savants, déplut aux philosophes, parce qu'il leur montra qu'il n'était pas difficile de l'être, et donna un grand spectacle île simplicité et de modération à un peuple accoutumé à reconnaître les princes à leur faste, cette précaution du pouvoir contre la légèreté et l'inconstance.
Il fut à Luciennes voir madame du Barry, cette fameuse favorite , qui sera notée dans la révolution pour avoir été la seule femme qui n'ait pas su mourir, quand c'était la mode. Elle avait été l'ennemie ridicule de sa sœur ; elle s'était indécemment appliquée à outrager la reine : il ne voulut pas s'en souvenir ; la reine lui en sut mauvais gré. 11 débita même un compliment fade à cette beauté surannée. La jarretière de madame du Barry s'étant détachée, il la releva : comme elle se confondait en excuses, il lui dit : « que les empereurs « n'étaient pas trop grands pour servir les Grâces. « Charles- Quint avait relevé un pinceau du Titien : c'était l'amour des arts ; Edouard, non content de relever la jarretière de la comtesse de Salisbury, en fit le sujet d'un ordre de chevalerie : c'était l'amour de sa maîtresse. Joseph II se contenta de dire une sottise, car c'en est une qu'une fadeur déplacée.
Il fut moins galant à Lyon, où l'humeur et le dépit l'avaient tellement gagné qu'il dit durement à des femmes distinguées de la ville qui s'étaient mises sur son passage : « Eh « bien, Mesdames, vous me voyez! je vous préviens que je « ne suis ni Adonis, ni Hercule. » Propos qu'on nommerait brutal dans une bouche à qui l'on oserait donner l'épithète qui lui revient! 11 dit mieux à un homme, qui faisant l'entendu le précédait, eu essayant de faire ranger le monde : « Vous « ai-je choisi, Monsieur, pour mon maître des cérémonies? » C'était à Lyon où je répète que tout ce qu'il voyait le jeta dans une espècede fureurridicule qu'il n'eut pas l'adresse de cacher.
Il no voulut que partir : c'était se repentir d'être venu.
Il eut constamment avec le roi l'attitude du plus soumis des courtisans, et fut avec les courtisans comme leur égal le plus poli.
Il emporta de la jalousie, de la haine et le projet bien formel de nous faire autant de mal qu'il le pourrait : il avait bien assez de caractère pour tenir sa parole, mais il n'en avait pas le génie. S'il eut vécu quand la révolution française éclata, il eût commencé par en être un sectateur : malgré les vues de son ambition et les intérêts de sa politique, il l'eût combattue quand il aurait été trop tard. La mort de la reine n'eût , vraisemblablement , pas imprimé une flétrissure de plus à notre histoire : il aurait eu, par ses connexions philosophiques, assez d'influence pour réclamer avec succès cette auguste victime. S'il avait échoué dans cette sainte réclamation, et qu'elle eût subi l'épouvantable destinée que lui composèrent des anthropophages, je suis persuadé qu'il aurait sacrifié jusqu'au dernier homme de son armée, peut-être même par orgueil exposé la vie du monarque, pour assouvir la vengeance du frère
Tout devait être bizarre dans la destinée de ce prince : il n'eut point d'ami il faudrait peut-être excepter le maréchal Lascy), quoiqu'il eût la prétention de dépouiller la royauté, et de vivre chaque jour plus en homme qu'en empereur. Il fut tendrement attaché à la première femme de son neveu, dont il avait fait le mariage, à peu près malgré son frère, depuis l'empereur Léopold, qui avait d'autres vues pour son (ils, ou du moins qui n'avait pas celles-là. ^lais il fallut obéir à un frère qui laissait des trônes à son héritier et qui menaçait de se marier lui-même.
Cette charmante princesse trouva une mort précoce au sein d'uuc grandeur inespérée, qui sembla ne se laisser toucher par elle que pour se briser comme un hochet fragile.
Elle expira universellement regrettée.
L'empereur, pour honorer le sentiment qu'il lui portait, et peut-être aussi pour ne rien faire comme un autre, mourut le même jour qu'elle et légua une succession éblouissante, mais embarrassée, à son frère. Cet héritage s'est depuis consolidé et raffermi par un art qui n'est pas ordinaire, par des défaites. Elles ont autant ou plus valu à la monarchie autrichienne que des victoires qui auraient armé l'envie, et n'ont pas terni (chose presque impossible à croire) l'éclat des armes de ces braves troupes, qu'un des héros de ce siècle (l),'qui en a tant produit, commanda dans les derniers temps.
A la mort de Joseph II, on put penser qu'il avait vécu trop ou trop peu : il eut le temps de concevoir des plans désastreux, et n'eut pas celui de les exécuter ; peut-être que quelques-unes de leurs parties faibles se seraient fortifiées dans leur réunion et dans l'ensemble.
Ce prince embarrassera l'histoire ; j'ai même vu des gens d'esprit, qui avaient eu l'honneur de l'approcher beaucoup, dont il embarrassait la pénétration et l'impartialité : ils auraient eu de la peine à en dire trop de bien, ou assez de mal.
Il m'est resté de tout.ee que j'ai pu recueillir qu'il fut un homme plus étonnant qu'admirable, plus singulier que rare, plus aimable qu'attachant, plus brillant que solide, et plus extraordinaire que grand : génie plus entreprenant que vaste, plus vaste que juste : et, pour le dire en peu de mots, il posséda mille belles qualités dont les souverains n'ont pas besoin, et qui sont leur superilu : il manqua de presque toutes celles qui, pour les princes, sont l'absolu nécessaire.
(1) L'archiduc Charles.
J'avais été au bal de l'Opéra. J'y fus attaqué, par nu masque féminin qui à beaucoup de jargon joignait des détails do beauté fort imposants , qui pouvaient donner une idée avantageuse du visage et des cbarmes qui restaient à deviner. Comme sa conversation était attachante et du meilleur ton , je n'hésitai point à prendre l'engagement de l'attendre le bal suivant, sur les degrés de l'amphithéâtre, où elle promettait de m'avertir et de me rencontrer, vers une heure du matin : elle tint sa parole. Nous voilà errants dans le bal, et faisant de l'esprit et de la tendresse à qui le mieux. Ma curiosité et mon engouement s'augmentaient. Les dispositions de l'âme la plus mélancolique se dénaturent devant certaines séductions , et le plus puissant des remèdes, si l'on peut le soutenir, est un nouvel amour. Il me semblait aussi que j'obtenais sur elle quelques avantages, je commençais à trouver quelque charme dans cette aventure ; de son côté, l'inconnue m'assurait que j'avais trouvé le chemin d'un cœur jusque-là très-difficilo dans le choix de sa tendresse.... C'était bien touchant! On ajoutait qu'il fallait être d'uue extrême prudence, que l'on était dans une position très-délicate, qui commandait la plus grande circonspection, et qu'une seule faute entraînerait la porte de sa réputation, de son bonheur et de sou existence.
Tout cela était à peu près vrai. Néanmoins je m'ennuyais démesurément (surtout quand vint le troisième bal) des mille précautions qu'on prenait pour n'être pas reconnue et des dif- Gcultés qu'on opposait à ma flamme. La nuit du mercredi des Cendres fut fixée pour me rendre heureux. Elle vint enfin, cette nuit. Nous montons dans un carrosse de remise, et, après plusieurs détours, descendons à une petite perte dune assez mauvaise maison. Me voilà dans un appartement éclaire par la faible lueur d'une veilleuse.... Tout le bonheur du momie est à ma discrétion, et il ne serait pas galant de dire aujourd'hui que je ne fus pas très-heureux.
Le jour qui suivit mes félicités vit arriver chez moi quel-
qu'un que je connaissais forf'pcu. Il m'apprit qu'il était député vers moi par un homme auquel il y avait fort peu de personnes dans le royaume qui ne dussent beaucoup de respect : que j'étais invité ù me trouver le lendemain, à neuf heures du soir, dans la cour d'entrée du Luxembourg. Je n'hésitai point à promettre de m'y rendre, et je ne pus douter de la vérité quand je vis quelqu'un s'avancer vers moi, dont je ne pouvais méconnaître ni les traits ni la voix.
« Monsieur deTilly, me dit-il, j'ai eu assez de confiance dans votre honnêteté et dans votre discrétion pour vous engager à me joindre ici. Vous ne pouvez ignorer la mesure dans laquelle je me trouve avec madame de Bal.. : je suis instruit de tout, je sais même que vous n'avez pas d'amour pour elle, je pense encore que si vous aviez deviné celle à qui vous vous adressiez, ou plutôt qui s'adressait à vous, vous auriez, suivant toute vraisemblance, peu recherché cette liaison : faites-m'en, je vous le demande instamment, le sacrifice, qui n'en peut être un bien grand pour vous, et comptez sur toute ma reconnaisance : si vous voulez que la faveur soit complète, vous me garderez le secret sur cette entrevue. »
Après avoir nié autant qu'il le fallait , et protesté que je mettrais un prix infini au bonheur que je n'avais pas , je l'assurai que sa possession ne serait pas traversée par moi, qu'il n'aurait même plus la possibilité d'en concevoir le soupçon. Nous nous quittâmes dans les meilleurs termes.
Une grande déférence pour les volontés des autres, une grande docilité dans le caractère, un extrême empire sur mes passions ne sont pas des vertus dont je pusse alors me vanter beaucoup. Je n'étais guère homme à céder à des calculs ou à des conséquences prévues. Mais je n'étais pas assez enchanté pour affliger si gratuitement celui dont la démarche me touchait : je lui devais beaucoup, et il mettait tant de prix à ce que j'appréciais apparemment mal !.... Je n'eus pas assez de mérite à céder.
Ce sexe ne pardonne pas qu'on renonce sitôt à ses faveurs qu'il reprend si bien sans pitié. J'éludai quelques rendezvous, sous de mauvais prétextes ; je me flattais que, l'orgueil venant au secours de la raison , on me négligerait comme je négligeais. Euiiu, l'on me fit engager à souper. Une invitation de ce genre ne me paraissant tirer à aucune conséquence, je crus qu'il y aurait un excès de ridicule à être mal pour une personne qui semblait décidée à être de mes amies, à tout prix. J'arrive, je trouve deux pièces assez mal éclairées, ne vois personne, et suis mené dans un cabinet reculé où trois femmes étaient assises. L'une d'elles se lève gravement et ferme la porte. On lève le carreau d'un canapé, trois serviettes serrées à gros nœuds en sont tirées ; avant d'avoir le temps de me reconnaître, ces nouvelles Euménides m'ont assailli, et littéralement assommé. Je mets l'épée à la main, espérant eu imposer à ces furies : rien ne les étonne ; je cours, je fuis, je saute sur les sièges; elles me suivent, m'atteignent. Si j'avais eu la voix d'Orphée, j'eusse cru que ces bacchantes me réservaient son destin. Poussé à bout, je saisis deux flambeaux, j'allume la robe de l'une, les jupes de l'autre.... Je mets le feu aux rideaux. Des cris inhumains succèdent au projet de me tuer.... Ou ouvre les portes, on se sauve, on appelle, je m'enfuis, je gagne la rue, brisé de coups et confondu d'étonnement,
Un conseiller au Parlement de Paris avait en Province une sœur mariée à un président. A la ville qu'il habitait touchait presque la terre d'une de mes amies : celle-ci a\ ait un procès peu important, mais qu'elle ne voulait cependant pas perdre. Elle m'en parla, regrettant d'avoir néglige des gens dont elle allait avoir besoin. Je me chargeai de voir la présidente, après
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lui avoir expliqué les rapports que j'avais eus avec sou frère. Arrivé à la ville, je fus droit chez le magistrat, qui était précisément au Palais : madame sa femme rue reçut avec toute la recherche qu'on avait pour un homme de Paris. Klle était extrêmement jolie, et saus je ne sais quel air grave et colletmonté, maladie épidémique de la maison d'un juge, elle aurait eu toute la séduction de celles qui en ont le plus. Je me mis à lui débiter un amas de lieux communs sur mon ravissement, sur sa figure, sur ses charmes ; et comme il y avait longtemps qu'elle n'avait pas entendu toutes ces impertinences, elle les crut du meilleur goût, et qu'elles étaient surtout le langage de la plus vive passion et tous les symptômes de la surprise et de l'amour.
Ses yeux me remerciaient, mais avec un air de prudence et de calme qui aurait du m'inspirer la sagesse : plus hardi malheureusement qu'on ne doit l'être avec les femmes, je devins si tendre, et l'assaillis avec tant d'impétuosité et de bonheur, que, malgré quelques cris étouffés par des baisers, la présidente me donna dans une demi-heure tout ce qu'on est convenu , depuis longtemps, de ne donner qu'au bout d'un mois. Occupée à se désoler très-sérieusement, elle répandait un torrent de larmes et invoquait la mort au secours de son désespoir, quandleplus respectable des hommes, son digne époux, entra dans l'appartement. J'étais fort bien remis, et la consolais méthodiquement , sans qu'il fût possible de se douter que c'était moi qui l'avais affligée : néanmoins je confesse que l'apparition d'un spectre ne m'eut pas autant déconcerté, et que j'hésitais sur le parti qu'il y avait à prendre, donnant simplement à mes traits l'expression de la douleur qui en partage et en console une autre. Mais elle, avec ce génie de femme qui n'abandonne pas la moins exercée dans les instants solennels : « Monsieur, interpellant « son mari, vous voyez M. le comte de ïilly, sa visite me « pénètre ; il a reçu des lettres de Paris, qui lui annoncent que
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« madame de Bel****, ma meilleure amie, comme vous savez, « est si dangereusement malade, qu'au départ du courrier on « attendait sa mort à chaque instant. »
Confondu , pénétré d'admiration, mais dans l'attitude d'un étonnement qui donne toujours l'air d'un sot , je ne pus que répondre avec une espèce de soupir : « C'est trop vrai ! » Mais tandis que le président récitait d'un air dolent un long et beau discours sur la vie de Paris, sur l'imprudence des jeunes femmes , qui les conduit au tombeau avant le temps, je me remis si bien, que j'eus la coupable assurance de renchérir sur tout ce qu'il avait dit. Je composai l'histoire la plus détaillée de la maladie de cette madame de Bel***, son commencement, ses progrès , son caractère , les variations de son état.... Je fis le bulletin de chaque jour; je nommai les médecins qui l'avaient vue, les fautes qu'ils avaient commises et qui lui coûtaient sans doute la vie, je citai les noms des personnes qui avaient passé deux fois par jour à sa porte avec une sensibilité qui, devenant chaque jour plus rare dans ce siècle d'égoïsme, réconciliait ma misanthropie avec l'humanité. Le candide magistrat m'écoutait avec une figure noyée dans le sentiment; j'allais m'animer et dire peut-être d'excellentes choses, quand je remarquai avec quelle attention pleine de naturel la présidente suivait mes mensonges : cette perfidie de toute sa personne à m'écouter, ces yeux mouillés qui m'estimaient, toute cette manœuvre dignedes plus fameuses courtisanes, me rendit à mes réflexions favorites sur ce sexe et sur ses trésors intarissables de fausseté, innée.
Le président m'offrit son dîner de très-bonne grâce. J'en fus charmé ; mais la maîtresse de la maison déclara qu'elle allait rentrer dans son intérieur, qu'il lui était impossible de rien prendre, et que le monde lui était odieux : elle m'en fit des excuses fort bien tournées, les yeux baissés jusqu'à terre , ce qui m'empêcha de lui dire avec les miens combien
son caprice me contrariait. Un lieutenant-colonel de cavalerie, le prieur d'un monastère, survinrent : nous voilà quatre a table. Le dernier avait, prêché à Paris dans sa jeunesse. 11 nous déclama quelques lambeaux de ses sermons, que je reconnus pour être du P. de Neuville : on y admira singulièrement le luxe des antithèses, qui est précisément le défaut de cet orateur. L'officier parla à fond de son métier ; le président de quelques causes infiniment célèbres, et moi, je leur réserverai pour le dessert quelques anecdotes scandaleuses, dont je peignis les héros des plus noires couleurs, les dénonçant comme des fléaux dont la société , se levant en masse, devrait faire justice. Le tout finit par du café et de l'eau de la Côte , et je me trouvai très-provincialement, dès quatre heures, dans la rue, avec le mauvais goût de rire aux éclats de ce qui avait fait pleurer la présidente. J'admirais comment un homme de bonne compagnie peut trouver un dîner excellent chez les gens qu'il n'a jamais vus, avoir leurs femmes sans formalités préliminaires, pendant qu'il y a dans ce meilleur des mondes des gens qui n'ont pas même de quoi dîner chez eux et qui ne peuvent pas avoir leur propre femme.
Admirable police des sociétés humaines , et qui prouve aux têtes les plus dures combien la civilisation a fait des progrès, combien nous sommes avancés dans ce système de perfectionnement qui nous sépare et nous distingue, dit-on, des autres animaux que l'auteur des choses nous a donnés pour compagnons sur cette terre !
L'heureux homme de robe dont j'avais été le convive m'avait promis tout son intérêt dans l'affaire de mon amie, affaire qui lui paraissait de toute justice. Je revins donc chez elle tout radieux, et de ma médiation, dont je lui rendis compte et de mon expédition, dont je ne lui parlai pas.
L'esprit malin me tentait de retourner à la ville pour revoir ma pleureusB. Le président avait du vin de Lunel, qu'il préférait à de la Romanée ; il m'en avait fait un éloge pom-
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peux : j'en avais bu quelques verres par complaisance, saus lui dire que e'est un vin de pensionnaire, doucereux, fade et sans sève. Je feignis d'en faire un cas prodigieux, et me voilà aimant le vin , et le vin de Lundi Sous ce prétexte-là, je revins trois jours après lui demander à dîner. J'avais bien prévu que la belle affligée se mettrait enfin à la table, qu'un magistrat a des affaires après le dîner, et que je lui survivrais. Il avait parlé de moi à sa femme avec enthousiasme, et comme d'un jeune homme échappé aux mauvais exemples et à la contagion du siècle ; il n'était resté dans l'esprit de celle-ci, de mon affreux procédé, que ce qu'il avait de bon : l'autre moitié s'en était effacée par la facilité qu'ont toutes les femmes à se persuader qu'elles font sur nous un effet si prodigieux, qu'il n'est point de, sottises de ce genre qu'il ne faille nous pardonner. J'avais montré un talent impromptu, dont elle me savait gré, par la réflexion qui redresse les premières idées. Ce sexe aime le courage, l'audace lui ressemble. Tous les grands mouvements étonnent leur organisation délicate , et toutes les singularités font dans leur tête beaucoup de chemin et de ravage. La présidente me regarda avec une colère tempérée par le respect : je lui demandai grâce avec un air orgueilleux. Elle retira son pied que je cherchais pendant tout le premier service; mais comme je jetai dans la conversation générale qu'un chagrin profond m'obsédait depuis quelques jours , ce pied rebelle vint naturellement à moi m'en demander la cause ; la main suivit sous la table : le cœur l'avait précédé.
t n misérable laquais nous vit; il en fit sa cour au président, qui pensa mourir de douleur et qui aurait payé de sa vie l'ignorance dont ce brutal le venait tirer. Il ne voulut en croire que ses yeux ; il se cacha et vit aussi. Il ne me tua point ; comme Joconde, il prit le parti le plus sage et respecta les jours de son infidèle moitié : mais plus parleur par état que lui , il nous fit un discours digue de la toge romaine :
il se résuma en m'intcrdisant sa maison, et menaça sa femme évanouie d'un couvent.
Dès ce moment, il perdit beaucoup dans mon esprit !
Le soir de ce jour d'orage . madame sa femme pleura.... pleura tant, qu'il fut près de lui faire des excuses et de croire qu'il avait mal vu. Il l'emmena à la campagne, parce qu'il y a dans la vie des occasions où la solitude est indiquée. C'est, autant que je l'ai su, toute la vengeance qu'il en tira : il m'esl même revenu qu'il eut l'esprit de n'en jamais parler.
11 y avait une fois une bien jolie femme; elle passait pour bien vertueuse. Elle était née bien loin,... bien loin,... dans un pays où les femmes sont plus agréables que belles, et ont plus de sens que de sensibilité : celle-là avait des charmes, voire même un cœur. Son mari passait les nuits à jouer, tellement qu'il a perdu des sommes immenses et dérangé sa fortune dans ce bon Paris , où, comme ailleurs, il ne faut jouer qu'avec les gens qu'on connaît beaucoup, à moins qu'on ne fasse encore quelques choses de mieux, ne pas jouer du tout. J'avais rencontré madame; sa femme et filé même une espèce de roman avec elle, durant les bals de l'Opéra, grande et vaste carrière pour les arrangements de ce genre !
Après s'être assez bien défendue pour se faire aimer quelque temps, elle avait cédé. Ne voulant point mettre une de ses femmes dans sa confidence (ce que j'approuve beaucoup et recommande à toutes les femmes qui pourront faire autrement) elle-m'onvrait elle-même une petite porte qui conduisait aussi bien qu'une plus grande à son appartement. L'obscurité était extrême, les détours nombreux, et tout ce commerce difficile cl clandestin m'amusait assez et elle aussi : il
aurait duré longtemps , et fini avec la décence reçue, sans un propos déplacé, qui me suggéra des idées que j'étais loin de concevoir avant qu'elle l'eût tenu. Ayant fait un soir un faux pas, je me plaignis de l'obscurité avec un peu d'humeur. « Vous aimeriez mieux, me dit-elle, d'un ton presque sévère, « entrer chez moi à la clarté des flambeaux, devant mes gens, « et au besoin, devant tout Paris ; mais moi , je suis décidée « à n'être pas compromise, et à faire en sorte que vos m- « discrétions mêmes ne soient pas crues. » La foudre tombant à mes pieds m'eût moins étonné que ces paroles. Je m'appuyai contre le mur , frappé de stupeur, muet de surprise et de colère. Elle chercha ma main, qui la repoussa, et j'arrivai à sa chambre sans avoir proféré un mot, avec une seule idée, celle de m'en aller avec dignité, et de ne jamais revenir. Mais cette vengeance majestueuse supposait sur moimême un empire que je n'avais pas alors près d'une femme, aussi désirable dont j'étais le maître. D'ailleurs les tendresses et les cajoleries s'en mêlèrent ; on donna le nom d'une plaisanterie innocente à ce qui en était une fort mauvaise : complice de mes sens, mon cœur s'apaisa. Mais rentré chez moi, je fis des réflexions qui, toutes, furent contre elle. Je ne me sentis plus la générosité de pardonner. D** , officier des gardes du corps, qui avait tant de raisons pour ne pas aimer la révolution, et qui y entra des premiers si avant et si vite, avait eu pour moi un procédé fort aimable. Il était aimé d'une jeune personne, lille d'un peintre ; je la trouvai ce qu'elle était, fort jolie : au premier mot il me la céda , et eut assez de peine a l'y décider. Peut-être en était-il las, mais il ne faut pas anasi intrinsèquement un motif, et fouiller si avant dans une bonne action : il ne resterait rien de la plupart de ccXcs des hommes. Je n'avais pas joui longtemps de son obligeance. Cette petite était allée jouer la comédie en province. Nous avons cela sur la conscience et, qui pis est, qu'elle fut très-mauvaise :ccla nous rend plus coupables encore, et elle ;iussi. Quanta lui, je lui
SOUV. Iil GOMTE I > I III.I.Y il
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avais souvent exprimé de la reconnaissance, et lui avais promis de m'aequitter dans l'occasion. En réfléchissant à mon offense et à la nécessité de m'en venger, je jetai les yeux sur lui. Il était ardent, je lui connaissais des dispositions assez soutenues pour qu'il ne me donnât pas une mauvaise réputation en passant pour moi, et pour être surtout en mesure d'improviser son bonheur et le châtiment. Il était à peu près de ma taille, et j'avais quelquefois porté dans ces rendez-vous nocturnes un manchon très-volumineux dont je me cachais le visage pour me garantir du froid : il n'y fallait pas tant de cérémonies dans l'obscurité. Je résolus de le lui prêter, en lui faisant bien sa leçon. Lorsqu'il fut question d'en venir au fait, je poussai l'attention jusqu'à lui donner des odeurs auxquelles ma belle était accoutumée.
Pour procéder à mon récit dans son ordre naturel , je dirai que j'eus quelque peine à le décider; qu'enfin il se rendit quand je l'eus nommée, et qu'il eut considéré qu'en cavant au plus fort dans la supposition qu'il fût découvert, il ne pouvait en résulter que d'être remis dans la rue avec perte. 11 s'achemine donc vers cette dangereuse entrevue , après minuit. On était au mois de février. La tête presque enfoncée dans ce bienfaisant manchon , il n'articule, quand on lui eut ouvert que les frémissements d'un homme quia froid. Il s'empare d'un bras , et suit très-déterminément sa conductrice. Je lui avais appris tous les êtres. Au haut d'un escalier était un petit cabinet dont la porte restait ouverte afin que la lumière jetât quelque lueur dans le corridor : une table de fleurs, une baignoire de marbre , une chiffonnière qui portait une bougie, quelques chaises , un canapé , en formaient l'ameublement. J'en avais prévenu D**. C'était là, là seulement qu'était le danger, mais il était extrême. Il fallait courir un peu en avant et. entrer le premier, jeter un coup d'œil rapide sur tous les objets, et renverser la lumière comme par un empressement maladroit. Il fallait s'emparer d'elle, sans lui donner le
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temps de se reconnaître et d'arriver à sa chambre à coucher (ce que, dans Iespremiers beaux jours de notre liaison, j'avais sou- \ ent tente avec succès) ; il fallait surtout la conduire vers le meuble le plus commode, et y consommerune victoire mise sur le compte de l'enthousiasme et de l'amour le plus pressé, ce qui n'est jamais désobligeant.
Il le fit.
Il m'a assuré qu'elle n'avait pas eu le temps d'avoir un soupçon, ni l'idée de l'exprimer. Un peu confuse, et plus lière encore, elle se relève de là, et passe chez elle. D** la suit intrépidement, et court se cacher (il me l'a dit du moins) dans les rideaux. Elle le voit passer comme une ombre légère, elle frémit, et commence à pressentir l'horrible vérité. Elle le suit, se jette éperdue sur lui , le fixe dans cette demi-obscurité de son alcôve malgré ses efforts, veut le Faire parler, et découvrant enfin toute l'étendue de son malheur, elle s'écrie et tombe à ses pieds évanouie. Il la relève et la pose sur son lit. Là il veut user d'un spécifique consolateur qu'il prétendait posséder; mais elle se ranime, se défend comme une lionne , l'accable d'injures, se meurtrit dans son désespoir le visage et le sein, ne parle que de mort, de poison, et fait enfin toutes les folies d'une femme dont la raison s'est aliénée. Il se jette à genoux : son repentir fait horreur; il veut parler : sa justification est un outrage; il veut faire l'amour : il est mille fois plus odieux encore. Enfin, après s'être consumé en explications inutiles, en tentatives superflues jusqu'à trois heures du matin, il prit la clef, gagna lui-même la rue, avec beaucoup de peine; car, à demi morte, elle était devenue étrangère a toute crainte, et dédaignait d'assurer la retraite d'un monstre exécrable, suscité par un autre monstre encore plus, abhorré.
Tel fut le dénouement de cette pastorale. Il dut apprendre à cette belle étrangère une triste vérité : qu'il ne faut jamais par un soupçon déplace, et surtout injurieux, mettre sur la
voie d'une pçrQdîc; il dut la convaincre que le payement d'un mauvais propos est presque toujours une mauvaise action. La mienne, je le confesse dans l'humilité de mon cœur, n'eu fut pas moins inexcusable, et je l'ai toujours regardée comme une tache dans ma vie (1).
Je m'étais attelé plus tard au char d'une mademoiselle B**, jolie et piquante, connue surtout par le bonheur prompt avec lequel elle a ruiné le comte Des *** : elle n'en était pas plus rich3 pour cela. Le propre des richesses mal acquises est de ne pas prospérer; de même que c'est le sort de l'argent gagné par des vices faciles, d'être dépensé par d'autres vices qui ne comptent pas avec l'avenir. Elle demeurait dans la rue Bergère, et j'avais demandé mon cabriolet à neuf heures du matin dans la rue Montmartre- L'ayant attendu vainement jusqu'à dix heures, je pris le parti de rentrer à pied, bien décidé à gronder. Mais il fallut se radoucir lorsque je sus de quoi il était question. Un M. M**, à qui je devais mille écus , m'avait paru un fort honnête homme le jour où il me les avait prêtés. Me les ayant redemandés depuis avec ténacité, je le trouvai souverainement ridicule, et lui répondis comme Don Juan à M. Dimanche. Il prend une résolution de l'autre monde, et dans mon absence amoureuse il a la criminelle insolence ( j'étais très-persuadé alors qu'il avait tort) de faire mettre le scellé de grand matin sur tout ce qui m'appartenait, malgré mes gens qui tirent une résistance digne des plus grands éloges.
(I) C'est là certainement l'action la pins infâme qu'on ait pu commettre. Des mémoires récemment publiés donnent, à la même époque, uu second exemple d'une si odieuse perlidie. On ne l'aurait pas cru possible. Rien ne peint mieux l'oubli de tous sentiments d'honneur.
(A'ofe du nouvel éditeur.)
Chambres, écurie, tout était cacheté. 11 n'eût pas été possible d'obtenir le fer d'un cheval ou un chausson. Comme je ne doutais de rien dans ce temps-là, je courus chez cet honnête homme, que je parlais de tuer (quoiqu'on ne tuât personne en France , où il y avait de très-bonnes lois pour tout le monde, quoi qu'on en ait dit ) : il se cela ; et sa bru , grosse de six à sept mois, eut une frayeur pour laquelle j'aurais mérité qu'on m'eût puni. Après cette incartadeje me jetai dans un liacre, et courus chez M. Lenoir, alors lieutenant de police : je lui racontai toute ma déconvenue comme la chose la plus absurde, la plus punissable, et la plus injurieuse à un homme de ma sorte. Il écouta toutes mes pauvretés avec une politesse extrême, envoya chercher le sieur M** par un homme de ses bureaux. Ayant comparu , il fut invité à recevoir un billet payable ainsi que les intérêts dans un an ; et le magistrat ajouta qu'il répondait personnellement de la dette. On croit bien que je remerciai sincèrement M. Lenoir quand le sieur M** fut retiré , et que j'ai satisfait ce dernier avant l'échéance.
Quelques avanies comme celles-là dégoûteraient de la mauvaise habitude de faire des dettes.
Je n'ai point oublié trois jours passés bien agréablement dans la vallée de Montmorency avec M. de la Harpe. Pendant quelques promenades, je m'étais surtout attaché à connaître son avis sur plusieurs gens de lettres vivants. Je me souviens d'avoir modifié son opinion sur Rétif de la Bretonne, non par des raisonnements , mais par des citations. Il daignait à peine en parler d'abord ; je choisis un grand nombre de morceaux du Paysan perverti, et le lis convenir qu'il était fort extraordinaire de trouver autant d'or dans ce fumier-là. Je connaissais sou antipathie pour le talent de Roucher : vai-
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nement Iriai-je soixante à quatre-vingts des meilleurs vers du
poème des Mois; il les savait à peu près, et, avec ce goût si pur qu'il a conservé l'un des derniers parmi nous, il rejeta la plus grande partie de mes protégés : avec ce talent d'aigle qu'il avait pour la critique littéraire, il les réduisit presque à rien. Venait le tour de Rivarol, qui n'avait pas iaitgrand'chose alors : il était peut-être plus connu par le Chou et le Navet, que par le chaut de Y Enfer du Dante qu'il avait traduit, que par son E pitre au Roi de Prusse, et le Discours sur /' universalité de la langue française, couronné à Berlin ; quoiqu'il y ait dans cette production un grand luxe de style, infiniment d'esprit que déparent un peu l'entassement des comparaisons, des métaphores, des images souvent plus brillantes que justes, et les taches enfin de sa manière. A tout prendre, ce n'en est pas moins un ouvrage bien pensé et exécuté avec élégance et précision ; et dans le temps dont je parle , il avait donné de grandes espérances, et, à mon avis, tous les gages d'un beau talent. M. de La Hape ne partageait pas cette opinion, et certes il était sincère dans sa sévérité. Il a peut-être, me dit-il, l'esprit d'un homme de lettres distingué, mais il n'a pas assez de caractère pour le devenir; c'est un improvisateur français. Rivarol a malheureusement fait un peu tout ce qu'il fallait pour justifier cet horoscope de notre Quintilien.
II était au contraire partisan décidé de Beaumarchais : ce. dernier m'ayant dit des injures dans des vers aussi mauvais que peu connus, et inhumé des invectives dans une gazette à la main rédigée par le sieur A***, je répondis à l'auteur de Figaro (ce qui n'était pas de bien bon goût) par une douzaine de vers où il y avait plus de virulence que de talent. Une femme de sa counaisance et de la mienne lui fait accroire que j'avais composé deux couplets bien médiocres, que Champcenetz s'attribuait, et dont Bouville, son camarade au régimeut des gardes , était vraiment l'auteur : je montrai mes vers à M de La Harpe: « Croyez-m'en, dit-il après les avoir entendus,
« brûlez cela; rapprochez-vous de Beaumarchais : c'est un « homme de beaucoup d'esprit ; il ne faut se brouiller qu'avec « 1rs sots.
« Valiez pas me faire de cela un commandement, répondis- « je, vous me mettriez mal avec la moitié du monde. »
L'a-t-on abreuvé d'assez de fiel l'auteur de Ifarwick? il a pesé toutes les réputations, on lui a refusé d'en mériter une. Presque toutes ses décisions littéraires seront des arrêts- sans appel daus la postérité , on a eu l'air de douter qu'il en serait connu. Il a composé un livre immortellement classique, un livre qui a honoré la littérature française à son déclin , qui nous a absous du reproche d'impuissance de produire un ouvrage digne des bons temps, dans ces jours voisins de nos discordes civiles, ou dans ceux qui les ont éclairées -, et malgré ce titre incontestable, on lui a longtemps tout contesté. Voilà ce que c'est que de juger les vivants , de dispenser la gloire et d'adjuger la fumée et le vent! Le repos s'envole avec eux !... Il conserva précieusement la tradition du beau, et, du milieu de cette mer de sang qui menaçait de tout engloutir, il jeta sur le rivage le dépôt de ce goût exquis que recèlent les grands modèles, et le code où l'on s'instruit à les imiter sans les copier : il mérita enfin la réputation d'un excellent écrivain, et celle du plus utile des rhéteurs. Il n'a presque joui de rien, il eut la douleur de laisser quelques parties de son travail inachevées. Toujours livré à d'amères disputes, souvent en proie aux alarmes d'un amour-propre mécontent, se consumant pour s'asseoira la place qu'on lui disputait, il est mort au moment où son mérite commençait à imposer à l'envie, et où les contemporains n'osaient plus lui dénier une part de la justice des générations qui s'avancent.
Deux causes auxquelles on n'a pas fait assez attention ont été un véhicule puissant à nos infortunes révolutionnaires.
Disons la première :
Les preuves de quatre générations de noblesse exigées dans l'individu qui voulait servir ! c'était mécontenter la haute bourgeoisie et les anoblis dans un empire opulent; c'était interdire à une classe riche, instruite et bien élevée une carrière qu'il était juste de ne leur laisser courir qu'après que la noblesse (dont c'est essentiellement le métier dans un état monarchique ) eût été placée. Mais il ne fallait jamais faire une loi de l'État d'une condition qu'il fallait pour être admis laisser, dans son application , aux chefs des corps , au ministre du département de la guerre et , en dernière analyse , à la sanction de l'autorité. Il était aisé de ne faire que des exceptions : mais cette convention tacite n'eût pas dû être changée en ordonnance réglementaire. C'est une faute de M. le maréchal de Ségur, une des impérities de son ministère : c'est l'aperçu d'une vue courte.
Développons la seconde :
C'est l'imprévoyance et la méprise d'un autre maréchal de France , ni plus brave, ni plus honnête homme que M. de Ségur, qui était parfaitement l'un et l'autre , mais ayant bieu autrement que lui de chevalerie dans la tête , de politesse avec le maintien d'un grand seigneur.... Mais laissons les portraits et la partialité de la reconnaissance pour aller au but.
11 fit (M. le maréchal de Duras ) consentir le roi à l'ordonnance des preuves dites « des carrosses » ; c'est-à-dire qu'où exigea que ceux qui voudraient avoir l'honneur de monter dans ses voitures ( ce qu'on appela débuter), et par suite lui être présentés, fissent des preuves de noblesse ascendante jusqu'à l'an mil quatre cent , sans trace d'anoblissement ( noblesse de chevalerie ). C'était très-bien, très-simple. Mais pourquoi le publier, pour ainsi dire, à son de trompe , et au bruit du tambour? Pourquoi faire un règlement tendant à prouvera la troisième partie de la noblesse du royaume qu'elle ne peut et ne
doit pas être admise à faire sa cour à son roi , à ce roi qui , le soixante-troisième de sa maison , et chef de la plus ancienne monarchie chrétienne, veut qu'il y ait pour l'approcher des conditions préliminaires que les autres souverains de l'Europe n'auraient pas rêvées dans la fièvre , puisque la première obligation de la royauté est , avant tout , d'être accessible , et je. dirais presque populaire. Mois admettons le principe, j'y consens tout à fait : que le roi fût libre, comme un particulier l'est chez lui , de ne laisser entrer dans ses voitures , souper dans ses cabinets, que des gens dont les ancêtres présumés avaient foulé la poussière de la Terre sainte , s'étaient ablués d'eau bénite en Palestine ( où un homme de mon nom , le vieux chevalier de Tilly , tua vingt-six infidèles de sa main, grande apparemment vingt-cinq fois comme Ta mienne), que des hommes dont les aïeux étaient morts de faim, de soif, de fatigue en Syrie , que les restes du plus pur sang français versé par torrents à Massoure , dans ces jours de délire et de deui! qui ont fait des plaies incurables à la monarchie , j'y souscris sans appel et sans humeur, soit que je m'appelle Montmorency, soit qu'on me nomme Gorsas. Mais ne connaissait-on pas les noms plus ou moins historiques", plus ou moins harmonieux , qui étaient susceptibles de cette grâce, et de remplir la condition qu'il était impolitique et superflu de prescrire ouvertement? Le roi n'était-il pas le maître d'admettre à sa cour ou d'en rejeter ceux qu'on ne jugeait pas dignes d'y paraître , d'après les notions qu'où s'y était faites? Fallait-il, encore une fois, promulguer une loi humiliante pour la majeure partie de la noblesse des provinces, et qui n'était d'exécution rigoureuse que pour elle? une loi qui n'atteignait pas un pair du royaume , ni le fils d'un maréchal de France, ni même celui d'un chevalier de l'Ordre? une loi qui a fait sortir de s i - de grands propriétaires
dont la présence vivifiait tout, qui, par orgueil , sout quelquefois venus se ruiner a Paris, pour raconter à leurs voisins mécontents qu'ils arrivaient de Versailles, où leur visage hétéro-
clitc avait fait rire , où leurs épaules chargées du prix d'un Lois de haute futaie , d'uu pré, d'une vigne, ou d'un mouliu , avaient attesté leur mauvais goùt(l); une loi qui a brouillé quelquefois de très-bons amis , et souvent surtout ne très-bonnes amies, parce que l'une a raconté à l'autre avec une complaisance superbe tout le bal de la reine, de la veille, tout le bonheur qu'elle y avait eu, combien sa toilette avait réussi, combien ii était ridicule que madamede R** aimât le prince de B**, qui l'avait regardée sans cesse avec des yeux si bêtes; comme il était inconcevable que madamede L** pût avoir fait un choix comme celui de M. de C*x G** , qui était un fort honnête homme, pour qui il était inouï d'avoir de l'amour; combien la reine avait été ravissante ; avec quelle grâce obligeante elle lui avait demandé des nouvelles de sa belle-mère, etc. : ce qui était dire à sa bonne amie, devenue son ennemie : « Vous « n'étiez pas là, mon cœur, et n'irez point ; et sans le jargon « dont j€ vous accable avec une tendre supériorité , mon ange, « vous ne sauriez pas plus les nouvelles de ce pays-là que ce « qui se fait à la Chine ! » Une loi qui a fait plus d'ennemis à la. cour que le déficit n'a trouvé d'amis ni pour le combattre ni pour le combler, une loi enflu qui a armé la noblesse des provinces r-ontre ceile de la cour, qu'on appelait fort improprement h haute noblesse, si c'est l'ancienneté qui la constitue, puisqu'il y avait à cette cour au milieu des "noms les plus illus-
(l) On a souvent cité un M. de Pontavice, capitaine de vaisseau, homme de l>onne maison de Bretagne , qui vint débuter à cinquante ans, avec toute l'élégance des mœurs de Brest ou de Toulon et toutes les grâces d'un courtisan de Neptune , qui n'avaient pas un rapport frappant avec celles de Versailles. Cet honnête marin était doré comme un calice, et languit longtemps dans l'Œil-de-Bœuf, couvert chaque jour d'une broderie nouvelle. Il se ruinait en s'ennuyant , quand le ministre de la marine lui demanda enfin ce qu'il faisait là : « Je suis venu, dit-if , pour casser la « cruûtf avec le maître, et ne m'en retourne pas que ce ne soit une af- « faire faite. » Le roi le sut; on eut pitié de ce pauvre homme, il fut appelé une fois, et crut avoir gagné une bataille navale. (IS'ote de Vautiur.)
très , plusieurs grands seigneurs très-modernes , si l'on peut être un grand seigneur ( je parle comme alors ) quand on est très-peu gentilhomme ; ce dont je prends la liberté de douter absolument.
Beaucoup de familles pour qui les preuves de la cour étaient un jeu auraient trouve cependant des difficultés à les faire , par la perte de quelques titres égarés au delà de ce qui était indispensable pour les preuves courantes et journalières. D'autres se sont ruinés en envoyant à grands frais dans les pays étrangers compulser des greffes , des registres , et des chartriers : ils en ont recueilli quelquefois les monuments de leur noblesse passée et de leur indigence actuelle. Cela a jeté de !a fermentation dans des têtes , du mécontentement dans d'autres ; ici dépit et confusion , là orgueil et irritabilité ; une sourde envie pour les familles arrivées à la faveur, puisque les droits étaient les mêmes, d'après les mêmes conditions remplies, etc., etc.; ce sont là des fautes , des bévues , de fausses mesures ; voilà des germes de dissension et de mal !
Ces deux règlements ont jeté en avant des révolutions tout armées comme Pallas ; des révolutionnaires issus des deux classes mécontentes , et les plus actives de l'empire : la tête du tiers état et le centre de la noblesse. Celle d'hier ne se croyait pas alors autorisée à murmurer. Elle était, pour ainsi dire, isolée, et n'est entrée dans les rangs que lorsque la révolution eut sonné le tocsin des fureurs et des passions et leur eut offert l'alternative. Ajoutez à cela les premières places de l'État, spécialement dans le militaire, données presque exclusivement aux gens de la cour, et vous aurez la meilleure explication d'une révolution plus extraordinaire dans ses conséquences que singulière dans son principe.
Mon grand- père, qui , comme on Ta la au commencement de cet ouvrage , était d'une assez antique maison pour faire toutes les preuves du monde , n'avait eu besoin de faire que celles qui étaient exigées pour les pages (I): il l'avait été de Louis XV , et le suivit à Reims à son couronnement. 11 avait été vingt-cinq ans capitaine d'un régiment de cavalerie, à une époque où un homme de qualité ne croyait pas qu'il était indispensable d'avoir un régiment pour être à sa place, ou qu'il fallait que toute une famille en eût (2). Le premier fat ne menaçait pas alors le roi et l'État , comme nous l'avons vu , de les abandonner à leur malheureux sort s'il n'était pas colonel.
Pendant le ministère de M. de Monteynard, un comte G*** demanda un régiment , annonçant sa démission s'il était refusé. Le ministre appela avec beaucoup de sang- froid trois personnes qui étaient dans son cabinet. Leurs noms étaient tout bonnement Lévis , Rochechouart et Beauvilliers. Ils servaient tous trois depuis vingt ans : aucun n'avait de régiment. « Mes- « sieurs, dit le ministre, le roi est à la veille de faire une « grande perte : monsieur va quitter le service, mais comme « des gens comme vous restent à S. M., il faudra qu'elle se « console. » Ce trait fait d'autant plus d'honneur à M. de -Monteynard, que M. de G*** était Dauphinois, et son parent, et, qui plus est, frère d'un commandeur de G*** , personnage un peu de comédie, mais fort galant homme, ne sortant pas de chez le ministre , surtout à l'heure de dîner, et disant toujours nous quand il était question de son patron.
(1) Elles étaient de deux cents ans, sans trace d'anoblissement au point de départ, excepté pour quelques chapitres, tels que ceux de Strasbourg Lyon, Saint-Claude , Remii-emont. C'étaient à peu près les plus fortes qu'on eût à faire de son temps : les preuves de l'Ecole Militaire, celles de Saint-Cyr et même de Malte, ne nécessitant que quatre générations.
[Note de l'auteur.)
(2) Le. maréchal duede Lévis nommément avait été vingt-cinq ans capitaine d'infanterie el avait commandé une compagnie de grenadiers.
{ Noie de l'auteur.)
Le vieux prince de Beauffremont, très-fertile en anecdotes , m'en a conté une fort plaisante du comte de Saint-Mauris,
comme lui Franc-Comtois, et de ce bon commandeur. M. de Saint-Mauris mécontent de la cour, comme il arrive souvent quand on y vit longtemps , s'était retiré dans ses terres ; ayant un fils, grand garçon, portant un beau nom, appelé à une grande fortune, il crut que c'était un infanticide de bouder plus longtemps. Il se met en chemin pour Versailles, arrive et va droit chez Madame de Pompadour, avec laquelle il avait été dans une très-grande mesure de liaisons et de familiarité. Il en est trèsbien reçu ; le jour même elle lui procure une conversation avec le roi et il a l'honneur de souper avec lui chez elle. Voilà un homme en assez bonne posture pour un revenant. Le commandeur de G***, qui n'en sait rien, le rencontre dans les appartements, se fait fête de son crédit, proteste que personne n'est tant son serviteur que lui , parle de leur ancienne amitié et du bon temps; ajoutant enfin : « Mon cher comte, le hasard nous « a donné bien du crédit, une place dans laquelle nous pouvons « obliger beaucoup de monde : dites-nous ce que vous voulez « pour monsieur votre fils, et soyez bien sûr que nous ferons « tout pour vous remettre au courant , et vous être bons à « quelque chose... parlez, mon cher ami,... que puis-je pour « vous!
« — Me donner une prise de tabac. »
Quand j'arrivai à Londres M. le duc d'Orléans y était encore. La révolution française y avait beaucoup de partisans de bonne foi, beaucoup d'autres qui feignaient de l'admiration, d'autres enOn qui avaient un intérêt à la soutenir. La résistance d'un prince du sang à ce qu'on appelait le despotisme de la cour paraissait sublime; son concours à l'extinction des abus, un
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magnanime dévouement et le reste de considération qui s'attachait encore à son rang, soutenu de sa fortune , jetait un voile épais sur l'iniquité de sa politique et de ses desseins, qui n'étaient pas connus. Bien des traits de sa vie ont été racontés ; citons des anecdotes, des reparties où se retrouve le tour de son esprit.
Un homme de ma connaissance, chez qui il avait accepté à dîner, lui rappela sa promesse.
« Monseigneur veut-il me faire l'honneur de dîner demain « chez moi?
« — Non, Monsieur, je ne serai pas fâché que vous y fassiez « un peu plus de cérémonie, et je vous donne trois jours. »
Une autre fois, perdant chez du Dresnays son argent d'assez bonne grâce, car il n'était mauvais joueur que lorsqu'il gagnait, quelqu'un lui proposa un pari de traverse de cent louis.
« Quand je voudrai parier je vous le dirai.
« — Il est possible, Monseigneur, qu'alors je ne le veuille « plus. »
A la suite d'un long souper, le duc de Fronsac, à peu près ivre, le tutoya ( ce qui était absurde et impossible s'il eût été de sang-froid ). Le prince , dégrisé comme par un coup de baguette, lui dit : « Monsieur le duc, nous sommes cités pour « être amis, n'allons pas nous faire citer pour être ridicules. »
II y avait de la grâce à s'envelopper dans un ridicule qui ne pouvait atteindre que celui à qui il le reprochait.
Étant un jour chez M. Le Voyer, à Paris ou aux Ormes, la conversation tomba sur une querelle du grand Condé et du comte de Rieux. Ce dernier, frappé, le rendit avec son assiette au vainqueur de Fribourg, de Nordlingue, et de Lens. Le prince fut exilé à Chantilly, et M. de Rieux mis pour quelques jours à la Bastille. M. Le Voyer était d'avis qu'ils auraient dû se battre malgré les ordres du roi , et finit par interpeller M. le duc d'Orléans pour savoir le sien. « Je ne me « pique pas, répondit-il, d'avoir une opinion sur ce qui ne
« pont jamais m'arriver. » Il tourna le dos. J'ai ouï raconter «•cite anecdote au comte de Lauraguais, présent.
I a imbécile de chevalier de Saint-Louis le rencontra seul, montant le grand escalier du Palais-Royal. S'avançanl :
« Je crois avoir l'honneur de parler à monseigneur le duc « d'Orléans?
« — Je ne crois pas que vous le croyiez. »
Je connais beaucoup d'autres mots et d'autres traits de lui, qui me persuadent qu'il a été bien étonné, au fond de son cuir, de la compagnie qu'il a vue les derniers temps de sa vie.
II était facile de l'entraîner et de le convaincre, parce qu'il avait peu desprit, et que ce qu'il en avait était crédule. Cette absence de moyens était parfaitement remplacée par un goût excellent et par une plaisanterie courte et légère, qui ne se ressentait jamais du mauvais ton de ses mœurs (1).
Le duc de Luxembourg, qui, après avoir présidé le premier la noblesse, était sorti de France après la réunion des Ordres, qu'il avait tout fait pour empêcher, était à Londres à l'époque où je m'y rendis. Avec plus d'esprit qu'on ne l'a généralement cru, il avait un caractère séduisant et aimable. Beaucoup de gens avaient imaginé qu'il serait le partisan des nouveautés : la jeunesse orageuse du marquis de Royan, les torts même de son père, avaient jeté dans plusieurs esprits des préventions défavorables sur sa conduite, dans ces circonstances solennelles : l'incertitude ne dura pas, et son choix ne fut pas long. Néanmoins j'ai souvent entendu dire qu'il s'était trop pressé, et qu'il avait mis dans son départ une précipitation pusillanime. Tel est l'avis des hommes pour qui l'occasion d'un reproche est toujours précieuse : ce n'est pas le mien. Son obéissance aux volontés du roi l'avait entraîné
(i) Voyez a la tin du volume le morceau historique écrit pas Garai sur ce qu'on a nommé la conspiration d'Orléans.
dans une démarche qu'il avait combattue de tout son pouvoir. Dans une longue conversation avec ce monarque, il avait développé victorieusement tous les dangers de se réunir : il avait prouvé que l'autorité royale, par cette mesure même, restait sans garantie et sans appui, et que la puissance populaire dominerait sans modérateur et sans obstacles. Louis XVI, dout le sens était trop droit pour ne pas sentir la solidité de ses arguments, ne se laissa pas convertir. Accoutumé déjà à céder sur tous les points d'une révolution où il devait s'offrir luimême en sacriûce, il fit taire sa raison devant l'amour de ce qu'il crut être le bien public. Il ordonna : sujet fidèle, il fallait obéir. M. le comte d'Artois, inquiet sur les jours de son auguste frère, écrivit une lettre pathétique à l'ordre de la noblesse , qui fixa ses irrésolutions. Le devoir d'un sujet était rempli ; M. de Luxembourg avait fait à son maître le sacrifice de ses opinions, il avait concouru activement à une mesure que son jugement et sa conscience réprouvaient. Qui avait le droit d'exiger de lui qu'il sanctionnât plus longtemps par sa présence, et qui plus est par ses œuvres, des déterminations qu'il avait blâmées et un système qu'il condamnait de tout son cœur et de toute sa raison ? Il aima mieux se vouer à une paisible obscurité que de rester plus longtemps sur un grand théâtre, où il eût aimé à représenter tout comme un autre, mais où il entrevit de bonne heure, d'après la disposition des esprits, qu'il n'y avait à jouer qu'un mauvais rôle. 11 fut conséquent, et sa conduitre fut noble. Voilà ce que je lui ai entendu développer à lui-même, dès le principe, sans jactance et sans humeur ; et ceux qui ont attribué sa sortie de France à la peur auraient dû en faire honneur à sa sagacité. C'est chez lui que j'ai vu et entendu pour la première fois le célèbre Burcke (1), avec lequel il s'était lié par l'in-
(I) J'ai imprimé ailleurs le témoignage de ma reconnaissance personnelle pour l'accueil touchant qu'il me lit en Angleterre, après le Io août, et pour tout ce qu'il m'exprima de tendre et de sensible 8ur
termédiaire de M. de Calonne. Ce vieil orateur de l'opposition avait changé dès l'instant qu'il avait aperçu un danger pour l'État dans cette opposition même. Sa défection étonna quelques esprits, en modéra d'autres, et en rallia plusieurs au trône, contre lequel son exemple prouva mieux cpie des déclamations parlementaires qu'il fallait se serrer. On sait que toutes les conséquences de la révolution française ne lui échappèrent pas dès son aurore, et que, s'il y a dans son éloquent ouvrage quelques exagérations, qu'un peu trop de déclamation fait ressortir encore davantage , son livre n'en est pas moins la prédiction d'un homme d'État, la preuve d'un bel enthousiasme, et le monument d'un noble talent. Sa conversation était encore plus chaleureuse, plus pleine peut-être.
Il aimait à raconter sa vie politique et à échauffer sa conversation du feu de ses anciennes harangues (1). Il jugeait l'avenir avec la pierre de touche du passé ; amoureux avec enthousiasme de la constitution britannique , il y reconnaissait pour-
les calamités de ma patrie. Son cœur fut aussi noble que son talent fut distingué- Anglais de cœur, comme il devait l'être, il rendait une justice éclatante à la nation française, qu'il estimait, parce qu'il la connaissait, ainsi que sa littérature, tous ses genres de gloire et ses arts. Plus lard, quand il se fut bien convaincu que je savais l'anglais, il me proposa, en présence de M. de Calonne, de traduire son livre, qui avait d'autant plus besoin d'être traduit qu'il l'avait déjà été. Je m'en défendis par des raisons que je ne lui dis pas, et la véritable ne fut point qu'une bonne traduction fait peu d'honneur, et qu'une mauvaise fait beaucoup de tort. ( Notb de l'auteur. )
(l) Parmi une infinité de morceaux de la plus haute éloquence que j'ai retenus de lui, j'ai toujours distingué le discours qu'il prononça à Bristol, où il s'élait aliéné l'opinion populaire en combattant la guerre d'Amérique. Paraissant au milieu de l'assemblée des électeurs, il lit un discours réputé son chef-d'œuvre, oii il rendait compte de sa conduite et commençait par ces mots : « Gentlemen, I décline the élection ( Mes-
« sieurs, je refuse l'élection ) «Puis, dans une péroraison éloquente,
faisant allusion a la mort de l'un des électeurs, M. Coombe, frappé subitement dans la lutte électorale, il dit ces paroles : « What skadows wc mire and ichnt s! (Quelles ombres nous sommes, et
« quelles ombres nous poursuivons ! ) » [Nute de l'auteur.)
tant quelques taches inséparables de l'humanité, et il l'adorait comme le Palladium des libertés d'un grand peuple.
Je proteste que dès l'année 1790 je l'ai vu réduire la révolution française à deux hypothèses, et y appliquer un raisonnement qui la dévoilait tout entière, telle qu'elle s'est déroulée jusqu'à l'avènement du consulat (1). Il avait tout vu, excepté la stature gigantesque de l'homme qui fermerait la caverne (2).
Bien jeune encore, j'écoutais et, aidé de mes réflexions, me formais à une école qui m'a du moins épargné tous les genres d'étonnement.
Le duc de Luxembourg évitait, sans affectation, M. le duc d'Orléans, qu'il méprisait, et vivait mesurément avec l'ambassadeur de France, qu'il n'estimait pas, et dont il était haï . Ce dernier était le comte de la Luzerne, frère du ministre de la marine de ce nom, dont les principes ont été fort différents. On avait été surpris, avec raison, que la cour l'eût nommé à cette ambassade, déchue depuis longtemps de sa splendeur. C'était un personnage, au moral et au physique, d'une gaucherie contraire à tous les succès , mais d'un esprit si médiocre, qu'il n'avait rien rencontré entre son ambition et son avancement. Il suivait respectueusement la marche de l'Assemblée constituante, répondant toujours à une sottise par une bassesse, et s'était fait monarchien, pour être toujours prêt à détruire la monarchie. Ministre du roi auprès des États-Unis (ce qui, soit dit en passant, n'était guère le chemin de l'ambassade de Londres), il avait mal digéré ce qu'il avait entendu là : sa conduite était insignifiante et ambiguë, et il n'y avait que le roi de France qu'elle compromît plus que lui. Il n'était de bonne foi que dans la folie qu'il avait d'aimer une madame Saint- A**, courtisane déliée, et maîtresse de lord Ch** : elle
(1) Novembre 1799-
(2) Ceci a été écril en 1805.
était fort en règle, car elle se moquait de lui et de tout l'amour dont il s'enlaidissait encore. Plus attaché à sa place qu'heureux dans les moyens de la conserver, il se vit forcé de donner sa démission, après avoir prêté un des mille serments qu'on exigeait alors de ceux qu'on voulait qui n'en tinssent aucun. C'est là ce qu'il n'avait pas prévu, encore moins sa mort, qui arriva quelques temps après. Puis-je ne pas me rappeler que M. de Luxembourg mettait son plaisir à le désoler avec des théories de despotisme, et qu'il se défendait avec deux chambres et une balance de pouvoir ; tout cela était présenté avec laconisme, parce que ne déraisonne pas longtemps qui veut, avec quelque apparence de raison. Bonnes gens! d'argumenter eu pleine mer sur la construction d'un vaisseau , (piand celui qu'ils montaient avait touché!.... Dans ce salon, arène de ces légères escarmouches, jargonnaient quelques femmes frivoles comme ce combat. C'était la duchesse de Laval, aigre comme une dispute, en colère de vieillir, irritée de n'avoir jamais été jolie, quoiquelle se fût fait traiter comme si elle l'avait été. C'était madame d'Ossun, sœur d'un des anciens amants de la duchesse, lequel avait été celui de toutes les femmes qui pouvaient servir sa fortune; madame d'Ossun, disje, intéssautc, tout près d'être belle, blonde sentimentale qui avait à soutenir une réputation de sagesse. Elle avait épousé un homme probe et estimable, aiméavec raison de Louis XVI, qui avait du penchant pour tous les honnêtes gens : il avait été désigné à la mission de Russie, en remplacement du comte de Ségur. C'était encore une petite madame de la Luzerne, née IWon**, qui ne ressemblait point trop mal à un écureuil hérissé à qui l'on a ravi ses noisettes. Avant ces dames, j'aurais dû nommer B**, qui se livrait peu ou point du tout, et qui, froid et réservé comme un premier ministre, semblait être dans le secret de ses futures destinées, qui ont manqué lui coût' c'était la providence de la maison.
Je renouvelai connaissance avec une dame illustra par son savoir et son amour pour les belles-lettres, mistriss Montague (1). ('.était une érudite, ee que les Anglais nomment un « bine stockiog (2). » Exclusivement anglaise, comme presque tous les individus de cette nation , passionnée pour la patrie jusqu'au fanastisme, elle n'estimait que Shakspeare et les productions du sol britannique : elle voulait bien nous bonorer de quelque estime, mais elle était si secondaire que je l'en tenais quitte. Au reste, d'une politesse exquise pour tous les étrangers auxquels elle faisait les bonneurs d'une grande et bonne maison, et mettant de la recherche avec les Français, qui étaient encore les seuls qui eussent trouvé grâce à ses yeux. Elle avait brisé des lances contre M. de Voltaire, qui avait bien voulu se prêter à ce badinage, en faveur de sou héros Shakspeare. Dans cette discussion animée , elle s'était élevée à tout ce que l'esprit de parti, même dans les arts, a
(i; Elisabeth Montague, qu'il ne faut pas confondre avec lady Montague. Elle épousa, en 1742, Edouard Montague, petit-lils du premier comte de Sandwich et membre de plusieurs parlements successifs. Cette dame, distinguée par son érudition et par sou esprit, resta veuve avec une fortune considérable. Elle en lit le plus noble usage pendant le cours de sa longue carrière, qu'elle termina en 1800, à l'âge de quatre-vingts ans. Elle s'était fait remarquer de bonne heure comme auteur, par ses Dialogues des Morts, et ensuite par uu Essai sur le génie et les écrits de Shakspeare. Selon le témoignage des contemporains, son imagination était vive et brillante, et sa conversation instructive, piquante et pleine de charmes. Quatre volumes de sa correspondance ont été publiés depuis sa mort, par son neveu Mathieu Montague.
(2) On s'est livré à beaucoup de conjectures pour trouver l'origine de cette singulière dénomination. Nous allons rapporter ce qu'il y a de plus avéré à ce sujet. Mistriss Montague ayant formé une société littéraire qui pendant plusieurs années attira l'attention du public, celte société fut désignée , dès son origine, sous le nom de Club des bas bleus, et voici à quelle occasion : un jour, à l'une des premières réunions, une personne qui en faisait partie s'étant excusée d'y paraître parce qu'elle était en deshabillé du malin, mislriss Montague répondit qu'on y faisait si peu d'attention au costume, qu'un gentilhomme en bas bleus ne serait nièuiu pas trouvé mis ridiculement.
d'exagération et l'enthousiasme de crédulité ; lui n'avait répondu qu'avec un tou de modération qu'on ne peut pas le féliciter d'avoir toujours eu, mais qu'il savait allier à une politesse supérieure avec les femmes , ou avec les hommes qu'il voulait traiter comme elles. Ce vieux gladiateur, jouant avec une brebis qui n'était pas jeune non plus, l'avait instruite et réfutée, sans la convaincre. Elle daignait avoir du faible pour Corneille ; mais sa maladie était désespérée : l'infortunée n'aimait pas Racine! et pour se constituer plus coupable, elle assurait le comprendre. Cette excellente femme n'avait vu dans Y Achille qu'un petit-maître français, et dans Jthalie que la lable d'un enfant.... Elle est morte en pensant ainsi!
Je rencontrai dans Londres le marquis D***, officier de gendarmerie, si férocement massacré depuis, dans une terre de M. de Cl**. Sa toilette était dans un désordre effrayant, indice de la plus sale misère. L'œil creux, la figure hâve, déjà livide , de la mort hideuse qu'il a subie. Assez heureux pour lui rendre un service que je crois que sa faim ne me donna pas le temps de lui offrir, il nfassura que sa reconnaissance ferait ma fortune. Pressé de le faire expliquer, je trouvai sa raison égarée : je pus à peine rire quand il me déclara à l'oreille qu'il avait trouvé la pierre philosophale, et l'art de ne plus mourir. « Ne m'offensez pas par un doute, reprit-il avec un accent tra- « gique, ou vous n'êtes pas digne de connaître le plus il- « lustre sectaire, le chevalier de Saint-Yld**, qui n'est autre « que le successeur du grand Cosma (Cophta), qui lui < légua il y a plus de mille ans dans Mcmphis ses secrets et « son art, avant de se réunir à Jésus-Christ. Il veut une foi « aveugle, et je ne pourrais, avec la meilleure volonté, vous <* rapprocher du maître et vous faire participer à ses inappré-
« ciables bienfaits, si vous ne lui apportez pas un cœur do-
« cile » Je me pinçais pour m'assurer que j'étais éveillé.
Nous étions dans Pallmâll; je le priai d'entrer dons un café
(Cocontree), pour qu'il ne prêchât pas sur le trottoir, populi stante corona, et qu'il me développât plus amplement son système et sa folie. 11 continua : « Celui qui transmue les mé- « taux en or et l'or en diamants, le vainqueur de la mort, vous ; « prouvera sans réplique qu'il était à la prise de Constanti- « nople par Mahomet II : vous verrez sa femme, la princesse « Irène, que des imbéciles vous diront avoir eu la tête cou- « pée parce sultan qui l'avait violée. Voilà comme on écrit, et, « qui pis est, comme on lit l'histoire ! Voulez-vous quelque « chose de plus fort : mon maître, qui sera le vôtre, était à Pa- « lerme, aux Vêpres siciliennes, etn' ayant pu prononcer Ciceri, « y reçut dix coups de poignard dont cinq au cœur. Il fit le mort, « s'embarqua. Vousverrezsa généalogie; il descend d'Egialée, <• frère d'Osiris, et par les femmes, d'Isis, en ligne directe. L'éclat « des plus grandes maisons souveraines est bien pâle, vous le « voyez, à côté de cela ; mais ce qui vous touchera davantage, « sensible comme vous l'êtes, c'est que lui, lui seul, fut le véri- « table Masque de Fer. Vous pensez bien, mon cher , que je « ne vous confie dételles particularités que dans la ferme as-
« surance que vous serez des nôtres Que dis-je ? je vois à
« l'attention que vous me prêtez que vous en êtes déjà, et que « vous m'écoutez du cœur. Sachez donc, mon heureux ami, « qu'une philanthropie bénigne est la qualité native de l'im- « mortel chevalier. Vers l'année mil six cent quarante, il se « rendit en France pour y faire des révélations d'une telle im- « portance qu'elles eussent prévenu la révolution, si on les « avait utilisées, cette révolution qui m'a laissé sans chemise ; « il fut traité, comme vous l'avez su, pour avoir dit la vérité « à ce fourbe de Mazarin, et, après enfin, à l'orgueilleux « Louvois, dont il fut la victime. Il a encore le goût du linge « très-fin, et la manie de tracer des hiéroglyphes sur une as-
« siotte d'argent, avec la pointe d'un couteau. Enfin il joua de « nouveau le rôle qu'il avait fait avec tant de succès eu Sicile , « celui de mort. Ou l'ensevelit dans cette Bastille que des ba- « dauds ont renversée; il se fit enterrer sous les yeux et par les « soins de Cagliostro , qui était dans ce temps-là son va-
« let de chambre, de Cagliostro, qui, depuis, mais alors
« il était.... fidèle, et fit déterrer son maître, qui l'ut se re- « poser quelques années à Pékin , où l'attendait la princesse « Irène : il y fut fait premier ministre. Ce ne sont pas là, me « dit-il, en secouant la tête, des aventures ordinaires. — Non, « répondis-je, mais un homme qui ne meurt pas l'est encore « moins. — Pardonnez-moi, repartit-il, c'est plus commun que « vous ne pensez, nous sommes cinquante-six dans l'univers, « vous serez le cinquante-septième, Je nombre sera porté » jusqu'à soixante : la force dispensatrice du maître s'arrête « là. Jésus-Christ, avec qui il vous fera faire connaissance, et « qu'il voit au moins toutes les semaines, a seul, après cela, « le pouvoir immortalisant : mais on nous a prévenus qu'il « faudra des considérations très-particulières pour qu'il en « use. 11 ne tiendra qu'à vous de communiquer avec telle « personne de votre -famille, morte depuis cinquante ans, « ou de revoir l'ami ou la maîtresse que vous pleurez. Il <•- vous fera si riche, qu'après les premiers jours, vous n'aurez « plus de plaisir à l'être. Vous me voyez un peu négligé, et « l'avance que vous avez bien voulu me faire témoigne « que mes finances sont momentanément dérangées; mais il « faut savoir que le chevalier est enfermé depuis huit jours « dans la chambre obscure : il travaille au grand œuvre pour « deux souverains du Psord, qui rasseoiront Louis XVI sur « son trône un peu vermoulu, comme disait Mirabeau à une « séance du soir où l'on prit la liberté de se moquer de lui. De- « main, secouant la poussière d'or, reparait mon maître, plus « intéressant que l'opale et plus brillant que le saphir, qui < naît sous sa main. »
Le marquis IV** se tut. J'étais pétrifié : il était de bonne loi !
« J'avais cru jusqu'ici , lui dis-je , que Dieu ou son Fils ne « se manifestaient pas si amicalement à leurs élus, et qu'après « les avoir vus une lois ou restait éternellement dans leur gloire; « j'avais pensé que la pierre philosophalc ne se trouvait que dans « les sillons d'un champ bien labouré. J'avoue que je n'étais « pas trop préparé à l'idée de l'immortalité dès ce monde, et « que j'ai même souvent réfléchi à l'ennui qu'elle pourrait cau- « ser à la longue, surtout si l'on était assez riche pour n'avoir « plus à désirer que la mort. Au reste, je vous fais mon com- « pliment sur votre intimité avec un personnage qui vous « rendra ce dont vous me semblez privé : la santé et l'argent. « Je dis la santé, car je ne suppose pas que votre ami voulût a vous faire vivre impérissable et mal portant, ce qui serait « plus triste que de ne pas vivre du tout. Je sais bien que « la vie ressemble à une maîtresse dont on se plaint tous les « jours en couchant avec elle toutes les nuits; mais encore « faut-il qu'elle ne soit pas un fardeau , pour être un bieu- « fait.
« — Tenez , s'écria-t-il en m'interrompant , vous avez un « air moqueur, un jargon persifleur dont je me méfie. Abré- « geons. Je battrai votre incrédulité en ruines : où puis-je « vous rejoindre après-demain vers six. heures du soir? Voulez- « vous me l'indiquer? »
Je ne risquais que de m'enuuyer ; cela pouvait aussi être curieux : j'acceptai.
L'adepte fut exact au rendez-vous. Ce n'était plus le même homme. Ses yeux éteints s'étaient ranimés. Sa parure était presque soignée : il avait apparemment bu de quelque vin généreux. Presque ivre, il en était moins fou, et son enthousiasme était moins sombre. Il vint me prendre en carrosse.
« Où me menez- vous ?
« — Au temple des temples , à Chelséa , où le vicaire de
terne) tient ce soir une séance presque en votre honneur, « et à celui de trois croyants. Vous êtes encore un infidèle, vous « serez bientôt converti. »
Comment ne pas rire? comment prévoir le dénoûment de cette parade ? comment modérer la surprise qu'excite un homme qu'on a toujours vu raisonnable, soudainement métamorphosé en un crédule imbécile? Mais la misère prépare à tous les genres de faiblesse et en explique tous les résultats ; et même, sans elle, il n'est point de ravages qu'une idée fixe ne puisse faire dans notre cerveau. Pascal, le grand Pascal, voyait toujours un précipice à sa gauche. Il est clair qu'il l'avait vu une fois : sa peur l'a rêvé le reste de sa vie. Pourquoi le marquis D*** n'aurait-il pas vu un fleuve d'or rouler à ses pieds? Son patron était un fripon.... Mais tant d'honnêtes gens en ont été! La philosophie hermétique a-t-elle fait autant de mal qu'une autre philosophie contre laquelle je ne veux pas trop crier, parce qu'on lui a fait trop de reproches, et qu'il y a des journalistes très-redoutables et des gens de lettres fort distingués qui veulent qu'on la laisse aujourd'hui tranquille, et qu'on n'en fasse pas le bouc émissaire ? Qu'il suffise de répéter qu'alchimistes, magiciens, et gens qui ne le sont pas un brin, tous mis ensemble, il y a beaucoup,.... mais beaucoup de fripons dans ce monde, et point de vertu complète. Caton s'enivrait, Brutus était usurier, et Marc- Aurèle, dans sa jeunesse, avait trouvé du plaisir à voler.
Au milieu de toutes ces réflexions, qui n'empêchaient pas la voiture d'avancer, nous mîmes pied à terre à la porte d'une maison écartée, et fûmes reçus dans un vestibule tendu de noir qu'éclairait une lampe d'argent. Les degrés qui conduisaient au salon portaient cette couleur lugubre ; c'était aussi la livrée des domestiques de la maison. Je vis trente personnes de tous les pays qui se parlaient bas dans toutes les langues. Le maître de céans, le grand homme par excellence, n'avait pas encore paru. 1)*** me prévint qu'il était dans son
cabinet intérieur, aux prises avec l'inspiration, mais qu'il allait préalablement satisfaire au devoir de me présenter à la princesse, née précisément le 15 du mois de février de l'an mil quatre cent trente-six, à onze heures du soir. Tous les diamants de Goleonde et des environs de Masulipatan luisaient sur sa tête, sur ses bras, sur son sein, et pareillement sur sa robe. Comme il existe une pâte qui imite si fidèlement les diamants qu'il faut être uu lapidaire pour ne pas s'y tromper, je n'entreprendrai point de fixer le degré de confiance dû aux parures de la princesse. Sa toilette avait réussi à ravir : cette folle était jolie. Je fus présenté aussi à lord B**, plus fou qu'elle. Il était immortel et aubdélégué. Elle parla avec une grâce toute charmante. Mais comme on juge plus une femme, même eu la voyant, avec son imagination qu'avec ses yeux, sa beauté me fut suspecte comme tout le reste : ses charmes me semblèrent une autre imposture. Enfin deux battants s'ouvrirent avec fracas ; un homme d'une haute stature parut. Son visage basané avait de l'agrément. Son regard était perçant , sa démarche étudiée : il jeta sur le cercle uu coup d'œil plus rusé que caressant. Il est inutile de dire que mon introducteur, avec uu respect risible, me présenta à lui. Je me laissai faire. Il me serra la main avec une affection d' autant plus barbare, que j'ai toujours aimé les bagues. Sa première demande me confondit : foulez-vous m'aimer? me dit ce cher enchanteur. Comme je ne répondais point, D*** se hâta de le faire pour moi; il assura que ma ferveur l'avait édifié ; et que mon silence, ma surprise et ma religion étaient synonymes. Je fus donc embrassé, contre l'usage du pays où nous étions; aussi en témoignai-je quelque impatience, dont je laissai l'interprétation ad libitum. Notre homme m' ayant conduit à un canapé où il me fit placer auprès de lui, procéda à m'interroger méthodiquement. Mon âge, mon pays, le jour de ma naissance, la qualité de mon amour et de mes ardeurs pour le beau sexe furent la matière d'une minutieuse inves-
tigation. Je répondis de travers, et presque tous les renseignements furent eu sens inverse de la vérité.
Tout à coup vingt bougies allumées dans l'appartement s'éteignirent comme par un souffle magique, et je vis paraître un fantôme de grandeur surnaturelle, vêtu de blanc ç\ d'un capuchon rouge d'où tombait du sang dont la robe était tachée. Une lueur phospborique serpentait dans ses cheveux et éclairait assez la chambre pour ajouter à l'horreur, sans en rien dérober. Ce spectre articuia quelques mots baroques, qui firent frémir le maître d'une façon très-naturelle. Le tronçon d'une colonne jaspée soutenait au milieu de l'appartement un fourneau de trois ou quatre pieds de diamètre. Le métal qu'il renfermait bouillonnait avec bruit ; une fumée d'un vert diaphane montait en cylindre au plafond. Quelques-uns de ces messieurs poussèrent des cris de joie, qu'il n'aurait tenu qu'à moi de prendre pour des cris de rage. Le subdélégué leur imposa silence, le recueillement succéda. Mon voisin était abimédans une méditation extatique ; il en fut tiré par un coup de tonnerre terrible et prolongé que suivit une profonde obscurité. Une douce lueur, celle de quelques étoiles au plafond, la dissipa. Jésus-Christ portant sa croix nous apparut. Quelque chose de mélancolique, mais de vraiment divin, respirait dans ses jeux. Ses cheveux, d'une couleur jaune, portaient une couronne d'épines. Cette croix, d'une dimension prodigieuse, et qui m'avait semblé de bois, comme celle où s'accomplit son sacrifice expiatoire, il la jeta à ses pieds : elle s'y brisa comme du verre, avec un bruit aigu. Après avoir erré dans la chambre, il me toucha au front. Se tournant ensuite vers l'assemblée, il dit, en hébreu, en français et en anglais, « qu'il laissait « la paix et son esprit parmi nous, et qu'il nous exhortait a -< une union fraternelle, et à nous croire toujours sous ses « yeux. » Une poudre d'or pétillant dans ses mains nous inonda de torrents de lumière et répandit l'odeur la plus suave. Le chevalier, qui s'était levé, se précipita enfui à ses genoux ;
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il en releva des morceaux de la croix, les baisa respectueusement avant de les enfermer dans une boîte d'or. Jésus-Christ lui tendant la main avec bonté marcha avec lui vers la partie la plus isolée de l'appartement. Là ils eurent à voix basse une assez longue conférence. Bientôt un nouveau coup de tonuerre se fit entendre, et nous retombâmes dans les ténèbres.
Quand le bon Dieu fut parti, une telle clarté nous fut rendue, que la pièce où nous étions parut absolument embrasée. L'incendie du palais d'Armide ne jeta point autant de feux. Ils diminuèrent insensiblement, mais ce qu'il en restait éclaira la descente, du milieu du plafond , d'un monsieur, mort depuis quinze ou vingt ans, et père de quelqu'un de la compagnie, qui avait demandé à le revoir. C'était la caricature du commandeur dans le Festin de Pierre. Il appela son fifs à voix haute, et l'invita en italien à s'approcher sans crainte. Celui-ci quitte sa place, veut embrasser l'auteur de ses jours et s'évanouit. Le chevalier sonne : nouvelles ténèbres. Deux valets de chambre entrent enfin avec des bougies, et tous les secours sont prodigués au marquis Massimi, de Milan, tombé en syncope. J'ai ignoré jusqu'à ce jour s'il était bafoué ou mystificateur, mais sa frayeur me parut celle d'un honnête homme.
Le maître du lieu, m'ayant fait l'honneur de m'embrasser encore sans me consulter, me mit deux doigts sur le front, à la place où Jésus-Christ m'avait touché. Je fus félicité du sangfroid que j'avais conservé à cette auguste cérémonie. Je reçus l'assurance qu'à la première assemblée , dont celîe-ci n'était qu'une imparfaite image, l'on me révérerait des secrets dont le vulgaire était bien loin de se douter, que je serais affilié à la yrancle loge occulte, et déclaré immortel. Passant devant une glace , je vis sur mon front une tache dorée : mon premier mouvement fut de l'essuyer, mais au lieu de m'emporter en vain l'épidermeje pris patience.
Un très-beau souper fut servi. Les convives l'attaquèrent en affamés, et dissertèrent, en amateurs distingués, sur la cuisine
et l.i gastronomie : je vis que les immortels mangeaient comme les autres; pouvais-je en être surpris? N'avons-nous pas entendu tous parler des banquets de l'Olympe? et ne dit-on pas, proverbialement, un dîuer des dieux? Je fus placé auprès de la princesse, qui soutint la conversation avec esprit. On parla d'abord de choses indifférentes. Pas un mot de ce qui s'était passé, pas une allusion. Mais enfin, quelqu'un s'étant applaudi du bonheur d'avoir réconcilié la veille deux personnes de sa connaissance qui voulaient s'arracher la vie, le fameux chevalier nous informa que deux de ses amis lui avaient une fois donné bien du mal, et qu'il confessait même ne les avoir jamais parfaitement rapprochés. « C'était, dit-il négligemment, François Ier et Charles-Quint. J'avais la confiance particulière de tous les deux. Je fis vingt voyages pour leur faire entendre la voix de la raison : ce fut bien contre mon avis que se donna la bataille dePavie... » Personne ne riait : moi, je ne pus supprimer entièrement le rire qui m'échappa. « Voilà qui est mal, me dit la « princesse Irène, plus mal encore que de ne pas laisser votre « front tranquille : cela s'en ira. »
Après souper, nous passâmes dans une assez grande galerie qui, tapissée de fleurs et d'arbustes où des armes et des trophées étaient suspendus, imitait eu miniature une foret enchantée. On y évoqua l'ombre de François 1er : c'était la punition de mon sourire, et la dernière fraude du charlatanisme contre l'incrédulité. Le monarque français obéit : il comparut à la voix qui le sommait. Il montait un cheval gris pommelé , superbement enharnaché. L'amiral Bonivet et quelque pauvre diable d'écuyer, aussi inconnu après sa mort que durant sa vie, l'accompagnaient. Le costume du temps, l'attitude de cette époque militaire, les armes , tout était convenable , et, si je puis le dire , chronologique. Je dois même avouer que ce personnage ressemblait aux meilleurs portraits que j'aie vus de ce royal chevalier. Il avait la barbe longue, comme il l'introduisit ; et, qui plus est, elle cachait mal la blessure qui avait défiguré le
bas de son visage. Des larmes s'échappaient de ses yeux : elles coulaient sur les malheurs de sa maison. Il mit pied à terre -, son écûyer lui présenta deux épées en sautoirs : il en offrit une à D***, l'autre à moi : « Puissiez-vous, cria-t-il d'une voix for- « midable, en faire un noble et utile usage ! »
Je confesse que cette scène fit un inexprimable elTet sur mon imagination, que le vin d'Aï et les yeux de la princesse avaient déjà travaillée; je ne puis encore assez louer l'art et le pathétique répandus dans cette farce sérieuse : je crois y avoir assisté hier. Les deux épées surtout n'étaient-elles pas un emblème trop frappant de l'avenir, et de la cause qu'alors nous défendions ? Elles étaient d'une composition si fragile, qu'elles se cassèrent dans nos mains.
François Ier s'éloigna aux fanfares d'une musique guerrière ; et la princesse Irène chanta immédiatement un air de bravoure qu'elle exécuta en s'accompagnant.
Nous nous retirâmes.
« Eh bien, Monsieur ! » quand nous fûmes en voiture,
« — Eh bien , Monsieur ! c'est fort singulier; plus extraor- « dinaire que tout ce que j'ai vu : mais votre maître , comme « vous le nommez, n'est ni sorcier, ni immortel.
« — Vous croirez peut-être à sa puissance quand vous la parti tagerez ; comblé de richesses et d'années, vous m'en direz « des nouvelles dans mille ans d'ici! »
Nous étions arrivés à ma porte ; nous convînmes de nous revoir bientôt.
Mon sommeil fut très-agité : je n'avais pas la folie de trouver rien de surnaturel dans cette soirée ; cependant il était impossible de ne pas être surpris, après avoir été tant ému. L'excessive dépense que la machinerie de toutes ces fables nécessitait, des tréteaux élevés sur une base si large , étaient le sujet renaissant de mes réflexions. Le lendemain je vis avec joie que je n'étais plus- marqué au front, pas davantage que beaucoup d'honnêtes gens qui auraient de bonnes raisons pour avoir cette
partie du visage moins unie et plus saillante. Comme j'y songeais, le secrétaire d'un prince étranger se fit annoncer : ce titre me sembla bizarre ; mais on revint m'assurer qu'il n'en voulait point décliner d'autre : il entra. Je reconnus cà l'instant un débris du souper de la veille. Il m'apportait une quittance de trente guinées pour mon installation.
<> Vous entendez bien, me dit-il avec un ricanement forcé, « qu'un homme qui fait de l'or n'a pas besoin de celui des au- « très : mais ceci est une chose talismanique : c'est ce que « nous appelons le pucelage du creuset; c'est la quotité appar- « tenant à V esprit secondaire qui l'ait germer; c'est la semence « primordiale de la récolte universelle; enûn , c'est une «■ forme pliilosophale; car, puisqu'il faut vous le dire, d'au- « jourd'hui en quinze jours, Votre Excellence sera plus riche « qu'elle ne voudra. »
Mes idées s'éclaircissaient, le mot de l'énigme m'était donné : je préparais ma réponse ; je trouvai plus simple de le prier poliment de repasser : il fut consigné sur-le-champ à ma porte. « Vous avez raison, M. de Saint-Yldro, pc-nsai-je, vous « faites de l'or; mais vous seriez bientôt réduit au cuivre si « vos dupes défendaient leur argent comme moi ! »
J'ai appris depuis qu'un pair d'Angleterre, et un Napolitain fort riche qui l'avait suivi depuis Rome, se ruinaient à l'envi , et l'aidaient, sans le savoir, à en ruiner d'autres. Venait ensuite le chapitre des appasde la princesse, qui, quand l'occasion et le secret la décidaient, se mettait elle-même en circulation. Quant à D***, sa foi et sa ferveur étaient telles, qu'il n'y avait plus de remède à sa démence : d'ailleurs, quels risques courait un homme à qui il ne restait qu'un habit noir et un estomac! J'eus à écouter ses arguments pour le plus illustre des hommes, et ses plaintes de l'inconvenance de mon procédé. 11 avait déjà toutes les arguties de son école, et je vis son cas désespéré. Je me bornai à l'assurance que de si magnifiques dceouvertes répugnaient à ma raison, en déconcertant la faiblesse
do mes organes, et je le fis convenir qu'il fallait que je ne pusse pas la surmonter pour abandonner une carrière si brillante Il nemecomprit plus quand je lui confiai que des trésors si immenses m'épouvantaient moins encore que la vie éternelle ; je la lui souhaitai. L'infortuné eût mieux fait de courir aptes elle que d'aller en France chercher la mort la plus affreuse. (1)
Lord F***, fils du comte de D**", qui avait été en mesure de connaître l'alchimiste Saint-YIdro, me donna des renseignements qui me conduisirent aux premières traces de cet aventurier.
Il était né dans une île de l'Archipel, et fils d'un Grec qui s'était enrichi dans le commerce des diamants : le (ils avait fait des fredaines, et s'était enfui à Smyrne avec une poignée de perles et de diamants, blancs, rouges, verts et jaunes. II y avait connu un habile professeur, qui l'avait dévalisé et l'avait payé par des leçons. Après avoir couru le monde , il vint faire ses exercices en Italie, alors le théâtre naturel du charlatanisme. Il se lia, à F'Iorence, avec une courtisane née pour le seconder : il en fit la princesse Irène. Quand il eut fait une ahondante moisson dans ce pays-là , et dévoré les biens de l'Église dans la personne de deux cardinaux qui le dénoncèrent à l'inquisition , il vint à Londres, et ne resta pas longtemps chez un peuple sage. Je sais positivement que sou immortalité était allée mourir ( momentanément sans doute ) à Carthagène. Sa veuve s'est retirée, pendant son absence, à Cadix : elle y cache ses diamants dans une utile obeurité, et cultive sous un autre nom la musique et l'amour : sa voix est sou artifice, et ses yeux son sortilège.
Le bienfait de la jeunesse m'avait rendu ceux d'IIygie : je fus
(l) il fat massacré lentement à coups de baïonnette , dans un four où s'était caché.
â Aix-la-Chapelle pour les confirmer. Ce sont des eaux salutaires , qui ont une qualité distiuctive de toutes les autres : celle de ne faire jamais beaucoup de mal dans aucun cas, et toujours beaucoup de bien, pour peu qu'elles ne soient pas contraires, et elles le sont rarement, et encore à un degré insignifiant. Je ne puis trop les recommander; le lieu n'est pas attirant, mais utile : c'est une beauté solide, dont la toilette est négligée, tandis qu'il y a tant d'autres bains où l'on va, soit par désœuvrement, soit parce que le médecin trompé les a prescrits,- et d'où l'on revient pour payer quelquefois toute sa vie la méprise d'un instant.
Dans cette ville, où furent couronnés tant d'empereurs , et déchue aujourd'hui de son ancien lustre, je trouvai fort bonne compagnie. Je voulus réparer, à mes propres yeux, l'espèce de honte qu'un mauvais choix m'avait faite, et surtout les conséquences qui en avaient été les suites. Je résolus, je ne dis pas de m'attacher à madame d'A***, femme d'un officier général étranger, mais de m'occuper d'elle, pendant que je n'avais à m'occuper de rien. Ce n'était pas une beauté parfaite, ce n'était plus une jeune personne, mais ce qui lui restait de charmes faisait présumer qu'elle en avait eu davantage, et pouvait encore plaire. 11 en était de même de son esprit, qui, sans être cultivé, ni étendu, était d'une tournure assez piquante. C'est elle qui a dit un mot que j'ai entendu injustement attribuer à d'autres. Un personnage dont la figure et les manières ne lui revenaient pas, la poursuivait à la Salle d'Assemblée ( la Redoute ) ; particulièrement à une partie de wisk, où il avait pris l'habitude de s'asseoir derrière elle. « Monsieur, lui dit-elle un jour qu'elle « perdait, je ne suis pas assez riche pour vous avoir toujours « si près de moi. »>
Je trouvai mille facilités auprès de Madame D'à***; elle me donna même pour adjoint un homme d'église pou auparavant ofûcier et courtisan. Il en résulta entre Fui et moi une scène si vive que je n'eus plus qu'a chcrclkcr des témoins.
Le comte d'Egmond , lieutenant général, chevalier de la Toison d'Or, était alors à Aix-la-Chapelle. C'était un homme d'une loyauté citée, qui, après avoir eu toute sa vie l'énergie de mille belles qualités, avait fini par une de ces faiblesses communes aux héros et à ceux qui ne le sont pas : un attachement peu judicieux, suivi d'un mariage plus inconvenant encore.
If thon not rememberest the slightest folly That love made thee fall into, Thou hast not lov'd.
Quelle étoile n'a pas pâli devant l'ascendant de quelque femme? Il avait épousé une Irlandaise, qui avait été d'abord chez lui sur le pied d'une demoiselle de compagnie de feu madame sa femme : elle se prétendait noble comme le roi : le public s'obstinait à en juger autrement. J'ai même vu une chanson du plus mauvais goût, qui lui donnait l'origine la plus commune. Quand le torrent de la calomnie se déborde sur quelqu'un qui inspirait déjà l'envie, il n'y a point de digue pour l'arrêter. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'était pas un parti convenable pour un homme de son ordre; mais comme elle l'a suivi dans son exil, que ses soins les plus tendres en adoucirent l'amertume, que jusqu'au jour où elle est morte, elle a fait sa consolation et son bonheur, qu'avec peu d'esprit, mais un caractère égal, attentif et facile, elle l'avait tellement habitué au charme de cette union, qu'il n'a pas pu lui survivre, il en faut conclure que vers le déclin de la vie, il avait fait, par l'événement, un fort bon mariage, et qu'il avait été un meilleur juge de ce qu'il fallait à sou cœur que deux amis de sa vie entière , notamment le duc d'Harcourt.qui s'éloignèrent de lui sans retour, fort ridiculement à mon avis, parce qu'il s'était marié à sa fantaisie. Le devoir de l'amitié est, sans doute, d'offrir un bon conseil à son ami qui fait une sottise : les prouves en sont
do In pardonner, et surtout de l'excuser dans le monde, quand elle est faite. D'ailleurs qu'est donc l'orgueil quand il s'agit d'une affection qui va teindre le reste de la vie de sa couleur? D'ombre à ombre je ne te cède pas, disait un mort à un autre. Cela ne peut-il pas se dire dès cette vie? Les hommes sont-ils plus que des ombres? Pourquoi ne choisirait-on pas librement l'ombre avec laquelle on veut cheminer jusqu'à la borne où elles s'évanouissent toutes? Le comte d'Egmond, malgré tout cela, était généralement estimé. Je m'adressai à lui. Après l'avoir bien mis en mesure de prononcer entre moi et l'abbé , je lui demandai son opinion. « Les choses, me dit-il , ont été pous- « sées si loin, que je vous conseille de vous battre avec M. de « la C***; mais, eu même temps, vous devez réfléchir que de « le tuer serait fort blâmable, et d'en être tué souverainement « ridicule. Voyez à concilier tout cela. » Le conseil était effectivement un peu compliqué ; mais je m'appliquai, et je réussis à simplifier la question.
J'engageai le baron de Batz à nous servir de témoin. M. de laC***, qu'il avait prévenu, arriva sur le terrain où je l'attendais avec le maintien qu'il avait eu dans les temps les plus militaires de sa vie. Apres nous avoir fait placer à dix pas l'un de l'autre , Batz prononça que nous tirerions ensemble à un signal convenu. Je reçus le feu de mon adversaire, qui me reprocha de ne pas lui avoir rendu le mien. « Une tient qu'à vous de re- « commencer, lui dis-je, mais je ne tire pas quand fai tort. » Il voulait insister, me demandant avec beaucoup de fermeté de ne prendre nullement acte de son état. Aussi n'eu ai-jc pas dit un mot, répoudis-je. Le baron s'empara de lui , lui fit prendre mon bras, et nous nous en revînmes. Je fus diuer chez M. d'Egmond, qui m'approuva. « C'est fort bien, .Monsieur, lui « dis-je, vous me donnerez les éloges qu'il faut donner à la « fortune : si elle m'avait laisse tuer, je n'étais qu'un sot. » me d'A*" se mit à m'aimer a la folie , après le jeu inégal qu'elle m'avait fait jouer. Pour moi, je vis clairement
que je no sentirais jamais rien de sérieux pour elle, puisque je ne m'y attachais pas davantage après l'espèce de danger
qu'elle m'avait fait courir. Mon projet était, depuis longtemps, d'aller à Maestricht faire une \isite à M. de Maillebois : il m'avait marqué qu'il comptait être employé, et que je pouvais compter de servir auprès de lui avec honneur et agrément. C'était un noble prétexte pour jeter ma très-légère chaîne, qui n'était attachée que par un fil. Le marquis de D*** m'ayant proposé de m'accompagner, nous partîmes pour la Hollande, où nous arrivâmes sains et dispos, malgré quelques infortunes communes a tous les voyageurs, sur de mauvaises routes, avec de mauvais postillons , de mauvais chevaux et une mauvaise voiture.
Oublierai-je combien il était curieux d'entendre alors tous les rêves de l'émigration? il ne s'agissait de rien moins chaque semaine que d'entrer en France la semaine suivante, de pardonner à une certaine classe, d'en punir une autre, de donner au roi un ministère assez vigoureux pour le sauver, le reste du règne, de sa propre faiblesse, d'organiser l'armée sur des bases d'une tout autre profondeur, de mulcter Paris en changeant le siège du gouvernement, de le transporter à Lyon, ou ailleurs, etc., etc. Innocents châteaux en Espagne ! vous consoliez des hommes qui avaient tout perdu, et qui nj devaient plus retrouver, la plupart, qu'une tombe sur un sol étranger ! Le dérangement des têtes était tel que je fus blâmé sans ménagement pour avoir osé dire que madame de Maintenon ( dont on parlait je ne sais plus comment ) avait été la tache du règne de Louis XIV, de ce roi que personne plus que moi n'est prêt à nommer grand. On m'écouta avec tous les signes de l'indignation, et M. de Rabodanges, sortant du salon eu même temps , s'écria dès le haut des degrés : « Vous avez « commis une. faute impardonnable. Je ne puis concevoir « que pensant avec sagesse , comme nous le savons tous , i vous ayez attaqué une mémoire qui mut de si près à celle
« d'un do nos plus grands rois. Toutes ces thèses-là sont sa- « crées, jeune homme ; et il n'est pas permis, dans ces temps, « à un Français fidèle de les discuter.
« Madame de Maiutenon sacrée, lui dis-je ; et le père le « Tellier?
« Aussi, me répondit-il.
« Eh hien! repris-je, je vous le passe; mais ne vous avisez « pas de parler mal de madame de Pompadour et du duc de la « Vrillière... Je vous dénoncerai surtout si je vous entends « jamais vous expliquer légèrement sur le compte de feu « Louis XI !
« Voilà, cria-t-il en cachant son visage de ses mains, des « plaisanteries bien indécentes pour quelqu'un d'aussi pur « que vous ! »
Honnête gobe-mouche !
Il y avait alors à Aix-la-Chapelle un homme d'une loyauté reconnue et d'un honneur chevaleresque : c'était un glorieux, dans l'acception la plus rigoureuse de ce terme ; mais cet orgueil divertissant l'avait préservé de la moindre tache, et avait été un point d'appui dans vie, à la hauteur des notions un peu exaltées qu'il s'était faite de la dignité d'un grand seigneur. C'était le comte d'Escars.
Une coiffure d'un goût soigné et mousseux ornait un visage effilé et superbement goguenard; un habit étriqué- et court, veste brodée; breloques antiques sur une culotte d'une couleur tendre; chaussé dès l'aurore avec la petite boule d'or sur le coude-pied; petite bourse, vulgairement nommée crapaud, liée au sommet de la nuque ; canne à prétention, chapeau sous le bras à la brigadière ; col de batiste plissé où se jouait un petit diamant qui rappelait de loin Yœil-de-bœuf; le
SOl>. Dl COMTE ni IILI.Y. 3i
cordon bleu bouffant sous la main qui s'agitait dans la veste : la démarche cadencée d'un homme qui marche pour le public, toute l'encolure d'un courtisan maigri qui a perdu son dernier procès; parlant avec le tremblotement d'une hésitation confidentielle; gesticulateur noble; s'arrètant dix fois dans cinquante pas, pour vous insinuer du pouce et de l'index le sens de chaque phrase : indépendamment de tout cela, le plus galant homme du monde ; parlant très-pertinemment de tout ; sachant la bonne chère et la chimie d'un dîner comme sa généalogie et son Horace, et gourmand comme devait l'être celui qui occupait une place telle que la sienne dans la maison du roi de France.
Veut-on l'entendre?
« L'alliance que nous avons eue, il y a quatre cents ans, avec la maison royale, ne fait tort ni à eux, ni à nous. ...On a été d'une (1) injustice parfaite avec MM. de Noailles : la rapidité de leur faveur moderne a excité le déchaînement de l'envie : on vous en fait des gens d'hier, pendant qu'ils sont d'autant mieux gens de qualité qu'ils nous appartiennent. Ils sont « parfaits en Limousin et vienuent sans difficulté après
« nous » Et puis une citation d'Horace, et puis une autre
de Tacite sachant beaucoup mieux le latin que le pedantesque Meilhan. Son brave frère le savait aussi bien que lui.
Ce dernier était entré, depuis la révolution, officier général au service d'une puissance qui a succombé sous les légions victorieuses du conquérant du monde. Jamais un homme ne fut plus obligeant, plus prêt à rendre service que lui • singulièrement instruit, excellent juge aussi d'un bon dîner et d'un bon livre, brave officier, et ayant aimé si passionnément autrefois son métier, qu'il l'avait fait haïr à ceux qui avaient
(t) Ce qui est très-vrai. MM. de Noailles sont des gens de qualité de nom et d'armes : qu'un Noailles ait été ou n'ait pas été ofûcierdans la maisoo des Bouillon, alors princes souverains de Sedan, ceci ne préjuge rien sur le fond de la chose.
DU COMTE Di; Til.I.Y. ')S9
servi sous ses ordres. Il a eu le bon esprit de routier dans son pays (d'où le meilleur parti serait de ne jamais sortir) avant la chute de celui qu'il avait adopté par la force des circonstances, et dans lequel il n'avait pas toujours été traité avec ia distinction qu'il n'a jamais- cessé d'y mériter. Mais dans quel pays de l'Europe a-t-on mis de la recherche et de la coquetterie avec les Français qui s'étaient expatriés ?
La France, quand je la revis (1791), était couverte d'un crêpe sombre. Je pris un appartement à la Chaussée-d'Antin avec madame de V** : je lui formai une société assez restreinte, et tachai de lui inspirer le goût de la retraite , le premier gage de la fidélité des femmes étant dans l'absence des occasions d'en manquer. Je n'en éprouvais pas moins de cruels accès de jalousie, parce que les gens que j'appelais mes amis ne manquaient pas ( ceux même qui auraient dû s'y reconnaître le moins de droits) d'essayer de séduire ma maîtresse. On peut s'attendre, huit fois sur dix, que notre meilleur ami sera précisément celui qui nous jouera le plus mauvais tour <!e ce genre, parce qu'il y trouve le plus de facilités, et qu'on s'en délie le moins. La majorité des femmes s'attache à faire réussir ce qui semble le moins probable : à ce goût se joint un attrait inné pour ce qui a le plus de ressemblance avec une perfidie. Adorable moitié du genre humain, ne vous récriez pas! celles de vous qui font exception à cette règle me comprendront bien, celles qui la confirment m'entendent mieux encore. Je revis les hommes de la révolution que j'avais connus : de mes réflexions et des conversations que j'eus avec, ceux qui jouaient un premier rôle sur ce théâtre, je conclus que la guerre civile s'allumerait, ou que, si nous n'en avions pas les honneurs, nous nous débattrions longtemps entre
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une monarchie déchirée et une république impossible, jusqu'à oe qu'un homme, dispersant les fous et les assassins, mît tout d'accord.
L'infortuné monarque, en venant se constituer prisonnier aux Tuileries, avait donné la dernière mesure de sa faiblesse et signé lui-même son abdication et sa mort. Rien ne pouvait plus arrêter des législateurs métamorphosés en gladiateurs sur une arène sanglaute, et qu'on ne pouvait fléchir qu'en leur résistant. En vain Louis XVI avait-il accepté cette constitution, épigramme de la royauté; en vain avait-il proféré ces paroles si touchantes, « Je préparerai de bonne heure mon fils au « nouvel ordre de choses que les circonstances ont amené , » etc., etc.; les outrages avaient succédé aux outrages, et l'inépuisable calice était sans fond comme l'éternité. Resté seul avec la reine et madame Elisabeth, victimes dévouées comme lui au dernier supplice, ce prince déplorable s'était vu successivement abandonné de toute sa famille. Ses tantes, qu'un âge avancé aurait dû rendre plus prodigues de consolations et moins avares de leur vie , s'étaient prudemment retirées en Italie. La rage et l'insulte veillaient aux portes de son palais désert, et son cœur eût senti la solitude si ses chagrins avaient eu des intervalles. Toutes les humiliations l'avaient atteint, il s'était montré supérieur à tous les outrages, toutes les tyrannies le poursuivaient. Il ne lui fut pas permis d'aller chercher quelques jours de paix à Saint-Cloud ; on vit le roi de France dans une lutte scandaleuse dans les cours de son palais, on le vit aux prises avec les Parisiens ameutés qui , corps à corps, lui prodiguaient l'opprobre ; on le vit renoncer, avec des yeux gonflés de larmes, à s'en aller respirer l'air de la campagne à deux lieues de Paris. S'oubliant lui-même, il n'eut qu'une véritable terreur pour un serviteur dévoué (1), qu'il arracha à des furieux, du geste, de la voix et de la prière. M. de la Fayette fut de bonne foi, ce jour-là ; il ne put obtenir que
(<) Le jeune Daras, premier gentilhomme de sa chambre.
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le roi fût aussi libre en apparence, qu'il savait ne l'être pas en réalité. La royauté, cette divinité tutélairedu peuple français plus singulièrement (pie d'aucun autre, ressemblait à une statue mutilée qu'on laisse encore debout pour attester sa dégradation. Le roi ne semblait plus vivre que pour être le point de mire des lâches insultes faites à toutes les couronnes : c'était le représentant des souverains de l'Europe avilis en son nom, et honnis dans la personne du doyen des rois de la terre (1 ). Le droit qui donne du prix à tous les autres, cette céleste prérogative de taire grâce, lui avait même été ravie : le choix de ses serviteurs, de ses agents, la nomination de ses ministres, ne lui appartenaient plus, par le fait. Ou lui contestait jusqu'au droit de faire son salut pour l'autre monde : sa conscience était violée.
Mirabeau, qui était devenu l'homme de la cour aussitôt qu'on avait voulu qu'il ne fût plus l'homme du peuple, n'avait pas eu le temps détenir les promesses qu'il avait faites et d'entrer dans la tâche qu'il allait accomplir. Il semblait que dans cette révolution le génie du mal veillât toujours dans toute la plénitude de sa puissance, et que le succès des réparations et l'esprit du bien eussent devant eux une barrière de fer élevée de la terre au ciel!
Mirabeau (quoi qu'on en dise) était mort empoisonné. 11 est certain que des excès auxquels il se livra, peu de jours avant sa maladie, lui donnèrent un caractère plus dangereux ; mais il était depuis longtemps familiarisé avec de tels excès : il en vivait. Sa constitution athlétique y eût encore résisté longtemps, si l'on n'avait pas cherché des moyens plus efficaces pour s'en défaire. Il fut ouvert, et l'on ne trouva aucune trace de poison, objeetc-t-on. On dirait que tous en laissent, .le maintiens qu'il mourut empoisonné. Moins de deux jours après celui où il annonça à la tribune qu'il allait com-
(î) On ne contestera pas à la France d'être la plus ancienne monarchie cbiétieane.
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battre les factieux et les démasquer, il se scutit atteint d'une langueur qu'il dit à une femme de ma connaissance ne poux ■<,; définir. J'ai d'ailleurs d'autres raisons; je les tais, parce que je ne fais point un libelle, et qu'il vaut mieux ne pas dire trop quand on ne peut pas dire assez. Le roi lit demander plusieurs fois de ses nouvelles; et je trouvai moi-même à sa porte un homme fort avancé dans la confiance de la reine. La cour ne prit pas la peine de cacher la douleur que lui causait sa mort. Avec ce grand coupable, que moins d'un an allait absoudre, tomba la dernière espérance d'un monarque que tout conspirait à livrer à la plus effrayante des destinées. Mirabeau mourut avec la résignation et la fermeté du juste ; taxé de manquer de courage, il en eut un simple, noble et sans faste à ses dernières heures. On lui fit les plus magnifiques obsèques : le meilleur citoyen, après avoir le mieux mérité de son pays, le plus homme de bien d'un vaste empire, n'aurait pu descendre au tombeau honoré de plus éclatants regrets, entouré de plus de témoignages publics de la reconnaissance et de l'estime de ses concitoyens attendris.
Envoyant cette pompe funèbre, je médisais que nul homme ne pouvait contribuer, par les seuls actes de sa puissance, à se faire estimer pendant sa vie et après sa mort ; qu'il n'avait pas plus tenu à ce colosse de talent et d'immoralité de se faire rendre de tels honneurs, dans l'insensibilité du cercueil, qu'il n'avait été libre à lui de ne pas languir dans le donjon de Vincennes et de ne pas errer longtemps en Europe, sans éclat et même sans considération : de même qu'après l'exhumation de son cadavre, après la dispersion de ses cendres, tout le monde aura pensé, comme moi, qu'une nation en délire ne peut pas davantage conférer de véritables honneurs, qu'elle ne peut infliger des châtiments d'opinion, et que les affections de la multitude sont dépeintes également dans le mot de Mirabeau lui-même, comme dans celui de Cromwell. Le premier s'était écrié qu'il n'y avait « pas loin du Capitole à la roche Tar
« péienne. » L'autre avait dit à son gendre Ireton : « îmbé- « tilc ! tu prends les applaudissemens de cette canaille pour « quelque chose ; ils nous applaudiraient bien davantage si « Fou allait nous pendre. »
Grande et immortelle leçon donnée par les deux plus grands factieux des temps modernes ! leçon perdue !
N'avez-vous point vu un enfant qui joue sur le bord d'un abîme ? il cueille l'humble fleur cachée sous l'herbe et court en folâtrant sur la rive qui s'écroulera sous ses pas. Il sait confusément qu'il y a du danger loin de l'œil de sa mère, dont la tendre voix le rappelle si souvent : il s'obstine à se jouer sur les bords du précipice, goûte les derniers plaisirs d'un âge qui n'a rien prévu. Il tombera... son instinct seul n'a pu l'en défendre, il a disparu sans retour.
C'était ainsi qu'on vivait à la journée,à l'heure, dans Paris , où tant de gens devaient trouver une mort affreuse ; où le sybaritisme, le libertinage et toutes les ivresses étourdissaient sur un avenir dont la perspective néanmoins épouvantait ceux qui n'étaient pas des enfants, ou ceux même à qui leur seul instinct conseillait de fuir une terre volcanique qui ne recelait plus que des éruptions et la lave de la mort. Mais cette foule apathique persistait à vivre sur le volcan et cueillait les fleurs pâlies qui croissaient encore à son sommet.
J'étais depuis longtemps signalé au ressentiment des plus
furieux coryphées du parti démagogique. J'avais eu une rixo
ee misérable Fabre dT'.glantine -Je l'avais traité avec une
supériorité touXeJéodale, dont il n'avait pas appelé, mais qui, clans une âme faite comme la sienne, avait jeté une haine inextinguible. Une guerre de plume avec M. de Condorcet multipliait les dangers qui m'attendaient. Beaucoup d'honnêtes gens s'obstinent encore à conserver de l'estime à ce dernier, que je regarde, dans la sincérité de mon âme, comme un des écrivains les plus dangereux que la révolution ait mis en scène. J'oserai dire enfin que j'avais écrit (et jusqu'à la fin) avec une hardiesse qui n'a pas eu beaucoup d'imitateurs, et qui, peut-être alors, était une condition du succès aussi indispensable que le talent. Je me couchais peu, et c'est dans ce temps surtout que j'ai désappris à dormir. La science contraire me semblerait plus précieuse que toutes les autres, aujourd'hui que j'aimerais tant à oublier dans un utile sommeil l'inutilité de ma vie et les nombreuses peines dont elle est parsemée. Je jouais le jour et une partie des nuits, l'autre était employée à composer ces morceaux qui n'ont servi à rien, que les vents ont emportés et que vraisemblablement mes seuls ennemis n'ont point oubliés.
C'est encore une arme dans leur main.
En proie à une inquiétude vague et dévorante, redoutant tout, excepté la mort, j'étais partout, dans les clubs, dans les théâtres, dans les promenades, et je n'étais nulle part. Paris n'avait jamais ressemblé autaut à une ville do désordres, à un repaire, où toutes les passions sensuelles s'assouvissaient-: on v vivait au sein des excès. 11 semblait qu'on prévît que la Jurée de tant de jouissances était bornée par le tombeau, ou >ar le malheur d'événemens incalculables qui s'amoncelaient uir des têtes dévouées : on se précipitait sur ces voluptés d'une seconde pour les dévorer.
C'est ici la place du tableau de mes derniers amours en France, des derniers feux de ma jeunesse, en présence de cesoleil qui ne se lève plus pour moi sur cette terre privilégiée qu'il paraît que je suis un des seuls condamnés à ne plus revoir. Marqué, par une inconcevable fatalité, pour être exclu
dos mesures de clémence d'un grand homme dont j'ai, l'un des premiers , célébré l'avènement à la puissance quand on pouvait encore redouter qu'elle ne fût pas assez cimentée; rejeté d'une patrie dont je l'ai salué comme le rédempteur ; d'une patrie dont j'ai souvent été cité avec amertume par les étrangers comme un enthousiaste idolâtre ; il ne me reste que la résignation à opposer à la tyrannie du Destin : il écrit sur ses feuilles d'airain qu'après avoir erré sur des terres étrangères, touché quelquefois des rives inhospitalières, ma cendre oubliée ne dormirait pas avec celles de mes aïeux ! Puissent ceux qui m'ont fermé les portes de la France (et j'ai la consolation de savoir que ce n'est pas le vainqueur de l'Europe) y trouver tout ce qu'ils m'ont ôté, ignorer cette lièvre ardente, cette faim de l'air natal, ce besoin qui consume, d'arroser de larmes le seuil de la patrie et de se prosterner aux frontières devant Dieu !
Et vous, jeune et touchante beauté, qui eûtes le dernier hommage d'un coeur qui fut à vous, dans cette belle France où vous succombâtes sous la hache, dans des jours désastreux , j'essayai tout (vous le diriez, si vous parliez encore) pour vous sauver. Le récit de la tendresse qui m'anima pour vous , celui des véritables et derniers plaisirs de ma jeunesse envolée, terminera cette liste trop longue de mes erreurs, fermera ce cercle de folies criminelles aux yeux de la morale et de la raison.... En moins d'un an, je ne serai donc plus Français!.... Je le resterai par le cœur. Voilà un caractère indélébile : on ne l'efface qu'avec la vie.
Qui n'a pas connu mademoiselle de Saint-Amaranthe et sa mère, deux fois fameuse par ses desordres et par sa famille (1)?
(i) Jeanne-Françoise-Louise de Damier de Sainl-Amaranllie, née à Saintes, habitait tour à tour Paris et Cercy, département de Seine-et- Oise, quand on l'arrêta, en i7oi, avec sa iille et son tils comme complices de la faction de l'étranger. Un scélérat, oommé Annuud, qu'elle feignit de ne pas connaître lorsquelle Fut emprisonnée, se vengea de ce dédain en la faisant comprendre avec ses deux enfanta sur la liste des prétendus
iOU SOUVEMKS
Culte mère , fille de qualité (mademoiselle de Saint-Simon d'Arpajon), avait été mariée au sieur de Saint-Amaranthe, fils d'un receveur-général des finances. 11 était, de sa personne, capitaine de cavalerie et fort riche , ce qui ne lui aurait pas suffi, peut-être, pour obtenir la main de mademoiselle de Saint-Simon, si elle n'avait pas fait de très-bonne heure je ne sais trop quelle fredaine , dont madame sa mère lui avait donné l'exemple dans la ville de Besançon, où elles vivaient. On voit que c'était une succession de modèles.
M. de Saint-Amaranthe était un fou, qui avait, ainsi que je l'ai dit, une fortune considérable, qui l'était trop peu pour ses goûts. Il amena sa femme à Paris, et fut ruiné en peu de temps par ses amis, qu'il ne prenait pas dans la meilleure compagnie, et par ses maîtresses, qu'il prenait à l'Opéra. Elles vinrent à bout de lui très-lestement, et l'envoyèrent mourir, cocher de fiacre, à Madrid, où Fénelon m'a dit l'avoir trouvé à la porte d'une église. 11 le reconnut, lui donna la préférence, se laissa mener par lui (ce qui était hardi), et lui fit de plus l'aumône. Sa femme, plus jolie que belle, et plus désirable que jolie, avait eu des amants distingués, nommément feu monsieur le prince de Conti, qui s'était conduit fort noblement avec elle : j'en connais beaucoup d'autres qu'il serait aussi superflu que déplacé de nommer ici. Il en était résulté qu'elle avait vécu tour à tour dans l'opulence
complices de l'assassinat de Collot-d'Herbois, membre du Comité de salut public. Tous les détenus furentaUendris des transports de ces deux enfants, lorqu'ils apprirent qu'ils étaient portés sur la même liste de mort que leur mère. « Ah! maman, lui disaient-ils en la pressant dans leurs bras, nous « allons mourir avec toi? » Ils turent tous les trois condamnés à mort comme conspirateurs et complices de l'assassinat de Collot-d'Herbois ; on les conduisit au supplice en chemises rouges. Fouquier-Tinvillt', qui les avait fait condamner, en sa qualité d'accusateur public du tribunal révolutionnaire, témoin de leur départ pour l'échafaud, fut indigné de la fermeté de la mère et de la lille. « Voyez, dit-il, comme elles « sont effrontées"; il faut que j'aille les voir monter sur l'échafaud, pour « m'assurer si elles conserveront ce caractère, dussé-je me passer de « diuer. » Soixante victimes furent immolées le même jour.
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et dans la plus étroite gêne, dans toutes les fluctuations enfin d'une vie d'intrigues. La meilleure compagnie, et à côté de rela une société fort mêlée, avait vécu constamment chez elle. En général, je lui ai reconnu un talent plus difficile qu'on ne croit, celui de forcer l'amitié à survivre à l'amour. Je m'en suis d'autant plus étonné, qu'avec peu de solidité dans le caractère , peu d'élévation dans le cœur, elle ne semblait avoir rien de bien attachant à jeter dans un commerce moral et désintéressé. Mais, pour rendre un jugement tout à fait correct sur ce sujet, il faudrait avoir été son amant, et je n'ai jamais eu cet honneur-là. J'avais été toujours , de loin à loin , chez elle, où m'avait mené, dès ma première jeunesse , le vicomte de Pons. Celui-ci, après avoir passé avec elle la plus grande partie de sa vie (autant que les habitudes de la cour et les devoirs du monde le lui avaient permis), trouva la mort à la même heure qu'elle, sous leglaive inventé par le docteur Guillolin, cet honnête médecin qui, pensant que son art n'avait pas tué assez de monde, donna du laconisme à la destruction , et attacha son nom même à la plus homicide des découvertes.
Au reste, bien des gens sont morts plus à plaindre que le vicomte de Pons. Il est assez joli de sortir de la vie justement avec les personnes qu'on aime.
Madame de Saint- Amaranlhe avait une fille citée depuis, dans Paris, comme un ange de beauté, et qui, célèbre par ses appas, rendit sa mort fameuse par son courage, dans un temps où il était difficile de se fqire remarquer, toutle monde s'étant arrangé pour mourir, comme les gladiateurs à Rome, en attitude..., j'ai presque dit avec grâce. Je l'avais admirée enfant, et ne l'avais plus revue pendant quelques années. Au retour de mes derniers voyages, ces dames tenaient la maison de jeu la plus brillante et la plus fréquentée. Le plus habile cuisinier, des fonds énormes dans une banque de trente-un, la réunion de tout ce qu'on connaissait en hommes, à une époque, surtout . où ii y
avait moins de maisons d'un certain ordre, et moins de points d'appui dans un certain monde, un ton presque aussi décent que si l'on n'eût pas joué, les charmes des deux maîtresses de la maison (car la mère, éclipsée par sa fille, ne laissait pas que d'avoir encore son prix), d'autres femmes, dont je ne pourrais précisément assigner la classe et désigner les vertus, mais dont le plus grand nombre étaient jolies; tout, dis-je, concourait à faire de cette maison une galeriecharmante,où l'on entrait plusieurs fois dans un jour. Pour moi, je vis mademoiselle de Saint-Amaranthe, et ne remarquai véritablement qu'elle. Je fus pourtant obligé de faire attention aussi à ce que me disait le vicomte de Pons, qui, après m'avoir avoué dans l'enfance de la jeune personne, qu'elle était sa fille, me soutenait qu'elle ne l'était pas depuis qu'elle avait dix-huit ans. J'espère pour lui que, s'étant fait lesiIlusioi:sdela paternité, il en était venu à en reconnaître très-précisément le néant; car ses vues étaient sérieuses : il en voulait faire sa maîtresse. Je l'en plaisantai ; mais, le trouvant très-sérieusement dépaternisé, je n'en parlai plus : je me contentai d'en causer très à fond avec la petite. Après lui avoir recommandé le secret, je lui dépeignis pathétiquement l'enormité d'un inceste. Je la trouvai disposée à en concevoir la plus profonde horreur et j'obtins la promesse qu'elle allait s'appliquer tout de bon à considérer quels sentiments je méritais d'elle, pour mon zèle et pour mes avis. Le vicomte me suivait de l'œil, était très-jaune et très-défiant. Il cachait mal sou humeur, dont je n'avais pas l'air de m'apercevoir ; mais exerçant une influence illimitée sur l'esprit de lanière, qui en avait plus que lui, il me peignait comme l'homme le plus dangereux de son salon : celle-ci aurait passé un amant à sa fille, mais n'aurait pas vouluque ce fût moi. La voilà interrogée, tourmentée, prévenue contre mes viackinations infernales : mes affaires, et c'était naturel, en avancèrent. Autant la bile du vicomte m'aurait réjoui, autant la colère de la belle maman m'effraya : il n'était pas encore temps d'en rire. Je par-
lai doue à cet auge tout juste autant que la politesse l'exigeait ; mais nous nous passious des billets : je la prévins que j'allais faire l'amour, jusqu'à un certain poiut, à sa maman. Cette idée la divertit immodérément. J'avais un double but de lui montrer combien il eût été facile de réussir avec celle qui n'était si sévère que pour sa fille, et de piquer la jalousie de celle-ci, pour amener le dénouement. La femme la mieux avertie que c'est un jeu ne voit qu'avec défiance celui qu'elle aime à uue sorte de répétition avec sa rivale. Effectivement, mes soins , qui réussissaient à m'effrayer, et qui valurent au vicomte de Pons le reproche d'avoir la vue courte , commencèrent par divertir mademoiselle de Saint-Amaranthe et lui causèrent bientôt une humeur marquée. Tous les jours je lui remettais une lettre. Rien n'aiguise un amour contrarié comme ce petit manège. Les miennes étaient écrites avec du sang, résultat d'une légère piqûre : elle y répondit avec du rouge délayé dans l'eau. Je m'aperçus de la tricherie, et boudai : on ne m'écrivit plus qu'avec de l'encre, et je repris toute ma bonne humeur. ]N'habituons que le moins possible un sexe artificieux et malin à se moquer de nous dans les bagatelles : l'objet d'une mauvaise plaisanterie l'est bientôt d'un mépris raisonné. Elle m'enjoignit à son tour, très-décidément, de laisser eu repos le cœur de madame sa mère, et me déclara que cette petite guerre et ses simulacres l'ennuyaient. Je dis alors à celle-ci que j'avais mal à la poitrine , et que j'allais me mettre au lait. Mais y dînant souvent, et d'un appétit qu'on eût pu citer, elle vit que je me moquais d'elle et se lâcha : ce fut alors que la beauté que j'encensais en silence comprit (comme je l'avais prévu) qu'il fallait se décider, et donner un peu plus tôt ce qu'elle avait résolu d'accorder plus tard, puisqu'il était possible que sa mère plaçât dans notre chemin de nouveaux obstacles.
B**\ qui a été fort connu pour ses ridicules regrets de ne pas être un homme de qualité, incouvénientô dont cent mille
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(•eus de rente auraient dû le consoler, même dans ce temps-là, avait un appartement dans la maison, pour s'y habiller , ou même pour y passer une nuit accidentellement. Il m'en prêta la clef. Après un opéra qui me parut éternel, et où j'avais accompagné mesdames de Saint- Amaranthe dans leur loge, dont je sortis avant la fin, Amélie, fidèle à sa promesse, vint en rentrant me trouver dans l'obscurité où je l'attendais : elle arriva le cœur battant, quand je commençais à désespérer d'elle :
Odoratos nexa capillos, vestis tenuissima, cultus amantis.
Le signal convenu, trois coups furent légèrement frappés à la porte : j'ouvris , et reçus Flore dans mes bras- : c'était la déesse des jardins, véritablement plus fraîche que le bouquet qu'elle portait sur son sein. De rapides instants s'étant écoulés, elle redescendit au salon; je l'y suivis plus tard, en vainqueur modeste qui veut dérouter le soupçon et laisser à la pudeur le temps de prendre un maintien. Madame de Saint- Amaranthe, émue d'une sympathie maternelle qui la magnétisait sans doute à son insu, ne m'avait jamais témoigné de si tendres attentions. Elle me demanda, d'une voix caressante, d'où j'arrivais si tard?
« D'une visite indispensable, lui dis-je, où je n'ai eu de dé- « dommagement que de penser incessamment à vous.
« — C'est bien poli, dit-elle, mais il n'y a rien d'indispen- « sable dans ce monde que de s'ennuyer : quant à des visites, « on n'en fait plus.
« — La mienne, répondis-je, est du petit nombre de celles « qu'on a faites depuis la création du monde, et qu'on fera » jusqu'à sa fin.
« Je n'en veux pas savoir davantage, minauda-t-elle, en dé- « tournant la tête.
« — Vous êtes la personne du monde à qui j'ai le plus de « plaisir à obéir. »
Elle fut toute la soirée d'une humeur charmante : c'était une poule un peu fâchée, transformée en colombe. Quelquesuns de ses atomes m'environnaient encore : j'étais le flls de son instinct malgré les antipathies de sa raison.
Pour son aimable fille, la céleste Amélie, elle était comme une rose qu'on a agitée sur sa tige , et dont la nuance de pourpre est plus vive, après que le zéphir a mollement entr'ouvert ses feuilles
Rien n'est voilé pour longtemps. Elle avait un frère, assassiné depuis à l'âge de seize ans par Fouquier-Tinville ; que ne remarque pas cet âge? il soupçonna nos rendez-vous. Il fit le guet à la porte ; il la vit sortir de la chambre de B***, ne quitta point son poste, qu'il ne m'eût vu descendre aussi , et révéla tout dès le même soir à sa mère.
On peut supposer que l'explication que j'eus avec elle fut orageuse: elle ne m'épargna point les épithètes de monstre, de corrupteur; la dernière m'affectait peu, j'étais sûr de ne pas la mériter, instruit qu'un autre, protégé par madame de Saint- Amaranthe elle-même, s'était chargé de ce soin-là. Il me fut signifié d'avoir à ne pas remettre le pied dans la maison, et que sa fille irait expier son crime dans un couvent. J'admirais l'éloquence de sa fureur et la moralité de ses emportements. C'était la vertu qui n'a point d'intérêt à broncher, prêchant le vice pris sur le fait. Quand elle eut débagoulé sa colère, je répliquai bien doucement, que je doutais qu'elle eût le droit de mettre au couvent sa fille, pour avoir choisi un amant de son goût , après le tort d'en avoir accepté un qui n'en avait pas été : que, surtout le reste, je prendrais les ordres de mademoiselle de Saint-Amarantbe, et jamais les siens. Après ce peu de mots, je me retirai au bruit des injures, des portes fermées avec fracas et des porcelaines brisées dans sa furie.
J'informai Amélie de ce qu'elle aurait bien appris sans moi,
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je lui marquai que l'instant de nous séparer était arrivé si le caractère et quelque énergie ne venaient pas à son secours :je lui rappelai qu'elle m'avait souvent promis d'en faire preuve sj nous étions découverts. Elle surpassa mon attente : sa femme de chambre vint chez moi, dès l'après-midi, m'assurer que sa maîtresse, après une entrevue très-animée avec sa mère, m'attendait à sept heures du soir. Je ne me fis pas attendre, elle me raconta tous les emportements, toutes les prières même qu'elle avait eu à braver; que sa réponse invariable avait été, qu'elle avait acquis par le passé le droit de disposer du présent, qu'elle était résolue à tout, même à sortir de la maison, plutôt que de se laisser tyranniser ; qu'aidée par moi, qu'elle avait instruit de tout ce qui la touchait depuis son entrée dans le monde, elle ne manquerait pas des moyens de recouvrer sa liberté ; que le Iu\e, les superfluités, dans lesquels elle nageait , ne contribuaient que très-peu à son bonheur, qu'il ne lui fallait que l'aisance avec celui qu'elle préférait ; que je serais en mesure de subvenir à ses besoins; et que d'ailleurs, dix mille louis déposés chez M. T***, notaire , étaient sa propriété , et plus qu'il ne fallait pour le genre d'existence qui serait le plus de son goût.
Tant et de si bons arguments, soutenus par des larmes , effrayèrent tellement madame de Saint- Amaranthe , l'idée surtout que j'avais son secret, la consterna si profondément , qu'elle convint avec sa fille de se dépouiller ce jour-là même de son autorité, de ne la regarder que comme une sœur qui n'avait plus que des conseils à espérer d'elle; ses souhaits allaient se borner à ne la voir jamais se repentir d'avoir secoué de si bonne heure le joug de sa prudence. Le premier avis qu'elle lui donna fut de m' engager à venir sur-le-champ apprendre mon bonheur de ta bouche même d'Amélie ; quand j'en sortis, elle m'invita à commencer par sa maman ma visite du lendemain.
J'y consentis sans peine.
Je trouvai un mouton, le mouton le plus traitable. Il ne tint qu'à moi de croire que j'étais son fils : elle me pria d'en avoir les sentiments ; elle ajouta qu'elle était persuadée que je ne compromettrais jamais sa fille, comme je devais l'être qu'elle userait de toute son influence pour éterniser une liaison dont la constance et le temps seraient la justification et l'excuse. J'étais le premier amour d'Amélie, elle se flattait que j'allais lui consacrer les dernières affections d'un cœur qui ne s'était point assez fixé. Elle voulut s'expliquer sur le sujet le plus délicat: elle me nomma le séducteur (je le connaissais) qui avait acheté au poids de l'or les faveurs de la beauté et l'innocence sacrifiées. Amélie n'avait jamais été contrainte, elle avait dû épouser celui qui avait abusé de sa candeur, elle pouvait me protester, avec sincérité, qu'elle s'était si peu mêlée de tout ce tripotage, qu'elle avait même dédaigné de s'instruire des raisons qui avaient empêché ce mariage , ainsi que des motifs de l'aversion qu'elle avait conçue pour celui qu'elle avait d'abord choisi , etc., etc.... Je la laissai parler tant qu'elle voulut, ayant l'air d'acquiescer par quelques signes rares, d'un air assez incrédule cependant pour la tenir dans ma dépendance, et pour ne plus retomber dans la sienne. La haine dans le cœur elle me prodigua les serments d'une immortelle amitié; je lui jurai qu'elle était ce que j'aimais le mieux au monde après sa fille : je la trompais, mais je ne la haïssais pas. J'essayai de lui persuader que c'était spécialement mon estime qu'elle avait conquise ; comme c'était ce qu'il y avait de moins vrai, j'appuyai, à mon tour, cette assertion par tous les serments dont un mensonge peut s'étayer.
Je la trouvai peu crédule.
Quand je sortis de son cabinet, nous étions précisément au même point que lorsque j'y étais entré-. Mais quelle différence dans les formes et dans tout ce qui tient à l'extérieur? Réconciliation, égards, harmonie, délicates attentions, voilà tout ce qu'on pouvait discerner. J'y dînai, je surpris ses veux me
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lauraut la mort : clic me serra la main en sortant de table, pour me remercier de n'avoir pas regardé une seule fois Amélie. Il était impossible, observa-t-elle, de déguiser si naturellement la possession. De mou côté, je la remerciai : l'éloge était flatteur; c'était celui d'un maître. J'aurais pu néanmoins objecter que, pour une femme si exercée, elle se trompait ; car la Bruyère, je crois, a remarqué avec raison que se regarder toujours, ou ne se regarder jamais, faisait soupçonner la même ebose.
Nous nous aimions depuis trois mois, croyant' que ce n'était que depuis un jour, ou quelquefois que nous n'avions l'ait autre ebose toute notre vie. Mais trois mois de bonheur sont un long terme dans la plus longue carrière. Combien d'hommes sont morts sans avoir été trois mois heureux ! Un essaim dîépouseurs se présenta. L'un avait un nom assez beau, une figure qui ne l'était guère ; l'autre était le fds d'un ancien ministre du roi, et c'était tout; un troisième enfin, dont le père avait été beaucoup trop ministre aussi, Sartines, se mettait sur les rangs déjà, quoiqu'il n'ait fait que plus tardée funeste mariage qui l'a mené avec elle à l'échafaud : destinée qu'il aurait bien subie tout seul, puisqu'il était aussi commun alors d'être décapité que de s'enrhumer.
Pour moi, qui ne voulais point épouser, mais conserver ce que tous les maris du monde peuvent tout au plus obtenir, jj devins morose, inabordable, et d'une jalousie concentrée qui me rendit couleur de souris. L'orage à la fin éclata, les querelles succédèrent aux querelles. J'avais gagné, je l'ai déjà dit, une somme très-considérable ; j'en répandis la plus grande partie dans cette maison même , écueil où ma tranquillité et mon bonheur allaient se briser. On n'est point aimable quand on est jaloux devant tant de spectateurs. Les femmes ont un tact unique pour saisir un ridicule et s'en dégoûter : elles ont aversion du malheur qu'elles ont causé.
L'idée de se marier, après avoir un peu fait ce qu'il fallait.
pour no le pouvoir plus, devint une idée fixe dans la tête de mademoiselle de Saint-Amaranthe : sa mère l'encouragea, et je ne puis l'en blâmer. L'espoir de quelque considération se plissa dans son cœur ; elle crut qu'avec un mari de plus elle pourrait encore y prétendre, puisqu'elle avait de la fortune. C'était connaître un siècle dont la devise pourrait être : Laissons là les parchemins.... nous parlerons un autre jour de vos vertus-, montrez-moi de for.
Quoi qu'il en soit, la sensible Amélie, bien catéchisée, me pria de l'écouter avec l'attention qu'Auguste obtint de Cinna : elle me fit part de la résolution qu'elle avait formée de se marier ; elle était trop sûre de mon cœur pour imaginer que je voulusse y mettre obstacle. Elle me conjurait de ne pas revenir de quelque temps chez elle, et de répondre comme un homme d'honneur aux questions que la malignité pourrait m'adresser sur son compte : elle était pour moi, dans le fond de son cœur, ce qu'elle avait toujours été depuis l'instant qui nous avait unis; je la retrouverais, la mort seule pouvait détruire les sentiments qu'elle m'avait voués. Elle se résuma, comme beaucoup d'autres avant elle, par redemander un portrait qui n'était pas assez ressemblant, et des lettres trop peu spirituelles pour que j'y tinsse beaucoup.
Je reçus ce congé mielleux avec assez de stoïcisme; j'y étais préparé et me sentis plus qu'à la hauteur de la circonstance. Je la remerciai d'avoir assez bien présumé de moi pour être sûre qu'aucun sacrifice ne me coûtait quand il s'agissait du destin de toute sa vie ; je lui dis sans détour que je m'interdisais sa maison à jamais; que mes indiscrétions ne flétriraient point la couronne de l'hymen, mais que son portrait lui ressemblait trop peu, comme elle l'avait très-judicieusement jugé, pour qu'il lut digne de lui être rendu, et pourtant trop, pour qu'il ne me fût pas pénible de le voir passer dans d'autres mains. Elle m'offrit de le briser : je répondis que j'étais assez superstitieux pour répugner à ces destructions en
pointure, présages souvent sinistres et vérifiés de destructions
plus réelles. Quant à ses lettres, j'avais promis à ma première maîtresse, et à l'un de mes grands parents, a l'article de la mort, de n'en jamais rendre; qu'à ce système d'ordre général en cette partie se joignait, pour elle en particulier, un intérêt plus tendre, un sentiment indéfinissable qui me rendait impossible de me dessaisir de témoignages à la fois si flatteurs et si instructifs, qui, me retraçant sa fidélité, me feraient illusion sur son inconstance.
Je lui baisai la main avec le reepect de l'indifférence ; elle me reconduisit comme une visite.
Je ne dissimulerai pas que je fus longtemps et sincèrement affligé : j'eus soin qu'elle ne le sût pas.
Vergniaud, avec lequel une circonstance imprévue m'avait lié précédemment, n'avait rien négligé pour me décider à sortir de France. Il présageait tout ce qui arriva ; il avait deviné jusqu'à sa mort, et persistait, par honneur et par paresse, sur la ligne où il avait commencé à marcher. C'est ce qu'il n'avouait guère, et ce qu'il m'a sincèrement confessé vingt fois. La veille de cette terrible journée, je le vis encore. Il était minuit ; je voulais rentrer et brûler quelques papiers : je me sentis involontairement entraîné vers madame de Saint-Amarautbe et sa fille : leur donner un avis salutaire, les éclairer sur une situation qu'elles n'avaient peut-être pas mesurée, était une tâche facile à remplir; s'exposer à des dangers pour leur en épargner, braver avec elles le péril qu'il y avait à les y soustraire, me semblait un autre devoir que j'aurais trouvé doux et tout simple d'accomplir. Ayant appelé un valet de chambre, je me fis conduire dans une pièce voisine du salon : j'écrivis quelques mots au crayon, les priant toutes les deux de quitter leur compagnie
et de venir un instant me joindre. J'en fus reçu avec émotion, et presque avec tendresse. Leur premier mot fut : « Avez- « vous besoin de nous ? Quelque chose de funeste vous est-il « arrivé? Maison, argent, amis, démarches, nous vous offrons « tout: tout ce dont nous disposons est à vos ordres. » Tout cela fut offert avec une volubilité et un accent qui ne laissaient pas de doute sur la sincérité de l'intention.
En leur exprimant ma sensibilité, je les fis asseoir : je me souviens que je me mis aux genoux d'Amélie. Je leur dis que ce qu'elles voulaient faire pour moi, elles devaient se hâter de l'exécuter pour elles-mêmes ; qu'elles avaient à peine le temps de se mettre en mesure de quitter Paris, qui allait devenir plus que jamais le théâtre d'événements incalculables, de calamités sans refuge, surtout pour des femmes ; que l'immense fortune qu'elles avaient faite, si utile dans tout autre temps, ne serait dans celui-ci que leur condamnation. Je m'offris à leur procurer le lendemain, de bonne heure, des passe-ports pour l'Angleterre, à les y accompagner. J'adjurai l'honneur qu'à notre arrivée à Londres, je prendrais un appartement éloigné du leur, et qu'elles reconnaîtraient en moi l'ami le plus désintéressé, comme j'avais été le plus discret, depuis qu'un nœud trop peu solide s'était rompu.
Amélie hésitait, ou plutôt elle était prête; sa mère fut inflexible. «Arriverait-il rien de funeste à des femmes? La mort, « au reste, lui semblerait moins horrible que tout le vagabon- « dage de l'émigration et de la fuite eu pays étranger. Ses af- « faires n'étaient pas de celles qui pouvaient se régler si promp- <> tement. Elle ne laisserait pas sa fortune enquestion, sa maison « au pillage : elle trouvait plus dangereux de s'échapper de « France que d'y roster. Combien de victimes avaient été im- « molées dans leur fuite, qu'on aurait oubliées dans leur re- « traite! etc., etc., etc. » Me tendant la main, sa voix se radoucit pour prononcer le mot adieu ; et sortant, elle me laissa avec sa fille, qui m'assura n'être point heureuse et ue m'avoir ja-
mais repris son cœur. Klle céda à un attendrissement trèsmarqué, mais me prit moi-même pour juge de son impossibilité de séparer son sort de celui de sa maman. « Je suis cer- « taine, continua-t-elie, que cet actede résignation me coûtera « cher, et que je serai la victime de son entêtement. »
S'avançant alors la première pour m'embrasser, je seuîis mon visage inondé de ses pleurs; la serrant alors étroitement contre mon cœur, je recommençai à !a conjurer de partir. « Je ne puis. » Essuyant ses beaux yeux, elle s'éloigna lentement.... J'aurais dû la retenir... oser davantage pour la décider.
Je la vois encore celte robe blanche se déchirer sous mon pied, qui l'arrêtait involontairement, je la vois flotter mollement sur le parquet, et plus haut dessiner cette taille divine, et les contours enchanteurs de ce beau corps qui s'éloigna pour toujours ; je vois, et je la retrouverai sans cesse, cette tête d'ange se retourner pour me consoler d'un sourire, que des yeux mouillés rendaient plus touchant.
Ce fut là mon dernier entretien, mes derniers rapports avec la personne de France la plus universellement fameuse pour sa beauté unique; créature ravissante, que la nature s'était plu à parer de ses plus rares ornements, et qu'elle ne montrait a la terre que pour qu'en la citant toujours, on n'eût plus rien à lui comparer (1). Elle lut faible, mais essentiellement bonne et douce, avec un fond d'orgueil noble, qui l'eût rendue capable, mieux dirigée, de n'aimer que ce qui était noble aussi. Elle avait plus d'esprit qu'on ne lui en supposait généralement, parc-e
(i) Cet éloge ne paraîtra outré qu'à ceux qui ne l'ont pas connue. Elle fut la plus belle personne de Paris, dans son temps; elle le fut complétcment. Un peintre, un statuaire eussent trouvé le sujet d'une seule louange, pas celui d'un seul reproche. Je n'ai vu dans aucun pays rieu i|ui me l'ait rappelée, rien qui me l'ait fait oublier, rien d"aussi absolument parfait. Mon cœur a aimé d'autres femmes davantage, je n'en ai autant admiré aucune. ' Note de l'Auteur.)
qu'elle était froide, et très -disposée à cacher ce qu'elle en avait, et que d'ailleurs on accorde avec peine à la même personne un avantage, quand elle a éminemment une autre supériorité. Elle était d'une finesse que les femmes seules peuvent posséder, et que les plus spirituelles ont souvent le moins : il faut cependant observer que celles qui manquent tout à fait d'esprit ne l'ont jamais. Elle est morte avec un courage héroïque qui en donna à toute sa famille, qui aurait eu honte de ne pas imiter celle qui avait tant de titres pour chérir une vie qu'elle dédaigna autant qu'elle méprisa ceux qui la lui ravirent.
Vergniaud, qui fut le plus éloquent orateur des deux assemblées, si par éloquence on entend le talent d'agir sur l'âme et de passionner les questions, avait un souverain mépris pour toutes les factions, et peut-être pour celle à laquelle il appartenait plus que pour aucune autre ; mais son indifférence, sa vanité, et son goût pour la tribune, serraient les liens qui l'attachaient à son parti. Il aurait voulu trouver un moyen honnête ( comme s'il fallait un prétexte honnête pour abandonner ce qui ne l'est pas ! ) pour s'en détacher. Il aurait préféré le repos igtmille livres de rente (\)à ce bruit et à ce sang. 11 le disait, il le pensait sans doute, et cependant ne consentait point à sortir d'une carrière qu'il courait avec dégoût.
Il m'avait répété souvent : « Je crois le roi honnête homme,
« mais il est insauvable : qu'il abdique, qu'il se retire où il
« voudra avec la reine, et nous laisse son fils ; il eu est temps
« encore. Je me suis chargé de demander le décret qui sus-
.-on pouvoir; faites-le avertir, si vous voulez, qu'il
■ par M. de la Porte à lui offrir mieux que cela.
itr. )
o court le plus grand danger; qu'il n'a qu'une chose à faire « pour l'éviter, et qu'un instant pour le détourner. »
Le 11 d'août, je lui rappelai cette conversation que j'avais eue avec lui moins de huit jours avant; je le suppliai de faire adopter cette mesure de l'abdication et le décret qui autoriserait Leurs Majestés à se retirer hors du royaume, avec un traitement, etc., etc. Je n'en suis plus le maître, me répoudit-il, C instant est passé.
Le trône était en poudre. Les vainqueurs songeaient à leurs vengeances personnelles; j'avais au milieu d'eux d'implacables ennemis : il ne m'était plus permis d'hésiter. Je ne résistai plus aux instances d'une femme de mes amies, qui me décida plus à sortir de France que les conseils, les réflexions et les dangers. Elle me procura des passe- ports que je remplis moimême d'un nom supposé, après avoir calqué tant bien que mal, sur un carreau de vitre, les noms des deux officiers municipaux, Da** et Ta**. Ce passe-port, qui aurait dû mille fois me trahir, me servit à traverser tout le royaume, et, comme la Renommée, acquérait en voyageant toute la consistance qu'il n'avait pas à Saint-Denis, où je l'exhibai fièrement pour la première fois. C'est là qu'il commença à se revêtir des signatures des autorités civiles et militaires : il n'eut quelquedéfaveur qu'à Abbeville, où je fis la faute d'entrer en plein jour dans une espèce de chaise de poste que j'avais louée à la poste précédente. Je fus conduit à l'hôtel-de-ville , séance tenante des notables du lieu, qui étaient bien les plus fieffés démagogues qu'une ville de province eut pu vomir dans son administration. C'étaient cinq ou six furieux tout à hit à la îianteur de leurs" fonctions et des temps. Us voulaient écrire à leurs frères de la municipalité de Paris. Je me dis chargé d'une
commission secrète, et les rendis responsables des délais auxquels leur patriotisme, m'assujettirait. Mon visage et un reste de toilette ou de décence ne leur revenaient point, quoique je leur tinsse les meilleurs propos sur les mesures que nous avions prises à Paris, après la chute du dernier tyran. Enfin le moins forcené de la bande opina pour le laissez-le aller, et son avis prévalut : c'est là que j'achevai de me mettre particulièrement en règle, puisque j'eus la satisfaction de voir mon chiffon de papier corroboré de lu passer en conseil permanent dans le lieu de nos séances, le présent passeport dûment examiné et vérifié, et y ayant à ces causes apposé nos signatures , etc., etc., etc.
Avant de sortir de Paris, j'avais remis à Champcenetz la clef d'un secrétaire ; je le priai instamment d'aller chez moi après mon départ, aussitôt qu'il le pourrait avec sûreté, brûler deux paquets de lettres étiquetés n° 5 et cachetés en vert. Je lui avais recommandé aussi de prendre tous les moyens en son pouvoir pour me faire parvenir un portrait auquel j'attachais un prix infini. Il ne lui a pas été possible vraisemblablement de remplir mon vœu, car non-seulementje n'ai jamais reçu le portrait, mais j'ai su depuis, parmi homme qui a rempli, bien malgré lui. des places à cette époque, que les lettres avaient été lues à la municipalité, et avaient singulièrement divertiles honorables membres. C'est heureux ! mais ce qui l'est moins, c'est qu'une des personnes du monde dont l'estime m'est la plus cbère, a été compromise aux yeux de l'homme qu'elle avait le plus d'intérêt à ménager. Si cet écrit arrivait jusqu'à elle, elle regretterait sans doute la lettre que j'ai reçue à Hambourg, en I7'.i7 : elle reconnaîtrait que je ne fus coupable que d'avoir trop tardé à détruire les gages d'un sentiment qu'elle a tant oublié, dont je n'ai point parlé dans ces Souvenirs et dont la moindre trace n'y sera jamais consignée.
El ee malheureux Champcenetz, aussi, j'avais tout fait pour l'arracher aux bourreaux qui font immolé. Il n'était pasdiffi-
;tr.
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cile de prévoir qu'un homme qui avait tant plaisanté de tout irait à la mort, quand ceux qui la distribuaient en faisaient une plaisanterie. .Te lui démontrai trop aisément qu'un miracle ne se Ternit pas en sa faveur, et que c'en serait un s'il échappait à une proscription si générale, quand il n'était possible de se sauver que par l'obscurité et le silence. Un homme dont la vie était de se montrer et de faire du bruit, d'être cité demain pour le mot d'aujourd'hui, de faire rire les autres, ou de rire aux éclats pour eux et pour soi, ne pouvait guère être soupçonné de conspirer, mais deviendrait un point de mire trop apparent pour qu'on le manquât, dans un temps où les victimes iraient à l'échafaud dans l'ordre et le rang où elles se feraient remarquer, et où le seul, moyen de vivre serait de passer pour mort. Sa raison m'entendit, mais sa paresse ne me comprit pas ; il fit tout pour me détourner de sortir du royaume, il m'offrit même un lit chez lui et la moitié de son appartement. Il me prédit que, dans l'état des choses, les barrières de Paris fermées, toutes les surveillances et les soupçons sous les armes, je serais arrêté, comme tant d'autres, dans les campagnes, identifié, et réservé à une mort plus misérable.
Il n'était pas de mon destin de l'en croire : je lui dis le dernier adieu de ce monde. Dans la suite, je cherchai longtemps avec inquiétude et trouvai, plus tard que je ne l'aurais cru, son nom sur ces listes fatales que l'Europe a lues avec épouvante et indignation, lorsqu'elle désespérait d'un peuple d'agneaux timides qu'une poignée de tigres entassait dans des cavernes avant de se gorger de leur carnage. . . .
L'amie qui avait décidé mon départ s'était aussi assurée d'un homme sur lequel elle comptait comme sur elle-même. En sortant de chez Champcenetz , je le trouvai chez elle qui m'attendait. Il m'affubla d'un chapeau bordé , d'une redingote de cocher, et me fit monter, dans cet équipage, derrière son cabriolet. Nous arrivâmes près de Saint-Denis, à une maison écartée, où je passai la nuit, dans une chambre que
le nom de grenier ne déshonorerait pas. Je me séparai dès le lendemain de mon condueteur, et m'acheminant vers un port de mer, quelquefois à pied, quelquefois sur des voitures de louage, le plus souvent caché le jour, voyageant la nuit, reconnu trois fois dans la route par des hommes qui auraient du me trahir, j'arrivai à Boufogne, le 25 août 1792, à dit heures du soir!
Mon signalement y était avant moi.
Je m'étais décidé d'avance à me confier à une Anglaise qui tenait l'Hôtel d'Angleterre ( British Hôtel) -.j'y étais souvent descendu, et dans une situation fort différente de celle où j'allais m'ol'frir à ses yeux. Je regardai par les fenêtres de la cour, où j'apercevais delà lumière, si je ne verrais point mistress Knouth : l'ayant reconnue, j'entrai dans le parloir, où, à ma grande satisfaction, je la trouvai seule. La saleté de mes vêtements, ma Ggure déjà un peu hâve, le secret que je lui recommandais, m'en firent accueillir avec une sorte d'effroi : elle me prit peut-être pour un de ces spectres que sa compatriote mistress Radcliffe introduit avec tant de profusion dans ses romans, conçus et écrits sans doute dans des cimetières. Je me nommai ; il fallut quelque temps pour la convaincre que j'étais encore un habitant du plus mauvais de tous les mondes. Enfin je lui demandai si elle voulait justifier ma confiance, ou me dénoncer, j'insistai seulement pour qu'elle ne me fit pas languir. Elle n'hésita pas, et m'ayant conduit elle-même dans une chambre, dont elle prit la clef, elle m'apporta bientôt après à souper. Je dormis quinze heures, oubliant qu'il y avait une révolution, des officiers municipaux, des assassins et des tyrans. Mes songes même fureDt aussi paisibles que mon sommeil.
En me réveillant, le sieur Parker, associé de cette brave
femme, vint me proposer de me rendre à bord d'un vaisseau
qui portait en Angleterre les gens et les chevaux de lord
er. Il m'anieiKi !o capitaine, qui s'engagea, moyennant
vingt-cinq louis, à me faire coucher sur la paille à son bord. J'y eusse consenti si sou éloquence eût également réussi a nie persuader que je tromperais la surveillance des préposés de la douane et autres officiers publics, qui visiteraient son vaisseau. Cette épreuve me semblant dangereuse, je lui offris un présent pour en obtenir le silence, qu'il garda. Enfin Parker se présenta dans ma retraite , avec un acolyte de la mine la plus rébarbative et la plus patibulaire. C'était, me dit-il, un contrebandier des plus honnêtes, qui répondait sur sa tète de me rendre à Douvres, sain et sauf. Les soins de celui-ci étaieut plus chers : il exigea quarante louis.
Qui me garantissait qu'un tel homme ne me trahirait pas, ne me feraitpas jeter à la mer pour abréger, etc., etc., etc. Mais n'ayant pas le temps de considérer ces misères-là, je me livrai à lui sur-le-champ. M'ayant passé sur l'épaule une carnassière, il m'arma d'un fusil. Nous traversâmes le court espace qui conduisait à la mer, et fûmes bientôt dans l'eau jusqu'aux genoux, en côtoyant le rivage. Mon compagnon tirait incessamment et m'obligeait à en faire autant, sur je ne sais quels oiseaux qui passaient souvent hors de la portée, et que je ne prenais pas la peine de viser. Enfin, après une course de deux heures, il fallut entrer dans l'eau jusqu'à la poitrine pour gagner une barque qui paraissait avoir pour voue uu mauvais drap de lit, sous la conduite de deux matelots dont le langage et toute l'encolure n'inspiraient rien moins que la confiance. Il dit quelques mots que je n'entendis pas, etm'enlevantpar la ceinture, il me lança dans la barque, comme quelqu'un dont on a reçu l'argent, et avec les jambes et les bras de qui l'on ne compte pas.
Ma situation n'était ni brillante ni aimable. Je ne fus pas longtemps à l'apprécier, et me déterminai vite à l'améliorer. Je fus m'asseoira un bout de la nacelle : « Comptez, leurdis-je, « en tirant de ma poche deux pistolets que j'armai, que si l'un « de vous fait un mouvement pour m'approcher, je le tue. « Mais aussi, vous recevrez les dix derniers louis que j'ai sur
DU CO.UTE DE TII.LY. 42.rj
« moi si nous arrivons ce soir avant neuf heures à Douvres, « ou dans tel autre port d'Angleterre. » Ma harangue sembla les étonner, mais sans proférer , je crois, une autre parole , pendant une traversée de dix heures, nous arrivâmes le soir, avant qu'il en fut sept, à Stockport, mouillés comme l'est à l'Opéra un héros de théâtre arrivant à la nage.
Le ministre de l'Évangile et le juge de paix du lieu vinrent bientôt après me faire les propositions les plus prévenantes et les plus hospitalières. Leur humanité et leur zèle patriotique étaient mêlés de curiosité et du désir de connaître la véritable situation de la France. Je contentai les questionneurs en peu de mots, et aussitôt que les chevaux, furent attelés, je leur fis mes adieux avec des sentiments de reconnaissance, et montant dans ma chaise de poste, je pris la route de Douvres, où j'arrivai en deux heures.
De la conspiration d'Orléans. 32c rit en 1 • 3 «, Par Crarat.
« De tous les côtés , et depuis cinq ou six ans , on parle de la conspiration d'Orléans; on en nomme les chefs civils et militaires, les législateurs, les généraux , les troupes légères et de ligne , les trésoriers, les philosophes, les pontifes même : toutes les pièces d'une vaste monarchie sont dans ce complot ; on dirait qu'il n'y a plus qu'à écarter un léger voile, et que la dynastie d'Orléans va paraître sur le trône relevé de la France.
« Je ne doute aucunement qu'il n'y ait une conspiration trèsréelle, indiquée par ses discours , qui paraissent être, en ce moment , le cri d'alarme de la France.
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'examine ces bruits, que si habilement on fait paraître universels.
« A coup sûr, il y a ici bien plus d'échos que de voix. Les échos sont partout ; et les voix où sont-elles !
« Peut-être ne me serait-il pas très-difficile de faire la réponse ; j'aimerais mieux mettre tout le monde en état de la chercher.
« D'Orléans , baptisé Égalité par cette indigne commune de Paris, est mort sur un échafaud : un échafaud se rencontre souvent sur le chemin du trône : il se rencontre aussi souvent sur le chemin de la république; ceux qui veulent faire ou défaire les rois ont assez fréquemment affaire avec les bourreaux. Ce sont des accidents de métier dont il n'y a rien à conclure : on s'y attend , et on ne s'en plaint point. D'Orléans ne dit point au tribunal révolutionnaire : Laissez-moi vivre; il lui dit : Faites-moi mourir de suite: on lui accorda cette grâce, et on n'en parla plus.
« C'est dans les circonstance utionnaire d*1 d'Or-
3 qu'il faut . tes I sur sa conspiration.
« Né sur le quatrième degré du trône, d'Orléans fut un des premiers à entrer dans la révolution par laquelle letrône a été brisé. 11 avait, dit-on, à se veuger de quelques refus el de quelques
plaisanteries du roi et de la reine. Je crois, dans ce prin sang, ce motif beaucoup plus vraisemblable que l'amour d • la liberté et le sentiment des droits et de la souveraineté d'une nation. Cependant je vois d'abord d'Orléans agir avec les parlements , et comme eux : je le vois agir ensuite avec la grande majorité des États-Généraux , et comme elle. 11 doit compter et il compte beaucoup daus le nombre des ressorts qui imprimèrent les premiers mouvements; mais j'observe qu'il entre dans ces mouvements, qu'il les fortifie, mais qu'il ne les opère pas; je vois que tous ces mouvements ont pour but de déplacer la souveraineté, mais non pas de changer la dynastie.
« Les instructions adressées par d'Orléans à ses bailliages , à l'époque des premières élections, ces instructions où respiraient les principes et les affections démocratiques, furent les premiers griefs de la cour contre sa personne ; elles le sont encore aujourd'hui de l'aristocratie et du royalisme de l'Europe contre sa mémoire.
« D'Orléans avait adopté ces instructions, il ne les avait point faites ; un prince ne peut ni sentir , ni penser , ni écrire rien de semblable. On sait qu'elles furent l'ouvrage d'un philosophe , qui lus rédigea sur les mêmes maximes et sur les mêmes vues générales qui avaient dicté trois brochures, lues et estimées alors de toute la France, faites pour être estimées et lues partout où l'on voudra fonder l'ordre social sur les principes universels de la raison, du droit naturel et de la justice. Des écrits faits pour éclairer tout un peuple ne sont pas ceux dont un conspirateur peut vouloir se servir. Les conspirateurs ont besoin de ce qui fomente les passions, et rien ne les fomente moins que ce qui agrandit la raison humaine. C'eût été une grande maladresse dans un conspirateur de chercher un complice dans un métaphysicien , et des moyens de conjuration dans des principes abstraits qu'il fallait bien méditer pour les bien comprendre. Des principes généraux conviennent aux nations; Us ne conviennent pas plus aux conspirateurs qu'aux ambitieux. Si d'Orléans fût devenu depuis un conspirateur, il n'y aurait eu rien de plus propreque les instructions à ses bailliages pour faire sentir
et voir atout le monde combien les conspirateurs sont criminels.
« S'il y a eu dans toute la révolution un intervalle de temps durant lequel la conspiration d'Orléans peut paraîtra avoir quelque réalité, c'est depuis la fameuse séance royale, depuis le 23 juin et le 14 juillet, jusqu'au moment où, après le 5 et 6 octobre, d'Orléans quitta son poste à L'Assemblée constituante, pour s'exiler complaisamment en Angleterre. L'insurrection du 14 juillet, qui éclata dans les jardins de son palais, les conférences fréquentes et, dit-on , de jour et de nuit , que lui ou les siens avaient, à cette époque , avec Mirabeau ; la clameur de haro qui le poursuivit si opiniâtrement en lui demandant compte du sang versé dans les cours , sur les escaliers et dans les appartements de Versailles ; cette facilité inouïe et éternellement incompréhensible avec laquelle il consentit à mettre la Manche entre lui et ses accusateurs; ces circonstances et plusieurs autres semblent appeler sur sa mémoire les arrêts de la justice des nations autant que les imprécations de la haine des rois.
« Mais, après avoir rappelé ces faits en masse, jetons un coup d'oeil rapide sur les détails.
« Au 14 juillet, l'insurrection éclata dans le Palais-Royal ; mais ses ferments étaient dans tout Paris, dans tout Versailles. Les mèches pouvaient être allumées à Versailles, elles pouvaient l'être à Paris; c'était égal, l'explosion se fût faite partout de la même manière. D'Orléans agit beaucoup à ces époques, et, agissant comme tous les révolutionnaires, il agit encore autrement. 11 avait d'autres moyens, plus d'argent, par exemple ; et, quoiqueavaiv, il en répandit : il en fut répandu par tous les révolutionnaires qui en avaient. Valadi en avait, et il en jeta : le denier même du pauvre fut donné aux pauvres pour les mettre en mouvement ; et j'ai connu un homme de lettres ( Chamfort ) qui n'a jamais rien été dans la révolution que révolutionnaire , et qui ouvrit alors sa bourse de cuir pour en tirer mille écus, c'est -à-dire h s économies les plus sévères de vingt ans de privations et de travaux.
« Depuis la trop fameuse séance royale, les mines et les contremines étaient plus ou moins secrètes, mais c'était un combat à mort engagé entre le parti du roi et les représentants populaires du peuple. La nation elle-même entra dans ce combat ; alors elle
n'était ni divisée ni décimée : elle faisait retentir autour du trône, en révolte, la menace de vingt-quatre millions de voix. Rien ne prouve qu'au milieu de ce mouvement universel , d'Orléans ou sa maison n'eût une direction particulière, mais rien ne fait voir non plus qu'il voulût diriger en sa faveur le mouvement général.
Le mouvement avait pour guide , pour chef, en quelque sorte , des principes et non pas des hommes.
«Parmi les hommes, il yen a deux qu'on a voulu faire les meneurs principaux de cette conspiration , dont Philippe d'Orléans , en supposant même qu'il en eût été le chef, ne pouvait pas être la tête : Mirabeau et Laclos.
« Ces deux noms ont paru des preuves.
« Mais qu'a-t-on le plus cité de Laclos? Son roman des nuisons dangereuses. Voici toute la chaîne de la démonstration : les Liaisons dangereuses peignent des mœurs affreuses ; donc leur auteur est un homme affreux, donc cet homme affreux a conçu, dirigé lo plan d'une affreuse conspiration. Quand on ajoute à tous ces donc que Laclos avait une place dans la maison d'Orléans, on n'a plus besoin de démonstrations , la chose est évidente par elle-même. Je sais, et je lésais avec certitude, qu'à la fin de 1792 et en 1793, Laclos a sollicité pendant plusieurs mois, et avec beaucoup d'instance, pour être chargé d'une expédition à Pondichéry : ce n'était pas un moyen prochain de conspirer à Paris que d'aller se battre aux Indes orientales. Je sais encore qu'à cette époque et avant, Laclos parlait beaucoup de la république, et jamais de d'Orléans. Je ne crois point que les discours d'un homme soient une preuve de son innocence ; mais je voudrais aussi qu'en paroles claires et courtes, on donnât quelque autre preuve de la conspiration de Laclos que son nom, sa place et son roman.
« La place de Mirabeau, depuis 1789, était bien meilleure pour conspirer; il régnait à la tribune ; et il semble qu'a l'aide de quelques circonstances un peu favorables , sa parole pouvait faire des rois. Mirabeau n'était pas toujours à cette tribune où il était si bien : le jour , il parlait ; la nuit, il courait ; et des personnes en qui j'avais alors une confiance que je n'ai pas entièrement perdue m'ont assuré qu'il courait souvent de Versailles à une maison de Paris, où d'Orléans se trouvait toutes les fois par hasard.