‹ Mémoires du duc de Lauzun et du Comte de TillyChapitre 10 sur 11 · SODV. DU COMTE DE TU! V · texte numérisé non relu

SODV. DU COMTE DE TU! V

« — Non, madame, chez celle (1) de madame Adélaïde.

« — Est-ce qu'elle donne à dîner ?

« — Oui, Madame, à moi du moins qu'elle a vu très-en- « tant, et avec qui elle ne se gêne pas.

« — Si M. de Champcenetz avait été à Versailles, vous « auriez dîné avec lui... C'est ça qui est bonne compagnie!

« — Madame, il a quelque esprit, et beaucoup de gaieté !

« — Oh c'est charmant!... Ça le mènera loin (2}! Eh « bien, Monsieur, qu'est-ce que vous voulez? entrez.

« — Je prie la reine de m'écouter avec un peu d'indul- « gence, parce que je serai peut-être un peu plus long que je » ne devrais,..

« — Mais sûrement je vous écouterai.

« — Madame, il est arrivé ici un monsieur,... une espèce « de magistrat , à qui mes parents veulent du bien, et moi « aussi; il voudrait bien obtenir une place à Alençon, « elle est vacante; ... la voilà sur un morceau de papier;... « cela dépend de M. de Miromesnil : mon monsieur est un « fort excellent sujet, et je serais très-heureux s'il avait « cet emploi. Un mot de la reine à M le garde des sceaux, et « il est clair...

« — Eh bien ! il est clair...

« — Oui, Madame,... qu'il ne pourrait pas refuser...

« — Est-ce là tout?

« — Oui, madame.

« — J'écrirai ; donnez-moi ce papier.

« — Madame, il est très chiffonné.

« — Donnez-moi ce papier; revenez demain à trois heures <• et demie, la lettre sera faite. Adieu.

(1) Quelques mauvais plaisants appelaient cette duchesse là jument blanche. ( Note de fauteur. )

(2) Infortuuée! vous avez atteint le même but que lui.

( Note de fauteur. )

DU COMTE DE TILLY. 29 l

« — Je ne sais comment exprimer à la reiue toute ma re- « connaissance...

« — En vous conduisant bien . »

<• Monsieur, dis-je à mon protégé , il ne faut compter dans « ce pays-ci sur les choses que quand elles sont faites. Mais « votre affaire a très-bonne mine : vous avez plus présumé de « ma faveur que moi-même, et je serai ravi si vous ne vous « êtes pas trompé.

« — Comment, Monsieur, vous avez parlé tout ce temps-là « à la reine ?

« — Oui, Monsieur.

« — Mais, Monsieur, ou nous avait dit en province que le « roi et la reine parlaient si peu, qu'autant vaudrait qu'ils ne « parlassent point du tout.

« — Est-ce qu'on vous a dit aussi qu'ils étaient muets ?

« — Pas précisément ça, mais qu'il n'y avait presque per- « sonne avec qui ils pussent parler, et que Y étiquette exigeait « qu'ils fussent entourés des grandes charges de leur cour, « toutes les fois qu'ils accordaient une audience a quelqu'un.

« — Fût-elle même secrète! n'est-ce pas. M. L... on vous « aura bien dit d'eux d'autres choses qui sont aussi vraies que « celle-là?

« — Monsieur, j'ai lu ...

« — Oui dans des livres, des faits de la même force et de la « même vérité: monsieur L... je ne vous demande pour ré- « compense de ce léger service, que de ne pas croire aveuglé- « meut les absurdités que vous entendrez ou que vous trouve- « rez imprimées sur ce pays-ci : ceux qui pourraient en écrire « pertinemment n'écrivent point; ceux qui barbouillent du pa- « pier sur ces matières sont des misérables qui, dans leur gre- « nier, égarent l'opinion publique, et qui n'ont pas une notion, « pas uue idée des choses, ni des hommes ; ils pérorent d'un ton « tranchant et dogmatique, et raisonnent de ce dont ils n'ont « pas les aperçus les plus distants; leur rguorance et une ima-

« ginatioa déréglée leur ouvrent les portes des palais des rois « et des cabinets des ministres ; ils veulent peindre un monde « qu'ils n'ont pas vu et qui ne se devine pas, et trouvent des « gens aussi arriérés qu'eux prêts à les en croire sur leur pa- « rôle : ce qu'il y a de déplorable, c'est que, parmi leurs dupes, « il se trouve même des gens d'esprit qui sont séduits par ce « goût naturel qu'out les hommes pour les faits controuvés (1), « la fiction et le mensonge, et surtout par penchant à avilir « tout ce qui plane au faîte des grandeurs : ces libellistes, dis- « je, trouvent des dupes de bon sens et de bonne foi qui ac- « créditent l'imposture et l'erreur, parce que, dans le point « d'optique où ils sont, ils ne peuvent distinguer le ridicule « d'avec le réel, et le faux d'avec le vrai. Je vous quitte, mon- « sieur L..., et vous engage à aller ce soir vous délasser à la « comédie de la ville. TSous nous retrouverons demain au « nfême endroit, après trois heures ; si vous vouliez me voir « demain matin, je loge au Juste, et ne sortirai pas avant onze « heures et demie : bien le bonjour. »

Le lendemain il était furieux. Il avait été au spectacle, d'après mon conseil : il était en cheveux longs, en habit noir et en manteau. Deux étourdis s'étaient moqués de lui ; à la sortie, il fut outrageusement poussé par quelqu'un qui donnait le bras à une fort jolie femme : il se plaignit assez haut ; l'autre lui demandant ce qu'il voulait et ce qu'il était, il eut la simplicité d'en faire le détail le plus circonstancié. « Eh bien, dit celui qui « l'avait poussé , c'est très-bien fait à vous d'être tout cela, « moi, je suis le comte de Chabannes, et je suis très-pressé. » Riant alors démesurément, il monta en voiture.

« Voilà donc, me disait-il , l'affreuse distance que l'orgueil <■■ et des préjugés absurdes mettent entre les hommes! me « pousser, m'interroger, rire, et ne pouvoir me venger !

(I) Tel qu'un ouvrage bien volumineux d'un M. ou abbé Soulavie, d'autant plus dégoûtant qu'il y a quelques pages spécieuses et que cela ressemble quelquefois a quelque chose. ( Tfote de l'auteur. )

" — Qui vous empêchait de le pousser aussi, M. I ? qui

« vous a dit de répondre à ses questions? qui vous empêchait « de rire ? qui vous assure qu'il vous refuserait ce que vous « appelez l'occasion de vous venger?

« — Oh ! Monsieur, j'en suis sûr ce comte de Cliaba-

« non...

« — H n'y a point de comte de Chabanon : il y a un homme « de lettres de ce nom là extrêmement aimable , qui joue du « violon comme un auge , qui court vers l'Académie française, « mais qui ne renverse personne, parce qu'il n'est pas si pressé. « M. de Chabaunes qui vous a poussé fort involontairement, « j'en suis certain, est un fort joli jeune homme, d'une très- » illustre naissance, descendant d'ancêtres fort recomman- « dables par les services qu'ils ont rendus à leur patrie : il « est juste qu'un peu d'éclat rejaillisse sur lui; c'est un « flambeau qui le précède ; si sa vie a des taches, on les verra » mieux.

« — Mais il ne doit pas me culbuter.

« — i\on, certes! »

Voilà le commencement de la révolution , de M. L

M. de Miromesnil le lendemain la compléta.

Je me rendis chez la reine à l'heure où elle me l'avait prescrit; j'y trouvai l'ordre de passer chez la comtesse de Tavannes, dame du palais, la même dont le mari, chevalier d'honneur de la reine, et créé duc depuis, s'était séparé, en lui disant ce peu de mots : « Vous devriez bien fermer votre porte, Ma- « dame. » Elfe était occupée à faire je ne sais quoi avec M. de Montmorency. Voilà du calme, voilà ce qui s'appelle savoir vivre ! C'était un petit homme tout blanc, assez sémillant, sans parler beaucoup. Comme la Saint- Barthélémy était le crime de notre histoire qui me faisait alors le plus frémir, je ne le voyais jamais sans penser au maréchal de Tavannes, un de ses plus féroces auteurs. Élevé page du roi, il était devenu l'un des plus chers favoris de Charles IX, et l'on se ressouvient que,

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durant les massacres, il courait par les rues de Paris en criant : « Saiguez , saignez ! la saignée a toujours été très-salutaire « au mois de mai. » Mais ces hommes-là, du moins, ne faisaient pas une spéculation de leurs meurtres : ils n'avaient aucun intérêt personnel à assassiner leurs victimes. C'était un zèle atroce , un fanatisme de cannibale ; le plus grand nombre d'entre eux s'imaginait qu'une religion si sainte pouvait commander ce forfait et le sanctifier !

Mais l'orgueil, l'ambition, la vanité , la vengeance, l'intérêt personnel, le désir de s'élever, n'ont-ils pas aussi leur fanatisme? Déplorable humanité !

Madame de Tavannes avait un reste de beauté, de l'emboupoint, et encore de la fraîcheur. Arrivé chez elle , j'en reçus une lettre de la reine pour (e garde des sceaux.

Après quelques lieux communs, « Pourrais-je savoir, me « dit-elle, quel est l'objet de cette lettre?

« — La reine vous le dira probablement , Madame : l'ex- « trême confiance qu'elle a en vous, la faveur dont vous « jouissez auprès d'elle, vous en sont les garants. »

Très-peu aimée de la reine (et je le savais bien ), ma réponse lui sembla une épigramme : aussi la conversation devenait-elle très-languissante après cela: je me levai.

JerejoignisM. L... « Venez, lui dïs-je, chez M. deMiromes- « nil. J'ai votre place dans ma poche. »

Nous arrivons chez ce chef de la magistrature. Il prenait du café, entouré d'une nuée de gens de robe de la ville et des provinces.

Son grand talent pour les valets dans la comédie me représentait un de ceux de Molière travesti en juge ou en commissaire pour jouer quelque tour à un tuteur.

Quoi qu'il en soit, M. de Miromesnil, que j'avais souvent eu l'occasion de voir chez le duc d'Havre , et qui n'était pas un sot, au reste, me reçut avec une extrême politesse, et M. L... aussi, au moment où je le lui présentai : mais quand j'eus expli-

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que le sujet qui ramenait à Versailles , il se fit une révolution dans tous ses traits et dans toute son attitude.

« Tu dieu ! dit-il en se tournant vers lui, la tête vous tourne, « jeune téméraire ? vous demandez un emploi qui est la ré- « compense des plus grands services, qui exige un degré de « capacité dont vous n'avez donné aucune preuve. Vous avez « égaré la religion de M. le comte de Tillv (avec un regard « sournois et un rire amer) en le décidant à une démarche « indiscrète....

« — Mais Monseigneur! dit le pauvre L

« — Silence , Monsieur ! Voudriez-vous ( s'adressant à moi comme pour réparer la sortie qu'il venait de faire ) prendre du café?

« — Je n'en prendrai pas, Monsieur, repris-je, mais je vous « remettrai une lettre de la reine.

« — De la reine !

« — De la reine. »

Son visage devint radieux ; il se hâta de briser le cachet . mais combien, en lisant, ce visage se rembrunissait !

« Monsieur, me dit-il enfin, je suis persuadé que S. M. n'a « pas su de quelle difficulté... je dis presque impossible.... « Mais enfin... tout mon bonheur est d'obéir aux ordres de « la reine... Mais je l'avoue, il est cruel de manquer à ses en- « gagements.... Je. voudrais bien savoir, Monsieur le comte, « quel intérêt si vif vous prenez à cet homme.... Vous aurez « la place, entendez-vous; mais j'aurai soin qu'elle ne soit pas <■ pour vous un vain titre, et que vous la fassiez.

« — Monseigneur, dit M. L..., j'ai trop d'honneur pour ne « pas remplir tous mes devoirs.

« — Parbleu, oui.

« — Certainement !

« — Oui, oui!

<■ — J'ai l'honneur, repris-je vivement , d'offrir mes 10- « merciments et mes hommages a monseigneur le garde des

« sceaux : je le prie d'être persuadé de toute ma reconnais* « sanee, que la grâce qu'il met à m'obliger rend immortelle. » Il me reconduisait, j'étais déjà sorti.

« Ah! Monsieur, comme j'aurais pu me perdre! médit en « soupirant le jurisconsulte de province : quelle envie j'avais de « répondre à ce vieux singe! Pardon, je sens que je ne dois « pas parler ainsi des mandataires de l'autorité suprême ; mais « il est affreux, d'être battu à terre sans oser se relever!...

« — Soyez tranquille, mon cher M. L....; remettez-vous, « c'est un léger orage auquel succède un beau jour. Vous avez « votre emploi : n'est-ce pas ce que vous vouliez ? » Effectivement il l'eut ; mais il me dit quelques jours après qu'il lui en avait coûté, vingt-cinq louis avec je ne sais quel secrétaire, pour accélérer l'expédition. Je lui fis mon compliment d'en être quitte à si bon marché avec les subalternes (I). Il partit de Paris peu dejours après, et n'y est revenu, je crois, que pour faire bien du mal aux hommes et aux institutions dont ii s'était cru froissé !

Dans quel ordre de choses , dans quel ouvrage de la main des hommes n'y a-t-il pas des abus , des inconvénients et des dégoûts ? Dans quel pays, dans quel gouvernement la puissance n'enivre-t-elle pas , où n'aggrave-t-elle pas les refus , où ne diminue-t-elle point le prix des grâces ? Dans quel système les gouvernants songent-ils sans c§sse à adoucir aux gouvernés les formes de l'autorité, et à rendre plus légère la main qui tient les rênes du pouvoir, qui en dispense ou les rigueurs ou les bienfaits? La meilleure administration, nous y sommes condamnés, est celle qui a le moins de vices : le gouvernement

(!) II eût élé injuste d'imputer aux gens en place , qui ne peuvent pas tout voir par leurs yeux, la négligence avec laquelle leurs ordres étaient exécutés. J'ai vu quelque part et je le crois aisément, que le cardinal de Richelieu, passant le Rhône, ordonna à ses gens de donner cinquante louis aux bateliers. « Vingt-cinq, Monseigneur, mais que Votre Émiueiicç « nous les donne elle-même. » [Note de C auteur.)

le plus paternel est celui qui s'efforce d'y voir de plus près, quoiqu'il ne puisse embrasser tous les objets ; qui réprime le plus et qui encourage le mieux, et ne commet d'injustices que celles qu'il ignore, que celles qui sont inséparables d'une vaste économie , trop compliquée pour être saisie dans toutes ses branches. La meilleure administration est celle qui empêche tout le mal que sa marche peut détourner, qui fait tout le bien dont elle a la pensée et la possibilité, et qui marchant avec fixité vers un grand ensemble, n'a pas pourtant l'immensité de Dieu qui peut seule embrasser tous les détails de ses oeuvres.

Après m'étre encore une fois mis aux genoux de la reine , je me hâtai de partir pour la Bretagne , et pour l'armée qu'y commandaient M. de Vaux et M. de Langeron. Elle était destinée à opérer une descente en Angleterre. La ville de Saint- Malo avait l'air d'un camp, et. ses habitants étaient tout fiers du bruit qui s'y faisait ; des officiers de tout grade qui couraient au galop dans leurs rues, au risque d'y écraser les femmes et les enfants : on y voyait aussi un petit nombre de courtisanes subalternes de Paris se promener en carrosse. Elles y étaient venues, mandées par le duc de Lauzun et le prince de Nassau, qui les avaient apparemment bercées de tout autre chose que ce qu'elles y trouvèrent : elles eurent de la peine à regagner Paris et à payer leurs chevaux de poste.

Quant à moi, j'eus la satisfaction de me mouiller plusieurs fois , dans des simulacres de descente, dans la mer, dont les troupes paraissaient médiocrement amusées : j'étais établi à un village nommé , si je ne me trompe , Chàteauneuf , dans une terre de M. de la Vieuville, ancien capitaine aux gardes. Je n'y avais guère d'autre distraction que d'aller quelquefois a SainU.Malo, où je perdis mou argent, comme je le raconterai

tout à l'heure, pour que les très-jeunes gens qui jouent avec le premier venu eu fassent leur profit. Mouler à cheval le matin , tirer des armes dans l'après-midi étaient les passe-temps de notre village , où le heau sexe ne l'était pas, et où le paysage n'était ni attrayant ni pittoresque.

Demoustier n'y eût pas trouvé l'inspiration de ces vers sensibles et charmants, sur la mort d'une jeune fille de campagne :

Grâce, fraîcheur, fleur prinfanière, La mort devrait vous respecter.

Ah ! pourquoi cesser d'exister Quand on n'a pas cessé de plaire !

Après avoir dit quelque temps, Mlle était jeune, elle était belle, On l'oubliera; l'herbe nouvelle Couvrira sa tombe au printemps.

Là, fixant sa course légère, Le jeune chasseur, vers le soir, Se reposera sans savoir Qu'il foule aux pieds une bergère.

Il y avait un cimetière à Châteauneuf, de vieilles paysannes , peut-être même y en avait-il de jeunes , mais il n'y avait point de bergères. J'y gagnai la gale : elle vint toute seule , et je ne sais comment. En Bretagne , ce n'est pas une affaire : plusieurs officiers du régiment partagèrent ma bonne fortune , ce qui ne m'empêcha pas de la maudire. Heureusement que j'en fus quitte en huit ou dix jours. Dans les deux mois que je passai à espérer de devenir maréchal de France , et de débarquer le premier sur les côtes de l'Angleterre, j'eus le loisir de me convaincre que c'était une expédition ad honores, et que nous nous en retournerions comme nous étions venus. Pour comble de bonheur, une fièvre lente , que je crois un tribut endémique pour les débutants eu ces climats, me rendit jaune

et défait comme un spectre : une invincible tristesse me consumait. Dieu sait que je n'avais pas peur des Anglais! mais un pressentiment inexplicable me disait que ma tombe était dans cette solitude. Mou mal défiait tout l'art du médecin , et tout le quinquina du monde. Je m'éteignais chaque jour dans une décrépitude anticipée.

J'allai un jour àSaint-Malo pour secouer ces sombres idées, .le fus demandera dîner à M. de Rulecourt, colonel commandant d'une légion, tué depuis, fort héroïquement, dans une expédition d'aventurier, sur des monceaux de morts , dans les rues de Jersey, où il avait fait une descente avec une poignée de soldats (1). On me dit, à sa porte, qu'il était à Saint-Servan : ce n'était guère le moyen de dîner avec lui à Saint-Malo. Je m'en allais lorsque je fus arrêté par un monsieur, qui me déclara s'appeler le baron de*** ; il ajouta qu'il avait la certitude que M. de Rulecourt rentrerait pour dîner. Il me parut, à l'air des domestiques, qu'il était très-familier dans la maison et il eut l'air de prendre sur lui de m'en faire les honneurs. Entrés dans le salon, il discuta rapidement quelques sujets de guerre et de politique, et me proposa de jouer : il ne voulait que me désennuyer. Sans trop attendre ma réponse, il demanda des

(I) Le baron de Rulecourt avait levé à ses frais une légion de huit cents hommes composés de déserteurs. et d'aventuriers. Il demanda et obtint au mois de janvier I7si d'être transporté avec ces nouveaux flibustiers a l'ile de Jersey. Déjà en 1779, le prince de Nassau avait fait une tentative qui. avait échoué. Rulecourt y débarqua sans obstacle, repoussa d'abord un petit corps anglais qui marchait à sa rencontre, et arrivant de nuit a Saint-Hélier, capitale de l'ile , effraya le gouverneur et lui tit signer la reddition de l'ile entière. On le croyait suivi de cinq mille hommes. Mais le jour montra au gouverneur et aux principaux habitants qu'ils avaient ceilé a une terreur panique. Voyant le petit nombre de leurs ennemis el n'apercevant point l'escadre française dont un les .'.sait menacés, ils rassemblent les milices du pays et fondent sur la petite troupe du baron de Rulecourt, qui, enfoncé de toutes parts, est blessé a morl : m s soldats sont tués ou pris. I.e major anglais Pierson recul aussi , a la tête de la milice , un coup mortel . < Nott des premiers éditeurs. )

cartes , et me gagna , dans moins d'une heure, cent cinquante louis au trente et quarante. J'eus le bon esprit de me ressouvenir, dans ma confusion et dans mon étonnement , qu'il ne fallait perdre avec un étranger que ce que je pouvais payer; j'insistai pour cesser le jeu, en dépit des plus belles phrases , et de mille assurances de ses regrets et de l'envie qu'il avait de me donner ma revanche. Il eut l'extrême prudence de me demander une reconnaissance de la bagatelle que j'avais perdue, et je la retirai dès le lendemain, pour avoir le droit de ne lui parler ni de le saluer jamais.

Ce petit événement, qui dans la disposition où j'étais ne pouvait m'enchanter, acheva de me donner un dégoût mortel pour le néant stupide dans lequel nous végétions en cette bourgade , où la fièvre dont j'étais miné prenait chaque jour un caractère plus grave, et où mes plaisirs les plus vifs, je le répète, étaient un cheval et un fleuret. Ce dernier exercice manqua de me susciter une affaire avec quelqu'un pour qui , peut-être c'eût été un bonheur d'avoir été tué : le comte de Latour-Maubourg (1) qu'un parti très-décidé daxis la révolution et de très-

(l) Marie-Charles-César Fay, comte de Latour-Maubourg, d'une des plus anciennes familles du Yivarais , naquit en 1768; il était colonel du régiment de Soissonnais lorsque la révolution éclata. Nommé député de la noblesse du Puy-en Velay aux états généraux il passa un des premiers de son ordre à la cl'ambre du tiers état. Il fui l'un des commissaires nommés pour ramener Louis XVI à Paris lors de l'arrestation de ce prince à Varennes. Il accompagna ensuite M. de la Fayette comme maréchal de camp à l'armée du centre, dont il commanda l'avant-garde. Il quitta l'armée avec 31. de la Fayette, et, arrêté avec lui, il partagea sa captivité, fut mis en liberté en 1797 par l'entremise du directoire ; élu en janvier I8ùl membre du corps-législatif, il fut appelé au sénat en 1806, nonobstant son opposition antérieure à l'élévation de Bonaparte à l'empire, opposition qu'il partagea avec son ami M. de la Fayette. Envoyé successivement, en qualité de commissaire extraordinaire, en Normandie en 1807, elen Bretagne en 1810, il fut renvoyé de nouveau en Normandie dans cette même qualité en J8I3. Le 8 avril I8U, il transmit son acte d'adhésion à la déchéance de Bonaparte, et fut nommé à cette époque, par S. A. R. Monsieur, commissaire extraordinaire à Montpellier. Après le 20

grands malheurs qui on ont été la suite ont rendu très-célèbre.

Il n'était connu alors que par un nom distingué, une grande fortune , les bontés de la reine, qui le fit faire depuis colonel en second avant l'âge, que par un fond de générosité, je dirai presque de maguanimité, de valeur, de probité, d'honneur et de droiture, qui le rendait l'arbitre du régimeut où nous servions. Jamais un homme si généralement aimé, et qui méritât tant de l'être ; jamais tant de simplicité et d'obligeance pour tous ses frères d'armes; jamais si peu d'airs et de prétentions avec le dernier des subalternes : un peu frondeur avec les chefs , et se faisant souvent l'avocat des mauvaises causes; doué du physique le plus imposant, avec les formes les plus aimables. Il avait commencé sa carrière militaire avec le vicomte de Tsoailles et M. de la Fayette : leur parti a été le sien , ce qui vraisemblablement influença depuis le choix qu'on fit de lui pour accompagner le roi à son retour de Varennes. Les infortunes et la prison ont été aussi son déplorable partage.

Un soir, je tirais des armes avec lui, il s'échauffa sur une botte douteuse, qu'il prétendit que j'avais niée. Je soutins n'avoir pas été touché : j'y mis peut-être quelque emportement, parce que j'en étais sûr. Quelques passes après, il me fait ployer son fleuret sur la poitrine , en s'écriant qu'apparemment il ne faut pas moins que cela pour me convaincre... je jette le mien.

« Voyons, lui dis-je, si vous serez aussi heureux l'épée à la « main ! »

Il s'élance, s'habille à la hâte, me saisit la main avec force...

« .Marchons, réplique-t-il, allons chercher nos sabres... tu « vas voir!

mars isir>, il accepta la place de pair dans la chambre formée parBonaparte, ou il se prononça en faveur des libertés publi |ues. Écarté de la priirie après le second retour du roi, il y rentra en 1819 Le comte de Latour- Maabourg est frère du marquis de Latour-Haubourg, gouverneur de i Hôtel royal des Invalides. Note des premiers édilt ■

2ti

« — Tu verras toi-même, repris-jc; mais je n'ai pas la « folie de combattre avec un sabre quelqu'un qui est infini- « ment plus grand et plus fort que moi : d'ailleurs, c'est une « arme à laquelle je n'entends rien : prenons nos épées.

« — Fort bien ! »

Nous y courons ; deux officiers, de ceux qu'on appelait alors de jortune, nous joignent , nous forcent au nom du roi à mettre bas les armes, et s'épuisent en efforts pour nous réconcilier. Latour-Maubourg y consentit avec beaucoup de grâce ; il ne me convenait pas d'être plus difficile que lui, plus âgé, plus ancien au service , et connaissant l'honneur et ses lois autant qu'aucun homme vivant. Il me serra contre son cœur eu versant quelques larmes que je lui rendis, et, sur de meilleurs termes que jamais, m'emmena souper.

Cet exploit fut pour moi le dernier de la campagne ; je reçus une lettre d'un de mes parents, qui voulait arranger pour moi un très-grand mariage ; il m'engageait à venir le trouver dans ses terres avant de retourner à Paris. Le parti qu'il me destinait était trop avantageux pour que je ne fusse pas alors assez fou pour le refuser. Si j'avais suivi ses conseils, quels chagrins, quelles infortunes j'aurais retranchés de ma vie ! mais qui peut donc échappera sa destinée? La personne qu'il me proposait, et que j'aurais obtenue , a épousé depuis M. de M*** , mestre de camp au régiment de cavalerie de P***, et lui a donné soixante mille livres de rente : cet incident , et plus que tout cela ma santé détruite, m'engagea à demander au prince de Poix la permission de m'absenter des drapeaux, que je promettais sur l'honneur de rejoindre si on les plantait sur les rives d'Albion. C'est à quoi personne ne croyait : je revins donc à Paris, où j'envoyai chercher mon médecin , qui dans peu de temps me rendit la santé et toute la puissance d'une nouvelle vie.

L'expédition manquée, tous les plans de descente abandonnés, chacun s'en revint chez soi. Si je savais comment se termina toute cette affaire, quels furent les motifs qui détermi-

nèrcnt, et les conditions qui consolidèrent la paix, je les dirais. Mais j'avoue que je n'ai pas la moindre donnée sur cette opération du gouvernement, et qu'à la distance où je suis placé, à l'époque et dans les lieux où j'écris, sans renseignement actuel sur des choses si distantes , je trouve plus commode et plus court de m'en taire. Ce que je sais , c'est que, peu de temps après, Paris fut inondé d'Anglais qui, suivant l'usage, furent comblés de distinctions, d'agréments, de préférences, à la cour et à la ville, parce que nous avons toujours été une nation magnanime, sans caractère, ayant la manie des étrangers, qui ne nous ont jamais rendu notre engouement , recherchant tout ce qui est loin de nous , exaltant tout ce que nous n'avons pas, et (l'antithèse complète des autres nations) dépréciant tout ce que nous possédons.

Le nouvel ordre de choses a fait naître un esprit national plus vigoureux, a mis un grand orgueil à la place d'une petite vanité.

Rfa santé était rétablie : emporté vers toutes les erreurs de cet âge de force , de cet âge où la vie a pour ainsi dire du superflu, je cherchais le plaisir. .. Paris, où affluait alors l'élite de la France et du reste de l'Europe, devint aussi pour moi comme pour tant de jeunes gens et même d'hommes faits, uu tourbillon de dissipation, de distraction et de jouissance, si l'on peut appeler ainsi l'habitude des spectacles , la fréquentation du foyer des acteurs et des Phrynés du bon genre ; de plus, les dîners et les soupers lins, les bals, les jeux, les concerts; toutes choses qui n'excluaient pas de voir ce qu'on appelait la bonne compagnie. On ne suivait guère les spectacles et les sociétés d'alors, bien que décousues , sans avoir à s'occuper aussi de littérature, d'épigrammes et de chansons. Moi aussi j'avais es-

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sayé de faire des vers ; je l'ai déjà confessé : je recherchais les beaux esprits, les esprits à la mode, et je veuais frotter le mien avec celui de Champcenetz.

On a vu que la reine avait paru désapprouver indirectement mes relations avec lui : c'était à cause de sa malignité ou plutôt de ses traits mordants qui n'épargnaient pas la cour. Le ton du jour, bien plus qu'une franche et solide amitié, nous unissait : j'avais souvent avec lui des discussions assez vives. Il attribuait ma facilité à cette faculté de retenir qu'on nomme la mémoire. Ce fut un jour la cause d'un ridicule que je me donnai. J'eus la folie de me fâcher très-sérieusement de ce qu'il m'accusait d'en avoir beaucoup en présence de deux juges fort redoutables : l'un distingué par autant d'esprit qu'aucun homme en ait peutêtre jamais eu , M. de Rivarol ; l'autre recommandable par un excellent goût fort supérieur à son talent, M. Chamfort. Mon accusateur était un peu moins imposant. Certes c'est l'homme du monde qui m'a le mieux prouvé l'inanité des réputations, le hasard dont elles se composent, et la facilité d'usurper quelquefois celle d'un homme d'esprit, quand, en d'autres temps, on la conteste à ceux qui sont plus qu'en règle pour la justifier. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il ne passait pas pour en avoir beaucoup. J'ai été pendant dix ans excédé d'entendre les gens du monde me parler de l'épigramme , de lar chanson, de l'épître, des vers que Champcenetz avait faits, du mot charmant qu'il avait dit, du sarcasme sanglant qu'il s'était permis, de la plaisanterie dont il était l'auteur, etc., etc. Vivant intimement avec lui, je savais à n'en pas douter qu'il ne faisait presque rien, et ce presque rien avait toujours besoin d'être corrigé, pour une bonne raison, c'est qu'il ne savait pas un mot de latin, médiocrement le français, et ridiculement l'orthographe. Les gens de lettres parlaient à leur tour de son esprit ; ils disaient qu'il était plein de trait, et que sa causerie était fort remarquable. On lui faisait honneur d'une infinité de bons mots que d'autres avaient dits. Jamais une telle audace à

prendre le bicnd'autrui dans ce genre, une telle persévérance à colporter l'esprit des autres , tout cela soutenu d'un bégaiement qui le servait à miracle. Le chevalier de Bouliers a sur sa conscience un coup d'épée que le vicomte de Roncherolles donna à Champcenetz pour la chanson des Jeunes Gens que Bouliers avait faite ; et j'ai vu Champcenetz, dans son lit, trouvant très-simple d'avoir un coup d'épée , bien à lui , pour des vers qui n'étaient pas de lui ; de même que la chanson des Dettes du marquis de Louvois, où Champcenetz n'eut d'autre part que de substituer le mot Louvois à celui de Gramont ;

, ( Gramont i . ...

De . . suivant les leçons.

( Louvois )

Je fais des chansons et des dettes.

de même que l'épigramme contre madame de Saint- Armande. Elle est de Rivarol, qui avait fini par la lui céder, parce que l'autre la lui avait prise, et croyait très-sérieusement, dans les derniers temps, l'avoir faite, de même que Chloé, belle et poète, « etc., » dont j'ai su l'auteur; de même, enOn , que « Si l'on « achetait du courage, etc., » et vingt autres!....

Il a soutenu un jour à Florian, cet homme de bien, ce digne littérateur, qu'il avait fait je ne sais laquelle de ses romances: nous nous promenions le soir au Palais-Royal, par une belle soirée d'automne. L'auteur d'Estelle [fut de très- mauvaise composition, et défendit son bien très-sévèrement. « Eh bien! « dit Champcenetz, n'en parlons plus, j'au... j'au... rais dû la « faire, car elle ne vaut pas grand'chose, et je l'aime beau- « coup. » Le fait est qu'avec une figure qui prêtait au rùlc qu'il avait adopté, il avait quelques saillies, et de temps en temps du bonheur. 11 hasardait tout, retenait tout, prenait tout; il était doué d'une gaieté intarissable, et je me sers de ce mot doué, qui n'est pas ici dans sa place, parce qu'il rend mon idée : cette gaité était son esprit. Elle ne l'a pas abandonné dc-

vant Fouquier-ïïuviile : elle a résisté à son tribunal et à ses jugements. Sa malice était infatigable et universelle, quoique homme d'honneur et incapable d'une noirceur sérieuse et r<> fléehie. Il n'était jamais si plaisant que quand il s'attaquait à sa famille ou à lui-même ; car, pour dire un bon mot , il se serait couvert de ridicule avec délices : et ce n'est pas merveille qu'on aitbeaucoup ri d'un homme pendant sa vie, qui, avant d'en sortir, monté sur le char où Robespierre entassait ses victimes, cria au bourreau : « Mène-nous bien, je te donnerai « pour boire (1). »

Du reste, fort peu d'imagination, l'esprit inculte et très- peu étendu, une ignorance honteuse de Y Histoire et des écrivains classiques, même de ceux de son pays, une prétention de bonne foi à s'entendre à tous les arts, dont il raisonnait avec la hardiesse d'un professeur, parfaitement calculée pour en imposer à ceux qui étaient encore plus ignorants que lui.

J'ai eu le malheur, et je m'en accuse, de travailler avec lui, pendant quelques semaines, à un papier à présent fort ignoré, j'espère , et dont le titre n'était pas nouveau : « La Chronique « scandaleuse. » J'en avais fait le Prospectus , qui lit alors quelque bruit, étouffé bientôt par des bruits plus imposants et d'un genre plus terrible, les cris des victimes, les rugissements des bourreaux, et le retentissement des chaînes dans ces gouffres qui commençaient à s'ouvrir.

Il m'était impossible d'envoyer à l'impression un seul des articles qu'il composait, sans le revoir et le corriger, et je me souviens qu'un jour je me consumai inutilement pour no pas parvenir à lui faire comprendre qu'il n'était pas indifférent d'écrire « quanta moi, » comme quand, qicando.

(I) Condamné à mort par l'horrible Fouquier-Tinville-, il lui demanda si ce n'était point comme à l'assemblée, où il y avait des suppléants ? « Pourquoi, dit le monstre ? — C'est ce que je me ferais remplacer par vous. » Voila un bon mot, un mot d'esprit, et qui dénote une âyie courageuse.

( Note de l'auteur. )

Au reste, cette communauté de travail , entrepris contre mon goût et mes principes, pour des raisons inutiles à expliquer ici, m'a coûté cher, car elle est la cause unique de ma sortie de France, en 1792, pour me soustraire aux poignards du sieur Fabre d'Églantine , et à la vengeance de M. de Condorcet, mécontents d'avoir été piloriés dans ce journal.

Le lecteur s'apercevra que je fais souvent de longues digressions : mais qu'importe , si je lui reviens ?

Je disais donc qu'un soir, j'arrivai chez Rivarol ( c'était, je crois, vers la moitié de l'année 1791, rue Notre-Dame-des-Yictoires ). Il était dans un appartement assez mal éclairé , avec MM. de Champcenetz et Chamfort. Je parvins dans la pièce voisine sans être aperçu ; lui , parlant avec son bonheur, sa rapidité et sa magie accoutumés; eux, l'écoutant avec une attentive admiration. La conversation, qui avait certainement commencé par quelque dissertation sur la souveraineté du peuple (sujet éternel de ses pensées et de ses discours, alors, comme la grammaire et la langue l'étaient devenues dans les dernières années de sa vie), s'était portée sur les obligations que les modernes ont aux anciens , et je me rappelle que Rivarol, par une de ses phrases dont le tour est si facile à reconnaître pour ceux qui ont vécu avec lui, s'était résumé par ces mots : « Et c'est un bonheur, pour la plupart des écrivains d'aujour- <- d'hui, d'avoir de la mémoire, comme c'est un malheur pour « leurs lecteurs. »

Je crois que je ferai mieux de rapporter à peu près tout le dialogue de ces messieurs, et de lui donner, autant que je le pourrai à une telle distance, l'ordre et la forme qu'ils lui donnèrent eux-mêmes: car je ne me défends point d'avoir de la mémoire (quoique j'en aie perdu, à près de quarante ans, la meilleure partie ), j'en ai comme en ont et doivent en avoir tous les gens qui ont quelque esprit , et j'expliquerai tout a l'heure mon idée, en disant ce que je crois qu'est la mémoire. Champcenetz. Ah ah ah! il serait bien heureux que M. de

308 SOUVENIBS

la Harpe n'eût jamais rien lu, et que le vicomte de Ségur et l'abbé Delille n'eussent jamais causé qu'ensemble!

Chamfort. Vous êtes trop sévère pour la Harpe, mon cher marquis.

Rivarol. Et trop indulgent pour les deux autres.

Champcenefz. Pourquoi donc ?

Rivarol. C'est que vous parlez d'eux.

Champcenetz. Une fière mémoire , c'est Tilly ; on n'a pas d'idée de tout ce qu'il a retenu !

Chamfort. 11 a mieux que cela : beaucoup d'esprit et d'imagination,... du feu et de la force.

Champcenetz. Observez, je vous prie , que la plus grande partie de tout cela se passe en citations. Ce sont, au jargon des femmes près, des lambeaux de poésie, des morceaux de prose ; et puis, pour se donner l'air d'un savaut en ws,il vous cite Horace, Virgile, et des passages de Tacite, où Martin (1) l'a assure

(i) Homme d'esprit, et d'un esprit fort original, un peu cynique. Le fait n'était pas exact : mais c'est égal, il n'y faut pas regarder de si près. La vérité est que je répétais devant lui le morceau sur la mort de Germanicus d'une manière un peu emphatique, que Champcenetz , chez qui cela se passait, ne pouvait guère cacher l'humeur qu'il avait de n'en pas entendre un mot, et que M. Martin, m'arrétant au mot prœbere, me dit, je ne sais pas pourquoi, car je le connaissais à peine : « Il est inutile de ce faire sonner ce mot, qui, comme vous savez, est très-simple, puis- « qu'il ne signifie que donner. » Il y a plusieurs mots cie lui, tous dans le genre de Diogène. Il allait souvent à un café où se rendaient heaucoup de gens de lettres : la maîtresse du lieu , toujours fort parée, était coquette, et point belle. M. Martin demande un jour une tasse de chocolat, le trouve détestable et le dit. « Monsieur, repart la dame , beaucoup de ■ seigneurs de la cour, qui viennent ici, le trouvent très-bon. » Lui, prenant un morceau de verre qu'il appelait sa lorgnette : « Ils vous ont « peut-être dit aussi que vous étiez jolie. » On cite encore une autre repartie de lui, mais je la crois de M. Favier, homme beaucoup plus fort que lui et que je n'ai fait qu'entrevoir. Quelqu'un le lixait malhonnêtement sur le théâtre de l'Opéra, dans un entr'acte. « Suis-je connu de vous? et quelles sont vos raisons pour me fixer ainsi? — Un chien « regarde bien un évêque. — Qui vous a dit que j'étais un évêque? »

( .\ole de V Auteur.)

l'autre jour qu'il y avait un barbarisme dont ce pauvre Tacite, n'était pas complice.

Rivarol ( en se frottant le visage ). Au moins n'est-ce pas là un effort de mémoire?

Champcenetz. Il vaudrait mieux être Tacite que de citer Tacite comme ça.

Chamfort. Le comte de Tilly n'aurait pas dit cela !

Champcenetz (riant). Vous le protégez.

Chamfort. Cela ne me conviendrait pas , mais je lui reconnais de l'esprit ; et s'il était né dans une classe obscure, et qu'on pût lui donner sérieusement le goût du travail et la patience de l'application, je suis convaincu qu'il serait un écrivain distingué, et lui-même un homme à citer. Est-ce que vous trouvez sa conversation très-ordinaire ?

Champcenetz. Moi! point du tout; je la trouve souvent fort extraordinaire.

Rioarol. Bravo! Appuyez, mon neveu; vous faites des merveilles.

Chamfort. Je vous ai cru de ses amis.

Rivarol. Il vous demandera ce que c'est que cela.

Champcenetz. Mais oui, assez. Est-ce qu'on est l'ennemi d'un homme pour lui trouver plus de mémoire que d'esprit?... quoique je ne dise pas qu'il en manque.

Chamjort. N'allez pas vous brouiller avec lui, car il vous contestera peut-être l'une et l'autre.

Champcenetz. Je dirai du mal de vous dans le petit Gautier.

Chamfort. Et si après vous avoir lu je ne trouver pas que vous ayez dit du mal de moi ?

Champcenetz. C'est très-joli ! Mais que diable, Rivarol, vous ne dites rien : il n'y a pas de plaisir, j'avais commencé pour vous mettre en train.

Rivarol. Les gens qui sont livrés aux femmes ne font rien qui vaille. Tant de mollesse et de dissipation tueraient le talent

310 SOUVEN1BS

le plus robuste. Il est clair que Tilly n'est pas né sans moyens et sans facilite : il a surtout de la force. Vous le voyez bien, vous dont il rit quand vous ne voulez pas, et qui ne le faites pas rire quand vous voulez. 11 a d'ailleurs assez d'instruction pour vous donner l'air d'un ignorant... Allons, n'en dites pas trop de mal , car je ne veux pas que l'esprit de contradiction m'égare jusqu'à prendre son parti.

Ckamfort. Ah ! ah !

Champcenetz. Me voilà bien arrangé ! C'était bien la peine de vous demander votre opinion.

Tilly ( entrant ). Tu dis donc que je n'ai que de la mémoire, toi dont tout le mérite se compose des larcins de la tienne !

Rivarol. Ah ! bon soir.

Tilly. Qui te l'a dit? tu ne sais pas lire : tu parles de citations, t'y connais-tu?

Champcenetz (riant). Je te préviens que tu es fâché, et qu'une plaisanterie....

Tilly. Ton rire est épais comme toi, et tes plaisanteries minces comme ton esprit. Au reste, je te dirai que j'en fais peu de cas de cet esprit;... je le méprise même depuis qu'on t'en trouve.

Rivarol. Messieurs !

Champcenetz. Laissez donc : c'est amusant.

Tilly. Je te défie de me le rendre, car un sot m'ennuie tou- ' jours.

Champcenetz. C'est de bon ton.

Tilly. C'est tout ce qu'il faut pour aller à son adresse.

Champcenetz. Monsieur de Tilly, vous me ferez raison...

Tilly. Monsieur de Champcenetz, je vous ferai raison, et qui plus est, je vous ferai justice.

Chamfort. Mais, messieurs, c'est une scène...

Rivarol. D'honneur, c'est le comble du ridicule. Comment vous fàchez-voùs d'une chose qui dans le fond ne signifie rien ? et puis... on n'écoute point.

Tilly. On ne peut faire que cela avec vous qui parlez tou-

jours. C'est une-espèce d'usurpation qu'au moins ce que vous dites justifie.

Rioarol. La louange est un charmant correctif.

Champcenetz. Oui, oui; mais vous êtes un u... u... h... usurpateur.

Rivarol (riant). Et vous un bégayeur, mais cela vaut encore mieux que de prendre de l'humeur.

Chamfort. Personne ici ne songe à en avoir.

Champcenetz,. Nous jouions un proverbe.

Rivarol { s'adressantà moi). Riez donc.

Tilhj . De quoi ?

Rivarol.. De vous, pour vous être mis fort mal à propos en colère.

Champcenetz. Qui t'empêche de rire de moi?

Chamfort. On ne saurait se sacrifier de meilleure grâce.

Tilly. C'est sa tactique ordinaire, de faire les honneurs de sa personne, pour ne rien épargner dans celle des autres.

Champcenetz. Eh bien! il faut me prendre au mot sur ce que je dis de moi-même.

Rivarol. Et regarder tout le reste comme une fiction.

Champcenetz. Mais voilà une affligeante réalité ! il pleut à verse.

Rivarol. Le comte Tilly est en cabriolet : je suis sur qu'il vous remènera.

Tilly. Et M. Chamfort aussi.

Rira roi. C'est inutile; la pluie le connaît.

Tilly. Le moyen d'être trois dans un cabriolet, avec M. de Champcenetz!

Champcenetz. Une épigramme! c'est un rien... mais çà plait.

Tilly (riant). Je vous remenerai ce soir; mais je te tuerai demain.

Champcenetz. J'aime mieux que tu me tues ce soir, et que tu me remènes demain.

312 SOUYENinS

Il fallait rire et s'embrasser : ce fut la fin de cette ridicule soirée; ridicule, parce que j'eus celui de me piquer, daus uu accès de cette sotte vanité , de ce dont j'aurais dû m*amuser, et faire mon profit en cultivant davantage ma mémoire , s'il avait raison, ou en montrant uu autre jour plus d'esprit, s'il avait tort. « Mais, dit Montaigne , la vanité a été donnée à « l'homme en partage, et tout le trompe à la fin : il court, « bruit, meust, fuit, chasse, il prend une ombre, il adore le « vent, un festu est le gain de son jour ; — ce festu c'est la « louange et la renommée. »

J'ai bien prouvé dans la suite à M. de Champcenetz, que je n'avais pas gardé de ressentiment, et j'ai fait tous mes efforts pour l'arracher aux bourreaux qui l'ont immolé depuis. Mais il fut inébranlable, et m'assura qu'il connaissait la destinée qui l'attendait , que néanmoins il ne quitterait jamais ses livres et ses estampes, pour aller représenter le Juif errant en Europe : qu'il aimait la vie, mais encore plus la paresse. J'ai su qu'il eut, après mon départ, une entrevue avec Brissot, par l'intermédiaire de je ne sais qui ; que celui-ci lui promit la vie, à condition qu'il se tairait. C'était lui demander l'impossible.

J'aimais à Paris une personne que je nommerai Cécile. Trois mois se passèrent avec elle dans la tranquillité d'un bonheur dont je ne prévoyais ni souhaitais la fin. Son charmant visage exprimait quelquefois une inquiétude vague que je ne m'expliquais pas ; son cœur me semblait oppressé d'un poids que je ne pouvais alléger : quand j'avais voulu partager son secret , elle m'avait assuré qu'elle n'en avait point; elle avait calmé mes inquiétudes avec tant d'art et de bonté qu'elles s'étaient dissipées. Deux fois sa porte m'avait été fermée : je n'avais pas encore la tyrannie de l'amour, ni ses fureurs, ni sa jalousie , qu'aucun

homme peut-être, je l'avoue à ma honte, n'a poussées si loin depuis.... J'en rougis à présent que je n'aurai plus à en rougir. — Elle avait fini par m'assurer que des intérêts de famille, qui la concernaient seule, étaient la cause de tout ce qui m'étonnait ou m'alarmait en elle ; qu'elle était heureuse, et qu'elle me devait son bonheur.... C'est si facile à croire! l'amour-propre est un complice pour lequel on a tant d'égards !... et comme l'a dit un de nos poètes les plus aimables et les plus classiques,

Je croyais surtout aux caresses !

Je m'apercevais avec peine qu'une de ses femmes , la plus avancée dans sa confiance , ne se laissait apprivoiser ni par la douceur, ni par les présents. La vérité est qu'elle ne me haïssait que parce qu'elle voulait en servir un autre, dont elle avait beaucoup reçu et dont elle espérait davantage.

Une nuit, après ce délire du premier bonheur, je m'enivrais doucement du souvenir de ma félicité trop tôt passée, quand j'entendis soulever avec fracas le rideau qui couvrait une porte de communication : c'était L. T***.

« Vous ne survivrez peut-être pas à votre triomphe , s'é- « cria-t-il; levez- vous, défendez-vous : je sais que vous avez « une épée. »

Cécile, en même temps que moi, s'était précipitée hors du lit; il la repoussa avec un mouvement d'emportement et de violence qui me transporta de fureur : je m'élance sur mon épée, et nous commençons à nous charger avec la rage de deux tigres. Je n'ai pas besoin dédire que c'était un combat inégal que celui que se livraient: deu* hommes dont il y en avait un dans une situation que des pinceaux chastes ne doivent pas dessiner : aussi étais-je déjà blessé avant d'avoir eu le temps de me reconnaître. Cécile, revenue a elle-même, remplissait la chambre de ses cris et s'efforçait de se mettre entre uous. quand, moins aveuglé par la fureur et d'une main plus

sûre, j'atteins mon adversaire au milieu do la poitrine;... il chancelé, tombe en versant un Ilot de sang.

Mais que devins-je en voyant l'objet de nos tendresses, la cause de nos fureurs percée elle-même au-dessous du sein baignée daus son sang! Quelle main l'avait répandu?.... je l'ignore encore...

Celle des femmes qui, séduite par M. de L. T***, avait vendu le secret de sa maîtresse , et m'avait compromis avec un ancien rival, qui depuis longtemps n'avait plus les droits d'un amant aimé; cette fille, dis-je, s'était enfuie aux premiers cris, et avait averti une de ses compagnes. Qu'on se fasse une idée de ma situation ! celle qui me fut si chère arrosant de son sang ce lit témoin de mes transports ; ce cadavre presque inanimé d'un homme que je connaissais beaucoup, et que j'avais toujours estimé ; des flots de sang inondant le parquet ; moimême couvert du mien -, nos épées par terre ; des sièges, des flambeaux renversés : plus de vingt ans n'ont point affaibli le souvenir de cette nuit de deuil et de carnage : l'horreur s'en prolonge encore ! Bientôt je ne vis plus rien : je tombai dans des convulsions effrayantes, et un instant après, dans un anéantissement total. Cet état de mort dura douze heures; quand je repris mes sens, je me trouvai chez moi , entouré des gens de l'art , épuisant leurs soins à me rendre à la vie qu'en cet instant je détestais. Le chirugien m'apprit qu'il avait été réveillé par un homme qui l'avait conduit à une voiture où il m'avait trouvé, qu'il avait voulu visiter ma blessure, mais que son guide s'y était opposé, que bientôt ils étaient arrivés chez moi , qu'après avoir dit deux mots à mon valet de chambre , cet homme était disparu, en disant qu'il reviendrait le soir même.

Il revint effectivement, c'était un des gens de Cécile; il m'informa que son état était sans danger, mais que le funeste auteur de tant de maux les payerait probablement de sa vie ; qu'il était resté jusqu'à ce moment dans la maison de Cécile ,

et qu'on essayerait de le transporter chez lui dans l'obscurité de la nuit.

M. de L. T*** n'est mort que quelques années après, loin de Paris et de je ne sais quelle maladie. Il eût mérite de périr victime de ce duel, ou plutôt de cette rencontre , il avait complètement tort, car je ne connais rien de moins généreux et de plus absurde que de forcer une femme à traîner une chaîne qu'elle ne veut plus porter, et de s'autoriser des faveurs passées pour en voler de nouvelles.

Cécile voulut me voir, après son rétablissement et le mien ; elle pleura beaucoup, m'assura qu'elle m'avait adoré {car c'est ainsi qu'on aime), me donna de si mauvaises raisons de tout ce qui était arrivé, que je n'en ai jamais été parfaitement éclairci, et me fixa un rendez-vous pour le lendemain, auquel elle manqua ;... car, quand j'y vins, elle était partie. Nous nous sommes souvent revus depuis, et comme par une convention tacite, n'avons jamais songé à ressusciter un amour mort sous de si funestes auspices, et dont j'étais si bien désinfatué.

C'est à peu près vers ce temps que parut un livre qui lit une prodigieuse sensation dans le public , et plus de ravages dans bien des têtes que les peintures les plus lascives, ou les productions les plus obscènes; un livre qui plaça son auteur entre le blâme et la louange, le mépris et l'estime, entre les écrivains distingués et ceux qui ont fait un usage funeste du talent d'écrire , entre les grands peintres de quelques vices et les corrupteurs de toute vertu ; un livre auquel son auteur ne craignit pas de supposer un but moral , quand il était un outrage universel à la morale de toute la nation ; un livre enfin que toutes les femmes ont confessé avoir lu quand tous les hommes auraient dû le réprouver, et qui méritait d'être livré aux

flammes par la main de l'exécuteur public, quoiqu'il soit digne dans son genre, d'occuper une place classique daus les meilleures bibliothèques. Je crois avoir nommé les Liaisons dangereuses.

Je parle aujourd'hui de cet ouvrage comme je n'en pensais pas alors, car j'ai à me reprocher d'en avoir été l'admirateur passionné, et surtout de l'avoir prêté dans sa nouveauté à deux ou trois femmes, qui se cachaient alors de le lire plus qu'elles ne se sont cachées d'accomplir tout ce qu'il enseigue.

Je souhaitais démesurément de connaître M. de Laclos (1) ; mais ce n'est que bien des années après que j'ai eu l'occasion de le rencontrer, et plus tard encore que s'est présentée celle de m'entretenir avec lui de son trop célèbre roman , qui n'en est pas absolument un, et que j'ai su de sa bouche ce qui tient à la fable ou à la vérité dans cette composition-élégante et cynique.

J'essayai donc une ou deux fois de savoir de M. de Laclos lui-même tout le mystère de son livre, parce que j'étais persuadé qu'un tel ouvrage ne vient dans la tête de personne sans des données préliminaires. Mais il se défendait avec politesse, et ne m'apprenait rien de satisfaisant.

(i) Pierre-Ambroise-François Chauderlos de Laclos, né à Amiens en 1741, entra au corps royal du génie à dix-huit ans, parvint au grade de capitaine, et lit paraître, en 1782, les Liaisons dangereuses, dont le succès fut aussi scandaleux que l'ouvrage. En 1789, il devint secrétaire du duc d'Orléans. On le considéra dès lors comme le confident intime de ce prince et l'un des moteurs secrets des premières scènes delà révolution. Il fut aussi l'un des principaux rédacteurs du Journal des Jacobins pendant l'assemblée constituante. En 1792, il rentra au service avec le grade de maréchal de camp. Atteint par les mesures qui furent prises, au commencement de 1793, contre le duc d'Orléans, il fut destitué et emprisonné. Du fond de sa prison, il envoyait des plans au comité de salut public. On ne lui rendit néanmoins la liberté qu'après le 9 thermidor. Il rentra depuis dans la carrière des armes, lit la guerre avec distinction, et mourut a Tarente, le 5 octobre 1803. Ceux qui blâment une partie de sa vie publique le représentent néanmoins comme ayant été bon père, bon lils et excellent époux. (Noie des premiers éditeurs.)

Enfin, l'ennui me le livra, et me servit mieux que son amourpropre et ma curiosité ne l'auraient fait.

ÎNous étions au lever de M. le prince de Galles , qui, suivant sa coutume de prince et sa toilette d'un des plus beaux hommes de l'Europe, se faisait démesurément attendre; M. de Laclos, qui n'avait pas uue grande tactique de cour, mais toute l'impatience sombre d'un philosophe ou d'un conspirateur, malgré son flegme apparent, aima mieux causer que de tirer sa montre et de s'agiter intérieurement.

Voici à peu près ce qu'il me dit :

« J'étais en garnison à l'île de Ré, et après avoir écrit quel- « ques élégies de morts qui n'en entendront rien , quelques « épîtres en vers, dont la plupart ne seront jamais imprimées, « très-heureusement pour le public et pour moi , étudié un « métier qui ne devait me mener ni à un grand avancement « ni à une grande considération, je résolus de faire un ouvrage « qui sortît de la route ordinaire, qui fît du bruit , et qui « retentit encore sur la terre quand fy aurais passé (1). Un « de mes camarades , qui porte un nom célèbre dans les scien- « ces, avait eu plusieurs aventures d'un grand éclat, auxquelles « il ne manquait qu'un autre théâtre. C'était un homme né « spécialement pour les femmes , et pour les perfidies dans « lesquelles elles sont maîtresses passées : en un mot, si c'eût « été un homme de cour, il aurait eu la réputation de Love- « lace, et aurait été de meilleure compagnie que lui. Il [n'avait « pris pour sou confident ; je riais de ses espiègleries et l'ai- « dais quelquefois de mes conseils. Je lui avais connu une « maîtresse qui valait bien madame de Merteuil, mais c'est à « Grenoble que je vis l'original, dont la mienne n'est qu'uue « faible copie, une marquise de L. T. D. P. M., dont toute la

(i) Ces expressions un peu oratoires, et dont je me rappelle comme si c'était hier, me frappèrent d'autant plus que sa conversation froide et méthodique n'était nullement de cette couleur-la. ( Note de l'auteur. )

« ville racontait des traits dignes des jours des impératrices « romaines les plus insatiables. Je pris des notes, et je me « promis bien de les réaliser en temps et lieu . L'histoire de « Prévan était arrivée, il y a longtemps, à M. de Rochech***, « officier supérieur des mousquetaires : il en fut déshonoré ; « on en rirait à présent. J'avais bien par-devers moi quelques « petites historiettes de ma jeunesse , qui étaient assez pi- « quantes ; je fondis ensemble toute ces parties hétérogènes : « j'inventai le reste , le caractère de madame de Tourvel « surtout, qui n'est pas commun. Je soignai mon style autant « que j'en suis capable , et après quelques mois d'un dernier « travail, je jetai mon livre dans le public ; je n'ai presque pas « su depuis sa fortune, mais on me dit qu'il vit encore. »

J'ai oublié ce que je lui répondis; ce qu'il me dit, je m'en souviens je l'ai répété.

Puisque j'ai fait cette excursion, pourquoi, avant de me rejeter huit ou neuf années en arrière, n'émettrais-je pas tout de suite en peu de mots mon sentiment sur cette production, purement considérée sous l'aspect de son mérite littéraire, et appréciée d'après le genre et le danger de ses tableaux?

Mon opinion sur ce sujet, que je n'ai jamais entendu débattre, ne s'appuiera sur celle de personne.

C'est, premièrement, un très-grand art d'avoir fait madame de Merteuil si corrompue, puisqu'elle en contraste mieux avec cette candeur angélique de madame de Tourvel, et que Valmont est moins méchant qu'elle: l'auteur est en règle, puisque! les femmes valent mieux que nous, mais vont beaucoup plus vite et plus loin dans le chemin du vice quand elles ont commencé à y marcher.

En revanche, c'est un grand défaut qu'avoir voulu donner à chaque personnage un style à lui seul, ce qui n'est pas la même chose que de leur avoir imprimé une physionomie distinctive. Il en résulte qu'à côté d'une page supérieurement écrite, on trouve des naïvetés déplacées, ou des négligences

sans excuse, qui sont bien moius des contrastes que des taches. Le portrait de madame de Tourvel est adorable, et a fait verser bien des larmes à la jeunesse des deux sexes. Que de jeunes personnes aimeraient mieux mourir comme elle que de vivre comme sou odieuse rivale! voilà un hommage à la vertu. Que de jeunes gens ont rêvé une telle maîtresse , ont fléchi le genou devant son image, et prosterné leur imagination devant son ombre! c'est encore un tribut au véritable amour ! mais aussi c'est là toute la part de la vertu dans ce livre. Le reste est une conception coupable, ce sont des tableaux plus répréhensibles que ceux de l'Arétin, où il n'y a presque jamais de mauvais ton , souvent de la vérité , mais plus fréquemment de l'exagération et de la charge, que ceux qui n'en savent pas davantage ont prises pour une éclatante peinture des mœurs générales d'une certaine classe : c'est, sous cet aspect, un des flots révolutionnaires qui ont tombé dans l'océan qui a submergé la cour. C'est un des mille éclairs de ce tonnerre : ce dont personne ne s'est douté, ce que la plupart des lecteurs trouveront ici exagéré , ridicule peut-être ; ce que l'auteur ne m'a pas dit, mais ce qu'un conjuré aussi profond que lui a bien su, au sein de cette vaste conspiration, dans laquelle, à l'avance, chacun s'était distribué son rôle, à la cour, à la ville, dans les provinces , et dans l'armée. La mort même de Val mont n'a aucune moralité, puisque son genre est rigoureusement condamnable : l'intervention du père Anselme est un persiflage de son ministère ; il n'y a pas jusqu'à l'antichambre qui n'y trouve une leçon d'infamie et un encouragemenl à se pervertir; et enfin, le rôle de cette innocente, qui l'ait tout ce que feraient les plus scélérates , qui donne à sa mère tous les ridicules, aux jeunes filles tous les mauvais exemples, est le dernier coup de pinceau de ce tableau , compose avec un art trois fois coupable.

A force d'être naturel, le style est quelquefois faible , mais presque toujours élégant , gracieux et concis. Toutes les par-

ties de l'intrigue rentrent l'une dans l'autre, avec une facilité qui cache le travail. Ce sont des vices monstrueux à la réflexion, qui paraissent tout simples à la lecture. L'auteur vous entraîne, et l'on ne se désintéresse de ce concert et de cette intelligence avec lui qu'après avoir couru toute la carrière et distingué le but. En un mot, c'est l'ouvrage d'une tête du premier ordre , d'un cœur pourri , et du génie du mal.

Que si quelqu'un s'étonne de cette longue diatribe , et de cette nouvelle analyse d'une vieille production , c'est qu'il ne sent pas comme moi, c'est qu'elle n'a pas eu sur lui la même action, qu'il n'en a pas vu les mêmes effets, c'est qu'il est ou trop insensible, ou moi trop impressionnable , c'est qu'il regarde les Liaisons dangereuses comme, un roman que, dans la jeunesse on ferme quand on l'a lu, et que je l'envisage, moi, comme un de ces météores désastreux qui ont apparu sous un ciel enflammé, à la fin du dix-huitième siècle.

J'étais dégoûté des grandes aventures de l'amour : je cherchais des plaisirs faciles. Je m'étais mis en commerce très-réglé avec les muses. Je fis beaucoup de vers que j'inhumai dans quelques dépôts périodiques, et , pour être en règle sur tout, me jetai dans le jeu, que je n'ai jamais aimé. Le comte de Genlis (1) eut mou début. Il avait une maison à la place Ven-

(l) Il ue faut pas confondre les deux frères, le comte et le marquis. Le marquis de Genlis élait l'aîné : il n'a joué aucun rôle politique pendant la révolution. Le cadet, connu sous le nom de marquis de Sillery, porta d'abord le titre de comte de Genlis, du nom d'une belle terre que son frère aîné possédait en Picardie. Sa femme, si universellement connue par ses nombreuses productions littéraires, a conservé le nom de comtesse de Genlis. Le comte, qui servit d'abord dans la marine, s'y distingua. Ayant consenti que madame de Genlis devînt gouverneur des enfants du duc d'Orléans, alors duc de Chartres, ce prince le nomma son capitaine

dôme, où se réunissaient des joueurs de bonne compagnie et quelques-uns qui n'en étaient pas. La fortune, qui s'amuse toujours avec les nouveaux venus, comme les femmes répondent aux premiers hommages par des coquetteries, me tendit bientôt le piège de me laisser d'abord gagner : mais je payai bientôt le mensonge de ses faveurs. Je dois la justice à M. de Genlis qu'il était inquiet de ma jeunesse , me faisait les plus belles leçons sur la funeste lutte dont sa maison était l'arène, et me priait de nVamuser, de souper, et de garder mon argent. Mais l'occasion était là plus puissante que son éloquence, eût-cemême été celle qu'il déploya depuis à la tribune , où il ne fut ni plus persuasif ni de meilleure foi.

J'avais porté un soir mon désoeuvrement et trente louis chez le président de Champ *** ; il m'en restait cinq quand la marquise de Soudeille, nièce du maître de la maison, m'engagea à passer pour souper. Je lui donnai la main avec cette noble indifférence d'un joueur accablé du temps présent, et poli par habitude avec la beauté du temps passé: car je crois qu'elle l'était, parce qu'elle s'était pressée de n'être plus jeune. Un M. de Poinçot(l), qu'on avait fourréà Versailles pour crouper

des gardes. Depuis, sa vie politique se trouva mêlée à celle du duc d'Orléans. Nommé député aux états généraux , sous le nom de marquis de Sillery, et appelé ensuite à la Convention , il fut compris dans la proscription, suite des événements du 31 mai 1793, et périt révolutionuairement le 30 octobre. {Note des premiers édile un.)

(îj La passion du jeu s'était ranimée à la cour de Louis XVI. rendant sa grossesse, la reine avait pris goût au pharaon, et il y en avait un régulièrement établi à son cercle. C'était M. de Cbalabre, le lils du joueur si renommé, qui en était le banquier. Ayant représente a la reine qu'il ne pouvait suflire à son emploi, et qu'il avait besoin d"un second, la reine y consentit et lui dit de choisir qui il voudrait II jeta les yeux sur un M. de Poinçot, chevalier de Saint-Louis ( I.' même dont il est ici question) et qui la première fois qu'il se rendit au cercle de la reine ne put, suivant l'étiquette, s'asseoir, n'ayant pas le l>re\el de Colonel, le dernier grade qui donnait ce droit. Il se trouva ainsi debout quand la reine parut. La reine l'ayaut remarqué, ordonna, sans égard au cérémonial, qu'on

3l>2 SOUVENIRS

au jeu de la reine , vit ma longue infortune et ma jeune figure qui perdait toujours : « Allez souper, me dit-il, et « donnez-moi vos cinq louis. »

Je n'hésitai pas ; je ne savais pas même, tant j'y étais habitué, si je ne les avais pas perdus avant de les lui donner, .le revins au bout d'une heure dans le salon; je lui vis un monceau d'or, et ne pensai certainement pas que j'y eusse le moindre droit. Je crus qu'il avait bien vite offert mon sacrifice, et qu'il s'était mis à gagner pour son compte. Il continuait a ponter avec un sang- froid prodigieux, sans me dire un mot, et sans me regarder. Quelque temps après : « Ne pensez-vous « pas ( se tournant vers moi) qu'il y aurait de la folie à vous « de courir après les débris de cette banque? je vous con- « seille de vous retirer.

« — Monsieur !

« — Vous gagnez beaucoup.

« — Est-ce que cet argent....

« — Est à vous : je n'ai pas joué, moi, de la soirée.

« — Vous plaisantez.

« — Au moins n'est-ce pas une mauvaise plaisanterie

« N'ayez aucun scrupule , car je vous donne ma parole que « cet argent est à vous. »

Je le jetai dans mon chapeau ; il y avait plus de douze cents louis : n'est-ce pas là un très-honnête homme , et une charmante manière de faire beaucoup avec peu?

J'arrivai à Calais en m'applaudissant de la célérité avec laquelle j'avais fait ce trajet, après avoir tourmenté les postillons

donnât un siège à M. de Poinçol. Ce qui lit gémir les courtisans rigides attachés à t'étiquette. ( Note des premiers éditeurs.)

comme un plénipotentiaire chargé des plus grands intérêts, et qui aurait été comptable de chaque minute.

Je descendis chez le sieur Dessain, qui tenait une maison supérieure à toutes celles de ce genre en Europe. Je lui demandai les meilleures chambr.es : il me dit qu'il n'en avait pas de médiocres ; le meilleur souper : il m'assura qu'on n'eu avait jamais fait un mauvais chez lui. Je lui fis connaître d'une voix très-haute que l'argent n'était rien, et qu'il était ignoble de le compter pour quelque chose : lui, me fit voir quelques jours après qu'il savait très-bien l'apprécier. J'y restai huit jours, et me conduisis comme un fou qui aurait vu couler sous ses fenêtres un bras du Pactole, et le sieur Dessain me traita comme un homme accoutumé à voir des étourdis et à profiter des étourderies.

J'arrivai à Londres sans m'être ennuyé un moment, car nulle part on ne voyage nîieux. On n'attend point, on ne se fatigue pas à injurier des postillons; et la beauté des campagnes, l'air de calme et de richesse qui avive cette scène mouvante, vous fait croire que vous voyagez dans un jardin où la verdure d'une nouvelle teinte mérite un nouveau nom, sous un ciel que rafraîchissent les vapeurs de la mer, qui engraissent cette terre où le soleil se fait regretter les trois quarts de l'année.

Londres est une des plus belles villes de l'Europe si l'on considère l'étendue des rues, des places publiques et le cercle immense qu'elle décrit. Les trottoirsqui y régnent présentent une idée consolante aux philosophes; on voit que l'on s'y est occupé du peuple et que les hommes y sont comptés pour quelque chose Mais ce n'est qu'une ville du second ordre, si Ton y cherche des palais, des bâtiments remarquables, et les monuments qui devraient décorer la capitale d'un peuple éminemment orgueilleux, qui se dit et que l'on croit si riche, .l'en demande pardon à nos voisins: Londres, qui n'est d'ailleurs qu'une protubérance monstrueuse et démesurée au haut de leur empire , n'est pas une ville agréable où soit entendu l'art

de la vie ( je ne dis pas comme à Paris, qui est hors de tout parallèle ), seulement aussi bien que dans plusieurs autres grandes villes de l'Europe : ce n'est pas à Londres qu'il faut vivre.

Non qu'il faille croire que les Anglais ont cette insociabilité que leur reprochent la plupart des étrangers : il est aussi facile qu'ailleurs d'y vivre en bonne compagnie quand on a droit d'y prendre place ; et s'il y a quelques hommes qui y justifient l'accusation d'avoir été prévenants sur le continent et dédaigneux dans leur île , c'est qu'il y a partout des gens humbles loin de leurs foyers, qui y reprennent toute leur iusolence natale, Mais ce n'est point un reproche général à faire à la nation anglaise ; il est aussi facile que partout ailleurs "d'y vivre dans le grand monde : les liaisons intimes s'y forment difficilement , parce qu'un peuple froid et seusé, qui garde une distance née du caractère } même avec ses compatriotes, ne la franchit pas en deux jours avec quelqu'un que l'on n'a jamais vu.

C'est à Paris qu'il était difficile aux étrangers de vivre dans les maisons vraiment distinguées : j'en excepte les palais des princes , qui étaient exposés à recevoir tout ce qui avait un nom assez considérable pour les ennuyer, et quelques maisons telles que celles de madame de la Vallière, de M. le maréchal de Biron, et un peu M. de Soubise , qui étaient en quelque sorte à la disposition de tout ce qui, venu en poste , ne savait où aller , malgré son nom.

L'ambassadeur que le roi avait alors à Londres était un de ces hommes dont la fortune est un reproche au hasard et un encouragement pour la médiocrité intrigante : M. d'Adhémar(l).

(I) Né pauvre, il était entré, sous le nom de Montfalcon, sous-lieutenant dans le régiment de Rouergue, y était devenu capitaine et avait obtenu la majorité de Nîmes, ou il devait naturellement languir et iinir sa carrière; mais ayant eu occasion de s'initier chez un vieux gentilhomme qui se disait descendant de la maison d'Adhémar, il lui persuada qu'il était son parent , lui demanda communication de ses litre s , et se les appropria. Avec beaucoup d'ambition, une jolie ligure , l'esprit doux, insi-

retiré pour une blessure dans une petite ville où il était destiné à vieillir daus les emplois subalternes de l'état major de la place , vivant des faibles appointements de cet emploi , M. de Montl'alcon (car c'est le nom qu'il portait alors) devint un homme de la cour, et ce qu'on appelait vulgairement un seigneur, à trente ans passés, sans y avoir été préparé ni par sa situation , ni par ses espérances. II se lia aux eaux avec une femme de la cour, qui lui conseilla de faire un voyage à Paris pour l'amuser de son amour, et pour ennuyer le ministre de ses prétentions, et de je ne sais quel plan d'ordre profond escorté de Mémoires qu'il avait barbouillés sur le militaire français. 11 chantait assez agréablement les bonnes chansons de Collé et autres chansonniers , faisant passer dans la foule les mauvais couplets qu'il faisait lui-même. Faible en amour comme dans les affaires, il remplaçait auprès des femmes les grands moyens de séduction qui lui manquaient par de l'adresse et de la cajolerie.

Sa fortune militaire fut d'obtenir de M. le duc d'Orléans, à

ntiant, il vint à Paris , fut protégé par le marquis de Ségur, qu'il avait connu à la guerre, et s'étant fait reconnaître de la maison d'Adhémar, descendant des comtes de Champagne, il fut nommé colonel du régiment de Chartres, par la protection du duc de Ctioiseul et de la Maison d'Orléans. Il ne lui restait plus qu'à devenir rirhe pour soutenir son rang et son nom. Son mariage avec madame de Valhelle, veuve opulente, ne lui laissa plus rien à désirer à cet égard. V isant à entrer dans la carrière de la politique, il se mit à voyager, parut à la cour de Saint-Pétershourg avec éclat; on l'y crut même chargé de quelque négociation secrète. A. son retour, il s'insinua dans la société de madame dePolignac; et là, cherchant à se rendre agréable a la reine, il lit, au moment ou Joseph II entrait en campagne contre le roi de Prusse, pour la succession de Bavière, un Mémoire spécieux pour prouver que la France était dans la nécessité de fournir le contingent stipulé par le dernier traité avec la Maison d'Autriche. Mais les ministres en dissuadèrent le roi, en lui conseillant de prendre le prétexte des talents du comte d'Adhémar pour la politique et les négociations afin de l'éloigner; il fut d'abord envoyé à Bruxelles, et la même protection le porta ensuite a lamhassade de Londres, ce qui lui valut le cordon bleu indispensable dans un pareil poste. < yote des premiers éditeurs.)

SOl'ï. DU COMTE DE TILLY. 23

qui il avait été désigné par sa protectrice, le régiment de Chartres, infanterie, qu'il s'agissait de ramener aux principes de la discipline militaire, qui s'y était fort relâchée. La vérité oblige de dire qu'il en fit un régiment très-manœuvrier et très-bien tenu. Il y fut sincèrement détesté, parce qu'il avait non-seulement le despotisme d'un homme arrivé tard et de loin au commandement, mais encore la vanité d'un mauvais cœur, et les minuties d'un mauvais esprit. Comme il établissait qu'il était de la Maison de Grignan , et que personne n'était intéressé à le lui contester, puisqu'il n'y en avait plus, il s'appela le comte d'Adhémar, et devint propre à tout, même à épouser madame de Valbelle, veuve d'un homme qui avait eu une aimable célébrité (1) : elle était dame du palais , et fut mal récompensée de cette fantaisie de sacrement.

Au reste , il ne m'est nullement prouvé que M. d'Adhémar ne fût pas réellement ce qu'il disait être. L'homme qui a le plus contribué à sa fortune , et le moins capable de soutenir une bonne action par un mensonge , le comte de Vaudreuil , m'a positivement assuré que l'opinion publique avait été injuste sur sa naissance : elle valait beaucoup mieux que sa personne; et Chérin n'en doutait pas.

Quoi qu'il en soit, tous les talents lui vinrent à la fois ; maréchal de camp, le voilà jeté dans la carrière diplomatique, et ministre du roi à Bruxelles Un autre jour on fait la Maison de cette sainte infortunée madame Elisabeth ; l'y voilà avec une grande charge ; et enfin ( risum teiteatis ) ambassadeur en Angleterre. Il aurait refusé, s'il avait osé , par l'horreur seule qu'il avait de passer la mer. Le climat, la fumée de charbon, ruinèrent sa frêle santé durant son ambassade ; et la rage de n'avoir pas été chevalier de l'Ordre aussi vite qu'il le prétendait , en fit dans la suite une espèce de révolutionnaire, qui mourut à

(i) Le comte de Valbelle, arnantde mademoiselle Clairon, qui mourut à lu fleur de l'âge.

quelques lieues de Paris dans une ferme ornée , sous l'habit de garde national, mécontent d'une cour qui devait l'être bien plus d'elle-même, en songeant à ce qu'elle avait fait pour lui.

Tel était le personnage par qui le vertueux Louis XVI était représenté eu Angleterre , quand j'y arrivai. Il y tenait une assez bonne maison, qui était plutôt l'image de celle d'un particulier riche que de ce très-grand état qu'y avaient tenu ses prédécesseurs. Les Anglais s'en moquaient, et les Français, accoutumés par une vieille tradition à cet éclat , à cette dépense noble de leurs ambassadeurs dans les cours étrangères, s'étonnaient pour la place, et s'affligeaient de ce qu'elle n'était pas remplie. Leurs réflexions sur l'homme public ne se redressaient pas assez par leurs idées sur l'homme privé, que les sarcasmes poursuivaient incessamment , et j'ai presque dit que l'injustice et le déchaînement auraient fini par le faire absoudre aux yeux désintéressés de la raison.

En ce temps-là on avait autant à se féciliter d'être Français dans les pays étrangers, qu'il a été embarrassant depuis de n'y avoir que cette recommandation , quand surtout on y mêlait le tort d'avoir été un homme distingué dans sa patrie , et celui d'avoir appartenu à l'ancien ordre de choses dont les ruines et les cendres même ont trouvé des envieux et des jaloux.

Pour revenir à M. d'Adhémar, je trouvai chez lui les seuls Français connus qui fussent alors à Londres, le chevalier et le comte Alphonse (1) de Durfort, le vieux baron de Wurm-

(i) Le même qui, en I70r, fut charge de la mission secrète d'aller conférer à Pavie , au nom de Louis XVI, avec l'empereur Léopold et le comte d'Artois, pour leur (aire connaître le projet du roi el de la reine de se rendre a Montmédy. Pendant l'émigration, le comte Alphonse remplit encore d'autres missions dans l'intérêt des princes. Liant venu à Paris à la paix, il fut enfermé au Temple après la rupture du traité d'Amiens et remis ensuite eu liberté. Il était à Londres en isio, et contribua à renouer la correspondance entre Louis XVTH et les royalistes bordelais, ce qui • plus lard l'événement du 12 mars I8ii. Le 22 juin de la même

ser (I), et M. de Bouille (2) que je n'avais alors jamais vu. Il nous mena à la cour, où le roi, avec la simplicité noble et l'extrême bonté qui le caractérisent, nous traita tous également bien. Il est cepeudant juste de remarquer qu'il montra à M. de Bouille une distinction particulière, précisément parce qu'il avait déployé contre l'Angleterre une valeur brillante et beaucoup de talents. Il est vrai qu'un mérite supérieur se fait admirer même par les ennemis les moins décidés à le reconnaître. Et je dois ajouter que M. de Bouille trouvait alors dans toutes les maisons anglaises une sorte d'enthousiasme et d'estime , d'autant plus flatteuse qu'elle était plus involontaire.

Effectivement sa conduite à la Dominique , à Saint-Eustache, à Saint-Christophe, etc., avait été non-seulement tout ce que, militairement, elle devait être, mais il avait encore honoré ses victoires par une générosité dont il y a peu d'exemples et peu d'imitateurs. Il eût pu augmenter sa fortune, mais il ne cherchait que la gloire, et la trouva. La cité de Londres lui donna une fête : on lui offrit une épée , présent plus digne de lui que les richesses qu'il avait dédaignées. — Il avait été heureux toute sa vie , et son étoile n'a pâli que dans une circonstance unique et solennelle , où la malheureuse destinée de la France triompha de la sienne !

En Angleterre, la cour était simple et noble, plus nombreuse qu'à Versailles , parce qu'il est plus facile d'y aller : le roi et la reine, d'une bonté et même d'une politesse remarquée , il fut nommé lieutenant général : il est mort en 1822, près de Nogent-le-Rotrou, à l'âge de soixante-dix ans.

(1) Dagobert-Sigismond, baron, puis comte de Wurmser, gentilhomme alsacien, qui du service de France étant passé dans l'armée de l'Kmpereur, y 'parvint aux premiers grades, commanda successivement les armées autrichiennes sur le Rhin et en Italie, et mourut en 1797.

(2) Voyez l'excellente Rjographie du marquis de Rouillé publiée , de nos jours , par son petit-fils : elle est digne en tout de celui qui , dans le cours de la guerre d'Amérique , avait honoré la France par ses exploits.

(Note du nouvel éditeur. )

quables ; les femmes eu général assez belles, et quelques-unes plus laides que partout ailleurs : car il faut convenir de deux choses , c'est qu'il y a peut-être plus de belles femmes en Angleterre que partout ailleurs ( la nature a fait de grands frais , quoiqu'elle y ait souvent refusé la grâce, qui est remplacée par une ingénuité externe qui n'en tient pas lieu ), et qu'aussi quand une Anglaise se met à être laide, cela excède toute idée : c'est à faire plaisir aux autres femmes. Les hommes sont assez richement vêtus, quoique généralement un habit brodé et une épée paraissent plus les gêner que les parer.

Les Anglais sont faits pour la toilette du matin. Le palais de Saint- James est assurément la plus chétive masure qu'ait jamais habitée un grand roi : il est vrai que l'intérieur des appartements est en harmonie avec l'apparence. J'en dirais presque autant de Windsor, sans sa situation pittoresque, sa forêt, et les grands souvenirs qu'il rappelle. — Que dire de ce fou de Smollett (1), qui , après avoir fvoyagé en France , n'y fut pas frappé de cette foule de palais et de maisons royales , de leur pompe et de leur éclat , et qui imprima, de retour en Angleterre, que les palais des rois de France, à commencer par Versailles, étaient des colombiers {pigeon hoicses), comparés à ceux des rois de la Grande-Bretagne ? Il est vrai que ce malheureux ne trouva rien à Rome digne de fixer ses yeux char-

(I) Tobie Smollett, écrivain né en 1720 en Ecosse. Comme critique, historien et romancier, il montra un esprit chagrin, satirique et licencieux. La relation de son voyage en France, en 1766, se ressent de la disposition d'esprit de l'auteur, qui ne lui laissait voir les objets que sous un jour défavorable. On y remarque une prophétie singulière, annonçant la révolution de France, vingt-trois ans avant l'événement. Ceci seul suffirait pour donner une idée de la sagacité de Smollett, à qui d'ailleurs on ne saurait contester, comme écrivain et comme historien, plusieurs qualités estimables telles que l'ordre, la clarté, la simplicité el l'exactitude dans l'expose des faits. Walter Scott le met en parallèle, comme romancier, avec Fielding. Il mourut à Livourne, en L79I.

miers éditeurs, ) -

gés de bile et de jaunisse , et que la reine des basiliques , l'église de Saint-Pierre, ne trouva pas grâce devant lui: il se persuada surtout que Michel-Auge le cédait à Wrenn.

Je ne passerai certainement pas sous silence une femme si distinguée qu'elle était en quelque sorte la reine de Londres à cette époque. Beauté, fortune, naissance, existence de rang et considération personnelle, tournure d'esprit et de caractère, maintien, tout concourait à lui assurer dans la société une espèce de supériorité que personne ne lui contestait. C'était la duchesse de Devonshire (1). Je n'étais que depuis deux jours à Londres quand je dînai avec elle chez M. d'Adhémar : j'avoue que rien ne m'a plus frappé que toute sou attitude, la dignité de sa tournure, qui n'excluait pas les grâces , sa manière d'entrer dans un salon, et ce surplus de beauté qui semblait en quelque sorte l'environner. Elle se fit attendre jusqu'à près de sept heures ; arrivant plus tôt;, elle eût produit encore assez d'effet. Mais je connaissais sa manie; je la lui

(1) Ceorgina Cavendisch, duchesse de Devonshire, anglaise célèbre, comme ayant exercé pendant les dernières années du dix-huitième siècle tout l'empire que peuvent assurer à une femme le rang, la fortune, l'esprit et la beauté réunis. Elle et son mari étaient liés d'amitié avec le Célèbre Charles Fox. Pendant l'émigration française, la duchesse de Devonshire reçut et accueillit chez elle les Français les plus marquants par leur lalent et leur esprit, tels que Delille et M. de Chateaubriand. On sait que Delille a traduit en vers son poème intitulé : Le passage dit Saint- Goihard, ou l'on remarque un style élégant et un goût pur; une imagination à la fois brillante et sage. L'aimable et piquante coquetterie par laquelle cette femme célèbre parvint à subjuguer les personnages les plus distingues delà Grande-Bretagne ne nuisit point à sa réputation, tant elle fut adroite à concilier L'art de plaire avec une décente réserve. Elle est morte eu IS06, ayant encore des restes d'une beauté frappante. Fox mourut à la campagne du duc de Devonshire, à Chisewick, près Londres, et chose singulière, Canning y est mort également. ( Rote des premiers éditeurs.)

pardonnai en la voyant, et mon coeur, qui des la première minute fut son complice, imposa silence à mon estomac.

J'ai dit que ce n'est point à Londres qu'il faut vivre; j'ai dit que les monuments et les belles maisons y étaient rares ; mais on ne peut donner trop d'éloges aux campagnes , au genre de vie qu'y mènent les gens considérables , au luxe vraiment hospitalier qu'ils y déploient. On doit visiter un grand nombre de très-beaux châteaux, qui méritent l'attention des voyageurs, spécialement les pares, les jardins, modèles uniques d'uu genre inconnu, ou mal copié dans le reste de l'Europe.

On ne peut rien comparer entre la France et l'Angleterre que par des oppositions, depuis les mœurs intimes jusqu'aux formes les plus saillantes, depuis les idées jusqu'aux paroles.

.le vais essayer ce cours d'antithèses :

Il y avait en France des habitations plus somptueuses, plus d'un certain luxe de grand seigneur, des distributions plus commodes pour la vie usuelle, plus de fainéants dans les antichambres, plus de glaces, de bronzes, de meubles et de dorures.

En Angleterre, plus de simplicité opulente, une vie de campagne plus près de la nature, plus d'appartements de plain-pied en bas , qu'on peut montrer, quelques chambres à coucher incomplètes, mesquines, en haut, qu'il faut cacher (tout en parlant toujours de ce qu'il y a de plus commode, confortable), plus de gens dans les écuries, plus de fraîcheur dans des meubles plus simples et plus rares, et quelquefois plus de tableaux.

Dans les châteaux des uns, ou buvait, on courait , on chassait : on était à la campagne pour oublier la ville. Dans les châteaux des autres, on faisait une chère exquise : la musique, la promenade , le recueillement, la lecture, la comédie de so- . les repétitions, de l'esprit dans le salon, tout cela partageait le temps et lui donnait des ailes on faisait l'amour quand ou pouvait : en un mot, ou continuait Paris.

332 S0KVEK1KS

Les formes des uns étaient simples, naturelles, et quelquefois un pou indélicates; celles des autres plus polies, plus reclierchées, plus élégantes , de temps en temps peut-être un pou voisines de l'affectation.

Les mœurs s'y valaient bien.

Les uns mangent comme des gens qui en font une affaire ; si longtemps qu'on croirait qu'ils n'en ont pas d'autre. Leur table, simple et substantielle , ne devient animée que lorsque celles qui devraient en faire l'ornement se retirent et que le vin a amené des effusions bruyantes qu'on regarde comme le complément de la franchise et comme le beau côté du caractère national.

L'heure de la table est , pour les Français, un délassement nécessaire , mais où présidaient toujours l'urbanité , l'élégance et une conversation décente, tour à tour solide et gracieuse. Nous vivions comme des gens pour qui l'ivresse, loin d'être respectable, était un ridicule irrémissible, pour qui les femmes embellissaient toutes les réunions et tous les moments , et pour qui enfin ce vilain mot, manger ( quoique nous y entendant mieux que les autres), n'était qu'un mot équivalent d'un besoin. Jusqu'à cinquante ans la table n'était qu'un passage embelli à des occupations plus douces et plus essentielles.

En Angleterre, les femmes négligées font l'amour quand les hommes en ont le temps ; en France, elles n'étaient occupées qu'à repousser des hommages et à les discerner : les unes cédaient à leurs amants avec la nature , les autres livraient un combat où elles feignaient d'être vaincues avec art. Les liaisons de ce genre , en Angleterre , sont , ou d'une très-longue durée , ou purement des amours de passage , parce qu'il y a beaucoup d'obstacles et peu d'occasions. En France , les femmes se rendaient assez difficilement pour qu'on n'eût pas envie de les quitter le lendemain : la coquetterie même était

assez prévoyante pour n'être jamais pressée. Mais les chances (Client si multipliées , et par l'esprit de galanterie , et par la manière de vivre , qu'aussi u'avait-on guère la fantaisie d'éterniser la même union.

En France, comme je l'ai déjà remarqué , les duels étaient une manie fréquente ; en Angleterre, c'est une rare nécessité. Les Anglais sont braves , mais ils ont une moralité de sentiment qui les détourne de verser le sang : et tel homme qui ne craint pas de se faire sa destinée à lui-même et de s'ôter la vie, hésite à s'exposer, pour une légère offense, à périr de la main de son semblable. Les préjugés de l'éducation sont encore en faveur de cette salutaire horreur, et l'habitude de boxer, parmi le peuple, et qui n'est pas toujours étrangère aux autres classes , vient éteindre le feu brillant de cet enthousiasme du point d'honneur porté si démesurément loin chez nous. J'ai vu un pair du royaume boxer avec un boulanger, qui, certes, ne le ménageait pas, dans le foyer de Covent-Garden , populi stante corona.

Ces exemples sont rares , mais enfin ils existent. A tout cela vient se joindre encore un nouveau motif d'être en garde contre les combats singuliers ; c'est l'extrême usage, je pourrais dire l'abus du vin, qui engendre souvent des querelles le soir, qui sont purifiées le lendemain matin par un seul mot : / was in liquor (j'étais ivre) : aveu qui ne laisse rien préjuger de défavorable contre le caractère de celui qui le fait ; aveu qui remédie à tout, tandis qu'en France il n'eût servi qu'a déshonorer deux fois celui qui aurait eu l'ingénuité de mettre en avant cette excuse.

En France , vouloir arranger une mauvaise affaire était la rendre pire et essayer de se perdre sans succès; en Angleterre,

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