AVRIL 1T43. J
violet , il le portera onze jours. J'ai parlé ci-dessus de ce deuil. M. de (Irevembrok reçut mercredi dernier la lettre de l'électeur palatin par laquelle il donne part au Roi de cette mort. 11 demanda aussitôt à M. Amelot si l'on lui donneroit une audience pour remettre la lettre; M. Amelot lui dit de la lui envoyer, M. Amelot l'a remise au Roi, et il n'y aura point d'audience. Le Roi manda jeudi à la ■Reine par M. de Gesvres qu'il prenoit le deuil le lendemain , mais il n'étoit pas encore décidé dans ce moment pour qui ni combien de temps. Gomme la Reine va tout les matins au lever du Roi , ainsi que je l'ai déjà marqué, le Roi lui dit hier matin que le deuil étoit pour l'électrice palatine. Celle-ci est grande-tante à la mode de Bretagne du Roi. Les deux princesses de Bavière étoient toutes deux cousines issues de germain deS. M. On ne portera pas le deuil de ces deux princesses, l'un après l'autre. Les officiers généraux de l'armée de M. le maréchal de Noailles ont ordre d'être à Metz le 20 de ce mois ; il parolt que l'on a impatience qu'ils y soient déjà arrivés , d'autant plus que l'on sait que les Autrichiens, Anglois et Hanovriens ont déjà passé le Rhin, Une partie de leur armée a dû passer le 2, et le reste le 12, Ce sera M. le duc de Chartres qui commandera la cavalerie; c'est l'usage ordinaire que ce soit le premier prince du
M. le maréchal de Maillebois arriva avant-hier ici, de l'armée de Bavière. A l'arrivée de M. le maréchal de Broglie à cette armée, il avoît déjà demandé à revenir, s'y croyant inutile ; le Roi lui fit écrire alors qu'il souhaitoit qu'il restât. Depuis ce temps, ayant continué à voir que sa présence ne pouvoit servir en rien aux intérêts de S. M., puisqu'il n'avoit d'autre droit que de faire des représentations, et que c'est précisément ce qni n'est pas reçu favorablement par M. le maréchal de Broglie : que d'ailleurs, s'il se passoit quelque événement heureux, l'honneur ne pourroit jamais lui en être at-
U'ibué, il a insifité de nouveau pour avoir ]a permîssiui de revenir ; et aussitâi après l'avoir obtenue , il est parti. Il fit sa l'évérence au Roi avant-hier; il lui dit qu'il ven oit le remercier de la bonté qu'il lui avoit aiarquée «û lui permettant de venir lui taire sa cour, et lui renouvela les assurances de son lèle et de son attachement. Le Roi lui dit : a Je le sais, et je sois content de vos services, n Depuis ce temps S. M. lui a parlé continuellement, quoique ce n'ait point été sur des choses importantes; elle a toujours paru le recevoir avec bonté;, 11 attend les ordres du Uoi pour lui rendre compte 4 présence de M. d'Ai'genson. M. de Maillebois re{>rit hï les fonctions de malb'e de la garde-robe, ayant an d'exercer pendant buit ans cette charge, qu'il acédéi son fils, comme l'on sait.
Le ftoi fut courre hier auprès de Chevreuse ; n'ayf point trouvé de oerf, il revint de bwine heure; il é\/Â ici il trois heures et demie. Comme le sermon n'étâitq^i quatre, on crut que le Koi pourroil: y aller; sos ffiq teuil même étoit dajns la chapelle ; ce ae fut que lorsqi la Reine jiut arrivée à la chapelle, que le Roi Lui aiaiidk par l'exempt des gardes du corps, qu'il u'iroit pcnatai seraion. i'ai déjà marqué ci-dessus que l'usage est, n oontinuË, que le premier geatilhomine de la ohamhl se mette derrière le fauteuil du Roi , au sermon, à cûté4 ■capitaine des gardes , et à sa dx'oile, de même que le e valier d'honneur est derrière le fauteuil de la Ke îdë, ij droitede l'officier des gardes.
Avant-hier, après que M. de MaiUebois eut fait sa rén reace au Roi , il vint chez la Reine. M"" de Villars s étoitpoint, et M"" de Luynes étoit à l'ahs. U s'adressft M. de la Mothe; U. de la Mothe en rendit compte À>j Reine, qui le lit entrer. (
J'ai oublié de marquer ci-dessus que M. de i^haa pigny, maréchal de camp et major génértJ de l'arml de Bavière , y est mort, le iO du mois passé. M. de &eiu
AVRIL 1745. 4ê»
Vna des fils de M. le maréchal de Broglie^ a été choisi pour remplir cette place.
Du jeudi 11. — Je ne sais si j'ai marqué ci-dessus que les comédies et même les concerts ont cessé à la semaine de la Passion ; le dernier concert fut le sameçli , Y^Ue du dimanche de la Passion ; les concerts ne recommenceront que le lundi d'après laQuasimodo^ et alors il y en aura trois par semaine , parce que les comédies ne recommencent qu'après la Toussaint^ ou à Fontainebleau. La dernière pièce que les comédiens jouèrejat ici fut une tragédie de Voltaire^ que l'on appelle Jlf érope ; «'«st une pièce qui a voit été composée par M. le marquis UBÎkSLy qui a voit déjà été traduite en prose^ et que Voltaire a mise en vers; au moins c'est le même sujet; elle ^avoit déjà été jouée une fois ici ^ et y a été fort approuvée , aussi bien qu'à Paris.
Hier matin ^ M. le comte de Goésbriant, lieutenant ^éaërai, fit signer ici le contrat de mariage de sa seoosdie fille avec H. île marquis de [ Hierles ] , 'fils de M. de Vissée (1). M. de Vissée est retiré dans ses terres en Languedoc ; il est brigadier des armées du Roi; ilétoit lieutenant-colonel du régiment des dragons qui est aujourd'hui 1^ Suze ; il a cédé sa compagnie à son fils. Le manquas de Vissée est celui qu'on appelle le douic marquis. Il y a grand nombre d'histoires de lui qui lui ont fait donnes* ce nom ; une entre autres <!^ù, dans une actio^^ un des ennemis étant venu à genoux lui demander la vie^ il lui ii^K)ndit avec le ton de douceur qu'il conserve toujours : (c Hélas ^ mon cher ami , demandez-moi toute autre chose. » Dans une autre occasion^ étant à souper avec ses amis^ il racontoit une dispute qu'il .a voit eue contre un officier qui lui avoit dit beaucoup d'injures
(1) Le Mercure àe, France le nomme N. de Montfaucon, comte d'Hieries, fils de Guy-Joseph de Montfaiicon , seigaeur et baron de Vissée et d'Hierles dans les CéTennes.
460 !MKM01Ri:S nu DUC HE LUyNES.
etavoit fini par lui doHDer un soufflet. L'histoire fiais* santlà tout court, la compagnie fut surprise, et lui de> manda s'il n'y avoit rien par delà. Toujours avec le même ton de douceur, il répondit : « Cet homme fat enterré le soir. " M. de Goësbriant a quatre filles; il veuf et a fort peu de biens. L'aînée des tilles est mariée, il ya déjà plusieurs années, au fils de M, deSauroy.M. Goësbrtant , le grand-père , vit encore et est fort vieux;] il étoit gendrede M. Desmaretz.
La Reine n'a point joué depuis le commencement cette semaine, et n'a vu l'après-dinée que les entrées.
Il y a actuellement dans la maison de la Reine unç charge à remplir, pour laquelle on est venu parler i' M"" de Luynes; c'est la place de premier valet dà< chambre, charge sans aucune fonction dans aucun t«m] de l'année.
Le Roi a été à. la chasse lundi et mardi de cette semaini et a soupe dans ses cabinets ; il ira encore samedi. Hier les ténèbres, et souper dans sa chambre. Les ténèbres comme à l'ordinaire, toujours avec un psaume en mnsique et le miserere en faux bourdon (1).
Ou vendredi saint, 12. — Avant-hier au soir, la Reine! dit à M"' de Luynes d'envoyer avertir M""' la princesse da Rohan pour quêter jeudi. M™' de Rohan ni M"' de Montauban ne vont point à la eêne, à cause du rang qu'elles prétendent. M. le cardinal de Rohan ne reste pas non plus à l'adoration de la Croix, par la même raison.
J'ai déjà marqué ci-dessus que lorsque Mesdames vent la Reine à la chapelle , M""" de Tallai-d marche jours immédiatement après elles et avant M°" de Luyi prétendant qu'en qualité de gouvernante, rien ne di
(I) Aujourd'hui 3 • itloéilatij sa chambre, et » Uemain le. sennoo de la Passion, l'unirt, fI diniir au grdnd cnuveri. 4 «vri jamais (te poisson aiiitloer; re qne l'on appelle te rdt est composé de n- '
due» frileg, déj^îs^ en poisson.
la séparer de IfesdaiiieSi Hier, M*^ de Tallard n'étoit point avec Mesdames; elles étaient suivies par M"^ delà Lande, l'une des sous-gouvernantes ; en cette qualité M^ de la Lande marcha immédiatement après Mesdames, et passa avant M*^ de Luynes.
Hier la Reine fit la cène à Tordinaire. Le prédicateur de la cène du Roi étoit un Cordelier, celui de la cène de la Reine un Rarnabite; ils prêchèrent tous deux asseï bien. Mesdames portèrent le padn et le vin, à l'ordinaire; et treize dames pour les treize portions. Il y en avoit six de titrées, qui marchèrent suivant leur rang ; en tout, des treize dames, il y avoit neuf dames du palais ; il ne manqnoit du palais que M""** de Mérode, H"^ de Fitz-James et W^ de Montauban ; celles qui suppléoient furent M"* la duchesse de Rochechouart, M"' de Chàtillon, M"^ de Ghalmazel et M'^d'Andlau. M"' d'Andlau porta une partie des plats, et ensuite M*® de l'Hôpital la relaya. Ce fut M. de Yentadour, coadjuteur de Strasbourg et évèque inparUbus, qui officia.
M. le maréchal de Relle-Isle , qui n'étoit point venu ici depuis assez longtemps, ayant été malade, vint avanthier ; le Roi lui a beaucoup parlé dans les différentes occasions où il lui a fait sa cour. Le Roi continue aussi de parler beaucoup à M. de la Fare, quoiqu'il n'ait pas jugé & propos de l'employer. lia parlé beaucoup aussi aujour^ d'hui à diner à M. de Chevert, connu par Fescalade de Prague, qui l'a fait faire brigadier, et ensuite par la capitulation de Prague, qu'il a faite après la sortie de M. de Belle-Isle.
Avant-hier mercredi , le Roi quitta le grand deuil et prit les bas blancs. La Reine prit le blanc. Aujourd'hui le Roi a pris le violet pour la fille de l'Empereur.
M. de Lautrec est ici depuis quelques jours; il est lieu* tenant général, et arrive de Ravière; il a passé à Francfort, par ordre du Roi , pour assurer S. M. Impériale de l'attachement et du zèle de H. le maréchal de Ri:oglie pour
son service. L'Empereur lui a répondu qu'il ne pouiroit jamais être persuadé de cet atlachemeut , pendant que M. le maréchal de Broglie par ses discours continueroil à décourager son armée, bRmant toujours hautement cettc^ entreprise et disantqu'il n'y avoit rien de mieux à faire' quede ramener les troupes en France.
Le Roi m'a dit aujourd'hui qu'il avoit donné la croix de Saint-Louis à mon lils ; ce sera M . le maréchal de Noailles qui la recevra i Metz, il y a quelques jours que le Roi reçut plusieurs chevaliers; il en recevra encore Inndi. Cette cérémonie se fait dans sa chambre.
Du samedi 13. — Le Roi a été à presque tout l'office c< matin ; il étoit à la chapelle dès neuf heures, et y a restA jusqu'à midi ; de là il a été à la chasse ; il soupe ce soir dans ses cabinets.
J'ai parlé ci-dessus, à l'article du 20 mars, de ce qui regarde M, d'Aubigné. Non-seulement il étoit accasé de ce que j'ai marqué par rapport à Schwandorf, et qui es! exphqué dans l'article du 20 mars; mais il y avoit encors deux autres chefs sur lesquels on prétendoit avoir quelques reproches à lui faire ; le premier, lorsque, ayant éM< envoyé par M. le maréchal de Belle-lsle de Prague ii Pisek, avec ordi'ede pousser plus avant, s'il pouvoit, ek d'aller jusqu'à Budweiss, en cas que les ennemis ne s'en fussent pas déjà emparés, il s'étoit avancé seulement jusqu'à Frauenberg, d'où il s'étoit retiré tort peu de tempr après et replié sur Pisek, dans le temps que M. le maréchal de Brogliearrivoitdaos cette même ville. Le second chef, au sujet de la retraite de Tliein. M. d'Aubîgné a fait urf mémoire détaillé sur ces trois accusations; il remit ce mémoire ily adix ou douze jours àM. d'Argenson, et loi' montra toutes les lettres qui prou voient la vérité des faits. Je ne parlerai point de l'affaire de Schwandorf, elle est expliquée plus haut. Quant à colle de Frauenberg, H. d'Aubignéfait voir qu'ayant été envoyé, par M. de Bellelsle, de Prague, avec M. de Hortany, maréchal de camp
AYRIL t7>IS. 4M
som» se» ordres , A donna l'ayant-garde de soo détadwment àM« de Mortany^ qui trouva les hussards ennemis déjà entrant dans Pisek ; il les attaqua^ les poussa et les obligea de se retirer; il en donna aussitôt avis à M. d'Aubigné, qui lesuivoit^ et ayant continué lùi-mème à suivre les ennemis jusqu'à Frauenberg^ qui est à huit lieues de Pisek, il avoit fait assez de diligence pour y arriver eB même temps qu'eux, les battre une seconde fois sur la hauteur de Frauenberg^ les empêcher d'y entrer et se rendre maître de ce poste important ; quHl avoit donné un second avis de cette expédition et de sa position à M. d'Aubigné, qui, ne pouvant marcher aussi légèrement, n'étoit arrivé que le surlendemain à Frauenberg ; quUl n' avoit pu aller plus loin, étant certain que les ennemis étoient maîtres de Budweiss; que toute cette expédition s'étant faite dans une très- forte gelée, et la rivière deMoldau^ près laquelle est Frauenberg, étant prise de manière qu'on la pouvoit passer partout, H. d'Aubigné avoit bien senti qu'il ne pourroit pas tenir dans le poste où il étoit ; que cependant> il avoit voulu, avant que de se retirer, être sûr que les ennemis eussent pris la résolution de passer la rivière, mais qu'ayant vu qu'ils avoient déjà fait répandre du foin sur la glace, pour faire passer leur cavalerie, il avoit jugé que c'étoit le moment de songer à la retraite, après avoir laissé une garnison à Frauenberg (1). En conséquence y il s'étoit replié sur Pisek; qu'en y arrivant , il avoit envoyé ordre aux troupes qui étoient plus à portée de lui de venir joindre son détachement; qu'il avoit envoyé en même temps un détachement en avant pour s'informer de la marche des ennemis, et avoit été reconnoltre un camp pour mettre ses troupes en bataille à la pointe du jour, tant celles de son détachement que celles qui de-
(1) Cette garnison est restée dans le châteao jusqu'à la retraite que M. le ma-» réchal de Broglie fit quelques jours après le combat de Sahay. ( Note du duc de Luynes.)
voientlui arriver; qu'il iiepouvoitmanquerd'MreinformfrJ à temps de la marche des ennemis, parce que du lieu oiU ilsavoit qu'ils étoient, qui esta quatre lieues de Pisek, ilf a deux chemins, dont l'un vient àPisek, et l'autre, laîssaul Pisek à droite, tourne ce poste et vient aboutir entreJ Pisek et Prague ; mais que comme ce dernier chemin est n entre des montagnes, lorsqu'on s'y est une fois déterminé, on ne peut plus prendre d'autre route . Telle étoit la disposition de M. d'Aubigné lorsque M. le maréchal de BrogliearrîvaàPisek. Ce général en arrivant fit assembler un conseil de guerre, et demanda à être instruit de l'état | présent de nos troupes et de celles des ennemis. M. d'AU" ; bigné commença k lui en rendre compte, mais étant fort J enrhumé il le pria de trouver bon que M. de Mortany (1)1 lui en achevât le détail. M. de Broglie parut content dtfl la position, et dit qu'on lui rendit compte le lende-1 main matin des nouvelles que l'on auroit. Les troupe T qu'on avoit envoyé avertir arrivèrent pendant la nuit; àmesure qu'elles arrivèrent, on les posta dans le camp que Ion avoit reconnu , et le lendemain à la pointe du jour elles se trouvèrent toutes en bataille, suivant l'arrange-' ment que l'on avoit projeté. Les enuemisse déterminêrenfl à venir à Pisek; mais, nous ayant trouvés prêts à les r cevoir, ils prirent le parti de se retirer.
Quant à l'affaire de Tbein, l'on sait qu'après le combaC J de Sahay, M. de Belle-Isle ayant quitté l'armée pour aller' J trouver le roi de Prusse, M. le maréchal de Broglie enJ^ voya M. de Boufûers à Crumau et M. d'Aubigné à Thein/
(!) M. le maréchal de Broglie fui fort content du rapport ((ue lui lit M. i Mortany; mai* \e lendemain, à ruccaaiun de quelque détail surcequi toit passé lu veille, M. dcMortanj patia beaucoup trop viTement k !t maréclial de Bruglic. Il faiaoit la fonction de maréchal des logis de la can rie.M. de Broglie, tniuTont qu'il lai avoit manqué de respeti, ne v04dutpl! s'en servir. M. de Mortany, qai a de l'esprit, du courage et des talenb pODvaol plus espérer d'élre employé au service de la France, a pria le p la fin de la campagne de passer an service de VKnipereui', ( IVnte du riiir dfjf Lui/ne). )
celui-ci avec une brigade d'infanterie et une de cavalerie. Il faut observer que la ville de Thein n'est pas du même côté de la Moldau que Frauenberg; elle est sur la rive droite et à quatre lieues plus bas^ comme Ton sait. Thein est dans un fond, entouré d'une chaîne de montagnes dont elle est commandée partout et de fort près. Ces montagnes mêmes s'étendent jusqu'à la rive gauche de la Moldau ; vis-à-vis Thein y ne laissant que le passage de la rivière. Il y a sur la Moldau un pont vis-à-vis Thein et du haut des montagnes qui environnent cette ville, le pays est fort découvert ,. et il y a trois lieues de plaines. Au-dessus et au-dessous de Thein , la rivière est guéable en deux endroits, dans Tun desquels la cavalerie pouvoit passer en escadrons; il auroit fallu des travailleurs et douze ou quinze jours de temps pour rendre ces gués impraticables. M. d'Âubigné , aussitôt qu'il fut arrivé à Thein, rendit compte de toutes ces circonstances à H. le maréchal de Broglie. Il sembloit qu'il auroit suffi de garder la rive gauche de la Moldau et le pont avec Tinfanterie , d'étendre la cavalerie à droite et à gauche pour garder les gués, et de porter seulement un poste de 50 hommes dans Thein et une garde ordinaire de cavalerie sur le haut de lanaontagne, de l'autre côté de Thein, pour observer ce qui se passeroit dans la plaine. Mais M. le maréchal de Broglie envoya ordre à M. d'Aubigné d'occuper la ville de Thein avec 500 hommes. Sur cet ordre, M. d'Aubigné occupa la ville de Thein avec la brigade d'infanterie , et laissa sa cavalerie à la garde du pont, ayant posté une garde ordinaire sur le haut de la montagne. Ayant été informé par sa garde de cavalerie que l'on voyoit déjà paroitre quelques troupes ennemies, il en donna avis sur-le-champ à H. le maréchal de Broglie. La garde ordinaire, ayant aperçu les colonnes de l'armée autrichienne, en instruisit M. d'Aubigné, qui, ayant monté sur la hauteur et reconnu que c'étoit effectivement l'armée ennemie qui s'avançoit, donna ordre aux troupes
<in(i i\iF.MorRi-;s du DiiO lu; luyisf.s
qui éloienl dans Tlieïn dt- iTpiisHer U-- pont, ce qtli s'exécuta le plus promptement qu'il fut possible. On prétendu que cette retraite ne s'étoit pas faite assez ligemmentj par l'attention que M. d'Aubigué avoiteueiîf conserver ses équipages et à leur donner le temps de se retirer, et le fait est qu'il n'avoit point son étpiipage avec lui: il n'avoit que quatre mulets et un chariot. M. d'Aobigné ayant repassé le pont, avec son infanterie et sa garde de cavalerie, et fait rompre ce pont le mieux qu'il lui fut possible en aussi peu de temps, se chai^ea de garder le pont, avec son infantene et envoya M. dé Villemur, maréchal de camp détaché d'avec lui, avec la cavalerie, vers un des gués où la cavalerie pouvoit passer, les ennemis, ayant effectivement passé le gué, pou9sërei#J M. de Villemur et mirent sa cavalerie assez en désordre.. M. de Villemur ayant eu son cheval tué sous lui fut fait prisonnier, et la brigade de cavalerie se retira dans les hoisles plus voisins. Pour M. d'Aubigné, il se retira on bon ordre avec l'infanterie; mais, comme il n'avoit point reçu de réponse de H. le maréchal de BrogHe, il ne pouvoit savoir de quel côté il devoit se retirer. Dans cette, incertitude, il prit le parti de se replier sur FrauenbergJ Ce fut en chemin qu'il trouva et joignit l'armée de M maréchal de Broglie, qui seretiroit elle-même.
M. d'Argenson porta donc le mémoire de M. d'Aubi) dans son premier travail avec le Uoi. Ce ne fut pas sai quelque peine qu'il détermina le Roi à vouloir bien entendre la lecture ; enfin , cette lectui*c faite et acooi pagnée des témoignages que M. d'Argenson rendit de lai vérité des faits, le Roi lui dit : « Il faut dire quelque chose d'honnëte&H. d'Aubigné. n M. d'Argenson eut beau demander une explication , le Roi n'en voulut pas dire vantag'e, et en conséquence M. d'Argenson adit à M. à'AX bigné que le (loi avoit été étonné de la différence avoil trouvée dans les faits, et qu'il étoit bien persuadé son zèle et de son attachement pour son service.
AVRIL t74S. 467
Du ikyjifur de Pâques. — M. le comte de Piosaaque, qui est arrivé id aujourd'hui de la part de rEmpereur, a eu fitudieDce particulière du Roi et de la Reine ;. on dit qu'il est chargé d'une commission impériale. M. de Piosasqu^ est eolimel des gardes à cheval de TKmpereur et général de sa cavalerie, grade qui est immédiatement après celui dAfeld*maréchal. C'est un homme Agé d'environ soixante ans et d'une taille médiocre. MM. de Piosaique sont originaires de Savoie ; les ancêtres de celui«-ci vinrent s'é* tablir en Bavière, à Foccasion du mariage de Ferdinand- Marie^ électeur de Bavière, en 1652, avec Henriette^Adélaide, fille d'Amédée duc de Savoie. Ferdinand-Marie est le grand-père de l'Empereur d'aujourd'hui.
Du mercredi de Pâques iT, Versailles. — Dimanche dernier, qui étoit le jour de Pâques, ce fut M. Tabbé de Ventadour, évèque de Ptolémalde, qui officia; il avoit aussi offidé le samedi saint. Ce fut M"*^ la duchesse de Roche^ chouart qui quêta dimanche. 11 n'y eut point conseil ce jour-là; le conseil d'État se tint le lundi.
Avant le conseil, lundi, le Roi reçut vingiHg[uatre che* Valiers de SaintrLouis dans sa chambre. C'est M. de Sau* roy, trésorier de l'extraordinaire des guerres, qui lut le serment. Après le conseil, M. le maréchal de Noaiiles prit congé du Roi ; il partit pour Paris, d'où il est parti ce matin pour Metz. *
Dimanche fut le dernier sermon du carême, et par conséquent le compliment du prédicateur, suivant l'usage : ce compliment fut une véritable instruction, mais fort respectueuse et même touchante.
Hier H. le marquis de Clermont fit signer ici le contrat de mariage de M^^^ sa fille avec H. de Bourbon* Busset.
Le jour de Pâques, H. le Dauphin soupaau grand cou« vert. Madame étoit malade. Depuis Pâques, le Roi soupe comme il faisoit pendant le carême , toujours au grand couvert ou dans ses cabinets.
468 MÉMOIRES DU DUC DK LUYNKS.
Du Mmedi 20, Venailles, — Il y a déjà quelques jours que le Roi nomma k trois guidons de gendarmerie qui étoient vacants ; NM. de Boissy, homme de condition de Limousin; d'Aufrey, petit-fils de feu H. d'Armenonville, garde des sceaux; et de Ximénès^ fils du lieutenant général, mort en Bohème l'année passée.
Nous sûmes hier avec grand plaisir que le Roi a donné au vicomte de Talleyrand le régiment de cavalerie de Sabran. Le vicomte de Talleyrand est frère du comte de Talleyrand qui a épousé la fille de H*"^ de Chalais. MM. de Talleyi*and sont gens de grand nom^ de Périgord. Le vicomte étoit capitaine de carabiniers et avoit été blessé considérablement au bras y au combat de Sahay .
M. de Luxembourg a pris congé du Roi , aujourd'hui au débotter. Le Roi Ta fort bien reçu^ et lui a parlé honnêtement et même avec amitié. Depuis quelque temps cela étoit fort différent; et comme ami de M. de Belle^Isle, il avoit eu part à la disgrâce. commune.
La disposition des esprits ^ dans le particulier des car binets du Roi, est fort différente de ce qu'elle étoit du temps de M"* de Mailly; il ne reste presque plus des amis de M™* de Mailly admis particulièrement dans les cabinets que M. de Meuse ^ qui est toujours dans le même particulier avec le Roi, et tous les jours tète à tète plusieurs heuifes. D'ailleurs, M. le duc de Villeroy, M. le duc d'Ayen et M. le comte de Noailles, qui sont toujours également bien auprès du Roi et continuellement dans les cabinets, ne peuvent pas être regardés comme tenant au Roi par M"™* de Mailly, puisque le Roi a toujours eu de la bonté pour eux. Le Roi a toujours aussi fort aimé M. de Coigny ; ainsi l'on ne doit point le regarder dans le nombre des amis de M"^ de Mailly tenant par elle. M. de Luxembourg, qui tenoit beaucoup par elle , n'est pas trop bien auprès du Roi depuis longtemps. M. et M*"* de Boufflers sont aussi bien que lui enveloppés dansia prévention qui règne contre M. de Belle-Isle ; M"" de Boufflers a été long-
temps sans souper diiiisles cabinets j elle y soupa cependant il y a cinq ou six jours. M. de Bouftlers partit il y a au moins quinze jours pour aller dans ses terres, d'où il se pendra à. l'armée de M. de Noailles; il a fallu de fortes sollicitations pour obtenir que MM. de Luxembourg et de Bouftlers fussent employés cette année; cependant M. de Luxembourg , en prenant congé , a été fort bien reçu. Ce que l'on peut appeler en quelque manière la nouvelle cour des cabinets , c'est H. de Richelieu, qui y a toujours été à la vérité, mais c'est le seul qui ail un véritable crédit sur l'esprit de M™" de la Toui'nelle, et l'on en peut voir la raison en lisant ce qui est écrit ci-devant; c'est M. de Gnerchy, le comte de Filz-James, le marquis de Gontaut, M. le duc d'Aumont, tous fort liés avec M"" de la TournelleetM™ de Lauraguals. M'^'d'Antîn s'est toujours conservée au même point avec le Roi; elle étoit plus amie de M"" de Mailly que de M""' de la Tournelle; cependant cela fait le même effet pour les soupers et pour les voyages. M'" de la Roche-sur-Yon est aussi restée à peu près au même point où elle étoitpourles cabinets et les voyages.
M'^^dela Tournelle et de Lauraguais ne sortent presque point tout le jour de leur chambre. M™" de la Tournelle persiste toujours à ne vouloir point quele Roi fasse porter son dîner chez elle ; elle dit qu'elle ne demanderoit pas mieux que de dîner avec lui quand il l'aura mise en état qu'elle lui en donne. 11 £ant convenir que l'arrangement présent ne ressemble point ù ce qui avoil été annoncé dans le commencement de la faveur de M"" de la Tournelle. Dans ce temps, M. de Richelieu, enthousiasmé de cette affaire, disoit, ce sontces termes : «Qu'il vouloitque celui « qui entreroit dans l'antichambre de M"" de la Tournelle « eût plus de considération que celui qui auparavant étoi t u tête à tête avec M""^ de Mailly. »
M"* delà Tournelle ne vouloit point prendre d'engagement, disoil-on, qu'elle ne fiU assurée d'avoir une maison.^ elle, donner à manger, avoir du monde chez
470 MÉMOlRfciS DU DUC DE LUYNES.
elle^ et avoir un earrosse pour aller se promener, ne voulant point se servir des carrosses du Roi. Il est vrai qu'elle ne s'en sert point, mais elle n'en a pointa elle; aussi elle ne sort jamais, quoiqu'elleaimeles spectacles. Quand elle soupe hors des cabinets^ elle quitte le jeu el la compagnie tous les jours à minuit, lorsqu'elle sait que le coucher du Roi est Uni ; elle peut avoir du créditen partica* lier pour plusieurs choses qui paroissent devoir ne pasHntéresser beaucoup, mais il y en a deux trè^-considérahies par lesquelles on voit qu'elle a peu de crédit jusqu'àprésent : Tune est le gouvernement de Montpellier^ quell. de Richelieu désire depuis longtemps; l'autre est un brevet de duchesse pour elle-même. Pour le gouvernenaent, on ne doutoitpaS; lorsque H. de Richelieu arriva de Languedoc, que le Roi ne iui annonçât sur-le-champ lui-même cette grâce. S. M. avoit paru désirer son retour et Tattendre avec impatience ; cependant il ne fut question de rien. Quelque temps après^ H. de Richelieu se détermina à faire une tentative dont le succès paroissoit presque aùr. Il a une des licutenances générales de Languedoc; cette charge vaut 18,000 livres de rente; Montpellier en vaut ââ, 000. Quatre mille livres d'augmentation paroissoient être une i>etite grâce àobtenir ; il en parla au Roi. Le Roi ne lui répondit rien, et le gouvernement est encore à donner. Pour le brevet de duchesse, il est vrai que M"**" de la Tournelle ne veut ni «en parler ni qu'on en parle ; malgré cela^ ceux de ses amis qui smit le plus à portée de parler ont tenu souvent devant le Roi tous les propos qui peuvent conduire à cette grâce. Assurément le lioi n'a [kis besoin d'explication pour comprendre ce (ju'ou veut lui faire entendre ; malgré cela, jusqu'à présent on ne voit aucun effet.
Une autre observation singulière^ c'est par rapport à M. de Meuiîie; il |>eul être assurément regardé comme tenant au lioi par lui-ineme. Malgré cette assiduité perpétuelle à faire sa cour, le tête-à-tète continuel, cette çon ver-
sation remplie de bonté et de promesses, au moins d^espérances les plus étendues et les plus flatteuses dont j'ai parlé ci-dessus, quoique le Roi sache qu'il n'estpas riche, qu'il n'a sacrifié le désir qu'il avoit de servir que par obéissance pour S. M.^non-seulement il n'apas été fait chevalier de rOrdre, mais il n'a pu encore obtenir aucun des gouvernements qui sont vacants; cependant il y a lieu de croire que le Roiaenviedelui donner celui de Saint-Malo.
Du mercredi 24, Versailles. -— Le crédit de M. de Noail* les paroK toujours se soutenir dans le moment présent, et celui de M. de Beile-lsle semble être presque entièrement anéanti. Il est-question de plusieurs points im- . portants dans les négociations : l'un est l'élection de l'archevêque de Mayence, le premier des électeurs et dont le suffrage a plus de poids dans l'Empire. Le feu électeur étoit fort attaché à la maison d'Autriche; il seront d'une grande importance d'en avoir un dont les sentiments fns» sent différents. Personne ne sembleroit devoir être plus consulté que M. deBelle-Isle^ par toutes sortes de raisons; on ne lui a seulement pas demandé son avis.
Les mouvements des troupes dans le pays Messin, dans l'Alsace, sur les bords du Rhin^ en deçà et au delà, sont d'assez grande conséquence pour mériter une même délibération. Indépendamment des talents et de l'application de M. de BelIe-Isle, le long séjour qu'il a fait à Metz, son attention à tout voir et tout examiner par lui-même, joints à la connoissance qu'il avoit déjà de tous ces différents pays, la route enfin qu'il vient de faire dans ces mêmes pays à la tête d'une armée, la certitude où l'on est que personne ne sait mieux que lui les mouvements des esprit des natio ns alliées contre la France, tout semblait annoncer la nécessité de leconsulter. M. de Noailles, avant que de partir, a eu une conférence avec lui ; à cela près, on ne lui a parlé de rien.
11 n'y a personne en France en qui VEmpereurait plus de confiance qu'en M. de Belle-Isle; il lui a des obliga-
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tions essentielles; celan*est pas douteux; mais il est certain qu^il l'estime infiniment et que H. de Belle-Isle est le S3ul capable d^avoir du crédit sur son esprit. L^Empereor est parti de Francfort, où il laisse l'Impératrice et toutesa famille^ à la réserve du Prince Royal qu'il emaiène avec lui ; il va à Munich, où même il doit être présentement. Il a été question de concerter avec lui les mouvements de nos troupes, tant celles de Farmée de M. de Noailles que celles de M. de Broglie. L'Empereur n'a pas un ministre en qui nous ayons confiance, ni qui ait assez de capacité pour la mériter; de manière que lorsque après son élection, lorsqu'il fut question d'envoyer des ministres dans les différentes cours, il envoya quérir H. de Sade^ envoyé de France auprès de l'électeur de Cologne, son firère, pour savoir si Télecteur de Cologne avoit quelqu'un dontonpût faire usage. M. de Sade ne put lui en nommer aucun, et l'Empereur a été obligé de se servir de ce qu'il avoit de moins mauvais. L'Empereur, qui doit être présentement à Munich, vase mettre à la tète de son armée. Il a fallu nommer un ambassadeur du Roi auprès de lui, et un ambassadeur qui fût en état de le suivre et de monter à cheval. M . de Belle-lsle ne le pouvoit pas, à cause de sa santé; mais il pouvoit donner son avis, et il paroissoit nécessaire de le prendre. On ne le lui a pas demandé; on s'est contenté de lui donner ses lettres de recréance pour finir son ambassade; on n'a pas même encore décidé pour le remboursement de la dépense qu'il a été obligé de faire à Francfort. 11 a eu l'attention de faire tout payer exactement; mais il a fallu qu'il empruntât beaucoup. J'ai marqué ci-dessus ce qui s'étoit passé entre M. le Cardinal et lui, dans le temps de son départ; il a donné son mémoire^ disant qu'il seroit content de ce que le Roi ordonneroit, et le Roi n'a encore rien ordonné.
Le Roi quitta le deuil (1 ) , samedi, de la fille de FEmpe-
(1) LeRoiacontinuéle violet|)endanttoutle(1eui1. (Notedu duc deLu^nes.)
retirpourprendreceluide la DÎèce; pour cela il quitta l'habit violet et prit le noir, et la Reine prit le blanc.
M, de Laulrec, lieutenant général, gendre de feu M. le prince de Léon, lequel a été ministre du Koi à Genève, a été nommé ces jours-ci ministre plénipotentiaire du Roi auprès de l'Empereur.
Tous les ambassadeurs et ministres étrangei-s suivent l'Empereur en Bavière. De ce nombre est M. de Montijo, ambassadeur d'Espagne, dont j'ai parlé ci-dessus. On dit que personne n'a plus de capacité, d'esprit etd'habileté dans les affaires, etqu'il est impossible de trouver un ministre qui serve mieux sou maître; il est universellement considéré dans l'Empire. Quoiqu'il ait de la hauteur, elle est accompagnée de tant de politesse et de magnificence, que l'on n'en est pas moins empressé d'aller chez lui, Cette magnificepce est au delà de tout ce qu'on pourrait croire; il donne des fêtes continuellement à la ville et A la campagne; ses meublessontmaguifiques; il a répandu de l'argent avec profusion dans toutes les occasions nécessaires, et en dernier lieu au retour des troupes françoises. M. de Belle-lsle n'ayant plus de maison, il a reçu tous les officiers chez lui. Pour donner une idée de cette magnificence par un détail peu important, M. de Bellelsle, au retour de Prague, comptoit aller loger chez H. Blondel, ministre de France; M. de Montijo lui demanda avec instance qu'il vint loger chez lui ; pour cela ilavoitfait bâtir, comme je l'ai déjà marqué, un appartement tout exprès, que l'on a détruit après le départ de SI. de Belle-lsle. Cet appartement étoit construit avec toute la magnificence et la commodité imaginables et meublé superbement. Le jour de l'arrivée de M. de Belle-lsle, il eut grand soin que cet appartement fût bien éclairé; et pour ceteffetil y avoittaitmettre huit cents bougies. Quand toute la compagnie fut retirée, M. de Belle-lsle, trouvant toute cette illumination inutile, ordonna qu'on les éteignit. M. de Montijo, étant revenu le soir faire la
conversation avec M. de Belle-Isle, trouva fort mauvais qu'elles fussent éteintes, et les fit toutes rallumer. Il a fait bÀtir une galerie dans sa maison, qui est d'une longueur immense^ meublée et ornée parfaitement, car il a beaucoup de goùt^ éclairée et échauffée également, quand même il n'y est pas ; c'est pour la promenade et le lieu d'assemblée des ministres étrangers et de tout ce qui veut venir chez lui. M. de Belle-Isle dit qu'il faut que M. de Montijoait bien dépensé un million pour son établissement à Francfort. Il est persuadé que sa dépense depuis ce temps-là va au moinsà 60^000 livres par mois. M. de Mon* tijo est grand d'Espagne et président du conseil des In* des. On dit que son désintéressement égale son habileté. Il jouit de k ou 500^000 livres de rente^ et l'Espagne ne le laisse pas manquer d'argent.
11 y a plusieurs jours qu'on l'on sait que le roi de Pologne doit venir faire un voyage ici; la Reine l'attendoit dès avant-hier^ et alla s'établir à Trianon pour y être au moment de soq arrivée ; elle l'attendit tout le jour sans avoir aucune de ses nouvelles^ quoiqu'elle eût ienvoyé M. de Chalmazel au-devant de lui. Il se répandit même un bruit hier matin que le roi de Pologne ^toit resté malade à Reiras ; ce bruit étoit sans fondement. Les mauvais chemins ont été la seule cause de ce retardement. Il arriva hier après-midi à Trianon^ où ilcouchera pendant son séjour ici. Il aura l'appartement de M. le comte de Clermont pour rester des moments dans la journée à Versailles. Il a amené un maître d'hôtel avec lui pour le faire servir à ses dépens; il ne sera pas nourri de labouchede la Reine. M. le duc Ossolinski, grand-maitre de sa mais son^ et M. le commandeur de Thianges^ son grand-veneur, sont les seuls qui Faient suivi. Il ne vit point le Roi hier; il ne l'a vu qu'aujourd'hui.
Dujetidi 25, Versailles, — M. de Castellane a remercié le Roi ce matin ; il vient d'être fait major de la gendarmerie. M. du Chàtelet, qui avoit cette majorité depuis
longtemps, ne la garde point, ayant été fait maréchal de camp. M. de Castellane étoit depuis trois ou quatre ans chef de brigade des gardes du corps. La majorité de la gendarmerie est une place considérable ; outre le revenu qui y est attaché, et qui va bien à 12 ou 15,000 livres de rente, elle donne l'agrément de travailler avec le Roi pour tout ce qui regarde le détail de la gendarmerie; à la vérité, c'esten présence du secrétaire d'État de la guerre. D'ailleurs le major est le seul inspecteur de ce corps.
M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs^ et M. le marquis d'Harville ont demandé ce matin l'agrémenl du Roi pour le mariage de Talnée des filles de M, d'Harville avec le fils de M. de Verneuil.
Hier il y eut souper dans les cabinets; il n'y avoit de dames que M"^ de la Tournelle et M"® ,de Lauraguais. M"* de la Roche-sur-Yon, M"* de Flavacourt et M">« d'Antin étoient ici ; elles ne furent point averties; il est vrai qu'elles sont de semaine.
Le Roi soupa aussi lundi dernier dans ses cabinets. Cetoit le jour que la Reine attendit si longtemps à Trianon le roi de Pologne. M"** d'Antin, delà Tournelle et de Flavacourt étant de semaine, étoient avec là Reine. Sur les sept heures, la Reine fit attention que ces trois dames ayant accoutumé de souper dans les cabinets, ilconvenoit qu'elle les renvoyât à Versailles, puisqu'elle Vouloit attendre jusqu'à près de neuf heures. Ne pouvant, pas se résoudre à adresser pour cela la parole à M"*® de la Tournelle, elle dit à W" d'Antin et à M"* de Flavacourt que si elles étoient du souper du Roi, elles n'avoient qu'à prendre le carrosse de sesécuyers et revenir à Versailles. L'uneetl'autrerépondirent qu'elles n'étoient point du souper, qu'elles n'avoient point été averties. Un momentaprès, M'"'' de Luynes vint de la part delà Reine dire tout haut que les dames qui étoient du souper da Roi pouvoient s'en retourner, que la Reine leur en doniioit la permission. Alors M""^ de la Tournelle dit que M'""'' d'Antin et
de Flavacourt étoient du souper^ qu'elle avoit oublié de les avertir, et en conséquence elles s'en allèrent toutes trois.
Le roi de Pologne fut hier chez le Roi, après le débotter ; le Roi le reçut fort bien ; il fit quelques pas dans son cabinet pour venir au-devant de lui^ il Tembrassa et lui parla beaucoup pendant une demi-heure ou environ que dura cette visite; il est vrai que la conversation ne roula que sur des choses générales, et il n'y eut point de particulier. Le Roi traita bien aussi M. le chevalier de Thianges et lui parla. On remarqua qu'il ne dit pas un mot à M. le duc Ossolinski (1).
Du vendredi 26, Venailles. — H. le duc d'Âyen a pris congé aujourd'hui; il va joindre H. sou père. J'appris il y a quelques jour$ un propos qu'il tint devant le Roi, en allant à la chasse, il y a peu de temps; c'étoit en carrosse; il n'y avoit avec le Roi que lui, M. de Richelieu et M. de Soubise. Le Roi demanda à M. d'Âyen quand il partoit. «Sire, je n'ensaisrien, lui répondit M. d'Âyen. » a Mais votre régiment marche, lui dit le Roi, il faut bien que vous partiez. » « Je ne sais pas quand je partirai, dit H. d'Ayen, ni-mème si je partirai; j'ai envie de prendre le petit collet; mon pauvre père est absent et je braillerai comme l'abbé de Broglie. » Ce propos est vrai, car M"* de Luyïies en a parlé à M. d'Âyen, qui en est convenu.
Du samedi 27, Versailles. — On reçut hier des nouvelles importantes de trois endroits différents.
On apprit d'Egra que le détachement que M. de Broglie y avoit envoyé, sous les ordres de M. du Chayla, y étoit arrivé sans obstacle, et que le général Festetiiz^ qui bloquoit cette place, s'étoit retiré à l'approche de nos troupes.
(1) IMui a parlé depuis plusieurs fois. (Noie du duc de Liiynes.)
,\\RIT. I74r. 477
Où apprit de Mayence que l'élection de l'archcvi^queélecteur étoit faite, et quec'étoit on chanoine du chapitre qui a été élu; il s'appelle d'Ostein. C'est un homme de quarante-cinq ans, petit, mais fort gros, qui aime assez à boire. Il y a lieu de croire qu'il sera fort attaché aus intérêts de la reine de Hongrie ; son frère a été ministre du feu Empereur à la cour de Londres. On regarde ce choix comme fort mauvais pour nos intérêts; et l'on prétend qu'il y avoit deus autres sujets, dont l'un fort bon et l'autre indifférent, sur lesquels il auroit été fort facîlede faire tomber l'élection.
La troisième nouvelle est la mort de M. de Campillo, à Madrid ; c' étoit l'un des ministres de cette cour qui avoit le plus de crédit. H n'y avoit pas longtemps qu'il étoit en place; M. l'évéque de Rennes, notre ambassadeur, avoit beaucoup contribué <i son élévation. Il parolt que '.. de CampUlo n'étoit pas fort ami de H. de Campo- Plorido.
Du dimanche 28, Versailles. — M. de Verneuil m'a dit aujourd'hui que le Roi lui avoit permis de céder sa charge à M. son lils , en faveur du mariage ; il conserve six ans d'exercice.
Le roi de PolognecoucheàTrianon, comme je l'ai déjà marqué, et y dîne tous les jours; il dîne seul, et il y a outre cela la table de M. le duc Ossolinski. Le roi de Pologne, au sortir du dîner, vient ici tous les jours vers les deux heures, et y reste jusqu'à sis heures, ou dans les cabinets de la Heine, ou dans l'appartement deM. le comte de Clermont, qu'on lui a prêté. Lorsqu'il est dans cet appartement, la Beine y est presque toujours avec lui, ce qui n'empêche pas que l'on ne puisse lui faire sa cour. On lui annonce certaines personnes, et la Beine les fait entrer. \ six heures ou six heures et demie, il retourne à Triajion , prend du llié, fume el se couche ; il est toujours couché à neuf heures, et se lève sur les six ou sept heures. Il a auprès de Ini un détachement des gardes du corps.
avec un chef de brigade que l'on relève. Lorsqu^il vient ici et que la garde est entrée pour le Roi^ non-seulement elle bat aux champs quand le roi de Pologne arrive^ mais même elle Tatteud ; mais elle ne monte pas pour lui.