‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 2)Chapitre 8 sur 69 · MARS 174!*, HT · texte numérisé non relu

MARS 174!*, HT

o'est le dernier du carême; le pi-édicateur tait l.oujoui's un compliment àlalin. Celui du P. Tainlurierfuiestrémeineut approuvé; je mets ici la copie de ce compliment ;

■i'ilCPtt'raPT KK Bf)! PAB LI FBiSICATEnE, IH mUB DBS ?ftODI18. K« 1743,

• Uuuiit:£-ki-uouË , à inoa Dieu . •x'ok j^râce de la penevâ^iice , a de même que Votre Fils est retuuiiuilé poui votre gloire, foites-nouB ressQSciter pour la vie étemelle.

" Cestlà, Sire, l'objet de tous nos vœux, elV, M. est trop chrétienne, trop remplie de l'esprit de sa religton, Irop pénétrée des graudes vérités de la foi pour ne pas porter au Ciel tous se» désirs. Sur la terre, dans le sublime rang qu'elle occupe , elle ne voit rien qui ne soit audessous d'elle, tout lui est soumis; mais au Ciel, elle y trouve un Dieu , maître des rois , qui mérite tout son attachement et tout sou amour.

• Ainsi, quand le Seigueur répand sur V. Al. ces bénédictions abon* dsDtes dont nous lui rendons de continuelles actions de grâces , qu'il met en elle toutes ces qualités vraiment royales qui font les bons princes et les grands princes, qu'il accroit et affermit sa puissance , qu'il l'établit à sa place dans le monde comme le Dieu des armées et le Dieu de la paix , qu'il en fait le dispensateur, le père, lesoutieu des royaumes et des empires, le sujet de l'admiration universelle, l'amour de ses peuples, les délices de sa Cour, la terreur de ses enneniis; quand il lui donne la satisfaction et la gloire de se voir à la fleur de son âge au plus haut point de grandeur oij jamais monarque français

r ait été, environné d'ime auguste famille, suivi d'un prince déjà l'oruel ment de son trâne, si bien servi, si bien secondé , si bien obéi , aimé euGn autant que respet^lc ; tout cela, Sire , dans les desseins de Dieu ne doit servir qu'à élever de plus en plus votre grande âme au-dessus de tout c-e qui est périssable, lui faire embrasser constamment la vertu t't aspirer sans cesse à quelque chose de plus noble encore et plus digne d'un roi cbretien, qui est le salut étemel.

« Nous vous le demandons. Seigneur, pour l'homme de votre droite; il est notre Roi, notre pcre, notre appui ; faites-en notre modèle dans la sainteté. Vous le comblez de gloire devant les hommes; vous le sanctifierez par votre grflce; vous le conserverez pour la gluire de votre nom ; vous le soutiendrez dans la pratique de ses devoirs par la lidélilé la plus persévérante; et après de longues années d'un règne heureux, vous le couronnere?i vous-même, mon Dieu, oui vous le !z de votre main, maisd'unecouronneimmortellc, préférahie

MEMOIRES DU DUC DK LUYJNES.

s d« la lerre. C'est m que je souhaite i

Hier et avant-hier le Roi entendit la messe comme les jours ouvriers; mais il fut à. vêpres et complies à la tribune.

M"^ la duchesse d'tlavré , la mère , présenta hier M""' la princesse de Croy ; M™ de Croy est fille de M, le duc d'Harcourt. Elle fut présentée debout, n'ayant point de rang. S^'^de Guej-chy, sa sœur, et M"°deRupelmonde, lu mère, étoientft la présentation.

Du jeudi 29, Versailles. — Le Roi est parti aujourd'hui pour la Meutte, d'où il reviendra demain au soir. Les dames de ce voyage sont Mademoiselle, M"" la maréchale d'Eslrées, M"" deMailly, de Ruffec (duchesse) et de Sassenage.

11 a été déclaré aujourd'hui que la maison du Roi avoit ordre de se tenir prûtc à marcher après la revue.

Du vendredi 30 , Versailles. — J'ai appris que M. de Pons, qui avoit un régiment de cavalerie de son nom, en donna sa démission il y a quelques jours; c'est le régiment qui a été autrefois Courci lion et depuis Béthuue (1). Ce régiment a été donné à un autre M. de Pons, qui a épousé la fille de M. Lallemand de Bay , fermier général. Celui-ci étoit sous-lientenant des gendarmes d'Anjou. En pareil cas, les enseignes et guidons montent toujours, c'est l'usage. Il est resté un guidon vacant qui a été donné à M. de Saint-Aubans. M"" de Saînt-Auhans , sa mère, est sœur de feu M. de Montbrun et de feu M"" de Villefranche ; elle est veuve et a plusieui'S enfants, entre autres une fill^ qui a épousé, il y a déjà longtemps, M. de la Faye, présentement exempt des gardes du corps. M"° de Sainf-Auhans n'étoit jamais venueà Versailles; elle eut la Curiosité, il y a quelques jours, d'y venir avec ses enfants. Comme

1) Père de W'At Belle-Isle, (mteduavcde L«ynei.)

AVIIII. 174't. Il»

elle étoit anciennement connue de M. le Cardinal . on lui conseilla de ne point négliger une occasion de le voir, puisqu'elle se t^ouvoit à. Vei-sailles. Elle alla donc ciieï lui, lui présenta ses enfants, lut dema-nda sa pfotection pour eux et en partioulier pour son lils, qnand il y auroit quelque compag'nie de vacante. Le lendemain, comme elle étoit prête do se mettre à table , M, deChabannes, major des gardes françoises, lui dit qu'il venoit d'apprendre qu'il y avoit un emploi de vacant dans la gendarmerie , qu'elle devroit aller sur-le-champ chez M. le Cardinal pour le lui demander. M^^deSaint-Aubansétoit un peu embarrassée pour faire cette démarche ; AI. de Chabannesl'ydéterminaetyallaavec elle. M. le Cardinal jsortoit du conseil; M. de-Chabannes entra seul dans soo cabinet pour lui dire que M'"" de Saint-Aubans étoit U et qu'elle ne vouloit point entrer crainte de l'importuner, qu'elle venoit lui demander telle grâce. M. le Cardinal lui dit : u Cela est fait d'hier au soir, cela a été hni au travail avec M. de Breteuil. fl 11 fit entrer sur-le-champ H°" de Saint-Aubans, qui n'eut autre chose à faire qu'à remercier et qui ne pouvoit presque croire qu'elle eût obtenu aussi promptcmeul une grâce à laquelle elle ae s'attendoit pas.

AVHIL.

■ RemplMcment iJii maréchal de Broglie par le marjcbsl dn Belle-laie k Vannée de BoliAme. — Mort du chevaUer de Cbanwt — AudienM da roarquia de Persiada. — Ueiiélice^ iloanés. — La Cour à Funlainebleau. — Cai'aclËie ilu Dau|)li)n. — Mort de M<" de Bélhizy. — Hfort de M. de Leiiville en Bohême. — Service de li Brine. — Talent.flii prince lî'ArdorB sur le clavecia. — Chute du Roi ï la cha«iit. — M"" <le Bourbon est Iruisférée de l'abbaïe de Sainl-Anloine à rclli: de la Sauseaie. — Duirrlure de rassemblée do Clergé. — Mort de l'abbé Perol el tle Gabriel, premier architecte du Roi. — Arrivée du comta de Broglie ; prise â'E^n. — Guidon donoé.

Du lundi 3 avril, Versailles. — M""^ la comtesse d'Harcourtfut présentée hier par M"" de Maillot sa belle-sœur.

M"" de Croy et de Guerchy étoient à la présentation. On sut hier qu'il étoit décidé que M. le maréchal de Broglie ne resteroit point en Bohême et ,viendroit commander l'armée qui est destinée pour k Bavière. L'armée de Bohème sera commandée par M. le mai>échal de Belle- Isle qui prend congé aujourd'hui: i) ^a, passer quelques jours à Francfort , de lA â Dr^Rde. ensuite A Prague où il donnera rendes-vous â M. le marét-hal du Broglie : do îà, M. de Beile-Isle doit aller joindri.' le roi de Pi'usse à son armée et y passer quelques jours pour conférer avec loi, [I y a déjà quelques jours que l'on sait que M. le Cardinal a écrit delà part du Roi au\ princes du sang et légitimés, pour leur marquer que l'intention du lioi n'étoit pas qu'ils allassent cette année à l'armée; que S. M. n'étoit pas moins persuadée de leui' zèle et de leur bonne volonté.

11 a été décidé aussi qu'il ne seroit point donné de lettres de service comme brigadiei-s à MM. de Soubise et de Picquigny; on les a refusées de même , il y a déjà longtemps, i tous les officiers de gendarmerie. Le feu Roi avoit réglé que le plus ancien lieutenant des gax'des du corps commanderoil la Maison, et par conséquent il auroit droit de commander les deux capitaines des gendarmes et chevau-légers ; mais pour éviter ce désagrément, il a toujoui-s été d'usage de leur donner des lettres de service ; moyennant cela ils ne servoient point à la tète de leurs troupes.

Cela s'est ainsi passé à la campagne de Philipsbourg. L'année passée M. de Soubise et M, de Picquigny dévoient servir comme adjudants généraux de M, de Belle-Isle , et avoir des lettres de service comme brigadiers. Cette année, tous ces arrangements ont été changés, comme je viens de Je mai'quer.

M. le chevalier de Charost mourut avant-hier; il étoit capitaine de vaisseau et irère de M, le duc de Charost, mais beaucoup plus jeune que lui ; il avoit douze ans

AVKIl. 174Ï. 121

de moins ; il n^éloit Agé que de soixante-huit ans ; il n'étoit CDDQti de personne et menoit une vie fort particulière.

Le Roi part demain poui' Choisy , d'où il ira vendredi k Fontainebleau. Les dames du voyage de Choisy sont Mademoiselle, M"" de Mailly, M"'" de Ghalais., de Rouhechouart. ( duchés^'' \ M""* d'Antiu «t M"" litniarécbple fl'Esltées.

Du dimanche 8,. toniainebleatt. — Jeudi, le Koi douuu audience, à Choisy, à M. le marquis de Peralada, grand chaml)ellan de l'Iniant don Philippe , qui vient de la part de ce prince faire des compUnients an Roi. M. de ' Peralada est grand d'Espagne et fils de M. le comte de travailla ; il parolt avoir quarante ans au plus ; il n'est pas grand, il est asez gros ; d'ailleurs il n'y a rien  dire sur sa figure. Il étoit déjà venu en France il y a* quatorze ans. M. de Richelieu , qui est arrivé depuis peu et qui fit sa révérence au Roi, mardi à Choisy, où môme le Roi a bien voulu lui donner un logement, quoiqu'il ne se fût point présenté, a dit au Itoi beaucoup de bien de l'Infant don Philippe; il dit qu'il est fort aimable et même d'une figui'e assez agréable , quoiqu'il ne soit pas parfaitement bien fait, ayant une épaule un peu plus grosse que l'autre. M. de Richelieu l'a été recevoir à l'entrée du Languedoc et l'a conduit jusqu'à Tarascon. Il y a eu quelques difficultés pour savoir les peraonnes qui auraient l'honneur de manger avec ce prince. M. Desgranges, maître de cérémonies, qui y avoit él« envoyé d'ici, a mangé avecl'lnfant, suivant ce qui avoit été réglé. Les intendants ont aussi eu l'honneur de manger avec ce prince.

M. de Peralada vint à Choisy avec M. de Verneuil , M. Amelot et M. de Campoflorido ; il vit le Roi en particulier dans sa chambre; après l'audience, le Roi lai permit de le suivre partout, et fut se promener dans ses b&timents neufs et dans le jardin. Au retour de la pro-

IÏ2 MliMOlHES DU DUC DE LUYMiS.

' meDdde , od leur donna à dîner dans une salle à mauger particulière et on servit le dîner du Roi à l'ordiDaire dans la salle à manger. M. deCoigny, M. de Chalais et quelques autres leur firent les honneurs. Après dîner, Us vinrent l'aire leur cour au Roi, à son jeu; après qaoi ils s'en retournèrent.

Ce même jour, M. le comte de Charolois étoii venu le matin àChoisy; il y resta au commencement du dloer dn Roi, Je dois avoir déjà marqué ci-dessus que c'est M. deCoigny qui sert le Roi ,, ce qui arrive pourtant rarement, parce que le Roi veut qu'il se mette à table ; mais en son Etbsence , c'est le concierge , nommé Filleul, qui sert le Roi. Filleul, voyant M. de Charolois, lui demanda s'il ne vouloit pas servir le Roi ; M. de Charolois n'ayant pas v^ulu accepiar cette offre, Filleul servit comme à l'ordinaire. '

Ce môme jour jeudi , M. le duc de Gesvres vint le soir à Choisy prendre congé du Roi. 11 va de la part de S, H. à Francfort l'aire compliment à l'empereur. Il y a lieu de croire qu'on ne lui donne rien pour ce voyage. M. le Cardinal lui a dit qu'il n'étoit pas nécessaire qu'il fit pour cela aucune dépense , qu'il ne lui falloit pas même un habit neuf, qu'il eu auroit bien pour cela quelqu'un dans sa garde-rohe , et que pourvu qu'il eût deux pages, cela suftisoit.

M. de Peralada vint le lendemain faire sa révérence à la Reine, à Versailles, il M. le Dauphin et à Hesdaqiea. M. de Gesvres vint aussi prendre congé.

Il y a en le 1°' ou le 2 do ce mois une nomination aux bénéfices; j'en joins ici la liste ;

Auch, arcbevèque, M. de Montîllet, évêque d'Oléron. Oléron, évèque , M. l'ablréRévol.

VaDDes, évoque, l'abbé de Jumllhac, grand vicaire de Chartres. Digne, évèque, l'abbé Ribeyre, grand vicaire de Glermunt. Troyes, évèque, L, Poncet de la fiiviere, <^rand vicaire de Séez.

d'hommes.

Boheries , le prince de Salins.

Coulombs, l'abbé de Salabery.

Du Jard, l'ahbé de Voisenoo, doyen el vicaire f^énéral dQ '

Boulogne.

La'Chapelle-auK-Plauclies, l'abbé le Bouge, i:bapelaia ordinaire 1

de la Beine.

Ressens, l'abbé de VauoI les.

Abbayes de /Ulen.

Fontevraull, M"'" de Montinorln, abbessedePort-Boyal. Saint-Claude, M°" de Langheac.

LeRoi partit vendredi déchoigy, à dUheui-es, avee toutes les troupes de sa MaisoD , geadarmes, luousquotairesetche va a-légers,et vint àlaCroix-du-Graod- Veneur," où étoit l'assemblée pour la chasse du sanglier, et où les troupes le quittèi'ent. U a soupe ces deux jours-ci dau^ ses cabinets avec M""' de Mailly, M. de Meuse et M. le due i de Villeroy seulement. M. d'Ayen et M. le comte da | Noailles sont partis pour la Bavière ; il ne reste ici pous ' tout capitaine des gardes, pendant la campagne, qaa H. le duc de Béthune, qui est par sa santé hors d'état de monter à cheval, et M. le duc de ViUei'oy, pour suivre le Roi à la chasse,

La Reine arriva hier ici. Elle avoit quatre carrosses en comptant celui des écuyers dans lequel vint M. Helvé- i tius. Il y avoit quatre dames dans le carrosse de la Reine, M"" de Luynes et M"^ de ChMillon sur le devant, M"" de ViUars et M"" de Bouzols aux portières ; M"" de Montanhan et île Fitz- James seules dans un autre; M'"'* de Fleury, d'Ancenis et de Kupelmonde jeune dans le troisième. La Reine dîna à Frémont, près de Ris; son dîner est dans des cantines pour les voyages ; en pareil cas c'est toujours M. de Tessé qui la sert; en l'absence de

IM M^iOatES DU DUC DE LUY.VES.

M.de leseè c'est l'écnyer de quartier qui prend l'ordre de la Keîae et le donne aux pa^es et valets de pied. Cest cependant l'écuver cavalcadour qui a le détail de tout ce qui regarde les chevaux et les carrosses. Ilier^ il y eut une difficulté entre les deuxécuyers ; la Reine ne Toolnt point décider et fut f^r^ir pa-; i nn o! par Tsutre, e'oi le Roi qti! doit décider wt*»? i^untostatioi! : il" j- r. lieu d« "îroire que ■■« W*» ftii favTir de Vécajei- d' quofti ■.'(--

Du Ittnài », Fontainebleau. — Le Roi , en arrivant ici . a trouvé an rhaugement A la chapelle ; ce changement est fait de l'année passée ; l'on a alloagé de beaucoup la tribune du Roi, l'on y n fait deux niches nouvelles , pins grandes, plus hautes et phis décorées que celles qui y étoient;oD afait outre cela deux balcons à droite et deux balcons à gauche , en deçà de la musique.

Du mercredi 11 , Fontainebleau. — M. le Dauphin arriva avant-hier ici. Il paroK qu'il profite toujours de plus en plus de l'éducation qu'il reçoit. 11 fut voir avant que de partir de Versailles H, le duc de Charost qui yest resté malade, et fut dire adieu aussi à H*"' de Ventadour. M. de ChAtillon, lui dit que M"" de Venladour n'étoil («oint chez elle, qu'elle étoit chez M""" de Tallard ; qu'il savoit bien qu'elle airaoit beaucoup A jouer à cavagnole, et quoiqu'il u' aimât pas ce jeu il lui feroit sûrement plaisir de lui proposer d'y jouer. U. le Dauphin entra chez H"" de Tallard, proposa à M™^ de Venladour de jouer à cavagnole , et y joua assez longtemps, saos paroUre s'y ennuyer. En sortant, il dit à M. de Chitillon : « Avez-vous re- H marqué que je me sois ennuyé à cavagnole ? » M. de Ch&lillon lui dit que cela ne lui avoit point paru, i Cependant, lui répondit-il, je m'y suis beaucoup ennuyé. »

Il y a quelque temps, qu'étant dans le cabinet du Roi, à Versailles, où il yavoit peu de monde, le Roi parloit de la situation des affaires d'Angleterre, où la brouillerie du prince de Galles avec le Roi son père, qui

paroissoit avoir fini depuis la disgrâce de Walpole* recomnieoçoit plus fort que jamais. M. le Dauphin écoutait attentivera«iit, et se tournant du côté de M. de Ch&tîlion , il lui dit tout bas : « Cela est bien mal au prince de Galles do se brouiller avec le Koi son père. » M, de Cbâtillou le redit au Roi quelque moment apr(^s , et le Roi dit tout haut : a. Je suis bien persuadé qu'il ne pensera jamais de même. » M. le Dauphin étoit transporté de joie (1).

M"* la princesse de Montaubau apprit avant-hier la mort d'une sœur qu'elle avoit chanoinesse de Poussay; elle s'appeloit M™ de Bétbizy ; elle avoit vingt-cinq ans; elle étoit fort jolie. 11 n'y avoit que peu de temps qu'elle étoit à l*ous8ay , et M"" de Mézières , sa mère, étoit avec elle. M"" de Béthizy avoit toujours aimé à se servir d'un fusil et à aller à la chasse. A Foussay, elle tiroit au blanc et vouloit toujours porter un fusil , quelques représentations que l'on put lui faire ; enfin il y a sept ou huit jours , étant sortie avec son fusil, elle tomba, et son fusil s'étant lâché elle se tua toute roide.

Mesdames arrivent ici aujourd'hui. M. d'Argenson, comme intendant de Paris, a été au-devant de la Reine àsa dlnée à Fréraont ; de môme au-devant de M. le Dauphin ; et il n'a point été au-devant de Mesdames qui dînent au même lieu de Prémont.

M. d'Argenson a présenté aujourd'hui son fils qui

(I) M. de MirepoK me ilisoLt que M. le Dauphin en chemin avtnt voulu lire ilans le carrosse, et comme il étudie actuelletneni la logique, od lui avoit dwiDé à lire on recueil d'oraieoas fuDèbres. Il avoit lu tout bas celle de M. de Turenne. Comme il lut longtemps, et qu'il lit tort vite , on crut qu'il en avoit lu d'autres; on lui demanda, et il dit qu'il n'avwt lu que celle-là. M. de Mirepoix lui demanda par quel hasard il avoit été si longtemps ï la lire. M. te Dauphin lui dit : - Je n'ai pas menti, je n'ai lu que celle-là effeoUïemwil, maie je l'ai lue deuv fui* ". M. de Mirepoiv lui demanda encore ce quil en avoit remarqué, et il se (touva que M. le Dauphin en avoil obaevTé les plu.q beaus endroits. (iVof« du ducdrLuynes.)

s'appelle M. de Voyer; il a dix-neuf ans i il est grand, bien fait et d'une jolie figure ; il vient de voyager en Italie et va joindre la gendarmerie , où il a un guidon.

Du samedi Ik, Fontainebleau. — On eut nouvelle avant-hier que M. le marquis de LeuviLle étoit mort en Bohèmed'une fluxion de poitrine. U avoitété envoyé par H. le maréchal de Bro^lie pour investir Egra. On n'apprend point cependant que la tranctiée soit encore ouverte, parce que jusqu'à présent l'empereur n'a pas voulu que l'on fit ce siège. M. de Leuville avoit soixantequatorze ans ; il étoit le plus ancien lieutenant général de cette armée ; c'étoit un fort honnête homme et un bon ofâcier, qui aimoit son métier et en parloit volontiers. On lui reprochoit de parler trop souvent des Commentaires de César, qu'il avoit beaucoup étudiés. Il étoit gendre de feu U. le chancelier Voisin, et par là beaufrère de M. le duc de Chàtitlon , dont la première femme étoit Voisin.

Il y eut avant-hier ici un petit sujet de contestation chez la Reine , entre les huissiers de la chambre et ceux du cabinet. A Versailles, la porte qui entre dans les petits cabinets de la Heine est à c6té de son lit, en dedans du batustre; par cette raison, il n'y a point d'huissiers à cette porte ; elle est censée gardée par les huissiers de la chambre. Ici, le balustre de la Reine n'enferme que son lit, par conséquent les huissiers du cabinet ont prétendu être en droit de garder celte porte. Ceux de la chambre disoient premièrement : que la Reine avoit déjà décidé pour eux ; d'ailleurs que la Reine ayant l'ait mettre un lit dans ce cabinet, où même elle couche , cette pièce devoit être regardée comme la chambre de la Eleioe ; enfin ils citoient l'exemple de Versailles. M""' de Luynes prit l'ordre de la Reine, qui a décidé en faveur des huissiei'S du cabinet, par la raison que la porto du cabinet n'est point en dedans du bidustre ; quant au lit en niche que U Reine a fait mettre dans son cabinet , cela est censé

AVRIL 174a. I3T

ne pas exister; la Reine y couche pour 6& commodité , mais cela ne peut pas être reE;arcIé comme sa chambre. Ainsi les huissiers du cabinet gardent la porte du cabinet et celle qui entre de la salLe des gardf-s dans la pièce où elle joue et mange, et les huissiers delà chambre gardent les deus portes de la chambre.

Du mardi 17, Fonlainebleau. — Hier, le Roi soupa dans ses cabinets avec des dames , Mademoiselle, M"° de ]a Huche-sur-Yon, M"'" deSaint-Germainet M"" de Mailly. Lee autres jours, tout s'est passé jugqu'<\ présent, pour lei dlpers et soupers, ici comme à Versailles. U y a trois jours dans la semaine que le Roi ne va point k la chasse ; des quatre autres jours, il court le cerf trois fois et uno fois le sanglier. Les jours qu'il ne chasse point, il dîne dans ses petits cabinets en bas avec M°" de Mailly et H. de Meuse toujours, et il n'y a presque jamais qu'eux trois; et ces jours-là il soupe «u grand couvert. Les jours de chasse, ilsoupedans ses cabinets avecH'"'^ de Mailly, M. de Meuse et quelques autres hommes (1). Hier est la , première fois du voyage qu'il y ait eu d'aatres dames que I H"" de Hailly (2). Après souper, il joue à quadrille ou > aureversis, quelquefois même à cavagnole, quoiqu'il n'aime pas ce jeu. M"'" de Mailly couche k son apparte- j ment ordinaire au-dessous de Mesdames.

Du mertredi 18, Fontainebleau. — Hier le Roi alla à U i Rivière souper chez W la comtesse de Toulouse, pour Ift ! première fois de ce voyage-ci ; il mena dans son carrosse | JA™ laduchesse deGramont et M'°' de Hailly; il n'y avott 1 point d'&utres dames. Pendant le souper, on fit chanter 1

{I) L'uwige de se préseoler pour les c^bineU , qui étolt liitalement aiipprim^ I gerdUbill un peu. (Note du duc de Lui/nei.dattt (iii ^2 a\ti\ 1742.)

(1) Cela s'fsl continué flepiiis ; )cs Hciu |irro<'e.''si's y ont encore aoupé; fl parotl igue le prajvt du Bi>i est d'aller ausal an joar par «emnlne couper A la WvttTf ebex M'"'^ la conilense de Toulouse, {ffole dv due lie Luyiut-)

tS8 MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

Poirier, qui est une haute-contre de la chapelle et qui a la voix fort belle.

La Reine, qui a des vapeurs depuis quelque temps et qui ne soupoit avec des dames que dans la semaine de M"*" d'Antiu et de Montauban, a pris le parti, depuis qu'elle est ici, d'avoir des dames tous les jours à. souper, les jours qu'il n'y a pas grand couvert, et déjouer à cavagnole après souper; elle fait même avertir des hommes pour le jeu; elle joue dans son grand cabinet, comme avant le souper; cependant il n'y entre ni dames, ni hommes, que reu\ que la Reine a envoyé avertir pour son jeu.

Du dimanche 22, Fontainebleau. — Tous les ministres étrangers sont arrivas ici, hors l'ambassadeur turc, qui y vient cette semaine. J'avois beaucoup entendu parler de la grande science sur le clavecin de M. le prince d'Ardore, ambassadeur des Deux-Siciles; il joua chez moi ici avant-hier avec Guiguou , ianieux violon de la musique du Roi. M. d'Ardore a une très-erande exécution , pas aussi grande cependant que l'avoit un Prémontré qui vint, d y a trois ou quatre ans , avec M. Tévèque de Tournay; il n'a pas non plus une certaine perfection de cadencesquecertaines femmes ont ici sur le clavecin; mais ce qu'il a, je crois, au-dessus de tous les maîtres même, c'est une science , une facilité et une habitude pour la composition. Après avoir entendu une sonate, une pièce de clavecin , ou un air de quelque espèce qu'il soit , il reprend le même sujet, sans avoir besoin d'aucun livre, et le joue de différentes façons en conservant toujours le même chant. Sa composition même est agréable; rien n'est plus singulier et plus digne d'admiration que de l'entendre accompagner.

Le Roi fut hier à la chasse , et en passant dans le bois de la Rivière qui est du côté de Valvins , dans un chemin fort rempli de pierres, et allant assez vile, son cheVal tomba; heureusement le Roi ne se fit de mal que deux légères contusions, l'une it la main droite, sur laquelle

tout le cûpps porta, et l'autre à la cuisse du même côté, I étant tombé sur un flacon de cristal qu'il avoit dans sa F poche, qui se cassa par la chute sans aucun autre accident. Le Roi se trouva un peu mal, quand il fut relevé, mais sans perdre connoissance ; il but un peu d'esquibach, remonta à cheval et ne revint qu'après la mort Ldn cerf. On lui proposa une saignée ; mais il ne voulut 5 y consentir.

On envoya d'ici , il y a trois jours , un détachement de f*ingt gardes du corps, aux ordres de M. le maréchal de jïoailles, pour faire sortir M"* de Bourbon (1) de l'abbaye |:3ainl-Antoine et la conduire à l'abbaye de la Saussaye, I qui est auprès deVillejuif sur le chemin de Paris. Les re- [ ligieuses de l'abbaye Saint-Antoine, ne pouvant plus soutenir le gouvernement de M"" de Bourbon , leurs plaintes 86 sont trouvées si bien fondées, que le Roi avoit résolu I de la faire sortir de celte abbaye ; mais il vouloit éviter [■d'y employer la violence. M"" la Duchesse, sa mère, M^Ma ■ princesse de Couty, sasœur, avotent essayé mulilement de I lui persuader qu'il seroit plus convenable d'obéir volon- Iteirement au Roi ; M™ de Bourbon a toujours dît qu'il fal- Ijloit un capitaine des gardes pour l'arrêter et qu'elle ne sortiroit pas sans cela ; elle ajoutoit même qu'elle se met^ troit toute nue , après quoi on l'enlèveroit si on vouloit. ÎI. de Noailles y arriva hier, à huit heures du matin, et H De put la déterminer à sortir qu'A deux heures après midi; ^fei on l'a menée dans un carrosse à la Saussaye (2) ; M. de ^VCramont, exempt des gardes du corps, est mente dans le ^m carrosse avec elle.

^B M. le chancelier apprit, il y aquelques jours, que M. de

^K (I) Marie- Anno-Gabrielle'ËIËonore, lille de Louis III, duc (<e Buurbon , née ^m «B 1690, reliE^^'"^ proressË h FunlevrauK en 1707, sbbesse de Sainl-Anlaine ^r desCbamii» lei-Parieen 1723, morle en ITBO.

p)C'eal M"" lioNâTaillas, sœordeMioe d'Elbeufel tanle de M"» de Manloae, qui eôt encore abbease de wlle abbaye et qui a qualre viu^ls ajis. i:\ole du dnc de Liiynen. )

130 MÉMOIRES Çp DUC DE LUVNES.

Cha-stellux , son cendre, qui commandoit en houssiUon, étoit mort i\ Perpignan (ij.

Dimanche dernier, le Clergé vint ici haranguer le Roi, à l'occasion de l'ouverture de l'assemblée. Ce n'est pas la grande assemblée. C'étoil M. l'archevêque de Bourges (frère de feu M. le comte de Roye) qui poctoit la parole, ayant à sa droite M. l'archevêque de Paris, toujours pré-, sident des assemblées, et à sa gauche M. l'archevêque de Sens, non comme diocésaiu, mais comme le plus ancieu de l'assemblée. Il y avoit seize évéques et seize abbés;, c'est l'usage. Le Clergé a accordé douze millions de doa. gratuit au Roi.

M. d'Amienonville, mestre de camp d'un régiment de , dragons et geudre de M. Amelot, qui est malade ii Prague depuis longtemps, étant à l'extrémité, s'est enfin déter-. miné à donner la démission de son régiment. Le Roi a. nommé à ce régiment M. de Surgères, son beau-frère», qui étoit dans la gendarmerie capitaine des chevau-légers de la Reine. Cette compagnie de chevau-Iégers fut. donnée hier à M-d'Estreban,quiétoitdan.slagendarmerip.

M. l'abbé Perot mourut il y a deux jours à Versailles; il avoit été lecteur du Koi et avoit les entrées famdières;, il avoit quatre-vingts cinsetpassoit sa vie chezM°"'deVentadour.

M. Gabriel, le père, liiourut ici lundi dernier; il avoitv soixante et seize ans ; il étoit tombé en apoplexie quelques jours auparavant, et il est mort de la gangrène. 11 . étoit premier architecte du Roi.

DU jeudi ^G, FoiUainebleau. — M. le comte de Broglie arriva hier au soir ; c'est le. fils aîné de M. le maréchal de Broglie; il est colonel du régfment de Luxembourg-Infanterie; il a apporté la nouvelle de la prise d'Egra. La

(I) Le vicoiiilB de CImaUlliix , son fil», a obleou k. goiiïïriieniMil île ta ville àv Sejnc, en Provence, qui vaut 4,000 lÏTrea rie 'renie, ( fiote ri« duc de Luyiifs.)

tranchée avoit été ouverte devant cette place, la nuit du 7 (. C'étoit M. le comte de Saxe qui commaudoit H. ce siège, lis battirent ia chamade le 19; la garnison n'étoit que de treize cents hommes; il y avoit huit cents bourgeois armés. La capitulation porte tju'ils ne pourront servir que lorsqu'ils seront échangés ou qu'ils auront payé une rançon. On leur a accordé les honneurs militaires. La brèche n'éloit pas encore entièrement faite quand ils ont battu la chamade. Le gouverneur s'appelleM.d'Ofiing. Le Roi a reçu M. le comte de Broglie avec beaucoup de bonté eta paru très-content du compte qu'il lui a rendu; il lui a dit : « Je vous lais brigadier. » M, de Revel, second fils de H. le maréchal de Broglie , doit dans quelques jours apporter le détail du siège et de la capitulation. M. le maréchal de Broglie est toujours dans son camp de Pisekj et il parolt que l'on n'est pas bien instruit jusqu'à présentdesmouvements des ennemis. Iln'étoil pas minuit qnand M. de Broglie arriva hier ; le Roi n'étoit point couché, mais M. le Cardinal l'étoit ; M. de Broglie fut éveiller M. deBreteuil, à qui il rendit compte et ne parut point de la soirée M. le conito de Saxe n'avoit guère que trois ou quatre mille hommes sous ses ordres à ce siège, en comptant môme sept ou huit cents hommes qui étoient arrivés la veille de la capitulation. Nous n'avons eu de itués qu'environ trenle hommes et cinq ofiiciers.

DusamediiS, Funlainebteau. — J'aioiiblièdemarquer que M. de Messy, capitaine de cavalerie au régiment de Clermont (prince du sang], obtint il y a quelque temps le guidon vacant dans les gendarmes de la garde par la mort de M. de Lîgnerac. Où trouvera ci-dessus que ce guidon avoit été donné à H. de GoaSj neveu de M. d& Fimarcon. M""'deGoas, sa mèi-e, sœur de M. depimarcouj laquelle n'est pas riche, avoit l'ait un effort pour envoyer l'argent nécessaire pour payer cette charge; elle avoit cru ne pouvoir le mieux adresser q'uà M. son frère. M. de Fimarcon loucha effectivement la somme, et ne se trouvant

1S3 MÉMOIRRS DU DUC DE I,UYNES.

pas en état de la rendre dans le moment qu'on en avoit besoin pour le payement, l'affaire de M, de Goas a totalementmanqué. M, deFimarcon a été mis en prison pour~ dettes et est encore actuellement au For-1'Évèque. M. de Goas a donc été obligé de venir remercier ici, et tout le monde a paru touché de sa malheureuse situation. Le Roi l'a reçu avec bonté, lui a donné une sons-lieutenance dans le régiment dn Roi-Infanterie et lui a promis le premier régiment gris vacant.

Le Roi soupa avant^hier dans ses cabinets ; les dames ■ éloient les deux princesses, Mademoiselle et M"' delà Rochesur- Yon, M"*" de Mailly, d'Antin, M"* de Saint-Germain, et plusieurs hommes. Ce môme jour, la Reine soupaavec des dames, comme elle fait depuis qu'elle est ici, tous les jours qu'il n'y a pas grand couvert. Avant-hier, M"" les prince,sses de Rohan et de Soubise et M"" de Marsan y étoient ; et eomme la Reine sait qu'elles aiment à danser, elle avoitdit à M. d'Aum ont d'avertir quelques violons de la musique de la chambre. Après le souper, la Reine joua i cavagnole, comme à l'ordinaire , mais elle fit ranger la table dans un coin de sa chambre, et on dansa pendant son jeu. Il n'y avoit de dames pour danser que les trois que je viens de nommer et M"" la duchesse de Duras; il y avoit quatre hommes , M. le duc de Chartres, M. le duc de Rohan, M. de Bissy, le commissaire de cavalerie , et M. le comte de Saulx, fils de M. de Tavannes.

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