‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 3)Chapitre 56 sur 94 · MEMOIRES DU DUC DE LUYNF.S · texte numérisé non relu

MEMOIRES DU DUC DE LUYNF.S

passe par rappartement de M. le Dauphin. La position de ces deux appartemeuts, qui se touchent immédiatement sans autre dégagement que par la galerie (1), fait que tous ceux qui ont à suivre M'"* la Dauphine sont obligés de passer par la chambre même de M. le Dauphin on de faire un grand tour. BiP" la Dauphine ne peut aller à la chapelle, chez le Roi, chez la Reine, à la comédie, qu'en passant au travers de l'appartement de M. le Dauphin. Lorsque .M. le Dauphin est sorti, cet inconvénient ne feroit nul embarras, et c'est ce qui arrive souvent; mais lorsqu'il est dans sa chambre, ce seroit une iniporluriité insoutenable.il u donc été réglé que M""" la Dauphine, en traversant l'appartement de M. le Dauphin lorsqu'il y est, ne seroit accompagnée que de son chevalier d'honneur, de sa dame d'honneur et de sa dame d'atours ; que le premier écuyer et les dames de M"* la Dauphine feroient le tour par la galerie.

Du vendredi lf>, Versailles. — M. le Dauphin est toujours incommodé; il a mal dormi cette nuit et tousse encore beaucoup. Le public est persuadé que ce rhume n'est pas la véritable cause de son incommodité; on prétend qu'on lui a fait uue petite opération qui étoit nécessaire pour le mettre en état d'avoir des enfants, et cette opinion est si universellement répandue que l'on ne croit pas possible d'en douter ; cependant U est trèscertain qu'il tousse et qu'on le traite comme il convient pour le rhume, et je ne puis croire que les propos qui se tiennent aient aucun fondement.

M""" de Gamaches mourut hier à Paris ; elle étoit fille

(!)■ On a mis clw jours-ci );li)$ieurs banières de fer lians ceUe galorie-ci , Tis-à-vis le:^ fi-iiClrcs des cabinets dr M™* 1» Daupliiiio. Los passants s'en 6\- |)roclii)ienl a\<;c une indiscrétion qui a <5té jusqu'à casser des vitres. On ea a tiÙH ausKi dan^ les arcade» \is-à-vià ses cabiti<!ls pnnr em|jfichci" l'indoccnc* el lu maipropreté, ces arcades servant ordinairement pour le aoniageinent du pubJic. ( iS'ole du Uuc de Lutjnes. )

de feu M. du Fomponue (1); son mari, qui est vivant, s'est {oujoui*îi appelé M. de Cayeux pendant que son père a vécu. M"*^ de Gamaches avoit environ quarante ans; elle laisse plusieurs enfants.

J'ai marqué ci-dessus que le Roi a ôté à .M. de Muy le logement qu'il avoit au-dessus de M. le Premier; cet appartement a été donné à M"^ la duchesse de Brissac, qui en avoit un au-dessus du corps de garde des gardes françoises, mais fort loin, fort haut et fort incommode.

Le Roi, qui a un peu mal à un œil, n'a point été aujourd'hui au sermon. La Reine y a été seule avc^c M™* la Dauphine et M""" Adélaïde. Le sermon a été très-beau, et le prédicateur a fait un compliment à la Reine suivant l'usage, parce que c'est la première fois qu'elle a été au sermon sans le Roi.

M"'* de Luynes, M*"*' de Tessé , de la Vauguyon et d'Ancenis, les deux premières filles et la troisième bellelille de M. le duc de Béthune, ont été faire leurs remerciements au Roij h la Reine, à M. le Dauphin, à M'" la Dauphine et à Mesdames, pour la grâce accordée hier tl M. de Béthune.

M"^ la maréchale de Mailleboîs a présenté aujourd'hui sa belle-fille, M""= de Sourches. M™" la duchesse de Sully et ses deux lilles, M"" de Goésbriant et M"' de Laubépine, et M""" la duchesse de Brissac étoient à cette présentation. M'"*" la duchesse de Sully est sœur de M. le maréchal de Maillebois; ils sont l'un et l'autre enfants de M. Desraaretz.

M'"* la duchesse de Saint-Pierre a aussi présenté sa petite-fille, M""= de Rcsnel.

On reçut des nouvelles hier de l'armée de M. le maréchal de Maillebois. Il a passé le Mein, et le centre de

(1) Et nièce de M™ 4e Torcy et du M. l'abbé de Pttmt>onn«. ( Ifote du duc de Luynes. )

son armée est h peu près ;\ la hauteur de Francfort. Les ennemis se sont retirés, et ont laissé un poste de 500 hommes dans un lieu appelé Cronberg. M. de Maillebois a fait attaquer ce poste ; les 500 hommes ont été faits prisonniers de g'uerre.

Du dimanche 21, Versailles. — î'ai oublié de marquer la mort de M™' de Balleroy, qui mourut à Paris, il y a quelques jours. Elle étoit sœur de M. de iMatignon. M. de Balleroy, son mari, qui est toujours exilé dans ses terres en Normandie, n'a point eu permission de la venir voir.

J'ai marqué l'arrangement fait pour les dames qui suivent M™" la Dauphine lorsqu'elle passe chez M. le Dauphin, lise présenta il y a trois ou quatre jours une circonstance où cet arrangement servit d'exemple pour la suite de la Reine. La Reine alla voir M. le Dauphio au retour de la messe ; M'"" de Luynes et les dames du palais étoient entrées chez le M. Dauphin ; M™' la Dauphine, qui s'étoit baignée ce jour-là. éloit encore à sa toilette. La Reine passa chez elle, M""= de Luynes la suivit. Les dames du palais ne savoient si elles dévoient suivre aussi; M""" de Montauban, portant la parole pour toutes, s'adressa à M. le Dauphin, qui étoit dans son lit, et lui demanda ce qu'il falloit quelles fissent. M. le Danphiû lui dit : « Que j'aie le plaisir de vous voir. )i En conséquence elles restèrent, et la I^îeine revint un moment après.

Les visites de la Reine à M. le Dauphin ont donné occasion au renouvellement d'une difficulté qui avoit déjà été faite. La Reine dit que son service ne doit point être interrompu lorsqu'elle est chez ses enfants; que par conséquent si elle demande à boire chez Mesdames, c'est sa dame d'honneur qui doit la servir, et non pas la gouvernante; que chez M. le Dauphin la queue de sa robe ne doit point être prise par le premier valet de chambre, mais porh^e par son portemanteau à elle, et qu'ainsi son portemanteau doit entrer dans la chambre de M. le

Dauphin, ainsi que Fécuyer de quartier qui lui donne la main. Je crois qu'il n'y a point encore de décision. Je vis il y a huit jours le premier g-entilhomme de la chambre servant chez M. le Dauphin prendre la robe de la Reine en sortant; et il y a quatre jours que n'y ayant point de premier gentilhomme de la chambre chez M. le Dauphin, ce ne fut point le premier valet de chambre qui prit la robe de la Reine, ce fut le portemanteau de la Reine qui entra dans la chambre ainsi que récuyep de quartier.

Outre M""^ de Sabran, dont j'ai parlé, M™" la duchesse de Chartres a pris encore une dame auprès d'elle; c'est urne jjç Polignac, dont le mari est chambellan du roi de Pologne.

Avant hier, vendredi, il y eut une espèce de ballet à Saînt-Gloud, et un grand souper où il y a%'oit beaucoup ,de monde de prié; M. et M""^ la duchesse de Chartres s'y tiennent presque toujours.

Hier le Roi qui devoit aller k lâchasse^ n'y fut point, à cause d'une petite tluxion qu'il a sur l'œil ; il soupa cependant dans ses cabinets et joua un moment après isouper. Il n'y avoit que des hommes. Le Roi dit, à ce souper, à quelques-uns des officiers généraux là où ils serviroient; il dit entre autres à mon fils : « Vous ne serez pas dans le même endroit que Coign y, parce que le soleil et la lune ne peuvent pas être ensemble. » Il n'y aura point de liste des officiers généraux; ceux qui seront employés seront avertis en particulier.

Du ftinrfi22, Versaities. — J'ai oublié de parler de M. le cardinal d'Auvergne, il y a déjà plusieurs jours qu'il a donné sa démission de l'archevêché de Vienne; le Roi lui a donné l'abbaye d'Anchin, qui lui vaudra 30,000 livres de rente, toutes charges déduites. I Hier le Roi travailla avec M. l'ancien évêque de Mire- ' poix, suivant l'usage ordinaire (car ce travail est présentement le dimanche). On sut au sortir du travail que T. VI. 24

IfO Mt53101RES DU DUC DE LUTNES.

l'abbé d'Aydie a eu l'abbaye de Savigny, diocèse de Coutances, qui est affermée 27,000 livres et qui en vaut au moins 28,000 tous frais faits. L'abbé d'Aydie rend la petite abbaye d'Uzerche en Limousin, qui ne vaut qu'environ 4 ou 5,000 livres, que feu M. de Saint-Aulaire, son oncle, avoit obtenue pour lui de M. le cardinal de Fleury. L'abbé d'Aydie est homme de grande condition ; il est grand vicaire de Tours et aumônier du Roi depuis plusieurs années. En celte qualité il a fait le voyage avec Ja maison du Roi pour aller au-devant de M™ la Dauphine. M""-" la Daupbine, qui en a été contente, l'avoit recommandé à M. l'évèque de Mirepoix.

Il y eut sermon et salut à Tordinaire. Le Roi n'alla ni à l'un ni à l'autre, à cause de la petite fluxion sur l'œil dont j'ai parlé; cependant il continuéle carême et soupa au grand couvert avec la Reine, M""" la Dauphine et M™* Adélaïde. M. le Dauphin et Madame font gras. Le Roi a été aujourd'hui courre le cerf à Saint-Germain, malgré sa fluxion.

M. le Cardinal (1) lui demanda hier ses ordres pour le sermon, à cause de la fôtede l'Annonciation qui tombe le jeudi; il hii dit qu'en pareil cas on meitoil quelquefois le sermon au mardi et au jeudi, au lieu du mercredi et du vendredi; que quelquefois, lorsque le prédicateur étoit fatigué, il n'y avoit qu'un sermon le jour de la fête. Le Roi se détermina sur-le-champ pour ce dernier arrangement, et lui dit en même temps de prendre les ordres de la Reine pour le sermon et le salut d'hier, parce qu'il n'iroit ni à l'un ni à l'autre,

M'"'^ de Luynes fit entrer hier à la toilette de la Reine M. de Rubempré à l'heure des grandes entrées. Lorsque les entrées de M"'' de Brancas, M'"'^ de Lauraguais et M. de la Fare eurent été réglées, la Reine dit à M"' de Luynes

(I) Le cardÏDal de Rtilian , grand aumOnier.

M, de Rubempré avoit plus que les entrées de la chambre, ayant les grandes cornnie fils de la dame d'atours. En conséquence M™" de Luynes en parla à M. de Rubempré , et lui demanda par quel liasard il n'avoit jamais pris ces entrées chez la Reine ; M. de Rubempré lui dit qu'il avoit toujours craint que M"" de Mnzarin, sa sœur, quineraimoitpas, ne lui fltquelquedifficnlté. Cette Ibrouillerie du frère et de la sœur venoit du mariage de M. de Rubempré. M""' de Rulipmpré est la fdled'un avocat, et cette alliance n'avoit pas plu à M""= deMazarin. Le mari et la femme viventdans une g-rande union, et sont l'un et l'autre de caractère fort, doux et fort raisonnable. M""' de Luynes conseilla à M. de Rubempré de ne point paroltre prendre ces grandes entrées pour la première fois, mais de faire comme s'il en continuoit l'usage, La Reine le reçut fort bien, mais elle dit à M"" de Luynes qu'il n'avoit point les grandes entrées, qu'il n'avoit que les entrées de la chambre. M"* de Luynes dit à M. de Rubempré qu'il falloit qu'il s'expliijuàt sur cette affaire avec M. de Maurepas; elle alla raprès-dlnée en parler à M. de Maurepas. Le fait est qu'il y a eu un règlement du Roi portant que le fils aîné et la fille aînée de la dame d'honneur et de la dame d'atours auront les grandes entrées chez la Reine; par cette raison M'"" de Maurepas les a eues et jamais M™^ de Plélo, sa cadette. M. de Bubempré n'est pas fils aîné de M™^ de Mailly, c'est M. de Mailly dont la femme est retirée de la cour; mais comme M. de Mailly n'y vient jamais, M. de Rubempré, à qui on avoit seulement donné les entrées de la chambre, espère qu'on voudra bien le regarder comme Taîné et lui donner les grandes.

Je joins ici le règlement que le Roi vient de faire pour les entrées des principaux de la maison de M""' la Dauphine, dont M. de Richelieu a donné copie à M™" de Luynes.

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