MÉMOIRES DU DUC DE LUT^ES
[gèrent entre eux les postes qu'ils crurent plus convenables à leurs desseins. Ravaillac l'assassin, comme l'aîné, prit le poste qu'il crut le plus suret où il pourroit exécuter plus promptement son crime. Ce malheureux n'avoua aucun complice , comme on le sait, et son frère n'a jamais été connu.
Tai parlé ci-dessus de la foule prodigieuse qu'il yavoit ici le jour du l>al masqué- M"^ la princesse de Conty, ne pouvant trouver de place pour s'asseoir, ôta son masque, dans l'espérance qu'elle trouveroit quelque masque qui lui céderoit la sienne ; elle avoit déjà proposé k un masque de la laisser s'asseoir ; elle ne fut pas plus heureuse à visage découvert. Le masque lui dit qu'il ne la connoissoit point; elle ne put s'em pocher de lui dire qu'il faU loit qu'il fût bien mauvaise compagnie.
M. de Lassay conta l'autre jour que pareille aventure arriva un jour à Monsieur et à Mademoiselle, mais c'éloit dans un lieu différent. Monsieur eut la fantaisie d'aller courre le bal dans Paris; il y fut avec Mademoiselle et f/[me ^Q Thianges; ils montèrent à un second ou trojsîôme étage à un bal de chandelles, et comme il y avoit une presse très-grande et tpi'on ne leur faisoit point de place, ils prirent le parti de se démasquer. Cet expédient ne leur réussit point; enfin M""' de Thianges, impatientée de ce que personne ne les reconnoissoit, prit la parole, et demanda à la compagnie comment il étoit possible qu'ils ne connussent pas Monsieur et Mademoiselle ; ce discours ne fit pas plus d'effet. On crut que c'étoit quelque petite femme de chambre qui vouloit faire faire place jlson maître et à la fille de son maître, qu'elle appeloit Mademoiselle. L'histoire même rapporte que rassemblée reconduisit fort impoli ment les 1 rois masques.
M""^de Chasteluxa présenté aujourd'hui sa belle-fille (1), qui est bien faite et d'une figure assez ngréable.
Du lundi 15, Versailles. — M. le thic de Chàtillon, qui est toujours dans son exil, avoit demandé à être employé comme lieutenant général. On me dit hier que le Roi avoit répondu : a Qu'on ne me parle jamais de cet horame-îà. »
M. de Richelieu m'a dit aujourdMiui que le Roi avoit réglé que les menins de M, le Dauphin auront seulement les entrées de la chambre chez M, le Dauphin (1),
On parle de deux mariages, mais il n'y a encore rien de fait. L'un est celui de M. de Beauviîliers, fils aîné de M. le due de Saint-Aignanj avec la troisième fdlede M. de Fervaques. L'autre de M. de Volvire avec la fille de feu M. le maréchal d'Asfeld. Le fils aîné de M. le duc deSaint- Aignan ne s'appelle point duc de Beauvilliers, quoiqu'il semble devoir avoir hérité le duché, par la mort de son fr&re aîné; mais M. le duc de Saint-Aignau prétend qu'à la vérité il avoit cédé le duché, mais non pas la terre. Il y a l'exemple en pareil cas de feu M. le marcchal de Berwick, qui reprit le duché après la mort de son fils aîné, premier mari de M™^ d'Aumont d'aujourd'hui; mais M. de Berwick se fit recevoir une seconde fois au Parlement, le matin, un moment avant le lit de justice. M, de Saint-Aignan ne veut pas trop convenir de cette seconde réception, et dit que M. de Berwick n'avoit pas perdu le duché et qu'il reprit sa séance. La conduite de M. de Berwick dans cette occasion ne fut pas fort approuvée.
j|cae jig Tréville (2) mourut la nuit d'avant-hier à hier;
(1) Les meninit ne conviennent |ias de retle iKi'ision, eL on effet ils joiiissenl d'entriïieâ ^ihis consldt-ralile!;, Il eal vrai que le matin, au lever de M. le Daiipliin, ils nVtitrent qu'avec la cliambrc, mais tout le reste de la jaiirnée ils entrent parlout où est M. le D;ni|i(iin, liors dan;^ .ses cabinets en tiaut ou ctira madame la Daupliine. (,\ote du duc de Lutjnes, ilalée d» 17 mars 1745.)
(2) Le Mercure de France la notnnie Anne-Élizabeth d'Argoiiges de Rann&s, mariera Jean rie Monetas , comte de Trois ville.
elle est morte de la poitrine; il y avoit trois mois qu'elle étoit malade. Son nom est Rannes, nièce de M. le lieutenant civil, C'étoit une femme d'un rare mérite ; sans ôtre fort belle, elle avoit une figure très-agréable, un son de voix charmant, de l'esprit, de la douceur, de la raison ; elle laisse deux enfants, un garran et une fille.
J'appris hier c[ue le Roi a donné à M. le maréchal de Saxe 100,000 écus à ,prendre sur quelqu'un des nouveaux impôts que Ton vient d'établir.
Je ne mets point ici le détail des présents que le Roi a envoyés aux Espagnols de la suite de M"' la Dauphine, n'en étant pas assez instruit ; on m'a dit seulement qu'ils éloient très-convenables , et que celui fait à M. de Montiio étoit un diamant en bague estimé 22,000 livres.
Ou eut hier des nouvelles de l'arrivée de MM. de Belle- Isle au château de Windsor.
J'ai marqué ci-dossus qu'on avoit repris le deuil le dimanche gras pour quinre jours ; cela fut dit ainsi en effet À M*' de Luynes par Si. de Richelieu, mais on ne le quittera que mercredi. La Reine el par conséquent les <i,imes^ Tavoieat repris en noir , parce que le deuil de l'archiduchesse a été joint à celui de TUlmperear (i). La Heine ue reprit le blanc qu'hier dimanche,
Le Rot soupa hiet &a grand coovat avec la Reine, VT la Oauphioe ei M* Adélaïde. M. le Dauphin et Madame n'ont pas encore repris le carême.
M. de FùaarooOj maréchal de camp, a été présenté au Roi ces jours-cà; il étoit en prison pour dettes depuis |4iisie«Hsa]iikées, et «d procès avec ses créaBÔers, snrtoal aT«c k ■MBomé Liévain, marohaai, éoaà le bob a soa-
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MARS 174B. ses
vent paru dans les mémoires de part et d'autre. Il a en fin obtenu permission de sortir ; on m'a dit qu'il abandonnoiltous ses biens à ses créanciers, qui les alloient vendre et qui lui donnoient sa vie durant 2,000 écus de pension. M. de Fimurcoii, par toutes ces différentes aventures, n^a point servi ees dernières campagnes; et c'est dommage, car il est très-bon officier.
Du mardi Iti, Vermilles. — Le Hoi soupa hier dans ses cabinets. Mesdames ont été aujourd'hui à La toilette de M"" la Daupbinc; Madame lui a donné sa chemise, et M"^^ Adélaïde lui a donné sa montre et son étui do côté, Cet usage ne s'observe point chez la Reine; Mesdames ne présentent à la Reine que ce qui se donne sur une soucoupe. Lu montre et l'étui de côté se donnent à la main; et quoique Mesdames soient chez U Reine, c'est M'"" de Luynes qui donne à la Reine sa montre et sou étui.
Du mercredi 17> Versailles. — M"" de Braucas eut hier une conversation avec le Roi d'une heure ou d'une heure et demie, dans son cabinet; c'est la première depuis l'arrivée de M'"'' la Dauphine,
Le Roi n'a été aujourd'hui au sermon qu'à quatre heures et demie; ensuite il a été chez M. le Dauphin, qui garde sa chambre pour un rhume qui n'est pas considérable et auquel il s'est joint un petit mouvement de lièvre. De chez M. le Dauphin il est venu chez la Reine pour aller avec elle à la salle du manège. Il avoit déjà fait parlir les dames de M™'" la Dauphine et a envoyé aussi un moment aprô.s celles de la ïleine. Il a monté dans le carrosse de la Reine avec M""" la Dauphine, M'"'= Adélaïde, M™^ de Penthiôvre et M""= de Luynes. Dans le second carrosse de la Reine étoient M™" de Tallard (1),
(I) M"" de Tallard lut fort lutjiiée de cet anaageineut, Cu fui Je Rui qui aîJpcla M""' de Lii>nes , et c'est le droit de la dame d'ijonneur d'avoir la place de prtjrérence. ( yole du duc de Luynes. )
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M"* de Brancas et M™" de Lauraguais. On joue aujourd'hui la tragédie de Mérope et ensuite le divertissement nommé le Sylphe , dont les paroles sont de M. de Moncrif et la musique des petits violons (1).
M."'^ la duchesse de Saint-Pierre vint ici hier amener sa 'belle petiie-ûlle (du Jonquoy). J'ai parlé de son mariage; elle est grande, bien faite et assez jolie.
jime Q' Brieu avoit demandé à être présentée au Roi; M. de Maurepas a répondu qu'il demanderoit à S. M. si elle le vouloit, mais qu'il craignoit fort d'être refusé. M""" 0' Brien est de même nom que son mari, et elle prétendoit par cette raison , et comme femme de condition d'Angleterre et appartenante MilordClare, pouvoir avoir l'honneur d'être présentée au Roi. Outre cela, son mari est depuis longtemps ici chargé des affaires du roi Jacques, qu'on appelte le chevalier de Saint-Georges ou le prétendant; de plus, elle est attachée à la reine d'Espagne. Aucune de ces trois raisons n'a paru suffisante. La charge qu'elle a chez la reine d'Espagne est inférieure à celle de dame du palais. Quand même son mari auroit la qualité d'envoyé y les femmes d'envoyés ne sont pas présentées. Quant à sa naissance, Milord Clare a dit qu'elle se disoit de même maison que lui, mais qu'il n'en étoit pas bien persuadé; qu'il y a en Angleterre un petit pays que l'on appelle O'Brien , qui appartient k la maison de Clare, et que tous ceux qui sortoient do ce pays s"appeloient O'Brien ; qu'il y en avoit un très-grand nombre dans son régiment.
Il y a eu ces jours-ci une émeute à Lyon; on y a fait marcher quelques troupes sous les ordres de M. de Lautrec. Cette émeute est excitée par les ouvriers des manufactures.
J'apprends la mort de M. d'imecourt, gouverneur de
(I) Rebel et Francnnir.
Montmédy; il ctoil lieutenant général et extrêmement âgé.
Du jeudi ÎB, Versailles. — Le Roi a accordé aujourd'hui à M. le duc de Bélhune la place de chef du conseil des finances. M. le duc de Cbarost demanda avant-hier cette grékce au Roi ; le Roi le reçut avec beaucoup de bonti!', et lui dit qu'il lui rendroit réponse le lendemain. Aujourd'hui il a écrit un mot de sa main à M. le duc de Charust, et lui a marqué qu'il lui accordoit cette grâce avec grand plaisir (1). C'est celte place qu'avoit eue M. le duc de BeauviUiers, ensuite M. le maréchal de Villeroy et depuis M. le duc de Charost; elle vaut 54,000 livres de rente.
M"** la maréchale de Mailleboisa amené aujourd'hui sa helle-fille
elle est assez grande .
fort bien faite, un beau
teint, un visage agréable, les yeux couverts comme tous les d'Argenson, et le nez un peu aquilin; en tout c'est un visage qui plaît. Elle doit être présentée demain, ainsi que M"" de Resnel.
J'ai appris aujourd'hui ce qui a été réglé par rapport à ceux et celles qui suivent M"' la Dauphine quand elle
(l) Je n'ai pas vu Ja lellre tlii Roi, mais on in*eû a dit le coutenu; elle est à peu prè» dans ces lemtes : Mciti uouâin, j'accorde aTec grand plaisir au duc >de Béthiine voire liU la iilace de 4:lief du conwil des fmaDCËS. Je pourroiâ mettre des con Jilîons à celte grûct'j maià je n'en veux d'autres sinon qa'îl me remette sur-ie-cliamp la démission du gonverncment de Dourlens, dont il a la survivance. Je ne ferai aucun usa^e de cette détnission pendant tout le temps qu'il ne pourroit Être en touissancc de ce gouvernement , ce <iue je souliaitc qui n'arrive pas si tOt. Le (loi a demandé que cette condition frtl extrêmement secrète.
M. le duc de Cliarost, tiui a assez, de difficulté â enlcadre, se faiaoit im scrupule depuis lungtÉmps d'assister airs conseil* de finances et de dépêches, et {irolita du cun^ji-i! qui lut lut ihnmé de demander diret-temeat au Roi celte place pour M. dt! BtHliuiie, d'autant plus que si cette Icntative ne réussissoit point elle seroit tutaleiucnt ignunfe. Les entrées faiiiilières qu'il a chez le Roi lui donnèrent loutus les iacilitiis pour lui parler. Il lui parla avec toute l'effusion de cœur que donne son ancien et inviolaltlc attachement pour le Roi, joint à un caractère naturellement tendre et sensible. ( ISote du duc de Luynes. )