MÉMOIRES DU DUC DE LUTNES
(Ire; il devoit partir quelques jours avant le Roi et s'en aller àjournéesavecM"' la duchesse de Chartres, qui est grosse de six mois et qui, malgré cela, aiinoit mieux aller accoucher en Flandre que de se séparer de M. le duc de Chartres.
Il y a environ un mois qu'un accident à peu près semblable est arrivé à M. le comte deClermonl; il ne marche encore qu'avec des béquilles; cependant il compte se rendre àrarnice incessamment.
Le Roi déclara enfin hier matin que c'est la ville de Tournay qui est investie ; on a fait semblant de se porter sur Mons, et l'on a marché ensuite à Tournay. Il y a pour toute garnison dans la ville et dans la citadelle neuf bataillons hollandois. C'est le major de la place qui commande, tous les autres officiers étant absents.
Quoique l'on n'ait point encore de courrier de M- de Cbavigny, ministre du Roi à Municli, on ne révoque point en doute le traité de l'électeur avec la reine de Hongrie ; il a dû être signé le 19.
Il parolt certain que le Roi part pour la Flandre de demain en huit, et que M. le Dauphin partira le même jour ou le lendemain, quoique cela ne soit point encore déclaré.
Du vendredi 30. — Le Roi déclara hier après souper qu'il partira jeudi 6 mai pour la Flandre avec M. le Dauphin; il le mène dans son carrosse, et sur le devant M. d'Ayen et M. le Premier. Il y aura une seconde voiture qui suivra, dans laquelle seront iM, de Richelieu et Ji. de Meuse.
lia été question du voyage de M""" la Dauphine en Flandre; il parolt que celte idée n'existe plus; on croyoit que ce pourroit être dans un mois ou six semaines. Dimanche dernier, M™' de Brancas eut une audience du Roi d'environ trots quarts d'heure, C'étoit immédiatement avant le salut.
L'embarras de M'"* la Dauphine est toujours le mt^me.
On lui en a parlé plusieurs fois, mais sans succès; elle dit qu'il est vrai que le Koi lui parle, mais que c'es4 un grand nombre de questions qu'il lui fait. Sa timidité naturelle lui fait paroltre les discours du Roi peu capables de la meltre à son aise avec lui ; il est cependant certain que le Roi le désireroil beaucoup. U lui a proposé deux ou trois» fois de venir voir ses petits appartements; on prétend qu'elle a manqué deux fois de se rendre au.\ heures qu'il lui avoit données. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a que peu de jours que le Roi lui a montré ses petits appartements. Ce froid de M""" la DauphineparoU si extraordinaire, que l'on veut absolument y trouver une cause; les uns disent qu'instruite de plusieurs détails sur le Roi, elle n'a pas pour lui tous les sentiments qu'elle devroit avoir, et prétendent que les propos qui lui ont été tenus sur ces détails viennent de la Reine ; d'autres les attribuent à M, Tévéquede Mirepoix.
Le peu de goût et de considération que Ton connolt au Roi pour la Reine détermine aisément les langues mécliantes à saisir celte occasion de mal parler d'elle. La Reine, comme je l'ai déjà écrit, marque beaucoup d'amitié à M. le Daupliin et à M""" la i>auphine; elle va les voir chez eux quelquefois le soir, elle les voit chez elle aussi au moins une fois dans la journée; ell| leur parle beaucoup tout bas et rit volontiers avec eux, et quoiqu'elle soit bien éloignée ni de vouloir les refroidir par rapport au Roi ni d'en mal parler, quoique même elle les gronde souvent de la froideur, de l'embarras et de la timidité singulière qu'ils ont avec le Roi, on donne un senstout différent à ces conversations particulières.
Ceux qui les attribuent à M- de Mirepoix sont encore, s'il est possible, plus méchants et plus injustes. Tous ceux qui le connoisscnt particulièrement savent que pendant toute Téducalion de M. le Daupliin il s'est toujours appliqué à lui inspirer le plus grand respect pour le Roi et à entretenir l'anjitié tendre que M. le Dauphin a pour
Sa Majesté, et que lorsque par hasard quelques discours indiscrets sur le Roi étoient parvenus aux oreilles de M. le Dauphin et qu'il en vouloit parler, M. de Mirepoix ne vouloit rien écouler sur pareille mati«^re et le prioif avec instance de changei* de conversation , lui parlant de la manière la plus convenable sur ce qu'il dcvoit au Roi. Mais il y a une brigue bien forte contre M. de Mirepoix, comme je l'ai dit ci-dessus. Cependant le Roi continue à lui marquer beaucoup de bonté. Le jour même de son dernier travail, ayant su que M. de Mirepoix avoit été malade, il s'avança à lui et lui demanda de ses nouvelles d'un air qui ne marquoit aucun mécontentement. Cependant les discours tant à Paris qu'ici continuent, et l'on fait des suppositions sans fondement pour le tourner en ridicule. On prétend qu'il écrit des lettres à des évoques pour leur donner des avis sur leur conduite, ou à d'autres dans des termes peu mesurés etpeuconveuables; tous faits qui n'ont jamais existé.
J'oubliois une circonstance par rapport à la Reine. Sa piété seule seroit une preuve suffisante pour être persuadé qu'elle est bien éloignée de vouloir mal parler de personne, encore moins du Roi; mais les faits prouvent mieux que les raisonnements. L'hiver de 1743, la Reine étoit|à un bal en masque et lM. le Dauphin étoit auprès d'elle. M™"^ de Châteauroux arriva dans le bal; la Reine s'aperçut que M. le Dauphin faisoit une grimace assez marquée; elle lui demanda ce qu'il avoit ; M. le Dauphin ne voulant pas répondre, elle dit à Madame de lui en parler très-sérieusem^ent et de lui marquer combien elle étoit mécontente qu'il se mélàt de faire des observations si marquéeselsi peu convenables. A Tégard des conversations si bas, il est certain que la Reine pourroit les diminuer, d'autant plus qu'elles n'ont pas réussi à Metz, comme je l'ai marqué dans le temps. Il est vrai que les sujets en senties plus frivoles et les plus indifférents, mais il seroit peut-être plus prudent d'en supprimer une
AVRIL 174». fit
grande partie puisqu'on les remarque On en a parlé à la Reine ; mais comme ses intentions et sa conduite sont dans le fond exemptes de reproches, il n'est pas aisé de la persuader sur des choses qui lui paroissent indifférentes.
Il arriva il y a quelques jours une petite difficulté chez la Reine qui mérite d'être rapportée, quoiqu'elle soit sans fondement. La Reine après son jeu altendoit le Roi pour le moment du grand couvert; elle voulut aller se promener un moment dans la galerie. M"" la Dauphine y éioit, et la suivit. Le portemanteau de M"" la Dauphine ne s'étant pas trouvé là dans le moment, l'exempt qui est auprès d'elle prit sa robe, et fit signe en même temps à un autre exempt, qui étoit de service auprès de la Reine, de prendre celle de Sa Majesté. L'exempt, suivant le conseil à la lettre, voulut prendre la robe de la Reine, mais le portemanteau la tenoit déjà; il voulut la luiôter; le portemanteau avec raison refusa de la céder ; cela lit quelques moments de contestation. Lorsque le Roi fut à table, ce même exempt qui avoit prétendu prendre la robe ayant trouvé le portemanteau dans la chambre de la Reine, lui parla avec beaucoup trop de vivacité ; le portemanteau voulut se plaindre à la Reine, qui le renvoya â M""= de Luynes. M°"" de Luynes en parla à M, le duc de Bélhune, de la compagnie duquel est l'exempt. M. le duc de Béthune envoya l'e-tempt chez M™* de Luynes; le portemanteau s'y trouva, l'exempt fit une espèce d'excuse au portemanteau ; elle fut très-bien reçue, et l'affaire fut assoupie.
Il arriva ici avant-hier un officier des troupes que commande M. de Ségur, qu'il a envoyé pour rendre compte de sa retraite de Bavière. L'affaire qui s est passée auprès de Pfafenhofen nous a coûté 2,500 hommes. Nous n'avions que 8,000 hommes contre 15,000; les Bavarois s'étoient retirés, et les Hessois n'ont pas fait grande défense. M. de Rupelmonde y a été blessé à mort d'un coup