‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 3)Chapitre 77 sur 94 · MÉMOIRES DC DUC DE LUYIVES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DC DUC DE LUYIVES

Le total de

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jes, montant à 860 ou 880,000 livres, a été remis entre les mains du trésorier, et ces sommes ont servi à payer les dépenses qu'il a fallu faire pour l'établissement de la maison. L'article seul de la vaisselle monte k environ 300,000 livres; elle a été faite par le sieur Roettiers (l). La toilette, qui a été faite par le nommé Germain (2) , va à plus de 60,000 livres. La chapelle coûte 25,000 livres. Il y a outre cela la dépense des carrosses et de la livrée, dont le trésorier ne sait pas encore le prix. Outre cela, M""^ la duchesse de Lauraguais, comme dame d'atours, a touché 200,000 livres d'extraordinaire, sur le trésor royal, pour le service de M"^ la Dauphine.

L'ambassadeur d'Espagne me dîsoit aujourd'hui que M""" la Dauphine lui avoit parlé de la conversation que le Roi avoit eue avec elle la veille de son départ; que le Roi lui avoit marqué beaucoup d'amitié et l'avoit fort exhortée à lui parler à cœur ouvert et avec conliance ; qu'il lui avoit demandé si elle étoit contente desa maison et des dames qu'il avoit mises auprès d'elle. Il parolt que M"" la Dauphine a beaucoup âp peine à prendre ce ton de conliance et d'ouverture avec le Roi. Elle dit que quand elle le voit en publie, sa timidité l'empêche totalement de lui parler. A 1 égard de la Reine, elle est si touchée de l'amilié que la Reine lui marque, qu'elle l'aime autant que la reine sa mère; c'est l'expression dont elle s'est servie en parlant à l'ambassadeur d'Espagne.

Du jeudi 13. — Mardi dernier, 11 de ce mois, les ambassadeurs et ministres étrangers vinrent ici faire leur cour àla Reine; iln'y en avoit point encore de partis pour l'armée. J'ai marqué l'année passée que l'usage éfoit en l'absence du Roi que la table de M. de Chalmazel servit aux amljassadcurs et ministres étrangers. Cet uîsage

(H) Orfèvre du R«.

(2) Orfèvre du Roi.

MAÏ 174rt.

ibsistc ; mais M. de Aluy le père tenant la table de M'"" la Baupbiue, il eu pria plusieurs; il n'y en eut cependant que quatre qui y allèrent.

Le Roi partit de Douay le 8, à quatre heures du matin, et arriva au siège de Tournay de fort bonne heure. L'armée des ennemis étoit assez près de la nôtre, et M. le Maréchal de Saxe fit sa disposition pour les attendre au cas qu'ils voulussent venii' à nous. 11 passa l'Escaut, et appuya la gauche de son armée à Rumignies et la droite à Anthoin. Le Roi, qui étoit au château de ChiUj comme je l'ai marqué, se porta à Calonne près de l'Escaut. M. le Dauphin n'étoit arrivé à Parmée le 8 qu'à sept ou huit heures du soir, le Roi n'ayant pas voulu qu'on l'éveillât.

La nuit du 8 au 9, M. de Tulleyrand, colonel de Normandie , étant à la tranchée et s' étant trouvé dans une place d'armes où le ieu prit à deux barils de pondre j y périt malheoreusement (1). C'est une perte; c'éloit un très-bon ol'licier, fort estimé et très-honnête homme. Il avoit quarante ou quarante-cinq ans et étoit ntenin de M. le Dauphin.

Hier mercredi, on attendoil ici avec grande inq»tience des nouvelles de l'armée ; l'heure de la poste étoit passée et personne ne recevoit de nouvelles; enfin il arriva un peu avant six heures un page du Roi avec deux lettres pour la Reine, l'une du Roi et de M. le Dauphin, écrites sur le même papier, l'autre 'de M. d'Argenson. On en trouvera la copie ci-après. On attend à

(J) Le lUii J'avoll ainsi mandé ii la Hume Mir lii raii|Kirt iiiii lui avnit ùlv (ail [leniiunl la iiiiit; il ajoutoit mâiue : •< par la lautuilc nus p;ens ». M. de Clmlais m'a dit aiijuurd'lmi qiifi r.e ii'éloit point par k'* liai ils ili; poudro qui! ct'la ûtutt arrivé, maîs par nue inino ()ur> te «inernis avaienl fiiit jouer, (wr laquelle avaient péri M. di^Taliuyiand, dmit iii;5i'iiiieLii s. et vij)^l-((iirilr(î on viagl-ciinj soldnk. M. dtf CliaUiis m'a ujOLilé (|uc M. de Taileyraiid lut avuit dit nw'Û ne cnifi^iioit: nullement nilecannti ni laïuousqot'teiir, mais qu'il iw. (xnivoKjriusdirede mâinu pour ItA mines et lus fougasses. ( Mnte du (lac de Luynes, datée du ?.o mai.)

Les ennemis nous ont attoqué?. ce malia à cinq heures. Us ont esté bien liatlus. Je me porte bien et mon Dis aussy. Je n'ay pas le tems de vous eu dire d'avantage, estant bon je crois de rassurer Versailles et Paris. Le plnstost que je ponrray je vous, cnverray le détail.

Lettre du Dauphin à la Reine.

Ma chère maman,

Je vous fais de tout mou cœur mon compliment sur la bataille que le Roy vient de gagner. Il se porte Dieu mercy à merveille et moy, qui ay toujours eu l'honneur de Taceorapagner. Je vous eu écriray d'avantage ce soir ou demain, et je finis en vous assurant de mon respect et de mon amour.

Louis.

Je vous supplie dfi vouloir bien embrasser ma femme et mes sœurs. lettre de M. (TArgenson à ta Reine.

Le Roy et M. le D'iuphin se portent bien. La bataille est gagnée. I.^ ennemis ont attaqué ce matin l'armée du Roy, qui les a repoussés avec grande perte de leur part. Le Roy écrit à Votre Majesté d»j champ de bataille, où il s'est comblé de gloire. Il a essuyé un grand feu de canon. La maison du Roy a l'honneur d'avoir décidé du succès de la bataille. Les ennemis sont dans le plus grand désordre, et se retirent-dans leur camp. Il y a des régimeus anglois entièrement détruits. Je fais mon complîmenl à Votre Majesté. Je la supplie de vouloir bien faire part de cette nouvelle à Mesdames , h qui le Roy ne me donne pas le tems d'écrire, pour faire partir plus promptement le courrier. Du cliamp de bataille de Fonlcnoy, ce II niay, i deux lieureseC dMnye aprùs mldy.

Du lundi 17, Versantes. — Le jeudi 13 on fut ici toute la journée clans l'incertitude de ce qui avoit pu 5e passer depuis la bataille, et comme on ne savoit encore rien sinon que les ennemis s'étoient retirés dans leur camp,

à la vérité en désordre, on iraaginoit qu'ils poun-uient peut-être avoir essayé de prendre leur revanche. Enfin à dix ou onze heures du soir il arriva un courrinr de M. d'Argenson avec la relation de la bataille : on h trouverai la fin de ce livre (1). Celles qui m'ont été envoyées par mon flls et par M. de Vezannes m'ont paru plus détaillées; on les trouvera ci-aprôs.

Nous étions encore ici dans une grande incertitude sur le détail des morts et des blessés. La liste envoyée par M. d'Argenson à la Reine arriva ici vendredi matin (2).

On ne peut s'empêcher de joindre aussi ci-après une lettre de M. le Banpliin ;l M™"^ la Daiiphine, du l'2, où il lui fait un détail de l'affaire, et une autre que M. le Dauphin a écrite à la Reine, et dont la Reine n'a pas voulu que Ton tirAt des copies ; elle m'a seulement permis d'en prendre une pour moi (3). Toutes les relations

(1) Voy. aux pièces ju'i.titotives, à la lîn de l'année, pièces. (2j II y eu l à la bataille de Fonleiioy, 73 officiers lues,

5â (ilTitiurs bl*»s^ji dangermutemenl , 464 officiers bltîsrfs sans danger.

Total "592.

( Extrait d'une noie du duc de Luynes. ) (3) Ni cette lettre ni la prëcédenlts ne xe trouvent dans \e» Méinotreï, Nuitit ri^produison!! la lettre du Dauphin h la Reine d'après rauto^raphe rnl^uie qun Marie Lerzinska donna sans dinitc: plus tard au duc de Luynes, et qui est con< serve dans lus arcliives de Dampîerre.

Lettre dit Dauphin à la Reine, Ma cliëre nianian,

Je ne puis vous exprimer ma joie de lîi victoire cl<f l'ontenoy (^ue le Itoy vient de rem(>orler. Il s'y est montré vérîtablemcnt roy ilam tous les m<im«nts , mata surtout dans ci-lui où la victoire ne sernbloit pas devoir pcncliur de non cùié. Car alors sans s'ébranler du Uotible oii il voyait tout le ruonile, il donnoit lui-même le-sordre-» les plus sa^es avec une présenre d'esprit et une fermeté que tout le monde n'a pu s'empêcher d'admirer, et il s'y est fait connoltre plus que partout ailleurs. Notre joie a été d'autant plus vive nue nos alarmes l'ont été. Les ennemis se sont retin-s forl loin en mauvais ordre, et il y a entre eux beaut:cup de iliii^ion. CVst uu ouvrante de lu main dt' Dieu, ài|ui

parleul également iiou-sculemeiil de la terinelé el du courage qu'ont montrés le Roi et M. le Dauphin, mais ce (jui est (encore plus disnc d'admiration, du sang-froid et de la précision avec laquelle le Koi u donné ses ordres dans le moment que la victoire paroissoit être plus que douteuse. On parle beaucoup aussi de la bonté qu'il a marquée, pai'oissaut touché des pertes qu'il a faites, occupé qu'on eût soin des blessés^ tant de ses troupes que de celles des ennemis. Il a marqué aux officiers qui ont bien fait combien il étoit content deux; il a donné à sa maison les louances qui lui sont dues, et il a dit aux officiers des gardes frunçoises qu'ils étoient bien à plaindre d'avoir à conduire des soldats qui se déshonoroient aussi souvent. M. le maréchal de Montmorency me disoit hier qu'il a eu des nouvelles du régiment de Normandie, lequel a très-bien fait. On lui marque que ce régiment est charmé de tout ce que le Roi a bien voulu leur dire pour montrer sa satisfaction.

On verra dans les lettres de M. le Dauphin la simplicité avec laquelle il raconte ce qui s'est passé dans celte action, ne parlant jamais de lui et n'étant occupé que de ce qui peut contribuer à la gloire du Roi. On y verra aussi les sentiments de religion et d'amitié tendre pour la Reine et pour M""* la Dauphine.

seul on doit la victoire. Le Roy e-sl rentré aujonrd'liui dans son quartier en liarfaile sanl^. l'oiir irioy j'étois liier un [leu falipué [)itrec qiicj'avois été seize heures à cheval «t qui; J^nvois resté jusqu'à six Injures ilu stiir sans rien prendre, iimi^ la unit m'a ré(»arL'. Jl' vuu8 tteiuaudt; u(i iiiilliutiVk' (i{ir(loii!> d'avoir été si lungleinps sans vous écrire; co n'est [his qu'il ne irreii <nt souvent |iris envie , mai:» counuissanl rauillië que vont; viuilez liieii nvoir pour moi, j'ai cru qui; vmis aiuieritï mieux recevoir eu même temps la nouvelle «le la bataille gaffée et que Je Koy et moy sommes eu bonne santi', niie telle que nous somuics en présente el qut; nuus altendoa^ le urauienl d'ùlre altaqiiés. C'fsl puurr]uoy j'ai uiieun aime ri^si»>tcr à ce c^ue tii«s ëeiUinients m'iuspiroicnt et me |>river de cette salisfat tiot) que de vous apprendre une nouvelle eapablo île vous causer de rinquii^iUule. Adieu, ma clière loaraan, je vous supplie de n« pas oublier le fds le plus iKuiirc et le l'Ius rcs|icctueiix,

Louii».

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