NOVEMBRE
M. le Dauphin et Mesdames jusqu'à la porte de la salle du Trône ; le Roi l'embrassa et lui remit une lettre de Madame Infante; il embrassa ensuite ses enfants; il etitra aussitôt dans la g-alerie. 11 fut d'un bout à l'autre pour voir tout ce qui y étoit, et parla à plusieurs personnes,, eûtre autres à M. le prévôt des marchands, à qui il dit qu'il venoit de faire maréchal de camp M. de Chaumont (son frère) , qui commandoit la gendarmerie cette année. 11 passa enitilite dans son appartement ; M. le Dauphin et Mesdames l'y suivirent , et il travailla ensuite peu de temps avec M. de Maurepas. La Reine vint se mettre au jeu ; ce qui dura jusqu'à neuf heures ; elle le quitta utl peu avant que le Roi eût fini son travail ; à neuf heures et un quart, le Roi, la Reine, H. le Dauphin et Mesdames se mirent à table au grand couvert, daiïs l'antichambre entre la salle des gardes et la salle du Trône. On ne peut pas se représenter la foule excessive qui étoit dans la galerie et datts la salle où le Roi mange. Celte antichambre est de l'appartement du Roi, et par conséquent sous les ordres du premier gentilhomme de la chambre, au lieu qu'ici le grand couvert est dans l'antichambre de la Reine et par conséquent c'est la dame d'honneur qui y donne les ordres. il y eut toujours un sous-gouverneur derrière M. le Dauphin, pendantle souper. Les vingt-qUatre violons jouèrent pendant environ une demi-heure. Après le souper, le Roi rentra dans la galerie avec la Reine , H. le Dauphin et Mesdames, et y fut une demi-heure à faire la conversation. Il n'y eut point de jeux. Le Roi et la Reine se retirèrent chacun dans leur appartement.
Aujourd'hui le Roi est parti vers midi pour aller à Notre-Dame. La Reine est partie en même temps dans ses carrosses. M"* la princesse de Conty devoit aller avec la Reine, mais elle est arrivée trop tard. M. l'archevêque est venu recevoir le Roi à l'ordinaire à la porte de l'église, et lui a fait un discours qui n'a pas été fort long ; il s'est retiré ensuite, et M. l'abbé d'Harcourt, comme doyen du
MliMÛIRIÙS 1>IJ DUC DE LUYNES.
chapitre, a chanté la messe; il n'y a point eu de Te Deum. Il n'y avoil que six ducs à Noire-Dame; ils étoient devant le Rot , et par conséquent sans carreaux.
J'ai oublié de marquer que la table du Roi fut servie liier à Tordinaire par la bouche du Roi et par celle de la Reine. Il y avoit comme je l'ai dit un monde prodigieux dans la j^alerie, cependant presque personne qui ne lut de connoissance. La galefie étant dans l'appartement du Roi, c'étoil le premier gentilhomme de la chambre qui devoit présenter les tal)leau.\ de cavagnole à la Reine; mais comme c'est M. de rieiiiy qui est en année et qu'il arrivoil avec le Roi, ce fut M. TouroUes, gardien du garde-meuble, qui présenta les tableaux à la Reine.
Aujourd'hui, M, deFleury a présenté les tableaux ù la Reine ; c'est la règ-le, parce que la galerie est appartement du Roi. Quoique ce soit la pièce d'assemblée et de jeux, cette pièce n'est point réputée comme le salon de Marly ; les officiers des gardes ne se tiennent point derrière le fauteuil de la Reine, de M. le Dauphin, ni de Mesdames; c'est un valet de chambre du Roi qui est derrière le fauteuil de la Reine.
M. de Villeneuve est venu ce matin chez le Roi, et est entré dans le cabinet presque fondant en iaruies. Il a dit au Roiqullavoitsoixaute-douze ans, très-incomaiodé delà gravelleet hors d'état absolument de suffire à l'assiduité et au travail de la place dont le Roi Ta honoré ; qu'il supplioit S. M . de le délivrer d'un fardeau trop pesantà porter. Le Roi a])ien voulu agréer ses excuses, et M. de Villeneuve est sorti du cabinet transporté de joie, disant à ses amis que c'étoit le moment de lui faire des compliments, qu'il les recevroit avec plaisir. M. de Villeneuve est homme de Ijoaucoup d'esprit , qui a très-bien réussi dans ses négociations à Conslantinople, et s'y est acquis une estime universelle; il a un bien considérable, qu'il a fort augmenté pendant son séjour en Turquie; sa femme a
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de l'esprit, mais elle ne connoll point la Cour, et auroit élë bien affligée de s'y établir (1).
AujuurJ'bui il y a eu un concert au bout de la galerie, à six heures; c'est un diverlisscuieot coinposé par M. de Blâment, dont les pai-oles sont de M. de Bonneval.
J'ai marqué ci-dessus les endroits où le Roi a couché en revenant de Friboury ; il nous a dit qu'il avoitéié moins de cinquante heures en chemin, et que depuis qu'il avoit pris ses relais à Provins il étoit venu moins vile qu'avec des chevaux de poste.
Du dimanche 15. — J'ai su ce malin que la nuit dernière on étoil venu Irois fois gratter à la jjorte de communication de la chambre du Roi à la chambre de la Reine. Les femmes de la Reine l'en avertirent , mais elle leur dit qu'elles se trompoient, et que le bruit qu'elles enlendoient étoit causé par le vent ; ce bruit ayant recommencé une troisième fois, la Reine, après quelque temps d'in-
(I) J'ai inarf|ui' ci-(}(ssiis rjiit' M, <!»> Villcnpiivfl a vU- iiorainé secrétaire iVfilal ; et (■(< clioiK luirot-isoit ui^piaiivti Jti |)iil)ljr. \l. (Jr« Villeneuve nvoit i-éussi h iiierveilk dans ses négmiiiilioii-t ii la l'otlc; le (lranil-S«'iRti<Mir, la Rii«sie , lii Siiinlp, tous étoienl coiitRiils dr lui. tl s^mI iic.quis i>ti*> intuï<flle ri'|)iitaliim ni refusant cptie j^ràcr ; il fii miiit ii|i|>rî'i la iHiiivcrcRii ri'VL'tiaiil de Provinn-c ; il passa à Sa\iinv, cIhj M"icdu Luc:, qui vrnoit lic roMvoir sc-i lettres de Paris et i[iii lit ik>s nîproclics à M. de Villeneuve de ce qn'ïl lui faisnit luy^tér^' d'une ndiivelliMiu'iirt Itii inaii<]uit l'-tre |iuldiqiie. M. de Villeneuve ne l'a[ii[iril cntaiiieiiieitl ([(!'<;» arrivant à Taris. Il a de l'esprit, et il contoil (ilaiMiuuitnl qu'en entrant dans sa tour if l'avoit trouvée remplie de p«ns qu'il né c<>nnr>is<)oit imint «t qui j'enlotirêrent , à laiicseente de snn carrosse, avec de imiriindes rt'v«:rence8 et de grands Moitseujueur, le sollicitant l'im |M)ur ùlr« suisse, l'autre potir être ecmrrier, r^lui-ci [lonr Ctru riMisscnr et a'iiii-là piwr tHre olîicier, etc. 1! ne sonj^ea qu'à .se sativer dans sini ajipartement, cl u'a été occupé depuis qu'à se di-livrer d'un fardeau dunt il &entuil la |>esauteur. J'ai entendu dire ii (tiix qui le virent arriver élu;)! le tlui i<aii)eili dernier, an\ Tuileries, iju'il étoit plus mort que viflor.squ'il entra dans le caliinet, et quelorsquil eii sortit il eluii gai et de très -hou ne liumeor, priant leuâ se» arnis de lut t'iiire <Hinipliiih-nL sut' ce que le Uoi a\uit liien voulu agréer sesexeuses. >I. de Villeneuve représenta au Roi qu'il avotl soixaute-etdoiize ans, qu'il éloit sujet à la graveile et à d'autres inCirmilés, qu'il ne |iou> voit dans cet étal s'exposer à un travail aus.si Uin;> et aus«l assidu. {Addition du duc de Kuynes, dalOc do I j novembre v'kk.]
Nfi MK^IOIHES DU DUC DK LUYNES.
lervalle dit qu'un ouvrlt, et l'on ne tfouva personne. Un n'a su ce détail que pnr les femmes de chambre de la Reine, qui peuvent s'Atre trompées.
J'ai parlé aujourd'hui à Tliôlel de ville i\ M. Je contrôleur général sur ce (|ue Ton m'avoit dit de la dépense du siège de Coni ; on prétcndoit que le transport de trentequatre pièces de canon de Franche-Comté à Coni avoit coûté IjHOOjOOO livres. M. le conlrAleur général «n'a dit qu'il ne savoit pas positivement combien on avoit transporté de pièces de canon, mais qu^on lui avoit demandé ljVOO,000 livres pour les Trais de voiture de toute l'artillerie que l'on a fait venir des provinces les plus voisines pour mener en Piémont; qu'il avoit luit payer 1, 300,000 livres, et qu'il eomptoit bien que la dépense iroit encore a "i. ou 300,000 livres an moins; il m'a ajouté que cette campagne de Piémont faisoit actuellement une consommation de 5,000 nudcts ; on n'a pu presque se servir que de nmlcts à cause de la difficulté des chemins (i).
On a fait une décoration dans la place du Carrousel pour l'arrivée du Roi ; cette décoration est vis-tVvis la porte des Tuileries. C'est quatre piliers d'où pendent des guirliuidesqui sr réunissent pour soutenir unficuuronno; cette sorte de décoration n'a point réussi, et a donné occasion a la plaisanterie qu'elle ressemble aux piliers de justice que l'on voit sur les grands chemins.
Du lundi 16, Ports. — Le Roi alla dîner bier à l'htMcl de ville. Le l)j\timent de cette grande maison, qui étoit fort noir, a été réparé à neuf pour l'arrivée du Boi; c'est ce qu'on appelle badigeonner en terme d'arcbitecture. On a fait un ])iUi ment dans la cour qui forme au premier une espèce de vestibule d'où l'on entre dans la grande salle. L'on a accommodé le dedans de cette maison le
(1) U y n eu des ciidroil oii l'on a é\é obligé àe porler les liniitets .i briis, poiiniMélérer l'ouvrage, en iwssant par le plus roiirl cliemin. {;\oti- du duc de lififnex. )
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îmix qu'il a vie possihl{i; à i^aiichd de la cirandr. salle,
y a un apjiarleraent pour le Uoi, composta d'une pit'^ce
à deux croisées et d'une seconde à une croisée seulement,
vec une petite ^arde-robe pour mettre une chaise ; A âroile de la grande salle, une pièce qu'on destinoit pour la Reine en cas qu'elle y vint, avec une garde-robe ; et un troisième appartement, aussi composta d'une cbambre et d'une garde-robe, pour M. le Dauphin ; le tout bien meublé et avec toutes les recherches de commodiléa et d'ornemeuts que l'on avoit pu imaginer. Le Roi partit sur les deuv heures pour se rendre â l'hôtel de ville; il étoit suivi par M. le Dauphin, M. le duc de Chartres, M. le prince de Dombes et M. le duc de Penthièvre, ses quatre cnpilaines des gardes, trois gcntiLshommes delà chambre j il ne manquoit que M, le duc de Richelieu, qui est allé tenir les États de Languedoc. M. de la Rochefoucauld , grand-
I maître de la garde-robe, M, deSouvré, m nltre de la garderobe, suivoient aussi le Roi, et plusieurs seigneurs qui avoient été nommés. Les billets d'invitation pour la Ville étoient au nom de la Ville. J'ai fait copier celui qui m'a été envoyé; ils sont imprimés. Il y avoit outre cela des liillcts particuliers envoyés par M. le duc de l^leury pour ceux qui dévoient avoir l'honneur de dîner avec le Roi. On trouvera ci-après la copie de celui qui a été envoyé à moni fils. On avoit envoyé des billets imprimés aux ani- Ijassadeurs, envoyés et ministres étrangers. M, Doria, envoyé de Gênes, fut le seul qui n'eut point de billet : il o-voit déclaré qu'il ne vouluit point s'y trouver; cependant il s'est plaint de n'avoir point eu de billet, et on lui en a lait des excuses. Nul ambassadeur n'a voulu se trouver à cette cérémonie; ils prétendent que partout où ils sont invités ils doivent avoir une place distinguée, et que par conséquent ils dévoient y manger avec le Roi. Les envoyés ont voulu s'élever jusqu'à la môme prétention, ce cjui ne peut avoir le moindre préte.vte de fondement. Pour les ambassadeurs, il est certain qu'ils ont l'honneur de
lu.
iMÊMOlRES DU DUC DE LUYNES.
manger avec le Roi , mais dans le camp seulement^ et jamais dans aucune ville ; ils y ont mangé cette campagne à Warwick, et n'y ont pas mangé à Lille. M. le maréchal de Schmettau, ministre du roi de Prusse , qui n'a point de caractère, n'a pas été arrêté par ces difficultés; il a été à rhôtel de ville, où il a dîné à une table particulière avec tous nos ministres et plusieurs seigneurs. Le Roi se mit à table à trois heures; voici la liste et Tordre de la séance. On y verra après les princes du sang M. le duc d'Uzès le premier à droite, et M. d'Humières le premier à gauche; le reste sans ordre.
Cheminée,
Droite.