‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758) (volume 4)Chapitre 14 sur 18 · MAL · texte numérisé non relu

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Procès des médecins et des chirurgiens. Mot de Dagiiesseau. — La Conr à Marly. Le Dauphin et la Dauphinè restent à Versailles. — M. de Sassenage exerce les fonctions de chevalier d'honneur. — Mort de Tévêque de Saint- Papoiil, de Tabbé Boursier et de M. de Crèvecœur. — Détails sur le siège de Prague et la retraite de fiohëine. — Fausse couche de la Daupbiue. — Revue des gardes Trançoises et suisses. — Procès de M^*^ de Mailly contre MoB^de Mazarin. — Assemblées du Parlement. Remontrances et usage, t Mort de M. Annelot. — Nouvelles de Marly. — Le lieutenant de police de Paris travaille avec le Roi. — La Reine va à la revue des gardes; pourquoi elle n'y allait pas pendant la guerre. — Le Roi visite la maison de M. d'Argen>onà Neuiliy. — Élection du général des Augustins. — Mort de M. de Lanmarie. — Départ de M. de Finkenstein. —Salutations de M. de Bène et de Tévèque de Rennes. — Intendant nommé conseiller d*État.

— Le lansquenet et le salon à Marly. Repartie de milord Cathcart. — Mort de M^^ de la Cour. — Les gens du Roi viennent demander au Roi une audience pour le Parlement. — Le duc de Brancas opéré de la cataracte.

— Le Roi donne audience au Parlement. — Le Parlement enregistre Pédit.

— Dt^part du duc de Modène. — Ambassadeurs nommés. M. d'Havrincourt.

— Aventure des pages à Versailles ; combat et punition. — Mort de M. Fournier. — Mesdames à Choisy. — Mort de M. de Bayers. — Le Roi chasse ; la Reine va à l'orfice et joue. ^ Chapitre de l'Ordre. — Contrats de mariage. — Nouvelles diverses de la Cour. — Présent du Dauphin à la paroisse. ~ Nouveaux détails sûr le testament de la duchesse d*Or> léans. — Le grand prieuré de France et le prince de Conty. * Présenta-' tion. — Voyages du Roi. — Testament de M. Fournier. — Êdits et déclarations. — Morts et Mariage.

Vu jeudi 1". — J'ai parlé ci-dessus du procès des médecins et chirurgiens, et je n'ai dit qu'un mot du jugement. On ne m'a envoyé que ces jours-ci l'arrêt du conseil ; je l'ai fait copier à la fin de ce livre (1). On me contoit hier que le premier chirurgien du Roi, M. de la Hartinière^ étant allé solliciter un des commissaires, lui représentoit avec vivacité la nécessité indispensable de rendre un jugement qui fixât d'une manière solide et permanente les fonctions des médecins et des chirurgiens; et pour mieux exprimer quelle devoit être la solidité de ce règlement, il lui dit qu'il falloit mettre un mur d'airain

(I) Voir la pièce n*' :> à l'appendice.

entre les médecins et les chirurgiens, a Vous avez raison, lui dit le commissaire, mais quand le mur sera mis, de quel côté mettra-t-on les malades? » On prétend que cette réponse est de M. Daguesseau ; il en seroit bien capable : mais de quel côté qu'elle vienne, elle est bien ingénieuse.

Le Roi alla hier à la chasse du côté de Saint Germain, et revint souper et coucher à Marly. La Reine ne part que cette après-dlnée ; elle va avec Mesdames. L'état de M™^ la Dauphine subsiste toujours; elle a même eu quelques maux de cœur : c'est ce qui augmente les espérances; elle reste ici, et ne sort point de sa chambre ; elle donnera à souper tous les jours, et jouera avant et après souper. M. le Dauphin ira à Marly, souper avec le Roi tous les jours qu'il n'y aura point de cabinets ; il n'y couchera point. Mesdames viendront souvent dîner ici; la Reine y viendra tous les jeudis et dimanches, au salut, et voir M"® la Dauphine ; et le Roi tous les dimanches.

J'ai toujours oublié de marquer que M. de Sassenage prêta serment il y a deux ou trois jours. 11 exerce actuellement. Il continue à jouir de la même somme de 6,000 livres par an qu'il a voit étant menin.

Comme je suis peu instruit des affaires ecclésiastiques, je n'ai appris qu'aujourd'hui que l'évoque de Saint-Papoul (Ségur), frère du lieutenant général et de l'abbesse de Giffe (nouveau Port-Royal des Champs), mourut à Paris il y a deux ou trois mois. Ses sentiments étoient si suspects, que l'on a regardé comme une démarche très-imprudente que le curé de Saint-Nicolas du Chardonnet lui ait administré les sacrements et l'ait enterré; et le séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, dont les sentiments sont très- orthodoxes, s'en est plaint hautement.

Cette même imprudence vient d'être faite par un autre curé de Paris à la fin du carême dernier ; c'est le curé de SaintrGervais. Vaulenv des Nouvelles ecclésiastiques, Boursier, qui est un ecclésiastique, étant dans Paris déguisé

en laïque, mourut il y a environ un mois ; le curé de Saint 'Servais fut appelé; il lui administrales sacrements^ l'assista à là mort et Tenterra.

Du vendredi 2, Dampierre. -7- M, de Crèveçoeur mourut hier à Paris , âgé de cinquante-sept ans , de la goutte dans les entrailles ; il étoit chevalier d'honneur de feu M"' la duchesse d'Orléans. Son père, M. de Saint-Pi^erre, qui mourut fort âgé, il y a deux ou trois ans ^ ayoit eu cette même charge ; il avoit de l'esprit , étoit aimable et avoit beaucoup d'amis; il avoit un fils, qui.mout;\it en Flandre, de la petite vérole il y a un an ou deux; il n'avoit point d'autres garçons. lia, je crois, une ou deux filles mariées. Il avoit épousé une Fargès.

On trouvera dans mes Hémoires, à la fin de 17&2 et au commencement de ilkd, tout ce que j'ai pn savoir sur la retraite de M. le maréchal de Belle-Isle de Prague; il me contoit hier plusieurs circonstances qui méritent bien d'être écrites.

Pendant le siège (je l'ai marqué dans le tem^s)èt pendant qu'il étoit le plus resserré, il fit payer 13 à l,/ii'00,000 livres qui étoient dues des contributions de la Bohême. Après la proclamation de Télecteur de Bavière roi de Bohême, les états de Bohême assemblés à Prague avoient nommé un député de chaque cercle, lesquels députés, au nombre d'environ 25 ou 30, s*étant assemblés avoient déterminé ce que chaque cercle devoit payer pour la subsistance des troupes ; ces contributions alloieni à environ 3 millions (1) ; il en avoit été payé plus de la moitié; mais comme il restoit encore dû une grande partie, M. le Maréchal songea au moyen de faire payer cette somme. Il étoit instruit qu'il n'y a point de grand seigneur en Bohême qui n'ait une maison dans Prague, que les cercles y en ont aussi pour ceux qui suivent leurs

(1) M. de Belle-Ule m'a dit depuis 6 ou 7 millions. {Addition <iu duc. de Lnynes.)

affaires dans cette capitale, et de même aussi les communautés^ qui sont extrêmement riches, et par conséquent ont encore plus d'affaires que les particuliers; il sa voit que çe§. maisons étoient remplies d'effets ou de meubles, et même de titres appartenant aux propriétaires. Il fit dire à tous ceux qoi étoient dans ces maisons qu'il alloit se mettre en possession de tous ces effets s'il n'éloit pas payé. Chacun écrivit de son côté ; l'alarme se répandit partout^ jusqu'au point que M. de Lobkowitz, général de l'armée autrichienne et commandant le siège de Prague, écrivit à M. cle Belle-Isle pour le prier de vouloir bien épai^gner ce qui appartenoit à son neveu, lequel avoit une maison dans Prague ; et tout fut payé.

J'ai écrit que M. de Monti, ingénieur autrichien , fut pris danp une sortie, et l'étonriement où il fat de voir entrje les mains de M. de Belle-Isle un- plan de Vienne où étoient les ouvrages qu'il y avoit fait faire il y avoit deux mois. Cet ingénieuï'étoit fort bien traité à Prague et avoit to^te libepté d'aller et de venir chez M. de Belle Isle. M. de Belle-Isle avoit dès lors formé le projet de sauver l'année du Roi et de sortir de Prague ; il avoit prévu ce qui pouvoit arriver dans la suite de ce siège, et que s'il se trou voit trop rç^rré il faudroit prendre des mesures fort secrètes pour dérober aux ennemis la connoissance de son projet, et qu'une retraite précipitée, comme elle le seroit en pareil (^^ ne lui permettroit pas d'emmener les nlialades et blessés, ni une quantité prodigieuse de gros équipages qui se trouvoient dans Prague. Voulant absolument que ces différents objets, très-importants l'un et l'autre, fussent ménagés par une capitulation honorable , sans être obligé délaisser beaucoup de troupes, il falloit que cette capitulation fût faite par la citadelle de Prague, autrement dit le Vischerat; mais le grand point étoit de persuader que cette citadelle étoit en état de défense et pouvoit tenir longtemps. Pour y parvenir, en raisonnant avec M. de Honti sur des sujets indifférents, il fait tomber la

conversation sur les mesures qu'il a prises pour mettre Prague en état de se défendre longtemps ; il parle à M. de Monti des ouvrages qu'il a fait faire à la citadelle et lui fait naître le désir et la curiosité de les aller voir; en même temps il fait ses arrangements de manière que M. de Monti n'a le temps que d'en voir une partie. Cette partie étoit réellement très-forte, très-bi«n accommodée et remplie d'une prodigieuse quantité d'artillerie, de sorte que M. de Monti revient persuadé que ce n'est pas une entreprise facile que de prendre cette citadelle ; il continue à voir M. de Monti comme à l'ordinaire et tient d'ailleurs une conduite uniforme par rapport aux arrangements pris pour se défendre longtemps; il fait acheter des provisions de toutes espèces. Peu de jours avant sa sortie, on voulut payer à M. de Séchelles quelques sommes qui avoient été imposées et qui ne dévoient être payées que dans les mois de janvier et février. M. de Séchelles les refusa, disant qu'il a voit ordre de M. le Maréchal de ne recevoir ces payements qu'à leur échéance ; enfin le jour déterminé, et tout arrangé pour le 16 décembre au soir, il donne ordre précis que depuis trois ou quatre heures personne ne pût sortir de la ville pour quelque cause que ce pût être. La nouvelle du départ étoit publique dans la garnison ; mais non-seulement les ennemis ne pouvoient en avoir connoissance , mais même nos quartiers qui étoient hors de la ville. M. de Berchiny, qui commandoitun de ces quartiers, ayant envoyé un homme de confiance à lui pour recevoir les ordres de M. le Maréchal, cet homme ne put jamais ressortir de' la ville; il eut beau représenter que son maître ayant à marcher le lendemain, ilfalloit qu'il l'en avertit; M. le Maréchal vouloit que l'ordre fût sans exception, et le domestique de M. de Berchiny coucha dans la ville.

Ce même jour veille du départ, M. de Belle-Isle envoya dès le matin quatre sentinelles dans la maison de M. de Monti; il lui manda qu'il le prioitde ne point trou-

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ver mauvais s'il lui demandoit de rester chez lui sans sortir de la journée ; qu'il en sauroit la raison dans vingtquatre heures. En même temps, M. de Chevert envoyoit enlever les quinze ou seize personnes les plus considérables de la ville, que M. de Belle-Isle vouloit emmener comme otages. Comme M. de Belle-Isle avoit accoutumé les ennemis depuis longtemps à le voir sortir avec de gros détachements pour des fourrages , et même de l'artillerie, il jugea avec raison que le mouvement qu'il alloit faire le lendemain ne leur paroltroit qu'une suite de la même manœuvre. Tout étant donc arrangé , il partit ledit jour 16, et arriva le 26 à Égra. Il laissa un fort petit corps de troupes à M. de Chevert; je l'ai marqué dans le temps. Lorsque l'armée fut à une certaine distance, M. de Chevert, suivant l'ordre qu'il avoit, alla trouver M. deMonti; il lui dit que l'armée étoit sortie, que M. le Maréchal Tavoit laissé pour défendre la citadelle de Prague; qu^il s'attendoit bien d'être assiégé dans fort peu de temps^ mais qu'il avoit assez de troupes et de munitions de toutes espèces pourrépondre dignement à la confiance que^M. le Maréchal lui marquoit. Il ajouta à M. de Monti qu'il étoit le maître de s'en aller sur sa parole trouver M. de Lobkowitz. M. de Monti, persuadé par ce discours et encore plus par ce qu'il avoit vu lui-même, sachant d'ailleurs que la citadelle, avec une nombreuse artillerie, comme il le supposoit,pouvoit tirer sur la ville, en détruire une partie et même y mettre le feu , représenta fortement à M. de Lobkowitz la nécessité indispensable d'accorder une capitulation honorable et avantageuse à M. de Chevert. Lorsque la garnison sortit et que M. de Lobkowitz vit clairement qu'il a Voit été trompé, il fut au désespoir, mais tout étoit signé. Des ^•',500 malades ou blessés qui étoient restés, il y en eut plus des trois quarts qui sortirent avec la garnison ; ils étoient sous les armes, et par conséquent dans le cas de la capitulation. Il est vrai que dès qu'ils eurent passé la porte ils

406 xMRMOlRES DU DUC DE LUYJNfcS.

quittèrent leurs armes qu'ils n'auroient pu porter plus longtemps, et montèrent dans les chariots qui avoieiit été fournis par les ordres de M. de Lobkowitz^ suivant la capitulation ; je crois qu'il y en avoi^ 600. Il' étôit dit dans cette capitulation que les troupesi^eroient conduites àÉgra. . i

Lorsque M. de Belle-lsle fut arrivé àAmberg'^ dans le haut Palatinat, il jugea qu'il seroit plus: oourtpouÏ! M. de Chevert et pour ceux qui Tescortoient de vei^r par Pilsen; il écrivit à M. de Lobkowitz pour lui proposel^ ce changement déroute; mais le général autrichien ne voulut point y consentit: il avoit déjà son projet de faire attaquer M. de Chevert aussitôt qu'il sôrtiroit d'Ëgra. M. de Chevert s'en douta ; il écrivit à M. de Belle^Isley qui revint au-devant de lui.

Pendant le temps que: M. de Belle-lsle étoit investi^ comme je Tai dit, il ne cessoit de donner de ses nouvelles par des espions; il donnoit 500 livreâ à chaque espion pour porter une lettre à Dresde; elles étoient presque toujours rendues, et les espions même ne couroient pas grand risque. Les lettres étoient fort petites; ils les portoient dans leurs mains, et lorsqu'ils se voy oient à portée d'être pris, ils les jetoient derrière uû buisson, où ils les venoient reprendre lorsqu'ils avoientle temps. Lorsque le roi de Prusse eut fait sa paix, un officier, né auprès de la terre de Chanlay en Bourgogne, et qui étoit au service du roi de Prusse , vint trouver M. de Belle-lsle dans Prague. M. de Bérenger, à qui appartient la terre de Chanlay, le reconnut; d'ailleurs il avoit un passe-port de M. de Lobkowitz, et demandoit de l'emploi à M. de Belle-lsle dans les troupes de France. M. de Belle-lsle examina son passeport; il étoit daté de la veille. Il étoit trop attentif à suivre son objet principal pour laisser échapper une occasion si favorable. Cet officier étoit un jeune homme qui lui parut avoir de l'intelligence et grande volonté; il lui demanda s'il voudroit se charger de porter une lettre

àDKsde^ ce qui lui étôitfaciler avec uu passe-port de date aasaû fraîche, et il lui promit une lîeutenance d'infanterie â la lettre étoit rendue exactement. H ajouta qu'il ne U demandbit point de rapporter la réponse, parce qu'alofs le passej^poil étant trop ancien lui seroit inutile. Cet officier ne poùvoit être arrêté par les difficultés même les plus insurmontables; non-seulement donc il accepta la cmnmission avec joie , mais il promit à M. de Belle- Isledelni rapporter la réponse de M. des Alleurs. Il part sur son cheval; il trouve à trois lieues un quartier des ennemis; son passe- port ne fait aucune difficulté, on le laisse aller, et il arrivée Dresde. M. des Alleurs venoit de recevoir un gros paquet de la Cour très-important ; il <loDne à cet officier une lettre où non-seulement il accuse la rèceptiôù de celle de M. de Belle-Isle, mais donne beaucoup de louanges à Fofficîer prussien et lui remet en même temps le paquet , Tofficier Payant assuré qu'il le rendroit exactement. Le passe-port ne pouvoit plus être d'usage, comme je l'ai observé ; malgré cela l'officier se remet en chemin, et arrive au quartier où il avoit déjà été arrêté en allant. Il est arrêté une seconde fois; deux hussards le mènent avec son cheval dans une écurie qui étoit à gauche du grand chemin ; il étôit nuit ; en entrant dans l'écurie, l'officier remarque qu'il y a une grande quantité de fumier, et en se baissant sans qu'on y prit garde, il glisse son paquet sous le fumier, donne un coup de talon par-dessus et entre dans l'écurie tenant son cheval'par la bride. Il avoit un habit galonné d'or de l'uniforme du roi -de Prusse; les hussards ne l'avoient pas encore examiné; ils apportent une chandelle, à la lumière de laquelle ils aperçoivent d'es galons d'or, dont ils comptent bien faire leur profit quand ils auront mené l'officier à leur commandant. L'officier n'ayant affaire qu'à ces deux hommes, donne une saccade à son cheval qui lui fait lever la tète; la chandelle tombe et s'éteint; il profite de ce moment de grande obscurité, il sort de Té-

curie sans être aperçu, trouve le moyen de se sauver, et arrive enfin à Prague. Il rend compte de sa commission et de son aventure à M. de Belle-Isle ; mais il n'avoit aucune preuve; il propose à M. de Belle-Isle de lui donner un détachement; il dit qu'il ira au quartier des ennemis, qu'il retrouvera Técurie et le paquet, et qu'il le rapportera. Il parloitavec beaucoup d'assurance; mais plusieurs des officiers généraux n'ajoutoient point de foi à ses discours. M. de Belle-Isle pensa différemment; il étoit de la dernière conséquence d'avoir le paquet, et les moyens d'y parvenir étoient sans inconvénient. M. de Belle-Isle savoit ce que les ennemis avoient de troupes dans le quartier où l'officier avoit été arrêté ; il n'y avoit que trois lieues à faire, il ne s'agissoit que d'envoyer un détachement supérieur en nombre, commandé par un homme sage. C'étoit envoyer un détachemejil à la guerre; le pis aller étoit qu'on ne trouvât rien. On donne un cheval à l'officier prussien; le détachement part, le commandant bien averti de ne rien hasarder et de prendre toutes les précautions dont on fait usage quand on va pour savoir des nouvelles de l'ennemi. Ils ne trouvent en chemin que quelques hussards, qui se retirèrent d'abord; ils arrivent auprès du village; le commandant du détachement met ses troupes en bataille, et l'officier prussien, lui cinquième ou sixième, s'avance à la droite du grand chemin , descend au village, où il ne trouve plus personne, reconnolt l'écurie, lève le fumier, retrouve son paquet, et le rapporte. Les lettres n' étoient point du tout gâtées. M. de Belle-Isle lui fit donner une. lieutenance , comme il le lui avoit promis, et peu de temps après une ' compagnie franche. Cet officier sortit de Prague avec l'armée, et n'alla que jusqu'à Amberg, où il mourut d'une fluxion de poitrine.

Du samedi 10, Dampierre, — M'^Ma Dauphine vient de faire une fausse couche, dont elle se porte bien. Ce sont les termes de la lettre de M. de la Fare, qui vient d'en-

voyer un exprès à M"**^ de Tessé, qui est ici depuis hier. La Keine vient de Marly à Versailles, voir M™^ la Dauphine. C'est un irisie événement qui déterminera sûrement le voyage de Forges et assurera celui de Compiègne, dont on commençoit à être incertain.

Le Roi fit hier la revue des gardes françoises et suisses dans la plaine des Sablons, à l'ordinaire. Il avoit couru un bruit, qu'après la revue M. de Biron seroit déclaré maréchal de France; mais ce bruit étoit sans fondement. M"*" de Mailly devoientêtrejugées avant-hier à la grande chambre sur un incident de leur procès contre M"™" de Mazarin (Mazarin) concernant l'estimation des biens de la succession. Elles se rendirent î\ la grande chambre , et il y eut audience ; mais Tavocat général qui devoit parler ne parla point, à cause des affaires pressées du Parlement.

Il y avoit grande rumeur au Parlement, où les esprits étoîent déjà fort échauffés. Il y eut une assemblée des chambres (1) ; c' étoit au sujet de trois édits ; un pour une augmentation d'impôt de 30 sols par livre sur le tabac étranger; un pour un emprunt que le Roi fait de 30 millions pour payer des dettes de l'État, pour lesquelles S. M. constitue 1,800,000 livres de rentes; le troisième

(1) Cette assemblée des chambres étoit la troi§Jème. Il y en avoit eu une le mardi, et Taulre le mercredi ; je crois môme que les commissaires avoient été nommés dans la seconde assemblée, et que ce fut là qu'il y eut cette différence considérable de 140 voix contre 47. Le fait toujours constant , c'est que les commissaires pour examiner Tédit furent nommés après la délibération où la pluralité avoit été pour demander la suppression de Pédit. Il y a eu depuis une autre assemblée, où M. l'abbé de Salaberry, un des commissaires nommés, proposa à la Compagnie de délibérer sur les modifications à demander à Tédit, au cas qu'on ne pût pas parvenir à obtenir la suppression ; il n'y eut que 14 ou 15 voix de cet avis, et tout le reste persista à demander la suppression totale; il a fallu absolument dresser les remontrancos.

En conséquenno, elles ont déjà été lues aux chambres assemblée*; il est question dans ce moment de savoir quand elles seront portées au Roi et quelles en seront les suites. (Addition du duc de Luynes, datée du l.) mai 1749)

au sujet dé rétablissement du vingtième; Les chambl*es assemblées, au nombre de plus de cent qniatre-vingts personnes, redit pour le tabac a été passé saiis contradic^ tion ; les deux auti^es ont excité de grandes contestations. Il n'y eut que '*7 voix seulement pour demander des modifications à Tédlt du vingtième , maïs tout le reste a été pour le rejeter et que les 'remontrances ne tendissent qu'à obtenir la suppression totale; en conséquence on a nommé des commissaires. On pourroit dire en inconséquence , car nommer des commiifesaires pour examiner un édit que Ton a déjà résolu de rejeter, ce n'est pas l'usage ordinaire ; enfin cela est fait, on travaille aux remontrances. M. le premier président est an désespoir. Il y a lieu de croire que ceci ne finira que par un lit de justice, et \Taisemblablement à Versailles. On a seulement fait lecture de l'édit, et ensuite on a été aux opinions; redit a été remis aux commissaires. On leur en fait la lecture autant de fois qu'ils lé désirent, mais jamais on ne leur en remet de copies pour l'examiner ; c^est l'usage du Parlement.

M. Amelot, ci-devant ministre, est mort ; il fut enterré hier. Il y avoit très-longtemps qu'il étoit cbsiladé.'

La place de conseiller d'État de M. Rouillé n'est pas encore donnée; celle de directeur du commerce est donnée à M. Trudaine, et celle de la Coijapagnie des Indes à M. de Montafant, qui avoit la seconde place sous M. Rouillé.

Dudimanche 1 1 , Dampierre, — Excepté ce que Ton trouvera écrit dans ce livre sous la date d'hier, je n'y ai rien écrit depuis le 1" de mai, que le Roi est allé à Marly. Je suis venu ici le même jour. La Reine a donné ce temps de congé à M""^ de Luynes par rapport à sa santé. M"^ de Luynes Ta demandé comme celui où son assiduité est moins nécessaire auprès de la Reine. J'ai déjà marqué que la Reine soupe tous les jours à Marly avec ses enfants, des princesses et des dames, et joue dans le salon après

souper. Le logement de H"^ de Luynes à Marfy a été fort désiré parce qu'il est proche et commode; M"" de BrancaS et de Duras (maréchale) Favoient demandé Tune et l'autre; il a été donné à M. et à M'»^ de Tallard. M«« la marëchale de Duras , qui ne fait que commencer à marcher depuis son accident, et qui est obligée de faire usage d'une bdttine pour contenir son pied, a eu permission d'entrer dans le salon sans panier. On m'a mandé de Marly qtrè le lansquenet s'étoit fort bien soutenu; M. de Soubise y a beaucoup gagné les premiers jours; il y a presque toujours eu quatorze coupeurs.

M. le Dauphin n'a point couché à Marly ; il y a été tous les jours pour la musique et pour le jeu ; il a joué à cavagnole avec la Reine, pour être auprès d'elle , car il n'aime point le jeu; il a soupe à Marly tous les jours que lé Roi a soupe avec la Reine ; et les jours que le Roi sou-, poit dans ses cabinets, M. le Dauphin revenoit souper à Versailles. Le Roi a été à Versailles au salut le dimanche 4-, et en même temps a été voir M*"' la Dauphine. Il est revenu aussi la voir le jeudi 8. La Reine a été à Versailles les dimanches et les jeudis, et outre cela la Reine a été hier, comme je l'ai marqué, voir M"® la Dauphine, à cause de son accident. Le Roi alla coucher jeudi dernier à la Meutté pour la revue des gardes françoises; M. le Dauphin a suivi le Roi à ce petit voyage.

J'ai oublié de marquer que les premiers jours du voyage de Marly, M. d'Argenson, chargé, comme je Tai dit, du détail de Paris, depuis la disgrâce de M. de Maiirepas, a engagé le Roi à permettre que M. Berrier, lieutenant de police, eût l'honneur de travailler avec S. M. Ce travail a été fait en présence de M. d'Argenson ; c'est ce qui ne se faisoit point du temps de M. de Maurepas.

La Reine alla avant-hier de Marly à la revue des gardes françoises et suisses ; il y avoit longtemps qu'elle n'y aVoit été. Elle avoit toujours dit qu'elle y iroit â la paix, ne pouvant voir sans une peine extrême peudantla guerre

tant de braves gens dont plusieurs vraisemblablement ne seront plus à la fin de la campagne.

Le Roi^ H. le Dauphin et Mesdames, après la revue dajis la plaine des Sablons, ont été voir la maison que M. d'Argenson a à Neuilly ; c'est une petite maison à peu de distance du bord de la rivière , un peu à droite du chemin qui va du Roule à Neuilly; elle a appartenu à feu M. de Sassenage, depuis à feu M"® de Gontaut.

On me mande de Marly que M. Amelot est mort, sans avoir fait de testament. M™^ Amelot est allée à la campagne, chez M. Bombarde.

Du lundi 12, Dampierre. — M. de Sauvigny, intendant de Paris, qui étoit à Marly ce matin, est venu ici ce soir. Il arrive du chapitre général des Mathurins qui s'est tenu à Cerfroy sur la Marne. M. Lefebvre, ministre de la maison de Paris , et qui l'étoit de celle de Fontainebleau en 1745, vient d'être élu général ; il en faisoit les fonctions depuis plusieurs mois, ayant été nommé vicaire général.

M. de Sauvigny nous a dit aussi la. mort de M. de Lanmarie. Le rapport de ses preuves fait à la Chandeleur, le Roi lui a voit envoyé le cordon. Il revenoit par congé; il est mort à Stockholm, le 24 d'avril ; il avoit été malade à la dernière extrémité, et auroit bien voulu par cette raison qu'on lui eût nommé un successeur ; mais comme on étoit fort content de lui, on ne lui avoit permis de revenir que pour quelques mois. La première nouvelle de sa mort est venue parla Gaze^^e. Il avoit soixante ans. Son nom est Beaupoil, comme MM. de Saint- Aulaire; ils sont de même maison. Il avoit épousé une sœur de M. de la Ravoye; il h'en avoit qu'une fille, qu'il avoit fait épouser à son frère, qu'il aimoit beaucoup. Ce frère étoit avec lui en Suède, où il mourut, il y a quelques années. La vive douleur de M. deLanmarie a été la première cause du dérangement de sa santé. Il n'a d'autres enfants qu'un petit-fils, fils de son frère et de sa fille. Il n'a été malade que sept jours.

et n*a même cru mourir que le dernier jour. Sa maladie étoit une humeur scorbutique qui s'est jetée sur la poitrine. Sa santé l'avoit déterminé à demander depuis longtemps son rappel; mais bien loin de vouloir rester, s'il lui étoit possible, et de profiter de son congé, les affaires du Nord demandant dans ce moment-ci une attention particulière, M. de Lanmarie s'étoit déterminé à retarder son départ, trouvant sa santé un peu meilleure. Du jeudi 15, Versailles. — M. de Finkenstein, ministre du roi de Prusse, dont j'ai parlé ci-dessus, a pris congé aujourd'hui ; il parolt fort pressé de retourner à Berlin ; il m'a dit que le roi son maître désiroit qu'il y fût arrivé à la fin de ce mois.

M. de Bène a salué le Roi aujourd'hui. Il arrive de Dresde, où il est ministre d'Espagne depuis environ cinq ans ; il retourne à Madrid ; il compte demeurer ici environ trois semaines. J'ai parlé de lui ci-dessus.

M. l'évêque de Rennes a salué le Roi aujourd'hui. Il y a huit ans et trois mois qu'il est parti d'ici pour Madrid; il avoit été nommé ambassadeur de France en cette cour au mois de décembre 1740. Il a été parfaitement bien reçu ; le Roi lui a fait beaucoup de questions et a paru le traiter avec toutes sortes de bontés. C'est M. dé Puisieux qui l'a présenté. M. de Rennes nous a paru un peu changé; c'est peut-être encore plutôt l'effet d'une perruque qu'il a prise à la place de ses cheveux, que les années d'augmentation.

M. Rouillé remercia hier le Roi pour la place de conseiller d'État, vacante par sa démission, que le Roi a donné à M. Pallu , son beau-frère , qui étoit intendant à Lyon.

Il paroitque ceux qui ont le plus gagné au lansquenet à Marly sont : M. de Soubise, M. de la Vallière et M. Hesse, et que M. de Luxembourg et M""* de Pompadour ont beaucoup perdu. Pour le Roi, il est assez difficile de savoir ce qu'il a fait, parce que M. le Dauphin, Madame Infante et

Mesdames toutes trois, n'ont joué au lansquenet queTargent du Koi^ sans être de quoi que ç€^ soit.

On a laissé entrer beaucoup de monde danslei salon, surtout après souper, à cause du lansquenet, L'usage n'étoit point d'y laisser entrer les éU'angers ; oêp^da^t jHime BrxgQole, qui étoit srenue voir le salon dfi dessus un des balcons d'en haut, eut permission de, descendre pu bas. Les otages sont aussi venus au salon ; ils le désiroient avec empressement, et sur ce qu'on leur représenta que l'usage n'étoit point de laisser entrer les étrangers, milord Catbcart répondit avec esprit qu'ils n'étoient point étrangers et qu'ils dévoient être regardés comme étant au Roi.

Il faut ajouter à l'honneur du lansquenet de Marly que la veille du départ, ou le jour d'auparavant, il y eut une réjouissance où l'on compta 54,000 livres de différence; ce fut M. Hesse qui la fit.

Du samedi 17, Versailles, — On apprit ici avant-hier la mort de H"'*' de la Cour, mère de M. de Balleroy ; elle est morte chez lui en Normandie, où elle s'étoit retirée depuis environ deux ans. Elle âvoit soixante-dix-huit ans.

MM. les gens du Roi sont venus ici aujourd'hui; ils ont parlé au Roi après le conseil des finances; ils étoient quatre, les trois avocats généraux et le procureur général. Us ont demandé à S. M. quel jour et à quelle heure il lui plairoit de recevoir les très-respectueu$es reçiontrances de son parlement. Le Roi leur a donné à demain à une heure après midi, et a dit qu'il falloit que ce fût M. le premier président seulement qui vint avec deux autres présidents.

Il y a quatre ou cinq jours que l'oculiste allemand dont j'ai parlé fit à Paris l'opération des cataractes à M. le duc de Brancas. Il se trouve bien jusqu'à présent; il faut voir quelle sera la suite.

Du mardi 20, Dampierre, — Dimanche dernier, 18, le Roi tint conseil d'État à dix heures et demie; il alla en-

suite à la ^esse^ ^près Is^guelie ,il donna audience dans son cabinet à M. le premier président (1) et à MM. les présidents Mole (2) etde RozambjO (3). M. le premier président remit à S. M. Içs rçmoptç ancç^ par écrit ; il parolt que Ton veut supprimer Tusage de les faire verbalement. Le premier président et les deux autres présidents allèrent dans Tœil-de-bœuf attendra, le moment que le Roi leur donneroit sa réponse. S. M. tint conseil de dépêches , après lequel on fit rentrer d^i^sle cabinet les trois présidents. LeBpi dit à Mv le premier président :. «Les remontrances de mon parlement ne m'ont point fait changer de sentiment; je veux que mes édits soient enregistrés demain matin^et vous m'en rendrez compte demain à Choisy avant deux heures. )>

(1) La cour de Parlement se composait de 9 chambres : la grand'chambre, 5 chambres des enquêtes, 2 des requêtes et 1 chambre de la marée. Le Parlement comptait :

V A la grand'chambre,

1 premier président»

^ 10 présid^ts à nrartier, ...

2 présidents honoraires, 8 conseillers d'honneur,

' -il oohseiilers,

: .12 conseillera clercs, .:?,'»•.

20 conseillers lais honoraires,

' 26 conseillers lais honoraires aux enquêtes et requêtes,

3 avocats généraux, .. - "

. 1 procureur général, ,{->;, . . . : ;. ,^

18 substituts du procureur général, 42 greffiers, receveurs, huissiers, etc. , • 4 secrétaires du Rot, ' • ' ' >

i*" Dans. les autres chambres,

21 présidents,

187 conseillers, -,

2 procureurs, 69 greffiers, huissiers, trésoriers, etc. ^n total 447 membres, dont 308 magistrats.

(2) Président à mortier, présidant la chambre de la marée. .

(3) Président à mortier de la grand'chambre.

Les trois présidents, qui n'avoient pas osé quitter d'un moment Toeil-de-bœuf pendant tout le conseil, pas même pour aller dîner, repartirent presque aussitôt après. On trouvera ci-après la copie de l'arrêté qui fut fait hier par les chambres assemblées et que Ton vient de m'enyoyer.

Réponse aux remontrances.

Les remontrances de mon Parlement ne m'ont point fait changer de sentiment ; je veux que mes édits soient enregistrés demain matin, et vous m'en rendrez compte demain à Choisy avant deux heures.

Arrêté sur la réponse,

La Cour désirant donner au Roi des marques de sa soumission et néanmoins persuadée de l'importance des représentations qu'elle a eu l'honneur de lui faire sur le bien de son service, Arrête, que M. le premier président se retirera par devers le seigneur Roi, pour recevoir de nouveaux ordres, afin que ces ordres réitérés puissent être à jamais une décharge de ce que son zèle et sa conscience exigeroient d'elle dans l'occasion présente , et au surplus arrête que les chambres seront assemblées de relevée pour procéder à l'enregistrement , s'il est ainsi ordonné par ledit seigneur Roi.

Il y a trente-cinq voix pour d'itératives remontrances. Cet avis a été ouvert par un jeune homme sans voix.

Le premier président alla hier rendre compte au Roi de cet arrêté à Choisy, et sur la réponse qu'il rapporta aux chambres assemblées l'après-dinée de ce même jour, redit fut enregistré.

Le Roi partit avant-hier, entre quatre et cinq, pour Choisy où il restera jusqu'à jeudi.

J'ai oublié de marquer que M. le duc de Modène, qui est ici incognito, comme je l'ai dit, sous le nom de comte de Saint-Félix, au retour du voyage de Marly, où il a toujours été, a pris congé pour aller en Angleterre ; il va y passer quinze jours ou trois semaines. Il reviendra ici faire un tour pour quelques jours, et partira ensuite pour ses états.

M. de iMaulevrier-Colbert, père de celui qui avoit

épousé une Chauvelin, fut nommé il y a deux ou trois jours ministre du Roi auprès de don Philippe.

M. d'Havrincourt, maréchal de camp, qui étoit allé avec permission du Roi voyager en Angleterre et en Hollande, et qui comptoit aller de là dans quelques cours d^Âllemagne pour son instruction particulière, a reçu ordre d'aller à Stockholm pour y remplacer M. de Lanmarie. M. d'Havrincourt a de l'esprit, beaucoup de volonté, et très-capable d'application ; il en a donné des preuves dans toute cette guerre; et se voyant sans occupation à la paix, il avoit imaginé d'aller voyager pour s'instruire et se rendre utile. Il paroi t que Ton est fort pressé qu'il arrive à Stockholm, où la circonstance des affaires demande la présence d'un ministre du Roi ; on ne lui donne pas même le temps de revenir ici.

Du vendredi 23, Versailles. — Je revins avant-hier de Dampierre. Pendant le petit séjour que j'y ai fait, il y a eu ici une aventure des pages de la grande écurie qui a fait beaucoup de bruit. Deux ou trois d'entre eux, en se promenant dans la ville, s'arrêtèrent à la boutique d'un charcutier, dont ils trouvèrent la femme à leur gré; ils commencèrent par la caresser un peu familièrement, et lui dirent ensuite beaucoup de sottises de son mari. Le mari arriva, et répondit vivement; le boucher, beau-père du charcutier, se joignit à lui, et les pages furent obligés de se retirer; mais ce fut pour avertir leurs camarades. Vingt-cinq ou trente pages arrivèrent chez le charcutier, armés de grands bâtons. Il s'étoit assemblé du monde dans la maison ; il y eut un combat fort vif; il y a eu un ou deux pages bien blessés et en danger de mort; il yen a eu aussi de blessés dans l'autre parti ; le boucher Test assez considérablement, (^e gouverneur des pages, qui par sa charge est en droit de les mettre aux arrêts, quand il jugeàpropos, crut que cet événement méritoit qu'il en allât rendre compte à M. le Dauphin, le Roi étant à Choisy. M. le Dauphin lui dit de ne laisser sortir aucun page jus- T. IX. 27

qu'à ce que le Roi en eût ordonné. Les femmes du charcutier et du boucher ont été se plaindre à Choisy; le Roi a ordonné que trois ou quatre pages des plus coupables seroient mis à la correction à Saint-Lazarre, et ensuite cassés. On m'a dit aujourd'hui que les pages de la grande écurie avoient voulu engager ceux de la petite écurie à se joindre à eux, mais qu'ils avoient refusé.

C'est aussi pendant mon voyage que M. Fournier, maître d'hôtel ordinaire de la Reine, est mort subitement d'apoplexie ; il paroissoit avoir soixante ans environ. Il y a plusieurs années qu'il logeoit et vivoit avec M"" de Saint-Sulpice; on les croyoit même mariés, quoiqu'elle n'ait point changé de nom ; mais le mariage n'est point déclaré. 11 lui laisse la jouissance de presque tout son bien; la plus grande partie de ce qu'il avoit d'ailleurs étoit dans le commerce. Il a plusieurs neveux, dontl'alné est mousquetaire et est, à ce que Ton dit, un bon sujet. M. Fournier étoit fort riche, mais je crois que la plus grande partie de son bien étoit dans son portefeuille. C'étoit à la création delà maison de la Reine qu'il acheta la charge de maître d'hôtel ordinaire, qu'il paya je crois 80,000 livres, non pas en argent, mais en effets assez mauvais. M. de Saint-Florentin doit travailler ce soir avec le Roi pour cette charge.

Mesdames allèrent coucher avant-hier à Choisy, d'où elles ne sont revenues qu'aujourd'hui en même temps que le Roi.

Du samedi 24, veille de la Pentecôtej Versailles. — M. de Bayers (la Rochefoucauld) mourut à Paris, il y a deux ou trois jours; il étoit âgé d'environ quarante ans.

Aujourd'hui le Roi a été courre le cerf du côté de Rambouillet. La Reine a entendu dans la tribune, sur le drap de pied, les vêpres, chantées dans la tribune de la musique par les chantres de la grande chapelle, ensuite la prière des Missionnaires , après laquelle elle est descendue chez M™' la Dauphine, où elle a joué à cavagnole; puis

MAI iy>59. 419

elle est venue faire collation cliez moi , et y a joué à cavagnole comme à l'ordinaire.

Dtf25^ dimanche de la Pentecôte, Versailles. — Il y a eu ce matin chapitre de l'Ordre. M. Tabbé de Pomponne a lu les preuves des six chevaliers qui alloient être reçus, mais il a lu si bas que presque personne ne Ta entendu. M. l'abbé de Pomponne est debout, au bout du l)ureau, du côté de la fenêtre ; le Roi est debout à l'auti^e bout, derrière son fauteuil. S. M. nous a dit qu'il n'avoit entendu que quelques mots. M. l'abbé de Pomponne remet, au Roi le cahier que Ton remet à chaque chevalier, où • sont ses armoiries et le détail de sa généalogie. Après la lecture des preuves, le Roi a dit qu'il nommoit M. le duc d'Huescar chevalier de l'Ordre. Je dois avoir dit ailleure que lorsque l'on fait entrer les chevaliers dans le cabinet, c'est l'huissier de l'Ordre qui prend la porte du cabinet. Au retour de la procession, ce même huissier reste à la porte delà chambre du Roi en dedans. Après le chapitre, on a fait entrer les six chevaliers, M. de la Vallière le premier, et le Roi lésa fait chevaliers de Saint- Michel. C'est M. l'abbé d'Harcourt qui a officié , et M'"^* de Castries (Chalmazel) qui a quêté. M. de Saint-Florentin a fait les fonctions de maître des cérémonies ; cette place n'est pas encore donnée. Après la messe, le Roi a reçu les six nouveaux chevaliers trois à trois : M. de la Vallière, M. de Sassenage et M. de Mailly; les parrains étoient : M. le duc d'Ayen, à la droite, et M. le maréchal de Belle- Isle, à la gauche. Immédiatement après, s'est fait la réception des trois autres : M. de Chalmazel, M. de Souvré et M. le baron de Montmorency; les parrains étoient: M. le maréchal de Tonnerre , à droite, et M. de Matignon, à gauche. La Reine étoit sur le drap de pied, dans la tribune, avec M"* la Dauphine (qui a sorti aujourd'hui pour la première fois depuis sa fausse couche), Madame Infante et Mesdames. Le prédicateur est M. l'abbé Rivière, chanoine de Saint-Médéric et docteur de Sorbonne; il

n'y a point de vêpres deFOrdre, ce n'est pas l'usage.

j^mc Brignole, Génoise, dont j'ai déjà parlé, étoit dans la galerie avec sa fille , qui est assez jolie et qui a environ dix ans ; elles étoient toutes deux en grand habit. La Reine avoit déjà vu M"** Brignole dans le salon de Mari y, comme je l'ai marqué ; aujourd'hui elle n'est point entrée dans la chambre de la Reine, où il n'y aque M"* Brignole qui ait suivi Sa Majesté.

II y a eu aujourd'hui deux contrats de mariage de signés, celui de M. de la Vieuville, ci-devant capitaine •dans le régiment de Noailles, avec la fille de M. Choppin d'Arnouville, maître des requêtes, à qui on donne 350,000 livres. M. de la Vieuville a, depuis l'affaire de Dettingen, un régiment de cavalerie de son nom, vacant par la mort de M. le chevalier de Fleury, qui y fut tué. M"' de la Vieuville sa mère est Mailly.

Le second contrat est celui de H. de la Luzerne, neveu du vice-amiral et cousin du lieutenant des gardes du corps. Ils sont de Normandie et leur nom est Briqueville. Celui-ci a eu un des régiments d'infanterie qui ont été réformés presque aussitôt que donnés; il est dans les grenadiers royaux. Il épouse M"® de Pontcarré, nièce du premier président du parlement de Rouen.

M. de la Vieuville vint hier prier M"™* de Luynes de demander Tordre de la Reine pour la signature du contrat ; M"" de Luynes, qui n'avoit pas entendu parler de ce mariage, lui demanda si pendant qu'elle avoit été absente il avoit fait demander l'agrément de la Reine, et lui dit avec grande raison que l'attention que Ton a de donner part du mariage avant de faire signer le contrat est un respect indispensable que Ton doit à la Reine. M. de la Vieuville convint qu'il avoit grand tort de l'avoir oublié. Il est peu au fait de ce pays-ci; c'est plutôt la faute de ceux à qui il a demandé conseil. M. de la Luzerne étoit dans le même cas ; M™® de Luynes lui en a parlé aussi.

Il y a trois ou quatre nioisque M. l'archevêque de Tours

a fait un mandement au sujet du livre du P. Pichon. Ce mandement fait beaucoup de bruit et est regardé comme peu catholique ; on croit qu'il a été fait dans un moment d'indisposition et d'humeur.

Du lundi 26, Versailles. — M. de Machault, contrôleur général, est entré ce matin au conseil. d'État. J'ai déjà marqué qu'il n'y a point d'autre nomination que d'être averti, par l'huissier du cabinet, que le Roi lui mande de se trouver au conseil.

M. le comte de Maillebois, fils de M. le maréchal de Maillebois, a été nommé à la place d'honoraire à l'Académie des sciences vacante par la mort de M. Amelol. C'est M. d'Argenson qui prend l'ordre du Roi.

Du mercredi 28, Versailles. — M'"'' la princesse de Montauban, qui connoit beaucoup de dames angloises, et qui s'y intéresse à cause de sa mère, qui est Ogletorp, a mené aujourd'hui au dîner de la Reine, de M™® la Dauphine et de Mesdames, milady Montaigu et sa fille M"** Poisse, dont le nom est Arbot de Montgommery. Par sa mère elle est petite-fille de milord Waldegrave, qui étoitiçi ambassadeur d'Angleterre. M™*^ de Montaigu est sœur du duc de Norfolk. Elles n'étoient point en grand habit , ce n'est point présentation (1).

M. de Saive, officier génét^al au service d'Espagne, fut présenté hier; il a le cordon rouge de Saint-Louis; c'est une grâce que le Roi a accordée à la prière du roi d'Espagne. M. de Saive a environ cinquante ans ; il est grand et maigre; sa figure n'est ni bien ni mal. Il est de Grenoble ; il n'a jamais servi dans les troupes de France (2).

M™*" de Montoison (Clermont) fut déclarée hier dame du palais de la Reine, surnuméraire, et sera présentée

(1) Avec les trois daines angloises il y avoil un jeune homme, qui est le neveu du duc de Norfolk. (Note du duc de Luynes.)

(2) On m'a dit depuis quMI avoit servi d.ins les troupes de France avant d'entrer au service d'Espagne. {Soie du duc de Luynes.)

aujourd'hui par M"*^ de Luynes. Cet arrangement ^îtoit fait du temps de H. de Maurepas^ il y ^ plus de trois mois. C'est la Reine qui l'a désirée, parce qu'elle est nièce du feu maréchal de Nangis. M"® de Montoison et M"'* de Lannion sont toutes deux filles de feu M"'^ de Tonnerre, qui étoit fille de M. de Blanzac (la Rochefoucauld). M^'^de Tonnerre étoit attachée à feu M*"' la duchesse d'Orléans, et a été mise sur son testament pour 4',000 livres de pension, ce qui n'étoit que la continuation de ses appointements. M"'" de Montoison à la mort de sa mère a eu sa place auprès de M™'' laduchesse d'Orléans. Par cette raison, il étoit vraisemblal)le qu'elle auroit été nommée, comme M"® sa mère, dans le testament de M"' d'Orléans, si ce testament avoit été fait depuis la mort de AP* de Tonnerre. Il a donc fallu une grâce de M. le duc d'Orléans, qu'il a eu la bonté d'accorder; mais comme il a fallu du temps pour Tobtenir, ou a cru plus prudent de tenir très-secret ce qui étoit accordé à M"'" de Montoison d'être dame du palais; elle n'aura point actuellement d'appointements.

M. le Dauphin a fait présent ces jours-ci à la paroisse Notre-Dame d'un très-beau soleil de vermeil, qui coûte au moins 10,000 livres. Il y a sur ce soleil une figure de la sainte Vierge avec la couronne de douze étoiles. M™' la Dauphine fait ajouter des diamants à cette couronne.

Du vendredi 30, Versailles. — A la mort de la duchesse d'Orléans, j'ai dit quelque chose des dispositions de son testament ; j'ai appris depuis quelques détails qui pourront servir à corriger ce que j'ai marqué. M"* la duchesse d'Orléans avoit eu deux millions de dot, sur lesquels le feu Roi lui avoit permis de disposer de 500,000 livres. Elle avoit fait il y a plusieurs années un arrangement avec M. le duc d'Orléans, son fils, par lequel, en lui abandonnant tous les fonds, elle s'étoit réservé une pension considérable et la liberté de disposer de 100,000 livres de rentes viagères ; c'est cet arrangement qui a fait des difiicultés après sa mort, parce qu'elle a laissé des pen-

sions OU rentes viagères pour 130,000 livres; mais M. le duc d'Orléans a bien voulu écouter les représentations qui lui ont été faites pour cet excédant, et s'est chargé du total, au moins de la plus grande partie.

Je n'ai appris qu'aujourd'hui que l'affaire de M. le prince de Cionty pour le grand prieuré est entièrement terminée depuis quelques jours. M. le prince de Conty a déjà paru avec la croix de Malte. Le grand prieuré de France vaut environ 110,000 livres de rente , sur quoi il peut y avoir pour 40,000 livres de charge; outre cela il y a la belle et magnifique habitation du Temple, que Ton doit regarder comme un objet considérable. Cette habitation donne la liberté à M. le prince de Conty de vendre l'hôtel de Conty, sur le quai, qu'il a par moitié avec M"^ la duchesse de Chartres, et qu'il doit vendre fort cher parce que remplacement est très-grand. Je ne crois point avoir parlé jusqu'à présent de cette affaire de M. le prince de Conty, j'attendois qu'elle fut terminée. La première idée vint à M"*® la princesse de Conty dans le temps d'une grande maladie que feu le grand prieur eut au retour de la campagne d'Allemagne où il fut blessé ; ce projet n'a pu s'exécuter sans rencontrer beaucoup d'obstacles. Le grand prieuré de France est regardé comme la récompense des plus anciens commandeurs de l'Ordre; c'est ordinairement celui qui est grand hospitalier qui monte à la première dignité vacante de l'Ordre. Celui qui par cette raison avoit lieu de l'espérer s'appelle le bailli de Rénon. Le Roi lui a donné 8,000 livres de pension; et quoique M. le prince de Conty n'ait jamais été dans l'ordre, on a obtenu le consentement du grand maître avec la dispense de faire des vœux. Si M. le prince de Conty vouloit se marier, il faudroit une nouvelle grâce ou qu'il remit le grand prieuré.

Du samedi 31, Versailles. — M'"^ de Saive fut présentée hier par M"® de Lède. M"**' de Saive est Flamande; son nom estdeKlabec. Elle a été Signorad'honor de Madame

4ii MKMOIKKS \)V \)VC DE LUYJNES.

Infante, qui a conservé beaucoup débouté pour elle et qui a désiré qu'elle fût présentée. Elle est assez grande et parolt avoir quarante-cinq à cinquante ans; elle s'en va actuellement dans ses terres avec son mari.

Le Roi alla souper jeudi à TErmitage ; hier il y eut conseil d'État et grand couvert ; aujourd'hui le Roi est parti à midi pour aller courre le cerf au poteau de Hollande près Saint-Léger, et de là il est allé coucher à Crécy , où il doit rester jusqu'à mercredi. M"" de Pompadôur partit hier matin avec M""' d'Estrades, qui s'étoit donnée une très-grande entorse il y a quelques jours.

J'ai parlé ci-dessus de la mort de M. Fournier. Il a fait plusieurs legs, entre autres un diamant d'environ 25,000 livres à M"*' la princesse de Carignan ; des porcelaines à jj^me ^Q Flavacourt et à M. de Gesvres, etc. Il nomme aussi plusieurs personnes dans son testament; les legs sont en blanc, n'ayant pas eu le temps de le remplir. M"* la duchesse de Boufflers est de ce nombre. Il avoit été très-gros joueur, et il alloit souvent chez feu M™* de Mazarin et chez M'"Me Carignan.

J'ai aussi parlé des édits et déclarations; Vextrait ci« après expliquera mieux ce que c'est que ce que j'en ai marqué.

a On vient de publier un édit portant suppression du dixième. A compter du 1*"^ janvier 1750, l'établissement d'une caisse générale d'amortissement pour la libération des charges et dettes tant anciennes que nouvelles de l'État et l'imposition du vingtième.

(( On a aussi pul)lié un autre édit portant création de 1,800,000 livres de rentes au denier vingt, au principal de 36 millions, remboursables en douze années.

(( Il est ajouté que le S' Sorba, ministre de la république de Gènes, épousa la dame Peloux de Rorebel, fiUedu feu S' de Montgrand. La célébration de leur mariage s'est faite dans l'église de Saint-Sulpice, et le nonce du Pape leur a donné hi bénédiction nuptiale.

JULN 1749. 425

(( M. Claude le Bègue de Marjanville, abbé de l'abbaye de Morigny et conseiller de la grande chambre du Parlement, mourut à Paris , le 10 de ce mois, âgé de soixante-dixhuit ans.

c( Il est dit encore que Pierre Badoire, curé de Téglise paroissiale de Saint-Roch, docteur deSorbonne, est mort le 21, dans la soixante-troisième année de son âge. »

Mort lie M. Feruand Nunnez. — Le Roi à Anel. — Mort de la vicomtesse de Beaune. — Présentations. — Chasses et voyages du Roi. — M. de Belle- Isie élu à l'Académie, et portrait. — Présentations. — Procession du Saint- Sacrement. — Chasses et voyages. — La Cour à Marly. — Le lapsquenet à Marly et le cavagnole de la Reine. — Mort de M^e d e Ghavigny. — Le prince Edouard. — Voyages du Roi. — Départ de la Daupliine pour Forges. — Helvélius maître d'hôtel ordinaire de la Reine. Mot du Roi. — Constructions nouvelles à Marly. — Budget des dépenses du Roi, de Parmée et de la ma-

^ rine. — Ce que coûtent un vaisseau et une frégate. Projet pour le rétablissement de la marine. — Effectifs de Tarmée en 1 748 et en 1749. — Revenus du Roi. — Les fermes. — Grand maître des cérémonies de l'Ordre nommé. — Départ de la Daupliine pour Forges. — Présentations d'étrangers. — Le Roi et SCS enfants à Rambouillet. — La Reine à Saint-Gyr. — Mlle Silvestre nommée lectrice de la Dauphine. — La Reine à Lucienne. — Mort et mariage. — Retour du Roi à Versailles. — Indisposition de Madame Victoire. — Nouveaux bâtiments aux Invalides et développements de l'inslitution. — Manière dont se font les élections à TAcadémie. — Fouquct protégeait l'Académie et les belles -lettres. — Arrivée de la Dauphine à Forges. — Officier jugé pour avoir porté la croix de Saint-Louis sans l'avoir obtenue. — M. de Sonbise achète la capitainerie de la plaine Saint- Denis ; sa maison de Saint- Oueu.

' Du samedi 7, Versailles. — J'ai toujours oublié de marquer qu'il y a environ huit jours M. .de Maulevrier- Colbert fut nommé ministre du Roi auprès de l'Infant don Philippe.

Dimanche dernier, l"de ce mois, on apprit ici la mort de M. FernandNunnez; il avoit environ quatre-vingts ans; il est mort à Carthagène en Espagne ; il avoit été général des galères d'Espagne; depuis la paix on avoit supprimé

cette charge^ mais on lui eu avoit laissé les appointements^ qui sont d'environ 15^000 livres. Il avoit épousé, comme je l'ai marqué dans le temps, M"*' de Léon, sœur de M™* de Lautrec, de M. le duc. et de M. le vicomte de Rohan; il laisse deux enfants de ce mariage, un garçon et une fille. M. Fernand Nunnez avoit du bien, mais il laisse encore plus de dettes ; la moitié de ses appointements a été donnée à sa veuve par le roi d'Espagne.

Le Roi arriva de Crécy mercredi dernier, 4 de ce mois. Le lundi il alla voir Anet, qu'il ne connoissoit point. M"*' la duchesse du Maine , à qui cette maison appartient, n'y étoit point; je crois même qu'elle n'en savoit rien. M. le prince de Dombes et M. le comte d'Eu lui en firent les honneurs; M. etM™^ de Penthièvre y étoient aussi venus . de Rambouillet. M. le comte de Clermont y étoit aussi; il s'éloigna dans le moment que le Roi se mit à table pour que M. le prince de Dombes pût présenter la serviette à S. M. M. le prince de Dombes donna au Roi un grand déjeuner, qui étoit une espèce d'ambigu; ce repas dura troisquarts d'heure ou une heure. Le Roi avoit vu la maison en arrivant, et au sortir de table il monta à cheval, et alla voir la forêt de Dreux, qui est fort belle; de la forêt il retourna à Crécy. 11 y a cinq grandes lieues de Crécy à Anet.

Le Roi soupa au grand couvert jeudi , et hier il alla souper à l'Ermitage.

On apprit il y a deux ou trois jours la mort de M™* la vicomtesse de Beaune; elle étoit sœur de M. le baron de Montmorency et de M'"*' de Chateaurenaud, dont elle étoit l'ainée; leur .père étoit M. le baron de Montmorency- Fosseux, et leur mère M"^ Poussemothe de l'Étoile. Elle avoit quarante-sept ans; elle n'a jamais eu d'enfants.

M'"*^ la marquise de Boufflers (Craon), qui étoit dame du palais de la feue reine de Pologne (Opalinska), arriva hier ici de Luné ville. J'ai marqué dans le temps que le roi de Pologne avoit demandé et obtenu pour elle une

place de dame surnuméraire auprès de Mesdames; elle n'avoit point encore été présentée en cette qualité; Madame Ta présentée ce matin, avant que le Roi soit parti pour la chasse.

M. le marquis d'Hautefort, gendre en premières noces de M"® la maréchale de Duras, et en secondes de M. le maréchal d'Harcourt, fut présenté hier par M. de Puisieux; il vient d'être nommé ambassadeur du Roi à Vienne.

Le Roi est parti ce matin pour aller courre le cerf du côté de Rambouillet; il couchera à Rambouillet, où il restera jusqu'à lundi.

Du jeudi 12, octave du Saint-SacremenL — Samedi dernier, 7 de ce mois, M. le maréchal de Belle-Isle fut élu à l'Académie françoise à la place de M. Amelot. M. de Belle-Isle n'avoit nullement songé à demander cette place. La supériorité de ses talents est connue dans plusieurs genres différents ; il sait beaucoup; il a prodigieusement lu et raconte avec force et énergie les faits dont il a été témoin. Il met dans ses récits et ses conversations une àme qui le rend éloquent; il a la mémoire heureuse, et n'oublie aucune circonstance essentielle^ ses narrations sont vives, ses discours précis, ses termes choisis pour ce qu'il veut exprimer. Tous ces différents avantages naturels ne lui avoient jamais donné Tidée de songer à remplir une place dans TAcadémie françoise. 11 n'a jamais été auteur que de mémoires particuliers qui auroient été très-dignes de curiosité, mais qui ont été perdus dans ses différentes campagnes. Des lettres missives dans le temps de ses négociations ou de ses opérations militaires seroient des monuments d'autant plus curieux qu'elles sont écrites avec la plus grande justesse et précision; mais ce sont des ouvrages secrets, qui ne peuvent donner la qualité d'auteur. Quelque désir de la gloire qu'ait toujours eu M. de Belle-Isle, iln'a jamais prétenduàcelled'homme de lettres ni d'académicien ; mais comme il a grand nombre d'amis, et même dans l'Académie, ils se sontdéterminés, sur

428 IMKMOIRKS DU DL'C DK LUYNKS.

Texemple de M. le maréchal de Yillars^ à communiquer à M. de Belle-lsle le désir qu'ils avoieut de le voir agrégé à cet illustre corps. Leur motif a été que M. le maréchal de Villars, qui avoit été désiré par l'Académie, avoit sans comparaison beaucoup moins de talents littéraires que M. de Belle-lsle. M. de Belle-lsle n'a pas cru devoir refuser un honneur dont il a senti le prix; il a demandé ce qu'il falloit faire, on lui a conseillé d'écrire une lettre au directeur de l'Académie. Mais comme l'usage est de paroltre au moins solliciter ces sortes de places et de passer à la porte de tous les académiciens pour leur demander leurs suffrages, M. de Belle-lsle, dès qu'il en a été instruit, étant absent, a envoyé des billets à toutes les portes. L'élection s'est faite tout d'une voix.

Avant-hier, M. Ossorio, ministredela courde Tupin,qui est depuis vingt ans en Angleterre ou en Hollande, et qui, ayant obtenu son rappel, passe ici pour s'en retournera Turin, fut présenté par M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs^ il eut audience particulière.

H. le comte de Cha vannes, ministre de cette même cour à La Haye, et qui passe ici , a aussi été présenté ces jours derniers.

Il y a aujourd'hui huit jours que le Roi alla comme à l'ordinaire à la procession du Saint-Sacrement. L'incertitude du temps fit que l'on n'alla que jusqu'au premier reposoir. On sait que l'usage ordinaire est, de ce reposoir, qui est à l'hôtel Conty à Feutrée de la rue Dauphine, de venir à la chapelle et de s'en retourner par le même chemin en s'arrètant au même reposoir. Cet usage avoit été changé cette année, et Ton avoit arrangé pour que la procession, au sortir de la chapelle, passât par la rampe de la chapelle, et s'arrètant à un reposoir qu'on avoit fait à l'hôtel de Noailles, retournât par la rue de la Pompe et rentrât par la place Dauphine. La Reine n'alla, il y a huit jours, qu'à la grande messe. Aujourd'hui, la procession a été comme tous les ans, seulement jusqu'au reposoir de

l'hôtel de Conty. La Reine y a été; il n'y avoit aucun prince ni princesse du sang. M. le Dauphin^ M"*^ la Dauphine, Mesdames y étoient; Madame Infante n'y étoit pas, s'étant trouvée incommodée hier.

Le Roi, qui revint lundi de Rambouillet, devoit aller mardi sojuper et coucher à La Celle. Quelques rougeoles qui sont dans ce lieu firent changer ce voyaige, et il y eut grand couvert.

Hier, chasse du daim , où M. le Dauphin, M"* la Dauphine et Mesdames allèrent; Madame Infante y étoit aussi et se trouva incommodée d'un grand mal de deiitsau rendezvous. Ils avoienttous diné chez M"* la Dauphine, avant que de partir, avec les dames qui les sui voient à la chasse.

Aujourd'hui est le départ pour Marly.

Du vendredi 20, Dampierre. — Je ne n'ai point écrit depuis plusieurs jours. Je suisvenu ici avecM"*® deLuynes passer tout le voyage de Marly comme le dernier. On m'a mandé que le lansquenet s'étoit bien soutenu ; toujours quatorze ouquinze coupeurs. Le Roi a beaucoup gagné d'abord ; il coupe, etoutrecelac'estsonargentquejouentM.le Dauphin, M^MaDauphine et Mesdames. M. de Luxembourg et M. de Richelieu ont été ruinés d'abord; M. de Richelieu a regagné au 30 et &0. Madame Infante a fait une fortune brillante dans le commencement. Pour le cavagnole de la Reine, on m'a mandé qu'il se soutenoit avec peine.

Les circonstances de la santé de M"* la Dauphine permettent depuis hier la décision du jour de son départ pour Forges.

M^^deChavignymourutle 13 à Paris, Agée de soixantecinq ans. Elle étoit sœur de M. de Varennes qui a été lieutenant- colonel du régiment des gardes françoises. Elle étoit mère de M. de Chavigny tué à Dettingen , et veuve de M. de Chavigny mort en 1728, 29 ou 30, lequel étoit cousin germain de M""*' de Luynes et frère de M. l'archevêque de Sens et de M. de Pont. Il a eu

aussi deux filles, M"^ de Beaujeu, morte au mois de décembre 1735, et M"*^ d'Opvilliers.

On a eu depuis peu des nouvelles du prince Edouard; on ne savoit dans quel endroit il habitoit, mais présent tement Ton sait qu'il est à Bologne , en Italie.

Du samedi 21, Versailles. — Le Roi partira le mercredi 25 de Versailles pour Rambouillet (1) ; il reviendra le 27 à Versailles, d'où il ira le dimanche 29 à Choisy jusqu'au 2 juillet que S. M. va de Choisy à la Meutte, où il fera la revue des mousquetaires, le 3, dans le bois de Boulogne, au rond de Mortemart ; et le 4 le Roi partira de la Meutte pour Compiègne. La Reine ne s'y rendra que le 7.

Il est décidé que M"^ la Dauphine partira mercredi prochain 25 juin pour Forges; elle va coucher même mercredi à Gisors, et arrivera à Forges le lundi.

Je suis revenu ce matin de Dampierre. J'ai appris que la charge de maître d'hôtel ordinaire de la Reine étoit donnée à M. Helvétius le fils. Le Roi avoit dit qu'il vouloit qu'elle fût vendue ; le neveu de M. Fournier n'en offroit que 30,000 livres; en 1725, elle n'avoit été payée, par M. Fournier, que 75,000 livres; et la survivance de premier maître d'hôtel de la Reine accordée à M. de Talaru a infiniment diminué la charge de maître d'hôtel ordinaire. Dimanche 15, M. de Saint-Florentin travailla avec le Roi; il lui rendit compte de l'offre de 30,000 livres par le neveu de M. Fournier, et lui dit que le fils de M. Helvétius offroit la même somme. Le Roi répondit : c( C'est un bon sujet, il faut lui donner la préférence (2). »

(1) M. le Dauphin et Mesdames seront de ce voyage et partiront avec le Roi. {Note du duc de Luynes.)

(2) Ces 30,000 livres ont été employées par ordre du Roi en gratifications, savoir : à M. de Nestier, 8,000 livres ; à M. de Butler, 8,000 livres. Tous deux écuyers de la grande écurie ;

A M. de Dampierre, gentilhomme des plaisirs, 6,000 livres; à M. de Tourdonay, aussi écuyer de la grande écurie, 4,000 livres ; à M. de Nivelly, se-

Il est question actuellement de construire de nouveaux logements à Marly ; on doit élever les communs et faire des mansardes au château ; ces sortes de dépenses ne font point partie de celles destinées pour l'entretien des bâtiments.

L'entretien ordinaire des maisons royales joint à la dépense annuelle du Roi pour sa maison^ indépendamment de ce que l'on appelle la maison militaire, le tout monte à environ 26 millions par an. Les fonds ordinaires pour l'entretien des troupes en temps de paix est de 45 ou 50 millions; ils étoient beaucoup plus considérables en 1748, parce que le Roi payoit alors 393,000 hommes. Depuis la réforme, il n'en a plus que 180,000. Les fonds pour la marine, qui étoient ordinairement de 12 millions, ont été augmentés cette année de 8; ainsi ils sont actuellement de 20 (1).

On compte que les revenus du Roi en total sont de 230 millions, sur quoi les fermes générales font près de

Gond écuyer du manége,*^3^000 livres ; au porte-manteau de la Reine, nommé M. du Breuil, 1,000 livres. (Addition du duc de Luynes, datée du 7 juillet.)

(t) Il est vrai que feu M. le Duc avoit mis les fonds pour la marine à 12 millions ; feu M . le Cardinal les avoit réduits à 9 ; on vient de les mettre à 20 millions, à cause des ouvrages considérables qu'il y a à faire pour tes réparations de la marine. Cette somme est indépendante du payement des dettes, lesquelles montent à près de 22 millions. L'arrangement de 20 millions: étoit fait du temps de M. deMaurepas.

Un homme très-instruit me disoit aujourd'hui que le Roi a actuellement dans ses ports vingt-sept vaisseaux en état d'être mis à la mer, sans compter huit ou neut que Ton construit actuellement. L'on compte qu'un vaisseau de 74 canons, armé en guerre sans aucun approvisionnement, revient à 7 ou 800,000 livres ; et une frégate de 50 canons, armée de même, ne revient qu'à environ 300,000 livres. Le projet de M. de Maurepas pour le rétablissement de la marine étoit que le Roi eût soixante vaisseaux de ligne, et environ cinquante frégates. Il avoit espéré dans le courant de 1749 faire construire douze vaisseaux. (Note du duc de Luynes.)

M. Rouillé dit que le Roi n'a que vingt-six vaisseaux, dont il y en a quatre ou cinq absolument hors d'état de servir. L'article des colonies est tort considérable ; il compte qu'il faut 5 millions pour les rétablir. {Seconde note du duc de Luynes, datée du 12 juillet 1749.)

432 MÉ>[OIRES DU DUC DK LUYNRS.

la moitié. Elles sont actuellement à 92 millions y et on espère qu'à ce bail-ci elles seront portées à 100 millions. Outre les fermes générales , il y a la recette des domaines etboisy et celle des tailles^ sans compter quelques domaines particuliers du Roi.

Du mercredi 26, Versailles. — M. de Brézé^ grand maître des cérémonies et lieutenant général fort estimé, qui commande en Flandre et qui n'est ici que par congé, fut nommé hier ou avant-hier pour remplir la charge de maître des cérémonies de l'Ordre, vacante par la mort de M.Amelot(l).

M"** la Dauphine est partie ce matin pour Forges, à neuf heures et demie (2) ; elle va à trois carrosses, en comptant celui des écuyers, et avec quatre relais, coucher à Gisors, d'où elle ira demain aussi avec des relais à Forges. Les voitures dont elle se sert sont des berlines à six places. Il va avec M"* la Dauphine un détachement de 24 gardes du corps avec un chef de brigade et deux exempts.

Il y a ici souvent les mardis des présentations d'élrangers. Nous vîmes hier un jeune homme qui vient d'être présenté. C'est un Anglois, âgé seulement de vingt-quatre ans ; il s'appelle milord Harwey. Sa mère, qui étoit une belle femme, est venue en France. 11 est petit-fils du comte de Bristol, pair d'Angleterre. 11 a déjà fait quatorze campagnes. Il faut qu'il ait commencé de bonne heure; il a même commandé une escadre de douze vaisseaux ; il montoit un vaisseau de 74 canons.

Nous avons aussi ici, mais il y a déjà un mois, M. le comte deTorring, second fils du maréchal de Torring, Bavarois, que nous avons vu ici. Ce jeune homme est, depuis

(1) Il paye 200,000 livres pour cette charge; mais le revenu de la cliarge vaut mieux que l'intérêt de l'argent. {Note du duc de Luynes.)

(2) Il y a eu bien des larmes de répandues. L'union est très*grande entre M. le Dauphin et Aln^e la Dauphine, et c'est la première séparation pour aussi longtrnijïs. {Sotc du duc de Luynes.)

trois ans, à Strasbourg, à étudier le droit civil ; il retournera en Bavière après avoir été faire un petit voyage en Angleterre et en Hollande.

Il y a quelques jours que M""® de la Ferté-Imbault perdit, delà poitrine, à Paris, sa fille unique Agée de treize ans. M"* de la Ferté-Imbault est fille de M. Geoffrin, directeur de la manufacture des glaces ; elle épousa en [1731] M. de la Ferté-lmbault, qui mourut colonel de cavalerie en 1737, le 11 mars ; il étoit fils de H. d'Estampes, capitaine des gardes de H. le duc d'Orléans et chevalier de rOrdre, mort en 1716 le 3 décembre.

Le Roi a entendu la messe aujourd'hui de meilleure heure qu'à l'ordinaire et a tenu conseil d'État. Il est parti à midi avec M. le Dauphin et Mesdames pour aller courre le cerf et couchera Rambouillet, d'où il ne reviendra que vendredi. H. le Dauphin et Mesdames y resteront le même temps.

La Reine voulantaller demain jeudi dîner à Lucienne, chez M"* la comtesse de Toulouse, et prévoyant qu'elle ne sera pas revenue ici pour l'heure du salut, elle a pris la précaution d'aller l'entendre aujourd'hui à Saint-Cyr. Il y avoit trois ans que S. M. n'avoit été dans cette maison.

Le Roi vient de créer une nouvelle charge chez M"® la Dauphine; c'est celle de lectrice, en faveur de M"* Silvestre. Le père de M"* Silvestre est frère de M. Silvestre» qui a montré à dessiner au Roi. Il s'est établi plusieurs années en Saxe, et sa fille a appris le françois à M'"*' la Dauphine, qui aime beaucoup M*^*^ Silvestre. Son père et elle sont venus de Saxe ici, comptant n'y faire qu'un séjour assez court; cependant W^"" la Dauphine désirant s'attacher M"* Silvestre Ta toujours engagée à rester, et a prié le Roi de vouloir bien lui faire la môme grâce qu'à M. de Moncrif qui est lecteur de la Reine ; le Roi y a consenti, et y a attaché 2,000 Uvres. Il n'y a point de brevet pour ces charges , et elles ne prêtent point de serment.

Du jeudi 26, Versailles. — La Reine est partie aujour-

d'hui après la messe pour aller dîner à Lucienne. La Reine avoit 'dans son carrosse M'"''* de Luynes^ de ViUars^ d'Âgénois et de Montoison ; et dans' le second carrosse M"**^' de Fleury, de Kupelmondeet de Talleyrand^m<sont de semaine.

Hier, M""** de. Lusignan (la Rivière) et de Turpin (Lu* signan ) montèrent pour la première fois dans les carrosses de la Reine ; et avant- hier M"""" Rouillé^ qui n/avoit pas encore eu l'honneur de manger aveala Reine^ soupa ici avec Sa Majesté.

M. de Caumartin , fils du conseiller d'État qui est mort premier président du grand conseil, épouse. ces joursici M^^ Mouffle, à qui on donn^ 40,000 livres de rente (1)«

Dimanche dernier on appritlamort.de M.ideCaval; il est mort en Portugal. Par sa mère il étoit neveu de ML le prince Charles, grand écuyer, eL il avoit épousé M"* deLambesc, sœur de M. le comte de Brionne. -,

Du mrnedi 28,.Fef$at{/6$.->- J'ai déjàmarqué^que H» de Hodène dev-oit retourner de Londres âi Modène. tty..a environ quinze jours, qu'il e$t parti ,de Londres ; il n'est point revenu ici. M™* de Modène me dit hier qu'il a passé par Francfort et que les dernières nouvelles qu'elle avoit reçues de lui étoient de ce lieu. ,.;

Le Roi revint hier au soir de Rambouillet endiiassant. ^ M. avoit renvoyé M"** Victoire dès le matin, parce qu'elle avoit la fièvre. M"*® Victoire depuis la chute qu'elle a faite n'est pas aussi hardie àcheyal; d'ailleurs lâchasse futfort rude le mercredi en allante Rambouillet. Mïî^Vio*toire revint extrêmement fatiguée ; la n uit elle eut uja. peu de fièvre . 11 paroit que cette maladie ne doit cependant pas donner d'inquiétude.

(1) Ce mariage se|fail le 30 de ce mois.

M. Moufile, fils du fameux notaire, a été receveur des tailles et a quitté; ie bien de la fille vient du côté de sa mère, qui est morte. ( Hfote du due de iMynes, datée du|29 juin. )

JUIN i74». 4Zé

Je croyois avoir parlé de la chute de M"** Victoire ; c'étoit pendant le dernier voyage de'Marly ; elle fut sans aucun accident.

On fait actuellement un nouveau bâtiment aux Invalides pour pouvoir y loger un plus grand nombre d'officiers. M« d'Argenson compte y faire un établissement assez honnête pour que des officiers principaux puissent y être admis et que le traitement qu'on leur fera puisse leur tenir lieu de plus de 7 ou 800 pistoles de rente. Le gouverneur, M. de la Cour-Neuve, a fait planter, depuis peu, en allées les quatre carrés qui séparent les Invalides de la rivière et qui sont coupés parle chemin et la continuation delà rue Saint-Dominique, ce qui fait une aug* mentation de promenade fort agréable.

La réception de M. le maréchal de Belle-Isle à TAcadémie est pour lundi 30 de ce mois. On me contoit hier à c^e occasion la manière dont se font les élections. Chaque académicien écrit un billet où est le nom de celui qu'il croit digne de remplir la place d'académicien. Toiis ces billets sont remis au directeur et à un académicien nommé pour les examiner avec lui. Cet examen se fait en particulier. Le directeur ayant compté les voix, dit tout bs^ut que la pluralité est pour un tel. Alors on va au scrutin ;(. on remet à chaque académicien une boule noire et UQ^'boule blanche, etl'on apporte sur la table deux boites, Tune blanche et l'autre ncrire. Pour que l'élection soit approuvée, il faut que toutes les boules noires, au moins presque toutes, soient dans la boite noire, et de même pour la boite blanche. S'il se trouvoit un tiers de blanches dans la poire, ou un tiers de noires dans la blanche, le prétendant est exclus pour toujours. Le directeur vide les boites devant tout le monde.

Une circonstance particulière, mais dont vraisemblablement on n^osera point parler dans la réception de M. de Belle-Isle, c'est que M. Pellisson, secrétaire de l'Académie françoîse et si connu par ses ouvrages, étoit se-

crétaire de M. Fouquet, grand-père de M. de Belle-Isle, et que M. Fouquet avoit une telle passion pour le progrès des belles-lettres et pour attirer à l'Académie un nombre d'hommes propres à augmenter la réputation de cet illustre corps, qu'il y en avoit plusieurs à qui il faisoit des pensions. M. Fouquet pendant sa prison faisoit payer très-exactement encore quelques-unes de ces pensions.

La Reine avoit envoyé un page à Gisors pour lui rapporter des nouvelles de M"* laDauphine; il arriva avanthier à Lucienne pendant le jeu de la Reine. M"* la Dauphine étoit arrivée à Gisors à cinq heures et demie^ se portant assez bien, ayant cependant beaucoup plearé, et ayant un peu mal à la tète. On a su depuis qu'elle étdt arrivée le jeudi à la même heure à Forges ; elle devoit être saignée le vendredi et commencer aujourd'hui ses eaux; mais le temps n'est pas trop favorable, à cause de la pluie et du froid. Si l'on veut savoir un plus grand détail du voyage de M"' la Dauphine , on le trouvera à la fin de ce livre, dans les extraits des lettres de mon frère (1).

Du dimanche 29 , Versailles. — On doit juger à Paris, la semaine prochaine, un officier (2) qui a pris la croix de Saint-Louis sans l'avoir obtenue (3). C'est un capitaine du régiment des Vaisseaux qui avoit demandé cet honneur; il a quitté le service sans avoir pu réussir à ce qu'il désiroit. Comme il vouloit se marier, et que la personne qu'il devoit épouser exigeoit qu'il fût chevalier de Saintr Louis, il s'est déterminé à prendre lui-même la croix ; un autre officier qui le connoissoit , je ne sais si ce n'est pas du même régiment, est venu ici demander la croix de Saint- Louis; on lui a dit qu'il n'avoit pas assez d'an-

(1) Voy. pièces 6 à 12, à l*appendice.

(2) Suivant Barbier, il s'appelait M. d'ililaire (IV, 375, édit. in- 12).

(3) Voy. le texte du jugement à l'appendice, pièce 13.

cienneté; il a cité Texemple de celui dont je viens de parler, qui étoit moins ancien que lui. Au bureau, on a dit que cet officier n'avoit point la croix de Saint-Louis; l'affaire éclaircie, l'officier a été arrêté et mis en prison. Le Roi pour juger cette affaire a nommé une commission particulière, composée d'un maréchal de France, qui est M. de Belle-Isle, et douze lieutenants généraux; c'est un commissaire des guerres qui doit faire l'instruction du procès et le rapport.

Je n'ai appris qu'aujourd'hui que M. le prince de Soubise vient d'acheter de M. de Vandières la capitainerie de la plaine Saint- Denis. Cette capitainerie vaut, à ce que Ton dit, rintérêt de l'argent par la vente des petites charges qui en dépendent et par le gibier. Il est vraisemblable que M. le prince de Soubise profitera peu de tous ces avantages; l'agrément qu'il en tirera est la chasse à tirer, qu'il aime beaucoup, et de se trouver au milieu de sa capitainerie par sa maison de Saint-Ouen. Cette maison^ qui est charmante, quoiqu'elle n'ait d'autre jardin qu'une terrasse assez petite, avoit été donnée, par feu M. le prince de Rohan, en usufruit, par contrat de mariage, à M™* de Picquigny, lorsqu'il l'épousa; comme elle ne l'a jamais aimée et qu'elle ne vouloit point en faire usage, elle a fait un accommodement avec M. de Soubise, après la mort de M. le prince de Rohan; M. de Soubise lui donne je crois 5,000 livres par an.

Amstation de Tabbé Leblanc, janséoLi^te. — Nouveaux détails sur Taffaire de M. Boursier, janséniste. — Réception du maréchal de Belle-Isle à Tâcadémie. — Présentation de lord Baltimore. — Affaire de Tarchevèque de Tours. — Grand ouvrage d'orfèvrerie pour l'électeur de Cologne. — Statues de Pigalle et d'Adam données par le Roi au roi de Prusse. — Voya-. ges du Roi et de ses enfants. — Procès de M"« de Nesie contre M"e de Mazarin. — Condamnation de Tofficier qui avait pris la croix de Saint- Louis. — La Cour à Compiègnp. — Procès de la duchesse de Lorgps, —

Mort du duc de Popoli et de M. de Beauharnàts. — La Dauphine à Forges. — > Procès entre le nonce et Pambassadeur de Venise. -« Honnears rendus à l'Infante Isabelle. — Nouveaux ambassadeurs étrangers. — Piété de la Reine. — Voyage de M. d'Argenson. — Présentation.* — Audience de Tambassadetir de $ardaigne. — Départ de M. de Mirepoix pour Londres.

— La Dauphine à Forges. ~ Mort et portrait du cardinal de Rohan. — Le vivier Coras et la maison de bois du Roi. — On établit une faisanderie à Compiègne. — Mn><^deLorges gagne son procès. — Procès gagné par le comte de Lorges. — Cérémonies de voiles donnés. — Mesdaibes visit<»it M*n« de la Lande. — Mort de M. Félix. — Le Parlement s'occupe des refus de sacrement et de sépulture. — . Affaire de M. Coffin. » Origine des billets de confession. — Affaire de l'hôpital général. — Arrivée de milord Albemarle.

- Projets d\me nouvelle place à Paris. — Retraite de M^^ de BoufOers. -. Couches de Mme de Castries.

Du mardi 1", Versailles. — M™* la Dauphine arriva à Forges le 26 ; le 27 elle a été saignée ; le 28 elle a été purgée dans des eaux qui ont passé très-bien.

Il est décidé que le parlement de Rouen enverra des députés à M"*' la Dauphine, à Forges. M. de Brézé, grand maître des cérémonies, y a un logement et y est attendu pour régler lé cérémonial de ladéputation.

On trouvera un plus grand détail sur tout ce qui regarde M™^ la Dauphine à la fin de ce livre, depuis son départ de Gisors jusqu'au 29.

Du jeudi 3, Versailles. — U y a toujours dans Paris quelques partisans zélés de la nouvelle doctrine. Il y a environ un mois qu'on conduisit à la Bastille un abbé Leblanc, qui portoit et distrlbuoit des écrits jansénistes dans des maisons religieuses. Il alloit tous les ans une ou deux fois, peut-être même plus souvent, à Orléans, où il confessoit dans des communautés. Il y alloit déguisé avec un habit rouge, une épée au côté. Lorsque les ordres eurent été donnés à la maréchaussée de Tarrèter et son signalement, l'exempt qui en étoit chargé monta dans le carrosse d'Orléans, sur les indications qu'on lui avoit données; il y trouva un prêtre; il n'y en avoit point d'autre ; il crut que les indications étoient fausses, ne reconnoissant point la figure qu'on lui avoit dépeinte. Dans la

conversation pendant la route, il reconnat que le prêtre étoit bon catholique^ et qu'un autre homme , qui avoit un couteau de chasse^ disputoit contre llii d^une manière à lui donner du soupçon; et l'examinant, croyant le reconnoltre, il le fit suivre ; il savoit la maison où il devoit se retirer au sortir de la communauté où il confessoit. L'officier de maréchaussée déguisé vint demander l'abbé Leblapc dans cette, maison, et dit qu'il avoit des papiers à iuiiremettre en particulier. L'abbé ne douta pas que ce ne fussent des écrits du parti ;. mais on lui montra la lettre de cachet, et on le mena à la BastiUe. Interrogé par H. Bçrrier sur son habillement, il dit que tout est permis dans un temps de persécution ; et à Tégard de son usage de confesser sans pouvoirs, il dit qu'il n'y a qu'à lire les canons pour voir qu'il n'a pas de tort.

Je dois avoir déjà parlé d'une affaire du curé de Saint- Nicolas des Champs à l'occasion d'un H. Boursier, qui composoit la Gazette ecclésiastique. J'ai appris depuis quelques circonstances. Le curé, instruit de la maladie du S' Boursier, s'y. transporta," et après l'avoir confessé, il envoya à. la paroisse dire qu'on apportât les sacrements ; il demanda une étole et ne dit pas pour qui ; on conduisit le prêtre ; le curé administra lui-même le malade. M.! JBoursier mort, le curé fit sonner, avertit lés prêtres pour, un enterrement, fit tout préparer pour le service, S9J1S vouloir que Ton sût poqr qui. Le séminaire, qui est dans les sentiments Içs plus orthodoxesj^ étoit à cet enterrement. La messe étoit prête à'commencer ; il arriva une infinité de carrosses; le. parti avoit envoyé des billets de tous côtés chez ses adhéi^nts.. Le supérieur du séminaire, étonné de cette nombreuse: compagnie, arriva tout à coup, et du silence sur le nom jugea à propos de &'en informer. Ayant su que c'étoitle S' Boursier, il ne voulut point faire de scandale dans le moment que la grande messe alloit commencer; mais il y eut des plaintes portées à M. Tarchevêque. M. l'archevêque en voya avertir le

curé de lui venir parler ; il lui fit une forte réprimande^ et l'engagea à lui promettre qu'il n'officieroit plus. Le curé promit, mais il ne tint pas parole longtemps ; il voulut dire la grande messe malgré les représentations qui lui furent faites. Cette conduite a déterminé à lui faire donner une lettre de cachet^ par laquelle il a été envoyé à Senlis.

Le dernier concert chez la Reine fut samedi dernier^ 28 juin^ et le dernier motet à la chapelle le dimanche 29. Il n'y a plus de musique jusqu'à Compiègne.

H. le maréchal de Belle-Isle fut reçu lundi 30 à TAcadémie françoise. Il y avoit 2k académiciens et beaucoup de monde en bas et dans les tribunes. Le discours de H. de Belle-Isie fut fort approuvé. Il est court et ccmvenable à son caractère ; ce n'est point une pièce d'éloquencei mais ce qu'il dit est bien dit; les transitions sont heureuses, et l'articleoù il est parlé du Roi mérite les louanges qu'on lui a données. La réponse de M. l'abbé du Resnel^ directeur, fut un peu trop longue. On trouva que l'ordre des faits n'y étoit pas bien observé. Il y. a cependant de belles pensées; il seroit à désirer que le style ne fût pas aussi diffus. L'usage dans ces assemblées est de lire quet ques beaux morceaux d'éloquence ou de poésie. Voltaire avoit eu le projet de faire lire un morceau de l'histoire du Roi qu'il compose, dans lequel il est beaucoup parlé de M. de Belle-Isle; il se trouva, l'ayant communiqué, qu'il y avoit plusieurs changements à faire sur des faits qui n'étoient pas exacts, faute sans doute de bons mémoires. On prit le parti de lire un ouvrage manuscrit de M. de Fontenelle ; ce fut M. de Foncemagne , renonuné par la grâce avec laquelle il lit, qui fut chargé par le directeur de lire cet ouvrage. M. de Fontenelle, qui est sourd, mais toujours aimable, étoit présent. Il a quatrevingt-douze ou treize ans. Aussitôt qu'on annonça un ouvrage de M. de Fontenelle, il y eut un battement de mains général^ éloge bien flatteur et bien mérité. Cet

ouvrage est intitulé Discours sur la poésie. L'auteur y attribue Torigine de la poésie aux lois et au chant; il y fait des réflexions sur l'inutilité d'employer trop souvent, comme l'on fait, les divinités du paganisme dans la poésie; il dit que des descriptions simples, où la Nature seroit bien peinte, seroient suffisantes; il rapporte même des exemples, comme une tempête , où l'horreur de ce moment est parfaitement représenté , et il demande si Ton peut désirer d'y voir paroltre Neptune avec son trident. Cet ouvrage est parfaitement bien écrit et fut fort bien lu. On y voit des traits d'esprit, de gaieté et de vivacité qui sont surprenants à Tàge de quatre-vingt-treize ans.

Il y a déjà quelque temps que milord Baltimore a été présenté. C'est un des grands seigneurs d'Angleterre; il a des terres si considérables dans la nouvelle Angleterre qu'on leur donne le nom de royaume. On dit qu'elles ont 200 lieues d'étendue, qu'elles valent 600,000 livres de rente, mais qu'il y en a la moitié qui se dépense dans le pays pour l'entretien et les charges. Milord Baltimore a toujours au moins un vaisseau à l'ancre dans la Tamise.

L'affaire de M. l'archevêque de Tours (Rastignac) n'est pas encore finie; le mandement qu'il a donné à l'occasion du livre du P. Pichon forme un assez gros volume in-12. On a trouvé dans cet ouvrage des termes peu mesurés et des sentiments peu conformes à la saine doctrine. Quelques évèques ont paru dans le dessein d'écrire contre cet ouvrage; il est actuellement question d'empêcher ces écrits. M. le cardinal de Rohan est entré dans cette affaire; il est ami de M. l'archevêque de Tours ; il a de la douceur, de la conciliation dans l'esprit; il est infiniment instruit. Quoiqu'il soit très-incommodé depuis son retour d'Alsace, qu'il ait même presque tous les jours la fièvre, il s'est livré à ce travail avec tout le désir d'y réussir. Il ne parolt pas jusqu'à présent que ses lettres aient fait aucune impression sur M. Tarchevêque de Tours.

Le Roi a vu ces jours-ci un ouvrage du S' RoettierS) orfèvre fameux^ que l'on dit extrêmement digne de curiosité. C*est un très-grand surtout d'argent pour l'élec^ teur de Cologne. L^ électeur amande à Roettiers quMlavoit pris un cerf sur la maison d^un paysan^ et ne lui a pas marqué d^ autre détail; il a dit qu'il désiroit que cette chasse fût représentée dans un surtout; Roettiers a composé un dessin admirable. Le milieu du surtout représente la chasse de cerf, autant dans le vrai qu'elle peut être dans un ouvrage d'orfèvrerie; les deux côtés représentent deux autres chasses. Le même ouvrier a fait, pour accompagner ce surtout, quatre flambeaux, qui sont quatre chênes parfaitement bien exécutés. Il a dit au Roi que le surtout et les flambeaux étoient du prix de 10,000 écus, seulement pour la matière et le contrôle, et qu'il en demandoit 2,000 louis de façon.

Le Roi a vu au^i ces jours-ci un présent qu'il fait au roi de Prusse, qui lui a envoyé des chevaux. Ce sont quatre statues de njarbre; ily en a déjà deux de parties, ce sont les deux dernières qui ont été présentées au Roi depuis peu. Les deux premières sont un Mercure et une Vénus; elles ont été faites parle nommé Pigalle, un des plus fameux sculpteurs que nous ayons actuellement ; elles sont exécutées parfaitement; le Mercure est encore plus beau que la Vénus. Il y a cependant un très-grand défaut, mais il vient du marbre et non de l'ouvrier : c'est une veine bleue qui s'y est trouvée et qui couvre la moitié du visage. Les deux autres statues sont une Pèche et une Chasse. C'est le nommé Adam, aussi fameux sculpteur, qui les a faites. Ces deux figures, quoique très-belles , ne sont cependant pas à comparer à celles de Pigalle ; il y a un filet que Ton regarde comme un chef-d'œuvre de l'art.

Le Roi revint avant-hier de Choisy entre huit et neuf heures du soir ; il soupa au grand couvert. Hier il alla dîner à l'Ermitage, revint à trois heures reprendre M. le Dauphin, Madame Infante et Mesdames, les mena à la

revue des mousquetaires au rond de Hortemart^ de là souper à la Heutte. M. le Dauphin et Madame Infante y ont couché ; Mesdames revinrent après le souper.

Le Roi part aujourd'hui de la Meutte pour Compiègne avec M. le Dauphin et Madame Infante^ à trois ou quatre heures. L'infante Isabelle ira samedi.

Du samedi 5, Versailles. — On trouvera à la fin de ce livre, dans l'extrait d'une lettre de Forges, du 2, le détail de ce qui s'est passé aux harangues de la députation du parlement de Rouen à M"** la Dauphine, et l'origine des noms des trois fontaines.

M"* de Mailly et M"** ses sœurs gagnèrent, il y a environ huit jours, à la grande chambre, un chef principal de ce qui reste de leur procès contre M"* de Mazarin (Duras) ; il s'agissoit des parties qui doivent être comprises dans l'estimation des terres.

Du dimanche 6, Versailles. — L'infante Isabelle partit hier pour Compiègne.

La Reine part demain entre neuf et dix heures du matin. M"* de Luynes n'a pas l'honneur de la suivre, et n'arrivera que jeudi. La Reine mène dans son carrosse Madame, W Adélaïde, M"« Victoire, M-"' de Villars et M"* de Montauban. Il y a fort peu de dames du palais qui suivent la Reine; il n'y a que M'°^de Montauban et sa fille (M"' de Drionne), M"* de Flavacourt, M™* de Talleyrand, M"* de Rupelmonde, M"* de Fleury et M"* de Montoison.

M"* d'Agénois n'a pu suivre la Reine; elle reste auprès de M. d'Aiguillon, quiest très-mal depuis longtemps d'une tumeur qui lui est venue au col; une partie des chirurgiens vouloit qu'on y fît une ouverture, mais les autres ont été d'un avis contraire.

Il n'y a à la suite de Mesdames que M*"*^ de Beauvilliers et M»' de l'Hôpital (1). M"* la marquise de Boufflers re-

(1) Ces dames vont dans le carrosse de Mesdames avec M'"^ la maréchale de Daras et Mnie de Beizunce. (Note du due de Luynes, du 7 juillet.)

tourne à Lunéville, et ne reviendra que cet hiver. M"^ de Castries reste auprès de sa grande mère. M"*® de Bonneval^ qui a quatre-vingt-dix ans et qui est à l'extrémité (1).

L'officier dont j'ai parlé fut jugé hier par la commission à la tète de laquelle étoit M. le maréchal de Belle- Isle. Il fut condamné à être dégradé des armes, sa croix de Saint-Louis publiquement arrachée, àThôtel des Invalides, [devant] la garde montante, et à dix ans de prison. Il fut dit en même temps que le Roi seroit très-humblement supplié de faire un règlement pour pareil déUl, aussi bien que pour les cas où quelques officiers seroient assez malheureux pour manquer à leur devoir par faute de courage. Outre ce, il est exilé à trente lieues des lieux habités par le Roi. Le Roi est aussi supplié d'ordonner que dorénavant en pareil cas, le coupable, s'il est gentilhomme, sera dégradé de noblesse; s'il est roturier, sera pendu.

Du samedi 12, Compiègne. — Hier M. de Sainctot présenta au Roi M. de Schutt, chambellan du roi de Pologne duc de Lorraine.

M.etM'^'d'Aumont ont commencé à ouvrir leur maison ici ; ils donnent à souper tous les soirs, hors les jours maigres.

Il y a quelques changements ici dans les logements. M. le Dauphin loge dans l'appartement où il étoit pendant son éducation, et Mesdames logent dans l'appartement de l'autre côté ; elles ne sont séparées de M. le Dauphin que par la salle des gardes. On avoit fait Tannée passée une cloison dans cette salle des gardes et ouvert une porte à côté de celle qui subsiste encore sur l'escalier; on a bouché cette année cette seconde porte. Madame Infante loge dans l'appartement qu'occupoit l'année passée M"* Victoire, au-dessus de l'appartement qu'occupe actuellement H. le Dauphin.

(1) Morte le même jour 6. {Note du duc de Luynes.)

M"** la duchesse de Lorges (de Mesmes) est habitante ici à la communauté de la Congrégation. Elle est à la suite d'un procès contre un M. de Langue, Breton ; elle demande la cassation d'un arrêt qu'il a obtenu aux enquêtes au parlement de Bretagne^ au sujet d'une mouvance du duché de Quintin.

Cèst au sujet d'une terre appartenant à un particulier. Ce seigneur prétend que sa terre est mouvante du duché de Quintin; M. de Lanque soutient qu'elle relève de lui. M. le duc de Lorges a fait un accommodement avec H. de Lanque, par lequel il lui a cédé la mouvance de cette terre, et c'est en conséquence de cette cession qu'est intervenu l'arrêt du parlement de Bretagne. Hais M*"^ de Lorges d'une part prétend que H. de Lorges a fait ce qu'il ne pouvoit faire, que le duché de Quintin relevant de la couronne^ les mouvances particulières n'ont pu en être démembrées. D'un autre côté, le seigneur à qui appartient le fief soutient qu'il doit relever directement du Roi. C'est au conseil privé que l'affaire sera jugée.

On a appris ces jours-ci que M. le duc de Popoli, gendre de feu M"^la maréchale de Boufflers, est mort à Madrid.

Du lundi 14, Compiègne. — On apprit hier la mort de H. de Beauharnois; il étoit lieutenant général de marine, et avoit été vingt-deux ans commandant en Canada. Il avoit environ soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit ans, et ne paroissoit pas à beaucoup, près cet âge ; il faisoit encore trois ou quatre repas par jour ; il est mort d'une espèce d'apoplexie ou d'une forte indigestion. On prétend que c'est la suite d'une saignée faite mal à propos ; mais Dumoulin, qui l'a vu dans cette maladie, jugea bien que la saignée pouvoit être dangereuse ; mais il dit en même temps que si on ne le saignoit pas il étoit mort.

M, de la Vauguyon partit hier pour Forges ; il y va de la part de M. le Dauphin pour savoir des nouvelles de M"*^ la Dauphine ; il reviendra ici vendredi. On mande que M"* la Dauphine continue ses eaux avec exactitude, mais

que la douleur qu'elle ^d'être séparée de M. le Dauphin se remarque facilement malgré rattention qu'elle a de bien traiter ceux qui lui font leur cour. Il y a eu une consultation ces jours-ci dans laquelle il a été déeidé que H""*^ la Dauphine continuera les eaux sept ou huit jours après le temps où sa santé oblige de les interrompTe. M. Bouillac part pour Forges^ a&n d'être à' portée d'examiner ce qui conviendra le mieux.

Du jeudi il y Compiégne. — Les étrangers commencent à arriver ici depuis quelques jours. Le nonce et Pambâssadeur de Venise n'y sont que d'hier ou avant-hier ; ils viennent d'avoir un procès au sujet des carrosses do nonce. Le nonce, qui compte s'en aller incessamment , vouloit vendre ses carrosses, et désiroit d'en avoir 50,000 livres. L'ambassadeur de Venise/qui. en a besoin^ lésa marchandés plusieurs fois, et enfin en a offert 35,000 livres ; le nonce s'étoit relâché à 4*0. Il dit qu'il avoit dcmné un temps à l'ambassadeur pour se déterminer; que. ce temps étant passé de plusieurs jours et n'ayant point de réponse , il s'étoit cru libre de pouvoir vendre à un autre. L'ambassadeur dit qu'il avoit écrit au nonce ^ mais que la lettre étant arrivée un jour de poste pour Rome^ le nonce non-seulement n'avoit point voulu la lire , mais qu'il n'avoit même pas voulu la recevoir et qu'elle lui avoit été rapportée. Enfin M. d'Hautefort, qui cherchoit aussi des carrosses pour Vienne, a été trouver le nonce, lui a offert 40,000 livres, et l'affaire a été conclue. Plaintes de part et d'autre sur le procédé. Chacune des deux pai^ ties ont consigné 40,000 livres, consentant de les.perdre s'ils avoient tort; ils se sont rapportés au jugement des ambassadeurs de Portugal (Acunha), de Pologne (Loss) et de Malte (Froulay). Ce petit tribunal a décidé que chacun retireroit son argent, qu'ils dlneroient ensemble, ce qui a été fait, et que les carrosses demeureroient à M. d'Hautefort.

J'ai déjà marqué ci-dessus les honneurs que le Roi fait

rendre à l'infante Isabelle : rappeler pour elle les deux battants chez le Roi et chez la Reine^ etc., un exempt des gardes. On me disoit ces jours-ci qu'outre cela elle a été sur le drap de pied à côté de Mesdames dans la tribune à Versailles, et qu'à Marly elle a dîné avec M. le Dauphin, M"''' la Dauphine et Mesdames, assise dans un fauteuil. Ces faits sont certains.

On sait depuis environ huit jours que c'est M. le comte de Kaunitz que l'Empereur a nommé pour son ambassadeur en France.

H. de Saint-Germain, ambassadeur de Turin, est arrivé à Paris, et sera ici incessamment.

La Reine alla dimanche en chaise à la grandie messe à Saint-Jacques; M» le Dauphin et Mesdames y allèrent en carrosse. La Reine depuis qu'elle est ici a été presque tous les jours aux Carmélites, depuis son diner jusqu'à six heures. Hier, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, elle allaà huit heures aux Carmélites, y fit ses dévotion,s, revint à midi savoir des nouvelles du Roi, qui avoit pris sa médecine de précaution, retourna diner au^ Carmé- Jites, dans son petit appartement, avec M"* de Villars et M"* de Saint-Florentin. Elle revint ici sur les six heures; elle ne voulut point de musique, quoique ce fût un jour de concert; elle joua à cavagnole. Tous ces jours-ci la Reine a mené M"^*" de Luynes aux Carmélites, et l'y a gardée toute Taprès-dinée; elle mène aussi deux de ses femmes et au moins un homme de sa faculté qui reste dans la maison. Hier elle ne garda aucune dame ; elle s'étoit enfermée mardi l'après-dlnée , comme elle fait toutes les veilles de ses dévotions.

M. d'Argenson partit d'ici dimanche dernier pour aller coucher à Séchelles. Le, lendemain il a été à Ârras pour voirie corps des grenadiers de France, qui y. est établi. C'est, comme je Ifai dit, un établissement qu'il a fait et auquel il prend grand intérêt. De là il ira à Cambray pour voir cette place, qui est là seule de Flandre qu'il n'a

pas vue; il revient par Séchelles et sera de retour ici dimanche.

11 y a eu aujourd'hui grand couvert. Le Roi y a beaucoup parlé à un officier de marine qui lui a été présenté ce matin. Il s'appelle M. d'Orve. Il parolt avoir environ soixante-dix ans. 11 commande la marine à Toulon ; il n'étoit pas venu ici depuis 1714.

Du vendredi 18, Compiégne. — M. de Saint-Germain, ambassadeur de Sardaigne, arriva ici hier; il a eu ce: matin sa première audience particulière. J'étoist à celle de la Reine, qui Ta reçu debout dans sa chambre à coucher vis-à-vis la porte. Quoique ce fût audience particulière, M. de Sainctot pria hier M"°* de Luynes de faire avertir des dames, et il y en avoit plusieurs. Comme il n'y a pas grand couvert aujourd'hui, la Reine n'étoit pas en grand habit.

Le Roi a été aujourd'hui courre le cerf avec M. le Dau" phin et Mesdames. Cette circonstance a fait quelque léger, embarras par rapport à l'audience. Mesdames devant s'habiller en habit de chasse auroient bien désiré ne pas faire deux toilettes ; elles envoyèrent hier au soir consul- . ter M""* la maréchale de Duras qui soupoit chez moi ; son avis fut que Mesdames dévoient être en grand habit pour recevoir l'ambassadeur. Mesdames ont suivi ce conseil; mais quand même elles auroient voulu se mettre en har bit de chasse, les dames qui les dévoient suivre à la chasse n'auroient pas été moins obligées d'être en grand habit pour l'audience. Le Roi et M. le Dauphin ont reçu l'ambassadeur en habit de chasse. C'étoit M. de Sainctot qui conduisoit l'ambassadeur, marchant à sa gauche; M. de Puisieux étoit entré auparavant. Le secrétaire d'État des affaires étrangères est toujours présent à ces audiences. M. de Saint-Germain est lieutenant général dans les troupes piémontoises; il est assez grand; il n'a que trente-sept ans, mais il parolt davantage.

M, le marquis deMirepoix arriva ici hier; il vient pour

recevoir les derniers ordres du Roi ; il part ces jours-ci. Il y a deux mois que ses gens Tattendent à Londres, dans la maison de M. d' Albemarle^ quMl prend ; ceux de M . d'Aïbemarle sont établis à Paris depuis environ le même temps, dans la maison de M. de Hirepoix. L'on compte que M. d'Albemarle est passé ou prêt à passer, c'est ce qui a déterminé le départ de M. de Hirepoix.

Du samedi 19, Compiigne. — M, de la Vauguyon et H. Bouillac revinrent hier de Forges. Ils ont trouvé M"*^ la Dauphine fort maigrie ; ils disent qu'elle mange peu et qu'elle a grand désir de revenir. Il parolt en effet que ce , sentiment l'occupe par-dessus tout et met de l'amertume dans les plaisirs auxquels elle se prête, par Tenvie qu'elle a de réussir et de se faire aimer. Enfin , il a été résolu qu'elle partira le 26. Comme elle n'aura point de relais du Roi ni de la Reine, à cause de l'éloignement, elle sera trois jours en chemin et arrivera le 28 à Versailles. Elle sera baignée et purgée plusieurs fois après son retour. H. le Dauphin, qui doit se rendre le 28 d'ici à Versailles^ a donné toutes les paroles que l'on pouvoit désirer pour mettre l'esprit en repos sur les remèdes qu'il y auroit à faire. On me mande qu'il y a eu une disputé assez vive au sujet du service de M"*® la Dauphine. On a construit une maison de bois, qui, je crois, est celle du Roi auprès de la fontaine. Le 16 de ce mois, M"""^ la Dauphine, à neuf heures du matin, y demanda des croûtes; il fut question de savoir qui les présenteroit. La maison de bois avoit été réputée chambre, et on n'y laissoit entrer que les entrées de la chambre ; en ce cas le service, tant pour les plats que pour boire, devoit être fait par la dame d'honneur, la dame d^atours, ou la première femme de chambre; si au contraire, on réputoit la maison de bois comme grand cabinet, le service devoit. être fait parle premier maître d'hôtel ou par le contrôleur de la maison. La nouveauté du cas a fait que chacun a soutenu son sentiment et l'a soutenu avec trop de vivacité en présence T. IX. 29

de M'"* laDaiiphine, et le service a été fait de deux manières différentes pendant la durée de oe petit repas.

On vient d^apprendre que M. le cardinal de Rohan est fort mal à Paris •'c'est' une espèce d'apoplexie ou plutôt la suite d'une humeur de goutte qui s'étoit jetée sui* ses^ jambes et qui y a voit causé une érésipèle et des clofûs: La^' Reine, qui l'aime beaucoup^ a envoyé un page en posfe pour savoir de ses nouvelles. j •= ••

Dudimanche iùytompiègne: — Ôii a reçu ce tnktîïi des' nouvelles de Sf. le cardinal de ftohanjil faiôtii?ut'iii]Bt, a* six heures du soir. / ' '''

On a su ce matin qiié'H. Hùrson, cohseiller'<îô'lâîtPoïi siémedes enquêtes du parlement de l^àris, a été' àôinihe intendant de la Martinique.

Bu Lundi 21, Ctimpiègnei — H.' le cialrdinal dé 'Rôhaii; dont j'ai marqué hier la morf, avoit soixante- quinze' ans passés , étàiit né le 26 juin 1674. (Test une grande pètffe pour sa tiïaisbri; pour la*'religion, pour le Roi; àùquèr il étôit vèritâWei&Bnl' attaché, pour 'lai Reine, qtu lé connoissoit dès le temps qu'elle demeuroif à Wis-^ sembôlirg avec le Roi son père, et même pour' l'Étàf. M. le cardinal de Rohàn étoit infiniment instruit des'lïiatières concernant la religion ; où ne'retroUvoit ces*connoissances en luî que lorsqu'il étoit nécessaire qùll en fit usage. Il t'ravaîUoit "avec une facilité qu'on ïie peut presque conceVoir. Il se prétoit avec plaisir à la société e^ à toutes sortes dé coliversatioùs; il'ne paroissoit occupé' qtié deiôéux avec qui il étoit. Uquiltoit letràviàil le pl^ùs susceptible d'applicàtïoti et le reprénoit' comîne s'fl i'e^t pas cessé (ï'en être ocèupé. S'iV s^^gissoît d'entrer <iahs 'dè's détails, dé parler, d'ébrîfë, dé trai^aïUer'à concilier lès esprits, il rtiontroit dans tous ces genres dëè talents supérieurs. Uiié éloquence naturelle, des ter'meâ choisis, iih style noble'/ ùfaedouceur, une politesse, tout se' troiivbît réùfai en lui. Strasbourg, Saverne, n'oublieront janiàîâlk gtandeur et là ' magnificence avec laquelle il y vïv'ifïtVIl'

y ienôit le plus gralid état, et recevoit avec les plus granàe^ maîpques d'attention tout ôe qui y arrivoit de toutes parts; depuis les|)rincéssouve?rains jusqu'au dernier des gentilshommes, to«$ étoient comblés des soins qu'il avoit pour qile qui qûe'bè soit ne manquât de ce qu'il pouvoit désirer. Danâ le temps' mèoie qu'il avoit chez lui la compagiiiô la plu^ nombretise et la plus considérable, il ne paroissoit point-occupé. Il tenoit le même état à Paris, à Versailles, et avec la tnéttie facilité. Considéré et honoré de tous ïès princes* 'd'Allemagne, il étoit à portée de rendre des services à l'État, dans les occasions, parles sentiments que 1-Alsâfcfe et tous les^ États voisins avoient pour lui . Depuis Iniques années ses voyages en Alsace étoient plus fréquents^ et plus longs ; il habitoit peu Versailles, et lors nàèrneiqu'ill-hétbitoit;^ quoiqu'il ne fût pas moins aimable, il'Serassembloît moins de monde chez lui. Outre la magnifièehce , il àvoît beaucfôup de règle et d'ordre chez lui , ^ c'^est une obligation ' qu'il avoit au feu abbé de Ravanne, qui s'étoit attaché à lui .

M.' d'A%enson revint hier de Séchelles.

Diijtudi^k, Compiêgne,-^ Le Roia fait faire, ce voyageci, dans la forêt, un petit établissement pour y aller déjeùne^; c'estiun endroit qu*on appelle le vivier Coras; il a cHoîâ ee lieu par préférence, parce qu'il y a des mares auiceûTirons,et quelescerfsy passent souvent et quelquefois s'y fbntprendre. Cet établissement n'est actuellement qu'un petit enclos fait sous la futaie et fermé par des toiles. On y a- tendu ce que l'on appelle la maison de bois du Roi. C'est une teqte parquetée, avec des fenêtres, divisée en trois pièces; on y a ajouté deux tentes du feu Roi faites â peu «pires de même, mais d'un goû4; plus antiqiie^ P'Ufnesert de garde-robe, l'autre de cabinet. On a tendil, à'^rtée de cette maison de bois, des tentes pour les officiers des gardes et pour mettre des tables pour la suite du Roi. On a fait aussi une espèce de petit jardin sous la futaie; c'est M. le duc de Chaulnes qui a fait le

452 MflMOlRES DU DUC DE LUYNES.

premier plan de ce jardin. Il y a une étoile où aboutissent plusieurs allées sablées^ et outre cela une petite salle. En dehors de l'enceinte est une autre tente^ avec des fourneaux et une cheminée. Le Roi y fait porter ses cantines, et Ton ajoute aussi quelques plats chauds quand il le désire. Il n'y a point d'étiquette pour son service quand il y est; il prend à boire lui-même ou s'en fait verser par le premier de ceux qui ont Thonneur de le suivre.

M. d'Aumont a aussi commencé cette année à faire travailler à l'établissement d'une faisanderie auprès du puits de Berne; il y avoit cinquante-neuf ans que l'on avoit entièrement négligé ce soin. M. Mignot^ contrôleur des bâtiments ici, a fait enfermer par ordre du Roi environ quarante-cinq arpents de terrain dans la forêt; cette enceinte est divisée en treize ou quatorze parquets; on y a fait les bâtiments nécessaires, et M, d'Aumont espère y avoir beaucoup de faisans Tannée prochaine.

Du samedi 26, Compiègne, — Le Roi avant-hier^ aprèsla chasse, alla souper au vivier Coras.

Du lundi 28, Compiègne. — U y a aujourd'hui huit jours que M""* la duchesse de Lorges gagna son procès au conseil. L'affaire est renvoyée à l'inspecteur du domaine; c'est ce que M"'' de Lorges désiroit. Il y a apparence que M.deLanque(deRumeur) se déterminera àun accommodement sur les droits qui ont été reçus de part et d'autre; il y avoit déjà eu des propositions faites par M. de Lorges qui n'ont pas été acceptées. L'essentiel est que la mouvance de la terre de M. de Trevenue (1) demeure au duché de Quintin, et par conséquent qu'elle soit reportée au Roi.

M. le comte de Lorges a gagné aussi un procès ici il y a environ quinze jours. C'est au sujet de la cession faite à son fils par M™*' de Randan, dans le temps qu'elle ar-

(1) Ou de Trevennc.

rêta le mariage de sa fille avec M. le duc de la Trémoille, comme je Tai marqué. Les fermiers demandoient àM. le comte de Lorges un droit de centième denier ; il a représenté que le bien que son fils acquéroit étoit incertain et dépendroit des événements, au lieu que le payement seroit très-réel ; il a été prononcé pour la règle que M. le comte de Lorges payeroit, mais en même temps il lui a été donné les plus fortes assurances qu'il ne payeroit point.

La Reine, M. le Dauphin et Mesdames ont toujours été au prône à Saint-Jacques. Les quêteuses sont des dames de la paroisse ; mais vendredi , qui étoit la fête de la paroisse, ce fut M™® de Montoison qui quêta. Le Roi alla ce jour-là au salut à la paroisse. Outre cela, la Reine a chargé M"® de laRivière de quêter pour les Carmélites.

Je croyois avoir parlé de l'arrivée de M. le marquis de Mirepoix ici; M"*^ de Mirepoix est venue Ty trouver, et ils sont partis ensemble pour Calais, le 17 ou le 18.

Il y a eu ici depuis quelques jours plusieurs cérémonies de voiles donnés, presque tous aux Carmélites. Madame Infante en donna un jeudi dernier; ce fut M. l'évêque de Rennes (Vauréal) qui fit la cérémonie. Madame en donna un samedi ; ce fut M. l'évêque de Beauvais (Gesvres) . M"**^ Adélaïde en a donné un ce matin; c'est M. Tévêque de Rennes; celui-ci étoit un voile noir ou une profession. Cette après-midi, la Reine donne un voile blanc à la congrégation , et demain un blanc aussi aux Carmélites ; c'est M. Tarchevêque de Rouen qui fera ces deux cérémonies.

Madame Infante, Madame et M™® Adélaïde vont aujourd'hui faire collation, à deux ou trois lieues d'ici, aune maison de campagne nommée Arcy. C'est une terre appartenant à M. de Gouy, petit-fils de M"** de la Lande, qui a été sous-gouvernante des enfants de France. C'est M""" de la Lande que Mesdames vont voir; elles ont toujours eu beaucoup d'amitié pour elle.

4Ô4 MÉMOIRES DU DUC DE LUYxNES.

M. Félix, contrôleur général de la maison du Roi et secrétaire des commandements de M. le grand maître (1)^ mourut hier matin^ à Versailles^ &gé de soixante-njuinze ans. Il étoit filsdeM. Félix, premier chirurgien du Roi avant M. Maréchal. Cette mort ne donne point occasion à une nouvelle grâce ; le fils avoit touifô les survivances.

M. le premier président et Mirf. les gensduRoîvinîpent hier ici. Il y a quelques jours quç les éh^mbres étant assemblées pour la réception d'un conseiller, M. Angran (2) se leva et représenta à la Cour qu'il étoit néoêssaire qu'elle prit connoissancedu refus qui avôit été faîtdepuis peu, en plusieurs occasions, des sacrèinents et delà sépulture. Il cita premièrement Texemple de M. Coffin, principal du collège de Beàuvais, deux autres aussi dans'ïe diocèse de Paris, et un dans le diocèse de Lyon, Le Parlement ordonna que MM. les gens !du Roi informeroiént de tous ces différents sujets de plaintes et en rériâroîènt compte à la Conr dans huitaine. Dans ce moment MM. les gens du Roi rendirent compte ici de ce qui s'étoit passée et Ton parla beaucoup de cette âlffaîre au conseil de dépêches de vendredi. Ils reçurent ordre de venir ici. M. le premier président, qui étoit venu coucher chez lui àBrière,à dix lieues d'ici, arriva hier matin en même temps qu'eux et retourna coucher à Brîère, d'où il se rend aujourd'hui à Paris. La réponse du Roi a été que le Parlementsuspendltles informatïonsjusqù'à ce que S. M. eût fait les réflexions qu'il croîroit nécessaire. M. le premier président est chargé de voir s'il sera possible d'éviter un arrêt d'évocation. Il parolt que Ton est déterminé à le donner si cela est absolument nécessaire. Da^s d'autres occasions le Roi a interdit au Parlement la connoissance de pareilles affaires, comme juge incompétent sur les matières qui concernent la discipline ecclésiastique. Ici,

(1) Le prince de Condé, dont le comte de Cbarolois faisait les fonctioiis. (3) Conseiller à la quatrième des enquêtes.

M. lechanqelierj, iostruit qu'il y a, une grande, vivacité dans les esprits, acrudevoii: jjpopçsçr unçtvoie plus douce et plus procure a rétablir la tranquillité , .

M. Coffin^ quoique homme très-habile^ qui a été employé à Iftire jpiusieurs hymijies que,r.pn a mises dans ^e nouveau bréviaire de Paris, fait il y a sept ou huit ans, étoit cependant plus que suspect pour la nouvelle doctrine, et ce n'e^st pas sans raison qjue Ton a trouvé qu'il y auroit plusieurs changements à. faire dans ce qui compose le nouveau bréviaire. M. Coffîn étant malade à Textrémité, son neveu, conseill^er e^u Châttelet, est venu trouver le 20 juin le S"" curé de Saint-È tienne du Mont, sa paroisse , pour demander qu'il vint ou qu'il envoyât administrer lès sacrements à son onple. Le curé a demandé un billet de confession; c'est la règlp et l'usage du diocèse. Règle, a,œquç disent les jansénistes, étabjie par^ feui M. le cardinal de Noaillesj il avoit interdit les ^lésuites;^ et croyoit que naalgré cette interdiction ils confessoie^it quelquefois^ qesmialades à l'extrémité (jui avoient^ confiance en eux; pour en être donc instruit, il voulut savoir les noms des confesseurs. Ainsi cette règle fait aujourd'hui l'effet contraire à son principe. La règle et rusage sont antérieurs à M. le cardinal de NoaiUes. le refus, du certificat fut suivi de celui des sacrements. Plaip tes portées à M. l'archevêque, et demande â^én voyer au n^oihs un prêtre pour une nouvelle corifessipri. M. l'arclîevêquô dit que l'on pouvoit choisir tel prêtre que roq voudpit, pourvu qp il fut approuvé, et M. Cofiinmourut. Le neveua fait un mé- , moire sur lequel il a cdiisulté des avqcatsj il yen a eu quarante et un qui ont signe. .Leur avis est que M.^Coffin peut porter sa plainte aux tribunaux séculiers. Cette consultation a été imprimée et. est publique. Je ,marquerai quelle sera la suite de cette affaire.

Il y en a eu encore une autre ces jours-ci, toujours à l'occasion de la nouvelle doctrine. On sait ce que c'est que rhôpital général, qui comprend dans son administra-

tion; la Salpétrière, Bicètre^ la Pitié^ etc.Le détail est confié aux soins d'une supérieure générale. Il y a outre cela des administrateurs, desquels est : M. Tarchevèque , M. le premier président , M. le procureur général^ M. de Nicolaï, etc. Il y a encore un conseil d'administration^ composé de plusieurs célèbres avocats. M. de la Haye, fermier général, en est aussi, et fait |des avances pour Fhôpital, lorsque cela est nécessaire,, sans vouloir aucun intérêt de son argent. Lasupérieure est une personne considérable, et qui doit être choisie avec grand soin. Il y avoit dans cette place une M'"^ Pataclin, qui étoit illustre dans son état. Une de celles qui lui ont succédé étant connue pour avoir des sentiments contraires à ceux de TÉglise, M. Tarchevêque, conjointement avec les autres administrateurs, a jugé à propos de la changer. Celle qu'il a mise à sa place a été fort bien reçue dans la maison, mais le second conseil d'administration n'a pas pensé de même. Ils ont tous donné leur démission. Ainsi il faut aujourd'hui que le Roi ordonne une nouvelle administration. Ce second conseil prétend ne faire qu'un avec les administrateurs, et que leurs voix doivent être délibératives dans tous les cas. M. l'archevêque ne convient pas qu'ils puissent ne pas accepter ce qui a été déterminera la pluralité des voix par les administrateurs. Dans lés voix des administrateurs, celle de M. l'archevêque est prépondérante.

Du mercredi 30, Compiègne. — On a eu des nouvelles de Paris; tout s'est passé avec assez de douceur au Parlement, quoique les esprits y soient fort échauffés.

Milord Albemarle arriva ici hier au soir ; il a eu aujourd'hui audience particulière. Il a l'ordre de la Jarretière ; il a reçu cette décoration fort peu de temps avant son départ. Il n'est ni petit ni grand; il est assez gros , et a ane figure assez agréable.

Dimanche dernier, on apporta au Roi un plan en relief d'une place que l'on projette faire pour mettre la statue équestre du Roi. Ce plan est fait pour être exécuté

dans le terrain compris depuis le quai jusqu^à la rue de rUniversité, entre la rue des petits Augustins et la rue des Saints-Pères. On abattroit presque toutes les maisons de ce terrain et par conséquent l'hôtel de Bouillon, et l'on placeroit la statue au fond du jardin de cet hôtel. La forme de la place seroit en demi-cercle. Dans le fond seroit l'hôtel de ville, du côté de la rue des Saints-Pères la maison du gouvernement de Paris, de l'autre côté celle du prévôt des marchands et des officiers de ville. Il y auroit trois escaliers (et même quatre, parce que celui du milieu se partageroit en deux), fort ornés de vases et de figures, lesquels auroient quarante marches chacun, pour descendre à la rivière, et le tour intérieur de la place fort décoré. Ce projet est très-beau ; il coùteroit fort cher, mais quoique la dépense ne soit point un obstacle, cependant il y a apparence que ce n'est pas ce plan qui sera choisi. On doit en faire voir plusieurs autres; et il yen a actuellement chez M. le duc de Gesvres vingt-sept ou vingt-huit pour différents lieux delà ville; mais ils ne sont que dessinés.

On apporta hier un nouveau plan en relief, maison carton, lequel est beaucoup plus en petit que celui dont je viens de parler, qui est en bois et fait avec beaucoup desoins. Celui-ci présente une beaucoup plus grande étendue de terrain. C'est à peu près pour le même quartier que l'autre. La place tiendroit àpeu près depuis Thôtel de Bouillon jusqu'aux Théatins. L'idée seroit que la façade des galeries du Louvre form&t un des côtés de la place. Les bâtiments nécessaires pour l'hôtel de ville seroient construits derrière la place du côté de la rue de l'Université ; il y auroit derrière un jardin pour l'hôtel de ville.

Du jeudi 31, Compiègne. — Nous avons d'aujourd'hui un changement dans le palais de la Reine; il y a déjà quelque temps que l'on s'en doutoit. M"*® la duchesse de Boufflers se retire, et a obtenu sa place de dame du palais pour sa belle-fille.

458 MEMOlUtS DU DVL DE LUYJNES.

11 y a déjà cinq ou six jours que M"* de Casiries ( Fleury ) accoucha à Paris, d'une fille. Ce n'estpas sa première couche; elle étoit déjà accouchée une tqi^', de. trois eiifan^ qui sont morts.

l'etite biche du Bengale. ~ Accident à la chasse. — ' AûcHeài^ tti'M. àe Pignatelli. — Le Roi soupe an vivier Ooras — IndlB|idaitioii dé(krRehie4.i* Le comte Potowslii. -- Le prince de Uesse-Dannstadt.^Tr lif^ur^àè^làfiQpf à Versailles. -- Nouvelles diverses de la Cour. — tableaux de Detroy exposés à Versailles. — Voyages et côirrses du Rdf. — tà'Rleiiie «^ses ënfhrits font leurs dt^votions. — Présentation de M»» 4e Narbonpe; ^ Arrêt du coni>eil sur les action» de la Ck>rnpag|ii6. — LeroaréçM de jS^xe à Versailles. — Voyages du Roi. — Maladie de M. le Nain. —Courses et voyages continuels du Roi avec ses enfants. — La "^ïle ji^ésentélè scruiîà; — Maladie et guérisou du dac d'Aiguillon. — 'Audience' des Étals d'Artois etàù Languedoc. — Opération faite au duc de Duras. — Les ducs de Gramonl et de Biron reçus au Parlement. — Maladie de M>"c de Monitoison. — LoûiVboiirg rendu. — Conspirations k Malte et à Berné. — Le gouvernement de fà Bastille donné à M. Bayle. ^ Ordonnance» dii Roi mut tesoolohels, mestros de camp , lieutenants-colonels et commaoïiants dç tuitailU)^. — Le Roi paye les dettes de M. d^Argenson et lui donne un logement à Paris. — Tragédie représentée par les écoliers du collège dé Versaifles. -^ta Ville prend la direction dé l'opéra. — L'tiôteVde Soissoni- dèdioliae- Contrat de mariage.

Du lundi k, Compiègne. — Il y a quatre jours que M. de Montarant, qui est, comme je l'ai dit ci-devant,/à la tète de la Compagnie des Indes, apporta ici une petite biche qui vient du Bengale. M. le contrôleur gèperal, â qui elle fut remise d'abord, la fit porter chez lé feoi/jiAi elle a^ resté pendant deux jours;, actuellement elle est dans La maison du contrôleur général. Je ne. ÏV PS^s niesurée , mais elle paroit avoir environ 5 pouces de nàiiisur 6 de. longueur. Ces animauxsont en grand nombrç au Bengale, mais apparemment difficiles à prendre et encore plus à conserver; il n'en étoit point encore arrivé ici en vie. On avoit apporté en même temps un petit cerf, mais le capitaine qui en étoit chargé ayant changé de vaisseau, on

oublia le cerf dans le prea^ierjvaisseau, .^^^J'cjn ne mit que la, biche où ces deux anin>au?[ .avoient toujours été ensôpible; dès que. le: . capitaine s'en ap^çut, il renvoya chercher son cerf, mais on avoit aussi, oublié à^hii donner^à manger ,i et on, le trouva expirant. La petite biche ne vit que de laitues avec un peu de pain qu'on lui donne mouillé; elle ne boit point autrement; elle a le pied fait absolument comme une biche, les jambes extrêmement fines; elles parois^nt même Têtre- trop pour son corps; Ici. pelage entièrement semblable à la biche, niais la tète fort différente; les oreilles un peu plus courtes, Je nez très-pointu et un peu spmblable à celui d'un blaireau. Le projet est de l'envoyer à la Ménagerie et de faire venir plusieurs cerfs et biches du même pays , s'il est possible. . On présenta avant- hier M. le baron d'Uben ; c'est un Suédois, qui a vingirdeux ou vingt- trois ans et qui est d'une assez jolie figure. .

On attend incessamment ici l'arrivée du nouvel ambassadeur de Hollande ; il vient d'être nommé ; il s'appelle Berkenrode : c'est le nom d'une terre , car le sien est Lestevenon. Il est échevin de la ville d'Amsterdam. 11 y a eu quelques difficultés en Hollande qui ont retardé la décision de cette affaire; c'est ce qui fait que M. de; Courleil n'a. pas été plus tôt présenté comme ambassadeur de France en Hollande. * . '

Avant-hier le Roi courut le cerf. M . le comte de Brionne, qqisuit toujours commçgrandécuyeren survivance, reçut un coup de pied de cheval qui alloit en main . Ce cpup porta dans la genouillère un peu au-dessus de la ti^e^ et malgré le coussinet qui est en dedans fit une plaie large de 24* [sic] qui va jusqu'à Tos. On regarde cet accident comme aussi heureux qu'il pou voit l'être ; peu s'en est fallu que la jambe n'ait été cassée, et il auroit fallu la couper au-dessus du genou. i .

Le Roi parla beaucoup hier à M. de Saint-Germam au grand couvert, et lui fit plusieurs questions sur les minis-

très du roi de Sardaigne. Il dit au Roi que M. de Rozignan^ qui a été ambassadeur ici, étoit mort il y a sept ou huit ans, etque M. d'Ormea, premier ministre, mourut en 1745, âgé de soixante-quatre ou soixante-cinq ans.

Nous avons eu ici M. le comte Potowski , homme de très-grande condition de Pologne, âgé de quarante-cinq ans; il a l'ordre de Saxe; il a amené avec lui son fils et son neveu.

Du mardi 5, Compiègne. — M. de Pignatelli , ambassadeur d'Espagne, a eu aujourd'hui son audience particulière. Il est lieutenant général; il a amené ici son fils, qui a vingt ans et qui a un régiment; il a amené aussi un colonel espagnol. L'un et l'autre ne seront présentés que demain. M. de Pignatelli est assez petit, un peu plus grand que M. Rouillé; il a soixante-cinq ans; il est de même maison que MM. d'Egmont. Mesdames se sout habillées en grand habit pour cette audience , et se sont déshabillées ensuite pour aller à la chasse avec le Roi. S. M. après la chasse va souper au vivier Coras; c'est la troisième ou quatrième fois du voyage.

L'état de la santé de la Reine a fait douter que son départ pût être le jeudi ; elle n'a point sorti depuis deux jours; elle a entendu la messe dans sa chambre hier et aujourd'hui, et a toujours été sur une chaise longue. Cependant la faculté croit qu'elle pourra suivre son premier arrangement et partir jeudi.

Du vendredi 8, Versailles. — J'ai parlé ci -dessus de M. le comte Potowski. Sa femme est petite-fille de M"' la marquise de Béthune. Le comte Potowski est venu ici pour régler quelques affaires qu^l a avec la maison de Béthune . Nous avons eu aussi, Içs derniers jours de Compiègne, le prince de Hesse-Darmstadt. Il vint ici il y a quelques années avec ses deux frères sous le nom de comte de Nida (1) ; ils avoient pour gouverneur le baron de Planta.

(1) Voy. tome III, pages 305 et suivantes.

L^alné^ qui est prince héréditaire^ estun homme singulier ; il a épousé la sœur du duc des Deux-Ponts^ qui n'est point heureuse avec lui , et on croit qu'ils n'auront point d'enfants; il a quitté le service de France. Celui qui s'appelle le comte de Nida est au service du roi de Prusse ; il a l'ordre de Pologne, qui est l'aigle blanc. Il a épousé une comtesse de Linange; son frère, le chevalier de Nida, est mort.

La Reine partit hier, sur les dix heures du matin, de Compiègne ; elle arrêta dans la forêt de Senlis pour dîner ; elle passa tout le boulevard au pas , et arriva ici à huit heures et demie du soir.. M. le Dauphin et M"*^ la Dauphine allèrent recevoir la Reine et l'embrasser à la descente de son carrosse , et vinrent la voir chez M°® de Luynes aussitôt que le souper fut fini. Us s'enfermèrent avec S. M. jusqu'à onze heures et demie.

M"* la Dauphine , que je n'avois point vue depuis son retour, parolt en fort bonne santé, seulement un peu maigrie.

Du mardi 12, Versailles. — On trouvera à la fin de ce livre (1) l'extrait d'un arrêt du conseil d'État du Roi à l'occasion de quatre consultations d'avocats, qui ont été imprimées et distribuées dans le public, dont la mort de M. Coffin, comme je l'ai marqué, est le motif.

Du jeudi 14, Dampierre. — M"* de Jaucourt mourut à Paris, au Luxembourg, le 2 de ce mois; son nom étoit Grave. Elle étoit fort attachée à H"^*^ la duchesse du Maine. Elle avoit quarante-deux ans.

M. de Launay mourut, à Paris, le 6 de ce mois; il avoit soixante-seize ans; il étoit gouverneur de la Bastille.

On sut il y a quelques jours que M"® la comtesse de Noailles (Arpajon) est tombée malade de la petite vérole dans son château d' Arpajon, ci-devant Châtres; elle est aussi bien qu'on le puisse désirer.

(I) Voy . à l'appendice la pièce n° 14.

462 iMÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

J'iàpprîs il y a trois ou quatre jours que le Roi s'est enfin déterminé sur le choix au lieu dans PaHs''ôù'l*bn doit faire la nouvelle place destinée à mettre^la ^atùeédtiestre de S. M. Ce sera au cari^efoui» de Bussy. ' f ' ' ' '

Il y à deux jours que M"'' la princesse dé'tioïïty Viùt à Versailles faire sa cour à la Reine et souper avec èllé*diei M"*' de Luynes; elle dit à S. M. que M. le duc âe Chài^lriBS s'est donné une entorse et est parti sur-le-champ''{ioifr Bourbonne.' M™'' la duchesse dé Chartres' tf est point de ce voyagé. < t î - :*

Il'y a demain deux présentations : uni tfoAvelle mariée quiest M™* de la Lti^erne-Briquevillé (1) ; elle estle'Cdmus de Pontcarré: J'ai parlé ci-dessusr de cemkriage à l'occasion de la présentation de M"** de là litizerrfe par M"*^ de la Trémoille. ' ' '

La seconde présentation est M"*** dlHavriticourt (Ger^y) ; c'est M"* de Luynes qui la présente. M"** d'HaVrincotlrt n'avoit point encore paru à la Coût. Ceci esi à'f ôccatsion de la commission dont son mari est chargé ; il est atlibassadeùr en Suède ; elle doit l'y ■alïér trbuVèi^ incésèâmment'\2). ' ■.,:■■= it} ■-■

Le Roi partit lundi dernier, 2 de ce mois; de Cômpiègné, et alla courre le cerf dans la forêt de Compiègne;' tdût étoit arrangé pour qu'il trouvât à souper en chemin drfns le lieu où il se trouveroit^ à neuf heures du soir , i! y avoit un surtout et des tentes qui le suivoient. Ce frit datt^ la'fô^" rét de Senlis qùè le Roi s'arrêta, et y soupa. Mëfedatneé s'y rendirent, et y soupèrent avec le Roi. Us nWriVèrenf à la Meutte que sur les quatre heures du matin.

On exposa hier dans les appartements du Roi , à Ver-

(1) M"e de la Luzerne-BriqueviUe fut présentée par Mme de la Luzerne sa beWe mère, (Note du duc de 'Luynes.)

(2) Mme de Luynes conseilla à M^e d'Havrîneourt de prendre congé du Roi pour Slockiiohn dans le même moment de sa présentation , et ce conseil fut suivi. (Note du dnc de Luynes.]

sailles, quatre grands tableaux. Ils ont été faits à Rome; c'est le S"" Detroy, directeur de l'académie française, qui les a envoyés ; ils représentent l'histoire de Médée et Jason. Il est déjà venu ici ' dôui tableaux de cette même histoire, sur lesquels on a commencé à faire une tapisserie aux Gobelins. L'un de ceux-ci représente les dents du dragon qui gardoit la^ toison, semées en terre, d'où il sort une multitude de gêné armés ^ui se tuent eux-mêmes par la force des enchantements de Médée: "

Un autté est l'éhlèvement de la toison 'd'btf pai* iason.

Un troisième i^ présente là robe enipoisonnëe donnée à Glaucé ou Créûzè, fillé du roi de Ciorinthe; cette robe fit périr le père e^ là fille.

Le quatrième 'est le comblé delà vengeance que Médée exerée sur Jason', 'éii égjorgéant à ses yeux lies deux enfants qu'elle avôit éts dès lïfl , àj^rès quoi elle 's'élève dans les airs dans un char que lui avoit donné le Soleil; elle emporte avec elle les corps de ses enfants qu'elle va cacher dans le temple de Junon.

Le Roi, après. a voir tirélioute la journée du mardi et soupe à kl Meut te, alla coocher au petit château; il ne revient qu'aujourd'hui après souper à Versailles, d'dïi il repart samedi, après le conseil, poiir aller à Choisy pour huit jours. ' • ^

La Reine et toute la faniîlle i*oyàlé ^'enferma hier. Ils ont fait leurs dévotions aujour(l'hui.

On doit célébrer incessamment à Copenhague,- avec griande miagnificence, l'époque iséculaire de ravénçmenit de la maison d'Qldemboucg au trônede Danemark. Christian P, duc de Holstein, issu des comties d'Oldembourg, fut, au mois d'octobre 1449, le premiei*roi dé cette race.

Du mardi 1*9, Dampierre. . — J'ai parlé ci-dessus de deux présentations qui ont été faites le 15 de ce mois; il y eh eut une troisième ce même jour. M"® la duchesse de Penthièv*e présenta iM""®. de Narbonue^ qui estwfille de M°" de Chalut , danie d'honneur de M"^ là comtesse de

Toulouse. M. deNarbonne, son mari, est colonel du régiment de Soissonnois; il est de la même maison que M. le vicomte de Narbonne , chef de brigade des gardes du corps, qui a épousé une petite-nièce de feu M. le cardinal de Fleury. M. et M"'' de Narbonne prennent le parti l'un et Tautre de s'attacher à l'Infant et llnfante, duc et du* cbesse de Parme. Le lendemain 16, l'Infante présenta une seconde fois M"*^ de Narbonne comme ayant l'honneur de lui être attachée.

Le 15, jour de l'Assomption, M"® de Benthem (Bournonville) quêta et mon frère officia. On trouvera ci-après quelques détails et quelques observations que j'ai fait copier d'après lui sur cette cérémonie (1).

Après cet article on en trouvera un autre aussi copié d'après M. de Bayeux contenant quelques détails de ce qui s'est passé pendant le séjour de M""® la Dauphine à Forges (2).

(1) La veille de rAssomption, à sept heures du soir, Msr le Dauphin en-» voya demander à M. de Bayeux par M. de Sassenage s'il pourroit officier dans la chapelle le lendemain, que cela lui feroit plaisir. L'évêquMle Bayeux répondit quMl étoit tout prêt à exécuter les ordres de M. le Dauphin ; qu*ii le supplioit seulement de lui faire savoir promptement la décision du Roi pour envoyer chercher sur-le^hamp à Paris les choses dont il avoit besoin pour officier. M. le Dauphin proposa aussitôt Tévéque de Bayeux au Roi pour orficier le lendemain dans la chapelle, ce qui fut agréé par S. M.

Il n'y a que deux exemples avaut cehii-ci que des évêques aient officié dans la chapelle le jour de TÂssomption ; une fois ce Tut l'archevêque de Rouen (Tavannes), et l'autre, l'évêque de Bethléem. Les évêques n'officient qu'à la grande messe. La chapelle prétend que les vêpres et la procession du vœu de Louis XIU lui sont réservés. Cependant à la centième année de l'établissement de cette procession, le curé de la paroisse de Notre-Dame ayant prétendu devoir faire cette procession privativement à la chapelle, pour éviter toutes les difticuUés, le Roi ordonna que M. l'archevêque de Rouen (Tavannes) officieroit aux vêpres et feroit ensuite la procession, ce qui fut exécuté, et on m'a assuré que c'est la seule fois.

(2) A Forges.

11 a été décidé que Tofticier commandant les gardes de la porte ne pren* droit point immédiatement l'ordre de M'n« la Dauphine ; il prélendoit avoir ce droit comme le chef de brigade des gardes du corps ; «

Quoiqu'il ne doive y avoir qu'un exempt de service auprès de M>ne |a Dau-

M. Tarchevèque de Toulouse ( la Roche-Aymon ) et M. le marquis d'Asfeld^ fils du feu marécbal| demandèrent

phine, on lui avoit cependant donné i^endant le voyage de Forges M. de Narbonne, ch^f de brigade. Au retour de Forges, il a été aussitôt rappelé auprès de la personne du Roi, et M. de Vossé, exempt, qui étoit à Forges, a resté seul auprès de M">« la Daupliine. '

11 a été décidé que la maison de bois étoit regardi^e comme chambre;

Que le contrôleur de la bouche de quartier a voit le service préférablement au chef du gobelet ;

' Lorsque le Parlement est venu haranguer M^^ la Danphine par députés, le premier président étoit à la tôte de la députation, chose reniarquable ; il harangua M">« la Daupliine, et après lui l'avocat géni^ral. Le bailli Ménager harangua aussi, ce dont le Parlement prét4*ndoitquMI n'a voit pas droit; il y a toute apparence que cette harangue sera Tépoque du droii d'haranguer , en pareille circonstance, pour les avocats généraux de ce parlement, comme il est arrivé aux avocats généraux du parlement de Paris (président Uénault).

Mme la Dauphine avoit pour sa garde une compagnie de gardes Trançoises commandée par M. de Razilly et une compagnie de gardes suisses commandée par M. de Castella ; les gardes du corps, les gardes de la porte et les suisses dans le nombre accoutumé.

On a donné aux musiciens, qui étoient venus de Rouen pour la musique que ld<°« la Danphine faisoit taire chez elle tous les soirs à cinq heures, pendant les quinze jours qui ont précédé son départ, 50 louis; il y avoit deux cantatrices, une basse taille, deux violoncelles et trois violons, et un acxMmipagnateur de clavecin. On a trouvé que celte somme étoit trop modique.

On a donné ùO louis au fontainier, 40 louis aux capucins de Forges, dans Péglîse desquels Mme la Dauphine entendoit tous les jours la messe au retour des eaux.

M. le Dauphin et M^e la Dauphine ont tenu deux cloches qui ont été fondues pour la paroisse de Forges pendant le séjour que M'"e |a Dauphine y a fait. M. de Sassenage, chevalier d'honneur en survivance, a eu Thonneur de représenter M. le Dauphin dans cette cérémonie, et M^e |a duchesse de Brancas a représenté M»* la Dauphine, Vé^éque de Bayeux ; premier aumônier, a fait la cérémonie de cette bénédiction.

M. de Sassenage et Mme de Brancas se sont rendus à Téglise, M. de Sasse* nage dans le carrosse de M. le premier aumônier, qui l'a mené, et M'ne de Brancas dans son petit fauteail, sans aucune autre cérémonie. Ils avoient chacun un fauteuil à droite et à gauche des marches du sanctuaire, le dos du fauteuil tourné vers Tautel ; Pévéïiue en avoit un autre avancé dans la nef. Les deux cloches suspendues entre les parrain et marraine et la place oii étoit révéqoe, ils hirenl reçus à la porte de Téglise par le curé à la téie de son clergé, qui leur présenta Teau bénite et leur donna à chacun trois coups d'encensoir, et de même en sortant. Pour éviter tous les embarras, on a mis pour clicmises nux cloches de la mousseline et on a remis pour M. le Dan- T. IX. 30

4«6 VlftVIOlRKS DU njJCDK LUYNES.

l'agrément du mariage de M. le comte de Ja Rochfi^Àymon avec M"* d'Asfeldo . ;•: ,-. r^A^i» .ry:;cîî...

Il vient de paroltre un arrêt du conseil d'État du Roi, daté du 5 août, pour ordonner le renouvellement des actions. Le 23 mars 1723 , le nombre des actions fut fixé à 56,000. Le Roi en a retiré ou remboi]irsé plus de.lOl^QQQ et plus de 12,000 dixièmes^ qui ont été brûlés; Far là loterie établie en 1724 la Compagnie a retiré plus de 6,500 actions,, et outre cela plus de 80 par des payements. Toutes ces actions ont été brûlées ; de sorle qu^îl n'éfri reste plus dans le public qu'un peu plus de 38,000, qûî sont de différents numéros de tous les milliers. Outre celaleiis actions dont les numéros sont sortis de la roue dans le tirage de la loterie de 1730 ne sont pas de la mêine Valeur que les autres sur la place. Le Roi voulant donc i^éduire les numéros des actions et dixièmes d'action q[ui restent dans lès mains du public, ce qui ne se peut fâil^ sansï'aùtoritéde S. M., à cause des dépôts, tutelle^yiete.^a ordonné qu'il n'y dura plus que 38,342 actions 8 dixièmes, et qu'il sera fait un tableau de 48,000 actions et 80,000 dixièmes pour supprimer toutes celles qui ont 'été retirées par S. M. ou par la Compagnie.

Du mercredi 20, Dampiefre. — J'ai oKbIié de ttiarquer que M. le maréchal de Saxe arriva à Versailles il y a deux ou trois jours; il vient de faire un grand voyage ; il a été à Dresde, où on Ta reçu avec les plus grandes niarijuéé de distinction.

Le Roi n'a pas fait un grand séjour à Versailles; il en partit samedi 16, et alla coucher à là Meutte; il y tint dimanche le conseil d'État. Avant-hier, lundi 18, il alla tirer toute la journée dans la plaine Gennevilliers ; M. de Richelieu donna à souper à S, M. dans une maison qu'il a dans cette plaine. Le Roi revint coucher à la Meutte.

pliin et pour Ml"® la Dauphine 100 louis au cuié pour être employés ain$i i\\i*i\ jugera le plus à propos pour la plus grande utilit(^ de son église.

Le Roi alla hier cooeher àChoisy. M. le Dauphin et M*** la Dauphine yiont été aujourd'hui passer la journée et y souper; Mesdames y vont demain pour jusqu'à vendredi après soup^. .

•' H^ le Nain^ conseiller d'État et ci-devant intendant de Languedoc, esttoujoursdansun état qui faittoutcraindre poiir sa: vie; on lui a déjà coupé un doigt de la main, et l^ib.est déterminé à lui couper le bras (1) ; mais Tétat de son sang a déterminé à le faire passer auparavant par les grands remèdes.

On mande de Paris qu'il y a eu un grand incendie dans le cul'dè'sac de l'Oratoire, et que les PP. Capucins ont rendu de grands services pour prévenir les suites de ce funeste accident.

Du jeudi 21, Dampierre. — M*"*^la duchesse de Beauvillièrs.(Fervaques), seconde belle-fille de M. le duc de Saint-^Âignàn, accoucha hier, à Paris, d'une fille ; c'est son qjâatciéme enfant. Jusqu'à présent elle n*a eu que des garçojis.

U. te duc de Biron et M. le duc de Gramont ont envoyé des billets d'avertissement pour leur réception au Parlement mardi prochain.

Bu dimaficAe 24, Versailles. — Le Roi revint hier de Choisy, où il étoit depuis mardi au soir. Mercredi, M. le Dauphin et M""* la Dàuphine y allèrent; ils revinrent jeudi; ils allèrent encore se promener hier. L'arrangement est que M*"^ la Dauphine fera encore un petit voyage mercredi à Choisy, après quoi elle ne sorlira plus pendant tout le temps que l'on pourra avoir des espérances. ^.Mesdam^ allèrent jeudi à Choisy; elles dévoient en rev^çir .vendredi après souper ; le Roi désira qu'elles res-; tassent; ellçs écrivirent à la Reine, et ne revinrent que

bief ; après avoir été à la chasse du cerf. Le Rai revint

(1) On lui a coupé le bras il y a deux ou trois jooi'A. (Note du duc de Ztf !^^*> -^âtiie du 6 8ept«»mbre.)

so.

sur les neuf heures^ relaya entre les deux écuries et alla souper à TErmitage. Il reste ici aujourd'hui et demain. Mardi -26, à Cboisy, où il restera jusqu'au samedi 30.

Aujourd'hui la Ville vint présenter le. scrutin; j'ai déjà marqué ce qui se passe en cette occasion. C'est M. de Bernage, prévôt des marchands, qui porte la parole et qui harangue un genou en terre; il est précédé par M. de Brézé, grand maître des cérémonies^ et accompagné et présenté par M. le duc deCesvres et par M. d'Argenson, ministre d'État qui a Paris dans son département^ et suivi par les échevins. L'audience est publique ; le Roi la reçoit dans su chambre^ assis dans son fauteuil le dos vers la cheminée. La Ville a eu audience du Roi^ de la Reine, de M. le Dauphin^ M"*® la Dauphine, H""® Infante et de Mesdames.

M"**" la duchesse d'Aiguillon (Florensac) vint ici hier. Elle n'avoit point paru à la Cour depuis longtemps; elle a toujours resté à Paris auprès de M. d'Aiguillon, qui depuis son apoplexie étant parti pour les eaux de Bourbon est revenu avec une grosseur très-considérable au col, dont on craignoit infiniment des suites fâcheuses. Elle nous dit hier que Morand, fameux chirurgien, après l'avoir bien examiné, avoit décidé qu'il étoit impossible de songer à ouvrir cette tumeur, ni que l'on ne pouvoit espérer de la résoudre par des fendants ; que par conséquent il falloit songer à faire vivre M. d'Aiguillon le plus que l'on pourroit, en lui faisant observer un grand régime. Cependant on a appliqué des fondants. On s*est servi en môme temps de l'usage des purgations réitérées; actuellement la tumeur a entièrement disparu. L'appétit et le sommeil sont revenus, et il partit il y a deux jours pour aller à sa terre de Véret en Touraine. Son état^ malgré cet événement heureux et singulier, est toujours fort dangereux, parce que c'est à la suite d'une apoplexie très-décidée.

Du mardi 26, Paris. — Les États d'Artois eurent hier

audience à Versailles, présentés par M. d'Argenson , secrétaire d'État de la province, et par M. le prince Charles. M. Tabbé de Roquelaure, grand vicaire d'Arras, porfoit la parole. Ces États n'ont jamais andience que du Roi; c'est audience publique dans la chambre. Les États de Languedoc eurent aussi audience, présentés par M. de Saint-Florentin et M. le prince de Dombes. M. de Brézé, grand maître des cérémonies, dans ces occasions prend toujours Tordre du Roi et marche immédiatement avant les députés. Ce fut M. Tévêque du Puy (Pompignan) qui porta la parole pour le Languedoc. Je n'entendis que sa harangue à la Reine ; elle me parut très-bien , assez courte, prononcée distinctement, et très-convenable de tous points. Il m'a paru que Ton étoit content de lui.

On fit hier une opération à M. le maréchal de Duras. La chute de cheval qu'il fit Tannée passée à la chasse, et de laquelle la mâchoire fut cassée, a donné occasion cTabord à des esquilles qui sont sorties de la mâchoire, et ensuite un abcès fort considérable qui a percé en dedans; mais comme on a trouvé qu'il n'y avoit pas assez d'ouverture pour la matière, La Martinière a jiigé à propos d'y faire quelques incisions pour y donner du jour. Cette opération a duré cinq minutes. Elle est à peu près semblable à celle que l'on fit il y a quelques années à H. le Dauphin.

Le Roi soupa hier au grand couvert. On avoit cru qu'il pourroit n'y pas souper, mais sans aucun fondement. Le matin il y eut la musique des Vingt-quatre, suivant l'usage. La Reine alla à la grande messe et aux vêpres chantées par la musique de la chapelle. C'est le curé de Notre-Dame qui vient officier ce jour-là à la chapelle. Immédiatement après les vêpres il y eut le salut.

M. le duc de Gramont et M. le duc de Biron ont été reçus ce matin au Parlement. Le rapporteur de M. de Gramont étoit M. l'abbé de Salaberry; et celui de M. de Biron, M. d'Héricourt, fils de celui qui avoit été chef du conseil

470 ^lEMOIRES DU DUC DE LUYNES.

de M., le comte de Toulouse. Les témoins de.'M. d^ Gr^r mont étoient M. le duc de Gesvres, M. le dflc de Tallard et un troisième que j'ai oublié; ceux de M, dé^Bifon étoient aussi M. le duc de Gesvres ettdi^^çffici^s aux gardes françoises. • ' ;. >!:»:; • "I \ *

M™* de Montoisoq (Tonn^erre), d^me ,4h. palais fde la Reine, se trouva très-mal avant-hier à la^uit^ de la' Reine^ et encore plus mal hier matin ; el^ fut presque sans connoissance dans le grand salon de la Reine; on y fit entrer un pelit fauteuil pour l'apporter chejs M^* deLuyties. Différents petits remèdes que M. Helv^tius ivii fit donner n'ayant pu la soulager, on l'emporta àVappartenaent de M. d'Estissac, comme le plus près. Elle n'en a point; elle loge à l'hôtel de Villeroy. Lorsqu'elle fut cheZj M. d'Bsti^ sac, elle perdit entièrement connoissa^nccb et elie ne(lui revint point pendant longtemps, malgré ^deux saignées du pied et plusieurs grains d'émétîque. Le soir, la eon^ noissance revint; cç matin elleest mieux^ xnaiselle ar tou^ jours un grand mal de tête qui donn^ J^eaucoup d'ipquiétude. M'"'' de Mon toison est jeune, mais elle a une santé fort délicate ; elle a eu trois grossesses, raais.elle n'a janiaîs pu porter ses enfants que jusqu'à sept moi&et demi au pi us.

Le Roi dit hier au grand couvert qu'U avoit eu nouvelle que les Ânglois avoient rendu Louisbourg. Ainsi voilà les otages libres. Le Roi demanda à milord Ca(thcari s'il ne reviendroit point en France; il répondit qu'il étoit si comblé des bontés de S. M., qu'illai en demandât la permission. •

Il paroit que la conspiration de Malte est entièrement étouffée et que l'on regarde ce pernicieux dessein comme l'ouvrage du pacha de Rhodes, prisonnier de la Religion depuis quelques années. Quelques-uns de ses complices ont déjà été exécutés, mais pour lui il est au château Saint-Elme, gardé à vue; et comme il a xéelamé la prolection de la France, le grand maître n'a pas voulu prononcer sans recevoir les ordres de Sa Majesté.

L'affaire de la conspiration de BL'rne parolt aussi entièrement terminée ; quelques-uns des coupables ont été banAis£à{>efpétiiitay et' d'autres seulement pour un temps.

Il est arHvé deptiis quelque^i jouis ici un ministre de Vie&Q^ (Jue ron appelle M. Marchai.

Le gouvernement du château de la Bastille, vacant par la mort de M. Delaunay^ a été donné à M. Bayle^ lieute^ nant de Roi du chtiteau de Vincennes.

Le 9 de ce mois M. le cardinal Tencin fut élu proviseur de la maison de Sorbonne.

Il parolt depuis quelques jours'une ordonnance du Roi pour les colonels^ mestres de camp^ lieutenants-coloi)fls.et commandants de bataillon. Le Roi a jugé à propos qu'ils n^eussent plus de compagnies , et par cette ordonnance S. M. veut qu'ils servent dans les places et y fassi^nt la visite des postes.

r. ie n'ai appris qu'aujourd'hui que le Roi^ voulant don-^ x^^r des marques de bonté à M. d'Argenson, ministre de la guerre^ et sachant que sans avoir aucun fonds de bien , il a fait des dépenses immenses aux dernières campagnes^ ^t particulièrement au dernier siège de Fribourg, où il tenoit le plus grand état qu'il soit possible, a bien voulu payer les dettes de ce ministre ; c'est un objet de 3 ou 406,000 livres.

Patrpc^a^S. M. luia donné l'appartement de ieu M. le calcinai de Rohan , au vieux Louvre. iM. d'Argenson, obj^géles jours d'audience de recevoir une compagnie nombreuse , tant pour le ^militaire que pour ce qui regarda, Paris» n'avoit point l'espace assez grand dans sa maison et étoit obligé d'aller aux Invalides. L'éloignement de cette msiisQ.n étoit un graud inconvénient pour plusieurs personnes peu en état de prendre des voitures pour aller à.ces audiences. C'est ce qui Ta déterminé à demander au Roi l'appartement que le Roi vient de lui donner.

Du vendredi 29, Versailles, — M, le Dauphin et M'"*' la Uàuphîné allèrent mercredi àChoisy et en revinrent hier.

Mesdames y sont allées aujourd'hui et reviendront demain avec le Roi.

Hier M. le Dauphin^ M*"® la Dauphine^ Madame Infante et Mesdames allèrent à la tragédie représentée par les écoliers du collège de Versailles. La pièce étoit la mort de César de Voltaire. Il y eut ensuite une petite pièce intitulée les Mécontents: elle est de laBruère^ qui fait le Mercure. 11 est attaché à M. le duc de Nivernois, et est actuellement à Rome avec lui. Ces deux pièces furent assez bien jouées pour des enfants. Il y avoit beaucoup de monde. Un des amphithéâtres tomba quelques heures avant la représentation , avec vingt-cinq ou trente personnes qui étoient dessus; il y en a eu cinq ou six de blessées, et entre autres un officier du gobelet- pain de la Reine, qui Test assez considérablement.

Du samedi 30, Versailles. — J'ai appris ces jours-ci que le Roi a nommé M. le cardinal de la Rochefoucauld pour . présider à rassemblée du clergé qui se tiendra au commencement de l'année prochaine.

n y a quatre ou cinq jours que la ville de Paris a pris la direction de l'opéra; M. le duc de Gesvres alla hier à Paris avec M. d'Argenson pour donner des ordres en conséquence de ce nouvel arrangement.

On va abdtlre incessamment la tour bâtie par Catherine de Médicis (1) dans la cour de Thôtel de Soissons; les créanciers de H. le prince de Carignan ont vendu la démolition de cette grande maison. Il reste encore à vendre l'emplacement qui est un objet considérable. On croît que la Ville pourroit bien Tacheter pour y faire construire une nouvelle salle pour l'opéra.

Du dimanche 31,. Versailles. — M. de Rohan-Chabot et M. de Clermont-d'Amboise sont venus ici aujourd'hui faire signer au Roi le contrat de mariage de la fille de

(1) Celte four ne fut pas d^^molie et existe encore près de la halle au blé h Paris

SEPTEMBRK 1749. 473

M. de Rohan-Cbabot avec M. de Clerinont-d'Amboise^ veuf de M"* de Berwick.

Mort de M. de Yillemur. >- Maladie de M. de Saint-Sé vérin. — Abbayes données. — M^'^ de Ligneville; détails sur sa famille. — Le chevalier de Tourville. — Présentation de Mme» de Linange et d*Hamilton. — Présent de la Reine à Mtte de Ligneville — La Reine joue chez Madame Adélaïde ; diriicultés. — Projet de voyage du Roi au Havre. — Mort du comte de Matignon. — Mariage de M. de Brézé. — Promotion d^orficiers généraux et régiments donnés. — Affaire de Tliôpital général . — Mort de la maréchale de Montmorency. — Trois grands couverts de suite. — Changements dans le projet de voyage dn Roi. — Rang de M. de Monaco. — Mesdames à Dampicrre. — Les grenadiers de France. — Réforme de divers corps. — Mort de M me du Cli&telet. — Accident arrivé au maréchal de Saxe. — Le Roi à Crécy; il y tient conseil. — Uniforme des courtisans pour les voyages. — Nouvelle route de Versailles à Clioisy. — Chasses du Roi. — Hautes-contre reçues à la Chapelle. — M. Potowski et ses ordres. — Mort de M. de Lède. — Variquez et plaisanterie du Dauphin ^^ Maison deNarbonne. — Mort de M. de Tailiebourg. — La Reine à Lucienne. — Précautions de la Dauphine. — Chaises du Roi. La forêt de Dreux. — Mesdames à Paris. — Le Palais Bourbon. — Procès de Mme de Mézières. — Procès de M»"* de Carignan. — Indisposition de Madame. Hommes qui peuvent entrer quand elle est dans son lit. — Jeu de la Reine et usages. — Relation du voyage de Mesdames à Paris. — La princesse de Rolian fait ses révérences. — Lord et lady Montaigu et leur fils. -.Le duc de Richemond. — Mort<t et naissances. — Voyage du Roi au Havre. — Réception de révéque de Rennes à TAeadémie. — Nouveaux détails sur Taffaire de M™* de Carignan. Généalogie de la maison de Carignan. — Indisposition de Madame Infante. —Courses du Roi. — Le Roi tient conseil d'État à Rambouillet. — Arrangements pour les départs de la Cour. — L'abbesse de Montivilliers présente un paon au Roi. — Fondation du Havre par François I*'. — Droit de M"* de Mehnont. — Mort de M°»» de Vassé. — Voyages du Roi et de Mesdames. — Arrangement^' pour le voyagi> des deux Infantes. — Dilficultés au voyage de M™* de Modène. — Présentation du prince de Hesse-Cassel et de M*"* de Mézières.

Bu lundi V% Versailles. — Il y a deux ou trois jours que le père de M"* de Saint-Séverin est mort à Paris (1); il y avoit longtemps quHl éloit malade, et on Favoit dit mort

(f) Il mourut le Si août. (Sote du duc de Luynes)

pendant Compiègne. Il s'appeloit H. de Villemur ; il étoit garde du trésor royal.

M. de Saint-Séverin ^ son gendre, qui depuis l'opération qu'on lui iit un an environ avant quMl ait été à Aixla-Cliapelle^ avoit paru jouir d'une assez bonne santé, est retombé depuis dans un état que Ton croyoit presque sans ressource ; cependant il est mieux présentement.

Le Roi a donné depuis peu de jours à M. le cardinal de Soubise Tabbaye de la Cbaise-Dieu, vacante par la mort de M. le cardinal de Kohan. M. le cardinal de Soabise a remis en môme temps à S, M. Tabbaye de Saint-Epvre, diocèsede Toul^quivautaumoins 30^000 livres. La Chaise- Dieu vaut moins, mais elle a de fort belles ooUations. L'abbaye de Saint-Epvre a été donnée au prince Constantin. M. le cardinal de Soubise a pris congé aujourd'hui; il s'en va à Saverne.

Le Roi partit hier à quatre heures et demie pour alte tirer et ne revint que vers les sept heures. Il travail!» comme à l'ordinaire avec H. Tévéque de Hirepoix et ensuite avec M. de Huy; il travailla aussi avec M. le chancelier et M. d'Argenson; c'étoitun travail extraordinaire. Ensuite il y eut celui du contrôleur général, suivant IV sage.

Aujourd'hui S. M. est partie sur les onze .heures pour aller à la chasse et de là coucher à Choisy^ d'où il reviendra vendredi.

M"^ de Ligneville est venue aujourd'hui faire sa couri la Reine ; elle est (ille de M. de Ligneville frère du gmnd veneur du roi (ie Pologne. Ce sont gens de grande oobdition, de Lorraine, et une famille très-nombreuse. Le maréchal de Ligneville y qui étoit son ^and-père, aei vingt-quatre enfants. Le duc de Lorraine àyàkif déâti qu'une des filles de M. de Ligneville fût fiïW d'bonnèff j de la duchesse de Lorraine, la maria à M. le prindè è Craon; c'est M"**^ de Craon d'aujourd'hui, qui a eu yin^ deux enfants. Le fils atné du maréchal de Ligneville n'f

SEPTEMBRE i749. 42à

jamais été mari^,; c'est celui qui a eu la charge de grand veneur de Lorraine sur la démission de M. le chevalier de Thianges. Le frère du grand veneur, père de M"*' de LJignç^yille dont ç'ciSt ici Tairticie , n*a qi|e 600 livres de rente, quinze enfaqts , tous vivants et sa femme grosse. On peixt juger de la situation de cette famille. Il y a huit filles et sept garçons. Des filles, il y en a deux religieuses. et une à ^int-Cyr. Celle-ci, qui est grande, bien faite et d'une jolie figure , est au couvent de Belle-Chasse à Paris, avec uqp pensipn de 400 livres que M. le cardinal dç Rohan lui payoit, et elle craint beaucoup acluellement que, ce secours ne lui soit pas continué par M. le cardi* n£^l de Soubise. Des garçons, il y en a deux chanoines de Nancy, et deux qui ont été pages de la feue reine de Pologne et sont actuellement ofQciers dans le régiment des gardes de Lorraine. M^'^ de Ligneville, qui est venue ici^futprésentéeauRoietàla Reine, àLunéville, en ilkk ; cependant elle n'a point paru ici aux heures de cour ni en grand habit; La Reine au sortir de son diner a bien voulu la. recevoir dans sa chambre en particulier; c'est M"*^ de I^uynes qui Ta présentée ; elle a baisé le bas de la robe comme à une présentation. Elle vient représenter à la Reine sa triste situation et implorer ses bontés et sa protection. J'oublioisdans le nombre des enfants de cette famille ceux de M""* de Lénoncourt, sœur de M'"* de Craon ; elle n^en a que deux ; mais outre cela il y a tous les enfants des filles de M. de Craon.

M., le chevalier de Tourville a été présenté aujourd'hui au Roi e% à la R(9ine; il e^t de la même maison que feu H. le maréchal de Tourville; il étoit enseigne de vaisseau et a été présent à l'évacuatioi^ de Louisbourg. C'est lui qui en a apporté la nouvelle. Il a fait le chemin en vingtquatre jours. Le Roi vient de le faire lieutenant de va.issea.u, On dit que c'est un sujet de distinction dans la marine; c'est le témoignage qui lui est rendu dans tous les bureaux de la marine et par tous les marins qui ont

servi avec lui ; il a la croix de Saint-Louis ; il a obtenu cette marque d^bonneur à Toccasion d'une action brillante.

11 n'y a point eu aujourd'hui de musique à la chapelle^ ni de concert chez la Reine» parce que les musiciens da Roi, suivant Tusage ordinaire, étoient à Saint-Denis, au service anniversaire de Louis XIV.

Du mercredi 3, Versailles. — Hier, la Reine , après son diner, vit dans sa chambre M"'^ la marquise de Linange et M*"® la comtesse d'Hamilton, sa sœur. Leur nom est Lewenhaupt ; elles sont Suédoises, parentes du général Lewenhaupt qui eut le col coupé en Suède il y a quelques années. Elles étoient en robe de chambre , mais Taudience que S. M. eut la bonté de leur donner fut en particulier; M'"* de Luynes les présenta à la Reine; elles baisèrent le bas de la robe, comme M"* de Ligneville avoit fait avant hier. Un moment après, la Reine voulut bien permettre que M. de Linange et M. d'Hamilton, leurs maris, entrassent pour lui faire la révérence. M"* de Linange et M"' d'Hamilton sont deux grandes femmes, qui ne sont plus jeunes, mais qui ont dû être de figure agréable ; elles ont un fort beau teint. M"™* d'Hamilton a même encore actuellement un visage qui plaît. M. et M'"® de Linange demeurent dans leur château à Ober-Breu, en Alsace, à cinq ou six lieues de Wissembourg. C'est à Wissembourg qu'ils ont vu la Reine avant son mariage, et M. d'Hamillon , qui est d'extraction écossoise, mais qui est né en Suède et qui a servi douze campagnes sous les ordres de Charles XII , a vu la Reine en Suède. Les deux sœurs et les deux beaux-frères vivent ensemble , et des quatre, il n'y a que M. d'Hamilton qui soit catholique; les autres sont luthériens. Le comte de Linange a servi la France dans le régiment du prince de Birkenfeld, son beau-frère. M. d'Hamilton est encore actuellement dans le service; il a la croix de Saint-Louis; il commande actuellement le régiment du comte Louis de la Mark, et est

brigadier des armées du Roi, La Reiue lui dit hier qu'elle se souvenoit fort bien d'avoir vu son père en Suède. M. et M^'^deLinange n'ont qu'une fille, qu'ils ont amenée avec eux mais qu'ils ont laissée à Paris. H. d'Hamilton n'a point d^enfants. Toute cette compagnie dîna chez moi au sortir de chez la Reine.

M"* de Ligneville, dont j'ai parlé ci-dessus, y dîna aussi. La Reine, touchée de sa triste situation, en a parlé à H. le Dauphin, M*"* la Dauphine et à Mesdames, et tous ensemble ils ont fait présent de 4>0 louis à M""" de Ligneville , auquel la Reine a joint une robe.

H'°^ Adélaïde prit des eaux hier, et la Reine alla chez elle à six heures jouer à cavagnole. La table étoit dans la pièce avant la chambre de M'"* Adélaïde. M. de Saint- Jal, chef de brigade, et l'exempt qui sont de service auprès de la Reine, demeurèrent alternativement derrière le fauteuil de la Reine pendant tout le jeu. Les valets de chambre représentèrent que cette pièce devoit être regardée comme le grand cabinet de la Reine, et que par conséquent c'étoit à eux à rester derrière le fauteuil de S. M., et non aux officiers des gardes. La Reine répondit que la volonté du Roi étoit que les officiers des gardes soient derrière son fauteuil lorsqu'elle est chez ses enfants. Il est certain que ce sont les valets de chambre qui y demeurent chez M"* la Dauphine dans son grand salon les jours que la Reine y joue. Je l'ai vu plusieurs fois.

Du jeudi 4, Versailles. — Les voyages du Roi sont décidés d'hier. Le Roi part d'ici mercredi 10 pour aller à Choisy ; il part de Choisy mercredi 17 et va coucher à Navarre; le jeudi 18 à Bizy; le vendredi 19, passant par Gaillon sans y arrêter et à Rouen, où il ne restera que pour relayer et recevoir les clefs, S. M. va coucher au Havre; il y séjourne le 20. Le 21, du Havre à Bizy, et le 22 à Versailles. Le Roi ne verra point le Parlement à Rouen, mais seulement au Havre, le jour qu'il y séjour-

^78 Mrî:MOiRks nu duc df ujynrs.

nera. La chambre des comptes s*y rendra aussi. Ce sera H. le duc de Luxembourg, comme gouverneur de 'Normandie, qui présentera l*un et Tàutre à Si M;; ma% c*est M. de Saint-Àignan qui prendra Tordre du Rôî. te Havre est un gouvernement particulier; qui a environ trente lieues de circuit et qui a été formé-par L6tM**Xf¥; C'esl dans ce lieu qu'est né le fameux Scndéry, mort en '1668, et sa sœur, la Sapho de notre temps, 'in(>rte au comMencernent de ce siècle.

Le Havre de Grâce, autrefois Françoîseville-, en latin Francùcopolis, a environ 2'«,000 habitants. Louis XUjeta les fondements de cette ville en 1509 ; François P' la fit fortifier d'une fort grosse tour qui a son' Ootnmandant particulier. Louis Xlll y fit faire une double enceinte flanquée de bastions , et la citadelle fut bâtie aux frais- dû cardinal de Richelieu, qui étoit gouverneur de cette ville.

Le Havre a un très-beau bassin, où il entre 18 pieds d^eau dans les grandes marées^ et on yen conserve 16 par le moyen des écluses.

Du samedi 6, Versailles, — Je viens d^apprehdre que M. Savalette, fermier général, a eu la place de garde du trésor royal vacante par la' mort de M. de Villemur; beau-père de M. de Saint-Sé vérin.

J'appris hier la mort du comte de Matignon , Vun 'àés fils de M. de Valentinois. 11 étoit colonel du régimefit'dè Forez ; il avoit vingt-deux ou vingt-trois ans.' B.' dé Valentinois avoit eu quatre garçons et une fille, qui est religieuse aux filles Sainte-Marie , rue Saint-An tbine. Des quatre garçons, il n'en reste plus que deux; il en perdit un il y a quatre ou cinq ans, qui avoit été abbé et avôït quitté le petit collet pour entrer dans le service ; il avoit environ quinze ans et étoit je crois dans le régiment de Forez. Il mourut à Mouzon près Sedan. Des deux qui lui restent, Talné est le prince de Monaco; Fautre est le chevalier de Honaco,'qui est dans la marine.

M. de Brézé, jgrand maître des cérémonies et filstle

SËPTEMBRK 1749. 470

H. de Dreu£y est verni ici aujourd'hui demander Tagrément du Roi- pour son mariage. Il avoit épousé M^^ de Nancré^ avec laquelle il avoit peu ou point vécu. Elle* est morte depuis environ deux ans. H. de Brézé épouse la fille de M"^ de la Châtre (Nicolal). M. de la Châtre, son père, tué en Italie, avoit été connu pendant longtemps sous le nom de comte de Nancey ; il étoit fils de H. de la Châtre, lieuteMnt général des armées du Roi, et de M"* de Lavardin, fille de H. de Lavardin et d^une sœur de M. le duc de Qhevreuse. 11 a laissé un garçon et une fille. Le €ls a épousé la fille de feù H. de Tresnel, et c'est la fille qui se marie.

Le chevalier de Maulevrier est venu ici aujourd'hui prendre congé. C'est lui que lé Roi a nommé pour commander les galère^ qui passeront Madame Infante.

M. de Bréafr,. colonel de.Hédoc et brigadier, est arrivé aujourd'hui de Siroshôùrg- où est ce régiment. Le Roi lui a donné celui dé -Picardie, vacant par la promotion de H. le duc d'Antin qui est fait maréchal de camp (1) ; M. de Bréan a remercié le Roi ce soir avant le grand couvert.

Du lundi 8, Vètsàilles. —^ La promotion dont j'ai parlé ci-deâsus a donné' occasion à de nouvelles grâces. Le Roi a disposé de pluiieùrs régiments. Celui de Picardie' qu'avoit M. le duc d'Antin , fait maréchal de camp , a été doûné à M. de Bréan/brigadiér des^ armées du Roi et colonel dû i^gimeilt de Hëdoc. Celai de Hédoc à H, de Mesmes, qui étoit colonel dans les grenadiers de France. Le régiment de Tournaisis, vacant par la promotion de M. deCui^ë, qui e£(t encore en Corse, a été donné à H. le chevalier dp Joyeuse, qui étoit aussi dans les grenadierà de France. Le régiment de Bonac, vacant aussi par la pro-

(1) Le 25 août le Roi lit une promotion de : .4 lieutenants généraux^ 6 mârëcbaux de camp, 4 colonels anx srenadiersde France.

motion a été donné au fils aine de M. le duc de Brissac, qui est aussi dans les grenadiers de France. Le régiment de Ségur, vacant aussi par la même promotion, à M. de Briqueville ( la Luzerne)^ celui qui vient d'épouser M"* de Pontcarré; il étoit aussi colonel dans les grenadiers de France. Le régiment de Forez qu'avoit M. de la Rocbe- Corbon^ aussi fait maréchal de camp, a été donné au fils de H. le marquis de Matignon; il étoit aussi colonel dans les grenadiers de France.

Il fut fait il y a deux ou trois jours un règlement au sujet de la grande affaire de l'hôpital général. Cette af* faire fait grand bruit depuis les démissions données par les seconds administrateurs à l'occasion de la nomination de la nouvelle supérieure; et il y a huit ou dix jours que les chambres étant assemblées, H. de Vougny, conseiller de grande chambre^ prit la parole et dit que les hôpitaux étoientdans un état digne de l'attention de la Cour; qu'il n'y avoit plus de provisions dans les magasins que pour très-peu de temps ^ et que l'hôpital devoit beaucoup. Les gens du Roi furent mandés aussitôt, et convinrent qu*il étoit nécessaire d'y mettre ordre. Le Parlement parut fort agité sur cette affaire. Sur le compte qui en a été rendu au Roi par M. d'Argenson , il a été décidé ce qui suit :

L'affaire de Tadministration vient d'être réglée d'une voix unanime au conseil des dépèches. 11 y aura un arrêt par lequel le Roi annoncera un règlement qu'il fera pour la bonne administration de l'hôpital général et qu'il enverra au Parlement à la Saint- Martin ; qu'en attendant^ il nommera le nombre d'administrateurs qu'il jugera nécessaire pour avoir soin dudit hôpital, lesquels seront dispensés dans le moment présent de la prestation de serment; que du reste toutes choses demeureront dans l'état actuel , et la dame Moisan , supérieure. Au surplus^ S. M. a évoqué toute cette affaire à elle et à son conseil.

M'"® la maréchale de Montmorency est morte cette nuit, à cinq heures; elle se portoit bien , au moins comme à

son ordinaire, hier au soir; cependant depuis quelque temps elle se plaignoit d'un mal de côté, mais il ne Tempècboit pas de sortir ; elle crachoit aussi du sang de temps en temps ; en tout elle avoit une santé délicate et faisoit assez d'attention à ses maux. Elle s'est trouvée mal à trois heures et demie, et est morte en une heure et demie de temps. Elle éloit fille de M. de Harlay, mort en juillet 1717, le 23, âgé de quarante-neuf ans, et de M"^ de Coôtjanval, morte à Paris, le 18 mars dernier. Son grand-père étoit M. le premier président de Harlay, mort en 1712, le 23 juillet, qui avoit épousé, le 1 2 septembre 1667, M"® de Lamoignon. Elle avoit été mariée avec M. le chevalier de Luxembourg, qui prit alors le n >m de prince de Tingry, depuis maréchal de Montmorency, le 7 décembre 1711. Elle laisse quatre enfants : M. le prince de Tingry, veuf de M"* de Séuozan, depuis le 29 septembre 1741, et qui a une fille de ce mariage; M. le comte de Montmorency, mai»ié, le [12 juin 1741], à M"' Pelletier; M™^ la comtesse de Tresmes et M""' la duchesse d'Havre. M"^ la maréchale de Montmorency avoit environ cinquante-quatre ans.

Du mardi 9, Versailles. — Il y a eu trois grands couverts de suite, ce qu'on n'avoit pas vu depuis longtemps, samedi, dimanche et lundi. Aujourd'hui, le Roi a soupe dans les cabinets avec M. le Dauphin, M'^^la Dauphine, Madame Infante et Mesdames. Demain conseil d'État, après lequel S. M. part vers les onze heures du matin, pour aller à Crécy, oùil reste jusqu'au mercredi 17. Ce jour il va à Navarre, où il passe la journée du 18 et y soupe; il en partira à minuit, pour le Havre. Le premier projet d'aller coucher à Bizy est changé, parce que le chemin est plus court de deux lieues en partant de Navarre , et que la journée étant de trente lieues^ dont les dernières sont de chemin fort rude, le Roi s'est déterminé à partir à minuit.

M. et M""^ de Linange vinrent ici, avec M. et M"*® d'Hamilton et M"* de Sinclair, dimanche 7, voir le grand couvert

enbayeurs. M"' de Sinclair est grande, bien faite et assez jolie; elle a environ quinze ans. Elle est fille de M"* de Linange, de son premier mariage avec M, de Sinclair, cousin de celui qui fut assassiné ily a quelques années; cet événement a fait grand bruit dans TEurope. Ce M. de Sinclair, premier mari de H"* de Linange, avoit son bien en Alsace, et la terre d^Ober-Brûnn , où demeurent M. et M™* de Linange, appartient actuellement à M"* de Sinclair; elle a 18,000 livres de rente acquises dès à présent, et en aura à peu près autant du bien de sa mère. M. de Linange a ses terres dans l'Empire; il jouit de 60,000 livres de rente. Il vient de gagner un procès qui lui vaudra encore 60 ou 80,000 livres de rente d'augmentation ; et il va plaider contre H. le prince de Hesse- Darmstadt, qui çst ici sous le nom de comte de Nida et qui a épousé une princesse de Linange, comme je crois l'avoir marqué ci-dessus. M. de Linange prétend avoir encore des biens considérables à espérer du jugement de ce progrès.

Du mercredi 10, Dampierre. — La mort du frère de M. de Monaco a donné occasion à une question qui a été agitée sur le rang de M. de Monaco. Le Roi fait l'honneur à ceux qui sont titrés, ducs, grands d'Espagne, d'envoyer chez eux un gentilhomme ordinaire leur faire des compliments dans les occasions. On a demandé si M. de Monaco étoit titré ; on s'est adressé à M"® de Tallard, qui a dit qu'il avoit dansé des menuets et danses figurées avec Mesdames et qu'il avoit eu Thonneur de les saluer; M°** de Tallard a ajouté qu'elle n'avoit agi en cela que sur ce que lui avoit dit M. le cardinal de Fleury; qu'à la vérité M. le cardinal de Fleury lui dit quelque temps après qu'elle évitât le plus qu'il seroit possible de faire danser des menuets à M. de Monaco avec Mesdames. On a consulté aussi M™® la duchesse de Brancas, la dame d'honneur, qui a dit que M. de Monaco l'étant venu trouver pour être présenté ù feu M""® la Dauphine, elle avoit voulu

s'iofornier du traitement qa*il devoit avoir, et qu'après avoir pris tous les éclaircissements qu^elle croyoit nécessaires^ M. de Monaco avoit salué M** la Dauphine. M*^ la Dauphine d^aujourd^hui lui a fait le même honneur. Dans le temps du mariage projeté de M. de Monaco avec M^^de Bouillon^ qui a été rompu comme l'on sait^ personne ne doutoit que le rang n'eût été accordé à M. de Monaco à l'occasion du mariage et qu^il ne continuât à jouir de cette gr&ce. 11 est certain que feu M. de Monaco^ son grand-père, avoit un rang. On prétend même que ce rang fut accordé par un traité. M. de Monaco d'aujourd'hui est souverain de la principauté. Je ne sais point quelles sont les conditions du traité fait avec le grand-père , ce que je sais seulement c'est que le Roi jusqu'à présent n'a point envoyé faire compliment à M. de Monaco.

Duvendrediii, Dampierre. — Mesdames me firentl'honneur hier de venir passer ici l'après-dlnée et souper. Madame et M""* Adélaïde étoient déjà venues ici à Tun des voyages delaReineJel'aimarqué dans le temps; maisalors Madame Infante étoit en Espagne^ et M"* Victoire à Fontevrault. Elles ont eu Tune et l'autre la curiosité de voir Dampierre; elles y arrivèrent donc toutes quatre hier, un peu avant trois heures après midi. Elles avoient déjeuné à Versailles avec les six dames qui avoient l'honneur de les suivre. C'étoit M"*^ de Lède (Crouy), M"* la maréchale de Duras (Bournon ville), M"' de Beauvilliers(Creil), M'"*^de Belsunce (Heudicourt), M"* de la Rivière (la Rivière) et j|roc de Narbonne (Chalut). Elles avoient deux carrosses à huit places chacun, sans compter celui des écuyers, où ils étoient huit : les deux majordomes de semaine de Madame Infante, M. de Sàsatelli, qui est aussi premier écuyer et M. delà Vila, M. du Saussoy,*écuyer de Madame, M. d'Alard, écuyer de M"*' Adélaïde, et M. de la Vallette, écuyer de M™* Victoire. 11 y avoit ouère cela trois porte-manteaux pour Madame, M** Adélaïde et M""* Victoire. Ces huit mangèrent avec mon fils et moi. Mesdames avoient quatre

pages de la petite écurie, deux exempts des gardes du corps, M. le chevalier de Breteuil (1 ) et M. de Caulaincourt, l'un pour Madame Infante et l'autre pour Mesdames, douze gardes du corps, dont quatre à leur suite , et huit avec un brigadier, qui étoient arrivés deux ou trois heures auparavant.

Mesdames voulurent d'abord voir la maison ; elles virent le rez-de-chaussée et le premier étage; il pleuvoit, et on ne pouvoit leur proposer de sortir que dans une voiture couverte. Elles voulurent aller aille dans la chaloupe; il y avoit un bateau qui suivoit la chaloupe, dans lequel étoient des timballes, trompettes , violons et violoncelles, quijouoient, sonnoient et battoient alternativement. Dans nie, on servit des gaufres à la hoUandoise à Mesdames , du café et des glaces. Elles voulurent ensuite aller à la Ménagerie démon fils, à la cour Senlisse; elles y allèrent en calèche. Madame Infante et Madame dans une calèche avec M°^* de Lède et M"« de Luynes; M"« Adélaïde et M"« Victoire dans une autre, avec M"^ de Chevreuse et M"® de Beauvilliers (2). Après avoir resté quelque temps à voir les dedans et les dehors de la ménagerie. Mesdames remontèrent dans les mêmes calèches, et allèrent voir le grand parc. Elles rentrèrent sur les sept heures. Madame Infante joua au papillon. Madame à quadrille , jjme Victoire accompagna du clavecin, et M""^ Adélaïde joua du violoncelle et du violon; ces amusements durèrent jusqu'au souper. Mesdames se mirent à table à huit heures, avec toutes les dames. Il n'y avoit à Dampierre de dames que M'"*^ de Luynes, M™® de Chevreuse et M"® de Tessé, et d'hommes extraordinaires que M. de Pignatelli,

(1) M. le chevalier de Breteuil a été auprès de M(°e infante Isabelle depuis qu^eiie est en France, et M. de Sesmaisons auprès de M"^" Infante; mais comme M. de Sesmaisons a fait une chute de cheval assez considérable, M. le chevalier de Breteuil l'a remplacé. (Noie du duc de Luynes.)

(2) M"** la maréchale de Duras, qui sentoit encore de la douleur à son pied, resta toujours au château sans en sortir. (Note du duc de Luynes.)

M. de Ruby son fils, et M. de Saint-Aignan. Pendant le souper de Mesdames, il y eut une table servie en même temps dans la grande salle en haut, où nous allâmes souper avec tous les hommes, mon fils et moi, lorsque Mesdames nous ordonnèrent de quitter leur service, que nous vînmes reprendre avant le fruit.

Les fenêtres du salon étoient fermées avec des rideaux que Ton ouvrit lorsque Mesdames sortirent de table; elles trouvèrent tout le parterre, en face de la maison, éclairé avec des lampions jusqu'au haut du fer à cheval, et le tour des bassins; elles parurent contentes de Teffet de cette illumination ; et comme le temps étoit devenu assez beau depuis six heures du soir. M"*' Adélaïde et jjmc Victoire allèrent se promener un moment dans le parterre. Il y avoit eu pendant le souper de la musique dans Tantichambre de M™*^ de Luynes, et des cors de chasse dans la cour; pendant Tillumination il y eut dans le parterre des timballes et trompettes, et un peu plus loin des cors de chasse. Mesdames revinrent dans le salon jouer aux dames et aux échecs, et partirent à minuit. J'oubliois de marquer qu'il y avoit une table pour les pages etune autre pour les gardes du corps.

Du samedi 13, Versailles. — J'ai parlé au 21 mars des grenadiers de France, mais je n'ai pas entré dans un assez grand détail sur la formation de ce corps. C'est le 15 février 1749 que le Roi rendit une ordonnance qui explique ses intentions à ce sujet. S. M. avoit réservé quarantehuit compagnies de grenadiers dans la réforme des régiments d'infanterie. Ces compagnies tirées du cinquième bataillon des régiments de Picardie, Champagne, Navarre, Piémont, Normandie et la Marine; du troisième bataillon de ceux de Royal, Poitou, Lyonnois, Dauphin, Montboissier, Touraine, Anjou, Custine, Montmorin, Ségur, la Reine, Limosin, Royal-Vaisseau, la Couronne, Gardes- Lorraines; du second bataillon de Boulonnois, Brie, Vexin, Aunis, Beauce, Dauphiné, Vivarois, Luxem-

bourg, Bassigny, Beaujolois; du second bataillon de Ponthieu; du second bataillon de d^Escars^ Fleury^ la Tour d'Auvergne, Gàtinois, Agénois, San terre, des Landes; des deux bataillons de Royal-Lorraine, Royal- Barrois, Royal-Wallon, Boufflers-Wallon ; enfin du bataillon formé aux drapeaux de la Marine. Ces quarantehuit compagnies forment un corps de 2,560 grenadiers, en quatre brigades , de 12 compagnies chacune; chaque brigade a un drapeau et a rang dans Tinfanterie du jour de la création des premiers brigadiers; il fait ses recrues dans les grenadiers royaux. Ce corps est en entier aux ordres d'un officier général sous le titre d'inspecteur commandant; c'e st M. de Saint-Pern, lequel a les appointements d'inspecteur, et outre cela 666 livres 13 sols 4 deniers par mois. La première et la seconde brigade sont chacune commandées pendant trois mois par un colonelbrigadier du nombre des réformés qui auront eu des régiments, lequel a 1,500 livres d'appointements pour ses trois mois de service; et pendant six mois par un lieutenant-colonel, lequel a aussi 1,500 livres, mais pour les six mois seulement. Les deux autres brigades ont aussi chacune un colonel pendant trois mois, mais non brigadier; celui-ci n'a que 900 livres pour ses trois mois de service; le lieutenant-colonel est de même que ceux des deux premières brigades. Ainsi c'est en tout 16 colonels et 8 lieutenants-colonels. Il y a 1 major pour tout le corps, lequel sert toute Tannée et a 400 livres par mois; 4 aides majors, 1 par chaque brigade, servent toute Tannée, et ont 150 livres par mois; 4 enseignes, 1 par brigade; chacun 26 livres 15 sols par mois; 1 tambour major pour tout le corps, et 1 fifre; chacun 20 livres par mois.

Tous les colonels et lieutenants-colonels des régiments supprimés ou incorporés servent chacun à leur tour dans ledit corps. Il y aura toujours 16 colonels, mais les lieutenants-colonels seront un jour réduits à 4, qui alors serviront toute l'année, et dans ce temps aussi seront rem-

SEPTEMBRE 1749. 4s7

placés par les plus anciens capitaines du corps. Les majors ont la commission de lieutenant-colonel et les aides majors celle de capitaine.

C'est l'ancienneté des commissions de capitaine dans les régiments dont ils sortent qui détermine le rang de leur compagnie. Les capitaines^ à compter du 1" avril ilkdy ont 100 sols par jour et 200 francs par an de gratification. Les lieutenants 3^ sols 10 deniers chacun pour tout. Les lieutenants en second, 20 sols, et les capitaines en second de Royal-Lorraine et Royal-Barrois 3 livres. Mais ceux-ci, à mesure qu'ils s'éteindront, ne seront pas remplacés. Chaque compagnie a 1 capitaine en second et 1 lieutenant en second, 2 sergents, 3 caporaux, 3 anspessades , 36 grenadiers et 1 tambour. Les compagnies de Royal-Lorraine et de Royal-Barrois ont outre cela 1 capitaine en second et 3 sergents; mais dans la suite le capitaine en second et le troisième sergent s'éteindront, et ce sera un grenadier qui remplacera ce troisième sergent.

Il a été &it aussi une réforme, le 20 mars 1749, dans le corps des volontaires duDauphiné. Ce corps, composé de 210 hommes en 5 compagnies d'infanterie et 2 de dragons de 30 hommes chacune, est réduit à 120 hommes en 5 compagnies d'infanterie de 20 hommes chacune, et i de dragons du même nombre. Chaque compagnie d'infanterie a 1 capitaine, 1 capitaine en second ou 1 lieutenant, 2 sergents, 2 caporaux, 2 anspessades, 13 fusiliers, chasseurs ou volontaires et 1 tambour. La compagnie de dragons a 1 capitaine et un second officier, 1 maréchal des logis, 2 brigadiers, 17 dragons et 1 tambour.

Il a été fait aussi, le 1" août 1749, une réforme dans le régiment Royal-Cantabre. Ce régiment, nonobstant les précédentes réductions qui y ont été faites, sur le pied de 500 hommes en 9 compagnies d'infanterie de 50 hommes et 2 de hussards de 25 hommes chacune, sera supprimé, après néanmoins avoir tiré ce qu'il pourra y

avoir de meilleur dans les hommes qui le composent, pour former 4 compagnies d'infanterie de 40 hommes chacune, à la tète desquelles S. M. fera placer ceux des officiers qu'elle jugera les plus capables de les commander.

Ces quatre compagnies porteront le nom de Cantabres volontaires, et seront composées chacune de : 1 capitaine, 1 capitaine en second ou 1 lieutenant , 2 sergents, 3 caporaux, 3 anspessades, 31 fusiliers et 1 tambour, et payés par jour savoir : au capitaine, 3 livres 6 sols 8 deniers; au capitaine en second qui aura été capitaine en pied, 2 livres, et si c'est à son défaut un lieutenant, 1 livre 2 sols 10 deniers. — 11 sols à chacun des sergents; 7 sols 6 deniers à chacun des anspessades , et 5 sols 6 deniers à chacun des 31 fusiliers et au tambour. Le capitaine recevra de plus trois payes de gratification de 5 sols 6 deniers chacune, sa compagnie ayant passé complète à 40 hommes; deux à 39,une seulement à 38, et rien audessous dudit nombre.

Le régiment étranger de Geschray, qui est actuellement composé de 4 compagnies d'infanterie de 40 hommes et de 4 de dragons de 25 hommes, formant 260 hommes, sera réduit à 120 hommes en 2 compagnies d'infanterie de 40 hommes chacune, et 2 de dragons de 20 hommes. Chaque compagnie d'infanterie sera composée de 1 capitaine, 1 capitaine en second ou 1 lieutenant, 2 sergents, i capitaine d'armes, 3 caporaux, 31 fusiliers et 1 tambour, et payée sur le pied réglé par Tarticle VIII de l'ordonnance du 1*^" décembre 1748 concernant les corps de troupes légères, avec les mêmes payes de gratification marquées audit article. Chaque compagnie de dragons sera composée de 1 capitaine, 1 capitaine en second ou 1 lieutenant, 1 bas-officier, 16 dragons et 1 tambour, et payée sur le pied, par mois, de 24 livres pour chacun des 20 hommes, sans distinction de grade depuis le capitaine jusques et compris le tambour, avec trois payes de gratification à raison de 24 livres chacune par mois ,

que le capitaine touchera sa compagnie étant à 20 hommes, deux à 18 et 19, une à 17, et rien au-dessous de ce nombre.

Ordonnance pour la formation du corps des volontaires de Flandre, du 1^'août 1749 (1).

Le régiment des arquebusiers que commandoit le S*" Grassin et ceux des fusiliers de la Morlière et des volontaires bretons, formant actuellement 1020 hommes, dont 720 d'infanterie et 300 de cavalerie , seront supprimés après qu'il en aura été tiré ce qu'il y a de meilleur, tant en hommes qu'en chevaux, pour former un nouveau corps que S. M. veut qui soit établi et entretenu pour son service , sous le titre de volontaires de Flandre.

Ce nouveau corps sera composé de 360 hommes en

3 brigades de 120 hommes, formant 2 compagnies d'infanterie de 40 hommes, et 2 de cavalerie de 20 maîtres chacune.

Chaque compagnie d'infanterie sera composée de 3 officiers, savoir 1 capitaine en pied, 1 capitaine en second, i deuxième capitaine en second faisant les fonctions de lieutenant, ou à son défaut 1 lieutenant, 4 sergents,

4 caporaux, 4 anspessades, 27 fusiliers et 1 tambour, et payée sur le pied, par jour, de 3 livres 6 sols 8 deniers au capitaine en pied; 2 livres 10 sols au capitaine en second qui aura été ci-devant capitaine en pied, et seulement 2 livres à celui qui ne l'aura pas été; 1 livre 13 sols 4 deniers au second capitaine en second qui aura été capitaine en pied ou capitaine en second et qui fera les fonctions de lieutenant; et 1 livre 2 sols 10 deniers à celui qui, au défaut de second capitaine en second, remplira la lieutenance et n'aura point eu d'autre grade que celui de lieutenant.

(1) Ceci «st un extrait. (Soie du due de Luynes.)

490 >1ÊM01RRS DU DUC DE LUYNES.

Les sergents, caporaux, anspessades, fusiliers et tambours auront 'la même paye que ceux de Tinfanterie françoise.

A l'égard des payes de gratification desdites compagnies, chaque capitaine recevra trois desdites payes de 5 sols 6 deniers chacune, sa compagnie ayant passé complète à 40 hommes, deux à 39, une seulement à 38 hommes , et rien au-dessous dudit nombre.

Les six compagnies de cavalerie seront composées chacune de 1 capitaine en pied, 1 capitaine en second ou 1 lieutenant, 2 maréchaux des logis, 4 brigadiers, 15 cavaliers et 1 trompette, et payées sur le pied, par jour, de 5 livres au capitaine en pied, ^ livres 6 sols ,8 deniers au capitaine en second qui aura été capitaine en pied, et seulement 2 livres 13 sols 4 deniers à celui qui n'aura eu précédemment que le même grade de capitaine en second ; et si le second officier de ces compagnies est un lieutenant, il ne sera payé que sur le pied de 2 livres 10 sols par jour.

Les maréchaux des logis, brigadiers, cavaliers et trompettes, auront la même paye que ceux de la cavalerie françoise.

La première brigade dudit corps sera commandée par le S"^ du Blaizel, qui est actuellement à la tète des volontaires bretons ; la seconde par le S" Bourgmary, lieutenantcolonel des fusiliers de la Morlière ; et la troisième par le S"^ de Saint-Marceau, lieutenant-colonel des Bretons volontaires.

Le S''de la Morlière aura le commandement en chef du corps; et il y aura un aide major attaché à chaque brigade, qui aura le détail tant de l'infanterie que dé la cavalerie. 11 sera payé au commandant en chef dudit corps 500 livres par mois, et 250 livres à chacun des S*"* du Blaizel, Bourgmary et Saint-Marceau, en leur qualité de commandant particulier de leur brigade, ne devant point avoir de compagnie.

SEPTEMBRE 1749. J9l

A l'égard des Irois aides majors, leur traitement sera sur le pied de 100 livres par mois à chacun.

jime jg Fransure, religieuse de l'abbaye- aux- Bois^ vint ici le 10 de ce mois pour des affaires de sa nouvelle communauté. Il y a déjà quelques années qu'elle a été nommée abbesse de l'abbaye de Villers près Falaise en Normandie.

Du lundi 15, Versailles. — On apprit hier la mort de M*"* duChàtelet; elle est morte le 10, à Lunéville, le cinquième jour de sa couche; elleavoit quarante-trois ans; elle éloit accouchée fort heureusement et fort promptement d'une fille, après avoir été dix-huit ans sans avoir d'enfant. Elle étoit fille du petit baron de Breteuil. Quoique souvent elle s'occupât de choses aussi frivoles que les femmes les plus ignorantes, elle sa voit beaucoup et étoit instruite des sciences les plus abstraites. "•

Il y a déjà huit ou dix jours que M. le maréchal de Saxe fit une chute considérable de cheval, à la chasse, dans une terre qu'il a à sept ou huit lieues de Paris, que l'on appelle les Pipes. Il s'est cassé la clavicule; il a beaucoup souffert, cependant on croit que cet' accident sera sans aucun danger.

Le Roi tint hier conseil d'État à Crécy. M. le maréchal de Noailles et M. d'Argenson étoient en habit vert; c'est le même uniforme que celui de Choisy (1). Le Roi a la bonté de le donner à ceux qui ont ordinairement l'honneur de le suivre dans ces voyages.

On travaille actuellement à un nouveau chemin pour aller d'ici à Choisy ; il sera beaucoup plus court, et l'on évite la montagne de la Rue et celle du Plessis-Picquet; on laissera l'une et l'autre à gauche en allant d'ici. Ce

(1) Le Roi a fait présent de cet uniforme à M. le maréchal de Noailles. il n'est différent de celui pour Choisy que par un simple bordé et des boutonnières d'or. Celui de Choisy a un grand galon d'or et un bordé. {Note du duc de LuyneSf datée du 16 septembre.)

chemin doit être fini pour le retour de Fontainebleau; au moins sera-t-il en état que le Roi y passe.

M. le Dauphin et Mesdames sont allés aujourd'hui, à neuf lieues, à un rendez-vous de chasse, à l'extrémité de la forêt de Saint-Léger, du côté de Houdan. Le Roi s'y est rendu de Crécy, où il retourne coucher. M. de Penthièvre y est aussi ; M"® de Penthièvre est à Rambouillet; M. le Dauphin, Madame Infante et Mesdames y vont souper après la chasse. Le Roi a un de ses équipages du cerf aux environs de Crécy ; il a déjà fait une chasse dans la forêt de Dreux, dont il a paru content. Il n'y a que quatre dames à Crécy, la maltresse de la maison. M** de Brancas douairière, M"™*^ d'Estrades et M"^ de Livry.

On vient de recevoir à la musique de la chapelle deux hautes-contre nouvelles; ce sont deux frères, dont l'un est abbé ; ils s'appellent Bêche. C'est l'abbé qui a la plus belle voix; aussi M. de Renneslui donne 1,500 livres d'appointements et douze à son frère.

Du mercredi 17, Versailles. — M. le comte Potowski, dont j'ai déjà parlé, a pris congé; il s'en retourne en Pologne. Il a trois ordres, qui ne produisent aucun revenu; celui de Saint-Alexandre de Neva : lorsqu'un chevalier ne le porte pas, il paye 60 livres d'amende; celui de Saint-André de Russie : manquant à le porter, on paye une amende de vingt roubles, qui valent de notre monnaie environ 120 livres; et celui de l'Aigle-Blanc. Ces trois ordres ne sont sujets à aucun office.

Je crois avoir oublié de marquer que M. le marquis de Lède est entré au service de France; il est du nombre des maréchaux de camp de la dernière promotion.

J'ai appris aujourd'hui que le Roi avoit fait à Crécy l'arrangement des logements de Fontainebleau. M. de la Suze, grand maréchal des logis, qui étoitchez lui à Courcelles, s'est rendu à Crécy pour ce travail.

11 y a ici une espèce de fou nommé Variquez, qui fait avec beaucoup de facilité une grande quantité de mau-

vais vers. M. le Dauphin et Mesdames s'en amusent beaucoup, et même la Reine; il leur présente souvent des pièces de sa composition. Il y a quelques jours que M. le Dauphin fit la plaisanterie de l'envoyer à Lucienne chez M"* la comtesse de Toulouse, lui faire des compliments, avec le titre d'ambassadeur. M. le Dauphin lui fit donner un de ses carrosses à six ou huit chevaux avec un gentilhomme pour l'accompagner, et une chaise qui suivoit le carrosse. On ne seroit point étonné que cette commission n'achevât de tourner la tète à ce pauvre homme.

M"*^ de Saulx(Tessé),damedu palais de la Reine, accoucha hier, à Paris, d'une fille. Son mari est neveu de M. l'archevêque de Rouen et raenin de M. le Dauphin.

Je crois avoir marqué à l'occasion de la présentation de M""* de Narbonne ( Chalut), que son mari est parent de M. de Narbonne chef de brigade des gardes du corps; j'ai appris depuis qu'ils sont originaires de la maison de Narbonne, laquelle vient de la maison de Lara, descendante de celle d'Aragon. C'est de cette maison d'Aragon que viennent les ducs de Medina-Celi. M. de Narbonne, gendre de M*"* de Chalut, s'appelle Narbonne-Lara. C'est une seconde branche de la maison de Narbonne, mais séparée depuis si longtemps de celle dont descend le chef de brigade, qu'ils ne sont plus parents ; le chef de brigade s'appelle Narbonne-Pelet.

On a appris aujourd'hui la mort de M. de Taillebourg, fils unique de M. de Talmond; il avoit environ quinze ans. Il étoit au collège des Jésuites à Paris, et actuellement à Charenton, dans une maison de campagne où il est mort, de la petite vérole.

Du vendredi 19, Versailles, — La Reine alla hier dîner à Lucienne, chez M"^ la comtesse de Toulouse. M"** la •duchesse de Penthièvre y étoit ; elle revint exprès pour cela de Rambouillet, où elle étoit avant-hier ; elle y avoit donné à souper à Mesdames lundi après la chasse. La Reine se promena après dîner dans une petite chaise roulante et

fermée, faite à peu près comme une vinaigrette , et alla dans une tente que M"* la comtesse de Toulouse a fait mettre au bout du jardin , dans l'endroit d'où Ton découvre la plus belle vue. Au retour de la promenade il y eut un cavagnole, qui ne fut pas fort long. S. H. revint ici à six heures et demie; elle alla chez M"MaDauphine^ qui garde sa chambre, et y joua à cavagnole.

Quoique M"* la Dauphine ne soit point incommodée , elle ne sort point de chez elle depuis trois ou quatre jours ; elle a voulu prévenir le temps que l'on saura s'il y a quelque soupçon de grossesse, et a déclaré qu'aussitôt que ce temps seroit passé elle se mettroit dans son lit pour n'en plus sortir jusqu'à ce qu'elle sentit remuer son enfant. Elle a pris ce parti d'elle-même, sans consulter la faculté, et veut ne négliger aucune des précautions, même inutiles, pour une affaire aussi importante.

Le Roi a été, samedi dernier et avant-hier mercredi, de Crécy dans la forêt de Dreux, chasser le cerf avec le petit équipage. Cette forêt est fort Wen percée; il y a beaucoup de cerfs, mais le terrain est très dur. S. M. partit mercredi fort tard de Crécy pour aller coucher à Navarre, et elle a dû partir cette nuit de Navarre pour aller coucher au Havre.

Mesdames allèrent hier à Paris. Madame Infante y avoit été avant de partir pour l'Espagne ; ainsi il n'y avoit que M*"® Victoire qui n'y eût pas encore été. Le Roi, voulant qu'on lui rendit des honneurs qui ne fussent que pour elle, avoit ordonné qu'elle partit la première. M"*^ Victoire partit donc une demi-heure avant Mesdames. Il y avoit deux carrosses du corps, sans compter celui des écuyers. M™® la maréchale de Duras étoit dans le carrosse de M™* Victoire Madame Infante et Mesdames partirent une demi-heure après, avec deux carrosses du corps et celui des écuyers. 11 y avoit en tout seize dames à la suite de M'"^ Victoire et de Mesdames. Outre celles qui ont Thoniieur de leur être attachées, on en avoit averti d'autres ,

comme M"*' la duchesse de Gramont (Gramont), M"** la comtesse de Gramont, M"* de Senneterre, etc. Les gardes françoises et suisses battirent aux champs, suivant Tordre du Roi. M"® Victoire fut reçue à l'endroit où étoit autrefois la porte delà Conférence, par M. le duc de Gesvres, qui étoit venu dans son carrosse à deux chevaux superbementharnachés; M. le prévôt des marchands (Bernagè) étoit à côté lui. On ouvrit la portière, et M. de Bernage harangua M"® Victoire. M. Berrier, lieutenant de police, étoit aussi dans le carrosse de M. le duc de Gesvres sur le devant. Deux autres carrosses de M. de Gesvres suivoient. De là M"'' Victoire alla à Notre-Dame, où M. Tarchevêque la reçut à la porte en dedans, et la harangua ; M"*' Victoire entra dans le chœur, où elle fit sa prière. Fort peu de temps après qu'elle y fut entrée, Madame Infante et Mesdames arrivèrent; M™^ Victoire sortit du chœur, et vint dans la nef; elles se mirent toutes quatre sur un prie- Dieu avec un tapis de pied ; chacune de Mesdames avoit derrière elle un exempt des gardes du corps en habit uniforme. Elles entendirent la messe, dite par un chapelain du Roi. MM. du chapitre de Notre-Dame prétendent que si ç'avoit été dans le chœur la messe auroit dû être célébrée par un chanoine de ce chapitre. Après la messe, Mesdames furent reconduites suivant l'usage ordinaire, et allèrent à Sainte-Geneviève.

J'oubliois de marquer qu'en allant. Mesdames passèrent par le Pont-Royal, parce que l'on travaille à une des arches du Pont-Neuf; elles reprirent seulement par la moitié du Pont-Neuf et allèrent par le quai des Orfèvres à Notre-Dame.

A Sainte-Geneviève , elles furent reçues à la descente de leur carrosse par M. le duc d'Orléans, qui continue d'habiter dans cette maison. Il parolt en bonne santé; il est vêtu fort simplement. Il ne quitta pas Mesdames tant qu'elles furent à Sainte-Geneviève. L'abbé de Sainte-Geneviève vint recevoir Mesdames à la porte de son église en

dedans ; il les harangua^ adressant la parole à Madame Infante. On dit les prières ordinaires^ ce qui dura assez longtemps. Au sortir de Sainte-Geneviève, Mesdames vinrent gagner, en faisant un assez grand tour, le Pont-Neuf du côté de la rue Dauphine; elles suivirent tout le quai jusqu'au Pont-Royal, qu'elles passèrent; elles revinrent le long de Fautre quai jusqu'à la rue du Roule ; elles gagnèrent la rue Saint- Honoré, qu'elles suivirent jusqu'à la rue Saint-Nicaise, et entrèrent aux Tuileries par le Carrousel. Elles allèrentd'aborddansleurs appartements, et peu de temps après on leur servit à diner dans la pièce qui est après la salle des gardes du corps, par delà celle des Cent-Suisses. La table étoit de vingt et un couverts; Mesdames quatre et dix-sept dames, dont seize qui avoient eu l'honneur de les suivre, et M"® de Tallard, qui étoit à Paris. Après le dîner, le café et un peu de conversation. Mesdames jouèrent à cavagnole dans le cabinet qui est avant la chambre à balustre du Roi ; le cavagnole ne fut pas long ; il n'y eut que deux tirages. Pendant ce jeu, il y avoit une trentaine de dames de Paris en grand habit autour de Mesdames. Après le jeu. Mesdames descendirent dans le jardin des Tuileries, où il y avoit» des carrioles qui les attendoient ; elles y montèrent et allèrent jusqu'au pont tournant, reprirent par la terrasse du côté du quai, et étant rentrées au château, elles remontèrent sur-le-champ en carrosse ; elles allèrent gagner la rue Saint-Honoré, et de là la place des Victoires, dont elles firent le tour; elles revinrent ensuite dans la place Vendôme, et après en avoir fait le tour allèrent gagner le Cours. Il y avoit beaucoup de carrosses, mais on ne voyoit presque plus clair. Mesdames arrivèrent ici un peu avant neuf heures. Il y avoit beaucoup de foule dans Paris, mais un si grand ordre que Mesdames n'en furent point incommodées.

Du samedi 20, Versailles. — U y a longtemps que l'on ignore ce que deviendra la maison que feu M"^ la Du-

chesse avoit bâtie dans la rue de Bourbon, que l'on appelle le Palais -Bourbon et où elle est morte. Cette maison est grande, magnifiquement ornée , une vue et un jardin agréable; mais il n'y a qu'un rez-de-ehaussée, de grandes pièces, une galerie dont M"* la Duchesse faisoit peu d'usage, et par conséquent peu de logements. Elle ne convenoit point par cette raison à M. le prince de Condé. Personne dans la famille n'avoit paru jusqu'à présent tenté de la prendre ; enfin on apprit hier que M"* la princesse de Conty et M^** deCharolois l'achètent en commun le prix de 620,000 livres. Mademoiselle en aura seule la jouissance sa vie durant; après elle elle passera à M"* la princesse de Conty, qui peut lui survivre quoiqu'elle soit son aînée, sinon à M. le prince de Conty ou à M. le comte de la Marche. Cet arrangement doit être facile à faire dans cette maison dans les circonstances présentes; Mademoiselle a une fort belle maison dans la rue de Varennes qu'elle peut vendre, et M. le prince de Conty, qui est logé au Temple, peut aussi vendre l'hôtel de Conty, qui est un effet considérable.

M"*^ de Mézières perdît hier son procès. L'affaire avoit été renvoyée devant les commissaires ; elle fut condamnée aux dépens, dommages et intérêts. Il s'agissoit d'un ancien parier [sic] fait par feu M. de Moras contrele S' André et le chevalier Lambert. Ce parier fut fait, je crois, en 1719 ou 20, sur le prix des actions. M. de Moras avoitgagné. M™* de Moras prétendoit qu'il lui revenoit une part dans ce parier, et que le S' André ayant payé, la succession de M. de Moras étoit obligée de faire raison à M"*^ de Mézières de ce qui lui étoit dû. H. de Moras fils et héritier et M"' de Moras, connue par son affaire avec M. de Courbon (qui est toujours en fuite à Turin ) , ont dit qu'ils n'avoient rien à demander au S' André et qu'ils ne dévoient rien à M'"*' de Mézières. M""^ de Mézières a été déboutée de toutes ses demandes.

Du dimanche 21, Versailles. — J'ai marqué ci-dessus T. IX 82

le jugement du procès de M"* de Mézières sur ce que j'en avois entendu dire. On le verra d'une façon plus juste et plus facile dans le prononcé de Tarrêt qui m'a été remis et que je fais copier ici :

18 septembre 1749.

MM. et M"« de Moras déchargés des demandes du chevalier I^ambert , de la marquise de Mézières et de ses créanciers et enfants qui ont tous été condamnés aux dépens. Les termes injurieux répandus dans les mémoires de la marquise de Mézières et du chevalier Lambert supprimés, et sur la demande d'André, les parties hors de cour, le billet d'André déclaré nul, et permis à lui de déposer chez un notaire la reconnoissance de feu M. de Moras et d'en lever ijne expédition, le tout aux frais de MM. et M"® de Moras, dépens à cet égard compensés. Ce jugement tout d'une voix.

J'ai appris aujourd'hui que M™® la princesse de Carignan, qui est à Paris, a terminé depuis peu son grand procès avec les créanciers de feu M. le prince de Carignan. Ce procès duroit depuis bien longtemps, et l'on avoit vu dans le public beaucoup de mémoires imprimés sur cette affaire. Le jugement qui fut rendu ici, il y a environ un an, avoit mis M"^ de Carignan dans la nécessité indispensable de recommencer le procès; elle s'est déterminée à raccommoder. M'"® la comtesse de Mortemart (Rouvray) s'est trouvée, comme héritière de sa mère, être une des créancières de la succession. M. le comte de Mortenaart est entré en discussion avec les créanciers, et les a fait consentir à un accommodement. M"* de Carignan a abandonné aux créanciers tous les droits qu'elle avoit à répéter dans ladite succession ; les créanciers lui donnent une somme de 400,000 livres pour payer ses. dettes personnelles, ets'obligent en outre de lui payer 200,000 livres quand la liquidation de la succession sera faite; en attendant ils lui payeront l'intérêt des 200,000 livres au denier vingt. Outre ces 10,000 livres de rente. M"® de Carignan aura en 1752 la pleine et entière jouissance des 160,000 livres sur le trésor royal. Ces 160,000 livres lui

SEPTEMBRE 1749. 4î)9

ont été données parle Roi^ moitié à elle et moitié à M. le prince de Carignan , après la mort duquel cette moitié est revenue à M"*^ de Carignan, suivant qu'il avoit été r^Ié. Ces rentes ne sont point saisissables par les créanciers (1). Mais feu M. de Carignan ayant obtenu en 1732 un emprunt sur le trésor royal, il fut dit alors et arrêté que le Roi recevroit le remboursement de cette somme en vingt années, à raison de 50,000 livres par an, lesquelles 50,000 livres seroient retenues sur les 160,000 livres de pension de M. et de M"* de Carignan. Ce remboursement sera entièrement fini en 1752. Cette retenue fait que M"**" de Carignan n'a joui depuis la mort de son mari que de 110,000 livres de rente, et c'est son seul bien que cette pension.

Cette pension fut faite du temps du maréchal de Villeroy pour indemniser M. de Carignan de plusieurs prétentions de la maison de Soissons. Ces prétentions étoient anciennes et auroient pu être réglées du temps du cardinal Hazarin^ au mariage de sa nièce, mais il n'en fut pas question alors.

Du lundi 22, Versailles. — Madame, qui a été un peu incommodée, garda son lit hier l'après-dlnée. Dans ce cas, il ne doit entrer en hommes que ceux qui ont les grandes entrées; on avoit cependant laissé entrer des menins de M. le Dauphin qui l'avoient suivi chez Madame, et les menins de H. le Dauphin n'ont aucune entrée chez Mesdames. Je dois avoir déjà dit ci-dessus que les entrées descendent et ne remontent point; de même elles ne s'étendent point sur les rangs entièrement ou à peu près égaux.

J'ai aussi observé ci-dessus que, quoique la Reine, lorsqu'elle soupe seule chez elle, mange dans sa chambre

(1} Et les 160,000 livres de rente doivent passer en entier après à son fils M. le prince de Carignan, qui en jouira tant qu'il vivra. (Note du duc de Luynes. )

à coucher, comme à dîner, et que cependant à dîner tout le monde entre, et à souper seulement les entrées de la chambre, à dîner dans le moment que la Reine a fini de manger et que l'aumônier dit les grâces, l'huissier dit tout haut: Passez Messieurs, tous les hommes qui n'ont point d'entrées sortent, et les dames même assises sortent aussi dans le moment; la Reine alors prend son café, restant toujours à table.

Chez Mesdames, cet usage de faire sortir avant le café ne s'observe plus; M™* la maréchale de Duras l'a changé. Ce changement est fondé sur la différence qu'il y a entre le service de la Reine, de M"* laDauphine et celui de Mesdames. La Reine et M*"® la Dauphine sont servies par leurs femmes, et Mesdames sont servies par les officiers du gobelet; ainsi en faisant sortir avant le café tous ceux qui n'auroient point d'entrées, Mesdames resteroient presque seules avec les officiers du gobelet.

Depuis l'absence du Roi, la Cour étant assez peu nombreuse, la Reine a été deux ou trois jours sans jouer à cavagnole; elle a joué àl'hombre ou au piquet chez elle ou chez M"* la Dauphine. Cette différence de jeux en fait une pour la Cour. Dans quelque pièce que la Reine joue, lorsque ce n'est pas une table ronde, comme lansquenet ou cavagnole, les femmes qui ne sont pas titrées ne peuvent s'asseoir, à moins qu'elles n'aient des nœuds, et que la Reine leur dise de travailler, ou bien qu elles ne jouent, ou au moins fassent semblant de jouer; mais il faut au moins avoir des cartes devant soi et les payer. L'usage de s'asseoir autour d'une table ronde vient de ce que les femmes qui étoient autour d'une table de lansquenet jouoient à la réjouissance. M™^ la maréchale de Duras meracontoit hier un fait qui en est une preuve certaine. M. le prince de Bournonville, son père, avoit une prétention d'un rang ici à la cour, mais cette prétention n'avoit jamais été admise; ainsi IW"® de Bournonville (Albért- Luynes) n'a jamais été assise. Elle se trouva ici un jour

qu'il y avoit grand appartement et un lansquenet; eJle étoit assise autour de la table derrière les joueurs; feu Madame lui demanda si elle jouoit à la réjouissance; M"^ de Bournon ville, sans faire attention à la conséquence, dit qu'elle n'y jouoit pas. Madame lui dit : ce Pourquoi donc. Madame, êtes- vous assise? » M'"* de Bournonville se leva, fit la révérence et n'est pas venue depuis à la Cour. C'est de M""® la maréchale de Duras elle-même que je sais ce détail, aussi bien que ce que j'ai marqué des entrées chez Mesdames.

M"® la princesse de Turenne accoucha hier d'un garçon, c'est son second enfant ; le premier est aussi un garçon , comme je Tai marqué.

J'ai mis sur le voyage de Mesdames à Paris ce que j'en savoisdans le temps. Un écuyerdu Roi (M. de la Valette) attaché à M"* Victoire, et qui Ta suivie dans ce voyage, m'a remis depuis un mémoire détaillé de ce qui s'y est passé; on en trouvera copie ci-après.

yoyage de Mesdames à Paris,

Madame Victoire partit de Versailles le jeudi 18 septembre 1749, à neuf heures et un quart. Son carrosse, dans lequel étoient, sur le devant, M"* la maréchale de Duras et M™* la duchesse d'Ayen, et, à la portière gauche, la comtesse de Belzunce, étoit précédé par la gondole des écuyers et suivi par un autre carrosse dans lequel étoient la duchesse de Gramont, la comtesse de Gramont, la comtesse de Bentheim, la marquise de Castrieset M"« de Charleval. On arriva à dix heures trois quarts à laporte du Cours; en letraversant. Madame Victoire fut saluée du canon de Fhôtel Royal des Invalides, et en passant devant le pont tournant y elle le fut pareillement de plusieurs bottes placées sur le rempart. Cette princesse trouva à la porte de la Conférence le corps de Ville, qui lui fut présenté par M. le duc de Gesvres, gouverneur de Paris ; elle fit arrêter son carrosse au milieu d'une double haie que formoient le guet , les troupes de la Ville et les gardes du gouvernement. M. de Bernage, prévôt des marchands, monta à la portière droite du carrosse, porta la parole à cette princesse au nom du corps de Ville, et en l'assurant des très-humbles respects de la ville de Paris, il lui exposa l'empressement qu'elle avoit de jouir pour

la première fois du bonheur de voir cette princesse. La xérém^oie finie, Madame Victoire continua sa route; Ton suivit le quai jusqu^aii pont Royal, que Ton passa, puis on longea les quais desThéatins» Malaquais et de Conty. Sur la place du collège Mazarin, Ton trouva la compagnie du guet à cheval, dont il se fit un détachement pour précéder les carrosses. Uon traversa la partie du Pont -Nelif qui conduit dans rtle. Ton passa sur le quai des Orfèvres, dans la rue SaintliOuis, au marché neuf et Ton arriva à la métropole par la rue ]\otre- Dame. Des détachements du guet à pied et à cheval , des troupes de la Ville garnissoient les places etles^rues, sur le passage, et des détachements des gardes frauçoises et suisses étoient en bataille sur la place Notre-Dame. M"» Victoire descendit de carrosse; elle trouva à \a porte de Téglise Tarchevêque, à la tête de son clergé ; il lui donna la croix à baiser et lui fit un discours, auquel cette princesse répondit en peu de mots ; elle suivit ensuite le clergé dans le chœur, où s^étant mise à genoux sur un tapis, elle fit la prière et reçut la bénédiction de Tarchevéque, qui pour cet effet s*étoit placé sous son dais. Madame Victoire sortit du chœur, entra dans la nef et vint joindre, à la chapelle de la Vierge, Madame Infante , Madame et Madame Adélaïde, qui ne faisoient que d'arriver de Versailles. Elles avoient traversé Paris sans cérémonial (y ayant précédemment fait leur entrée) ; elles étoient accompagnées de la marquise de Lède, des duchesses de BonHIers, de Beauvilliers et de Brissac, des marquises de Senneterre, de THôpital, de la Rivière et de INarbonne. Après la messe, qui fut dite par un chapelain du Roi , et pendant laquelle la musique de la métropole exécuta un motet. Mesdames traversèrent, au milieu des gardes du corps et des Cent-Suisses, Téglise^ où il y avoit grand monde, monté • rent dans le carrosse de parade, dans lequel étoit venue Madame Victoire, et vinrent avec tout le cortège à Sainte-Geneviève. La mardie fut dirigée sur la rue Notre-Dame, le Marï^hé-Neuf, la rue Saint- Louis, le quai des Orfèvres, le quai des Augustins, la place du pont Saint-Michel, les rues de la Vieille-Boucherie, Saint-Séverin et Saint- Jacques. Mesdames s'arrêtèrent un moment devant le collège de Louisle-Grand, à la porte duquel étoient rangés les Jésuites de cette maisoîi, et une quantité d'écoliers qui saluèrent Mesdames de nombre de cris de A ive le Roi, ce qui leur valut plusieurs jours de congé après la Saint- Remi. La marche continua par la rue Saint- Jacques et arriva par celle de Saint- Etienne des Grées devant l'église de Sainte-Geneviève. M. le duc d'Orléans, qui demeure dans ce couvent, se trouva à la 4lescen(e du carrosse de Mesdames, qui Tembrassèrent. Madame Infante et Madame Victoire, qui n'avoient point encore visité cette église, y entrèrent les premières, et furent reçues par l'abbé en crosse et en mitre, à la léte de ses religieux, qui étoient tous revêtus de chappe ;

il leur présenta la croix à baiser et leur fit un discours ; ensuite de quoi Mesdames se réunirent et suivirent Vah\)é dans le chœur. Elles firent leurs prières devant la châsse de sainte Geneviève, pendant lesquelles Tabbé, accompagné de ses assistants, présenta à ces princesses, sur des plats de vermeil, des corbeilles pleine^t de pains de Sainte-Geneviève. Elles passèrent de là dans la chapelle Sainte-Clotilde, où elles firent leurs prières devant les reliques de cette sainte, que deux religieux leur donnèrent à baiser. Ces cérémonies finies, Mesdames sortirent de réglise et remontèrent en carrosse. L*intérieur de cette église étoit gardé par des gardes du corps et des CentSuisses, et un détachement des gardes françoises et suisses étoit en bataille sur Tesplanade. I/ordre de la marche continua par les rues Saint -Etienne des Grées , Saint-Jacques, Saint-Thomas-d* Enfer, place Saint-Michel, les rues des Francs-Bourgeois, des Fossés-M.-le-Prince,dela Comédie, le carrefour deBussy, la rue Dauphine, les quais Conty. IMalaquais, des Théatins; Ton traversa le pont Royal, et Ton suivit les quais du Louvre et de TÉcole jusqu'à la rue de la Monnoie ; de cette rue Ton entra dans celles du Roule, Saint-Honoré, Saint-Wicaise et la place du Carrousel, par. où Ton arriva dans la cour royale des Tuileries. Elle étoit bordée par un détachement des gardes françoises et suisses. II étoit plus de deux heures lorsque Mesdames se mirent à table dans le grand cabinet de Tappartement du Roi ; elles y admirent toutes les dames qui les avoient accompagnées et M"^ la duchesse deTallard, qu'elles y a voient priée. Mesdames furent servies par les of liciers du Roi. Après le dîner, elles jouèrent à cavagnole avec M™^ la duchesse de Tallard, la maréchale de Duras, M*'" de Soubise, la duchesse de Brissac, la comtesse de Saint- Germain, la marquise de la Rivière et le comte de Bentheim. A quatre heures et demie le jeu finit ; Mesdames descendirent peu après dans le jardin , où il y avoit une afïluence de monde surprenante. Le public a témoigné, par son empressement à se mettre sur le passage de ces princesses, la satisfaction et la joie qu'il ressentoit de les posséder et de les voir. Mesdames firent presque le tour de ce jardin, s'y promenèrent pendant près de deux heures, rt par bonté s'arrêtèrent de temps en temps, et s'assirent sur les bancs placés sur la terrasse qui est du côté du pont tournant, pour se faire voir au public. Elles rentrèrent au palais par la terrasse de la rivière, et sans s'y arrêter elles descendirent dans la cour royale et remontèrent en carrosse à six heures et un quart. Le cortège, dans l'ordre du matin, repassa par la rue Saint-Kicaise et vint par celles de Saint-Houoré et de la Croix des Petits- Champs à la place des Victoires, dont on fit le tour ; l'on revint par les mêmes rues, et on longea celle de Saint- Honoré jusqu'à la place de Vendôme, que l'on tourna aussi. On rentra dans la rue Saint-Honoré ; on repassa devant le pont tournant, où

M. le duc de Gesvres et le corps de Ville , qui avoiént accompagné Mesdames partout, en prirent congé. Le Cours, que Mesdames traversèrent, étoit bordé de carrosses. En le quittant, ces princesses furent saluées par le canon des Invalides et les boîtes du rempart, et elles reprirent le chemin de Versailles, où elles arrivèrent à huit heures trois quarts , bien satisfaites des honneurs qu'on leur a rendus à Paris, et laissant dans le cœur des habitants de cette capitale des regrets de les y posséder si rarement.

Du mercredi 24, Versailles. — M™« la princesse de Rohan (Courcillon) fit hier ses révérences; elle n'a voit point paru ici depuis la mort de M. le prince de Rohan. II avoit été fort agité si elle marcheroit la première ou si elle seroit présentée par quelqu'un. A la mort de M. de Picquigny, son premier mari, en 1731, elle fut présentée par M"® de Luynes; M"' de Rohan n'avoit alors que dixsept ou dix-huit ans. Il se trouvoit un embarras dans la circonstance présente; M"* de Luynes, comme femme de l'alné de la maison de M. de Picquigny et sa cousine germaine, sembloit avoir droit plus qu'aucune autre de faire cette présentation ; mais ici par la même raison ç'auroit dû être la femme de l'alné de la maison de Rohan-Soubise. Cette aînée est M"® deGuémené, qui n'est pas ici et dontla santé ne lui a pas permis d'y venir; d'ailleurs M^'^de Guémené est fille de feu M. le prince de Rohan, et il auroit été singulier que la fille eut présenté sa belle-mère. M^Ma princesse deMontauban (Mézières), comme femme du cadet de la branche aînée, auroit pu faire cette présentation, mais M"' de Rohan désiroit que M"* de Tallard s'y trouvât. La gouvernante des enfants de France, ainsi que la dame d'honneur de la Reine, ne sont point dans l'usage de se trouver à des présentations, à moins qu'elles ne présentent. M"**^ de Tallard est, comme M""^ de Guémené, fille de M. le prince de Rohan; elle ne pouvoit pas présenter sa belle-mère; elle ne vouloit pas suivre M"® de Montauban, mais elle avoit dit qu'elle suivroit M""* de Rohan, parce qu'en ce cas le titre de fille l'emporte sur les

SKPTEMBRE 1749. 605

prérogatives de la charge de gouvernante. Outre cela, ce n'étoit point unesimple présentation, mais seulement une révérence. Ainsi M™^ de Rohan entra la première dans le cabinet du Roi, suivie par M"*^ de Tallard, W^ de Chevreuse. M"*'' de Montauban, M"*' de Brionne, M™* de Senneterre, M"^ de Maulevrier, etc. M"™*^ de Luynes l'attendit chez la Reine.

On présenta hier milord Montaigu et son fils. Milord Montaigu est un grand seigneur d'Angleterre, fort riche, mais qui aime beaucoup l'argent. Il est, à ce que Ton dit, assez extraordinaire , et sa femme aussi. On dit qu'elle a beaucoup voyagé. Leur fils a actuellement trente-cinq ou quarante ans. Comme çon père et sa mère luidonnoient fort peu d'argent, il a pris le parti de passer en France; il y a fait toutes sortes de métiers jusqu'à celui de décrotteur à la royale; de là, mousse dans un vaisseau; ensuite cuisinier dans le même vaisseau. Comme il a beaucoup d'esprit, dès qu'il a été connu , on a jugé & propos de l'employer; il n'a été d'abord que secrétaire d'ambassade du ministre d'Angleterre aux conférences d'Aix-la-Chapelle (milord Sandwich), etilparolt que l'on a été content de la manière dont il s'y est conduit. On dit qu'il aime beaucoup tous les plaisirs et qu'il est fort aimable.

M. le duc de Richemond étoit aussi hier ici ; il y est venu pour ses affaires. Il est petit-fils de M"* de Portsmouth, et par conséquent duc et pair en France comme héritier de la terre d'Aubigné; mais comme il n'est point catholique, il ne peut être reçu au Parlement. Sa femme est fille de milord Cadogan ; elle est actuellement en Hollande, auprès de son père, qui se meurt; sans cette raison elle seroit venue ici ; elle y est déjà venue et a joui des honneurs.

M"* de Maugiron, fille de M. de Sassenage, vient d'accoucher, à Valence en Dauphiné, d'une fille.

M. de Sebbeville mourut avant-hier, à Paris, de la pe-

tiie vérole, chez M. Chevalier, son grand-père ; il étoit guidon de gendarmerie, fort jeune, et frère de M*^* de Mailly et de Gouffier.

Le Roi est parti aujourd'hui pour aller chasser à Rambouillet; il y couche et ne revient que vendredi.

On trouvera ci-après ce que j'ai pu apprendre des voyages du Roi à Crécy, Navarre, le Havre et Bizy.

Le mercredi 10, le Roi partit pour Crécy. S. M. chassa ce même jour, en s'en allant, dans la forêt de Rambouillet. Il y a eu environ vingt-cinq personnes qui ont été du voyage, y compris les quatre dames que j'ai marquées. Les hommes sont M. le duc de Chartres, M. le comte de Clermont, M. le duc de Penthièvre, MM. de Richelieu, de Soubise, de Villeroy, de Luxembourg, de Duras, de la Vallière, d'Ayen, de Gontault, de la Salle, de Sourches, le comte de Maillebois, milord Clare, le marquis de Puisieux , les comtes d'Argenson , de Saint-Florentin , de . Brionne, de Noailles et le marquis de Vandières, etc.

M. le cardinal Tencin, M. le maréchal de Noailles, M. de Puisieux et M. de Machault n'ont été à Crécy que pour le conseil d'État que le Roi y a tenu le 14. M. Rouillé y a été pour recevoir les ordres du Roi pour le Havre ; M. de Puisieux n'y a resté que quelques jours.

Le 11, le Roi se promena dans les jardins de Crécy. Le 12, après s'être promené dans les dehors près du château d'Aunay, il travailla le soir avec M. d'Argenson.

Le 13, S. M. alla chasser dans la forêt de Dreux, prit un cerf, et travailla le soir avec M. le contrôleur général, qui étoit arrivé ce même jour pour ce travail, et y coucha pour le conseil d'État du lendemain.

Le 14, après le conseil d'État,. M. de Machault alla dîner à Maillebois; les autres ministres et M. Rouillé dînèrent avec le Roi.

Le 15, le Roi vint chasser dans la forêt de Rambouillet; M. le Dauphin, Madame Infante et Mesdames s'y rendirent de Versailles, M'"*^ la duchesse de Penthièvre et M. le duc

SEPTEMBRt: 1740. 507

de Rambouillet (1) se trouvèrent au rendez-vous, qui étoit à la maison blanche sur le grand chemin de Houdan. Le Roi retourna stprès la chasse à Crécy ; M. le Dauphin revint souper à Versailles; Mesdames soupèrent à Rambouillety comme je Tai déjà marqué.

La journée du 16 fut employée à la promenade et au jeu.

Le 17, le Roi chassa dans la lorèt de Dreux, revint après la xîhasse prendre ses carrosses à la porte du château d'Anet, où M*"® la duchesse du Maine vint lui faire sa cour; et après environ un quart d'heure de conversation , le Roi se mit en chemin pour Navarre (2), où S. M. arriva à neuf heures du soir. Elle trouva toutes les avenues éclairées et une très-belle illumination dans le château et les jardins; le souper fut grand et magnifique; la table étoit dans le grand salon, qui est de même forme que celui de Marly, précédé de même par quatre antichambres; il est un peu plus petit que celui de Hurly et beaucoup plus élevé. Il étoit prodigieusement éclairé.

Le 18, le Roi se promena dans les jardins, dont les dessins sont de le Nôtre ; S. M. en parut très-contente ; en effet les avant-cours, les jardins, les canaux, et surtout la cascade, qui est en face du château, sont de la plus grande beauté. L'après-midi, promenade en calèche dans la forêt d'Évreux. M. de Bouillon avoit arrangé une chasse de cerf avec l'équipage du baron de Cretot, pour donner au Roi le beau spectacle de voir prendre un gros cerf dans la rivière vis-à-vis la maison. Les cerfs s'y font presque toujoura prendre , et même souvent descendent la cascade. On attaqua un gros cerf, mais les chiens prirent le change sur un daguet ; on n'entendit rien de la chasse pendant la promenade du Roi. S. M. rentra à l'entrée

(1) Fils aîné du duc de PenthièTre, né le 2 janvier 1746.

(2) Ce magnifique cliâteau appartenait au duc de Bouillon. Il fut construit en 1686 par J.-H. Mansart.

de la nuii^ et commença une partie de piquet; un moment après on entendit lâchasse; le daguet vint dans le canal, où il fut pris, mais on ne put jamais lui faire descendre la cascade; le Roi quitta son jeu, passa le canal, et se trouva à la mort. Le Roi revint souper, et partit dans la même nuit pour Rouen. On ne peut rien ajouter à la magnificence avec laquelle M. le duc Bouillon a reçu le Roi. S. H. arriva à Rouen sur les huit heures du matin. Avant que d'entrer dans la ville, il entendit la messe à Sajnt-Paul, abbaye près la ville ; M. l'archevêque de Rouen fit les fonctions d'aumônier. A la porte de la ville, M. le duc de Luxembourg, comme gouverneur, présenta à S. H. les clefs; ensuite le Roi alla voir la manœuvre du pont de bateaux et le passage d'un vaisseau. Toutes les rues de Rouen par où le Roi devoit passer étoient tendues, et S. M. fut reçue avec les plus grandes acclamations. Le Roi resta tout au plus une demi-heure sur le pont ; il partit ensuite pour le Havre, et y arriva à six heures, au bruit du canon du port et de la citadelle. S. M. alla descendre à l'hôtel de ville, où son appartement étoit préparé , et où elle fut assez mal logée. M. le duc de Saint-Aignan reçut le Roi comme gouverneur du Havre. S. M. se promena un peu, monta à la tour, soupa ensuite et se couchade bonne heure sans jouer. C'étoit un détachement des officiers qui servent aux cabinets qui fit le souper du Roi, et M. le Bel, premier valet de chambre de S. M. , étoit chargé de la dépense en général. M. le duc de Saint-Aignan a nourri toute la suite du Roi, la députation du parlement de Rouen, les officiers de marine et la noblesse des environs qui étoit admise aux différentes tables que M. de Saint-Aignan a tenqes.

Le Roi avoit trouvé en sortant de Navarre des feux allumés de distance en distance, pendant plusieurs lieues, dans sa route, jusqu'au moment où le jour pou voit paroitre.

Le 20, à neuf heures du matin, le Roi alla voir la

jetée, et revint ensuite vers midi et demi donner audience au parlement de Rouen et à la cour des comptes, prit son café, et sortit immédiatement après pour aller voirie bassin intérieur, à sec, puis rempli. 11 y avoit une flûte de 36 canons nouvellement construite, équipée de tousses agrès; on la fit manœuvrer devant le Roi. On lança ensuite à la mer trois vaisseaux ; le second tourna sur le côté, mais il n'y eut qu'un homme qui tombaàl'eau, et il en fut retiré aussitôt. Il y eut ensuite des joutes, qui réussirent médiocrement. On avoit construit une galerie en amphithéâtre où le Roi étoit pendant ces différents spectacles. S. M. vit, après ètresortiedu port, un assez gros vaisseau marchand qui partoit pour Saint-Domingue, et ensuite un petit combat naval de trois frégates qui étoient à la rade. Le Roi monta en carrosse pour aller voir la corderie, la citadelle, la manufacture du tabac; il alla ensuite sur la côte pour découvrir l'entrée du Havre, et révint souper à six heures. Il y avoit dans ce port 19i8 bâtiments.

Le dimanche 21, le Roi partit pour Bizy, à huit heures du matin, après avoir entendu la messe dans sa chambre ; il passa la ville de Rouen au pas , vit Gaillon en passant, sans y arrêter, parce qu'il étoit nuit, et arriva à Bizy à neuf heures du soir. M. le duc de Luxembourg avoit précédé S. M. pour l'y recevoir, en l'absence de M, le maréchal de Belle-Isle. La grande avenue étoit éclairée avec des lampions. Le Roi soupa en arrivant, et se coucha de bonne heure.

Le 22, le Roi se promena dans les jardins, dans le potager, monta ensuite en carrosàe, traversa le grand parc, et rentra dans le grand chemin auprès de la belle vue de Pierre-le-Fort, et continua sa route jusqu'à Versailles, où S. M. arriva à sept heures (1). Le Roi a eu pour garde, au

(I) La Reine avoit pris médecine ; elle alla chez le Roi à son arrÎTée. Le Roi alla voirM'"« la Dauphine, ensuite il tint conseil d'État; il y eut grand

Havre e{ àBizy^ an délacbement du régiment d'Harcourt-dragons. Le Roi a voyagé dans un vis-à-vis avec un de ceux qui avoient l'honneur de le suivre. Il y avoit une berline pour les quatre dames , une autre berline à quatre places pour les grands officiers du service, et une gondole à six. 11 y avoit en tout quinze personnes à la suite du Roi ; et au Havre étoient M. le duc de Penthièvi*e, M. d'Argenson et M. Rouillé.

Du vendredi 26, Versailles. — M. l'évèque de Rennes ( Vauréal) fut reçu hier à l'Académie françoise. Son discours dura un peu moins d'une demi-heure. 11 paroit que l'on en a été assez content. Fontenelle devoit lui répondre comme directeur, et avoit en effet composé son discours; son âge ne lui permettant pas de le lire, ce fut Tabbé Alaric qui en fit la lecture. 11 paroit qu'il a été trouvé un peu long et se sentant du grand âge de son auteur. Après la réception on lut quelques ouvrages, entre autres un opéra fait par M. de Moncrif, intitulé Lésâmes réunieSy ou la métempsycose.

Depuis ce que j'ai écrit ci-dessus de l'affaire de M™** de Carignan, j'ai appris quelques détails. Les prétentions de M. de Carignan étoient au sujet des appointements dus au prince Thomas de Savoie. Ce prince Thomas de Savoie^ prince de Carignan, étoit le cinquième fils du duc Charles-Emmanuel I" du nom, duc de Savoie, mort en 1630 . Le prince Thomas avoit épousé la fille du comte de Soissons, dont il eut plusieurs enfants; Tainé, qui étoit sourd et presque muet, est le père de feu M. le prince de Carignan; le second a fait la branche de Soissons. Ce fut ce second fils, nommé Eugène-Maurice, comte de Soissons , quiépousala nièce du cardinal Mazarin, et en eut entre autres enfants le prince Eugène, mort en 1736, qui a commandé pendant longtemps les armées de l'empereur et

couvert dans rantichambre du Roi, parce que la Reine ne soupoil point. {Note du duc de Luynes.)

SEPTEMBRE 1740 :,il

qui avoit d'abord porté le nom de chevalier de Carignan, ensuite celui d'abbé de Savoie. Le prince Thomas eut beaucoup de désir de s'établir en France; le cardinal de Richelieu s'y opposa, ce qui le détermina à s attacher au service d'Espagne ; il passa dans les Pays-Bas avec le cardinal Infant en 163<h. En 164.0, il fit un traité avec le roi Louis XIlï; ce traité dura peu et il s'attacha lie nouveau à l'Espagne. En 164.2, il traita une seconde fois avec la France et avec sa belle-sœur, M"' Royale (1). Il commanda en iQh'^ les troupes de France jointes à celles de cette princesse. En 1654, il fut honoré de la charge de grand maître .de France (2), après la retraite du prince de Condé. Il mourut en 1656, âgé de soixante-dix ans. C'est en conséquence de ces traités avec la France qu'il lui étoit dû des sommes considérables. Ces sommes vraisemblablement n'àuroient pas été payées, siTonn'avoitpas regardé favorablement cette affaire; M. le maréchal de Villeroy s'occupa à la faire réussir, et en vint à bout. On peut dire, sans faire tort à la réputation de M'"® de Carignan, qu'il en étoit fort amoureux; la grande vertu et la sagesse de M™^ de Carignan et Tâge du maréchal de Villeroy ne permettent pas le plus léger soupçon.

L'affaire de M!°® de Carignan, dont j'ai parlé, et qui est signée par toutes les parties qui paroissent y avoir intérêt, se trouve arrêtée par un nouveau créancier qui paroit. C'est celui qui est chargé de la procuration des créanciers de M. Law. M. de Carignan, en 1718, ayant besoin d'argent, vendit à Boffrand(3), architecte, lejardin de l'hôtel de Soissons 34.0,000 livres. M. le duc d'Orléans régent, qui avoit de grands projets sur ce terrain pour une salle d'opéra, fit dire à M. de Carignan par M. Law qu'il falloit absolument rompre ce marché ; tout étoit signé ;

(1) Christine de France, fille de Henri IV.

(2) Ou grand niattre de la maison du Roi.

(3) On prononçait et on écrivait BoisHanc.

51 î -MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

il falloit le consentement de Boffrand et de l'argent pour le .rembourser ; M. le duc d'Orléans le voulut absolument. M. Law prêta l'argent, et on donna un dédommagement à Boffrand; mais cet argent, fut prêté sur un billet de M. de Carignan. M. Law Fassura qu'il n'en seroit jamais inquiété; cependant le billet s'est trouvé dans le nombre de ceux que l'on avoit gardés pour payer le Roi en cas qu'il lui fût dû par Law. Il a été jugé depuis un mois que la succession de Law ne de voit rien au Roi, et tous les billets ont été remis à la direction des autres créanciers. Celui de M. de Carignan s'y trouve avec les autres, et c'est ce qui forme l'embarras dans les circonstances présentes.

Du samedi 27, Versailles. — La Reine ne joua point hier, ni avant-hier, chez M"* la Dauphine. S. M. resta presque toujours jusqu'au souper chez Madame Infante, qui a une fluxion et de la fièvre et qui garde son lit.

Le Roi arriva hier de Rambouillet, vers les sept heures du soir; il alla voir M"* la Dauphine, ensuite Madame Infante; la Reine y étoit. Après ces deux visites, il partit tout de suite pour aller souper à l'Ermitage.

Aujourd'hui le Roi soupe au grand couvert.

Du dimanche 29, Versailles, — M. de Gramont-Falon , de Franche-Comté, a fait signer aujourd'hui son contrat de mariage avec M^^* du Fresnay.

J'ai oublié de marquer qu'il y eut un conseil d'État jeudi dernier à Rambouillet.

Le Roi a diné aujourd'hui dans ses cabinets avec Mesdames et Madame Infante, qui a commencé à sortir aujourd'hui, et va souper et coucher au petit château ; mais Mesdames n'y vont point.

L'arrangement est fait pour les départs. Le Roi part après-demain mardi 30 avec Madame Infante et Mesdames pour Choisy; il arrive avec elles à Fontainebleau le jeudi 2. Le lundi 6, Madame Infante part de Fontainebleau pour ses États, et la Reine arrive ce même jour à Fontainebleau.

L'usage, comme Toii sait et comme je l'ai marqué, est, à Taccasion des voyages de Cour, de permettre aux dames qui ont l'honneur de suivre LL. MM. de se mettre en robe de chambre la.veille , même la surveille du départ. Mesdames partant après-demain, le Roi leur a permis d'être en robe de chambre dès aujourd'hui, et par conséquent aux dames qui ont l'honneur de les suivre. La Reine et les dames qui auront l'honneur de la suivre lundi sont actuellement en grand habit, la Reine pour le drap de pied à la messe avec le Roi aujourd'hui, et demain pour le grand couvert.

M. le maréchal de Belle Jsle fit hier sa révérence au Roi; il arrive de son commandement de Metz.

M. de Saint-Aiguan arriva hier ici de son gouverne^ ment du Havre, où il a tenu un très-grand état pendant le séjour du Roi. il m'a dit que le nombre des députés du Parlement qui vinrent complimenter le Roi le samedi 20 étoit de vingt personnes, et pareil nombre de la chambre des comptes.

M. le ducdeSaint-Âignan m'a parlé aussi de l'abbesse de Montivilliers(l), dans le gouvernement du Havre; elle présenta au Roi un paon en vie : c'est un droit qu'a cette abbesse de présenter cette redevance au Roi en personne (2). La redevance est à cause d'un fief dépendant de l'abbaye, qu'on appelle le fief du Paon . L'abbaye est de Bénédictines ; elle est plus ancienne que la petite ville de Monlivilliers; elles sont exemptes de la juridiction de l'évèque. Cette redevance de Montivilliers n'avoit point été acquittée depuis Henri IV, en 1603. Ce prince alla au Havre , et nos rois n'y ont pas été depuis. Il logea alors à l'hôtel de ville; c'est la même maison où le Roi a logé.

(1) M"»» (le Bellefonds, sœur de feu M. l'archevêque de Paris. {IVoie du duc de Luyness)

(2) Ce doit être à Lillebonne, et une fois seulement dans chaque règne. (Note du duc de Luynes.)

514 MKMOIRKS 1)11 DUC l)K LIJYNES.

M. de Saint- Aignan avoit fait faire une inscription latine pour mettre sur la porte de Thôtel de ville , pour marquer, sur la foi de quelques auteurs, que le Havre avoit été bâti par Henri 11 ; il a été depuis^ prouvé par un titre authentique que ce fut François P' qui posa la première pierre. Pour faire cette cérémonie , il envoya sa procuration à un homme de condition du pays. Après avoir fait chercher avec soin où Ton pourroit faire construire sur cette côte un port commode, on trouva que nul lieu n'étoit plus convenable que Tembouchure de la rivière de Seine. François I" ordonna que cette nouveUe ville porteroit son nom ; et comme de l'autre c6té de la rivière, en allant à Honileur, il y a une grande dévotion à Notre-Dame-de-la-GrÀce, on donna le nom de Françoisville-de-la-Gràce. Le dernier nom est demeuré , et on a substitué au premier celui à Tusage pour lequel il étoit destiné.

M. de Saint-Aignan m'a parlé aussi d'une abbesse auprès de Caudebec qui a un droit assez singulier, c'est de donner à laver au Roi quand il passe à Caudebec et quMI y mange (1).

jjme jg Vassé , sœur de M. le Premier, mourut hier, à Paris; elle avoit soixante-neuf ans ; il y avoit fort longtemps qu elle étoit malade.

Du mardi 30 , Versailles. — Madame Infante a dîné aujourd'hui avec Mesdames chez M"* la Dauphine; elles sont parties vers les quatre heures, pour aller joindre le Roi à Choisy, où S. M. va iannédiatement après la chasse. M"® la Dauphine garde toujours son lit.

Madame Infante ira jeudi 2 octobre à Fontainebleau avec le Roi ; elle y restera jusqu'au 6, et part ce jourlà de Fontainebleau pour se rendre à Antibes, où elle s'embarquera. Toute la maison de cette princesse ici consiste

(1) Ce n'est |)oint une abbesse; c*esl M"*^ de Melmont, femme de M. ^e Melmont, gentilhomme du pays de Caudebec. (yote du duc de Luynes.)

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actuellement en vingt-deux personnes, qui auront rhonneur de la suivre ; elle n'a de dames avec elle que M"* de Narbonne. M"' la marquise de Lède est restée ici malade ; elle ira la joindre àFontainebleau d'ici àlundi, si elle esten état. L'Infante Isabelle ne part d'ici que le mardi 7. Les deux exempts des gardes du corps qui sont auprès de Madame Infante et de l'infante Isabelle (MM. de Sesmaisons et chevalier de Breteuilj et 12 gardes du corps iront avec elles jusqu'à Antibes ; elles auront pour leur garde dans les galères qui le^ passeront à Gènes les gardes-marine et les gardes de l'étendard , lesquels ne font plus actuellement qu'un môme corps, et M. le chevalier de Crenay, qui commande les gardes du pavillon, fera les fonctions de capitaine des gardes. Madame Infante n'entrera pas dans Gènes, mais elle débarquera à Saint-Rè me, qui est pour ainsi dire un faubourg de Gènes, où elle trouvera l'Infant avec ses gardes et ses carrosses ; et en cas que l'Infant n'y vienne pas lui-même, les gardes et les carrosses s'y trouveront sûrement, ou tout au moins un détachement qui Tattend actuellement, et ira de là à Parme en trois jours. Ces gardes sont 150 carabiniers, que le roi d'Espagne a donnés à l'Infant et qui sont commandés par

Lorsque M"'' de tfodène (Orléans) passa à Modène, elle s'embarqua de même sur les galères à Antibes. Il y eut deux difficultés. Les officiers et gardes du corps qui la suivirent s'embarquèrent aussi; les officiers des galères prétendirentqu'ilsdevoientfaireleserviceauprèsde M'"'' la duchesse de Modène, à Texclusiondes officiers des gardes du corps. Ceux-ci, chargés de la conduire dans ses états, ne vouloient rien céder; écrire à la Cour, on n'avoit pas le temps; on prit un mezzo-lermine, qui fut que les uns et les autres feroient le service alternativement. Dans la circonstance présente, il y a eu un règlement en faveur des gardes-marine et gardes de l'étendard. M*"^ de Modène devant descendre dans la ville de Gènes fut arrêtée vingt-quatre heures à la rade à l'occasion du salut. Les

officiers des galères du Roi attendoient que rartillerie de la ville commençât, et la ville de Gènes ne le jugea pas à propos. Il fut enfin convenu que le salut de part et d'autre se feroit en même temps, et c'est sans doute pour éviter pareille difficulté et les autres contestations qu'il y eut pour les autres honneurs dus à M"* de Hodène, qu'il a été décidé que Madame Infante n'entrera pas dans la ville. M. i'évèque de Rennes (Vauréal) a pris congé aujourd'hui ; il part incessamment pour aller dans son diocèse. Le prince Frédéric de Hesse-Cassel a été présenté aujourd'hui au Roi, dans le cabinet, sous le nom de comte de Schombourg; il compte passer l'hiver à Paris. 11 est gendre du roi d'Angleterre, neveu du roi de Suède, beaufrère du prince de Galles, du duc de Cumberland, durci de Danemark, et du prince d'Orange, stathouder de Hollande. Sa mère étoit Hesse-Hombourg. 11 a avec lui le général Donhaupt, qui a été son gouverneur, et deux genstilhommes, qui sont le baron de Furstemberg et le baron d'Assembourg. Cette présentation dans le cabinet a fait beaucoup de peine au prince de Hesse Darmstadt, lequel porte ici le nom de comte de Nida. Il dit que le prince Frédéric n'est pas dans le cas de cette distinction; qu'il n'est pas héritier présomptif du landgraviat de Hesse-Cassel; que cette souveraineté appartient au roi de Suède; que le prince Guillaume, père du prince Frédéric et frère cadet du roi de Suède, est celui que l'on peut seul traiter d'héritier présomptif des États de Hesse, mais qu'actuellement il n'en est qu'administrateur pour son frère aîné.

M'"'' de Mézières (Monthierre), belle-sœur de M"*" les princesses de Montauban et de Ligne, a été présentée aujourd'hui. Il y a dix ans qu'elle est mariée; elle a eu sept enfants, dont deux sont morts.

M""® de Mailly (Sebbeville) est accouchée d^un garçon, qui est son deuxième enfant.

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