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Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XV (1735-1758)

Retour «le la Cour a Chantilly, puis à Versailles. — BrouUlerie entre M. le Duc et M™* la Duchesse. — Observation de M. de Chavigny sur le caractère du roi de Danemark. — On montre le linge de Madame; plaisanterie du Cardinal à ce sujet. — Chapitre de Tordre do Saint-Esprit. — Difficulté entre le duc de Chartres et le comte de Charolois au coucher du Roi. — Froideur du Roi envers le cardinal de Fleary. — Mariage de M. de Tréville avec Mllr de Rannes. — Mort de l'archevêque de Narbonne. — Le Roi visite M"" de M.iilly ; luxe de sa toilette pour dormir. — Arrangement* pour les Itaoçaille* préparatifs de la fête à Versailles et à Paris; difficultés qu'elle — Voyage du Roi à Rambouillet. — Continuation des bruits sur M. le Duc et M"" la Duchesse. Mort du prince de Hesse-Rheinfels. — Formation d'un régiment corse. — Arrivée des galions en Espagne; contestations entre l'Espagne et l'Angleterre. — Mort du duc de la Vallière. — Le de Tessin présenté au Roi et à la Reioe. — M. de la Mina fait la des de Madame Infante. — Nouveaux réglemente pour la fête du mariage. Observation sur les carreaux des ducs. — Mort du vicomte de Melun. — Fiançailles de Madame Infante. — Mariage de Madame Infante. — Fête donnée par M. de la Mina. — Difficulté sur une visite à la reine d'Espagne. — Causes des contestations entre l'Espagne et l'Angleterre. - Détail de la fete de M. de la Mina. - Préparatifs de départ de M. de la Mina. — Feu de la ville de Paris; le Roi y assiste. — Bal de la Ville; anecdote sur Mme de Mailly. — Départ de Madame Infante. — * Le Roi va à Rambouillet. — Audience de congé du nonce Lercari.

Du samedi l#r août 1739, Compiègne. — La Reine, qui pari lundi 3 de ce mois, a permis aux damés qui auront t. m. t

l'honneur de suivre S. M. d'être dès aujourd'hui en manteau et en jupe; c'est l'usage, et je l'ai déjà marqué pour, d'autres voyages.

Du dimanche 2, Compiègne. — Le Roi fut hier courre le cerf; il partit à l'ordinaire dans sa gondole avec les deux princesses, Ëm* dd Mallly et M1* de Jteslê. S. M. a voit donné une calèche et des relais à Mme de Chalais, qui mena Mm" de Châtillon et M. de Chalmazel. Le premier cerf fut pris dans la rivière d'Aisne. Le Roi en attaqua un second sur les cinq heures; c'étoit un jeune cerf qui fit une grande refuite, et tout le monde perdit la chasse, même le Roi, qui crut le cerf manqué ; mais les calèches avoient trouvé le cerf, qui venoit d'être pris, et Mademoiselle avec la compagnie de sa calèche arriva pardessus la terrasse à la fenètrO du Roi, qui se déshabilloit, et Mrac de Mailly présenta au Roi le pied du cerf. La conversation à la fenêtre dura environ un quart d'heure. Il y eut souper dans les cabinets, mais seulement des hommes, a cause du maigre- Mademoiselle soupa chez M11* de Clermont; il n'y avoit d'autres dames que M**" de Mailly et M"r de Nesle. On joua à cavagnole après souper, et le Roi après souper descendit chez MHe de Glermont , y joua à cavagnole et y resta jusqu'à deux heures.

Du jeudi 6, Chantilly. — Le Roi arriva ici lundi sur les neuf heures dn soir, après avoir été de Compiègne courre le cerf dans des buissons du côté de la Picardie. \a Reine étoit arrivée un peu auparavant. Tout s est passé à l'ordinaire pendant le séjour de la Reine ; deux tables de dames seulement le soir et une le matin. M"" deClerraont et M,le de la Roche-sur- Yon ont tenu alternativement la seconde table. Le Roi le matin a mangé en bas avec quatre ou cinq hommes. M. le Duc y a presque toujours mangé. Mmcdc Luynes, qui au dernier voyage avoit toujours mangé a la table du Roi et de la Reine, a mangé un jour ici A la seconde table, qui est dans la même pièce. C'est par défaut d'attention de la part de M. le Duc , la

dame d'honneur ne devant jamais être séparée de la Reine et ayant le droit de manger tons les jours avec S. M. à Marly. et étant toujours en carrosse ou en calèche avec la Reine. La Reine alla se promener ici le mardi, et pour faire honnêteté à M"** les Duchesses, elle les mena avec elle et Bl*'ede Clermont, ce qui fit que M™ 4e niyu.es alla dans une seconde calèche ; mais il s'agissait d'aller à cent pas. La Reine alla au jeu d'oie , qui est tth bosquet fait depuis un an ou deux, où il y a une course de bagues assis sur des chaises, ou monté sur des oies. La Reine se mit dans une de ces chaises et prit même grand nombre de bagues.

Le Roi tira mardi et courut hier le sanglier dans le parc avec les chiens dé M. le Duc. Avant-hier il fut au rendez-vous de sa chasse avec un attelage de chevaux tigrés dont la robe est fort belle ; cet attelage est acheté depuis peu, et le koi parut assez occupé de le mire voir. Hier, M"e de Mailly avec M. le comte de Clermont et M. de Gesvres se servit de cet attelage pour se promener un moment autour du château avant le départ de la Reine. M"* de Mailly a toujours dîné dans sa chambre ici avec M. le comte de Clermont et M. de Gesvres. M. le duc de Yilieroy soupe aussi toujours dans sa chambre en bas. Pendant le séjour de la Reine, M. le comte de Clermont tenoit la seconde table dans la même galerie que celle de M. le Duc. Il y a eu ce voyage-ci quelques retranchements sur les fruits. M. le Duc remarqua au passage du Roi que les fruits étoient fortchèrs; il n'a pas voulu que le Roi eût à payer ces frais extraordinaires, et a ordonné plus de simplicité dans les fruits. J'ai déjà marqué que ces voyages du Roi étoient aux dépens de S. M., qui l'a voulu absolument, malgré les représentations de M. le Duc; cela est ainsi depuis l'année passée.

Du lundi 10, Versailles. — Je n'ai rien écrit depuis Chantilly, ayant été depuis ce temps à Paris, d'où je ne revins qu'hier. J'ai trouvé en arrivant ici que l'on y par-

4 MKMOIRES Dl DUC DK LHYNES.

loil beaucoup d'une brouillerie que l'on dit être entre M. le Duc et M™' la Duchesse jeune. J'avois déjà entendu tenir beaucoup de discours qui pourraient bien n'avoir guère de fondement. 11 est certain que M"* la Duchesse jeune a paru assez sérieuse à Chantilly ; on dit, outre cela , qu'elle change d'appartement à Paris. C'en est assez pour avoir donné occasion de parler.

M. de Chavigny arriva hier ici (il vient de Danemark) , et lit sa révérence au Roi dans son cabinet; ce fut M. le Cardinal qui, avant le travail , le présenta à S. M. M. de Chavigny me disoithier au soir qu'il avoit été extrêmement satisfait de la façon dont le Roi l'avoit reçu; qu'il avoit remarqué avec plaisir toutes les questions que le Roi lui avoit faites, et qu'il avoit trouvés. M. si disposée à l'entendre que s'il n'avoit pas craint de prendre trop de temps sur le travail avec M. le Cardinal , il serait entré en détail sur les affaires de Danemark. 11 parait, parce que dit M. de Chavigny, que l'on a été fort content à Copenhague de H. le marquis d'Antin, qui y a resté quelques jours avec une escadre de quatre vaisseaux , et que le projet est d'y en envoyer tous les ans, môme en plus grand nombre, pour accoutumer peu à peu les couronnes du Nord à connottre qu'elles ne sont pas assez éloignées de nous pour n'en avoir pas besoin.

M. de L'Hôpital a remercié ce matin pour l'ambassade deNaples; il compte partir dans le mois de janvier.

J'oubliois une observation de M. de Chavigny sur le caractère du roi de Danemark. Il dit que ce prince ne hait point les François, et que son caractère est assez la douceur et la bonté , mais en même temps la foiblesse ; que la Reine a plus d'esprit; qu'elle est assez dans le goût de la reine d'Espagne, aimant à gouverner, mais qu'il y a dans ce pays-là peu d'hommes capables du gouvernement. Il ajoute que le prince royal de Danemark , qui a quinze ou seize ans, donne beaucoup d'espérance. Hier et aujourd'hui , on a montré le linge et les habits

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achetés pour Madame; il n'y a rien de choisi avec autant de goût, autant de magnificence et en aussi grande quantité. Je ne sais point à quoi monte le total ; mais il paroltque le linge seul doit aller à plus de 100,000 écus. M. le Cardinal le vit hier, et dit en badinant que c'étoit apparemment pour marier toutes Mesdames. M™ de Tallard répéta cette plaisanterie au Roi, qui voulut voir en détail toute cette emplette , et la plaisanterie parut ne pas plaire à S. M.

Du mardi 11, Versailles. — Avant-hier, il y eut chapitre de l'Ordre. Il y avoit cinq ou six jours que M. de Maurepas, par ordre du Roi, avoit écrit pour la convocation de ce chapitre ; c'étoit pour l'examen des preuves de M. de la Mina , à qui le Roi a permis de porter le cordon de l'Ordre , quoiqu'il ne soit pas reçu. Il y a même des difficultés sur sa réception. Premièrement, à cause du serment , et secondement , à cause du rang qu'il pourroit prétendre comme ambassadeur et qu'on pourroit lui disputer n'étant pas grand d'Espagne.

M. le comte de Charolois étoit au chapitre ; il vint au lever du Roi. M. le duc de Chartres y vint aussi. Le premier valet de chambre , qui n'avoit pas vu M. le duc de Chartres , donna la chemise à M. de Charolois pour la présenter au Roi. M. le duc de Chartres se montra et s'approcha de M. de Charolois pour prendre la chemise ; M. de Charolois ne voulut pas la lui donner; de manière que le Roi, s'en étant aperçu , demanda à M. de Charolois s'il ne connoissoit pas M. le duc de Chartres. M. de Charolois dit qu'à cause de la petite vérole il ne l'avoit pas reconnu : cela prouve combien il vient peu dans ce pays-ci.

Le Roi fut chasser samedi dans la plaine de Grenelle , où il tua environ deux cent cinquante pièces de gibier ; il en fut tué en tout près de quinze cents. On dit que dans la plaine de Creteil, où le Roi doit aller ces jours-ci , l'on a connoissance de douze cents compagnies de perdreaux.

Le Roi partit hier pour la Meutte ; il tire demain dans la plaine de Saint- Denis, et revient après-demain après avoir couru le cerf. Le même arrangement qu'à l'ordinaire; Mademoiselle àMadrid et soupant lesdeuxjoursàlaMeutte. Les damée sont Mu* de Germant, M"* de Mailly, Mlle de Nesle , M-ft la maréchalo d'Estrées et M,DC de Ségur.

Du mercredi 12, Versailles. — Le jour delà demande, qui devoit être le 22 , est remis au 23. 11 y a deux ou trois jours que M. le Cardinal , étant venu travailler avec le Roi et ignorant ce changement , demanda à S. M. quelle heure ilvouloit donner le 21 à M. de la Mina. Le Roi ne répondit autre chose , sinon : « Je n'y serai pas » , sans entrer dans aucun détail. M. le Cardinal ne jugea pas à propos de pousser plus loin les questions, et dit à M. de Gesvres , qui étoit" présent : « On prendra le jour que le Roi sera ici *> ; le Roi ne répondit autre chose , sinon : « apparemment», et entra tout de suite dans sa garderobe. Le travail avant celui-là , le Roi ayant dit à M. de Gesvres d'envoyer quérir M. le Cardinal, entra aussitôt dans sa garde-robe, et M. le Cardinal étant arrivé attendit une demi -heure ou trois quarts d'heure. Ces deux faits sont certains.

On ne sait point encore si le Roi ira au feu de la Ville avec la Reine, ou dans ses carrosses.

Hier, M11' de Rannes, nièce de ty. le lieutenant civil et de Mmc la duchesse d'Estrées, épousa ». de Trévilie ; il a servi longtemps dans les mousquetaires , et seroit à la place de M. de Jumilhac (1) si sa mère ne l'avoit pas obligé de quitterai a i5,000 livres de rente en Béarn, et quaraate^ix ou quarante-sept ans; il a été marié deux fois, et n'a eu qu'une fille de sa première femme, qui est morte. Le mariage s'est fait chez Um la duqhesse d'Estrées.

(() Capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires de la Gard©.

Du vendredi Ife, Versailles. — M»e d'Àvûjan lit sa révérence il y a quelques jours; elle n'est plus en deuil; elle a attendu que le deuil de son mari fût tint pour paroitre ici ; oe n'étoit pas autrefois l'usage.

On a appris ces joursnoj la mort de M. l'archevêque de Narbonne (i) ; il étoit Beaqvau, frère du lieutenant général dont la fille avoit épousé feu M. le duc de Rooheohouart, frère aîné de celui d'aujourd'hui.

M. l'archevêque d'Alby (2), qui est ici depuis deux mois, présenta il y a trois ou quatre jours ses neveux, fils de H. de Castries, qui ont toujours été élevés chez lui,

M. de Puysjeux a fait hier et aujourd'hui ses révérences; il arrive de Naples. Le Roi l'a reçu avec bonté et lui parla beaucoup hier.

Le Roi fut mardi tirer dans la plaine de Saint-Denis, où il y eut douze cents pièces de gibier de tuées. S. M. soupa le lundi et le mardi avec les dames que j'ai nommées ci-dessus. Le mercredi, il partit de la Meutte sur le midi ; il alla à Madrid, où il entra chez Mademoiselle, qui dormoit ; ne s'étant point réveillée, le Roi alla çhe* M,,c de Clerraont, qui se réveilla, mais la visite ne fut pas longue, Le Roi passa ensuite à l'appartement de II"" de Hailly; elle étoit éveillée , mais dans son Ut, toute coiffée et la tète pleine de diamants; mais elle couche toujours ainsi; elle avoit sur son lit la jupe de son habit pour le mariage de Madame, et dans sa chambre un joaillier nommé Lemagnan, qui a beaucoup de pierreries et qui prête des parures valant deux ou trois millions, U y avoit aussi des marchands de Paris de parures d'habits que Ton appelle de charpes (3) et que M"* de Mailly appelle ses petits chats. Le Roi entra dans la plaisanterie et les appella de même, examina

(1) Reiré-François de Beauvaudu Rivau.

(2) Armand -Pierre de la Croix de Ca&trie<».

(3) Ou de cari**- ( <*« duc de Luyues. )

Jajupe et les pierreries du sieur Lemagnan fort en détail ; et lorsque les dames furent prêtes, il partit pour la chasse menant dans sa gondole les six dames que j'ai nommées plus haut. 11 y avoit deux calèches à la chasse ; dans chacune, une des deux princesses avec deux dames et deux places remplies, Tune par M. du Rordage et l'autre par M. de Luxembourg, qui ne va plus à la chasse à courre depuis u,ne chute qu'il fit il y a deux ou trois ans, dont il a un doigt estropié.

Les arrangements pour la féte se décident tous les jours. Les fiançailles se feront dans la pièce où est l'œilde-bœuf ; les dames attendront dans la galerie , passant ou par l'œil-de-bœuf ou par chez la Reine. M. de Gesvres fait garder toutes les portes de tout ce qui est appartement; à la porte qui donne sur l'escalier de marbre, il y aura des huissiers en dedans, auxquels M. de Noailles donnera des Suisses pour les secourir, qui seront en dehors de la porte. Le jour du mariage, toutes les dames qui ne seront point habillées en grand habit, pourvu qu'elles soient en mantilles, pourront attendre dans la galerie pour voir passer le Roi. Madame n'aura point de manteau royal, mais seulement une mante de sept aunes de long. Le jour du mariage, le Roi entrera à six heures dans la galerie où il y aura une table de lansquenet dans le milieu , deux tables de cavagnole aux deux bouts , et beaucoup d'autres tables de jeu. Après le feu, le Roi ira se mettre à table chez la Reine. Madame Infante, M"" Henriette et toutes les princesses du sang souperont avec LL. MM. Cependant cela n'est point censé festin royal (1) , car les grands officiers de la couronne ne serviront point. Les dames ne seront point en grandes boucles si elles ne l'aiment

( I) Il ine semble que l'on distingue banquet royal et festin royal , et qu'on réunie ceci comme festin et non comme banquet. ( Note du due de Lut/ ne s.)

mieux; le Roi a décidé que ce seroit à leur volonté; lui-même sera en bourse.

Le jour du feu de la Ville, le Roi, la Reine, M. le Dauphin et Mesdames iront tous dans leurs carrosses séparément. Ceux qui veulent se présenter pour suivre S. M. dans son carrosse se font écrire chez M. de Gesvres, de môme que cela est établi pour les voyages de la Meutte et pour les chasses à tirer. M. de Gesvres a donné les ordres à M. de Cotte pour le balcon que Ton a construit à Paris pour le Roi et la Reine (et que M. le contrôleur général vient de faire abattre pour en faire un plus grand ) ; mais M. de Gesvres n'a point donné ces ordres comme en ayant droit; il déclara au contraire à M. de Cotte que c'étoit en l'absence de M. le contrôleur général, qui étoit en campagne, qu1il l'avertissoit des intentions du Roi par ordre exprès de S. M. Il y aura sur la petite terrasse, à Versailles, qui est immédiatement devant la galerie, des bancs pour les dames de Paris qui ne sont point en grand habit. Le Roi demanda hier à M. de Gesvres s'il prétendoit que ce fût à lui à donner les places sur ces bancs. M. de Gesvres luî répondit que cela n'étant point de l'appartement de S. M., il ne pouvoity rien prétendre, que d'ailleurs ce n 'étoit point un échafaud, ce qui en ce cas pourroit le regarder (tout ce qui s'appelle échafaud se fait par ordre du premier gentilhomme de la chambre, et sous lui par ceux de l'intendant des Menus; par exemple l'on fait deséchafauds dans la chapelle en bas, et ce sera M. le duc de Villeroy qui donnera les places) ; M. de Gesvres ajouta qu'à l'égard de la terrasse, il supposoit toujours que c'étaient les bancs du jardin que l'on rassemblerait en cet endroit, et que par conséquent cela ne le regardoit point.

Le salon que l'on appelle de la Guerre, qui est au bout de la galerie, du côté de la chapelle, est destiné pour les ambassadrices.

MfiMOlKKS DU DUC l)K LUYÎŒS.

Le, Roi a déclaré qu'il nïroit point au feu de M. de la Mina ni à sa fête; M. de la Mina le désiroit beaucoup, et demandoit même que la décoration du feu fût conservée, offrant de faire tirer un second feu si le Roi vouloit le voir ï mais il a été décidé que Ja décoration seroit abattue aussitôt que le feu seroit tiré, parce qu'elle feroit tort au coup d'œil du feu de la Ville. Madame Infante ira chez M. de la Mina au feu et au bal paré qui sera après le souper, et auquel toutes les daines seront en grand habit. Il nie semble que l'on compte que Madame ne soupera point che« M. de la Mina.

Du vwdi 18, Vermillet. — La décoration qui est en face de la galerie, au bord de la terrasse et au-dessus de|Latone, est composée de plusieurs portiques quj ressemblent ou à la colonnade (1) ou A Trianon. Les boites d$ fusées sont aux deux côtes au-dessus de Latone et sur les deux rampes qui descendent vers le canal. Toute cette dépense est faite par les Menus; c'est MM. de Bonneval et de îielle, intendants des Menus, qui en sont ohargés. Les intendants des Menus sont an\ ordres du premier gentilhomme de la chambre; ce sera le capitaine des gardes qui donnera les places sur la petite terrasse vis-iVvis l'appartement de M, le Dauphin çt celui de Mmc la comtesse de Toulouse ; aux deux côtés, il y aura deux échafauds, dont l'un est censé être pour le premier gentilhomme de la chambre; mais M. de Gesyres ne s'est point soucié de rembarras d'y donner des places, et a laissé ce détail aux intendants des Menus, L'échafaud de l'autre coté sera pour MM. des Bâtiments, qui en ont demandé la permission à M. de Gesvres.

U y a eu quelques difficultés par rapport à la galerie dans les fêtes; c'est le premier gentilhomme de la

(1) Bo«quet des jardios de Versaille*. Cette décoration a été gravée par Cochin fils.

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chambre, et par conséquent les Menus qui sont chargés de faire fournir les bougies, et le profit des bougies qui restent se partage dans la chambre et donne lieu ordinairement à plusieurs contestations, quoique l'objet soit peu considérable. Lorsque c'est appartement, c'est le gouveruementqui fournit les bougies et ce sont les garçons bleus qui en ont le profit, comme dans le salon de Marly ; c'est aussi dans ce cas que les garçons bleus donnent les cartes , les tables, et qui en ont le profit; au lieu qu'en cas de fôte, ce sont les valets de chambre du Roi. La décision de ce point étoit incertaine. M. de Gesvres en parla à M. le Cardinal , qui lui dit qu'il croyoit que ce devoit être fête. M. de (îesvres représenta ensuite au Roi que les garçons bleus étoient plus accoutumés a cette sorte de service, et qu'il y auroit moins de disputes en le décidant appartement, ut cela a été ainsi décidé.

La décoration de l'hôtel de ville pour le bal sera au plus magnifique ; c'est dans la cour même de l'hôtel de v ille où l'on dansera ; on Va parquetée et couverte avec beaucoup d'ornements; outre cela il y aura plusieurs autres pièces encore pour danser et plusieurs chambres où l'on pourra s'assembler et voir le bal par les fenêtres. H y a une de ces chambres que Ton réserve pour le Roi en cas qu'il veuille y aller, ce qui parolt sûr. Toutes ces chambres sont meublées de meubles neufs, et l'on n'y a rien oublié de ce qui pourvoit être pour la commodité des dames (1). On dit que MM. de la Ville n'ont point été contents de n'être pas priés par M. de la Mina d'aller & son feu ; ils font faire un échafaud pour eux sur le quai des Théatins.

(1) M. Hérault me dit hier qu'il croyoit que la dfy>en»e de la Ville en feu , illumination, bal, etc., à l'occasion du mariage de Madame, pouvoit aller aux environs «le 360,000 livres. Il me confirma aussi ce que j'ai marqué ci-devant, que les revenus de la ville rnontoient à |>en près à &00,000 livres, quelque chose de plus. (Addition du 16 septembre )

12 MftMOIRKS DU DUC l)K LUYNES.

Le Roi alla avant-hier à Rambouillet et en revient aujourd'hui; il doit y trouver ses ordres exécutés pour un entresol qui est dans la pièce qui sépare l'appartement du Roi d'avec celui qu'occupoit Mademoiselle. Cet entresol est à côté d'un autre qui servoit pour le premier valet de chambre et que le Roi a pris pour un cabinet, et le nouvel entresol sert pour le premier valet de chambre; ces deux pièces n'ont point de communication en haut, comme on l'avoit dit. M"* la comtesse de Toulouse ne s'est point mêlée de cet arrangement; c'est M. Gabriel qui y a été par ordre du Roi et qui l'a fait faire.

On a ici d'assez mauvaises nouvelles de la santé de l'Infante Marie-Thérèse; c'est celle que l'on regarde comme destinée à M. le Dauphin, et dont on dit beaucoup de bien tant du caractère que de la figure.

On a continué ces jours-ci à parler beaucoup sur ce qui regarde M. le Duc et M"* la Duchesse; comme elle a changé d'appartement et qu'elle loge présentement en haut, on a jugé que les bruits (1) n'étoient pas sans fondement. Cependant tout étoit arrangé et elle devoit venir ici à la fête; mais l'on vient d'apprendre depuis peu la mort du prince de Hesse-Reinfels , son frère ; il avoit été blessé, à ce que l'on dit, légèrement , dans une défaite des Impériaux, sous la conduite du général Walis (2), par les Turcs, aux environs de Belgrade, et il est mort de sa blessure. Mw' sa sœur en est extrêmement affligée , et n'ira à aucune des fêtes.

Le Roi vient de lever un régiment d'infanterie composé des habitants de l'Ile de Corse ; tous les capitaines et officiers inférieurs sont aussi de cette lie ; il n'y a

(I) Voy. Barbier, t. III, p. 187 et wiiv., et à'Argenson, t. II, p. 99.

(?) On l'accuse d'avoir attaqué avec imprudence; ce combat a dure depuis la pointe du jour jusqu'à neuf heure» du soir. On dit qu'il a eu sa revanche et qu'il n battu un corps de trente mille homme*. (.Vof> du duc de Lnynes. i

que l'aide-inajor, major, lieutenant-colonel et le colonel qui soient François. Le régiment sera comme Royal- Italien sur le pied étranger. Le Roi en a donné le commandement à M. le chevalier de Vence, lieutenant aux gardes françoises. Ce sont des gentilshommes de Provence; M. le chevalier de Vence est un cadet et étoit sans biens.

Le Roi est arrivé de Rambouillet ce soir vers les dix heures. 11 y avoit sept dames à ce voyage : Mademoiselle, Mme d'Antin, M"' de Mailly, M"0 de Nesle, M"c la duchesse de Ruffec, M me de Maillebois et M"" de Sourches ; ces deux dernières étoient priées par M"" la comtesse de Toulouse. Elles ont toutes été à la chasse, hors Mœc de Sourches, hier et aujourd'hui , dans une des calèches à quatre du Roi. Hier c'étoit MB< de Mailly, M"* d'Antin, M,,e de Nesle et Mae de Maillebois ; aujourd'hui, c'a été Mademoiselle, Mmc de Mailly, M"e de Nesle et Mm* de Ruffec. Ces quatre dames sont revenues avec S. M. et soupent dans ses cabinets. M™' d'Antin est arrivée devant parce qu'elle est de semaine; elle soupe avec la Reine. M** d'Antin a fait avertir MmM de Chalais et de Talleyrandpour souper dans les cabinets. La Reine soupe avec des dames, ce qui lui arrive présentement assez souvent; mais c'est son souper ordinaire. On passe seulement la table dans le cabinet qui est avant sa chambre.

Du dimanche 23, Versailles. — Le Roi revint hier de Rambouillet, où il étoit depuis jeudi. Les dames qui étoient à ce voyagè-ci sont : M™- de Sourches, qui y a resté du dernier voyage, Mademoiselle, M"" de Mailly , M,,e de Nesle, M" de Ségur, M™*» de Chalais et deTalleyrand. Les cinq dernières revinrent hier avec le Roi. Il y eut souper dans les cabinets, mais avec des hommes seulement, à cause du maigre.

On apprit hier une nouvelle qui fait grand plaisir : c'est l'arrivée des assobes ou galions ; nous y avons un intérêt considérable ; on dit qu'il y a dessus vingt millions ap-

partenant àdes François. U situation présente de l'Angleterre avec l'Espagne faisoit craindre que le* galions ne pussent pas arriver, etilsn'auroientpu effectivement en-» trer à Cadix ; mais ils ont abordé dans un autre port. On leur avoit envoyé avis du danger qu'ils cou roi en t et ils en ont profité.

Les Espagnols reprochentdepuis longtemps aux Anglois qu'ils font tort à leur commerce par une contrebande continuelle ; il y a eu quelques vaisseaux marchands anglois pris par les Espagnols. Cet événement avoit donné lieu aux Anglois de demander des dédommagements dont on étoit convenu par un écrit signé et revêtu de toutes les formes \ cependant le payement ne se faisant poïnt, les Anglois ont renouvelé leurs plaintes et menacé de représailles* Mais de leur côté ils n'ont pas exécuté la parole qu'ils avoient donnée de faire rentrer dans leurs ports la flotte de l'amiral Haddock. Les Anglois disent pour leur justification que le gouvernement n'a pas été le maître d'exécuter sa parole, et que, quoique les ordres eussent été envoyés, la nation a exigé que l'on envoyât de nouveaux ordres contraires aux premiers. Ce qui est certain, c'est que Walpole, qui est le ministre en qui le Roi a le plus de confiance, est détesté par la nation, et qu'il parolt que la supériorité de crédit que le Roi s'étoit toujours conservée jusqu'à présent diminue tous les jours. 11 y a eu aussi un de nos vaisseaux marchands portant pavillon françois insulté par les Anglois, c'est-àdire fouillé (1); ce qui est contre les traités.

M. le duc de la Vallière mourut hier matin entre huit et neuf heures ; il avoit environ soixante-dix ans ; c'est le neuvième des gendres de M"ne la maréchale deNoaiiles qu'elle voit mourir. Elle a eu neuf filles, dont une religieuse, et huit mariées dont deux mariées deux fois : Mme la comtesse de Toulouse, qui a été Mne de Gondrin,

(i) visité.

AOUT ttïîô ta

et M"" dfc Mftticini, qui a été M"* de LouvoiB. Il ne reste plus des dix gendres <fue M. de Mancini.

M. le comte de Tessin fut présenté avànUhier au Roi et à la Reine. C'est un homme de grande condition de Suède ; ilest surintendant des bâtiments ; il est déjà venu plusieurs fois en France \ on croit qu'il y prendra dans peu la qualité d'ambassadeur. GefutM. le Cardinal qui le présenta au lever, à Ventrée du balustre en dehors. M"* lâ comtesse de Tessin a été présentée aujourd'hui au Roi et à la Reine par M"" de Luynes. Elle est fille du baron de Spa, qui a été ici ambassadeur ; elle a amené avec elle sa nièce, M11* deSpa^ qui a été présentée à la Reine en même temps qu'elle, et ne l'a pas été au Roi en même temps; elle l'a été oe soir chez la Reine. On dit que c'est l'usage pour les filles ; et Nrac de Masarin dit que Mmc de Flavacourt étant MUe de Mailly, a été présentée de même au Roi chez la Reine.

Aujourd'hui, M. de la Mina, conduit par M. de Marsan, est venu faire la demande. Outre les carrosses de l'introducteur (M. deSainctot), celui de M. de Marsan, celui du Roi et celui delà Reine, l'ambassadeura cinq carrosses fort beaux, sur* tout Un de velours vert par dedans et par dehors, avec beaucoup de broderie or et argent. Il a eu l'honneur des armes et s'est couvert chez le Roi. Je n'ai point été à cette audience. Les Ducs ne s' y trouvent point, àcausequilsn'ont pas droit de se couvrir ; par la môme raison, les grands d'Espagne, qui en Espagne se couvrent devant le Roi. Chez la Reine, l 'ambassadeur a été accompagné des grands d'Espagne françois; il n'a pas même fait semblant de se couvrir chez la Reine ; la Reine s'est levée eta resté debout pendant la demande ; il n'y avoit que M. de Nangis der* rière le fauteuil. L'ambassadeur a parlé espagnol au Roi et à la Reine. Il loge depuis plusieurs jours à l'hôtel des ambassadeurs, où il est traité a dîner et à souper aux dépens du Roi (je crois cependant qu'il couche dans sa maison, mais il est censé loger ù l'hôtel des ambassa-

(leurs) ; il y mange et y prie A dîner et à souper. C'est un maître d'hôtel du Roi qui fait les honneurs de cette table et qui y mange. Tous les officiers qui servent ceux qui sont à table servent le chapeau sur la tète; c'est l'usage.

M . de la Mina a été chez Madame, qu'on appelle présentement Madame Infante, après avoir été chez H. le Dauphin. Madame Infante loge présentement dans l'appartement vis-à-vis d'ici qu'occupoit S. A. R. M*' la duchesse d'Orléans. Madame Infante n'étoit point chez la Reine dans le moment de la demande, et de même MmM Henriette . et Adélaïde n'étoient point chez Madame Infante dans le temps que M. de la Mina y est venu pour le même sujet. 11 y avoit M"e de Tallard, Mme et MUe de Montauban, sa fille aînée, et grand nombre d'autres dames. M. de la Mina a été ensuite chez; M»» Henriette et Adélaïde. J'oubliois de marquer, qu'après avoir fait son compliment à Madame, il lui a remis un portrait de don Philippe pour mettre à son bras. Elle a eu aussi aujourd'hui un présent du Roi et de la Reine. C'est le portrait de IX. MM. enrichi de diamants pour mettre à son bras. M. le Cardinal étoit à l'audience de la Reine avec un pliant derrière lui ; mais il ne s'est point assis. Mnie de Nangis y étoit avec un carreau devant elle. La Reine a pleuré après avoir répondu à l'ambassadeur.

Du mardi 25, Versailles. — Il y a eu ces jours-ci plusieurs choses de réglées par rapport à la fête. Premièrement, la coiffure comme il est déjà marqué au 14. Secondement, toutes les princesses veuves et toutes les veuves titrées auront des voiles. Troisièmement, on a été iu certain pendant plusieurs jours s'il y auroit en bas d'autres dames que celles du service; il a été réglé qu'outre le service de la Reine, de Mesdames et des princesses, et les dames du palais, il y auroit dix -huit dames qui suivroient la Reine. La Reine a nommé ces dixhuit dames, qui sont titrées et non titrées. Quatrièmement, il a été aussi réglé que les dames du palais (il

n'en manquera qu'une, qui est BP* de Gontaul) auront un banc séparé et ne sont point derrière les dames d'honneur des princesses. Cinquièmement, que la Reine seroit suivie immédiatement par Mesdames et les princesses, après lesquelles marcheront la dame d'honneur de la Reine et sa dame d'atour, et ensuite ses dames du Palais. Cet arrangement est contraire à celui que j'ai marqué cidessus, qui avoit été réglé par la Reine pour que son service ne soit point coupé même par Madame. Sixièmement, l'affaire des carreaux a été fort traitée ces jours-ci; ila été décidé qu'outre les ducs en service , qui sans contredit ont des carreaux, il y auroit, pour marquer le droit, quatre ducs qui en auroient derrière le Roi , et dé manière qu'ils ne pussent être vus par S. M. M. le Cardinal, qui craint toujours que les ducs ne veuillent faire un corps, a fort recommandé que ces ducs ne fussent pas même ensemble; et quoiqu'on lui eût rapporté les derniers exemples du mariage de Mn'la princesse de Conty, du baptême de M. le Dauphin, etc., où les ducs avoient des carreaux, ce que H. de Dreux lui-même a certifié, et que Ton ait en outre représenté à S. Ém. le long usage de cette prérogative, on a eu assez de peine à obtenir qu'il y en eût. M. le Cardinal dit que le Roi ne veut point autoriser ce droit par une décision formelle. M. le duc de Villeroy, qui apparemment a craint de déplaire au Roi en faisant quelqu es démarches favorables aux ducs, ne s'est pas contenté d'un mot que M. le Cardinal lui avoit dit par rapport aux quatre carreaux; il alla hier au soir chez M. le Cardinal pour avoir un ordre positif, et il avoit encore quelqu'envie malgré cela de demander l'ordre du Roi ; cependant il se contenta de celui de M. le Cardinal. Ces quatre ducs n'auront aucun de leurs gens pour porter lesdits carreaux ; ce seront les ducs de service qui feront porter par leurs gens deux carreaux au lieu d'un. Cet ordre est pour conserver quatre places de plus que cela occuperoit dans la chapelle.

A propos des carreaux je dois placer ici une convervation que M. deChaulnes eut avec le Roi, à Compiègne, au sujet d'une affaire concernant l'aide-major des chevau-légers, dont j'ai parlé ci-dessus, et qui me parolt entièrement décidée contre les chevau-légers. La conversation tomba sur l'article des carreaux. M. de Chaulnes crut remarquer par la réponse du Hoi que ce n'étoit pas le temps favorable de traiter de cet article. Comme c'étoit dans le temps du travail de M. de Chaulnes avec le Roi sur les chevau-légers, M. le Cardinal étoit en tiers a ce travail, suivant l'usage. Au sortir de chez le Roi, M. de Chaulnes étant allé chez M. le Cardinal lui parla de la réponse du Roi, qui lui avoit paru peu favorable. M. le Cardinal dit et répéta môme plusieurs fois à M. de Chaulnes, qui me l'a dit, qu'il (M. de Chaulnes) avoit mal compris la réponse de S. M., que le Roi ne vouloit ni ne prétendoit point ôter les carreaux aux ducs.

On apprit il y a deux jours la mort de M. le vicomte de Melun ; il étoit lieutenant général et avoit le gouvernement d'Abbeville. Ce gouvernement lui valoit 10 ou 12,000 livres de rente ; mais il y avoit eu sur cela une augmentation faite en sa faveur, que l'on retranchera vraisemblablement.

On a eu de meilleures nouvelles ces jours-ci de l'infante Marie Thérèse, du 17 du mois et du 26 de sa maladie.

J'ai oublié de marquer, à l'occasion du mariage, que toutes les dames qui seraient aux travées en haut seront en grand habit.

Le Roi doit faire demain la liste de ceux qui doivent le suivre au feu de la Ville ; comme il restera peu de places dans les carrosses de S. M., à cause des princes et du grand nombre de service, le Roi trouvera bon que ceux à qui il permettra de le suivre ailleut dans leurs voitures et qu'ils l'attendent au Louvre pour y entrer avec lui.

J'ai marqué ci-dessus que les grands d'Espagne n'avoient point accompagné M. de la Mina chez le Roi; ils

ne raccompagnèrent pas non plus chez M. le Dauphin, par la même raison que chez le Roi, ne pouvant se couvrir ni chez l'un ni chez l'autre, quoique l'ambassadeur en ait le droit.

Du Mercredi 26, Versailles. — Hier se firent les fiançailles de Madame ; l'heure étoit donnée à six heures et demie. Toutes les princesses et les grandes d'Espagne s'assemblèrent chez Madame. Mu< de Clermont et toutes les autres dames étoient chez la Reine. M. le Dauphin donnoit la main à Madame, et la conduisit chez la Reine, où tout étant réuni , on passa chez le Roi, où étoient tous les princes et tous les hommes de la Cour. Il y a ici de princesses : Mmc la Duchesse mère, M"" la princesse de Conty, Mademoiselle, M"e de Clermont, M'1' de Sens, M"' de la Roche -sur- Yon, et de légitimée : M"" du Maine. De princes : M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres, M. le Duc , M. le comte de Charolois, M. le comte de Clermont, M. le prince de Conty, et de légitimés : M. le prince de Dombes, M. le comte d'Eu et M. de Penthièvre. Presque toutes les dames restèrent dans le cabinet de la Reine, qui est le salon du bout de la galerie (1). Un peu avant huit heures , la Reine se mit en marche , suivie immédiatement de Madame, de Mœe Henriette et de M,ue Adélaïde ; ensuite M"* la Duchesse , les princesses de suite, ensuite M"" de Luynes et de Mazarin, les dames du palais, les dames d'honneur des princesses ; toutes les autres dames suivoient. La Reine entra par la porte de glaces dans le cabinet de l'œil-de-bœuf. (La pièce de l'œil-de-bœuf est d'ordinaire Y antichambre du Roi ; mais pour ce moment-là elle devint cabinet du Roi, les huissiers et les flambeaux de la Reine n'y pouvant entrer). Toute la galerie étoit éclairée par des girandoles; les lustres n'étaient point allumés ; (à l'occasion de cette fête on a acheté pour le roi un grand nombre de chandeliers de

(1) Le salon de la Paix.

Bohême ; on étoit obligé d'en louer dans de pareilles occasions); l'œil-de-bœuf étoit fort bien éclairé. Dans le fond, auprès de la cheminée, étoit une grande table, au bout de laquelle le Koi se mit à droite et la Reine à gauche ; ensuite M. le Dauphin et Mesdames et tous les princes et princesses, suivant leur rang , les hommes du coté du Roi, les femmes du côté de la Reine. Les ambassadrices de Vienne et de Madrid étoient immédiatement après les princesses. Les courtisans , sans distinction , le long des murailles des deux cotés. 11 n'y avoit ni sièges, ni banquettes , de sorte que l'arrangement put ne pas paroi tre aussi régulier qu'il auroit dû l'être; mais il y avoit beaucoup de place, et le Roi (1) eut lui-même grande attention a faire reculer les hommes pour faire place aux dames.

M. de la Mina étoit venu ce même jour dans les carrosses du Roi avec M. de Marsan ; il s'en retourna hier au soir dans ses carrosses et est revenu encore aujourd'hui dans les carrosses du Roi avec M. de Marsan. Il est toujours à l'hôtel des ambassadeurs, défrayé aux dépens du Roi; et quand il vient ici, il dîne dans la salle des ambassadeurs aux dépens de S. M.

M. de la Mina étoithier dans le milieu de l'œil-de-bœuf avec les princes du sang, et M. de Marsan à côté. M. le duc d'Orléans avoit un grand manteau d'étoffe. Madame avoit un grand habit noir et or, comme c'est l'usage le jour des fiançailles , et une mante de réseau d'or, de sept aunes de long (2) . Cette mante étoit portée par Mme Henriette, sa sœur. Le Roi étoit entré par sa chambre. Les quatre secrétaires d'Etat étoient auprès de la table , et M. le cardinal de Fleury auprès du Roi.

(I ) Le lendemain, le Roi dit à son souper que du temps du feu Roi les lionv roes avoient bien plus de politesse pour les femmes, et que si un homme fiVtoit mis devant une dame, le Roi l'auroit trouvé Tort mauvais. ( Note du due de Luynes. )

(5) Celle de la Reine doit en avoir neuf. ( Soie du duc de Luynes.)

AOUT 1759. 2t

Tout le monde étant assemblé , la cérémonie commença par la lecture que fit M. Amelot de la procuration du roi d'Espagne et ensuite du contrat de mariage, l'un et l'autre dans le même acte. Ensuite , M. le cardinal de Rohan entra par la chambre du Roi (1); il étoit conduit par M. Desgranges , maître des cérémonies , précédé par M. le curé de Notre-Dame , devant lequel marchoient deux prêtres et devant eux M. l'abbé d'Oppède, aumônier du Roi, et un clerc de chapelle. M. le cardinal de Rohan fit les fiançailles, comme à l'ordinaire, après lesquelles le Roi et la Reine signèrent, ensuite M. le Dauphin, Madame Infante, Mesdames, M. le duc d'Orléans, tous les princes et princesses et légitimés , suivant leur rang (2). Les signatures 'aites, etaprès Mludu Maine, M. de la Mina, accompagné de M. de Marsan, avança et signa. M. le Dauphin donna la main à Madame Infante, qui retourna chezla Reine et ensuite chez elle. Le Roi rentra dans son appartneut , suivi des princes du sang. Le spectacle étoit fort beau par la magnificence des habits et le nombre des dames (3).

Le roi soupa au grand couvert , à l'ordinaire.

Du jeudi 27, Versailles. — Hier, l'heure étoit donnée pour le mariage à midi. Les princes s'assemblèrent chez le Roi. Les princesses et les grandes d'Espagne se rendi-

{| i 11 avoil passé par la galerie, mais il n'entra dans le cabinet qu'après le contrat lu, et les signatures faites. ( Note du duc de Lugnts. )

(2) M "«du Maine signa la dernière de toutes, quoique , suivant la prérogative attachée à la branche aînée , elle eût do signer avant M. de Penlhièvre.

On sait qu'il est fort question depuis longtemps d'accorder des honneurs encore plus grands aux légitimés et à leurs enfante. M. le Duc est aujourd'hui presque le seul prince qui s'y oppose. Il fait, à ce qne j'ai appris, deux observations principales : l'une , que la branche atnée doit avoir le rang devant la cadette et par conséquent Mlle du Maine avant M. de Penthièvre ; l'autre que dans l'acte qui seroit dressé , il y sera dit que les légitimés auront les mêmes honneurs et prérogatives que les princes du sang ont; il ne faut pas ajouter, et pourront avoir. Ce mot de pourront est celui qui lui déplaît et auquel il ne veut point consentir. (Note du duc de Luynes.)

(3) On en compta cent quinze. (Note du duc de Luynes.)

rent chez Madame Infante, comme la veille, pour la suivre. M. le Dauphin alla la prendre chez elle, et la mena chez la Reine. La galerie et tous les appartements étoient extrêmement remplis ; mais il y avoit un si grand ordre que le passage étoit fort aisé(l). M. le duc d'Orléans étoit en manteau d'étoffe , mais c'étoit un manteau court, et Madame n'avoit point de mante. Le Hoi descendit par le grand escalier de marbre, qui faisoit un spectacle admirable par la grande quantité de monde qui y étoit placé. L'on entroit dans la chapelle en haut et en bas avec la même facilité que Ton traversent l'appartement. Jamais ordres n'ont été donnés avec plus de soins ni exécutés avec plus d'exactitude. La chapelle étoit garnie dans toutes les travées, en bas, de gradins, dont celui du milieu auprès de la chaire du prédicateur avoit été donné aux ambassadeurs. Ce gradin étoit celui de tous qui faisoit le plus bel effet à cause de la magnificence des habits. Les autres étoient bien remplis, mais pas assez décorés. Le prie-Dieu du Roi étoit beaucoup plus reculé qu'à l'ordinaire , ce qui luissoit un grand espace du côté de l'autel, lequel étoit rempli par plusieurs évèques et archevêques, en rochet et en camail , et par les aumôniers du Roi. M. le duc d'Orléans et Madame In. fante étoient chacun sur un carreau sur la première marche du chœur. M. de la Mina étoit en bas, sans carreau , parce qu'il étoit devant le Roi. M. le Dauphin , Mmc Henriette , qu'on appelle présentement Madame , et Mmo Adélaïde étoient sur des carreaux sur le drap de pied , suivant la règle et suivant leur rang. Les princes et princesses à droite et à gauche , sur des carreaux au bord du drap de pied /suivant leur rang, M. le duc de

(I) On avoit cloué des banquettes depuis l'appartement <io la Reine jusqu'au degré de marbre, des deux cotés , en laissant un passage dans le milieu , d'environ huit pieds, sans quoi U eut été impossihle d'arrêter la foule quoiqu'on n'entrât dans l'appartement que par billets. Les gens de la Cour y entroient sans billets. (;Vo/c du duc de LUynes.)

Chartres ù droite , M"1' la Duchesse à gauche et ainsi de suite ; les quatre légitimés en seconde ligne. Suivant la règle, M. de Dombes devoit être à droite avec M"" du

Maine, et M. le comte d'Eu et M. de Penthièvre à gauche ;

cependant c'étoit M. le comte d'Eu et M"c du Maine qui étoient à gauche. Cela est peu important ; mais ce qui est à remarquer, c'est la seconde ligne, suivant l'étiquette de pareilles cérémonies. Les onze daines du palais (1) étoient toutes de suite du côté de la Reine depuis la première marche du chœur jusqu'à la chaire du prédicateur, et au-dessous de la dite chaire étoient deux ou trois dames d'honneur des princesses. Les autres dames d'honneur étoient du côté du Roi ; MBe de Luynes et M"" de Mazarin, à leurs places avec leurs carreaux derrière la Heine. Les dix-huit qui avoient suivi la Reine étoient à droite du côté du Roi. Au bout du carré, du côté de la porte à droite, MM. deChalais, de Luxembourg, de Soubise et de Rohan étoient avec leurs carreaux. C'étaient les quatre qui avoient été nommés; c'est-à-dire, M. de Noailles devoit être un des quatre; mais M. de Chalais avoit représenté le droit des grands d'Espagne et avoit même engagé M. de la Mina à en parler à M. le Cardinal très-fortement. Cette affaire avoit été traitée devant le Roi , qui dit que pourvu qu'il n'y eût que quatre carreaux , outre le service, qu'il fermeroit les yeux. M. le maréchal de Noailles offrit lui-même sa place à M. de Chalais, et l'affaire fut terminée. U y avoit deux échafauds dans la tribune du Roi à droite et à gauche. Aux travées d'en haut , toutes les dames qui y étoient étoient en grand habit ; les deux travées plus près de l'autel, à droite et à gauche , étoient données à M™* de la Mina etàM,DC de Lichtenstein ; il y avoit

fi) \ji douzième est M,n" de Contant qui ne s'y est point trouvée parce qu'elle est malade. M""' de l'Hôpital et d'Andelot, attachées à Mesdames, étoient avec le* dames du palais. (\otc du duc du Ltujncs.)

un si grand ordre que l'on entroit avec la plus grande facilité en haut.

Il y eut une difficulté que j'appris hier au sujet de M. l'abbé de Franchini, qui depuis quinze ou seize ans est ici envoyé du grand duc ; on avoit donné un banc aux ambassadeurs et un aux envoyés ; il prétendoit être dans l'usage de se mettre toujours avec les ambassadeurs. M. de Sainctot prétendit la place , de préférence, comme introducteur des ambassadeurs. L'affaire fut traitée devant M. le Cardinal; elle fut décidée en faveur de M. de Sainctot. L'abbé de Franchini s'en alla aussitôt à Paris.

fie poêle fut tenu par deux aumôniers du Roi , l'abbé d'Aydie et l'abbé de La Fare, et deux clercs de chapelle; au reste, les cérémonies du mariage à l'ordinaire, une messe basse avec la musique. Après le mariage , on signa l'acte de célébration, dans la chapelle, sur le prie-Dieu du Roi : le Roi , la Reine, les Enfants de France, M. le duc d'Orléans , M. le duc de Chartres et M"" la Duchesse la mère seulement, et ensuite M. de la Mina. On revint dans le même ordre. La Reine étoit suivie immédiatement par Madame Infante, Madame, et ensuite les princesses; immédiatement après elles, Mme de Luynes, M"' de Mazarin, et ensuite les dames du palais; M"e de Tallard seule derrière Madame Infante , et les dames d'honneur des princesses marchoient les dernières de toutes.

On alla le mêmejour, depuis quatre jusqu'à six heures, faire des compliments à Madame Infante. Mesdames s'étant rendues chez Madame Infante à. six heures, elles allèrent chez la Reine; toutes les princesses y étoient, et les dames vêtues magnifiquement. On avoit ôté la sépara* tion du salon de la Paix , et il étoit entièrement ouvert comme celui de la Guerre. Le Roi vint prendre la Reine dans son appartement; ils entrèrent dans la galerie. Le Roi commença aussitôt le lansquenet, qui fut assez beau; il y avoit quinze coupeurs. M. le Dauphin et

Mesdames jouèrent à cavagnole; et il y avoit une table du môme jeu de l'autre côté. La Reine jouoit au lansquenet avec le Roi, et outre cela grand nombre de tables de quadrille et de brelan. A huit heures, on alluma. Le coup d'œil de la galerie étoit admirable à voir. On avoit commence des sept heures à allumer la décoration ; les deux côtés étoient éclairés, les deux parterres à droite et à gauche et la terrasse. A neuf heures , le lansquenet fini , le Roi et la Reine se mirent à un balcon de la galerie; le Roi ayant donné lui-même le signai avec une lance à feu , on commença à tirer le feu ; il dura un quart d'heure et demi; il fut parfaitement bien servi; il y eut cependant quelques moments un peu languissants. Le total de ce spectacle étoit d'une grande magnificence. Dès que le feu fut tiré , le Roi passa chez la Reine et fut suivi par Mesdames et par les princesses. M. le Dauphin alla souper chez lui. La table étoit mise dans l'antichambre delà Reine ; elle étoit en fer à cheval . Madame Infante étoit à la droite du Roi, comme Madame étoit à la gauche de la Reine , l'une et l'autre à l'angle arrondi de la table, et par conséquent assez éloignées de LL. MM. Mne la Duchesse mère étoit à la droite de Madame Infante , mais entièrement sur le retour de la table , cependant plus près de Madame Infante que Madame Infante n'étoit du Roi; c'ëtoit la même chose de l'autre côté pour M™ la princesse de Conty. Du côté de M"' la Duchesse mère , à sa droite , étoient Mademoiselle , Mlu de Sens et Ml,e du Maine ; du côté de M"e la princesse de Conty, à sa gauche, Uxu de Glermont et MIU de la Roche-sur- Yon. La table servie à l'ordinaire par les gentilshommes ordinaires du Roi. Après le souper, il n'y eut rien. Le Roi rentra chez la Reine, à l'ordinaire, et chacun se retira.

Cest aujourd'hui la fête de M. de la Mina. M. de la Mina a été lui-même chez les princesses du sang les prier à cette fête où Mesdames se trouveront; il avoit

26 MEMOIRES DU DUC DE LUYIiES.

envoyé un gentilhomme ehez les princes du sang ; mais ils ont prétendu que M. de la Mina devoit y aller luimême , et comme il a répondu que ce n'étoit que par galanterie qu'il avoit été chez les princesses du sang et qu'il ne devoit qu'envoyer chez les princes, ils ont pris le parti de n'y point aller et môme d'engager les princesses à n'y point aller non plus, quoiqu'elles eussent promis.

Je viens d'apprendre aussi une autre difficulté. On avoit cru convenable que Madame Infante allât rendre visite à la reine d'Espagne (i), suivie par les gardes du Roi ; nulle difficulté que les gardes du Roi doivent avoir la droite sur les gardes de la reine d'Espagne ; mais la reine d'Espagne a représenté que c'étoit lorsqu'ils accompagnoient le Roi, mais que lorsqu'ils accompagnoient Madame Infante , ses gardes ne pouvoient leur céder la droite; ce qui fait croire qu'il n'y aura point de visites (2) .

M. deCambis part ces jours-ci pour retourner en Angleterre; il paroltque les esprits y sont toujours dans la même commotion; et il est difficile de croire qu'il n'y ait pas guerre bientôt entre l'Angleterre et l'Espagne. Par le traité fait en 1719 ou 20 il avoit été stipulé que les Anglois rendroient Gibraltar et Port-Mahon; ils ont toujours évité l'exécution de cette condition, disant que la nation s'y étoit opposée. 11 avoit aussi été stipulé dans un autre traité que les Anglois auroient la liberté de faire le

(1) Louise-Elisabeth d'Orléans , fille du Régent, mariée en 1722 à Louis, prince des Asturies, depuis roi d'Espagne. Après son veuvage, elle revint en France, résida au palais du Luxembourg et y mourut en 1742.

(2) Il a été décidé qu'il n'y auroit point de visites. L'écuyer de quartier du Roi , qui suit Madame au voyage , fut chargé de la part de Madame Infante , dimanche 31, d'aller citez la reine d'Espagne , lui faire des compliments de la part de Madame Infante. Cet écuyer m'a dit que le compliment n'avoit pas été trop bien rc<;.u et que la reine d'Espagne lui dit pour toute réponse : « Je lui suis bien obligée », et lui tourna le dos dans le moment. ( Addition du 2 septembre 1739.)

commerce avec un vaisseau dans la Nouvelle-Espagne. Us ont abusé et abusent tous les jours de cette permission , ce vaisseau étant devenu un magasin qui se remplit et se vide à tout moment ; ce qui fait un grand tort au commerce. Les Espagnols ont souffert pendant longtemps patiemment, quoiqu'en se plaignant. La contrebande ayant augmenté , les Espagnols ont pillé plusieurs vaisseaux anglois, et les Anglois se plaignent d'autant plus qu'il y en avoit plusieurs dans ce nombre qui n'étoient point chargés de contrebande. La flotte d'Espagne brûlée en Sicile par les Anglois, avec beaucoup de cruauté , étoit encore un sujet de plaintes bien graves de la part de l'Espagne. Est intervenu en dernier lieu le traité qu'on appelle Convention. J'ai expliqué ci-dessus les motifs de plaintes de part et d'autre sur le manque d'exécution de ce traité. Nous en avons aussi de personnels contre l'Angleterre , comme je l'ai marqué. Dans ces circonstances, M. de Cambis croit assez ne pas rester longtemps en Angleterre. Mais comme la Hollande , dont lesaffaires sont en assez mauvais état, ne se joindra sûrement pas à l'Angleterre , il y a lieu de croire que cette guerre ne sera pas favorable aux Anglois.

Du Vendredi 28, Versailles. — Hier, la fête de M. de la Mina. Mesdames y arrivèrent à six heures et demie. J'étois arrivé un moment auparavant , et je trouvai qu'il étoit question d'une proposition qu'avoit faite M. de la Mina, que les grands et grandes d'Espagne, suivant l'usage de cette cour, baisassent la main à Madame Infante à son arrivée. Ce fut à M*,r la maréchale de Villars que la proposition fut adressée ; elle est grande d'Espagne. Elle dit qu'elle ne le pouvoit pas sans un ordre de M. le Cardinal ; elle pria M. de Maurepas de l'aller demander à M. le Cardinal, qui étoit chez M. de la Mina et qui ne vint point à l'arrivée de Mesdames. M. le Cardinal répondit que les grands d'Espagne feroient ce qu'ils voudroieut par galanterie , mais que Mroc la maréchale de

Villars a voit eu raison de refuser. M. de la Mina a voit été piqué des difficultés de M*6 la maréchale de Villars et avoit marqué sa peine assez vivement; il fut fort peiné de la décision, et dit que, cela étant, il valait mieux que ni grands ni grandes ne baisassent la main, et personne ne l'a baisée. M. de la Mina avoit fait percer une porte de communication avec la maison voisine , appartenant à M. Glucq, qui ne la lui avoit prêtée que parce que M. le Cardinal la lui avoit demandée. Dans le cabinet du bout de la maison de M. de la Mina il y avoit un balcon garni d'un tapis, et sur ledit tapis un carré un peu plus élevé que le reste , garni d'un drap de pied de velours avec un dais au-dessus ; c'étoitpour Mesdames, qui avoient chacune un fauteuil. A droite étoit un grand balcon en galerie, que l'on avoit fait exprès avec des arcades où étoient toutes les dames sur des chaises et des pliants, et les hommes sur des gradins. Il n'y avoit ni princes ni princesses. Il est certain , et je le sais de M. de la Mina , qu'il avoit été chez les princesses lui-même et qu'il n avoit pas cru devoir aller chez les princes; il dit qu'il avoit consulté ce qui avoit été fait par ses prédécesseurs, M. de Santa-Cruz et M. de Bernachea, à la fête qu'ils donnèrent sur le quai ; qu'il avoit trouvé qu'ils n avoient point été chez les princes du sang; qu'il avoit ordre de sa cour d'en user de même; que cependant, si le Roi vouloit lui donner un ordre contraire , il Fexécuteroit. On dit que le dais pour Mesdames fut une des principales raisons qui déterminèrent les princesses à ne point s'y trouver et à prendre pour prétexte qu'elles prehoient fait et cause pour les princes. Cela et l'obligation d'être en grand habit, à cause de Mesdames, fit qu'il n'y eut pas autant de monde que l'ambassadeur comptoit. Je comptai quatre-vingt-quatre couverts en haut , et il y avoit beaucoup de tables en bas ; il y eut quatre tables qui ne furent point remplies. Il n'y avoit point de garde françoise ni suisse pour Mesdames ; M. le Cardinal l'avoit

jugé inutile. Mesdames, un moment après leur arrivée et après avoir été sur leur balcon, revinrent dans la pièce d'auparavant où sont les portraits du Roi et de la Reine d'Espagne et des Infants ; il y avoit une table de cavagnole, où elles jouèrent jusqu'à près de neuf heures ; et, pendant le jeu, il y eut un grand cercle de dames assises, titrées et non titrées. Il n'y eut point d'autres tables de jeu avant souper; après souper on joua au pharaon. M. le Cardinal resta toujours dans une chambre , au bout de l'autre maison, et ne vint point du tout où étoient Mesdames. A neuf heures, Mesdames vinrent sur le balcon , et peu de moments après , sans attendre de signal, les artificiers commencèrent à tirer. Le feu dura un quart d'heure, et fut beau et bien servi; il fut aussi rempli que celui de Versailles, et même encore mieux tiré, mais la décoration vilaine; elle représentoit le chemin des* Pyrénées, et des tours dans le milieu , mais nulle illumination. Je ne restai point au souper; on m'a dit qu'après souper on éclaira cette décoration et que l'illumination fut assez bien , quoique médiocre ; on m'a dit aussi qu'il y avoit eu un bal comme de hasard après souper; il vint quelques violons, et l'on dansa.

Dutamedi 20, Versailles. —Hier il n'y eut rien. Le Roi soupa dans ses cabinets avec des hommes seulement. Le Roi ne fut point du tout au feu de M. de la Mina. J'ai oublié démarquer que Mesdames partirent immédiatement après le feu. Avant leur départ, M. de la Mina leur présenta quelques corbeilles de fruits, à genoux, et M ""de la Mina donna la serviette à Madame Infante, aussi à genoux. M. de la Mina vouloit aussi présenter à genoux à Mmc Henriette; mais Mmede Tallardluidit que ce n'étoit point l'usage de France. En arrivant, M. delà Mina avoit baisé à genoux la main à Madame Infante, laquelle ne Ta voit point salué, et au haut de l'escalier Mme de la Mina avoit aussi baisé la main à Madame Infante, qui lui avoit fait l'honneur de la saluer . M1"* de Tallard fit tout cet arran-

gement sur-le-champ en disant à Madame, en badinant, qu'elle arrivoit en terre espagnole, et que pour se conformer aux usages elle devoit donner sa main A baiser. A leur départ, Madame Infante salua et baisa N^delaMina, laquelle lui baisa la main , que Madame Infante laissa baiser. M™ Henriette salua aussi M"' de la Mina, qui voulut aussi lui baiser la main, mais Mœe Henriette ne le voulut pas permettre. Ce qui avoit fait la difficulté, c'est que l'ambassadeur avoit proposé à M. le Cardinal ce cérémonial de baiser la main pour les grands d'Espagne, et que S. Ém. l'avoit agréé. M"* la maréchale de Villars avoit voulu avoir un ordre du Roi ou de M. le Cardinal, qui étoitdans la maison. C'est de M"" de Tallard même que je sais tout ce détail.

Du Dimanche 30, Versailles. — H. de la Mina devait venir ici ce matin en grande cérémonie prendre son audience de congé. Il part effectivement demain pour conduire Madame Infante jusqu'à Orléans; mais le Hoi a bien voulu lui éviter un cérémonial inutile, et même trouva bon qu'il quittât dès jeudi l'hôtel des ambassadeurs. Cela avoit donné occasion de tenir des discours dans Paris, parce que l'usage est contraire; mais ici c'est un cas particulier. Un ambassadeur ordinaire à qui l'Espagne donne la qualité d'ambassadeur extraordinaire pour la demande, et qui d'ailleurs est militaire, ne fait cas du cérémonial que quand il est absolument nécessaire. Celui de l'hôtel des ambassadeurs est honorable, mais assez importun ; il faut y dîner et souper tous les jours ; il faut avoir attention d'y rassembler compagnie pour remplir la table ; cette table est aux ordres d'un maître d'hôtel du Roi, qui y mange avec l'ambassadeur, et compliments continuels à chaque service. Le maître d'hôtel ne veut point faire desservir sans un ordre de l'ambassadeur, et l'ambassadeur ne veut point donner cet ordre. Il y a un maître d'hôtel servant sur table, et ce sont tous officiers du Roi qui donnent à boire, et tous le chapeau sur la tête. Il y a trente-

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