‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 2 sur 88 · AOUT 1759. SI · texte numérisé non relu

AOUT 1759. SI

quatre des Cent-Suisses, trente pour le service de la table, et quatre pour la porte.

C'étoit hier le feu de la Ville. Ons'étoit fait écrire, non chez M. le Premier, mais chez M. deGesvres pour les carrosses du Roi, comme pour Rambouillet, la Meutte et la chasse à tirer. Le Roi avoit trois carrosses, savoir : une berline et deux grands carrosses. Il y avoit outre cela vingt-trois personnes à qui le Roi avoit bien voulu donner des places au Louvre dans le balcon qu'il avoit fait faire dans environ le quart de la terrasse du jardin de l'infante. Le Roi monta à quatre heures et demie dans sa berline avec M. le comte de Clermont, à côté de lui, M. le prince de Dorabeset M. le comte d'Eu sur le devant (1). Dans le second carrosse M. le prince Charles, M. le Premier, M. le duc de Villeroy, M. de Bouillon, H. de la Rochefoucauld, M. de Maillcbois.

S. M. vit en passantdans l'avenue les équipages pour le départde Madame Infante; il y a deux carrosses du corps, une gondole et plusieurs berlines, ' chaises et surtouts (2). Madame Infante part demain pour aller coucher à Châtres (3). Le Roi la conduisit jusqu'au Pont-Colbert, et dit en montant en carrosse : « à Madrid. » J'ai entendu dire au Roi et à M. de Dreux que cette étiquette n'étoit pas nécessaire, mais le Roi se souvient fort bien, au départ de M"" de Modène, d'avoir dit au cocher : a a Modène. »

(1) J'ai marqué ci-dessus U dispute non décidée entre le grand et le premier écityer lorsqu'il reste une place dans le carrosse du Roi. Je ne sais si ce ne fbt point pour l'éviter que le Roi fit l'arrangement que j'ai marqué.

Le second carrosse rempli par le service mareboit devant le Roi; nous étions âix dans le troisième carrosse , y compris M. le duc d'Ayen ; nous marchions derrière le Roi. ( To/c du duc de Luynes. }

(2) Il y a environ 900 chevaux, ou appartenant au Roi ou de louage pour le voyage de Madame. Il y a 50 gardes du corps et 12 des Cent-Suisses. (\ote du duc de Luynes.)

(3, Châtres ou Arpajon, sur la route d'Orléans. — Voy . le tableau général des postes, dressé par ordre de M. Rigoley, baron d'Ogny, intendant général des postes et relais de France.

Le Roi entra dans Paris par la porte Saint-Honoré, fat presque toujours dans Paris au pas, et arriva au Louvre, par la rue du Chantre, un peu après six heures, dans le cabinet de l'Infante qui donne dans le jardin. On avait fait un balcon donnant sur la rivière soutenu par des colonnes entourées de girandoles. L'ouverture du milieu où étoit le drap de pied étoit garnie d'un rideau de damas cramoisi relevé en baldaquin (1). Le Roi, la Reine, M. le Dauphin, Mesdames étoient sur le drap de pied, sur des pliants à droite et à gauche, suivant le rang des deux fauteuils du Roi et de la Reine. Derrière la Reine, l'officier des gardes, la dame d'honneur et la dame d'atour. Derrière le Roi, M. de Villeroy, M. de Rouillon, M. de la Rochefoucauld. La Reine avoit mené dans son carrosse M,u de Clermont, M"e de la Roche-sur-Yon, MUe de Sens, M"1** de Luynes et de Mazarin, et dans les deux autres, M*"c de Fleuri et les onze dames du palais ( car M"* la duchesse de Gontaut ou plutôt de Biron n'en fait plus aucune fonction depuis longtemps par sa mauvaise santé). Les dames du palais étoient à droite et à gauche du balcon ; M"0 de Mailly la première de toutes et la plus près du Roi, son pliant touchoit à celui de M. le Dauphin et de Mu* de Clermont. Toutes les femmes étoient assises sans distinction de titres. A gauche de ce balcon étoit celui destiné pour la suite du Roi. Il y avoit beaucoup de places qui ne furent point remplies. Lorsque le Roi arriva, il y avoit sur la rivière différents bateaux avec des matelots, vêtus de différentes façons, quijoûtoient. Il y avoit longtemps que ces joutes étoient commencées; elles durèrent jusqu'à près dehuit heures. Pendant ce temps on commença l'illumination. Il y avoit dans le milieu de la rivière, visà-vis le balcon du Roi un bateau à pans, en forme d'Ile

(I) Voir le recueil des Fêles données par la ville de Paris à roccasion du mariage de Louise- Étisabelh de France et de don Philippe, infant d'Es~ pagne; 14 planches gravées par J. F. Blonde!.

ou de château, ou plutôt de tour, dans le milieu duquel étoit une nombreuse musique d'instruments seulement, violons, trompettes, cors de chasse, jouant et sonnant alternativement. Ce château fut long à éclairer; mais l'illumination en étoit fort agréable. 11 étoit éclairé par derrière, ce qui le faisoit paroltre transparent. La décoration qui étoit autour du cheval de bronze représentait un château de pierre de taille soutenu par des colonnes ; ce château fut éclairé le dernier. De Pautre coté du Pont-Neuf, il parut de petits bateaux fort joliment éclairés de petites lanternes suspendues qui for moient différents dessins. Il y avoît soixante de ces petits bateaux qui sortoient des deux côtés de la décoration, par-dessous les arches du Pont-Neuf, et venoient se ranger au-dessus, au-dessous et à coté du château transparent. M. Turgot, ayant alors (il étoit huit heures) pris l'ordre du Roi, ordonna que Ton donnât le signal du feu. Ce signal fut un jet d'eau de feu dans la rivière. On tira d'abord les boites et ensuite le canon, l'un et l'autre mal servis ; ensuite il partit des deux côtés du Pont-Neuf une grande quantité de fusées et de pétards, pendant un petit demi-quart d'heure ; après quoi on ne tira plus que de grandes fusées Tune après l'autre pendant presque autant de temps, et l'on cessa ensuiteentièrement de tirer. Le prévôt des marchands étoit dans une grande inquiétude du succès avant le commencement, . d'autant plus queleSaxon (1), qui étoit un lieutenant-colonel des troupes de Saxe, et qui a dans ce pays-ci une principale inspection sur l'artillerie, avoit toujours dit, en se chargeant de faire faire une partie de l'artifice de la fête qu'il seroit mal servi par les artificiers françois par jalousie. M. le prévôt des marchands étoit furieux de voir la prédiction s'accomplir. Cependant après environ un quart d'heure de retardement, il partit du château du Pont-

(!) Voir plus loin, au 7 septembre, ce qu'était ce Saxon, nommé Olric. T. III. 3

Neuf une prodigieuse quantité d'artifices. Au haut du château il parut un rond de feu fort brillant et ensuite un grand et beau soleil, une girandole magnifique qui devoit être la fin, mais qui fut suivie d'un grand nombre de pétards et de fusées. Il y avoit eu aussi des jets de feu dans la rivière et des gerbes de feu tout le long du Pont- Neuf. Il y avoit sur la rivière deux bateaux de dragons transparents qui jetèrent des pétards; de l'autre côté du château transparent ou jetoit aussi des pétards et des fusées. Le tout auroit été fort beau, s'il avoit élé tiré comme il devoit l'être. La mauvaise foi des artificiers fut cause du dérangement, et le prévôt des marchands ayant demandé au Roi permission de les punir en les faisant mettre au cachot et les privant de leur maîtrise, le Roi eut bien de la peine a dire oui. Cependant A la fin il le permit, et Madame Infante étant venue ensuite demander au Roi leur grâce, le Roi ne voulut jamais rien répondre. Lorsque cet artifice fut tiré, la nuit étant plus avancée, l'illumination du château du Pont-Neuf parut encore plus belle; il y avoit sur la colonne du milieu en bas une couronne qui paroissoit de pierres précieuses et faisoit un trèsbel effet. Lesmaisonsdel'autre côté du quai assez bien illuminées et la façadedu Louvre et des Tu ileries. Le Roi resta jusqu'à près de neufheures.il y avoit eu une collation pour .M. le Dauphin et Mesdames, et des rafraîchissements pour les dames. M. le Dauphin, qui alloit sou per(t) et de là coucher à la Meutte, sortit un peu avant le Roi pour aller se mettre à table ; mais il ne sortit du Louvre qu'après le départ du Roi. Mesdames, après le souper, revinrent à Versailles. Le Roi, au sortir du Louvre, prit adroite dans la rueSaint-Honoré qui étoit éclairée parles corps des marchands et qui faisoit un l>el effet. Le Roi alla jusqu'à la rue de la Féronnerie au bout de laquelle, tout au fond,

(1) Dans un appartement à coté, qui est celui de M. le cardinal de Roltan; il n'y avoit à table que M. le Dauphin et Mesdames. ( Note du duc de Luf/nes. )

étoit une espèce d'arc de triomphe fort éclairé. On a fait la remarque que le nom de cette rue étoit bien odieux à la nation et au sang de Bourbon pour y donner un spectacle de réjouissance (1). Le Roi tourna devant Tare de triomphe, passa Paris au pas, et revint souper ici à son petit couvert en maigre. U ne voulut pas attendre un quart d'heure pour manger gras. La Reine lit le môme chemin, et arriva à la fin du souper du Roi. Mesdames arrivèrent à peu près en même temps que la Reine, et M. le Dauphin est revenu ce matin.

J'ai oublié de marquer que, jeudi dernier, le Roi soupa chez Mademoiselle , où il joua à cavagnole après souper (il n'y avoit que cinq dames : Mademoiselle, M"e de Clermont, M"" de Mailly, Mu' de Nesle et M« de Ségur; c'était un mystère que ce souper), et que le même jeudi matin M. le prévôt des marchands, avec les échevins en robes, vint ici apporter à Madame Infante le présent ordinaire de la Ville, qui est d'étiquette. C'est douze douzaines de flambeaux de poing que l'on dit être parfumés ( ils ne le paroisse n t pas cependant lorsqu'ils ne sont pas allumés) et douze douzaines de boites de dragées dans des espèces de mannes peintes d'assez bon goût, garnies de toi» lettee de mousseline en dehors et en dedans, et le tout renoué d'une infinité de rubans bleus.

Du lundi 31, Versailles. — J'allai hier voir l'hôtel de ville sur les neuf heures du soir ; le bal ne devoit commencer que sur les dix ou onze heures. Le coup d'œil de la sa 1 le est admirable ; j'en ai fait la description ci-dessus ; c'est la cour couverte et garnie de planches en bas, parfaitement bien éclairée. Le plafond peint et la muraille, et beaucoup d'ornements dorés. Toutes les fenêtres qui donnent sur la cour sont les fenêtres de plusieurs salles où l'on dansera; à chacune une pièce pour les rafral-

(I) C'est dans cette nicquo Henri IV avait été assassine.

Sfi MÉMOIRES DIT DUC DE LU Y NES.

chissements et une autre pour des commodités pour les dames. D'autres pièces pour s'asseoir où Ton ne dansera point; une pièce réservée pour le Roi. Elle étoit fermée quand j'y fus, et on avoit envoyé la clef au Roi. Toutes ces pièces sont meublées de toiles de différentes couleurs avec des ornements de clinquant, d'or ou d'argent, mais qui font l'effet d'une broderie. Il y a effectivement dans la salle destinée pour le Roi des meubles différents, faits exprès pour lui avec goût et magnificence. Autour de la salle en bas , des loges en grand nombre qui paraissent garnies de damas cramoisi. Tout le monde croyoit hier que le Roi iroit au bal, et je crus même l'avoir rencontré dans Sèvres en revenant ; cependant il n'y a point été, ni M"8 de Mailly (1) qui étoit tout habillée et prête à partir. On ne dit point la raison de ce changement.

Ce matin Madame Infante a été chez le Roi etchezla Reine. La Reine a été une demi-heure enfermée avec elle, et il s'est répandu bien des larmes départ et d'autre. Le Roi est devenu pâle quand Madame Infante est entrée dans son cabinet ; il y a eu encore beaucoup de pleurs. Les deux sœurs se sont embrassées en fondant en larmes et ne se pouvant quitter; elles disoieut : a C'est pour jamais. »

(1) M°>c de Mailly demanda ce même jour, le soir, à M. le duc de Villeroy si le Roi iroit au bal ; M. de Villeroy lui promit de* qu'il aurait pris l'ordre du Roi, à onze heures du soir, qu'il Tiendrait loi dire chez elle. Elle l'a voit prié en même temps, supposé qu'il n'y allât point, de demander permission de lui don* ner pour clic et Mademoiselle la clef de l'appartement de l'hôtel de ville qui étoit destiné pour le Roi. C'est à M. le duc de Villeroy que l'on avoit remis celte cler. Mmc de Mailly comptoit aller avec M. le comte de Noailles , entrer dans cet appartement par dehors, et faire dire à Mademoiselle, dans le bal, qu'elle étoit dans cet appartement. M. le duc de Villeroy vint à onze heures chez Mm« de Mailly ; elle netoit point encore rentrée; il revint une seconde fois; il la trouva toute masquée, aussi bien que le comte de Noailles, sa chaise prête et son relais à Sevrés. M. le duc de Villeroy lui dit que le Roi n'irait point au bal , et qu'il lui avoit défendu de donner la clef. M"c de Mailly prit le parti de se démasquer, de renvoyer sa chaise et de se coucher. Voilà le détail qu'elle m'a conté elle-même. (A'o/e du duc de twjne*).

M. le Dauphin a pleuré beaucoup, et surtout lorsqu'il Ta embrassée dans le moment qu'elle a monté en carrosse. Le Roi a descendu avec elle, le visage fort triste, et a monté dans le carrosse de Madame Infante, qui s'est mise à côté de lui, M*0* de Tallard, d'Antin, de Tessé et de Muys, celle-ci à une portière. Dans le second carrosse, ; il n'y aura pendant le voyage que l'écuyer de quartier

et M. Desgranges, maître des cérémonies. Mais comme les calèches du Roi sont allées attendre S. M. au Plessis- Picquet, M. le duc de Villeroy, M. le prince Charles, M. de Bouillon, M. de Gesvres et M. de Maillebois ont monté dans le second carrosse avec M. Desgranges. L'écuyer de quartier a été jusqu'au Plessis-Picquet dans une autre voiture. M. de Bouillon s' étant trouvé seul dans le cabinet du Roi après son souper, le Roi lui dit : « Vous trouverez bon que M. Desgranges monte dans le carrosse avec vous (1). » M. de Bouillon ne répondit que par des respects. Au Plessis-Picquet, le Roi a descendu et Madame Infante aussi; il l'a embrassée deux fois mais sans pleurer. Madame Infante n'a pleuré qu'à la seconde fois; et dès que le Roi fut parti, elle fondit en larmes, ce qui dura fort longtemps (2). Le Roi est revenu dans une calèche à quatre en cinquième avec M. -le prince Charles, M. de Bouillon, M. le duc de Villeroy et M. de Gesvres. M. de Maillebois étoit seul dans la seconde calèche.

Le Roi est arrivé ici à deux heures; il n'a point été chez la Reine en arrivant ni en partant pour Rambouillet. Le Roi voulut aller embrasser Mmc Henriette avant que de partir; son dessein étoit d'aller chez elle;

(1) Cette marque de bonté du Roi étoit pour toos ceux qui dévoient monter dan* le carrosse, et le Roi adressa la parole à M. de Bouillon parce qu'il se trouva seul dans ce moment. ( \ote du duc de Luynes. )

(2) Lorsque Madame Infante est remontée dans le carrosse, le Roi a «lit au c<M-i»er : » marchez » et n'a jioint dit : « à Madrid ». Ce»! M. de Bouillon qui .i son rrtour m'a conté c* détail. ( Sotc du duc de Luynes.)

on lui dit qu'elle étoit chez la Reine ; il ne voulut point y «lier, craignant apparemment que cette entrevue ne renouvelât la douleur de l'une et de 1 autre , et qu'il ne s'attendrit lui-même, il attendit quelque temps, et enfin il manda à M"0 Henriette de le venir trouver dans son cabinet ; il l'embrassa, et il partit à cinq heures dans sa gondole avec Mademoiselle, M,,e de Clermont, M"e de Mailly et M"c de Ségur et des hommes. M"' de Nesle fut à Rambouillet, mais elle partit après le Roi. 11 ne s'est point l'ait écrire d'autres dames pour ce voyage. Les dûmes se font écrire comme les hommes chez M. de Gesvres; c'est un usage nouveau. Du vivant de M. le comte de Toulouse , c'étoit M"" la comtesse de Toulouse qui les nommoit; mais depuis sa mort elle n'a plus voulu être chargée de choisir celles qui seroient plus agréables au Roi.

M""' la princesse de Léon demanda, il y a quelques jours, l'agrément du Roi pour le mariage de sa seconde fille avec M. Fernando Nunnès , Espagnol et général des galères d'Espagne; il est grand d'Ëspagne de la première classe ; il parolt avoir soixante ans au moins ; on dit cependant qu'il n'en a que cinquante-cinq.

M. l'archevêque de Toulouse (1) (Crillon) a remercié aujourd'hui le Roi; il est nommé a l'archevêché de Narboune. Toulouse n'est pas encore donné.

Il y a quelques jours que M. l'abbé de Ventadour, étant venu comme recteur de l'université présenter un livre au Roi, étoit dans la chambre de S. M. auprès du balustre en dehors, attendant que M. le Cardinal, au sortir de la prière du Roi, le lui présentât. Je fus assez étonné de voir M. le Cardinal dire à M. l'abbé de Ventadour d'entrer dans le cabinet du Roi; ce fut là que le livre fut présenté.

(I) Joaii-Louis «le BerloiiH de Crillon.

SKITMJBKK I7ÔÎ).

Hier M. lo Cardinal présenta au Roi, à la porte du cabinet en dehors, M. Lercari, qui prit congé; il étoit resté chargé des affaires de Home depuis le départ de M. Delci; il va vice-légal a Avignon. J'entendis dire sur-le-champ à M. de Verneuil qu'il avoit fait des représentations à M. le Cardinal sans succès, sur cette manière de faire prendre congé. M. Lercari prit congé sans plus de cérémonie qu'un colonel qui va à son régiment.

Conseils du Roi a Madame Infante. — Anecdotes sur Madame. — Mme dp Mailty va voir à Paris la «aile du bal. — La Ville présente au Roi le scrutin. — Le Roi (ait donner 500 louia a la Reine; lésinerie du Cardinal. — Voyage du Roi à Rambouillet. — M"" de Fleury déclarée dame du palais surnuméraire. — Mariage de Ml,e He Nesle avec M. du Luc. — Mort du marquis de Ménars. — Mort de la princesse de Soubise. — L'abbé de Chain ron nommé trésorier de la sainte Chapelle. — Mort du duc d'Hostun. — Projet de marier Mile de Nesle au comte de Noaillet». — Voyages du Roi à Rambouillet et à la Meutte. — Le Roi achète Chois j. — Mariage de M»e de Nesle; le Roi assiste à la toilette et au coucher de la mariée. — Audiences de MM. de

' Du mercrediîseptembre, Versailles. — La Reine ht hier souper Madame avec elle ; les trois dames du palais de semaine (M,ne de Gontaut ne servant point) , les detu dames de Madame et Mme de la Tournelle eurent l'honneur de souper avec la Reine.

On m'a dit aujourd'hui que le Roi avoit parlé à merveille à Madame Infante pendant tout le chemin d'ici au Hessis-Picquet ; qu'il lui avoit dit, qu'elle devoit regarder le roi d'Espagne comme son oncle et comme son père , qu'ayant l'humeur aussi douce qu'elle l'avoit, il avoit heu d'espérer qu'elle plairoit au roi d'Espagne , et que, pour son propre bonheur, elle ne devoit avoir d'autre application cl d'autres soins que de chercher ;V lui plaire. Il lui parla avec tant d'amitié et de tendresse

-10 MftMOIRKS DU DUC DE LUYNES.

que tout ce qui étoit dans le carrosse fondoit en larmes. Il ajouta qu'il lui ordonnoit expressément de ne demander au roi d'Espagne aucune grâce , quelque petite qu'elle puisse être, jusqu'à ce qu'elle ait vingt-cinq ans. Il lui dit aussi dans la conversation qu'elle tâchât de bien se sou" venir de tout ce qu'elle avoit vu à Versailles , parce que le roi d'Espagne, qui connoissoit Versailles, lui feroit sûrement beaucoup de questions.

[Après le départ du Hoi, lorsqu'il eut quitté Madame Infante, M""" de Tallard se mit à côté d'elle dans le fond, suivant le droitde la gouvernante; M"1" d'Antin et de Tessé dans le fond de devant et M"" de Muys à la portière du côté de Madame Infante. Cet arrangement ne dura pas longtemps; Madame Infante dit à Mrac de Muys de passer à l'autre portière parce qu elle l'incommodoit. C'est pourtant l'usage et la règle que le sous-gouverneur ou la sous-gouvernante soit à la portière du côté du prince ou princesse à qui il a l'honneur d'appartenir. M. de Polastron me disoit hier qu'il lui arrivoit souvent dans le carrosse de M. le Dauphin d'être à la portière du côté de M. le Dauphin , pendant que son fils étoit sur le devant. Le sous-gouverneur n'a pas le droit d'être assis , en l'absence du gouverneur, à côté de M. le Dauphin.

Ce que je viens de dire ici de Madame n'est pas le premier exemple qu'elle ait donné d'une volonté assez décidée. Elle n'a jamais aimé M"" de Tallard , et lorsque Mroe de Tallard entroit par hasard chez elle à des heures extraordinaires, elle lui demandoit avec un air de surprise et de sécheresse quelle étoit donc la raison qui l'avoit engagée à venir chez elle? Madame Infante est extrêmement timide , mais elle parolt avoir de la noblesse et de la dignité. Ce qui a donné cette aversion pour M™ de Tallard à Madame Infante , c'est sa nourrice, qui est devenue, suivant la règle, sa première femme de chambre et qui l'a entretenue dans ces sentiments]. Addition du duc de Lwjnes, datée du 12 septembre 1739.

Du jeudi 3, Versailles. — Le Roi part aujourd'hui pour Marly pendant lequel il fera trois voyages à Rambouillet. J'ai déjà marqué que M"" de Mailly avoit en haut les deux logements du huitième et du neuvième numéro. Le dixième étoit vacant ; le Roi a trouvé bon qu'elle le gardât pour Ml,° de Nesle, qui viendroit y coucher les veilles de RamlKmillet et le jour des retours du Roi, qui souperoit avec le Roi dans ses cabinets et verroit le coup d'œil du salon d'un des balcons d'en haut.

Du samedi 5 , Marly. — Le Roi fut hier courre le daim à Saint-Germain. Mme de Mailly fut à cette chasse avec M"* la duchesse de Ruffec dans une calèche ; elles menèrent M. de Luxembourg et M. de Tallard. Il n'y a point eu de lansquenet jusqu'à présent. Le Roi joue après souper au brelan et à l'hombre ; il joua hier aux petits paquets. Mademoiselle joue à quadrille avec M"* de Mailly contre la porte du salon du billard; cette place n'est séparée que par la cheminée de celle où le Roi joue. C'est ici l'usage , comme j'ai déjà marqué , que les dames aillent au coucher de la Reine. Cet usage n'a pas été fort suivi jusqu'à présent ; aucune des princesses n'y a été, et fort peu de dames.

Je vis avant-hier M. de Lujac, qui a été page du Roi , qui lui avoit donné , comme j'ai marqué ci-dessus , une lieutenance dans son régiment. J'ai appris hier que le Roi vient de lui donner une compagnie de dragons dans le régiment de la Suze ; c'est dans l'intention de lui donner incessamment un bâton d'exempt des gardes du corps , parce qu'il faut avoir été dans les dragons ou la cavalerie, ou bien dans les gardes du corps, pour avoir un de ces bâtons.

Du lundi 7, Marly. — M"' de Mailly fut avant-hier à Paris exprès pour voir la salle du bal ; elle n'étoit éclairée que par plusieurs flambeaux de poing. Mme de Mailly m'a dit qu'elle avoit vu les boites de quadrille et la bourse de jetons d'or qui étoient destinés pour le

42 MKMOIltfcS DU DUC DK LUYMKS.

Roi. Les boites de (juadrille sont d'écaillé incrustées d'or, et les fiches de même ; les jetons d'or sont remarquables par de fort jolies devises. M™1' deMailly ne voulut point demander à voir le cavagnole, ce qu'elle m'a dit , de peur d'accident ; il est vraisemblable qu'on auroit voulu lui en faire un présent. Elle ramena de Paris avec elle MUe de Nesle, qui n'a point paru dans le salon , mais qui l'a vu d'un des balcons d'en haut.

La Ville en corps vint hier présenter au Roi le scrutin. C'est un usage qui se renouvelle à chaque élection des échevins. M. de (icsvres, qui a demandé congé pour le voyage de Marly, vint ici exprès en cérémonie. La Ville a coutume de choisir pour haranguer le Roi un magistrat ou un avocat au Chàtelet ; ce fut M. Turgot, avocat au Chatelet et fils du prévôt des marchands, qui porta la parole : il harangua le Roi ei la Reine , a genoux , suivant la règle. Le prévôt des marchands y étoit aussi , et le Roi lui permit de ne se point mettre à genoux, à cause de ses incommodités de la goutte. M. Turgot présenta en même temps au Roi le sieur Olric, capitaine saxon , qui a travaillé au feu de la Ville , et est connu par sa grande habileté en feux d'artilice. On prétend qu'il emploie les trois quarts moins de poudre que les artificiers de Paris. Le Roi eut la bonté de lui dire qu'il savoit bien que ce n étoit pas de sa faute si le feu n'avoit pas mieux réussi.

On apporta hier à la Reine 500 louis que le Roi lui a fait donner. Les gratifications que la Reine avoit été obligée de faire à Compiègne , tant à l'école d'artillerie qu'aux communautés, et à l'occasion de tous les petiteprésents qu'elle avoit reçus, faisoient qu'elle n'avoit plus d'argent ; et elle n'avoit même pu jouer qu'à quadrille depuis qu'on est à Marly. Mme de Luynes lui conseilla de parler de sa situation a M. le Cardinal ; mais la Reine eut beaucoup de peine à s'y résoudre. M",c de Luynes , sans avoir aucune mission de la Reine , en dit

SKPTKMBRK 173». 43

un mot à M. le Cardinal , et entin la Heine lui en parla elle-même. Toute cette affaire duroit depuis la lin de Compiègne. M. le contrôleur général, à qui M. le Cardinal en avoit parlé (1), vint trouver la Reine lui demander ses ordres et ce qu'elle vouloit. La Reine lui répondit d'abord qu'elle n'a voit besoin de rien ; enfin M. le contrôleur général lui demanda si elle seroit contente de 12,000 livres , et la Reine lui dit qu'elle seroit fort contente de cette somme. Il y avoit déjà cinq ou six jours que l'ordre verbal du Roi étoit donné, mais l'ordonnance n'étoit point signée; elle le fut il y a trois ou quatre jours , et l'argent fut remis ici à la Reine. Elle joua hier dans le salon après souper à cavagnole.

M. le cardinal de Fleury fut un peu incommodé la nuit d'avant-hier à hier; il est mieux et reste ici pendant l'absence du Roi.

Le Roi est parti ce matin pour Rambouillet où il va en chassant ; Mademoiselle et M118 de Clermont sont de ce voyage ; mais elles ne sont point parties avec le Roi, parce qu'il étoit de trop bonne heure, et S. M. n'a emmené avec lui que M"r de Mailly, Mu" de Nesle, Mmc la duchesse de Ruffec et des hommes. Mrocs de Chalais et de Talleyrand y vont aussi et sont parties depuis le Roi.

Le logement de Mme de Mailly, ce voyage-ci, dans le château n 'est pas le même que le dernier voyage ; c'est un logement joignant celui-là que le Roi s'étoit réservé audessus de ses cabinets.

Du vendredi 1 1 , Marly. — Le Roi revint assez tard avant-hier de Rambouillet; il y avoit sept dames à ce voyage : Mademoiselle, M1'* de Clermont, M"'c de Mailly, M * deNesle, Mme de Ruffec, M»' de Chalais, Mmt deTalley-

(I) M. Je Cardinal avoit dalmrd proposé 100 louis, mait> M. Orry lui représenta que cette somme n'étoit pa« convenable. M. le Cardinal consentit à 230, et enfin M. le contrôleur général le détermina aux 500 louis. ( Ao/e du duc de Lugnts. )

rand. Les deux princesses ne furent point à la chasse ; il n'y eut que Mm<f deMailly, MIte de Nesle et Mmc de Ruffec qui y allèrent; elles furent avec le Roi et coururent en calèche. Le mardi; jour de la fête, il y eut le déjeuner du Roi, qu'on appelle le petit pot-royal, qui ne dura pas longtemps. S. M. fut à vêpres et au salut à la paroisse ; aprèsquoi il jouaàcavagnole et à Fhombre après souper. Avant-hier, M,lc de Clermont, M" de Mailly, M,lc de Nesle et M™8 de Ruffec furent à la chasse, et revinrent avec S. M. Ces quatre dames soupèrent dans les cabinets avec Mademoiselle et des hommes. La table du Roi fut servie à l'ordinaire dans le salon qui sépare les deux appartements du Roi et de la Reine ; la Reine y soupa (1) avec le nombre accoutumé de dames ; il n'y avoit de princesses queM,,e de Sens. La Reine va toujours se coucher à minuit ou une heure. Le Roi vint à trois heures du matin danslesalon ; il envoya réveiller Courson, qui étoit allé se coucher, pour jouer aux petits paquets. M™* de Mailly tenoit aussi la main, et le Roi tcnoit pour elle. Elle est allée encore aujourd'hui à la chasse du daim avec Mme de Ruffec, M" 8 de Chalais et M"e de Talleyrand. Hier elle joua aux petits paquets avec le Roi ; elle tenoit la main et le Roi tenoit pour elle.

Il paroltque les choses sontplus aigries que jamais entre l'Espagne et l'Angleterre. Les deux ambassadeurs de part et d'autre ont eu ordre de se retirer sans prendre congé. On prétend que les Anglois font tout ce qu'ils peuvent pour engagerdans leurs intérêts le Portugal, la Hollande et même l'Empire.

L'on attend tous les jours la nouvelle de la prise de Belgrade, que les Turcs assiègent depuis le combat dont nous avons parlé.

(I) Le lundi 7, comme la Reine devoit faire ses dévotions le lendemain , elle ne fat dan* le salon ni devant ni après souper ; elle soupa seule dans sa chambre servie par ses officiers, et il n'y eut point de souper dans le salon ce jour-là. (yole dti due de Luynes. )

J'ai oublié de marquer que quand le Roi arriva avanthier, la Reine se mettoit à table ; le Roi n'alla pas la voir, et passa au travers du grand salon, et de là par le salon du côté de la chapelle.

Hier M. le Dauphin vint ici; il y étoit déjà venu dimanche et Mesdames aussi. C'est l'appartement de M™6 la Duchesse que Ton a réservé pour M. le Dauphin, pour le temps qu'il demeure ici. Dimanche, comme M. le Dauphin arrivoit, M"8 de Mailly étoit à la fenêtre en pet-en- 1 air ; elle appela M. le Dauphin etensuite Mesdames pour leur demander de leurs nouvelles.

Du samedi 12, Marly. — La nouvelle du jour est que Mmc de Fleury a été déclarée dame du palais surnuméraire. La Reine l'a envoyé quérir ce matin à neuf heures pour lui apprendre cette nouvelle. Tout le monde a été faire des compliments à M. le Cardinal.

Le Roi soupa hier dans le salon avec la Reine et les dames à l'ordinaire. Mm* la princesse de Conty, Milede Clermont soupèrentavec le Roi. Mademoiselle étoit sur la liste, mais elle ne se trouva pas à l'heure du souper; elle devoit être à la gauche de la Reine comme Mae la princesse de Conty à la droite du Roi, et par conséquent la place de M,lc de Clermont étoit à la droite de Mme la princesse de Conty. M,te de Clermont voyant que Mademoiselle n'arrivoit point , voulut passer à la gauche de la Reine; le Roi l'en empêcha, de sorte qu'à la droite du Roi étoit Mme la princesse de Conty et M,k de Clermont, et à la gauche de la Reine Mme de Luynes et Mme de Mazarin. Après le souper, le Roi joua au brelan etensuite aux petits paquets. Mm«de Mailly étoit à côté du Roi, et tint la main.

Du dimanche 13, Marly. — Le Roi a accordé 12,000 livres d'augmentation sur les appointements du commandement de Languedoc; ces 12,000 livres seront prises sur ce qui revient au Roi de ladite province. M. delà Fare a voit demandé seulement 10,000 livres et n'avoit pu les obtenir. Ce qui le détermina à quitter, comme il est

dit ci -devant, fui non-seulement le refus de ces 10,000 livres, mais parce qu'on vouloit lui ôter, la dernière année, la paye de lieutenant général dont il avoit joui plusieurs années. Gomme M. de Richelieu n'est que maréchal de camp, les 12,000 livres sont pour lui tenir lieu de la paye de lieutenant général.

Du mercredi 16, Marly. — - On murmuroit dès avanthier au soir du mariage de M,u de Nesle avec M. de Vintimille, fils de M. du Luc et petit-neveu de l'archevêque de Paris. MMe de Mailly me dit le soir qu'elle comptoit la chose faite ; elle nous dit môme les conditions, mais cela n étoit point public; ce soir-là môme elle en dit un mot à la Reine, et lui demanda permission d'aller le lendemain à Paris. Hier, le mariage fut déclaré; le Roi donne 200,000 livres d'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palaisdeM"" la Dauphine, et en attendant 6,000 livres de pension, et outre cela un logement dans Versailles qu'on croit qui sera celui de M. de Guise; c'est dans l'aile neuve auprès de M. de Chalais, au bout de ce que l'on appeloit autrefois la rue de Noailles. On compte que M,le de Nesle aura outre cela 100,000 livres de ses partages avec M^de Durefort, que l'on travaille à l'aire incessamment.

Le Roi soupa hier dans ses cabinets en arrivant de Rambouillet ; il n'y avoit de dames quand il se mit à table que MUc de Clermont et M*' de Ruffec: mais une heure après arrivèrent Mademoiselle et Mm« de Mailly, qui s'y mirent. Mademoiselle étoit partie dès le matin de Rambouillet pour aller à Paris à l'occasion du mariage de M"e de Nesle, pour lequel elle s'est donné beaucoup de mouvement.

Le Roi s' étoit trouvé un peu mal avant-hier matin à la messe, à Rambouillet ; il eut envie de vomir et quitta la messe même au moment de l'élévation ; cela ne l'empêcha pas d'aller a lâchasse et de souper comme à son ordinaire; il prend médecine demain.

Aujourd'hui, M*' de Mailly a été donner part du mariaireà tous les princes et princesses qui sont ici. M. l'archevêque de Paris est venu aujourd'hui demander l'agrément du Roi avec M. du Luc, M. de Vintimille et M. de Nicolaï. M. le comte du Luc est malade a Savigny. Ce soir Mademoiselle a mené M"* de Mailly, M*e de Flavacourt et M"* de la Tournelle chez le Roi pour le remercier, et chez la Reine. M*' de Mailly parolt extrêmement touchée de l'amitié que Mademoiselle lui a marquée en cette occasion .

fhi samedi 19, Marly. — Le Roi joua hier au hrelan avant et après souper ; il a joué de même tous les jours qu'il n'a point soupé dans ses cabinets, et les jours de travail avec M. le Cardinal, il n'a joué ordinairement qu'après souper, d'abord le brelan et ensuite les petits paquets. La Reine a toujours joué à cavagnole, hors les deux premiers jours. M™* de Mailly étoit hier avant le souper toute seule de femme assise auprès de la table du brelan ; toutes les autres dames jouoient avec la Reine ouétoient autour de La table.

J'ai oublié de marquer queMmc de Soubise accoucha le 1 2 ou le 13 d'un garçon; elle est sœur de M. leducdeBouillon; ils ont déjà une tille. Ces enfants sont la cinquième génération que M"" de Ventadour voit : sa tille, M1"6 la princesse de Rohan ; son fils, feu M. le prince de Soubise; M. de Soubise d'aujourd'hui, et ses deux enfants.

Le 13, mourut à Ménars, pçès de Blois, M. le marquis deMénars; c'est celui qui étoit interdit et qui avoit épousé Mlte de la Rivière ; il avoit le gouvernement du château de Blois et la capitainerie des chasses. Le gouvernement vaut 900 livres et la capitainerie 1,500 livres; il y a des chargesattachées Aces places qui se vendent et qui donnent des exemptions; c'est ce que Ton appelle des privilèges; ii y en a huit pour le seul château et une vingtaine pour Ja capitainerie, concierges, portiers, gardes, etc. M. de Menai'* avoit servi et étoit brigadier ; il étoit (ils du pré-

sident de Ménars ; il avoit mal gouverné ses affaires et étoit interdit; il avoit épousé en secondes noces MUe de la Rivière, dont il a plusieurs enfants. M"* de Ménars est venue elle-même ici solliciter pour son fils aîné, qui a quinze ouseizeans, le gouvernement et la capitainerie ; il n'y a encore rien de décidé. Cette capitainerie n'a jamais eu une existence réelle. Blois étoit à Monsieur Gaston, qui y faisoit conserver la chasse pour lui. M. Charron de Ménars, dont la terre étoit voisine de Blois, s1 étant attaché à Monsieur Gaston, fut chargé de veillerà la conservation de la chasse ; depuis, ayant marié sa fille à M. Colhert, cette protection fit qu'en 1669 il y eut une déclaration en faveur de Blois pour l'excepter de la règle faite pour les autres capitaineries. En 1695, nouvel. arrangement; il y eut quatre-vingt-douze capitaineries supprimées; Blois fut encore excepté par une déclaration ; mais comme le Roi n'y a point d'habitation, il y a lieu de croireque S. M. profitera de cette occasion-ci pour supprimer la capitainerie, parce que c'est toujours une charge pour tous les seigneurs voisins ; c'enseroit même une pour la terre de Ménars quiestdans la capitainerie si quelqu'autre l'obtenoit. On croit que le Roi laissera aux privilégiés qui ont acheté, l'exercice de leurs privilèges et la jouissance de leurs gages leur vie durant , et que les charges et les privilèges seront supprimés à mesure qu'ils vaqueront. La seule charge de grand veneur donnoit cent douze privilèges; à la mort de M. le comte de Toulouse, ils furent tous supprimés, quoique la charge fût donnée à M. le duc de Penthièvre. C'est de M. de Maurepas de qui je sais tout ce détail. M. de Ménars, qui vient de mourir, avoit vendu à M. Dodun la survivance du gouvernement et de la capitainerie avec l'agrément du Roi ; la mort de M. Dodun , longtemps avant M. de Ménars, donne aujourd'hui toute liberté au Roi de faire cette suppression.

Le Roi se purgea avant-hier comme j'ai marqué; lorsqu'on lui proposa la purgation, il dit qu'il le vouloit

bien à condition que cela pourrait s'accorder avec le maigre.

Le Roi est parti ce matin pour la chasse et Rambouillet. Mademoiselle et M110 deClermontne sont point du voyage. Les dames sont M"M de Ruffec (duchesse), de Sassenage, de Maillebois et deMailly. Mais comme M- de Mailly est de semaine, elle retourne à Versailles avec la Reine et partira ensuite pour Rambouillet.

Du dimanche 20, Versailles. — Mme la princesse de Soubise mourut hier à Paris, vers midi.

Du mercredi 23. — H. le Cardinal vient de mander à M"" de Luynes que le Roi avoit nommé son neveu, M. l'abbé de Chamron (l),ala trésorerie de la sainte chapelle ; cette place donne un très-joli logement dans Paris et vaut 7 à 8,000 livres de rente ; elle étoit vacante depuis longtemps comme j'ai marqué ci-dessus.

M. le duc d'Hostun est tombé malade d'une grande hémorragie à Poitiers en suivant M"" sa mère au voyage de Madame Infante ; il est fort mal et l'on n'attend plus que la nouvelle de sa mort (2) .

Le Roi est parti pour Rambouillet ; je ne sais point encore les dames de ce voyage.

Le mariage de MUe de Nesle se fera dimanche à l'archevêché, à midi. De là, les mariés iront coucher à Madrid chez Mademoiselle, et il par oit certain que le Roi ira ce jour coucher à la Meutte, et viendra à Madrid donner la chemise au marié, et Mademoiselle à la mariée.

H avoit été question du mariage de M11' de Nesle pour M. le comte de Noailles. MM. de Noailles le nient fortement ; mais le fait qui paroit certain , c'est que l'on

(1) Il est fils de feu M. le marquis de Chamron et de la sœur de M"* de Luynes. M. l'abbé «le Chamron a un frère aîné qu'on nomme M. le marquis de Vichy et deux sœurs ; l'une, mariée à M. d'Aulan qui demeure à Avignon, et l'autre, à M. le marquis du Deffand (Lalande ). (Note du duc de Luynes.)

(2) On a appris le 1 à qu'il est mort le 19, le mémo jour que M«"* de Soubise. ( Note du duc de Luynes. )

avoit voulu engager le comte de Noailles à désirer ce mariage, et que l'on n'avoit pas consulté M. le maréchal de Noailles qui n'a point approuvé le projet eta été blessé qu'on ne se fût pas adressé a lui. 11 y a lieu de croire aussi que M. le Cardinal a éloigné les idées de ce mariage, croyant apparemment que c'étoit mettre la faveur entre des mains trop avantageuses. Dans cette situation S. Ém. a donné avec plaisir son agrément au mariage avec M. de Yïntimille.

Du dimanche 27, Venaitles. — Le Hoi revint vendredi de RamlHMiillet, où il étoit allé mercredi ; c'est son dernier voyage. Il y avoit à ce voyage M"" de Mailly, M"* la duchesse de Kuffec, M°" de Mailleljois et II"" de Fervaques ; il n'y avoit que Mrar de Mailly etM"" de Kuffec qui étoient parties avec le Roi. Mu,e de Montauban étoit aussi du vovage.

lia été réglé, il y a trois ou quatre ans, que les capitaines-lieutenants des gendarmes et des chevau-légers, ainsi que le capitaine des Cen t-Suisseset celui des gardes de la porte, et le grand prévôt, seroient regardés comme service à ces voyagea et ne se feroient point écrire ; ils doivent avertir quand ils n'y vont point, a moins qu'ils n'aient demandé congé pour aller chex eux.

Le Roi va aujourd 'hui a la Meuttc après le salut ; le mariage de M"- de Nesle a été fait ce matin à l'archevêché et le Roi doit donner la chemise ce soir au marié, comme il est marqué ci-dessus.

Le Roi vient de supprimer la capitainerie des chasses de Blois ; mais il a donné le gouvernement du château au fils de M. de Ménars, et pour lui tenir lieu des appointements de la capitainerie on a joint aux appointements dudit gouvernement 900 livres d'augmentation. On conserve aux officiersde la capitainerie leurs appointements leur vie durant. Cela fait 1,500 livres pour M. de Ménars de ces deux articles. Outre cela il avoit une charge de lieutenant de la capitainerie qui lui est conservée sa vie

SEPTEMBRE *7JH>. 61

durant avec les appointements. En conséquence de l'arrangement général, cette capitainerie ' coûtait 11 ou 12,000 livres au Roi, qui s'éteindront par la mort de ceux qui sont pourvus des différentes charges.

LeRoi part mercredi pourVilleroy. Ilya une liste pour ce voyage ; on se fait écrire chez le premier gentilhomme delà chambre, et tout le inonde sans distinction se. l'ait écrire.

/H* mardi 29, Kersai//«. — Le Roi part demain matin dans le carrosse de M. le Dauphin. M. le Dauphin va dîner & Ris, où S. M. prendra ses carrosses pour aller à Villeroy, et il en repartira vendredi pour aller chasser et coucher à Fontainebleau. La Reine part samedi, il passe pour constant que le Roi a acheté Choisy- Mademoiselle qu'avoit feu M"* la princesse de Conty, première douairière, fille du Roi. S. M. achète 60,000 écus la maison, et 50,000 écus les meubles. Cette nouvelle n'est point encore publique, et Ton ne sait pas môme si c'est au nom du Roi que cette acquisition doit être faite.

Tout s'est passé à la Meutte À peu près comme il est marqué ci-dessus. Après le mariage et le dîner à l'archevêché, la noce vint à Madrid. M. l'archevêque n'y étoit point; ils soupèrentohez Mademoiselle. Ml,e de Clermont étoit venue de Paris à Madrid avec M™ la duchesse de RuffeCjM^'deChalaiset de Talleyraiid; elles allèrent toutes quatre souper à la Meutte avec le Roi. Immédiatement aprèsle souper, S. M. monta dans une gondole avec ces quatre dames, et alla à Madrid chez Mademoiselle, où étoient plusieurs dames qui n'ont jamais été présentées au Roi, comme M*e du Luc, Mme de Nicolaï. Le Roijouaàcavagnole. Les mariés couchèrent chez Mademoiselle à Madrid, et le Roi fit l'honneur à M. de Vintimille de lui donner sa chemise. C'est la première fois que le Roi ait fait cet honneur à qui que ce soit. On dit qu'il y en a eu plusieurs exemples du temps de Louis XIV. Le Roi assista au coucher, et revint ensuite prendre ses voitures pour

venir coucher à la Meutte. M"* la maréchale d'Estrées coucha à Bagatelle, maison qu'elle a au bout du jardin de Mademoiselle, et elle y donna une chambre à Mme la duchesse de Ruffec.

Hier matin, la toilette de la mariée se fit à Madrid. Le Roi y vint, y resta quelque temps et retourna dîner a la Meutte. Toute la noce et môme M. l' archevêque de Paris avoient dîné à Madrid. Au sortir du dîner du Roi, Mademoiselle amena à la Meutte Mme de Vintimille et M"* de Mailly; elles étoient toutes trois en grand habit. Mademoiselle présenta M™' de Vintimille dans le cabinet du Roi ; M. l'archevêque étoit à cette présentation, M. le marquis du Luc, M. de Vintimille et plusieurs autres. Immédiatement après la présentation, le Roi changea d'habit et fut courre le daim dans le bois de Boulogne. M"* de Mailly et M"" de Vintimille partirent l'après-dlnée pour aller à Savigny, d'où elles reviendront demain à Villeroy. M. r archevêque s'en alla à Con flans. Le Roisoupaàla Meutte avec les quatre dames qui y avoient soupé la veille, et outre cela Mademoiselle et Mmc la maréchale d'Estrées. Le Roi revint ici après le souper.

Aujourd'hui, il y a eu deux audiences ; une audience particulière de M. de Solar pour le Roi seulement; c'est pour présenter une lettre du roi et de la reine de Sardaigne en réponse de celles que le Roi leur a écrites pour leur faire part du mariage de Madame. 11 y a eu audience publique de M. Venierou Veniers,ainbassadeur de Venise, qui a pris congé ; il est venu dans les carrosses du Roi conduit par M. le prince de Lambesc et par M. de Sainctot. Les gardes françoise et suisse ont pris les armes et ont rappelé. M. le duc d'Harcourt, capitaine des gardes, qui sert ces deux jours-ci pour M. le duc de Villeroy, a été le recevoir à la porte de la salle des gardes.

J'ai appris à cette occasion de M. de Sainctot, ce matin, une circonstance de ces réceptions. La règle est que le capitaine des gardes doit recevoir l'ambassadeur à la

première sentinelle; mais comme la première sentinelle chez le Roi est à la première porte du côté de l'escalier de marbre et qu'entre ledit escalier et la salle il y a une petite pièce, on fait retirer la sentinelle à la porte de la salle des gardes, et lorsque l'ambassadeur est arrivé marchant entre le prince lorrain à sa droite et l'introducteur à sa gauche, le capitaine des gardes marche à côté de lui partageant la droite avec le prince Lorrain. M. Venier a harangué le Roi et la Reine en italien ; mais il commence ces harangues par le mot : « Sire, » et à la Reine : « Madame. » L'audience chez la Reine a été dans le grand cabinet; un valet de chambre seul derrière le fauteuil delà Reine.

M. le prince de Nassau étoit ici ce matin ; c'est Nassau- Weilbourg. C'est un homme âgé ; il est cousin du petit prince de Nassau qui a eu le régiment de Quadt.

MM. les comtes de Stolberg ont été présentés au Roi aujourd'hui ; ils sont parents des princes de Deux-Ponts, lesquels sont encore en Hollande , où ils sont depuis un an. Les princes de Stolberg comptent passer l'hiver à Paris; ce sont deux jeunes gens. Ils ont avec eux un chevalier de l'ordre Teutonique qui n'est guère plus Agé qu'eux.

Voyage du Roi à Villeroy et à Fontainebleau. — M",€ de Vinlimille présentée à la Reine. — Mort de la maréchale de Noailles. — Régiments donnes. — Deuil du prince de Hesse-Darmstadt. — Audience du nonce Crescenw. — Présentation des princes des Deux- Ponts. — Lettre dcMroo des Deux -Ponts à M*nc de Luynes. — Particularités sur le gouvernement de l'Espagne. — Mort du duc d'Ancenis. — Lettre du Roi à M*"* de Venta dour. — Difficulté à la comédie. — Règlement des affaires du marquis de Nesle et son exil. — Régiment de M. d'Ancenis donné au marquis de Brancas; équité du Roi. — Changement dans les gendarmes de la garde. — Soumission de la Corse et description de cette Ile.

Du lundi 5 octobre, à Fontainebleau. — Le Roi partit le mercredi 30, comme il est dit ci-dessus, pour Villeroy.

S4 MÉMOIRES DU DUC DK I.UYNES.

M. le Dauphin mena le Roi jusqu'à Fréinontqui est une maison auprès de Ris, où dinaM. le Dauphin. M. de Chàtillon etM.d'Harcourtétoientchaoun à une portière. Le Hoi prit ses calèches et arriva de bonne heure à Villeroy. U y avoit de dames : Mademoiselle, M,le deClermont, M-de Mailly, M™ de Vintimille, M0" la maréchale d'Estrées, MwC dcSégur; M. du Bordageet plusieurs autres hommes. Le Hoi joua toute la journée et le lendemain, et ne sortit point de Villeroy. Le vendredi 2, S. H. partit de bonne heure et vint courre le sanglier ici dans la forêt. M"* de Clermont retourna à Versailles pour partir le lendemain avec la Reine. Mademoiselle et les quatre autres dames vinrent de bonne heure ici. Le Roi a donné à M"* la maréchale d'Estrées l'appartement de M. le cardinal de Rohan, et à M™ de Vintimille les entre-sols qui sont audessus dudit appartement. Depuis, Mac de Mailly a demandé pour Mm<l de Vintimille a M. le duo de Picquigny, qui est parti, son logement ; c'est un des plus proches de Mmc de Mailly.

J'appris hier que le Roi avoit donné l'appartement de M. et de Mmc de Villars à M. et M»c de Vintimille pour ce voyage-ci. Mro< de Villars ne vient point à cause de la petite vérole de Mmela maréchale de Noailles, sa mère.

Le Roi soupa vendredi dans ses cabinets en arrivant; il n'y avoit que des hommes, à cause du maigre. M™ de Mailly et M*8 de Vintimille, Mœe la maréchale d'Estrées et plusieurs autres personnes souperent chez Mademoiselle; il n'y avoit que du gras ; mais on envoya des cabinets du Roi un souper maigre. A l'entremets, M"1* de Mailly sortit de table tout d'un coup; on crut qu'elle se trouvoit mal ; M"" sa sœur mèpe en fut inquiète et voulut se lever; cependant Mademoiselle la rassura et lui dit de n'avoir point tant decuriosité. Mme de Mailly revint au bout d\in quart d'heure, et dit qu'elle venoit de voir l'appartement de MD>e de Vintimille. Mmc de Mailly étoit sortie par le jardin d^ Diane; elle se remit à table. Après le souper on fit

(XrrOBHK 175».

différentes parties de jeux, amis le Koi arriva un instant après ; il joua à cavagnole ; le jeu ne dura qu'environ une heure. M"* de Mail) y étoit auprès du Roi. Le Koi alla se coucher de fort bonne heure.

Avant-hier samedi, S. M. fut à lâchasse; il n'y avoitde dames que M- de MaiUy et M"" de Vintimille dans une des calèches du Roi.

galerie d'Ulysse est entièrement abattue et le bâtiment que le Roi fait faire à la place est fait à moitié, et il n'y a plus que la charpente et la couverture à mettre sur cette moitié. Le vendredi au soir, les ouvriers donnèrent une petite illumination sur le haut de ce bâtiment et tirèrent des boites. Le samedi matin, ils se mirent tous en haie dans la galerie des Réformés lorsque le Roi alla à la messe et lui présentèrent un bouquet. Le Roi donna ce bouquet à Mmc de Mailly. Je le vis à Hmc de Mai 11 y à la chasse, et elle me dit que c' étoit le Roi qui le lui avoit donné. Le Roi soupa dans ses cabinets comme il avoit lait la veille ; il quitta seulement son souper pour venir voir la Reine dans le moment qu'elle fut arrivée.

J'ai oublié dans l'arrangement du voyage de mettre que M. le Premier et M. de Cbalais étoient aussi dans le carrosse du Roi. Dans le second carrosse, il y avoit II. l'évèque de Mire poix, M. de Polastron, M. de Muys, Il . de Puyguion et M. le chevalier de Créquy et le petit d'Estaing. Ceux qui étoient à la suite du Roi pour le voyage de Villeroy, outre ceux déjà nommés, étoient dans le troisième carrosse .

Du jeudi 8, Fontainebleau. — Dimanche dernier se fit ici la présentation de Mme de Vintimille à la Reine, dans son cabinet, par Mademoiselle. Il y avoit d'un coté Mademoiselle et M™* de Mailly, et de l'autre Mmc de Mazarin, Mn,f,de Flavacourt et M,DC de la Tournelle. La Reine les reçut d'abord assez bien, mais a la fin il parut du froid. On apprit hier matin la mort de Mn,,! la maréchale de JVoaiUes; elle est morte à Paris delà petite vérole; elle

i« AIKM01RES DU DUC DK LUYNES.

étoit nièce de M^de Ma intenon. Elle a fait un testament dont je marquerai le détail quand je le saurai.

Le Roi vient d'accorder à M. de l'Hôpital la permission de céder son régi ment de dragons à H. de Sainte-Mesme, son parent, qui sert dans [ce môme régiment].

Le Roi a donné le régiment de feu M. le duc d'Hostun à M. de Monaco, lequel en payera le prix à M. de Tallard. Ce régiment est un des petits vieux.

Du lundi 12, Fontainebleau. — Aujourd'hui la Cour a pris le deuil pour jusqu'à jeudi, au sujet de la mort du prince deHesse-Darmstadt.

Du mercredi 14, Fontainebleau. — On ne sait si le deuil finira jeudi ou vendredi. Il est de la règle que le premier gentilhomme de la chambre avertisse la dame d'honneur du jour et de la durée des deuils. M"* de Luynes n'en ayant pas été avertie , la Reine a pensé manquer de ce qui lui étoit nécessaire pour ce deuil. Mwe de Luynes en a fait des reproches en plaisantant à Rachelier, premier valet de chambre en quartier, qui a dit pour s'excuser que, n'y ayant point de premier gentilhomme de la chambre, le Roi avoit donné l'ordre lui-même à la garde-robe , et qu'il n'en avoit rien su.

Du jeudi 15, Fontainebleau. — Mardi dernier, le nonce , éveque de Nazianze , nommé Crescenzi , eut audience particulière du Roi et de la Reine. Les tambours battirent.

Du lundi 19, Fontainebleau. — Je n'ai point écrit avec la même régularité depuis quinze jours , ayant toujours été malade depuis que je suis ici. Il ne s'est passé rien de fort considérable : les soupers dans les cabinets trois ou quatre fois la semaine; toujours après souper, le Roi va chez Mademoiselle jouer à cavagnole; les jours maigres il n'y a point de dames dans les cabinets, et le Roi passe de même chez Mademoiselle en sortant de table ; M" de Mailly et M" de Vintimille y sont tous les soirs et M. de Vintimille est tous les jours à la chasse sur

les chevaux du Roi , et presque de tous les soupers des cabinets ; M"* la maréchale d'Estrées et MMe de Ségur y sont aussi presque tous les jours depuis le commencement du voyage.

On a présenté au Roi aujourd'hui les princes des Deux* Pon ts. Ils sont fils du prince et de la princesse de Birkenfeld (1). Ce sont deux jeunes gens ; l'alné a environ dix-huit ou dix-neuf ans et le cadet quinze. Le cadet est colonel du régiment d'Alsace , et comme étant au service du Roi, il a été présenté à la porte du cabinet chez le Roi. Ce devoit être par le premier gentilhomme de la chambre, mais c'est M. le cardinal de Fleury qui Fa présenté, et chez la Reine par Mm< de Luynes; mais l'alné a été présenté dans le cabinet par M. de Sainctot , lequel l'a aussi présenté à la Reine. L'alné s'appelle le Duc des Deux-Ponts; et comme il prétendoit en cette qualité, de grands honneurs ici , que l'on ne voudroit pas lui accorder, il a pris le parti de l'incognito et s'appelle depuis sa présentation le comte de Sponern ; ainsi il n'a nuls honneurs ici. Son carrosse même n'entre point dans la cour du Roi ; mais S. M. a accordé au prince des Deux-Ponts, son frère, les mêmes honneurs qu'avoit eus le prince de Birkenfeld, leur père; ainsi le carrosse du cadet entre dans la cour du Louvre. M. le duc des Deux-Ponts a le rang, à la diète de l'Empire, immédiatement après les électeurs

(1) M™* de Birkenfeld, qui est Nasaau-Sarrebruck, est une personne de beaucoup de mérite. B me paraît que le gouvernement ici est Tort content d'elle et Ton marque teaucoup de considération à ses enfants ; elle n'a que trente-sept ans et s'est entièrement occupée de leur éducation. Elle a écrit ici à tous les gens qu'elle comtoissoit et qui sont en place pour leur recommander ses enfants, et j'ai joint dans cet article la lettre qu'elle a écrite à M"" de Luynes. MM. les princes des Deux-Ponts ont ici deux gentilshommes avec eux, dont l'un est sur le |>ie<l de gouverneur, qui se nomme M. de Lantenstliausen et l'autre M. Desbech ; ce» deux gentilshommes les suivent partout et mangent avec eux dans tontes les maisons.

Les comtes de Stolberg, qui sont ici, ont de même avec eux un gentilhomme qu'on nomme M. de Birkenfeld; il est gentilhomme, mais point de la maison de Birkenfeld. (Note du duc de Luynes.)

58 MÉMOIRES DU DUC DK LUYNKS.

«t passe avant les cinq maisons alternantes. 11 n'y a entre lui et l'électeur palatin que le prince de Sulzbach; si celui-ci mouroit, M. le duc des Deux-Ponts succéderoit audit électeur palatin. Le duché des Deux-Ponts vaut au moins 5 ou 600,000 livres de rente.

A l'audience de M. le duc des Deux-Ponts dans le cabinet, il y a eu une difficulté. L'usage est qu'à ces audiences particulières dans le cabinet , tout le monde sort, hors le service immédiat de la chambre du Roi , comme le grand chambellan, le premier gentilhomme de la chambre , le grand maître de la garde-robe , etc. En conséquence de cet usage, tous les ministres sortirent; même M. le duc d'Orléans, qui a les entrées familières, se tinta la porte du cabinet en dehors. L'introducteur des ambassadeurs a droit d'être dans le cabinet ; c'est lui qui est censé présenter. M. le duc d'Harcourt (1) se trouva dans le cabinet, incertain de savoir s'il devoit demeurer; il le demanda au Roi, le Roi le demanda à M. de Sainctot, qui lui répondit qu'il falloit qu'il consultât ses registres et qu'il ne le savoit pas (j'ai su depuis que M. de Sainctot ne croit pas que le capitaine des gardes doive rester); enfin M. d Harcourt demeura dans le cabinet dans une croisée , non pas derrière le Roi, qui étoit debout. Je sais que M. le duc de Charost dit qu'étant de quartier et à une audience que le feu Roi donna à l'électeur de Bavière, le Roi lui dit qu'il vouloit qu'il y restât.

Copie de la lettre de M™ des Deux-Ponts écrite à M~ èa duchesse

de Luynes.

Madame,

Je me rappelle avec une douce satisfaction l'honneur que j'eus de profiter de votre eonnoissance pendant le séjour que je fis autrefois

(\) Capitaine des gantes du corps.

avec feu le priuce mon époux à Paris; permettez, Madame, qu'à la faveur de cet avantage j'ose prendre la liberté de recommnnder à vos bontés mes fils, qui auront l'honneur de vous faire leur cour et vous demander votre protection. Ils vous conserveront avec moi une trèsparfaite reconnoissance des bontés que vous aurez pour eux , et je souhaitera», Madame, queje fusse assez heureuse d'avoir les occasions de vous prouver mon dévouement zélé avec lequel j'ai l'honneur d'être,

Madame,

Votre très-humble et très-obéissante servante , La princesse palatine duchesse douairière des Deux-Ponts.

knx DMU-PoQta, le 7 septembre 1759

J'ai parlé ci -dessus du prince de Nassau, qui a fait sa révérence au Roi à Versailles; il est ici depuis plusieurs jours; il est Nassau- Weilbourg, cousin du petit prince de Nassau- Sarrehrttck qui a eu le régiment de M. deQuadt. Le prince de Nassau-Weilbourg a au moins 100,000 éous de rente.

Du mardi 20, Fontainebleau. — Le Roi a couru le cerf aujourd'hui et a mené dans sa gondole , MmM de Mailly , de Vintimille, de Chalais et de Ségur. La Reine a été dans ses carrosses jusqu'à l'assemblée suivant le Roi. M u« de Luynes comptoit suivre la Reine, et la Reine avoit fait son arrangement pour n'avoir que deux princesses du sang. M** la Duchesse lu jeune, qu'elle envoya avertir hier pour la chasse , lui ayant mandé qu'elle avoit lu fièvre, que cependant cela ne l'empècheroit pas daller, la Reine lui manda qu'elle ne vouloit point qu'elle fût à la chasse, et envoya avertir Mm# la princesse de Conty. Ce matin M"' la Duchesse , M,u de Clermont et M"* la princesse de Conty se sont trouvées en habit de chasse chez la Reine. Comme par cet arrangement , la calèche de la Reine se trouvoit remplie , et que M"" de Luynes par cette raison auroitété obligée d'aller dans la seconde calèche, la Reine, quand elle a vu M"c de Luynes, lui a dit qu'elle étoit un peu embarrassée

GO MÉMOIRES DU DUC DK LUYNKS.

parce qu'elle avoit une dame de plus qu'elle n'avoit compté; elle a ajouté avec bonté que cela ne faisoit rien pour elle (Mme de Luynes), qui avoit toujours de préférence le droit de la suivre. M™0 de Luynes a répondu à la Reine que, puisqu'elle lui étoit inutile, elle ne seroit point fâchée d'avoir occasion de me venir tenir compagnie, parce que j'étois encore incommodé. La Reine a paru le trouver bon, et Mmc de Luynes n'a pas suivi. Il n'y avoit que trois dames dans la seconde calèche.

Quand je dis habit de chasse, ce n'est point l'habit d'amazone; c'est une robe abattue sans panier. Les dames qui sont jeunes mettent un chapeau; la Reine met une coiffe et toutes les autres de même. Ce soir, ma bclle-iille ayant soupé chez M,ne la Duchesse la jeune, elle l'a chargée de faire des excuses à M"e de Luynes de rembarras dont elle avoit été cause.

Du mercredi 21 , Fontainebleau. — La Reine a fait ce matin une espèce de remerclment à M"' de Luynes du parti qu'elle prit hier de ne point suivre S. M. à la chasse.

Le Roi a encore été aujourd'hui courre le cerf; après quoi, il a monté en calèche avec Mademoiselle, M"e de Clermont, M,nM de Mailly , de Vintimille et de Chalais. S. M. est allée souper à la Rivière, où étoit déjà Mœe la maréchale d'Estrées; c'est la seconde foisqu'il y va souper.

Du dimanche 25 , Fontainebleau. — M. le marquis du Luc est ici depuis longtemps ; il parolt que le Roi le traite fort bien. Comme il avoit peu habité la Cour, il n'avoit pas encore monté dans les carrosses du Roi. 11 y a quelques jours que, donnant la main à une des dames qui alloient a la Rivière, ne comptant point se présenter, le Roi lui dit de monter dans la seconde calèche, et il alla souper à la Rivière. U a été depuis à la chasse du Roi dans les calèches , avec MmM de Mailly et de Vintimille , le Roi l'ayant mené dans sa gondole à l'assemblée , et il a soupé depuis dans les cabinets.

OCTOBRE 1739. 6l

L'état de M. d'Ancenis, qui est à la dernière extrémité (1) , et la douleur de M. de Béthune occupent ici généralement tout le monde ; c'est le dernier de trois garçons qu'avoit M. le duc de Bëthune, et toute l'espérance de la famille n'est fondée que sur un fils de M. d'Anoeois qui a environ quinze mois.

H. V ambassadeur d'Espagne vint hier me voir et nous raisonnâmes sur quelques particularités du gouvernementde ce royaume. L'Espagne est composée comme l'on sait de plusieurs petits royaumes qui ne font aujourd'hui qu'une seule monarchie; cependant il reste encore quelques vestiges de ces royaumes, et l'on distingue le gouvernement d'Espagne en plusieurs couronnes, entre autres la couronne d'Aragon qui est séparée de Cas tille, et qui comprend la Catalogne, Valence etMayorque. Les privilèges de l' Aragon et de la Catalogne ne subsistent plus ; mais Fasage étoit que le Roi d'Espagne n'étoit point reconnu souverain de Catalogne, qu'il ne se fût présenté dans la ville de Barcelone devant les jurats de cette ville, lesquels étoient assis sous un dais; et là le roi d'Espagne prètoit serment de conserver les privilèges de la province [ce serment a encore été prêté par le Roi d'aujourd'hui Philippe V ) ; aussitôt que le Roi avoit prêté serment, les jurats se retiroient de dessous le dais, y conduisoient le Roi et lui prètoient serment de fidélité au nom de la nation. L'usage de l' Aragon n'étoit pas moins singulier; il faUoit que le Roi allât à Saragosse à l'assemblée des notables du royaume, et là on lui disoit : « Nous qui ne valons pas moins que vous, nous vous reconnoissons pour flofoe Roi. »

Du lundi 26, Fontainebleau. — M. le duc d'Ancenis est mort ce matin à quatre heures. Le Roi a paru fort touché de la situation de M. de Béthune,et quelqu'un de

(t) Voj. «PArgenson, t. Il, p. 1 10.

bien instruit m'a dit que c'étoit par cette raison (1).

J'appris hier qu'il y avôit eu, il y a quelques jours, une difficulté à la comédie. Quoi que le Roi n'aille jamais en bas, son fauteuil y est toujours, et les officiers des gardes même se mettent derrière. A droite du fauteuil du Roi est un banc pour les princes du sang' et un À gauche pour les ambassadeurs. Les ambassadeurs font usage de ce banc, mais les princes du sang n'en font aucun de leur banc. Les princes du sang prétendent être en droit de donner des places à qui ils jugent à propos sur ledit banc; il arrive souvent que ce banc se trouvant vide, l'officier des gardes qui place à la comédie donne des places sur le banc

(1) Le duc de Luynes rapporte à la fin de Tannée 1739 une lettre du Rai a Mm,de Ventadonr que nous croyons devoir reproduire ici.

Copie tfune lettre du Roi écrite à H—de Venta dour dont te temps de la

mort de M. a?Ancenis.

Je suis très-aise de la bonne santé de mes filles et encore plus de ce que vous me mandez en être contente. Nous sommes ici dans l'affliction du pauvre M. d'Aucenls; tout le monde le regrette infiniment et admire au-dessus de tout le courage de son père. C'est ce qui s'appelle un honnête homme ; pour moi je le regrette plus qu'aucun autre ; j 'a vois fait connoissance avec lui dan» son premier et dernier quartier, et je ne lui avoia rien trouvé que de bon; U est mort aussi avec beaucoup de courage et en vrai saint, ce qui Tait que je ne doute pas qu'il ne soit beaucoup mieux que partout où il eût pn êlre en ce bas monde. Voilà une pauvre famille bien tourmentée et désolée. 0 est venu des nouvelles d'Espagne qui disent qu'on attendoit ma fille à Afcala le J4. J'espère que mes parents en seront contents ; dans huit jours nous en saurons davantage. M. de Tallard sera ici à la lin de ce mois et Mmc de Tallard vers la Saint*Martin. L'on ne peut être plus content d'eux que je suis et principalement «le M"»« de Tallard , ce qui ne me donne point de repentir sur le «hoi\ que j'ai fait d'elle ; c'est vous, maman, qui me l'avez donnée, ainsi elle ne pourrait être guère autrement , à moins qu'elle ne se fût furieusement démentie , et de plus c'est votre même sang. A l'égard d'un moins important , qui est celui de filleul , je suis charmé d'avoir trouvé un pareil sujet dans une famille que vous protégez, |>ar tout le bien qu'on m'en dit, ainsi que de sa femme, et par ce que j'en comtois, j'espère que j'en serai content. Adieu, maman , ménagez vous bien , car nous avons encore longtemps besoiu de vous. Je vous embrasse «1e tout mon couir.

des princes du sang, afin qu'il ne demeure pas inutile. Sur cela les ambassadeurs font une représentation , et disent qu'ils ne disputent pointaux princes du. sang le droit d'avoir leur banc à droite; mais que l'usage étant que les princes du sang ne s'enservent jamais, il n'est pas juste qu'ils aient le banc à gauche, et qu'il leur paroi troit plus convenable et plus juste qu'on les fit passer au banc destiné pour les princes du sang, puisque c'est la place la plus honorable. Je ne crois pas que cette question ail été encore décidée.

Du mercredi 28, Fontainebleau. — Tout le monde sait que les affaires de M. le marquis de Nesle sont dans un grand dérangement depuis longtemps. Il a 170,000 livres de rente substituées et des dettes pour des sommes considérables. Le Roi a eu la bonté de nommer des commissaires pour régler ses affaires; on lui avoit donné, il y a déjà longtemps, 24,000 livres de pension alimentaire sur lesquelles il en a cédé 6,000 à ses filles et a toujours continué à faire de nouvelles dettes. Cependant les commissaires travailloient toujours et étoient près de finir. 11 y a . même 5 ou 600,000 livres des revenus de terres consignées pour les créanciers depuis longtemps dont il s'agit de faire la répartition. M. de Nesle a envoyé ces jours-ci un mémoire à chacun de ses juges signé de lui, dans lequel il expose qu'il a 200,000 livres de rente ; qu'il y a treize ans qu'elles sont saisies pour ses créanciers, et que cependant il n'y en a encore aucun de payé; il joint, à ce que j'ai oui dire, à ce détail des expressions offensantes contre M. Maboul, qui est son rapporteur. M. Maboul n'a pu s'empêcher de représenter qu'après cette espèce de récusation, il nepouvoit plus continuer son travail; mais le Roi a voulu que le travail se continuât, et a envoyé M. de Nesle en exil à Lisieux.

Du vendredis, Fontainebleau. — Le Roi donna, il y a quelques jours, à M. le marquis de Brancas, le régiment de cavalerie qu'avoitM. d'Ancenis. S. M. donne à M. de

Béthune le prix du régiment, qui est de 22,500 livres. M. le Cardinal me disoit hier une remarque de justice et d'équité du Roi, lorsqu'il fut question de cette grâce. M. le Cardinal lui ayant proposé de raccorder à M. de Béthune, le Roi lui dit qu'il sembloit que cela n'étoit pas absolument juste puisque le régiment avoit été acheté des deniers de M. d'Ancenis ; sur quoi S. Ém. lui répondit qu'il ne pouvoit y avoir d'injustice, puisque le régiment étant absolument perdu pour la famille, tout étoit de pure grâce. Ce régiment avoit été créé pour M. le chevalier de Grignan, après lequel il fut accordé à son neveu, le marquis de Grignan. Après lui, il fut donné à M. de Flèche, major dudit régiment, duquel je l'achetai et l'ai eu pendant quinze ans; et après moi, mon fils qui l'avoit vendu à H. d'Ancenis.

M. le chevalier d'Apchier a demandé au Roi permission de se retirer ; sa charge de sous-lieutenant des gendarmesest de 200,000 livres; c'est M. de Wargemont (1) qui est le premier à monter et qui paye pour cela 50,000 livres; les autres 50,000 écus sont payés par proportion par les officiers qui montent, ou bien à leur refus par un étranger.

Du samedi Si, Fontainebleau. — M. le duc de Tallard est arrivé depuis deux jours de la conduite de Madame. J'ai marqué ci-dessus que le Roi avoit donné le régiment qu'avoitM. d'Hostun à M. le prince de Monaco. Le prix de ce régiment est de 55,000 livres. Le Roi en a donné 40,000 livres à M. le duc de Tallard pour payer les dettes de M. d'Hostun, et les 15,000 livres ont été données à des officiers.

C'est M. le chevalier de Marcieuqui achète la charge de premier enseigne des gendarmes et qui donne pour cela 50,000 écus; l'enseigne donne 50,000 livres, ce qui fait

(I) I-e duc île Lu y nés écrit comme on prononçait : Daclié pour d'Anchier, Douargemont pour de WarRemotit.

OCTOBRE 475». f)i

tes 200,000 francs de M. d'Apchicr, et le second sous- Ueulenant devient le premier sans rien donner.

M. de Lussan arriva hier; il vient de Corse, où est son régiment; il apporte la nouvelle que l'Ile est entièrement soumise. Il est vrai que cette soumission n'est point pour les Génois, car ilsy sont toujours extrêmement haïs ; mais ils demandent que, s'ils rentrent sous la domination de Gènes, que ce soit sous la garantie de la France, et qu'il demeure des troupes françoises dans leur pays pour être a portée de les soutenir au cas qu'il y ait quelqu'infractionau traité; ilsajoutentque si les troupes françoises les abandonnent, ils chasseront dans le moment les Génois, ce qu'ils seront toujours en état de faire, quoiqu'ils aient remis leurs armes, parce qu'il ne leur faut que des pierres pour combattre contre cette nation. M. de Lussan dit que l'Ile est à peu près aussi grande que le Dauphiné; il y a cinq évèchés dont le revenu est assez considérable ; l'évèché de Bastia, par exemple, est de 18,000 livres de rente. Cette lie est divisée en différentes pièves, c'est-àdire une distribution en petit comme nos généralités; une piève est corn posée de huit, dix, douze, jusqu'à vingt-deux paroisses; un curé d'une de ces paroisses a inspection sur toute la piève. 11 y a beaucoup de gibier dans l'Ile ; M. de Lussan dit que cela est aussi vif que la plaine de Saint- Denis, surtout une grande quantité de perdrix rouges, fort grosses, mais qui n'ont point de fumet ; il y a aussi une grande quantité de sangliers ; il n'y a point de chevreuils, mais un animal dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié, qui est plus petit que le chevreuil, le pied fait comme une chèvre, les cornes recourbées de manière qu'ils ne peuvent faire de mal, et qui s'apprivoise fort aisément. M. de Lussan dit que cet animal est bon à manger, qu'il a la chair plus noire que le chevreuil et un goût différent. Les chevaux du pays sont petits et vilains, mais ilsont les jambes fort bonnes et fortsures pour aller dans les montagnes. L'usag-edu pays est, lorsque les chevaux arrivent, t. m. •"»

de les envoyer sur-le-champ à la pâture» où 'l'on va les reprendre quand on en a besoin ; de sorte que les habitants ne songent point à avoir ni foin ni avoine pour les nourrir.

Le Roi soupa hier et avant-hier dans ses cabinets après la chasse. Mm* la duchesse de Ruffec y soupa lundi ; il y avoit longtemps qu'elle n'y avoit soupé ; cependant elle est toujours comprise dans ce que le Roi appelle « la société » et a la santé de laquelle il boit et fait boire en détail quelquefois. Cette société est : Mademoiselle, M11' de Clermont, M'"' la duchesse de Ruffec, M°" la maréchale d'Estrées, Mw" de Mailly, de Chalais, de Talleyrand et de Ségur.

Le Roi a entendu les premières vêpres aujourd'hui, en bas, chantées par les chantres de la chapelle, suivant l'usage. C'est M. l'abbé d'Argentré, évèque de Tulle, qui a officié et qui officiera encore demain. C'est le P. Ponce, jésuite, prédicateur de l'A vent, qui prêchera demain devant le Roi. Le sermon de la Toussaint est toujours le premier sermon de l'Avent, et Noël le dernier.

Suite du séjour de la Cour à Fontainebleau. — Acquisition de Choisy pour le Roi. — Travaux à Fontainebleau. — Mort de M«de Beuvron. — Prédiction de M°" de Noailles à sa fille. — Arrivée de Madame en Espagne et mariage.

— Prétention du maréchal de Coigny pour entrer chez la Reine. — Présents donnés à Madame Infante. — Maladie de M«e»de Mailly et d'Antin. — Bénéfices donnés. — Le duc de Luynea ne marque pas dans son journal les événements publics que l'on apprend par ta gaaette; nouvelles étrangères.

- Voyage du Roi à Choisy. — Retour de la Cour à Versailles. — Détail sur la maison de Choisy. — Meuble neuf dans la nouvelle chambre du Roi ; richesse de l'étoffe. - Consommation du bois et du Né a Paris.

Du mardi 3 novembre, Fontainebleau. — J'ai parlé ci-» dessus de l'acquisition que l'ondisoit avoir été faite pour le Roi de la maison qu avoit Mm" la princesse do Conty à

NOVEMBRE 1759 6f

Choisyet que Ton appelle Choisy-Mademoiselle; il y a déjà assez longtemps que l'on sait que cette acquisition est certaine et que le prix est 100,000 écus, dont la moitié pour les meubles. Le Roi vient de donner le gouvernement de cette maison à M. de Coigny le fils; on ne dit point encore s'il y a des appointements attachés. Il y a déjà quatre ou cinq ans que le Roi, en allant ou revenant à Fontainebleau, parla de la situation d'Ablon , qui est assez près de Choisy-Mademoiselle etdu projet qu'il avoit quelque jour d'y bâtir une maison. Le Roi tenoitce discours comme en plaisanterie ou au moins comme une vue trôséloignée. M. de Coigny le fils, pour qui le Roi a beaucoup de bonté, et qui étoit alors dans le carrosse de S. M., répondit aussi en badinant au Roi que, si ce projet sexécutoit, il lui demandoit le gouvernement de ce château ; et le Roi lui dit qu'il le vouloit bien. Toute cette conversation n'a point été oubliée ; mais beaucoup de gens la regardoient comme une pure plaisanterie et croyoient que M. le duc de Villeroy avoit plus lieu d'espérer ce gouvernement que qui que ce soit, d'autant plus que le Roi l'a toujours extrêmement aimé, qu'il est capitaine des chasses de la capitainerie de Sénart, et que la forêt de Sénart, qui est belle et bien percée n'est qu'à un pas de Ghoisy et a été vraisemblablement un des principaux motifs qui a déterminé le Roià désirer dans ce lieu un établissement, M. Gabriel, le fils, a déjà été par ordre du Roi voir les bâtiments qu'il seroit nécessaire d'ajouter pour les écuries.

Le lieu de l'exil de M. de Nesle est changé ; ce n'est plus à Lisieux, c'est à Évreux qu'il va ; le mémoire qu'il adonné au public n'est pas absolument rempli d'injures grossières contre M. Maboul, son rapporteur; mais il se plaint de la mauvaise administration de ses revenus etde 4a faveur et protection qu'il dit avoir été accordées par M. Maboul à quelques-uns de ceux qui sont chargés de celle administration. Au reste, le raisonnement de son nié-

moire est simple et séduisant, d'autant plus qu'il est écrit avec esprit.

Il paroltque les projets du Roi pour les bâtiments à faire à Choisy-Mademoiselle ne sont que pour une écurie de trente chevaux et point de logements. Tout le service est logé. Le Roi prend tout le bas delà maison, où il fera mettre un lit du garde-meuble, et outre cela il y a vingtsix logements à donner., dont quelques-uns même sont fort beaux. M. Gabriel y va demain pour plusieurs petites réparations qui seront faites dans quinze jours, afin que le Roi, qui en partant d'ici compte passer àChoisy, trouve tout cela fini.

Les appointements du gouverneur sontfixés à 3,000 livres ; mais outre cela il y a grand nombre d'officiers payés par le Roi qui peuvent être d'un usage continuel pour le gouverneur, n'étant destinés au service du Roi que lorsqu'il habitera Choisy. On compte que tous ces différents gages extraordinaires, y compris les appointements du gouverneur, iront environ à 30,000 livres par an.

On continue les bâtiments de Fontainebleau; on fera le sc-cond tiers de la grande écurie et on finit les dedans de la moitié du bâtiment de la galerie d'Ulysse, et l'on fera le pavillon du milieu. M. le contrôleur général compte que la grande écurie coûtera en total environ 500,000 livres et la galerie d'Ulysse en total 600,000 livres.

Aujourdhui, grande chasse de cerf et grand souper dans les cabinets. 11 y avoit quatre dames à la chasse qui ont été avec le Roi, et ont ensuite monté en calèche. Mademoiselle n'y a point été; c'étaient Mu< de Clermont, M""* de Mailly, de Vinti mille et de Ségur. Elles soupent toutes quatre dans les cabinets, et outre cela Mademoiselle, Mmr de Tallard,Mme d'Anlin etMmede Saint-Germain ; c'est la première fois que Mm' de Tallard soupe dans les cabinets.

Le Roi ii donné à Versailles le logement de Mm' d'Alin-

court à M. deSoubise; ce logement étoit vacant depuis longtemps. S. M. a donné à M. de Mai lie bois, le fils, le petit logement qu'a voit M. de Soubise et qui étoit auparavant à MroC de Conflans.

On vient d'apprendre lamortdeM"" de Beuvron ; elle est morte de la petite vérole aujourd'hui à sept heures du matin ; elle étoit petite-fille du bonhomme Saint- Aulaire qui a quatre-vingt-seize ou quatre-vingt-dix-sept ans ; elle étoit belle-sœur de M. le duc d'Harcourt. Elle craignoit beaucoup la petite vérole, et malgré celaavoit voulu demeurer auprès de son fils qui vient de l'avoir.

BP de Noaiiles est hors d'affaire de la même maladie, quoiqu'elle eût pu être frappée de la prédiction de M"* sa mère, la maréchale de Noaiiles, qui deux ou troismois avant que d'avoir cette maladie, dont elle est morte, dit à sa fille : «J'aurai la petite vérole, j'en mourrai ; vousl'aurez aussi et vous en mourrez. » On prétend cependant que cette prédiction n'est pas absolument vraie; mais on dit que les mêmes gens qui disent qu'elle n'est pas telle qu'on la redit présentement, convenoient, il y a huit jours, qu'elle étoit réelle.

Du jeudi 5, Fontainebleau. — On a reçu ces jours-ci des nouvelles de l'arrivée de Madame à Alcala où s'est fait lr mariage. J'avois entendu dire que l'usage d'Espagne étoit dans les mariages faits par procureur de ne plus faire aucune cérémonie lorsque la mariée étoit arrivée; tout nu plus un renouvellement d'affirmation qu'un tel prend une telle pour sa femme. M. l'ambassadeur d'Espagne le disoit de même. Le Roi disoit hier qu'il y avoit en outre de ce renouvellement d'affirmation la bénédiction donnée aux mariés par le patriarche des Indes. Il est vrai que l'on n'ajouta, point à cette cérémonie celle de dire la messe, mais S. M. ajouta que cela s'étoit pratiqué de même îci au mariage de M. le Dauphin, feu Monseigneur, avec la princesse de Bavière; qu'il y avoit eu, en arrivant, renouvellement d,affi,,|na*'on et bénédiction, et le lendemain seu-

70 MKM01RKS DU DUC. DE LUYiNKS.

lement la messe peudant laquelle ils furent rais sou» le poêle. Le roi d'Espagne parolt transporté de joie du mariage eten a écrit au Roi dans les termes les plus touchants. On dit que Madame Infante réussit fort bien dans ce pays, et que l'on est extrêmement content de son maintien et de sa ligure. Je ne ferai point ici la relation du voyage; elle se trouvera partout. De toutes les fêtes qui ont été données à Madame Infante, celle de Bordeaux a été, à ce que l'on dit, la plus magnifique. Madame s'embarqua dans un asses grand bâtiment que l'on appelle Maison navale, que la ville de Bordeaux fait construire exprès pour ces occasions; cette maison étoit couverte et il y avoit une chambre pour Madame avec un dais, un fauteuil et un balustre. La Maison uavaleétoit remorquée par quatre autres bâtiments remplis de musique et autres amusements, et trouva en arrivant à Bordeaux deux lignes de vaisseaux dont l'artiller ie lit plusieurs décharges. Le coup d'œil du port de Bordeaux, très-beau par lui-môme, étoitencore enrichi par une quantité prodigieuse de peuple, elle lendemain on donna à Madame le spectacle de lancer devant elle un vaisseau à la mer.

Le lieu où Madame Infante fut remise entre les mains «les Espagnols n'a point été l'Ue-des-Faisans, parce que le chemin du côté de l'Espagne n'est pas si J)eau que par Roncevaux ; ce fut a trois ou quatre lieues de Saint-jeanpied-de Port, dans une plaine où l'on avoit construit une maison de bois composée d'un salon et de deux petits cabinets, le salon, tout au plus aussi grand qu'un des petits salons de Marly. Cette maison [a été] bâtie sur les confins des deux royaumes et aux dépens des deux rois. Laconstruction de cette maison a coûté H,000 livres ; je ne suis pas sûr absolument de cette somme ; car le Roi m'a dit 7,000 livres, mais je ne sais pas si c'est [jour sa part, ou en fbtal seulement.

Il devoit y avoir dans le salon un fauteuil, mais il y eut une dispute pour savoir s'il seroit du côté de la France ou du côté de l'Espagne, et pour obvier à toutes cescontesta-

tionsiln'y eut ni fauteuil ni dais, et Madame resta touj ou rs debout pendant trois quarts d'heure que dura la cérémonie. Elle commença par une harangue de M.deTallard qui fui fort approuvée, à laquelle répondit en espagnol M. de Solfarino, majordome mayor de Madame Infante ; il parla fort bas, et il parut que son discours n'avoit pas eu la même approbation parmi les Espagnols. Madame embrassa ensuite Mne de Tallard avec de graudes marques d'amitié et salua M"" d'An tin et de Tessé ; après quoi elle passa du côté des Espagnols, M. Descajeuls, chef de brigade, ayant remis la queue de sa robe entre les mains des Espagnols. Pendant ce temps, M. de Solfarino remit les présents du roi d'Espagne : à M. de Tallard, une épée enrichie de diamants; à Mme de Tallard, un portrait du roi d'Espagne enrichi d'assez beaux diamants ; à M"" d'Antin et de Tessé, deux tables de portraits aussi du roi d'Espagne avec beaucoup de diamants, mais d'un moindre prix que ceux de M"e de Tallard; à M. Descajeuls, un diamant; et aux deux autres deux diamants ; aux gardes du corps et à la maison du Roi, des présents en argent. On compte que chaque garde du corps peut avoir eu aux environs de 100 écus. Il n'y eut aucun présent de fait de la part de la France aux Espagnols ; ce n'est pas l'usage. On regarde le présent que nous faisons de la princesse comme devant tenir lieu de tout. Ce fut M. de Verneuil, comme secrétaire du cabinet, de notre part, et M. de Solfarino, de celle d'Espagne, qui signèrent l'acte de délivrance de Madame, et il ne fut signé que par eux. Madame, avant de partir de Roncevaux où elle avoit couché, étoit entrée dans un des cabinets du salon où elle fut déshabillée suivant l'usage. M. de Solfarino est celui qui étoit connu en France sous le nom d'abbé de Castiglione, qui étoit toujours avec M"e la duchesse d'Albe. La surveille de la remise de Madame, Mme de Le y de, sa caniarera inayor, étoit venue âSaint-Jean-pied-de-Port faire sa révérence à Madame et lui présenter ses caméristes. Madame lui fit l'honneur de

la saluer. M"" de Leyde est grande d'Epagne; elle a tout au plus quarante ans ; elle n'est point jolie, mais rien de désagréable et un très-bon maintien.

M. le maréchal de Coigny, étant entré hier chez la Reine au moment du café, qui est un temps où il n'y a que les entrées delà chambre qui entrent, j'appris à cette occasion ce qui s'étoit passé au sujet de ladite entrée. M. le maréchal de Coigny prétendit il y a deux ans avoir parole de M. le Cardinal pour l'entrée du cabinet que Ton appelle l'entrée des quatorze. C'est l'entrée que donnent les charges, laquelle entre lorsque l'huissier est en dedans. M. de Gesvres représenta alors que le Koi pouvoit donner des entrées beaucoup plus considérables à M. le maréchal de Coigny, mais que l'entrée des quatorze étant de charges ne devoit appartenir qu'à ceux qui auroient lesdites charges. M. de Gesvres en parla au Koi, qui approuva cette représentation, et en conséquence donna à M. de Coitrnv seulement lesentrées de la chambre. M. le maréchal de Coigny , peu content de cette grâce, a été longtemps sans en vouloir Taire usage.

Du Vendredi 64 Fontainebleau. — Hier, le Roi, après la chasse, partit pour aller souper à la Rivière ; il y alla seul d'homme dans son carrosse avec cinq dames : c etoient Mademoiselle , M,le de Clermont , M"° de Mailly, M"'" de Vintimille etde Talleyrand. Mn,f la maréchale d'Estrées et Mmc d'Antin dévoient y aller, mais elles se trouvèrent toutes deux incommodées.

Du mardi 10, Fontainebleau. — J'ai oublié de marquer . ci-dessus ce que c'étoit que les présents que Madame Intante a reçus sur la frontière ; ils étoient peu considérables; c'est un nœud de diamants d'une grandeur prodigieuse où il y a de fort beaux diamants , deux petites attaches de diamants pour mettre sur ses manches, et un petit no ud pour mettre au cou; mais en arrivant à Alcala elle a dû recevoir des présents très-considérables ; car, suivant l usage, don Philippe a dù lui faire un présent

NOVKMBRK 1750. 73

le lendemain de son arrivée; le roi et la reine d'Espagne chacun un ; et elle a dû en recevoir aussi de chacun des Infants.

On a appris ces jours-ci que le roi d'Espagne avoit fait trois grands : l'un est M. de Saint-Jean, gentilhomme de la chambre de S. M. C, qui lui est fort attaché depuis longtemps et qui est le seul qui le sert. C'est l'usage d'Espagne que ce soit toujours le même gentilhomme de la chambre qui serve le Roi , mais leur service est beaucoup plus étendu qu'en France. Les deux autres grands d'Espagne sont M. le prince de la Torella et M. le comte de la Marck.

Il n'y a point eu de dames à la chasse ces jours-ci, hors hier. Mm° de Mailly ayant été malade d'un rhume , elle a été pendant deux jours dans son Ut. Le jour que M 0,6 de Tallard a séjourné ici, elle lui donna un grand souper, ou plutôt Mademoiselle y fit apporter son souper. Pendant le temps que Mme de Mailly a demeuré dans son lit, Mademoiselle y a passé les après-dlnées, et il y a toujours eu beaucoup de monde. Hier, M"" de Mailly fut à la chasse en calèche avec Mmc de Vintimille seulement. Le soir, il n'y eut point de grand couvert ni d'ordre pour les cabinets. Le souper étoit chez Mademoiselle , laquelle avoit fait fermer la porte dès quatre heures après midi.

Mmc d'Antin, quia été incommodée d'une flux ion ces joursci, ayant eu un accès de fièvre hier, a été saignée du pied ; tout le monde jugea dès ce moment qu'elle alloit avoir la petite vérole ; et, comme elle loge dans l'escalier audessus de Mademoiselle, on fit fermer toutes communications. M. le prince de Dombes envoya quérir M. d'Antin pour l'exhorter à presser Mna d'Antin de se faire transporter à la ville; et cette maladie, quoiqu'elle n'ait point eu de suite, faisoit hier une grande nouvelle ici.

I>u vendredi 13, Fontainebleau. — Le Roi alla hier souper à la Rivière ; il y fut en carrosse seul d'homme avec six

71 UEMOIKIÙS DU DUC DK LU YiNfcS

dames , les quatre sœurs ( c'est Mademoiselle , MUe de Clermont, Mme' de Mailly et de Vintimille) , M"" la maréchale d'Estrées et Mn,f la duchesse de Huffec qui n'avoit point été de ces voyages depuis longtemps et qui n'avoit soupe avec le Roi qu'une fois depuis qu'elle est

J'ai marqué ci-dessus que le Roi avoit donné 16,000 livres à M™" d'Antin et de Tessé pour le voyage de la frontière d'Espagne avec Madame. J'ai appris aujourd'hui que S. M. avoit donné 75,000 livres à M. et à Mrac de Tallai d, et outre cela leurs carrosses et surtouts menés par le capitaine des chariots aux dépens du Roi.

La liste des bénéfices a paru ces jours-ci. Je vais en joindre ici la copie. L'archevêché de Toulouse n'est point encore donné, au moins ou ne le dit pas. Le Roi parolt occupé de trouver quelqu'un qui soit à portée de remplir dignement la place que cet archevêché donne aux États et qui puisse être propre a devenir dans la suite archevêque de Narbonne. ,

M. l'abbé de la Bastie, grand vicaire de Chartres, nommé à l'évêché de Saint-Malo ; l'abbé de Tavaunes à l'abbaye de la Creste; l'abbé de Montesqutou, à l'abbaye de Saint-Martial ; il est grand vicaire de Saintes; l'abbé Terrisse, l'abbaye de Saint- Victor-en-Caux ; l'abbé de Fontanges, l'abbaye de Chalivoy ; l'abbé Baudouin, l'abbaye de Mauzac ; l'abbé de Gouyon de Vaudurant, l'abbaye de Fineterre ; le P. Grisard, l'abbaye d'Abbecourt; l'abbé Houllier, aumônier des mousquetaires, le prieuré de Vausse.

Du mercrtdi 18, FontaintbUau. — Samedi dernier lk , le Roi fut courre le cerf ; il n'y avoit de dames à cette chasse que Mm" de Mailly et de Vintimille , toutes deux dans une petite voiture fermée qui appartient à Mademoiselle, mais avec les chevaux du Roi. Il y avoit plusieurs jours que Mroe de Mailly étoit enrhumée ; elle avoit même gardé son lit Ridant deux ou trois jours ; elle a

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toujours vu pendant ce temps tout le monde , et Mademoiselle ne Va point quittée ; mais il n'a pas paru que le ftoi ait été chez elle.

Dimanche, le Roi fut souper à la Rivière; les dames étoient les quatre sœurs, M"* de Talleyrand et M- la duchesse de Ruffec.

Comme je ne mets guère ici les événements publics que l'on apprend parla gazette, je n'ai point marqué la déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Espagne , ce qui fait pourtant beaucoup de bruit depuis huit ou dix jours. La paix (1) de la Porte avec la Russie et avec l'Empereut* sont encore deux événements importants dans l'Europe. Il y a encore quelques difficultés du coté de la Russie , et on dit aussi quelques-unes de la part de l'Empereur; mais il y a lieu de croire qu'elles n'arrêteront point ces traités , surtout entre l'Empereur, parce que Belgrade est cédé aux Turcs, et les fortifications de cette place déjà presqu'entièrement démolies. Un événement qui a rempli aussi les gazettes, c'est le mécontentement de l'Empereur contre les généraux de Wallis et de Neuperg, ses plénipotentiaires pour la paix , et l'on a été assez surpris de voir ce prince faire publier un manifeste contre un de ses sujets.

Il y a eu quelque changement par rapport au départ du Roi et à son arrivée à Versailles. M. le Dauphin j>art toujours samedi, et la Reine lundi. Le Roi part mardi et va coucher a Choisy-Mademoiselle ; et, au lieu de retourner jeudi à Versailles , comme c'étoit le premier projet, S. M. ira déjeuner et souper à Ivry chez M. le Premier; il reviendra coucher à Choisy et vendredi à Versailles.

Du samedi 21, Fontainebleau. — Le Roi a soupe hier aujourd'hui dans ses cabinets au relourde lâchasse; il 11 'y a point eu de dames.

Demain le Roi soupe au grand couvert avec la Reine; c'est le Roi qui donne à souper. Le Roi souper a lundi chez Mademoiselle ; Mademoiselle a soupé chez elle presque tous les jours pendant le voyage et a eu toujours beaucoup de monde. Presque toutes les fois que le Roi a soupé dans ses cabinets, il est descendu après souper chez Mademoiselle, où il jouoit à cavagnole.

Les dames du voyage de Choisy-Mademoiselle sont les mêmes que celles qui ont été à Villeroy en venant: Mademoiselle, M"" de Mailly, Mme de Vintimille, M"' la maréchale d'Estrées, Mm* de Ségur.

Du lundi 23, Fontainebleau. — Il y avoit hier grand souper chez Mademoiselle. Le Roi y joua l'après-dlnée deux parties d'hombre avec M. le comte d'Estrées et M. de Soubise. Mra6 de Mailly, qui étoit fort ajustée, jouoit pendant ce temps-là à cavagnole avec Mademoiselle. Le Roi sortit à neuf heures pour aller souper au grand couvert et ne joua point après souper : il se retira de bonne heure. Mme de Mailly ne se mit point à table chez Mademoiselle; elle continua son cavagnole; elle quitta à dix heures, et ne reparut plus.

Du samedi 28, Versailles. — La Reine arriva ici le 23. M"" de Clermont étoit avec S. M. et repartit mardi de bonne heure pour aller à Choisy-Mademoiselle où le Roi arrivoit le même jour. Les dames de ce voyage sont les mêmes qui étoient à Villeroy lorsque le Roi y passa en allant à Fontainebleau, comme il est marqué au 21 novembre.

Le Roi arriva de bonne heure le inardi à Choisy. Mademoiselle y arriva trois ou quatre heures après avec les dames. Le Roi leur montra la maison , ensuite on joua à cavagnole, et le Roi à l'hombre avec M. du Bordage et M. le comte d'Estrées. À souper, M. le comte de Coigny s'étant mis en devoir de servir le Roi comme M. le Premier fait à la Meutte , le Roi ne voulut pas absolument qu'il le servit, et le fit mettre a table. Le lende-

main mercredi , le Roi se promena beaucoup dans le jardin et dans la maison ; il fut rendre visite aux dames dans leurs appartements, comme auroit fait un seigneur de château. Le soir, jeu comme la veille. J'oubliois de marquer que le lundi le Roi trouva en arrivant un feu d'artifice , petit mais bien exécuté. Ce feu fut donné par les habitants de Choisy ; il étoit de l'autre côté de la rivière, parce que M. le comte de Coigny (à qui ils avoient demandé la permission) jugea qu'en deçà de la rivière il n'y a voit point de place pour tirer le feu.

J'oubliois aussi de marquer qu'au défaut de M. de Coigny, ce fut le concierge qui servit le Roi à Choisy. C'est un appelé Filleul, qui étoit garçon de château à la Meutte.

Le Roi paroit fort content de sa nouvelle acquisition . Les meubles en sont fort honnêtes, à ce que j'ai ouï dire , la salle à manger fort jolie et la vue admirable.

Le jeudi, le Roi fut de bonne heure à Ivry avec les daines ; il se promena beaucoup dans la maison, et voulut tout voir : cuisine , office , et trouva partout un ordre , un goût et une magnificence singulière ; tous les meubles sont doubles dans la maison, meubles d'été, meubles d'hiver. Ceux-ci sont tous de velours à parterre ou de velours cramoisi , galonnés d'or, ou de damas aussi galonnés d'or. Le souper fut servi avec autant de délicatesse que de magnificence. M. le Premier avoit fait faire une douzaine d'assiettes , de vermeil doré, et de couverts, exprès pour le Roi. Il y a une quantité immense de porcelaine ancienne dans la maison et entre autres un service d'assiettes blanches de porcelaine de l'ancien (1); tout le

(I) Le conservateur du Musée céramique de Sèvres, M. Riocrcux, auquel noos nous sommes adressés pour avoir l'explication de ces tenues , a bien voolu nous répondre que h porcelaine ancienne devoit être delà porcelaine de Chine décorée et que la porcelaine de l'ancien étoit aussi une porcelaine de Chine, mais de la catégorie de celles dites d'ancien blanc, rares alors, comme elles le sont encore, et d'un très-haut prix.

fruit fut servi en porcelaine. Apres souper, il y eut uu cavagnole. H. le Premier avoit fait faire une table exprès de bois des Indes avec des ornements de bronze doré. M. le Premier ne donna ni feu ni illumination; mais il avoit fait éclairer, par des lampions , de distance de trois ou quatre pieds de l'un à l'autre , tout le cbemin des deux cotés d'ivry à Cboisy. ta Roi revint ici hier de bonne heure ; il ne fut point chez la Reine en arrivant ; il n'y fut qu'à neuf heures , et il soupa dans sa chambre, au petit couvert.

Le Roi trouva ici en arrivant un meuble neuf dans sa nouvelle chambre. C'est une étoffe cramoisi et or, à laquelle on travaille à Lyon depuis cinq ou six ans ; le goût, le dessin et la fabrique de cette étoffe sont admirables; elle coûte 400 livres l'aune. La tapisserie est de velours cramoisi avec une broderie d'or fort large, fort épaisse et d'un fort beau dessin , dans laquelle il y a des fleurs etdes ornements d'or vert, comme dans l'orfèvrerie . Mœc de Mailly a trouvé en arrivant ici son appartement accommodé tout à neuf; elle y va faire mettre un meuble neuf.

J'ai vu ce matin chez elle M. Turgot, prévôt des marchands; il me disoit que la consommation de bois à Paris, qui ne mon toit il y a cinquante ans qu'à 20 0 , 000 voies par an avoit monté l'année passée à i60,000;que la consommation de blé, en comptant le blé réduit en pain, alloit à environ 100,000 muids, et celle d'avoine à 90 ou 22,000.

Le Roi a été aujourd'hui tirer, mais le vilain temps l'a fait revenir de bonne heure. 11 soupe à cinq heures dans les cabinets et recommence demain à dîner au grand couvert.

DKCEMBRE 7»

M»1* deSoubise, n'arrivoit jamais qu'A la moitié do dîner du fea Roi ; observation à ce sujet. — La Reine prend le cavagnole en grande aftVction et |XHjrquoi ; règles sur te jeu de la Reine. — Rappel de M. de la Mina. — Conduite remarquée de Mme de Maiily au jeu de la Reine. — Détail sur le rappel de M. de la Mina. — Aflaire de M. le Doc au sujet du mariage de M. de la Guiche avec une hâtante cte M. le Duc. — Le Roi très-satisfait de l'acquisition de Choisy. — Commission de mestre de camp à M. de Pressure. — Présentation de l'abbé de Chamron. — Voyage du Roi à Choisy. — THre que prennent les seigneurs d'Angleterre dans leurs adresses au Roi. — Audience du duc de Castropignano —Légitimation de M"« de Vemeuil , tritarde de M. le Duc — La Tour faille portrait de Mm* de Maiily. — Mort de M. de Rrossoré. — Dettes de l'Espagne envers la France. — Anecdote sur Marion Delorme. — Le Roi se trouve mal à la messe, quitte la chapelle et va à la chasse. - Le Roi va à la Meutte sans y conduire M"" de Maiily ; menaces de cette dame pour obliger le Roi à la mener à Choisy. — Histoire d'une fille sauvage. — Mort de M. de Harlay. — Étrennes de M0* de Maiily au Roi. — Mariage de M»« de Guiche avec le comte de Brionne. — Lettre de Louis XV à M»* de Ventadour.

Dm mardi 1" décembre, Vertailles. — Dimanche 29, le Roi dîna au grand couvert ; il y eut musique au dîner, c'étoit les vingt-quatre violons. C'est l'usage, comme je l'ai déjà marqué, qu'ils donnent un concert au Roi lorsqu'il arrive de quelque voyage. Cette musique est fort bonne, maiscomme elle est tout auprès de la table du côté du Roi, du côté de la Reine elle est fort incommode pour les dames assises de ce côté-là, et trop près même de la Reine pour être agréable à entendre.

Il y eut sermon l'après-dinée. C'est le P. ponce, jésuite, le même qui a prêché la Chandeleur et la Toussaint; on trouve qu'il prêche bien, mais que ses sermons sont un peu longs pour ce pays-ci. Il fut près d'une heure en chaire. Le lundi 30, le Roi dîna encore au grand couvert. II y avoit du côté du Roi M""' les duchesses de Duras et de Durfort assises. Comme le Roi arrive par l'appartement de la Reine, où les dames sont déjà à faire leur cour, elles entrent aussi par le même côté que le Roi pour se mettre à leurs pinces. Je crois que l'usage autrefois étoit de faire

le tour par l'autre bout de la table. Comme on avoit déjà desservi le potage, Mme la maréchale deBiron arriva aussi parle côté du Roi, un peu embarrassée de venir si tard; cependant elle s'avança auprès de Mn,c de Duras, qui fut obligée de se reculer aussi bien que M"" deDurfort, pour céder le premier tabouret à M1"* de Biron. Celaparolt contraire à la règle et au respect. M. de Gesvres qui étoit présent m'en parut étonné. M. le prince de Rohan, à qui j'en parlai le soir, me dit qucc'étoit l'usage du temps du feu Roi ; que les dames même assises arrivoient pendant tout le temps du dîner du Roi. 11 me cita l'exemple de Mne sa mère,MœcdeSoubise, et dit qu'elle n'arrivoit jamais qu'à la moitié du dîner du Roi. Cet exemple ne me prouverait pas pour le3 autres ; M"e de Soubise pouvoit avoir des permissions qui n'étoient pas données à tout le monde.

Dimanche et lundi, la Reine joua à cavagnole, qu'elle a pris en grande affection. Le dimanche, quand il fut question de donner les tableaux à tirer, M. le président de Guébriant étoit dans la chambre delà Reine. Il vient souvent ici ; il a même une charge chez le Roi; je crois que c'est lecteur. Il joue aussi gros jeu que Ton veut et est dans l'usage de couper au lansquenet de la Reine. 11 est homme de condition de Bretagne. Mais il yen a bien d'autres que lui qui ont l'honneur de couper au lansquenet de la Reine ; M. Bernard, qui aune charge chez la Reine (i), M. Fournier (2) coupent tous les jours au lansquenet de la Reine. M. de Guébriant suivit la Reine dans le grand cabinet qui est au bout de la galerie. Mme de Luynes, ayant nommé à la Reine M. de Guébriant dans le nombre des joueurs, il lui parut que la Reine aimoit mieux qu'on ne lui présentât point de tableau, et il ne joua point. C'est un avantage même que la Reine parolt trouver dans le

(I) M. Bernard, maître des requêtes , était surintendant des Jinances, domaines et affaires de la Reine.

(5) M. Fonrnier était maître d'hôtel ordinaire de la Reine.

cavagnole de pouvoir choisir les personnes qui ont l'honneur de lui faire leur cour à ce jeu. M. de Guébriant parla le soir à M"" de Luynes et lui dit qu'il avoit appris qu'on avoit dit à Fontainebleau qu'il ne pouvoitpas avoir l'honneur de jouer avec la Reine, qu'il ne pouvoit croire que le manteau qu'il portoit l'exclût d'un honneur qu'il auroit sans cela. 11 paroissoit même avoir envie d'avoir une explication et d'en faire parler à la Reine ou de lui en parler lui-même; maisMroe de Luynes lui conseilla de laisser tomber cette affaire, d'autant plus que je n'en ai pas entendu parler à Fontainebleau, et que d'ailleurs la Reine, nommant à cavagnole, comme au quadrille, ceux ou celles qu'elle veut qui aient l'honneur déjouer avec elle à chaque fois (au lieu qu'au lansquenet, il suffit d'y avoir joué une fois pour se présenter quand on le juge à propos), n'être pas nommé n'est pas être exclu. M™ de Luynes ne pouvoit répondre autrement; cependant il y a apparence que M. de Guébriant ne seroit pas plus nommé pour le quadrille que pour le cavagnole.

La Reine jouoit dans sa chambre au cavagnole les premiers jours qu'elle est venue ici. Lorsque la Reine joue a quadrille ou au piquet dans sa chambre, les dames n'ont pas droit d'être assises devants. M. et ne s'assoient point. Un de ces premiers jours, MUcde Clermont arriva, suivie de M"' de Villeneuve (1), pendant que la Reine étoit au cavagnole. M,u de Villeneuve s'assit tout d'un coup ; cela fut remarqué. La règle est si incontestable sur cet article, que la Reine a même la bonté, ordinairement, de permettre, même d'ordonner que les femmes qui n'ont pas le droit d'être assises fassent une partie de piquet ou de quadrille pendant que S. M. joue au piquet ou à quadrille; et souvent, lorsqu'il y a des dames qui n'ont pas beaucoup d'argent, elles ne jouent point d'argent ;

m Fille d'honneur de M"' «te CI«*m<M»l. (AVe du dnc de tMynes. )

celle qui perd paye les cartes. Lorsque la surintendante, la dame d'honneur ou la dame d'atours sont dans la chambre, c'est à elles que les dames s'adressent pour demander à la Reine permission de jouer, ou elle a l' attention elle-même de proposer à la Reine de permettre aux dames de faire un jeu pour pouvoir être assises. Ces derniers jours-ci la Reine a pris le parti de jouer à cavagnole sur la table de lansquenet, dans le cabinet du bout de la galerie ; alors toutes les dames sont assises indifféremment, comme au lansquenet.

On sait depuis deux jours que M. de la Mina est rappelé ; on n'en dit pasla raison. Il donne, à ce que j'ai ouï dire, pour prétexte, que la guerre étant déclarée entre l'Espagne et l'Angleterre, il demande à servir, l'ayant toujours fait, qui est ce qu'il aime fort. Mais j'ai entendu dire qu'il n'étoit pas content d'être rappelé et que M"" de la Mina en est extrêmement affligée. On prétend qu'il a parlé ici trop fortement et que c'est M. le Cardinal qui a demandé son rappel ; ce qui est certain c'est qu'il s'en va, et on croit même que ce sera bientôt.

On parle fort, etcela depuis longtemps, d'un arrangement dans les finances d'Espagne ou plutôt d'un projet d'arrangement par lequel le roi d'Espagne, sans rien rayer des pensions, gages et appointements de sa maison, de celle de la Reine ni de sa mère, a seulement déclaré qu'il nepayeroit point les années qui étoient dues.

Du jeudi 3. Versailles. — Le Roi alla hier à la Meutte et en est revenu aujourd'hui. Les dames de ce voyage sont les quatre sœurs, Mrac de Chalais et M"* de Talleyrand.

Le Roi a donné des appointements, à ce que j'ai oui dire, àM. le cardinal de Tencin;ilme semble que c'est 12,000 écus; on ne dit pas cependant que M. deSaint-Aignan revienne.

Du mardi 8, Versailles. — Le Roi soupa hier dans ses » cabinets au retour de la chasse Les dames étoient Made-

moiselle, M'" de Clermont, Mm' de Vintimille. M'"r de

Maurepas et. MmP deSégur. M"' de Mailly est de semaine; elle resta au souper de laReine, après lequel elle alla cliez le Roi. Il n'y a point eu de voyages cette semaine, et il n'y en aura point; il est aisé d'en voir la raison ; mais le Roi ira, à ce que l'on dit, dimanche ou lundi àChoisy. II n'est plus question ici du tout de lansquenet. La Reine joue à cavagnole quand elle ne va point à la comédie ou qu'il n'y a point de musique, et c'est toujours dans le grand salon du bout de la galerie (i) ; et les jours même de comédie et de musique, S. M . y joue après Tune ou l'autre. La Reine y joue même souvent après souper avec les dames du palais qui reviennent à cette heure-là; le plus souvent, il n'y ena qu'une, et la Reine joue tète à tète. Avant-hier au soir, comme laReinettnissoit son jeu, le Roi arriva ; il y avoit eu grand couvert à dîner et par conséquent point desouper pour le Roi. M*ede Mailly jouoit aveclaReine ; leRoi étoit entré par la porte delà galerie dans le salon. Toutle monde étoit debout en cercle ; M*" de Mailly fut la seule qui alla se placer près de la porte par où le Roi étoit entré et par où il devoit sortir; elle y fut toujours à faire la conversation avec ceuxqui étoient venus à la suite du Roi . J'entendis que le Roi en sortant lui dit quelque chose, mais il me parut que c'étoit chose très-indifférente. M™* de Luynes alla reconduire le Roi jusqu'à la porte de la galerie. Ce salon eslle bout de l'appartement de laReine, comme l'antichambre en est le commencement.

Ce même jour (avant-hier), il y avoit eu, comme je viensdedire, grand couvert suivant l'usage ; il fut question de fairetirer un rideau parce que le soleil incommodoit le Roi. M. de Gesvres étoit debout, à côté du fauteuil du Roi et Mme de Luynes assise du côté de la Reine. LeRoi avoit dit d'abord qu'il falloit tirer le rideau ; M. de Gesvres eut grand soin de dire : « Mais il faudroit dire à MŒe de Luynes de faire tirer le rideau » , et comme il y

(I) U salon âc la l>ai\.

fi.

eutplusieurs petits changements dans la façon de tirer ce rideau, M. deGesvres, qui étoit plus a portée de la fenêtre, dit plusieurs fois : « Messieurs, Mroe de Luynes dit qu'il faut faire telle chose » : tout ce détail n'est que pour prouver ce qui compose l'appartement de la Reine sans difEculté.

Hier,iln'y eutpointdejeu,etla Reine ne vit personne qu'à l'entrée de son souper. Ce matin, la Reine a fait ses dévotions. C'estM. le cardinal de Fleury qui a dit la messe ; il n'est qu'une demi-heure à dire sa messe et il lit sans lunettes. Cette après-dlnée, sermon. Il n'y en eut point pour cette raison dimanche dernier.

Comme le successeur de M. de la Mina n'est point encore nommé, quelques gens avoient cru qu'il pourroit y £voir du changement dans son rappel, mais cela ne parolt pas fondé. On m'a dit qu'il y avoit environ six mois que M. le Cardinal avoit demandé ce rappel. Je sais bien que S. Ém. étoit extrêmement fatiguée de la vivacité et de Timportunité de M. de la Mina ; peut-être s'est-il joint à cela quelque demande indiscrète. Je n'avois point vu M. delà Mina depuis cette nouvelle ; je le vis avant-hier; il me parut affligé, regardant cependant cet événement avec philosophie, et disant que l'on doit s'attendre dans les cours à voir des changements et des façons de penser différentes. Il m'ajouta que ceci étoit affaire purement personnelle pour lui et qui ne regardoit nullement les intérêts de son maître. Effectivement on peut dire qu'il a bien servi la cour d'Espagne. Il y a lieu de croire qu'il n'a pas été content de voir M. de la Torella être fait grand d'Espagne et lui ne l'être pas ; cependant ce n'est sûrement pas son mécontentement personnel qui est la seule cause de cet événement-ci. 11 est certain que M. le Cardinal et lui ne sont pas contents l'un de l'autre, et ils se voient peu présentement.

J'appris hier que M. le prince de Liechtenstein avoit été fait chevalier de la Toison d'or par l'empereur.

On a beaucoup parlé ces jours-ci de l'affaire de M. le Duc. Je ne crois point en avoir parlé ci-dessus; c'est au sujet du mariage de M. delà Guiche, neveu de M. de Lassay , avec une bâtarde de M. 4e Duc. Cette bâtarde est fille de M"* deNesle, et M. le Duc vouloit la reconnoltre et la faire légitimer, mais sans nommer la mère. Mme la Duchesse et M. de Lassay avoient cette affaire fortà cœur, mais il étoit question de la faire passer au Parlement. On avoit persuadé àM. le Duc qu'il en viendroitàbout; cependant on lui représenta à Compiègne que cette entreprise ne réussiroit pas et n 'étoit convenable en aucune façon. J'ai oui dire qu'il . fut frappé des raisons qu'on lui donna, mais comme l'affaire étoit entreprise il a voulu la soutenir. Enfin, jeudi dernier, il alla lui-même chez M. le procureur général pour savoir quelles étoient ses conclusions; M. le procureur général les lui montra, et comme elles étoient contraires à ce qu'il désiroit et qu'il savoit d'ailleurs que le Parlement ne passeroit jamais cette affaire sans des lettres dejussion, M. le Duc a prisle parti de l'abandonuer. On prétend qu'il avoit espéré que M. le Cardinal écriroit de la part du Roi à M. le procureur général d'une manière qui pût le déterminer ; on dit môme que M. le Cardinal le lui avoit promis; ce qui est certain c'est que la lettre de M. le Cardinal a M. le procureur général lui u laissé la liberté tout entière, et au Parlement, de faire ce qu'ils jugeraient à propos. On dit que M. de Lassay compte donner 50,000 écus à son neveu.

Du mercredi 9, Versailles. — Le Roi a déclaré qu'il iroit lundi à Choisy jusqu'à jeudi. 11 parott fort occupé et fort satisfait de cette nouvelle acquisition.

M. de Rocozel, frère de M. de Pérignan, aujourd'hui duc de Fleury, et par conséquent neveu de M. le Cardinal, qui commandoit en Roussillon , a demandé à se retirer; il étoit aussi lieutenant général de cette province et gouverneur de Mont-Louis; il remet la lieutenance générale ; elle fut donnée hier au soir à M. de

Chas te lus, gendre de M. le chancelier, avec le commandement dans la province. On dit que ces deux places valent environ 10,000 francs chacune.

Le Roi a donné à M. de Pressure , lieutenant-colonel du régiment de cavalerie (aujourd'hui Brancas) qui est celui que mon fils a eu et moi auparavant , 10,000 francs de gratification et la commission de mestra de camp. Ce régiment avoit été donné àU. d'Ancenis lorsque mon fils acheta la mestre de camp générale des dragons. A la mort de M. d'Ancenis, M. de Pressure vint ici pour demander le

^ régiment ou tout au moins d'être traité comme M. le chevalier de Praigue, qui fut fait brigadier en pareil cas, comme j'ai marqué ci-dessus. De tous temps les lieutenants-colonels d'infanterie ont été brigadiers sans être mestres de camp; cet usage n'étoit pas de môme dans l'infanterie ; cependant il y en a quelques exemples depuis peu. M. de Pressure demandoit la même grâce que M. le chevalier de Praigue et auroit même été trèsconteut d'èlre fait brigadier sans avoir les -22,500 francs pour le prix du régiment que M, de Praigue avoit eus, et que M. de Pressure ne pou voit demander, puisqu'ils ont été donnés à M. de tféthune. H y a plusieurs exemples de lieutenants-colonels qui ont eu les régiments à la mort descolonels. Il y a aussi trois ou quatre exemples de lieutenants-colonels qui, à la mort des colonels, n'ont eu ni le régiment ni aucune grâce , entre autre celui du régiment

• Royal-Pologne , à la mort du chevalier de Wils, qui fut donné à M. de Chatellerault , aujourd'hui prince de Talmond, et celui de à la mort du colonel lorsque |e régiment fut donné à M. d'Andelot, gendre de M, de Polastron. M. de Pressure est homme de mérite ; il a été bien recommandé; il a remercié aujourd'hui M. le Cardinal. Ce n'est pas l'usage eu pareil cas qu'ils remercient le Roi.

M. l'abbé de Chamron, neveu de M™" de Luynes, a été aujourd'hui présenté au Koi par M. le Cardinal. Il y

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a une difficulté au sujet de cette place. Il dépend de la trésorerie une grande maison à Paris; il y a des réparations considérables à cette maison. Dans tous les bénéfices , c'est la succession du défunt qui est chargée des réparations; cependant on prétend que l'usage est que c'est au Roi à qui l'on s'adresse en pareil cas. Le trésorier de la sainte Chapelle se prétend commensal de la maison du Roi et prend le titre d'archichapelain de S. M. M. le contrôleur général et M. de Maurepas ne me paraissent pas absolument persuadés que ces réparations soient à la charge du Roi, et ce n'est pas d'aujourd'hui que cette demande a souffert des difficultés.

Du lundi H, Versailles. — Le Roi est parti ce matin pour Choisy, où il restera jusqu'à vendredi , pendant lequel temps il chassera à Verrières. Les dames qui vont À Choisy sont les quatre sœurs et MB° de Chalais, et Mm* la maréchale d'Estrées y va de Paris. Le Roi a soupé deux ou trois fois dans ses cabinets pendant la semaine passée et n'a fait aucun voyage. S. M. a descendu plusieurs fois aussi chez Mm* la comtesse de Toulouse, ou même il a soupé deux fois les jours qu'il a dîné au grand couvert. Le Roi y descend seul et les dames qui sont chez Mmc la comtesse de Toulouse sont : Mademoiselle, Mme de Mailly, M™ de Vintimille. M"e de Sourches, qui est fort amie de M"" la comtesse de Toulouse, s'y est trouvée une fois ou deux. Il paroltqu'il y a eu pendant quelques jours un peu de froid entre Mademoiselle et M"c de Mailly. M""1 de Vintimille a travaillé au raccommodement, et aujourd'hui c'est Mademoiselle qui mène M"e de Mailly à Choisy.

Samedi, le Roi soupa dans ses cabinets , mais avec des hommes seulement; le souper dura fort longtemps; on joua à dame rose, et quelques-uns de ceux qui y ètoient se sentoient un peu d'avoir joué malheureusement à ce jeu.

Il y a deux ou trois jours que je reçus des nouvelles de Londres qui ™e s0»*1 envoyées en droiture. Le titre que

prennent les seigneurs dans leurs adresses au roi d'An» gleterre m'a paru remarquable. En voici la copie.

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