EXTBAIT D'URB LlCTTBB DE PBACjUB
Dnll octobre 4742 (1).
Notre histoire vous est assez connue pour que je n'aye pas besoin de me justifier de mon silence. Je viens dans cet instant de recevoir votre lettre du 11 août; jamais je n'ai mieux senti le prix de la liberté après laquelle nous avons tant soupiré pendant près de trois mois que dans ce moment Nos lettres ne sont arrivées que du 7 de ce mois ; on nous distribue les plus anciennes les premières
Depuis que j'ai appris l'arrivée de l'armée de Westphalie en Bohême, j'ai souhaité vivement notre jonction ; toute votre attention ainsi que la nôtre se tourne à présent do ce côté ; que ne puis-je vous en parler comme témoin oculaire ! jevousferois des récits vrais, et ce n'est pas peu de chose aujourd'hui où la vérité a tant de peine à percer les nuages qu'on lui oppose ; cependant nous éprouvons à présent combien il est vrai de dire qu'on n'est pas toujours cru en disant là vérité, lorsque la vraisemblance en est si fort éloignée : c'est notre situation. Tout ce qui nous est arrivé ressemble assez à un rêve, mais à un vilain rêve , à peu près comme l'histoire du Mississipi (2) ,
(1) Cette lettre doit être de M. de Montreuil.
(2) Le système de Law.
avec cette différence qu'au moins dans celle-ci le nombre des heureux égaloit celui des malheureux , et qu'on ne peut pas en dire autant de nous à beaucoup près. Nous ne savons quand notre jonction se' fera avec M. de Maillebois ; le système favori de l'inaction subsiste encore. Pourquoi en changeroit-on , puisque les honneurs , les récompenses et les louanges en sont la récompense ? Depuis lenchanteur Merlin il n'y a pas eu un homme comme M. de Broglie. Nous nous frottons les yeux comme Sancho-Pança, et nous ne voyous que des . moulins à vent au lieu de géants. Nous sommes apparemment trop près du tableau, qui demande à être vu dans l'éloignement. Que ne puis-je vous rendre la seule des pensées dont tout ceci nous accable dans des moments I Un jour je serai plus à portée de vous parler. Vous avez su sans doute bien des particularités du siège de Prague. Je voudrois pouvoir vous envoyer une relation exacte de tout ce qui s'y est passé , comme aussi des événements qui l'ont précédé et qui l'ont suivi ; je vous assure que vous apprendriez des choses dont il n'y a aucun exemple, et qui ont besoin d'être certifiées par autant de témoins pour pouvoir être crues. Le siège de Prague sera une époque constante de la fermeté et de la valeur des troupes frauçoiscs ; ce n'est point par les bras que nous péchons ordinairement, c'est par la tête; et quand il s'en trouve une dont les siècles à peine en fournissent quelques exemples, toute notre politique, toute notre adresse se tourne à la faire négliger, à lui ôter un commandement dont elle seule est capable , et à s'occuper avec plaisir à la charger de la mauvaise réussite d'un événement, pour détourner les yeux du public de la véritable cause, qui est plus près de Paris que de Prague. Que d'exemples de ceci dans l'histoire de France et même assez proches de notre temps ? Nous avons vu ici ce que peut foire un cœur citoyen malgré tout ce qui pou voit le rebuter. M. le maréchal de Belle-Islc a travaillé sans relâche : malgré l'incommodité d'un rhumatisme très-douloureux, il alloit deux ou trois fois l>ar jour visiter les travaux. Peu ou point aidé par les ingénieurs , il s'est vu obligé d'inventer et de conduire tous les ouvrages qu'il a faits pour disputer les approches aux ennemis; il uuimoit les travailleurs par sa présence et ses libéralités. Se restreignant à la qualité de lieutenant de roi de Prague , il se prétoit aux détails réservés ordinairement au major de tranchée ; tout passoit par ses mains. Personue ne lui pouvoit refuser son admiration, ta netteté des ordres, la facilité du détail immense dans lequel, heureusement pour nous, il a voulu entrer, l'air d'intérêt avec lequel il parloit aux troupes et officiers, les précautions qu'il prenoit sans cesse pour leur sûreté et commodité , f celles qu'il prenoit pour l'intérieur de la ville, ayant égalemeut à la défendre de ses ennemis au dehors et des intelligences qu'ils avoient au dedans, toutes ces qualités sont moins admirables que sa constance
et sa modération, que rien n'a |>u déranger, malgré les épreuves auxquelles on les mettoît tous les jours. Que faisoit son collègue pendant tout ce temps? Ou n'oseroit le dire, par intérêt pour l'humauité. Au coin de son feu , dout il ne bougeoit presque poiut , chagrin des succès qui suivoient les dispositions que M. de Belle-lsle faisoit pour les sorties journalières, il avoit la foiblesse de le témoigner; il faisoit plus, tl déelamoit tout haut coutre tout ce que l'autre faisoit ; il fil mettre même à l'ordre, chose inouïe, que les troupes étoient trop exposées dans les ouvrages faits par M. de Belle-lsle, taudis que chacun conviont que c'est par là que nous avons ralenti toutes les approches des ennemis. En un mot, j'en reviens toujours à dire que l'on sera obligé de se taire sur tout ce qui s'est passé ici, parce que personne ne voudra y ajouter foi. lluentre point d'humeur dans ce que j'ai dit. Jecounoispeu ou point M. le maréchal de Broglie; mais je sais que ses plus grands partisans ne peuvent disconvenir que ce n'est plus le même homme. Le défaut de mémoire , l'emportement, l'humeur, trois attaques anciennes d'apoplexie, dont il reste encore des traces assez fréquentes, qu'on appelle chez lui vapeurs, une vue extraordinairement baissée et unesurdité considérable, composent le général qui va décider du sort de 80,000 François qui sont ici à ses ordres. M. de Broglie a été extrêmement brillant à la guerre autrefois, tout le monde eu convient ; mais l'âge et les inlirmités l'ont bien changé, et il n'est pas trop fort de dire qu'il n'est plus fait aujourd'hui pour commander. De tous ces détails il y a une conclusion à faire; c'est qu'il faut la paix, puisqu'on ne peut faire la guerre. Celle de Bohème est vue de mauvais œil en France : on a raison , nous en souffrons nous-mêmes ici bien autant ; cependant il n'y avoit qu'un moyeu de la finir promptement, et tout a conspiré à le faire échouer.
50. Exposé simple mais vrai de quelques faits kssbntibls arrives AVANT , PENDANT ET APRES LE S [BOB DE PRAGUE (1).
Des officiers do mérite, dont deux étrangers, qui se sont trouvés à toutes les actions , assurent que si le maréchal de Broglie avoit voulu se servir de son expérience, de sa sagesse et de sa valeur, et que, mettant toute humeur à l'écart, il eût trouvé bon de suivre les avis et les conseils qu'on lui donnoit, il auroit battu les Autrichiens partout, et que loin qu'ils eussent été à portée d'assiéger Prague il les auroit forcés d'abandonner la Bohême.
(1) Cet exposé doit être <le M. de Montreuil.
SflO
Si cependant après avoir eu, par sa faute, le malheur d'être obligé de se retirer sous le canon de Prague, il s'y étoit campé ainsi qu'on le lui conseilloit et que la situation des lieux l'exigeoit, il auroit déconcerté et fait (suivant les apparences ) échouer les desseins et les entreprises des ennemis, et se seroit conservé des sorties pour pouvoir fourrager sans coup férir et fournir à son camp et à la ville de Prague tout ce qui y eût été nécessaire.
C'est donc à ce général seul que Ton doit imputer l'espèce de honte qu'une armée des plus valeureuses et des plus courageuses du monde a eue en cherchant son salut dans une ville, tandis qu'elle auroit pu battre et détruire son ennemi en pleine campagne.
Pendant le siège.
Après que M. le maréchal de Broglie a été dans Prague avec son armée, les Autrichiens ont assiégé cette place, qui par elle-même est de très-peu de défense, et qui n'a eu d'autres fortifications que celles que la vigilance et l'intelligence de M. le maréchal de Belle-lsle et de ceux qui étoient sous ses ordres ont eu le temps de faire.
Les troupes, certaines d'arrêter et de vaincre tous les efforts des ennemis, étoient d'une sécurité d'âme quialloità la gaieté; elles avoient le pain, le vin , la bière et les légumes en abondance ; le mouton, la volaille et le cochon ne manquoient pas; il n'y avoit que le bœuf qui étoit si rare que l'on a été obligé de manger du cheval, dont les troupes se sont très-bien accommodées. On faisoitmémedes plaisanteries en disant aux cavaliers qui tracassoient leurs chevaux : « Messieurs, ménagez nos bœufs. » 11 est à remarquer que si M. le maréchal de Broglie avoit rais en usage les expédients qu'on lui a fournis pour avoir des bœufs, on en auroit eu très-aisément.
Les ennemis ont battu cette place l'espace de vingt jours de tranchée ouverte. On prétend qu'ils ont tiré ou jeté dix mille bombes ou boulets, sans y avoir fait beaucoup de dommage.
Les assiégés ont fait tous les jours des sorties. Les carabiniers, au nombre de 220, furent à la tête de la première , marchèrent à petits pas à l'ouvrage qu'ils dévoient attaquer, et quoiqu'ils fussent horriblement incommodés par le feu perpétuel qu'on faisoit sur eux, leur marche ne fut point déconcertée ni leurs rangs déranges. Ils avancèrent fermes et serrés comme un rocher jusqu'au bord de la tranchée ; y étant, ils firent leur décharge, et en même temps sautèrent dedans, où ils égorgèrent tout ce qui s'y rencontra. Tout étoit nettoyé et la besogue faite avant l'arrivée de ceux qui dévoient t^s soutenir.
Ces mêmes carabiniers trouvèrent convenable d'aller, en s'en retournant, remercier ceux qui les avoient si bien salués à leur sortie. Là,
les coups de carabine pleuvoient comme grêle , et si les officiers qui commaudoieut la sortie ne les eussent forcés de se retirer, ils auraient emporté cet ouvrage. En un mot, ce que cette troupe a fait dans toutes les occasions où elle s'est trouvée ne ressemble a rien, et rien ne peut lui être comparé.
Dans toutes les sorties que les assiégés ont faites, ils ne sont jamais rentrés qu'ils n'aient détruit les ouvrages qu'ils ont attaqués, et tué, blessé et fait prisonnières les troupes qui detendoient ces ouvrages, et avancé les leurs (je veux dire les ouvrages des assiégés), de façon qu'il paroissoit que c'étoit les troupes qui étoient dans Prague qui assiégeoient le camp des Autrichiens, et non les Autrichiens qui assiégeoient Prague.
L'on assure que les ennemis ont perdu dans le siège plus de 8,000 hommes de leur infanterie, et s'ils l'avoient continué, leur armée y aurait péri par la valeur et l'intrépidité des assiégés, qui dans les sorties qu'ils faisoient jour et nuit alloient aux attaques avec la même gaieté que s'ils avoient été au bal. Les soldats étoient tellement accoutumés au feu qu'ils jouoient aux cartes dans les endroits les plus dangereux.
Après le siège.
Les assiégeants , lassés et rebutés par une aussi vigoureuse défense , ' ont enfin levé le siège. Lorsqu'ils sont décampés, il restoit dans Prague 25,000 combattants, 2,500 malades et plus de 9,000 chevaux propres à remonter toute la cavalerie.
La plupart de ces 9,000 chevaux appartiennent ou à des officiers do cavalerie, qui, ayant trouvé le moyen d'avoir des provisions de fourrages, ont non-seulement conservé les chevaux qui étoient à eux, mais même en ont eu de ceux qui étoient destinés pour la boucherie , ou à des ofliciers d'infanterie qui, ayant aussi bonne provision de fourrages, ont troqué leurs bidets contre des chevaux de cavaliers et de dragons et ont même augmenté le nombre de ceux qu'ils avoient, dans l'espérance de s'en défaire avantageusement.
L'on étoit convenu avec tous ces officiers, tant de cavalerie que d'infanterie, qu'ils donneraient leurs chevaux pour remonter la cavalerie, les dragons, les hussards, et que le Roi les leur payerait un prix avantageux.
Cette convention faite et arrêtée, Ton informa le maréchal de Broglie, et on lui proposa , de l'avis de toute l'armée , de faire suivre les Autrichiens par 5,000 chevaux et 6,000 hommes d'infanterie ; que les ennemis, qui s'imaginoient qu'il n'y avoit pour ainsi dire pas un cheval dans Prague, seraient bien étonnés de voir une aussi nombreuse cava-
lerie; qu'on se faisoit fort de profiter de leur surprise pour leur enlever leur artillerie et s'emparer du poste de Pisck.
Cette proposition, quoiqu'approuvéedetoutesjes troupes, dont chacun ne demandoit pas mieux que d'être choisi pour la mettre à exécution, ne fut pourtant point goiHée de M. le maréchal, qui la refusa tout net, en disant que les officiers scroient bien dupes de donner leurs chevaux, puisqu'ils n'eu scroient jamais payés.
Tout le inonde a été outré de ce refus, et l'on ne cesse de crier à force qu'il est bien douloureux (pie l'obstination d'un seul homme, qui ne voit plus rien que ses caprices, porte un préjudice irréparable au Roi et à l'empereur, qui en est la victime, et l'on est dans un clonnement inexprimable de ce qu'il ne se trouve pas quelqu'un qui sache faire entendre les justes représentations qu'on devroit faire dans une occasion où il y va de la gloire, de l'honneur et de l'intérêt pressant et urgent de la France.