‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 81 sur 88 · Relation de ce qui s'est passé a Lritmkritz(3), depuis · texte numérisé non relu

Relation de ce qui s'est passé a Lritmkritz(3), depuis

le 18 novembre jusqu'au 25(4).

I,e 18 novembre, les ennemis répandirent le bruit, dans les quartiers qu'ils occupoient autour de Ueitmeritz, des deux côtés de l'Elbe, qu'ils alloient se replier en Autriche; cette nouvelle fut confirmée par les ordres de partir que reçut, le 19, à trois heures du matin, le quartier de Broschan, de l'autre côté del'tlbe,sur l'Eger.

Le 19, les mêmes nouvelles furent confirmées par tous les paysans.

(1) Cette lettre est probablement de M.'d'Havrincourt.

(2) Le maréchal rie Noailles.

(3) Leitmeritz, ville <le Bohême, sur l'Elbe, un peu à gauche du confluent de l'Eger.

(4) Cette relation est du marquis d'Armentièrcs, colonel du régiment d'Anjou et brigadier des armées du Roi , qui commandait la place de Leihneritï , dans laquelle on avait mi* 800 homme* de garnison.

APPEN

Le 30, les Croates qui avoient le poste le plus avancé vers Leitmeritz, du côté de Sahorsan , ne parurent point à leur ordinaire dans le jour; il nous fut rapporté par les paysans que les troupes dévoient s'en aller. Dans la nuit du 20 au 21, on aperçut de grands feux du côté de Sahorsan, ce qui me fit prendre le parti de doubler mes postes et de faire coucher tout habillé le reste de la garnison.

Le 21 au matin, à huit heures, je fis sortir la patrouille ordinaire de hussards, qui me rapporta qu'il n'y avoit rien de nouveau. Sur les dix heures du matin, on vit paraître une troupe de hussards et plusieurs troupes de cavalerie suivies d'environ 3 à 400 Croates ; on vit distincte» ment des officiers généraux se promener autour de la place et la reconnottre; ils établirent les Croates dans le faubourg de l'Évéché, d'où ils tiraillèrent toute la journée sur nos postes, sur lesquels la supériorité du terrain leur donnoit avantage; inconvénient auquel j'avois remédié en faisant enterrer et traverser les postes le plus qu'il étoit possible. La place reconnue , la cavalerie se replia , laissant les villages les plus voisins de Leitmeritz occupés par des hussards. J'eus nouvelle dans la journée qu'ils avoient promis le pillage de Leitmeritz à leurs Croates; j'ajoutai foi à cette nouvelle, croyant qu'ils pourraient être pressés de prendre Leitmeritz. Sur ce, vu la foiblesse de ma garnison et l'étendue de ma place, je pris le parti de faire coucher tout le monde à son poste, et fis mettre le feu à quelques maisons du faubourg, dout la supériorité de la position pouvoit beaucoup m'incommoder. Toute la nuit se passa tranquillement , à la réserve de quelques coups de fusil qui furent tirés du faubourg.

Le 22, sur les neuf heures, on vit parottre une grosse colonne de cavalerie, que je jugeai être de 2,000 chevaux ; ils postèrent en arrivant leurs grandes gardes fort près de la place , et se mirent en bataille la gauche vers le haut Elbe. La cavalerie fut suivie par une grosse colonne d'infanterie dont les Croates avoient la tête, et je jugeai qu'il pouvoit y avoir 4 ou 6 bataillons de troupes réglées; ils défilèrent les uns et les autres, avec affectation, près de la place, ce qui ne leur étoit pas nécessaire pour entrer dans leur camp. Quand le camp fut assis , M. le comte de Wallis (1) m'envoya un trompette porteur d'une lettre pour me sommer de me rendre, à laquelle je répondis convenablement a l'honneur des armes du Roi. En même tgmps que la tête de leurs troupes parut en deçà de l'Elbe, un corps de 400 chevaux s'avança vers la tête du pont, de l'autre côté de cette rivière. Dans la journée ,

(I) Général de l'armée autrichienne chargé parle prince de Loblowitz de prendre Leitmeritz, afin d'enlever an maréchal de Belle-Isle le moyen de hiMre en retraite sur la Saxe.

A L'ANNÉK

ils renforcèrent leur poste qu'ils avoient à l'Evêché, et dès ce moment jusqu'à la (iu ils ne cessèrent de faire un feu très-vif et très-suivi sur la partie du rempart qu'ils pouvoient voir et sur le faubourg à la queue du pont. Le même jour, ils prirent poste dans le faubourg sur le haut Elbe. Avec si bonne compagnie et si voisine de moi , je ne pus me dispenser de faire coucher au bivac toute ma garnison.

Le 23 au matin , ils nous tirèrent beaucoup des deux faubourgs ; ils s'accommodèrent dans celui du haut Elbe, et toute la journée se passa à se tirailler de part et d'autre. Sur ce qu'ils firent passer la rivière à des Croates, je crus qu'ils en vouloient à la tête de mon pont, que je ne pouvois pas soutenir, vu la foiblesse de ma garnison , ce qui me détermina à eu faire couper une arche dans la nuit du 23 au 24. Pendant cette même nuit, des patrouilles des ennemis s'approchèrent assez près des postes avancés ; ils se firent feu réciproquement. La raison du peu de monde que j'avois et du voisinage des ennemis subsistant toujours, tout mon monde coucha cette nuit au bivac.

La nuit du 23 au 24, ils établirent une batterie de deux pièces de trois , qui tira te 24 au matin , à la pointe du jour, sur une chapelle retranchée qui couvroit la porte du faubourg du haut Elbe et sur l'église Saint-Laurent , dont le feu incommodoit beaucoup les troupes postées dans ce faubourg. Ils continuèrent d'en tirer jusqu'à dix heures , et pensèrent tuer M. Duglar. Dans la matinée , le feu recommença trèsvivement dans les deux faubourgs et se soutint toute la journée de même. M. de Ruffé, ingénieur, et un lieutenant d'Alsace furent tués, et M. le chevalier de Ballode, lieutenant dans Languedoc, blessé. Ayant remarqué dans la journée que les ennemis en vouloient à la chapelle qu'ils avoient canonnée le matin , j'en fortifiai le poste et y mis un lieutenant et 30 hommes, que je fis soutenir, à l'entrée de la nuit, par une compagnie de grenadiers; ce que je jugeai être plus que suffisant pour mettre ce poste à l'abri d'insulte ; et de plus j'avois fait tout préparer, en cas d'attaque vigoureuse et qu'on ne pût soutenir ce poste, pour y mettre le feu. Sur les cinq heures du soir, je vis défiler 6 à 600 Croates qui allèrent renforcer le poste dans le faubourg de l'Évéché; ce qui me fit croire qu'ils vouloient tenter quelque chose dans la nuit et me fit porter une attention particulière sur la partie des Dominicains , partie la plus foibie de ma place, que je n'avois pas eu le temps de faire palissader en entier. Je savois aussi qu'ils avoient des échelles. Toutes ces choses me déterminèrent à faire coucher ma garnison au bivac.

La nuit du 24 au 25, entre une heure et deux, les ennemis tirèrent deux coups de canon sur la chapelle retranchée, et eu même temps des grenadiers se présentèrent pour l'attaquer. Le lieutenant qui y commandoit soutint fort foiblement leur attaque, et plus occupé de sa retraite que de ce qu'il avoit à faire, oublia de mettre le feu. Quoique t. iv. 24

AFPfciNDICK

je sentis l'importance de ce poste, je ne voulus point y envoyer de compagnies de grenadiers pour le reprendre, qui ne pouvoieut déboucher et se former pour cette attaque que sous le feu des grenadiers en* nemis postés dans tes maisons brûlées qu'ils avoient crénelées, et qui auroient trouvé une résistance insurmontable dans la chapelle occupée par les ennemis. Ces raisons m'empêchèrent de troubler les ennemis autrement que par un grand feu, et j'ordonnai en même temps qu'on s'enterrât à travers sacs dans les postas que cette chapelle pou> voit voir d'enfilade et de revers, ce qui se fit dans la nuit. Sur les cinq heures du matin, les ennemis parurent à une barrière du faubourg de la queue du pont, du côté du haut Elbe. Le sergent qui y étoit posté lit feu, et en se repliant mit le feu à la maison où il étoit, comme il lui étoit ordonné ; le poste de la seconde barrière le reçut. Quelques moments après, par un malentendu et sans ordre quelconque de moi, l'on mit le feu au faubourg intérieur, ce qui força les troupes à se retirer. Les barrières du côté de l'Évêché abandonnées, les Croates entrèrent dans le faubourg, d*où, au travers des flammes, ils montèrent dans les fausses-braies et firent effort pour pénétrer jusques dans la ville, ce qui n'étoit pas une besogne bien difficile, le faubourg abandonné; ce qui me détermina à rappeler; et je profitai du moment du pourparlcr pour poster la meilleure partie de mes troupes dans ce côté de la ville que les Croates, malgré la suspension d'armes, vouloient forcer, et où ils tuèrent M. de Bal Iode, capitaine dans Languedoc, trèsbon sujet. De toutes ces circonstance s il résulte qu'il n'y avoit point de parti à prendre que de capituler, et l'on ne pou voit par les veilles forcées espérer mieux d'une garnison qui s'atïoiblissoit et que les fatigues continuelles mettoient presque hors d'état de rendre aucun combat. Ma garnison étoit déjà affoiblie de 100 hommes et étoit réduite à 692 combattants; ils avoient à garder une enceinte de 847 toises, non compris le faubourg du pont.

Lettre de M. le comte de tVaUUàM. le marquis et Armentièr es.

Le 21 novembre 1742.

Monsieur, le corps que vous voyez, ici est un détachement de l'armée de M*r le prince de Lobkowitz, qui a les ordres de se rendre maître de Leitmeritz à quelque prix que cela peut être. Les conditions que je peux vous offrir sont de remettre la ville aux troupes de S. M. R. d'Hongrie et Boliéme en vous rendant prisonnier de guerre.

Les magasins seront consignés aux susdites troupes, les équipages de MM. les officiers leur seront conservés sans aucune violation. L'endroit dans lequel vous vous trouvez est incapable d'une défense ;

vous devez savoir qu'il ne vous reste ni secours ni retraite à espérer, et je seroisen conclusion très-mortifié de vous voir, en cas de refus, vous exposer à la cruauté d'un assaut, dont vous connoissez la fureur, l'affaire venant à être poussée à cette extrémité. Je suis, Monsieur, Votre, etc.

Signé : Le comte de Wàllis.

Réponse de M. te marqids d'Armentières.

A Leitmeritx, te 22 novembre «741

Monsieur, je reçois la lettre dont vous m'honorez, d'aujourd'hui, datée de Sahorsan. Nous ne sommes point ici troupes à craindre les horreurs de l'assaut ; nous sommes encore loin de l'essuyer. Le moment arrivé, vous trouverez dans les troupes du Roi mon maître leur valeur ordinaire. Toute la garnison s'est promis réciproquement de se défendre jusqu'au dernier moment. Je suis bien éloigné de croire de n'être point secouru : M. le maréchal de Belle-lsle ne me laissera point prendre. Connoissant la façon de penser de V. Ex. et de celle de M. le prince de Lobkowitz, je suis persuadé que vous approuverez la mienne et qu'elle me vaudra l'honneur de votre estime, que je serai charmé démériter (1).

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