‹ Mémoires du duc de Luynes sur la cour de Louis XVChapitre 84 sur 88 · MARS 1745. 4SI · texte numérisé non relu

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niers il y a eu du gras dans les cabinets pour les deux dames et pour M. le prince de Conty ; c'est ce qu'on n'avôit point encore vu. Hier devoitêtre regardé comme un souper particulier, mais lundi il y avoit quatorze personnes.

On parle diversement sur le voyage de M. le prince de Conty ici. Beaucoup de genscroyent que les plaintes faites par l'Empereur contre M. le maréchal de Broglie, et contenues dans une lettre écrite par S. M. I. directement au Uoi, etl'incompatibilité de ce général avec M. de Seckendorf, qui est le seul homme que l'Empereur puisse mettre à la tete de ses troupes, ont misdans la nécessité de songer à un autre arrangement. On dit que M. le maréchal de Broglie reviendra, et qu'il n'est pas môme éloigné deledésirer, ayant obtenu ce qu'il souhaitoit. On ajoute que M. le prince de Conty va commander Farinée, ayant sous ses ordres M. le comte de Saxe. Cependant voici ce qui s'est passé sur cette affaire et qui est certainement vrai. Mme la princesse de Conty, fort en peine de la santé de son fils, et se servant de cette raison, soit que ce fût la seule, soit qu'elle en eût d'autres, avoit écrit au Roi (et je crois même plusieurs fois) pour lui demander un moment d'audience, l'assurant qu'elle n'avoit à lui parler que pour M. son fils. Le lendemain de la mort de M. le Cardinal, le Roi dit à M. de Gesvres que M"" la princesse de Conty lui demandoit avec empressement une audience, ajoutant même la raison pour laquelle elle vouloit lui parler; apparemmentqueleRoi donna l'heure en même temps à M. de Gesvres pour cette audience. M. de Gesvres fut parler à Blm* la princesse de Conty, et lui répéta ce que le Roi lui avoit dit; Mm0 la princesse de Conty répondit toujours que le Roi lui avoit ordonné de venir lui parler, et fut un peu embarrassée avec M. de Gesvres , parce qu'elle ne s'étoit pas adressée à lui pour cette audience. Enfin l'audience fut donnée dans la pièce qui est entre le cabinet ovale et l'escalier. M. de Gesvres et Champcenetz, premier valet

île chambre, restèrent dans le cabinet oval, et la porte demeura ouverte ; ils entendirent que M"e la princesse de Conty parlait beaucoup de M. son fils; effectivement elle demanda au Roi son retour, par rapport à sa santé et à ses affaires, à la condition expresse que S. M. lui permettait d'y retourner. Comme ce même jour, ou la veille, la lettre et le mémoire de M. Chauvelin, dont j'ai parlé ci-dessus, furent donnés au Roi, le public, instruit de l'ancienne liaison de M"* la princesse de Conty avec M. Chauvelin et de l'audience qu'elle avoit eue, jugea et dit que c'étoit elle qui avoit donné le mémoire, d'autant plus que Ton ignoroit et que l'on ignore encore par qui ce mémoire a été remis; mais on peut regarder comme certain qu'elle ne remit aucun mémoire à S. M.

11 parolt constant que la réunion de la direction des fortifications aux deux secrétaires d'État est faite. Ceux qui veulent soutenir l'avantage de cette réunion disent que le môme arrangement subsistoit sous Louis XIV, du temps de M. de Louvois et de M. deSeignelay ; mais on ne fait pas une observation, c'est que l'inspection générale des fortifications étoit alors exercée par un homme d'un mérite supérieur, qui étoit M. de Vauban, et que d'ailleurs cela ne subsista qu'un certain temps, M. le Pelletier de Souzy ayant été chargé en particulier desfortifications. On pourrait répliquer que ce détail n'étoit pas trop de la compétence d'un homme de robe, mais le feu Roi employoit les gens de robe pour travailler avec lui de préférence aux militaires.

Quoique M. de Séchelles ait été nommé intendant de Lille, il parolt certain que ce ne sera pas lui qui sera intendant de l'armée de M. le maréchal de Noailles, et que ce sera M. Chauvelin, intendant d'Amiens, en qui M. de Noailles a pris beaucoup de confiance dans la dernière campagne. Tous ces arrangements se font sans qu'on ait consultéen rien M. de Relle-lsle; cependant il dit qu'il ne peut avoir aucun sujet de se plaindre, qu'il a eu deux audiences

du Roi, l'une en présence de M. Amelot, l'autrc'en présence de M. d'Argenson ; qu'il a eu le temps dans l'une et dans l'autre de rendre compte fort en détail des affaires politiques et militaires dont il a été chargé; que le Roi lui a marqué du contentement de la manière dont il s'étoit acquitté de ses ordres dans l'un et l'autre genre ; qu'il ne s'est point -présenté depuis devants. M. sans en avoir reçu des marques de bonté par des questions sur sa santé ; que sa sciatique est la seule raison qui ait empêché qu'il ne soit employé, ayant une lettre écrite de la main du Roi pariaquelle S. M. avoit la bonté de lui demander si sa santé lui permettoit d'aller sur-le-champ prendre lecommanr dément de l'armée de Bavière ; qu'il avoit été obligé de répondre au Roi que, ne pouvant absolument monter à cheval, il nepouvoit accepter l'honneurqu'il lui faisoit; qu'à la vérité il s'étoit trouvé obligé, malgré son état, de garder le commandement de l'armée de Bohème, mais que les circonstances étoient fort différentes; qu'il avoit commencé par demander son congé et l'avoit obtenu, et que trois jours après il avoit reçu une lettre de M. le Cardinal, portant ordre de garder le commandement de l'armée, malgré ses infirmités, le Roi ne lui demandant de faire que ce qu'il pourroit, mais jugeant sa présence absolument nécessaire. Ce fut dans le même temps qu'on lui envoya une patente pour commander l'armée, sans aucune dépendance de M. de Broglie, qui avoit obtenu, comme je l'ai marqué ci- dessus, celle de commandant général.

M. deBelle-Isle me racontoit aujourd'hui un fait qui lui est arrivé pendant le blocus de Prague, qui est assez singulier pour mériter d'être rapporté. Pendant le séjour que l'armée du Roi avoit fait en Bohème, avant que d'être renfermée dans Prague, on avoit établi des contributions; une partie avoit été payée, il en restoit encore de dû 140,000 livres. L'armée étant restée bloquée dans Prague depuis le siége,M. de Belle-Isle ne perdit pointde

vue le payement de celle somme; il trouva le moyen de faire avertir tous ceux qui dévoient de payer au plus tôt ; comme la plupart avoient des effets dans leurs maisons à eux ou a leurs amis dans la ville de Prague et qu'il n'y avoit que les menaces qui pussent faire payer cette dette, il les avertit qu'il alloit faire mettre le feu a ce qui leur appartenoit s'ils ne payoient pas. Cet avertissement fit une telle impression que l'un des plus grands seigneurs de Bohème, qui avoit une grande quantité de vaisselle d'argent dans sa maison à Prague et enfermée sous clef, et qui de voit une somme de 45,000 livres de contribution, envoya aussitôt sa clef et donna ordre que l'on vendit sa vaisselle pour payer cette somme. Mais ce qui est le plus remarquable, c'est que M. le prince de Lobkowitz, commandant l'armée de la reine de Hongrie et maître alors de toute la Bohème , à la réserve des deux seules villes de Prague et d'Egra, après avoir tenté inutilement d'arrêter la rigueur avec laquelle on exigeoit lesdiles contributions, par plusieurs lettres qu'il écrivit à M. de Belle-lsle et qui étoient presque toutes remplies de menaces, fut enfin obligé d'écrire sur un autre ton, et demanda que l'on ménageât les biens de son neveu, ce qui fut exécuté.

Mon fils me contoit ces jours-ci encore un autre fait que M. de Belle-lsle, m'a confirmé. Gomme M. de Broglie en quittant Prague n'a voit laissé dans la ville du fourrage que pour trois jours et du pain pour trois semaines et environ 23,000 écus dans le trésor de l'armée, il fallut que M. de Belle-lsle songeât à réparer la subsistance et à faire venir de l'argent. Je viens de marquer ce qu'il fit par rapport à l'argent. Outre cela, j'ai marqué dans le temps qu'il trouva moyen de remonter une partie de la cavalerie et les dragons en fort peu de jours. 11 eut attention aussi de faire entrer des farines, de façon que quand il est sorti de Prague il avoit de quoi fournir l'armée de pain pendant quatre mois. Il fallut aussi songer aux four-

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rages, et c'est de quoi il s'occupoit tous les jours; il fit usage des chevaux qu'il venoit de faire donner à ses trour pes, et a voit trouvé moyen d'en amasser pour plusde trois mois. Mon fils, entendant raisonner M. de Belle-Isie sur la disposition d'un de ces fourrages, et usant de la liberté qu'il lui avoit donnée de lui faire quelquefois des questions, lui représenta que marchant du coté où Ton disoit qu'étoient les ennemis, sa droite lui paroissoit bien en l'air; M. de Belle-lsle trouva l'observation fort juste, et lui dit qu'il savoit bien que l'armée de M. de Lobkowitz étoit à Konigsal, qui est le côté vers lequel il marchoit, qu'il savoit môme que l'avant-garde de l'armée ennemie étoit en marche et passoit la rivière; mais que M. le prince de Lobkowitz avec le reste de l'armée ne marchoit point ce jour-là ; qu'il est vrai que» cette avant-garde pourroit l'attaquer, mais que celui qui la commandoit ne se hasarderoit point de faire cette tentative sans avoir envoyé recevoir les ordres de M. de Lobkowitz; que quelque diligence que l'on pût faire il falloit tant de temps pour aller au quartier général et tant pour le retour, que cet intervalle de temps lui étoit plus que suffisant pour faire son fourrage sans aucun risque. Son jugement fut trèsfondé, et le fourrage se passa tranquillement.

Non-seulement M. de Belle-lsle a travaillé plusieurs fois avec MM. d'Argenson et Amelot, mais il a été aussi voir les autres ministres. Après une conversation d'une demi-heure ou trois quarts d'heure avec M. de Maurepas, le même jour, M. de Maure pas dit le soir que l'extrait de la conversation qu'il avoit eue avec M. de Belle-lsle étoit qu'il n'y avoit de bien fait que ce qui avoit été fait par lui, et que tout ce que l'on feroit sans luiseroit mal.

Du jeudi l'*, Versailles, Le Roi soupa hier dans sa chambre; il travailla avant souper avec M. d'Argenson. rOn a su ce matin qu'il y avoit trois gouvernements de donnés. Celui de Salces, qu'avoit feu M. de Nangis, a été donné à M. de Lutleaux; celui de Villefranche, qu'avoit M. le

marquis de Montai, à M. du Chayla ; le fort Barreaux, qu'avoitM. des Pontis, à M. le comte de Danois. Un quatrième, qu'avoit feu M. de Polastron, qui est Neuf-Brisach , a été donné à M. de Clcnnont-Gullerande. Il y a encore trois gouvernements à donner; Berghes, que rend M. de Broglie; Saint-Malo, vacant par la mort de M. d'Hautefort; Montpellier, parcelle de M. de Castries; outre cela, il y a encore le gouvernement de Pontarlier à donner. Onnommoit beaucoup M. de Richelieu pour le gouvernement de Montpellier ; mais on n'en parle plus de même, et Ton croit qu'il n'y compte plus. M. de Danois a fait aujourd'hui son remerclment au Roi ; le Roi ne lui a rien dit, mais en rentrant dans son cabinet il a dit à quelqu'un de ceux qui le suivoient : « Le gouvernement queje lui ai donné est bon, mais il le mérite bien. » Effectivement M. de Danois est homme de grande distinction ; il est lieutenant général de cette dernière promotion ; il étoit maréchal de camp de 1734. On ne peut pas oublier ce qui lui arriva à la bataille de Malplaquet. M. de Danois étoit dans le régiment du Roi; il fut blessé au visage d'un coup de feu , et resta sur le champ de bataille au nombre des morts. 11 est frère de M. de Cernay ; ils sont de Valenciennes. Une femme qui a\oit élevéM. de Danois, et qui étoit à Valenciennes dans sa maison, ayant entendu dire qu'il avoit été tué, dit qu'elle vouloit absolument qu'on la menât sur le champ de bataille. On lui représenta l'inutilité de son zèle, l'impossibilité presque absolue de retrouver le corps de M. de Danois au milieu de tant de morts; rien ne put l'arrêter : elle demanda un carrosse et un domestique de la maison, qu'elle prit avec elle; elle se fit conduire dans l'endroit où étoit le régiment du Roi. Il se trouva quo M. de Danois, qui étoit tombé, comme je l'ai dit, au milieu des morts et laissé pour tel, malgré l'extrême foiblesse où l'avoit jeté la quantité de sang qu'il avoit perdue, avoit conservé assez de force et de connoissance pour apercevoir un homme qui vendoit de l'eau-de-vie et qui

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passa sur le champ de bataille; il appela cet homme, et lui demanda un coup d'eau-de-vie par charité, lui disant qu'étant dépouillé comme il l'étoitetprètà mourir il ne pourroi t ni lui donner ni même lui promettre rien, mais que Dieu seroit sa récompense. Cette eau-de- vie le soutint jusqu'au lendemain matin, que la femme arriva à la pointe du jour et le trouva encore en vie ; on le rapporta à Valenciennes, et il guérit parfaitement de cette blessure.

M. le maréchal de Belle-Isle fut hier au coucher du Roi. Comme il a la première entrée, et qu'il y a peu ou même point de différence le soir entre la première et la grande, il resta avec M. de Gesvres , M. de Maillebois et le premier valet de chambre; il prit ce moment pour s'approcher du Roi et lui demander son agrément pour la dignité de prince de l'Empire, dont l'Empereur vouloit l'honorer. M. Amelot prétendoit qu'une permission verbale suffisoit; M. de Belle-Isle a insisté à en vouloir une par écrit , et le Roi a donné ordre à M. Amelot de l'expédier. Le Roi, qui avoit paru un peu embarrassé dans le premier moment que M. de Belle-Isle voulut lui parler, parut fort àson^ise quand il sut de quoi il s'agissoit, et dès cet instant parla beaucoup à M. de Belle-Isle jusqu'à la fin de son coucher.

J'ai oublié de marquer ci-dessus que M. de Belle-Isle est revenu de Francfort avec la Toison d'Or, que le roi d'Espagne lui a accordée, et dont la cérémonie s'est faite à Francfort.

J'oubliois de marquer que M. de Belle-Isle dit hier au Roi que l'intention de l'Empereur avoit été , s'il avoit conservé la Bohème, de lui donner un fief de 40,000 écus de rente dans ce royaume pour joindre à la dignité de prince de l'Empire.

A l'occasion de la permission accordée à M. de Belle- Isle d'accepter cette dignité, je parlai encore, il y a quelquesjours, a M. Amelot de ce que j'ai marqué ci-dessus par rapport à mon fils ; il me paroissoit qu'un exemple devoit déterminer sur une grâce qui n'est de nulle valeur dans

ce pays-ci. D'ailleurs, cette grâce est dans un cas plus favorable, si on peut le dire, que celle de M. de Belle-lsle; ce n'est en quelque manière qu'une extension au diplôme accordé à M. de Grimberghen. M. de Grimberghen prétend, eomme je l'ai marqué ci-dessus , que l'usage de l'Empire est do ne point nommer les collatéraux dans les diplômes; cependant celui de M. de Belle-lsle s'étend aux collatéraux; il est vrai que les droits de chancellerie sont plus considérables pour l'expédition de pareils diplômes; enfin, il ne s'agissoit que de permettre que cette grâce parvint jusqu'à mon fils, soit par une addition au diplôme de M. de Grimberghen , soit par un nouveau diplôme. M. Amelota toujours persisté a répondre qu'il croyoit savoir que cette proposition ne seroit point agréable au Roi , malgré l'exemple de M. de Belle-lsle.

7>m15, Versailles. — Avant-hier, M. le duc de Penthièvre présenta au Roi M. de SaintrPeru, qu'il a fait son premier écuyer à la place de M. d'Hautefort-Boacin ; il présenta en même temps le chevalier de Castellanc, frère de celui qui est chef de brigade des gardes du corps, qu'il a fait capitaine de ses gardes à la place de M. de Saint-Pern. II les amena l'un et l'autre chez la Reine, à qui il comptoit les présenter; la Reine lui fit signe que Mme de Luyncs éloit présente et qu'il faJloit s'adresser à elle. M. de Penthièvre vint à M0* de Luynes lui demander permission de présenter ces deux messieurs ; il s'approcha en même temps de la Reine ; Hrac de Luynes s'en approcha aussi , et ils les nommèrent l'une et l'autre à S. M.

J'ai déjà marqué ci-dessus les témoignages que MM. les maréchaux de Broglie et de Belle-lsle avoient bien voulu rendre de la conduite de mon fils pendant cette dernière campagne. Il mecontoit il y a quelques jours la manière dont il avoit agi avec M. le maréchal de Broglie dans les premiers temps que ce général arriva à l'armée. Comme on savoit qu'il étoit ami de M. de Belle-lsle, et que M. le maréchal de Broglie ne le connoissoit point, il crut que le

meilleur parti étoit de s'expliquer d'abord simplement et naturellement. Il connoissoit M. deMarcilly, fort ami de M. de Broglie ; il le pria de dire à M. le maréchal qu'il désiroit infiniment de lui plaire, qu'il n'épargneroit pour eela ni les soins ni les attentions; qu'il espéroit même mériter son estime par son exactitude à lui obéir et son assiduité à son devoir; que d'ailleurs il étoit ami de M. de Belle-lsle ; que s'il ne pouvoit espérer les bontés deM. le maréchal de Broglie qu'en changeant de sentiments et de conduite par rapport à M. de Belle-lsle, il sentoit bien qu'il ne parviendroit jamais à les obtenir; qu'a cela près il feroit tout ce qu'il pourroit pour s'en rendre digne. Ce discours fut rendu à M. de Broglie par M. de Marcilly, et il fut très-bien reçu ; mon fils y alla le lendemain, et fut fort bien traité par ce général, qui a toujours continué à lui marquer de l'estime et de l'amitié.

Du dimanche 17, Versailles. — Il y a deux ou trois jours que M. l'abbé Bignon mourut en sa maison de l'Isle-Bellc près de Mantes; il étoit doyen du conseil et chargé de la bibliothèque du Roi. M. l'abbé Bignon avoit plus de quatrevingts ans. La place de doyen du conseil passe àM. l'abbé de Pomponne ; elle lui vaudra 6 ou 7,000 livres de rente de plus. Cette place ne se perd jamais, quand même on seroit hors d'état de servir pendant de longues années.

Jeudi dernier mourut à Paris M. de Brienne, âgé de quatre-vingt-quatre ans; il étoit fils du secrétaire d'État, petit-fils par sa mère de M. de Chavigny (1), aussi secré-

(i) M. de Chavigny le ministre a eu vingt enfanta , dont treize ont vécu en môme temps. L'ainé étoit M. de Pons, mort depuis deux ans, qui a eu un fils, lequel a le résinent de CamhrésU et a épousé il y a quelques années la tille de M. le marquis de la Fare j un second est M. de Chavigny, qui a chassé toute sa vie et qui est mort vieux; M. l'ancien ëveque de Troyes», mort il y a douze ans an moins; un chevalier et un ahlté. M. de Chavigny eut plusieurs tilles; une é|Musa en premières noces M. Brulart, dont die eut M'»e de Chaînerai! Vichy et M™": de Luynes, et en secondes noce6 M. le duc de Choi-

taire d'État, et frère dé feu Mm< de Gamaches. Sa femme vit encore; elle est soeur deMme de Luynes; mais elle est âgée de vingt-cinq ans plus qu'elle ; elle étoit fille de M. Brulart d'un premier lit. M. deBrienne avoitdeux garçons : le cadet s'appelle Loménie, et n'est connu de personne. 11 est marié et a peu de bien ; il a un garçon . L'alné est M. de Brienne, qui a épousé M,lcde Vilatte-Charaillart, sœur de M^de Guitaut. Leur mère, M"" deVilatte, est aujourd'hui Mme deSaumery, veuve du sous-gouverneur du Roi, qui avoitété ambassadeur à Munich. Us ont trois garçons; le Roiadonné à l'alné, depuis un mois ou deux, une compagnie nouvelle , Tune des quatre dont on augmente le régiment des cuirassiers.

M. le comte de Bavière prit congé hier au débotter; il s'en va servir en Bavière. C'est un usage qui s'est établi sous ce règne-ci de faire les révérences et prendre congé dans le cabinet.- C'est de M. de Gesvres que je tiens cetlc observation.

M. le Premier demanda hier l'agrément du Roi : il se marie; il a cinquante-deux ans ; il épouse Mmc de Thémines, soeur de M. d'Hautefort et de Mn,e d'Heudicourt ; elle a trente-neuf ans. 11 a fait aujourd'hui signer son contrat; le mariage se fera demain.

Umc deCorronini vint ici hier voir la Cour où elle n'étoit jamais venue ; elle est en France depuis peu de temps, où elle est venue, à ce qu'elle dit, pour sa santé; d'autres disent pour quelques négociations de mariage; elle est venue avec M. Loss. Mroe de Corronini est une grosse et grande femme, âgée, et qui a de l'esprit; elle est princesse de l'Empire et gouvernante des princesses filles de l'Empereur, qu'elle a très-bien élevées. Ce qu'elle nous a dit des obligations de cette charge ne parolt pas devoir

seul ; une autre étoit Mmo la maréchale de Clérerobault ; une troisième étoit la mère de M. de Brienne, dont c'est ici l'article ; une autre , MBie de Bosimdet , mère de Mme la duchesse de la Force douairière aujourd'hui ; deux abbesses à Issy et une autre religieuse. ( Note du duc de Luynes).

Uigitized Dy

la rendre désirable, à en juger suivant nos usages. Il est vrai que la gouvernante ne couche point dans l'appartement des princesses, mais il faut qu'elle soit chez elles depuis neuf heures jusqu'à minuit et toujours debout, même pendant les repas, au commencement et à la fin desquels elle leur présente la serviette.

Gomme j'ai parlé ci-dessus , à l'article du 29 août 17il , de la grâce accordée par le Roi à M. dePicquigny pour M. de Chauve de Vézanne, il convient d'ajouter ici ce qui s'est passé depuis. M. de Vézanne ayant toujours continué de se mêler du détail de la compagnie des chevau-légers et s'en étant acquitté avec zèle et capacité, en dernier lieu dans la campagne de Flandre, où il s'est attiré l'estime et l'amitié de toute la compagnie, M. de Picquigny désiroit fort d'obtenir pour lui le grade de maréchal des logis. Les deux maréchaux des logis aides majors étoientM. de Fortjsson, dont j'ai parlé ci-dessus , qui vit encore, mais qui ne sert plus depuis plusieurs années et qui a obtenu le grade de maréchal de camp ; l'autre, M. de Fontaines, qui sert depuis plus de soixante ans. H. de Picquigny demanda dans son travail avec le Roi , il y a environ quinze jours, qu'il plût à S. M. accorder le même grade de maréchal de camp à M. de Fontaines, et en même temps la retraite ordinaire, qui est 1,000 écus de pension. M. de Fontaines avoit déjà 3,500 livres de pension du Roi. Le Roi accorda les 1,000 écus de retraite en conservant tes 3,500 livres de pension. Â l'égard du grade de maréchal de camp, comme la promotion étoit faite, il ne voulut pas que l'on y ajoutât rien ; mais il donna espérance à M. de Picquigny qu'il pourroit l'accorder dans quelque temps. A l'égard de la place de M. de Fontaines, sur le rapport que M. de Picquigny fit de M. de Vézanne, S. M. voulut bien le nommer à cet emploi. Quelques jours après, le Roi, travaillant avec M. d'Argenson, lui parla des 6,500 livres de pension de M. de Fontaines, et lui dit de chercher les exemples de pareille grâce. M. d'Argenson avertit aussitôt

M. de Pioquignyde Tordre qu'il avoit reçu. M. de Picquigny fit sur-le-champ un mémoire où il rapporloit l'exemple de pareille grâce accordée dans les gendarmes, même un peu plus considérable, puisque l'aide major des gendarmes avoit déjà 1,800 livres de pension et qu'il eut permission de tirer 20,000 livres de son emploi. Ce mémoire ne fut point remis, parce que M. d'Argenson étoit déjà instruit de cet exemple; ainsi l'arrangement fait n'a point souffert de difficulté.

Du mercredi 20, Versailles. — On sut avant-hier que le Roi «voit donnéà M. le maréchal de Puységur le gouvernement de Berghes, que M. le maréchal de Broglie vient de remettre à S. M. M. de Puységur avoit demandé Strasbourg, et n'avoit point demandé Berghes. Berghes vaut environ 22,000 livres de rente ; il rend celui de Condé, qui eu vaut 18,000. Il y a encore à donner Saint-Malo, Montpellier, qui sont considérables , et Pontarlier,, qui est peu de chose. 11 parolt certain que le Roi a eu le dessein de donner à M. de Gharlus le gouvernement de Montpellier, supposé qu'il voulût épouser MWe de Fleury ; mais M. l'archevêque d'Alby n'a pas voulu consentir à ce mariage.

Il y a eu deux places de conseiller d'État de vacantes, l'une par la mort de M. Bignon, intendant de Soissons, l'autre par la mort de M. l'abbé Bignon, son oncle, bibliothécaire du Roi. La première a été donnée à M. de Vatan, prévôt des marchands de la ville de Paris ; la seconde fut donnée avant-hier à M. l'abbé de Saint-Cyr, sous-précepteur de M. le Dauphin.

M. d'Aubigné arriva ici il y a quelques jours ; il fit sa révérence au Roi; il no lui dit pas un mot. Il est ami de M. de Belle-Isle ; cela seul seroit une raison de n'être pas bien reçu ici dans le moment présent ; mais outre cela , on lui a imputé plusieurs choses sur lesquelles il prétend avoir des preuves par écrit qui doivent le justifier entièrement. Une de ces accusations est au sujet d'un événe-

ment arrivé près de Schwandorf , en conduisant une des divisions de l'année de Bohème en revenant. On disoit qu'une partie de cette division étoit revenue fuyant dans Amberg, qu'il y avoit péri deux cent soixante-quatorze hommes et que tous les équigages avoient été pillés; M. d'Aubigné a montré la lettre par laquelle M. le maréchal de Broglie, n'ayant pas apparemment assez éclairci le bruit que l'on avoit répandu, lui marquoit qu'il rendroit compte à la Cour de cette affaire avec tout le ménagement qu'il seroit possible. M. d'Aubigné a prouvé, en arrivant ici , que tous ces faits étoient absolument faux, puisque tous ses équipages marchoient devant lui et qu'il n'en avoit pas perdu la moindre partie; qu'il n'avoit pas non plus perdu un seul homme de sa division ; qu'il n'avoit pas même trouvé les ennemis; et mon fils , qui suivoit et menoit une division immédiatement après M. d'Aubigné , assure qu'il n'est pas rentré un seul homme de cette division dans Amberg.

Comme la plupart des lieutenants généraux de l'armée de M. de Belle-lsle ne sont point employés, on a débité ici que cela ne de voit pas surprendre , puisque M. le maréchal de Belle-lsle avoit mandé lui-même qu'il ne connoissoit pas un lieutenant général dans son armée propre à la commander. On a rapporté même un extrait de la lettre de M. de Belle-lsle, et cet extrait a été montré au Hoi. Vas qui a donné occasion à cette injuste accusation a été une lettre écrite par Mi de Belle-lsle à M. de Breteuil , après la levée du siège de Prague et la tentative inutile de l'armée de M. de Maillebois pour entrer en Bohême. M. de Belle-lsle, voyant le peu d'espérance qui lui restoit d'être secouru par cette armée , écrivit a M. de Breteuil pour demander les ordres du Roi sur trois cas différents dans lesquels il pourroit se trouver : le premier de sortir avec toute l'armée , infanterie, cavalerie, artillerie , supposé que la position de l'armée ennemie le lui permit; le secoud de faire sortir seulement la cavalerie ; le troisième

de laisser la cavalerie et d'emmener seulement l'infanterie. Dans les deux derniers cas il s'agissoit de savoir si le Roi vouloit que M. de Belle-Isle sortit de Prague ou y restât avec la portion de l'armée qu'il seroit obligé d'y laisser, et à l'égard de l'autre portion de l'armée , savoir à qui il en donnerait le commandement. M. de Belle-Isle ajoutoit qu'à l'égard du choix de celui qui commanderait, il étoit inutile qu'il fit aucun détail à M. deBreteuil, lequel étoit assez instruit pour pouvoir rendre compte au Roi.

J'ai marqué ci-dessus que depuis la maladie de M. de Meuse, le Roi dlnoit toujours seul dans ses cabinets. Cependant MM. d'Ayen et de Noailles y ont dîné une seule fois, et depuis le carême le Roi a fait porter souvent sa collation, qui est ordinairement du lait, chez Mm* de la Tournelle. D'ailleurs le même usage que j'ai marqué cidessus subsiste toujours; il n'y a de grand couvert que le dimanche ; outre cela le Roi soupe à son petit couvert, dans sa chambre , deux fois la semaine ; les autres jours, quand même il n'aurait pas été à la chasse, il soupe dans ses cabinets ; M0"* de la Tournelle et de Lauraguais y sont toujours ; Mroe de Flavacourt y est souvent , mais quelquefois on ne l'avertit point pour ces soupers.

Du mardi 26, Versailles. — 11 y a trois ou quatre jours que le Roi donna à M . et àM^d' Aumont l'appartement de feu M. le cardinal deFleury ; ils ont actuellement Tappartementqu'avoit feuMœela duchesse du Lude, et depuis M^de Nesle et Ml,ede Clermont; ils demandoient à en changer.

Le Roi donna aussi, il y a trois jours, à M. le duc et à Mme la duchesse de Ruffec l'appartement de M. et de feu M"* de Saint-Simon. Cet appartement est dans l'aile neuve, auprès de celui de M™ la maréchale de Villars. Cet arrangement s'est fait de concert avec M. de Saint-Simon , qui a demandé celte grâce pour son fils et qui a cru ne devoir point perdre de temps à la solliciler, parce qu'étant présentement seul et cet appartement étant double, il pourrait arriver que dans le besoin où l'on est d'appar-

tements, on lui proposerait de le changer contre un moins grand. M. de Saint-Simon ne vient plus à la Cour ; il n'y a point paru depuis que M. le Dauphin a été reçu chevalier de l'Ordre, à Fontainebleau (1). M. de Saint-Simon a soixante-huit ans; il avoit un grand crédit sur l'esprit de feu M. le duc d'Orléans , dont il a obtenu plusieurs grâces pendant la Régence : l'ambassade d'Espagne , dont la grandesse a été une suite , laquel legrandesse est encore une grâce particulière, parce qu'il obtint la permission de la faire passer à celui de ses enfants qu'il voudroit; une place au conseil de Régence, avec 20,000 livres d'appointements , qu'il n'a pas voulu garder. Il obtint outre cela pour ses deux enfants la survivance de ses deux gouvernementsde Blaye et de Senlis. Blaye vaut 25,000 livres, dont 21,000 livres tous frais faits; Senlis 15,000, dont 13,000 tous frais faits. Ces deux gouvernements et la pension de l'Ordre sont les seuls bienfaits du Roi qui restent à M. le duc de Saint-Simon. En tout il jouit aujourd'hui de 173,000 livres de rente, sur quoi il a donné à chacun de ses garçons , en les mariant , 20,000 livres de rente et 10,000 livres, aussi de rente, à Mroe deChimay,sa fille. Il doit 900,000 livres en rente constituée au denier vingt, et 200,000 livres de dettes exigibles ; il doit outre cela à ses enfants 500,000 écus, qui est le bien de Mme de Saint- Simon, dont il revient 50,000 livres à la fille et le reste à MM. de Ruffec. Ses enfants ne veulent lui rien demander, et qu'il jouisse de tout ce qu'il a. Pour mettre même plus de netteté dans ses affaires, ils se chargent de lui fournir 55,000 livres clair et net tous les ans , et du surplus ils en acquitteront toutes les charges de son bien. M. de Saint- Simon est l'homme du monde le plus incapable d'entendre les affaires d'intérêt, quoique cependant il soit extrêmement instruit sur toutes autres matières ; il a beaucoup d'esprit et est très-bon ami; mais comme c'est un carac-

(1) Le 13 mai 1742.

tère vif , impétueux et même excessif, il est aussi excessif dans son amitié. Par exemple, il conserve une reconnoissance infinie pour la mémoire de Louis XIII, duquel sa maison a reçu beaucoup de grâces, et entre autres l'érection du duché; il n'a pas un appartement à la ville, à la Cour, à la campagne , où il n'y ait le portrait de Louis XIII .

Il y eut sermon dimanche et hier lundi, à cause de la fête de la Vierge. Hier après le sermon et le salut, le Roi partit pour Choisy, menant les quatre dames qui sont de ce voyage; c'est M™* la duchesse d'An tin et les trois sœurs; il reviendra vendredi, et il tiendra conseil d'État en arrivant.

J'ai oublié de marquer ci-dessus que depuis le départ des gardes françoises et suisses pour la campagne, la garde, qui n 'est composée que de détachements par compagnie de ces troupes, monte sans drapeaux, ce qui ne s'étoit jamais vu. La raison de cette nouveauté est que lorsque les gardes françoises et suisses alloient en campagne, c'étoient des compagnies entières qui restoient pour la garde du Roi , et qu'aujourd'hui cette garde n'est composée que de détachements faits de chaque compagnie.

Du mercredi $7. — Il y a lieu de croire qu'il n'y aura point de chevaliers de l'Ordre à la Pentecôte prochaine, d'autant plus que ceux qui ont été nommés à la Chandeleur, étant tous militaires et servant tous, ne pourront pas être reçus à la Pentecôte. Il y a quelque temps que Al. de Meuse, étant tête à tête avec le Roi, lui parloit sur la facilité des preuves qui étaient à faire pour être reçu chevalier de l'Ordre, ajoutant qu'un honneur aussi considérable sembloit demander qu'il y eût moins de personnes à portée de l'obtenir. Le Uoi lui répoudit qu'Henri III avoit eu ses raisons en admettant des preuves faciles à faire ; qu'il avoit voulu conférer cet honneur à un plus grand nombre de gens de sa Cour. M. de Meuse

MABS 1745. 447

ajouta encore qu'il éloit bien difficile qu'il n'y eût des occasions oit le Roi ne donnât des dispenses , même sur les preuves nécessaires; le Roi répondit qu'il n'en donnoit aucune.

Dans cette conversation ou dans quelqu'une des autres qu'il a souvent avec le Roi , le discours tomba sur les rangs à la Cour. M. de Meuse dit qutl étoit assez désagréable pour les gens de condition de n'avoir aucune marque extérieure qui les distinguât et d'être confondus avec tout le monde. Le Roi répondit : a Mon père avoit eu le dessein d'établir quelques marques extérieures pour distinguer les conditions, mais cela seroit sujet à trop d'inconvénients. »

Dans une de ces conversations, il fut question des carreaux des ducs, et le Roi dit : « C'est le maréchal de Duras qui y a donné occasion ; comme il avoit peine à se tenir à genoux, il portoit dans sa poche une espèce de petit matelas pour mettre sous ses genoux. » On parla aussi du carreau que M. de Chàtillon avoit pris derrière M. le Dauphin avant que d'être fait duc , et le Roi parut approuver que cela se fût passé de cette manière.

Dans une autre conversation, je ne sais par quel hasard le discours tomba sur les grâces que le Roi accordoit quelquefois à gens d'une naissance peu considérable , et le Roi dit : « 11 est de ma gloire de les élever. »

Quant à ce que je viens de marquer sur les chevaliers de l'Ordre , tout concourt à prouver que la promotion de la Chandeleur avoit été faite par M. le Cardinal. M. de la Mothe-Houdancourt reçut en Bavière, l'année passée, une lettre de S. Ém. qui lui marquoit : a Vous ne serez pas chevalier de l'Ordre au premier jour de l'an , mais vous n'attendrez pas longtemps. »

M. le chevalier d'Apchier servira cette année. Pour . M. de la Fare, quoique le Roi l'ait très-bien traité, qu'il lui ait toujours parlé avec bonté, qu'il l'ait même mené à Choisy ce voyage-ci, il n'a jamais pu obtenir de servir.

M. d'Argenson en a parlé plusieurs fois au Roi dans son travail, et le Roi remettait toujours d'un travail à l'autre sur cette affaire. Enfin M. d'Argenson dit il y a quatre ou cinq jours à M. de la Fare qu'il ne falloit pas l'amuser plus longtemps, qu'il pouvoit vendre son équipage.

Pour M. de Beauvau, colonel du régiment de la Reine et inspecteur de cavalerie, qui a été fait maréchal de camp à la dernière promotion et qui a été chargé assez longtemps des affaires du Roi auprès de l'électeur de Bavière, auprès duquel même il étoit resté à Francfort depuis l'élection, quoique ce soit un des plus dignes officiers et le plus rempli de talents, on l'a cru apparemment trop attaché à M. de Belle-Isle, et il n'est point employé. M. de Beauvau ne s'est trouvé enfermé dans Prague que parce qu'ayant vu M. de Belle-Isle parti pour aller joindre l'armée et jugeant qu'il pourroit y avoir quelque chose à faire , quoiqu'il fût malade , il demanda à l'Empereur permission d'aller faire un tour à l'armée seulement pour douze jours. La retraite de Frauenberg arriva dans cette entrefaite, et fut ensuite suivie du blocus et du siège de Prague. M. de Beauvau , voyant qu'il ne seroit point employé et ayant reçu beaucoup de marques de bonté de l'Empereur, désiroit al 1er passer deux jours seulement à Francfort pour lui marquer sa reconnoissance ; il le dit à M. Amelot, qui lui fit d'abord quelque difficulté, mais qui lui répondit cependant qu'il le pouvoit. M. de Beauvau prit congé du Roi le lendemain pour aller à Francfort. Cette démarche ne fut point approuvée par M. Amelot, qui lui manda de suspendre son voyage et qu'il auroit de ses nouvelles. Deux ou trois jours après, il reçut une lettre, à Paris, de M. Amelot qui lui mandoitde ne point aller à Francfort.

11 paroit que M. le cardinal de Tencin a grand désir de s'en aller à Lyon ; on ne s'aperçoit pas jusqu'à présent que son crédit augmente dans ce pays-ci.

A l'égard de M. Amelot, les autres ministres paroissent

peu contents de lui ; ils disent que dans le comité ni dans le conseil il ne dit rien d'important, réservant tout pour son travail particulier avec le Roi.

Du jeudi 28, Versailles. — Nous sûmes hier que M™ la duchesse de Rohan étoit morte à Paris ; elle s'appeloit M'1* du Bec ; elle étoit fille du marquis de Vardes ; sa mère étoit Nicolaï ; elle avoitété mariée en 1678 avec M. le duc de Rohan-Chabot ; elle avoit eu di.x enfants, trois garçons et sept filles. Feu M. le prince de Léon étoit l'alné de ces enfants. Le chevalier de Rohan, qui a pris le nom de comte de Chabot à son mariage, a épousé une lille de M. de Jarnac, veuve de M. de Montendre, qui prit le nom de jarnac. Le troisième garçon est mort. Mœe la princesse de Berghes est une des filles de M"* de Rohan, dont c'est ici l'article. Une autre fille avoit épousé M. le comte de la Marck, grand d'Espagne, ci-devant ambassadeur à Madrid. C'est la mère du comte Louis de la Marck. Feu M. le prince de Léon avoit eu de Mlle de Roquelaure, qu'il avoit enlevée, comme l'on sait, trois garçons et deux filles. L'alné des garçons, qui est M. le duc de Rohan d'aujourd'hui, a épousé la fille de M. le duc de Chatillon, gouverneur de M. le Dauphin, et de M"e de Voisin; le second est mort, comme je l'ai marqué ci-dessus; le troisième, qui avoit pris le petit collet, l'a quitté et a pris le nom de vicomte de Rohan ; il est présentement aux mousquetaires. Des deux filles, l'une a épousé M. de Lautrec ; l'autre a épousé M. de Fernand Nunez, Espagnol.

Du dimanche 31. — 11 y a longtemps que je n'ai eu occasion de parler de Mme de Mailly; son nom est trop connu pour omettre aucune des circonstances qui la regardent. Elle passe sa vie avec Mmc la maréchale de Noailles, comme j'ai marqué ci-dessus. Cette société et les sermons du P. Renault lui ont donné apparemment occasion à des réflexions plus sérieuses; elle a quitté le rouge depuis sept ou huit jours, etparott fort gaie et fort contente.

Le Roi fut hier a la chasse à Fausse -Repose ; comme il

faisoit un vent froid, il envoya attaquer et demeura dans son carrosse. Apre» que la chasse fut commencée, il montaà cheval etcoiirut un premier cerf; le second ayant demeuré longtemps dans la garenne de Sèvres, le Roi vint mettre pied à terre sur le chemin de Paris, à l'abri d'une maison ; il y fut plus d'une heure, et y resta jusqu'à la mort du cerf. Pendant ce temps, il passa un ofûcier des gardes, en chaise de poste, qui s'en alloit à Paris , et qui ayant aperçu le Roi se cacha dans sa chaise. Le Roi le remarqua et envoya savoir qui c'étoit ; il sut que c'étoit le chevalier d'Ormesson; il demanda à M. le maréchal de Noailles, à son débotter, s'ilavoit donné congé à quelqu'officier. Le maréchal répondit que non, et parut étonné de la question. Le Roi lui conta le fait, tel que je viens de le marquer, excepté qu'il ne dit pas le nom, et ajouta qu'il s'étoit bien douté que c'étoit un officier qui s'en alloit sans congé. Le maréchal pria le Roi de vouloir bien lui dire qui c'étoit; mais le Roi répondit qu'il ne le diroit pas, et ajouta en s'en allant : « C'est un officier de votre compagnie. » Dans le fait, M. le chevalier d'Ormesson ayant eu depuis le départ du Roi des nouvelles de Paris qui demandoient qu'il y allât faire un tour, s'étoit adressé à la Reine, auprès de laquelle il servoit, pour lui demander un congé; après l'avoir obtenu, il partit, et étoit revenu le soir.

Il y a eu aujourd'hui deux présentations, l'une après le sermon, l'autre après le salut. La première a été Mme d'Argenson , qui n'étoit point encore venue dans ce pays-ci ; c'est M™ la duchesse de Lorges qui l'a présentée. La seconde a été Mme la duchesse de Monthazon, qui n'a voit point paru ici depuis son mariage; elle a été présentée par Mro'" la princesse de Rohan.

Il y a sept ou huit jours que M. de Gesvres présenta au Roi M. de la Tour d'Auvergne, qui est un jeune homme, capitaine de cavalerie , qui prétend depuis longtemps être de même maison que MM. de Rouillon. M. de Bouil-

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Ion a fait examiner ses titres par les plue habiles généalogistes, et dit avoir les prouves que c'est effectivement la même maison , mais dont cette branche est séparée de l'au* tre depuis plus de quatre cents ans. M. le comte d'Évreux, à qui M. de Bouillon en parla, étoit convenu que Ton ne pouvoit empêcher M. de la Tour d'Auvergne d'être pré* senté au Roi, mais avoit demandé à M. de Bouillon de ne passe trouver à la présentation; cependant M. de Bouillon s'y trouva, et rendit les témoignages les plus avantageux de M. de la Tour d'Auvergne. Cette affaire a donné occasion à M. le comte d'Évreux de faire beaucoup de plaintes. H. le cardinal d'Auvergne étoit choqué aussi bien que M. le comte d'Évreux. M. de Bouillon, instruit de ce qu'ils pensoient l'un et l'autre, résolut de parler au Roi, ce qu'il a fait ce matin; il a dit à S. M. qu'il savoit que les discours de M. le comte d'Évreux étoient parvenus jusqu'à elle, et qu'il ne pouvoit s'empôcher de lui représenter que M. de la Tour d'Auvergne étoit bien réellement de sa maison ; qu'il en avoit vu et examiné les titres ; qu'il apportoit, comme il a fait effectivement, ces titres mêmes au Roi pour qu'il ait la bonté de les faire examiner s'il le jugeoit à propos; qu'il sentoit bien qu'une branche séparée, et depuis aussi longtemps, ne pouvoit pas prétendre les mêmes honneurs et les mêmes distinctions qui ont été accordées par les rois longtemps depuis ladite séparation, mais qu'il trouverait de l'injustice de ne pas reconnoltre M. de la Tour d'Auvergne pour être de sa maison (quoiqu'il ne fût pas riche), puisque ses titres étoient bien réels.

L'on fait part actuellement du mariage de M. le duc de MontenegroCarafla avec M"' duChàtelet. M11* du Chatelet est fille de M. du Chatelet de Laumont; elle est grande, bien faite , sans être jolie. Sa mère , qui est Breteuil , esl connue par son esprit et son habileté dans les sciences les plus abstraites.

M. de Dromesnil, neveu de M. l'évêque de Verdun, veuf

depuis environ un an, épouse la troisième fille de M. Boulogne. M. Boulogne a un garçon et quatre filles. L'alnée des filles a épousé M. de Boves, maître des requêtes; la seconde est M™ de l'Hôpital, attachée à Mesdames, et dont le mari est ambassadeur de France à Naples; celle-ci est la troisième ; il y a la quatrième à marier.

Le Roi revint avant-hier de Choisy, tint conseil en arrivant, et soupa dans ses cabinets. Il y soupa encore hier. Les dames sont toujours les trois soeurs. On ne servit point de gras à Choisy ; c'est l'usage ordinaire de ne servir qu'en maigre, ainsi que dans les cabinets.

Hier, M. Hardion, directeur de l'Académie, rendit compte au Roi de l'élection, faite jeudi dernier, de mon frère pour remplir la place vacante par la mort de M. le cardinal de Fleury . Cette place étoit fort demandée par M. de Voltaire ; tous ses amis sollicitoient vivement, et le Roi n'ayant jamais voulu y consentir, ils avoient fait des tentatives pour empêcher que personne se présentât pour la demander. Mon frère ne songeoit en aucune manière à cette place. Étant allé rendre visite à M. de Maure pas, sans aucun dessein de lui en parler, M. de Maurepas lui en parla le premier, et lui dit qu'il devroit y songer; que cette demande seroit bien reçue. Mon frère en parla à M. l'évèque de Mire poix, qui est fort de nos amis et qui est de l'Académie. M. de Mirepoix lui parla de la même manière que M. de Maurepas, et en rendit compte au Roi, qui parut approuver que mon frère fit les démarches nécessaires. En conséquence, mon frère alla chez tous les académiciens, et jeudi il fut élu tout d'une voix. 11 sera reçu quand il aura composé son discours. On sait que Tusage est de faire l'éloge de celui dont on remplit la place, et le sujet qu'il a à traiter est d'une trop grande étendue pour ne pas mériter beaucoup de réflexions.

Mort «le l'électeur de Mayence et de l'électricc palatine. — Audience de renvoyé de Gênes. — Mariages. — Départ dea officiers généraux pour l'armée.

— Arrivée du maréchal de Maillebois. — Mort de M. de Champigny. — La Mérope de Voltaire. - Mariage de M'* de Goësbriant. - M. de Vissée on le deux marquis. — Cène de la Reine. — Le Roi tait bon accueil à Cbe- ▼ert — Opinion de M. de Broglie sur la guerre. — Croix de Saint- Louis donnée au due de Chevreuse. — Reproches faits à M. d'Aubigné sur ses opérations en Bohême. — Audience de M. de Piosasqoe. — Fin du carême.

— Guidons de gendarmerie et régiment donnés. — Disgrâce de tous les amis du maréchal de Belle- Isle. — Nouvelle Cour des cabinets. — Conduite de M0* delà Tournelle; son peu de crédit; son désir d'être duchesse. — Le Roi et M. de Meuse. — Crédit de M. de Noailles ; le maréchal de Belle- Isle n'est consulté en rien. — M. de Montijo, ambassadeur d'Espagne ; son habileté et sa magnificence. — Le roi de Pologne à Trianon. — M. de Castillane est nommé major de ta gendarmerie. — La R^ine envoie souper chez le Roi M™** de ta Tournelle, de Flavacourt et d'Antin. — Propos de M. d'Ayen — Nouvelles étrangères. — Habitudes du roi de Pologne.

Du mardi 2 avril, Versailles. — J'ai oublié démarquer ci-dessus la mort de rélecteur de Mayence (1) ; il y a huit ou dix jours que l'on sait cette nouvelle ; il étoit d'Eltz (2) ; son successeur n'est point encore nommé. C'est le chapitre de Mayence qui y nomme , et cela se fait par élection. Ordinairement ils élisent un de leur corps, et dans ce cas il ne faut qu'une voix de plus pour décider la pluralité ; lorsque leur choix tombe sur un étranger, il faut qu'il ait les deux tiers des voix ; mais un étranger ne peut être élu sans avoir un induit de Home, au lieu que par un capitulaire de Mayence son élection est toujours confirmée par le Pape, et pour ainsi dire de droit. Pour être chanoine de Mayence, il faut être né de maison libre , c'est-à-dire qui ne dépende d'aucun souverain. H n'y a en Allemagne que cinquante maisons qui prétendent avoir droit d'entrer dans ce chapitre. On sait que

(1) Il est mort le 21 mars, âgé de soixante-dix-huit ans. ( Note du duc de Lupnet. )

(2) Philippe-Charietd'Elte,néle26 octobre 1665, électeur et archevêque fie Mayence le 9 juin 1732.

c'est l'électeur de Mayence qui convoque la diète de l'Empire el qui fait de droit le couronnement de l'Empereur. Indépendamment de la qualité d'électeur, à laquelle est jointe celle de souverain , les prélats en Allemagne ont presque tous une grande autorité. Par exemple , l'archevêque de SaJUbourg nomme à quatre • autres évêchés et donne des bulles. Quant à ce que je

viens de marquer de la confirmation que le Pape donne aux élections faites par le chapitre de Mayence , son pouvoir ne s'étend pas seulement à ce qui regarde les électeurs, il se conserve toujours dans le droit ou plutôt dans la possession de confirmer l'élection des Empereurs; il est vrai que l'usage n'est plus sur ce point tel qu'il étoit autrefois. Les Empereurs autrefois demandoient au Pape de confirmer leur élection, et alloient même à Rome aussitôt après qu'ils avoient été élus. C'est de là, comme on sait, qu'est venu l'usage des Mois Romains (1), qui subsistent encore aujourd'hui. Présentement les Empereurs ne demandent point la confirmation du Pape ; ils envoient seulement à Kome, aussitôt après leur élection, pour demander au Pape la confirmation des anciens privilèges accordés aux Empereurs; et dans le bref que le Pape fait expédier en réponse, non-seulement il confirme les anciens privilèges , mais encore l'élection de l'Empereur, auquel il accorde les premières prières , c'est-à-dire le droit de nommer à certains bénéfices.

Je croyois avoir parlé ci-dessus de la mort de rélectrice palatine; elle étoit retirée en Toscane , où elle mourut il y a environ un mois. Elle étoit Médicis , fille de Cômc III,

(1) En Allemagne, on appelle Molt Romain t une certaine (axe on subvention que l'Empereur lève sur Im sujet* de l'Empire dans quelque pressant»nécessité. Ce qui vient de ce que l'Empereur, ayant coutume autrefois de s'aller faire couronner a Rome, on faisait une taxe sur tout l'Empire pour le, frai» de son voyage et de son séjour vendant un certain nombre de mois, qui ont été appelés Mois Romains; et ce nom a été donné à toutes les auln>* taxe» qu'on a faites en de grandes nécessités, ou pour des dépenses extraordinaires. ( Die t. d« TréWHX.)

AVKIL 1745.

grand-duc de Toscane, et de Marguerite-Louise d'Orléans ; elle étoit veuve de Jean-Louis, palatin , mort en 1716 , lequel étoit fils de Philippe-Guillaume , duc de Bavière. Elle a fait le grand-duc de Toscane , François-Étienne de Lorraine, mari delà reine de Hongrie, son légataire universel.

Hier, M. de Gesvres vint dire à la Reine que le Roi prendroit jeudi le deuil de l'électrice palatine, pour onze jours, en violet; il l'alla dire aussi à M,ne de Luynes et à M"" de Tallard. L'on comptoit que Ton donnerait part aujourd'hui de cette mort; mais M. de Grevemhrok, envoyé de l'électeur palatin , n'avoit pas encore reçu les lettres pour donner part. M. de Stain ville, qui est ici chargé des affaires du grand-duc , mais sans caractère , a remis aujourd'hui à M. Àmelot une lettre pour le Roi, par laquelle il donne part de cette mort, et cela en qualité d'héritier de l'électrice; mais comme la reine d'Espagne a fait des protestations contre cette hérédité, il a été décidé qu'on ne prendroit pas le deuil en conséquence de la part donnée par le grand-duc, et que Ton différerait jusqu'à ce que M. de Grevembrok ait reçu ses pouvoirs.

Le nouvel envoyé de Gènes a eu aujourd'hui audience publique. J'étois à cette audience chez la Reine ; tout s'est passé comme à l'ordinaire : M. de la Mothe seul , derrière le fauteuil de la Reine. H. le cardinal de Tencin étoit à cette audience, et s'y est assis. Il y avoit des arabassadeurs présents. Cet envoyé s'appelle Doria, et remplace M. de Lomellini ; son compliment a été en italien, suivant Tusage. L'audience de la Reine étoit dans le grand cabinet.

Le Roi a signé aujourd'hui le contrat de mariage de M. le duc de Montenegro-Caraffa avec MUe du Chatelet. Monténégro est une terre, et leur nom est Caraffa; c'est un jeune homme petit et qui n'est pas d'une figure agréable.

M. de Clermont, mestre de camp de la cavalerie , a demandé l'agrément aujourd'hui pour le mariage de sa seconde fille avec M. Busset-Bourbon. C'est un jeune homme de vingt-deux ans , capitaine de cavalerie , qui a aujourd'hui 25,000 livres de rente et dix autres mille livresde rente assurées. M"* deClermonta vingt-et-un ans.

M. le maréchal de Duras a aussi demandé au Roi l'agrément pour le mariage de M. de Mailly , fils de sa belle-sœur, Mm<; de Mailly (Bournon ville), avec M"' de Seppeville. M. le duc de Villars étoit avec lui comme parent deMUe de Seppeville.

Mmc de l'Aubépine ( Saint- Aignan ) a présenté aujourd'hui sa belle-fille, qui est Sully et sœur de Hmc de Goësbriant.

Le Roi ne. fait point cette année la revue des gendarmes et chevau-légers qui sont partis pour la campagne; mais il a fait aujourd'hui la revue des mousquetaires.

Du samedi 6. — 11 y a déjà quelques jours que l'on sait la mort de la princesse de Bavière , Marie-Thérèse ; elle étoit née en 1 723 ; elle est morte de la petite vérole. Elle étoit fille du feu duc Ferdinand , frère de l'Empereur. L'Empereur n'a fait part de cette mort que depuis peu de jours. Quelques jours après mourut à Munich , aussi de la petite vérole, Thérèse-Bénédictine , princesse de Bavière, qui étoit née en 1725 ; c'étoit la seconde fille de l'Empereur. Elle étoit belle, mais elle avoit beaucoup moins de grâces et plaisoit moins que sa sœur aînée. C'est celle dont il avoit été question pour M. le duc de Chartres ; on prétend que le mariage étoit arrêté, et que Mme la comtesse Corronini, gouvernante des filles de l'Empereur, qui a passé quelques mois ici, sous le prétexte de sa santé , étoit chargée de traiter des conditions de ce mariage. On n'a point encore pris le deuil de ces deux princesses.

On le prit hier de l'électrice palatine ; le Roi la pris en

violet , il le. portera onze jours. J'ai parlé ci-dessus de ce deuil. M. de Grevembrok reçut mercredi dernier la lettre de l'électeur palatin par laquelle il donne part au Roi de cette mort. 11 demanda aussitôt à M. Amelot si Ton lui donneroit une audience pour remettre la lettre ; M. Amelot lui dit de la lui envoyer. M. Amelot Ta remise au Roi, et il n'y aura point d'audience. Le Roi manda jeudi à la Reine par M. de Gesvres qu'il prenoit le deuil le lendemain , mais il n'étoit pas encore décidé dans ce moment pour qui ni combien de temps. Gomme la Reine va tout les matins au lever du Roi , ainsi que je l'ai déjà marqué, le Roi lui dit hier matin que le deuil étoit pour rélectrice palatine. Celle-ci est grande-tante à la mode de Bretagne du Roi. Les deux princesses de Bavière étoient toutes deux cousines issues de germain de S. M. On ne portera pas le deuil de ces deux princesses, l'un après l'autre.

Les officiers généraux de l'armée de M. le maréchal de Noailles ont ordre d'être à Metz le 20 de ce mois ; il parolt que l'on a impatience qu'ils y soient déjà arrivés , d'autant plus que l'on sait que les Autrichiens, Anglois et Hanovriens ont déjà passé le Rhin. Une partie de leur armée a dû 'passer le 2, et le reste le 12. Ce sera M. le duc de Chartres qui commandera la cavalerie ; c'est l'usage ordinaire que ce soit le premier prince du , sang.

M. le maréchal de Maillehois arriva avant-hier ici, de l'armée de Bavière. A F arrivée de M. le maréchal de Broglie à cette armée, il avoit déjà demandé à revenir, s'y croyant inutile ; le Roi lui fit écrire alors qu'il souhaitoit qu'il restât. Depuis ce temps , ayant continué à voir que sa présence ne pouvoit servir en rien aux intérêts de S. M., puisqu'il n'avoit d'autre droit que de faire des représentations, et que c'est précisément ce qui n'est pas reçu favorablement par M. le maréchal de Broglie ; que d'ailleurs, s'il se passoit quelque événement heureux , l'honneur ne pourroit jamais lui en être at-

tribué, il a insisté de nouveau pour avoir la permission de revenir ; et aussitôt après l'avoir obtenue , il est parti . 11 fit sa révérence au Roi avant-hier; il lui dit qu'il venoit le remercier de la bonté qu'il lui avoit marquée en lui permettant de venir lui faire sa cour, et lui renouvela les assurances de son zèle et de son attachement. Le Roi lui dit : « Je le sais, et je suis content de vos services. » Depuis ce temps S. M. lui a parlé continuellement, quoique ce n'ait point été sur des choses importantes; elle a toujours paru le recevoir avec bonté. 11 attend les ordres du Roi pour lui rendre compte en présence de M. d'Argenson. M. de Maillebois reprit hier les fonctions de maître de la garde-robe, ayant droit d'exercer pendant huit ans cette charge, qu'il a cédée à son fils, comme l'on sait.

Le Roi fut courre hier auprès de Chevreuse ; n'ayant point trouvé de cerf, il revint de bonne heure ; il étoit ici a trois heures et demie. Comme le sermon n'étoitqu'à quatre, on crut que le Roi pourroit y aller; son fauteuil même étoit dans la chapelle ; ce ne fut que lorsque la Reine fut arrivée à la chapelle , que le Roi lui manda, par l'exempt des gardes du corps, (Ju'il n'iroit point au sermon. J'ai déjà inarqué ci-dessus que l'usage est, et continue, que le premier gentilhomme de la chambre se mette derrière le fauteuil du Roi, au sermon, à côté du capitaine des gardes , et à sa droite, de même que le chevalier d'honneur est derrière le fauteuil de la Re ine, à la droite de l'officier des gardes.

Avant-hier, après que M. de Maillebois eut fait sa révérence au Roi, il vint chez la Reine. Mne de Villars n'y étoit point, et Mœe de Lu y nos étoit à Paris. U s'adressa à M. de la Mothe; M. de la Mothe en rendit compte k la Reine, qui lo fit entrer.

J'ai oublié de marquer ci-dessus que M. de Champion y, maréchal de camp et major général de l'armée de Bavière-, y est mort, le 20 du mois passé .^M. de Revel,

l'un des fils de M. le maréchal de Broglie, a été choisi pour remplir cette place.

Du jeudi 11. — Je ne sais si j'ai marqué ci-dessus que les comédies et même les concerts ont cessé à la semaine de la Passion ; le dernier concert fut le samedi , veille du dimanche de la Passion ; les concerts ne recommenceront que le lundi d'après la Quasi modo, et alors il y en aura trois par semaine , parce que les comédies ne recommencent qu'après la Toussaint, ou à Fontainebleau. La dernière pièce que les comédiens jouèrent ici fut une tragédie de Voltaire , que l'on appelle Mèrope , c'est une pièce qui a voit été composée par M. le marquis llaffel, qui avoit déjà été traduite en prose, et que Voltaire a mise en vers; au moins c'est le même sujet; elle avoit déjà été jouée une fois ici , et y a été fort approuvée , aussi bien qu'à Paris.

Hier matin, M. le comte de Goesbriant, lieutenant général, fit signer ici le contrat de mariage de sa seconde fille avec M. le marquis de | Hierles] , fils de H. de Vissée (1). M. de Vissée est retiré dans ses terres en Languedoc; il est brigadier des armées du Roi; il étoit lieutenant-colonel du régiment des dragons qui est aujourd'hui la Suze ; il a cédé sa compagnie à son fils. Le marquis de Vissée est celui qu'on appelle le doux marquis. Il y a grand nombre d'histoires de lui qui lui ont fait donner ce nom; une entre autres où, dans une action, un des ennemis étant venu à genoux lui demander la vie, il lui répondit avec le ton de douceur qu'il conserve toujours : « Hélas, mon cher ami , demandez-moi toute autre chose. » Dans une autre occasion, étant à souper avec ses amis , il racontoit une dispute qu'il avoit eue contre un officier qui lui avoit dit beaucoup d'injures

(I) Le Mercure de France le nomme N. de Montfaucon, comte d'Hierta», (ils de Guy -Joseph de Montfaucon , seigaeur et baron de Vitaux et d'Hier les dans les Cévennes.

et avoit fini par lui donner un soufflet. L'histoire finissant là tout court, la compagnie fut surprise, et lui demanda s'il n'y avoit rien par delà. Toujours avec le môme ton de douceur, il répondit : « Cet homme fut enterré le soir. » M. de Goësbriant a quatre filles; il est veuf et a fort peu de biens. L'aînée des filles est mariée , il y a déjà plusieurs années, au fils de M. de Sauroy. M. de Goesbriant, le grand-père, vit encore et est fort vieux; il étoit gendre de M. Desmaretz.

La Reine n'a point joué depuis le commencement de cette semaine, et n'a vu l'après-dlnée que les entrées.

Il y a actuellement dans la maison de la Reine une charge à remplir, pour laquelle on est venu parler à Mm0 de Luynes; c'est la place de premier valet de chambre, charge sans aucune fonction dans aucun temps de l'année.

Le Roi a été à la chasse lundi et mardi de cette semaine, et a soupé dans ses cabinets ; il ira encore samedi. Hier les ténèbres, et souper dans sa chambre. Les ténèbres comme à l'ordinaire, toujours avec un psaume en musique et le miserere en faux bourdon (1).

Du vendredi saint, 12. — Avant-hier au soir, la Reine dit à M"' de Luynes d'envoyer avertir Mme là princesse de Rohan pour quêter jeudi. M"0 de Rohan ni Mmc de Montauban ne vont point à la cène, à cause du rang qu'elles prétendent. M. le cardinal de Rohan ne reste pas non plus à l'adoration delà Croix , par la môme raison.

J'ai déjà marqué ci-dessus que lorsque Mesdames suivent la Reine à la chapelle , M1** de Tallard marche toujours immédiatement après elles et avant Hm* de Luynes , prétendant qu'en qualité de gouvernante, rien ne doit

(I) Aujourd'hui il a dîné dans sa cliambre, et a été ensuite à ténèbre». Demain le sermon de la Passion , l'office, et dîner au grand couvert. On ne sert jamais de poisson au dîner ; ce que l'on appelle le rot est composé de racines frites, Mguintes en poisson.

la séparer de Mesdames. Hier, MBe de Tallard n'étoit point avec Mesdames; elles étoient suivies par M"* de la Lande, Tune des sous-gouvernantes ; en cette qualité Mme de la Lande marcha immédiatement après Mesdames, et passa avant M"e de Luynes.

Hier la Reine fit la cène à l'ordinaire. Le prédicateur de la cène du Roi étoit un Cordelier, celui de la cène de la Reine un Barnabite; ils prêchèrent tous deux assez bien. Mesdames portèrent le pain et le vin, à l'ordinaire; et treize dames pour les treize portions. Il y en avoit six de titrées, qui marchèrent suivant leur rang; en tout, des treize dames, il y avoit neuf dames du palais; il nemanquoit du palais que M"e de Mérode, Mme de Fitz-James et Mra<î de Montauban ; celles qui suppléoient furent M"e la duchesse de Rochechouart, Mra* de Châtillon, M"* de Chalmazelet Mmcd'Andlau. M"" d'Andlau porta une partie des plats, et ensuite Mmc de l'Hôpital la relaya. Ce fut M. de Ventadour, coadjuteur de Strasbourg et év6quetnjparft&t<s, qui officia.

M. le maréchal de Belle-Isle , qui n'étoit point venu ici depuis assez longtemps, ayant été malade, vint avanthier ; le Roi lui a beaucoup parlé dans les différentes occasions où il lui a fait sa cour. Le Roi continue aussi de parler beaucoup à M. de la Fare, quoiqu'il n'ait pas jugé à propos de l'employer. Il a parlé beaucoup aussi aujourd'hui à dîner à M. de Chevert, connu par l'escalade de Prague, qui l'a fait faire brigadier, et ensuite par la ca- • pitulation de Prague, qu'il a faite après la sortie de M. de Belle-Isle.

Avant-hier mercredi , le Roi quitta le grand deuil et pritles bas blancs. La Reine prit le blanc. Aujourd'hui le Roi a pris le violet pour la fille de l'Empereur.

M. de Lautrec est ici depuis quelques jours; il est lieutenant général, et arrive de Bavière; il a passé à Francfort, par ordre du Roi , pour assurer S. M. Impériale de l'attachement et du zèle de M. le maréchal de Broglie pour

son service. L'Empereur lui a répondu qu'il ne pourrait jamais être persuadé de cet attachement , pendant que M. le maréchal de Broglie par ses discours continuerait A décourager son armée, blâmant toujours hautement cette entreprise et disant qu'il n'y avoit rien de mieux à faire que de ramener les troupes en France.

Le Roi m'a dit aujourd'hui qu'il avoit donné la croix de Saint-Louis à mon fils ; ce sera M. le maréchal de Noailles qui la recevra à Metz. Il y a quelques jours que le Roi reçut plusieurs chevaliers; il en recevra encore lundi. Cette cérémonie se fait dans sa chambre.

Du samedi 13. — Le Roi a été 4 presque tout l'office ce matin ; il étoit à la chapelle dès neuf heures, et y a resté jusqu'à midi ; de là il a été à la chasse; il soupe ce soir dans ses cabinets.

J'ai parlé ci-dessus, à l'article du 20 mars, de ce qui regarde M. d'Aubigné. Non-seulement il étoit accusé de ce que j'ai marqué par rapport à Schwandorf, et qui est expliqué dans l'article du 20 mars; mais il y avoit encore deux autres chefs sur lesquels on prétendoit avoir quelques reproches à lui faire ; le premier, lorsque, ayant été envoyé par M. le maréchal de Belle-Isle de Prague à Pisek , avec ordre de pousser plus avant , s'il pouvoit , et d'aller jusqu'à Budweiss, en cas que les ennemis ne s'en fussent pas déjà emparés, il s'étoit avancé seulement jusqu'à Frauenberg, d'où il s'étoit retiré fort peu de temps après et replié sur Pisek, dans le temps que M. le maréchal de Brogliearrivoit dans cette même ville. Le second chef, au sujet de la retraite de Thein. M. d'Aubigné a fait un mémoire détaillé sur ces trois accusations; il remit ce mémoire il y a dix ou douze jours à M. d'Argenson , et lui montra toutes les lettres qui prouvoient la vérité des faits. Je ne parlerai point de l'affaire de Schwandorf, elle est expliquée plus haut. Quant à celle de Frauenberg, M. d'Aubigné fait voir qu'ayantété envoyé, par M. de Belle- Isle, de Prague, avec M. de M or tan y, maréchal de camp

AVRIL IT45. 4fi3

sous ses ordres, il donna l'avaut-garde de sou détachement à M. de Mortany, qui trouva les hussards ennemis déj t\ entrant dans Pisek ; il les attaqua, les poussa et les obligea de se retirer; il en donna aussitôt avis à M. d'Aubigné, qui le suivoit, et ayant continué lui-même à suivre les ennemis jusqu'à Frauenberg, qui est à huit lieues de Pisek, il avoit fait assez de diligence pour y arriver en même temps qu'eux, les battre une seconde fois sur la hauteur de Frauenberg, les empêcher d'y entrer et se rendre maître de ce poste important ; qu'il avoit donné un second avis de cette expédition et de sa position à M. d'Aubigné, qui, ne pouvant marcher aussi légèrement, n'étoit arrivé que le surlendemain à Frauenberg; qu'il n'avoit pu aller plus loin, étant certain que les ennemis étoient maîtres de Budweiss; que toute cette expédition s'étant faite dans une très- forte gelée, et la rivière deMoldau, près laquelle est Frauenberg, étant prise de manière qu'on la pou voit passer partout, M. d'Aubigné avoit bien senti qu'il ne pourroit pas tenir dans le poste où il étoit ; que cependant, il avoit voulu, avant que de se retirer, être sûr que les ennemis eussent pris la résolution de passer la rivière, mais qu'ayant vu qu'ils avoient déjà fait répandre du foin sur la glace; pour faire passer leur cavalerie, il avoit jugé que c'étoit le moment de songer à la retraite, après avoir laissé une garnison à Frauenberg (1). En conséquence, il s' étoit replié sur Pisek ; qu'en y arrivant , il avoit envoyé ordre aux troupes qui étoient plus à portée de lui de venir joindre son détachement; qu'il avoit envoyé en même temps un détachement en avant pour s'informer de la marche des ennemis, et avoit été reconnoltre un camp pour mettre ses troupes en bataille A la pointe du jour, tant celles de son détachement que celles qui de-

(l) Cette garnison est restée dan» le château jusqu'à la retraite que M. le maréchal de BroRlie fit quelques jours après le comhat de Sahay. ( NoUt du duc de Luynes.)

voient lui arriver; qu'il ne pou voit manquer d'être informé a temps de la marche des ennemis, parce que du lieu où il sa voit qu'ils étoient, qui est à quatre lieues de Pisek, il y a deux chemins, dont l'un vient à Pisek, et l'autre, laissant Pisek à droite, tourne ce poste et vient aboutir entre Pisek et Prague ; mais que comme ce dernier chemin est entre des montagnes, lorsqu'on s'y est une fois déterminé, on ne peut plus prendre d'autre route. Telle étoit la disposition de M. d'Aubigné lorsque M. le maréchal de Broglie arriva à Pisek. Ce général en arrivant fit assembler un conseil de guerre, et demanda à être instruit de l'état présent de nos troupes et de celles des ennemis. M. d'Aubigné commença à lui en rendre compte, mais étant fort enrhumé il le pria de trouver bon que M. de Mortany (1) lui en achevât le détail. M. de Broglie parut content de la position, et dit quon lui rendit compte le lendemain matin des nouvelles que l'on auroit. Les troupes qu'on avoit envoyé avertir arrivèrent pendant la nuit; à mesure qu'elles arrivèrent, on les posta dans le camp que l'on avoit reconnu , et le lendemain à la pointe du jour elles se trouvèrent toutes en bataille, suivant l'arrangement que l'on avoit projeté. Les ennemis se déterminèrent à venir à Pisek ; mais, nous ayant trouvés prêts à les recevoir, ils prirent le parti de se retirer.

Quant à l'affaire deThein, l'on sait qu'après le combat de Sahay, M. de Belle-Isle ayant quitté l'armée pour aller trouver le roi de Prusse, M. le maréchal de Broglie en. voya M. de Boufflers à Crumau et M. d'Aubigné à Thein,

(I) M. le maréchal de Broglie fut fort content du rapport que lui fit M. de Mortany; mai* le lendemain, à l'occasion de quelque détail sur ce qui s'étoit passé la veille, M. de Mortany parla beaucoup trop vivement à M. le maréchal de Broglie. 11 faisoit la fonction de maréchal des logis de la cavale» rie. M. de Broglie, trouvant qu'il lui avoit manqué de respect, ne voulut plus «*en servir. M. de Mortany, qui a de l'esprit, du roulage et des talents, ne pouvant plus espérer «l'être employé au service de la France, a pris le parti à la fin de la campagne de passer au service de l'Kmpereiir. ( Soie du duc de huynes. )

AYItiL

celui-ci avec une brigade cl' i niante lie et une de cavalerie. Il faut observer que la ville de Thein n'est pas du même côté de la Moldau que Frauenberg; elle est sur la rive droite et à quatre lieues plus bas, comme l'on sait. Thein estdans un fond, entouréd'unechainede montagnes dont elle est commandée partout et de fort près. Ces montagnes mêmes s'étendent jusqu'à la rive gauche de la Moldau, vis-à-vis Thein , ne laissant que le passage de la rivière. 11 y a sur la Moldau un pont vis-à-vis Thein et du haut des montagnes qui environnent cette ville , le pays est fort découvert , et il y a trois lieues de plaines. Au-dessus et au-dessous de Thein , ia rivière est guéable en deux endroits, dans l'un desquels la cavalerie pouvoit passer en escadrons; il auroit fallu des travailleurs et douze ou quinze jours de temps pour rendre ces gués impraticables. M. d'Aubigné , aussitôt qu'il fut arrivé à Thein , rendit compte de toutes ces circonstances à M. le maréchal de Broglie. Il sembloit qu'il auroit suffi de garder la rive gauche de la Moldau et le pont avec l'infanterie, d'étendre la cavalerie à droite et à gauche pour garder les gués, et de porter seulement un poste de 50 hommes dans Thein et une garde ordinaire de cavalerie sur le haut de la montagne, de l'autre côté de Thein, pour observer ce qui se passeroit dans la plaine. Mais M. le maréchal de Broglie envoya ordre à M. d'Aubigné d'occuper la ville de Thein avec 500 hommes. Sur cet ordre, M. d'Aubigné occupa la ville de Thein avec la brigade d'infanterie, et laissa sa cavalerie à la garde du pont, ayant posté une garde ordinaire sur le haut de la montagne. Ayant été informé par sa garde de cavalerie que l'on voyoit déjà paroltre quelques troupes ennemies, il en donna avis sur-le-champ àM. le maréchal de Broglie. La garde ordinaire, ayant aperçu les colonnes de l'armée autrichienne, en instruisit M. d'Aubigné, qui, ayant monté sur la hauteur et reconnu que c'était effectivement Farinée ennemie qui s'avançoit, donna ordre aux troupes

4m MEMOIRES DU DUC Dfc LUYNES.

qui étaient dans Thein de repasser le pont, ce qui s'eiécuta le plus promptement qu'il fut possible. On a prétendu que cette retraite ne s'étoit pas faite ussez diligemment, par l'attention que M. d'Aubiguéavoiteuede conserver ses équipages et à leur donner le temps de te retirer , et le fait est qu'il n'avoit point son équipage avec lui: il n'avoit que quatre mulets et un- chariot, M« d'Aubigné ayant repassé le pont, avec son infanterie et sa garde de cavalerie, et fait rompre ce pont le mieux qu'il lui fut possible en aussi peu de temps, se chargea de garder le pont, avec son infanterie et envoya M. de Villemur, maréchal de camp détaché d'aveo lui, avec la cavalerie, vers un dés gués où la cavalerie pou voit passer ; le9 ennemis, ayanteffeclivement passé le gué, poussèrent M. de Villemur et mirent sa cavalerie assez en désordre. Ui de Villemur ayânt eu son cheval tué sous lui fut mit prisonnier» et la brigade de cavalerie se retira dans les bois les plus voisins. Pour M, d'Aubigné> il se retira en bon ordre avec l'infanterie ; mais, comme il n'avoit point reçu de réponse de M. le maréchal de Broglie, il ne pou- ' voit savoir de quel côté il devoit se retirer. Dans cette incertitude, il prit le parti de se replier sur Fraucnberg. Ce fut en chemin qu'il trouva et joignit l'armée de IL le maréchal de Broglie, qui seretiroit elle-même.

M. d'Argenson porta donc le mémoire de M. d'Aubiglié dans son premier travail avec le Roi. Ge ne fut pas sans quelque peine qu'il détermina le Koi à vouloir bien en entendre la lecture; enfin, cette lecture faite et accompagnée des témoignages que M. d'Argenson rendit de la vérité des faits* le Roi lui dit i « 11 faut dire quelque chose d'honnête a M» d'Aubigné. » M. d'Argenson eut beau demander une explication , le Roi n'en voulut pas dire davantage, et en conséqùeuoeAI. d'Argenson a dit à M. d'Aubigné que le Roi avoit été étonné de la différence qu'il a voit trouvée dans les faits, et qu'il étoit bien persuadé de son zèle et de son attachement pour son service.

Du 1 fc, jour de Pâques. — M. la comte de Piosasque, qui est arrivé ici aujourd'hui de la part de l'Empereur, a eu audience particulière du Roi et de la Heine ; on dit qu'il est chargé d'une commission impériale. Mt de Piosasque est colonel des gardes à cheval de l'Empereur et général de sa cavalerie, grade qui est immédiatement après celui defeld-maréchal. C'est un homme âgé d'environ soixante ans et d'une taille médiocre. MAI* de Piosasque sont originaires de Savoie} le» ancêtres de celui-ci vinrent s'établir en Bavière, à l'occasion du mariage de Ferdinand- Marie, électeur de Bavière* en 1652* aveo Henriette-Adélaïde, fille d'Amédée duc de Savoie . Ferdinand-Marie est le grand-père de l'Empereur d'aujourd'hui,

Du mercredi de Pàtjues 17, Versailles, Dimanche dernier, qui étoit le jour de Pâques, ce fut M. l'abbé de Ventadour, évoque de Ptolémalde, qui officia; il avoit aussi officié le samedi saint. Ce fut M"** la duchesse de Rochechouart qui quêta dimanche. 11 n'y eut point conseil ce jour-là \ le conseil d'État se tint le lundi.

Avant le conseil, lundi, le Roi reçut vingt-quatre che* valiers de Saint-Louis dans sa chambre. C'est M. de Sauroy, trésorier de l'extraordinaire des guéries, qui lut le serment. Après le conseil, M. le maréchal de Noaiiles prit congé du Roi ; il partit pour t>aris, d'où il est parti ce malin pour Metz.

Dimanche fut le dernier sermon du carême* et par conséquent le compliment du prédicateur, suivant l'usage : ce compliment fut une véritable instruction, mais fort respectueuse et même touchante.

Hier M. le marquis de Clermont fit signer ici le contrat de mariage de M11* sa fille avec M. de Bourbon* Busset.

Le jour de Pâques, M. le Dauphin soupa au grand cou* vert. Madame étoit malade. Depuis Pâques, le Roi soupe comme il faisoit pendant le carême, toujours au grand couvert ou dans ses cabinets.

4fi8 MÉMOIRES DU DUC DK I.UYNKS.

JHa samedi 20, Versailles. — H y a déjà quelques jours que le Roi nomma à trois guidons de gendarmerie qui étoient vacants ; MM. de Boissy, homme de condition de Limousin ; d'Autrey, petit-fils de feu M. d'Armenon ville, garde des sceaux; et de Ximénès, fils du lieutenant général, mort en Bohème Tannée passée.

Nous sûmes hier avec grand plaisir que le Roi a donné au vicomte de Talleyrand le régiment de cavalerie de Sahran. Le vicomte de Talleyrand est frère du comte de Talleyrand qui a épousé la fille de Mne deChalais. MM. de Talleyrand sont gens de grand nom, de Périgord. Le vicomte étoit capitaine de carabiniers et avoit été blessé considérablement au bras , au combat de Sahay.

M. de Luxembourg a pris congé du Roi , aujourd'hui au débotter. Le Roi Ta fort bien reçu, et lui a parlé honnêtement et même avec amitié. Depuis quelque temps cela étoit fort différent; et comme ami de M. de Belle-Isle, il avoit eu part à la disgrâce commune.

La disposition des esprits, dans le particulier des cabinets du Roi, est fort différente de ce qu'elle étoit du temps de M"* de M a il 1 y; il ne reste presque plus des amis de Mme de Mai 11 y admis particulièrement dans les cabinets que M. de Meuse, qui est toujours dans le même particulier avec le Roi , et tous les jours tète à tète plusieurs heures. D'ailleurs, M. le duc de Villeroy, M. le duc d'Ayen et M. le comte de Noailles, qui sont toujours également bien auprès du Roi et continuellement dans les cabinets, ne peuvent pas être regardés comme tenant au Roi par M™ de Mailly, puisque le Roi a toujours eu de la bonté pour eux. Le Roi a toujours aussi fort aimé M. de Coigny ; ainsi Ton ne doit point le regarder dans le nombre des amis de M"" de Mailly tenant par elle. M. de Luxembourg, qui tenoit beaucoup par elle , n'est pas trop bien auprès du Roi depuis longtemps. M. et M™" de Bouf fiers sont aussi bien que lui enveloppés dans la prévention qui rAgne contre M. de Belle-Isle ; Mwe de Boufflers a été long-

AVRIL 1743. m

temps sans souper dans les cabinets ; elle y soupa cependant il y a cinq ou six jours. M. de Boufilers partit il y a au moins quinze jours pour aller dans ses terres, d'où il se rendra à l'armée de M. de Noailles; il a fallu de fortes sollicitations pour obtenir que MM. de Luxembourg et de Boufflers fussent employés cette année; cependant M. de Luxembourg , en prenant congé , a été fort bien reçu. Ce que Ton peut appeler en quelque manière la nouvelle cour des cabinets, c'est M. de Richelieu, qui y a toujours été à la vérité, mais c'est le seul qui ait un véritable crédit sur l'esprit de M™ de la Tournelle, et l'on en peut voir la raison en lisant ce qui est écrit ci-devant; c'est M. de Guercby, le comte de Fitz-James, le marquis de Gontaut, M. le duc d'Aumont, tous fort liés avec Mrae de la Tournelle etMme de Lauraguais. M10* d'Antin s'est toujours conservée au même point avec le Roi ; elle étoit plus amie de Mme de Mailly que de Mme de la Tournelle ; cependant cela fait le même effet pour les soupers et pour les voyages. Mlle de la Roche-sur-Yon est aussi restée à peu près au même point où elle étoit pour les cabinets et les voyages.

MmMdela Tournelle et de Lauraguais ne sortent presque point tout le jour de leur chambre. Mme de la Tournelle persiste toujours à ne vouloir point que le Roi fasse porter son dîner chez elle ; elle dit qu'elle ne demanderait pas mieux que de dîner avec lui quand il l'aura mise en état qu'elle lui en donne. Il faut convenir que l'arrangement présent ne ressemble point à ce qui a voit été annoncé dans le commencement de la faveur de M"" de la Tournelle. Dans ce temps, M. de Richelieu, enthousiasmé de cette affaire, disoit, ce sont ces termes : « Qu'il vouloit que celui « qui entrèrent dans l'antichambre de Mme de la Tournelle « eût plus déconsidération que celui qui auparavant étoit « tète à tête avec M™ de Mailly. »

M"* delà Tournelle ne vouloit point prendre d'engajrement, disoit-on, qu'elle ne frtt assurée d'avoir une maison à elle, donner à manger, avoir du inonde chez

elle, et avoir un carrosse pour aller se promener, ne voulant point se servir des carrosses du Roi. Il est vrai qu'elle ne s'en sert point, mais elle n'en a point à elle; aussi elle ne sort jamais, quoiqu'elle aime les spectacles. Quand elle soupe hors des cabinets, elle quitte le jeu ej la compagnie tous les jours à minuit, lorsqu'elle sait que le coucher du Roi est fini ; elle peut avoir du créditen particulier pour plusieurs choses qui paroisse ut devoir ne pas Y intéresser beaucoup, mais il y en a deux très-considérables par lesquelles on voit qu'elle a peu de crédit jusqu'à présent: l'une est le gouvernement de Montpellier, que M. de Richelieu désire depuis longtemps; l'autre est un brevet de duchesse pour elle-même. Pour le gouvernement, on ne doutoitpas, lorsqueM.de Richelieu arriva de Languedoc, que le Roi ne lui annonçât sur-le-champ lui-même cette grâce. S. M. avoit paru désirer son retour et l'attendre avec impatience; cependant il ne fut question d# rien. Quelque temps après, M. de Richelieu se détermina à faire une tentative dont le succès paroissoit presque sur. Il a une des lieutenancos générales de Languedoc; oette charge vaut 18,000 livres de rente; Montpellier en vaut 21,000. Quatre mille livres d'augmentation parois-! soient être une petite grâce à obtenir ; il en parla au Roi.' Le Roi ne lui répondit rien, et le gouvernement est encore à donner. Pour le brevet de duchesse, il est vrai que M** de la Tournelle ne veut ni en parler ni qu'on en parle; malgré cela, ceux de ses amis qui sont le plus à portée de parler ont tenu souvent devant le Roi tous tes propos qui peuvent conduire a oette grâce. Assurément le Roi n'a pas besoin d'explication pour comprendre ce qu'on veut lui faire entendre ; malgré cela, jusqu'à présent on ne voit aucun effet.

Une autre observation singulière, c'est par rapport à M. de Meuse ; il peut être assurément regardé comme tenant au Roi pur lni-mèine. Malgré cette assiduité perpétuelle a faire sa cour, le tète-à-tête continuel, cette conver-

sation remplie de bonté et de promesses, au moins d'espérances les plus étendues et les plus flatteuses dont j'ai parié ci-dessus, quoique le Roi sache qu'il nTe»t pas riche, qu'il n'a sacrifié le désir qu'il avoit de serrif que par obéissance pour S. M., non-seulement il n'a pas été fait chevalier de l'Ordre, mais il n'a pu encore obtenir aucun des gouvernements qui sont vacants; cependant il y a lieu de croire que le Roi a en vie de lui donner celui de Saint-Malo.

■ Du mercredi âfc, Versailles. — Le crédit de M. de Noailles paroit toujours se soutenir dans le moment présent, et celui de M. de Belle-lsle semble être presque entièrement anéanti. Il est question de plusieurs points importants dans les négociations : l'un est l'élection de l'archevêque de Mayence, le premier des électeurs et dont le suffrageaplusde poids dans l'Empire. Le feu électeur étoit fort attaché à la maison d'Autriche; il seroit d'une grande importance d'en avoir un dont les sentiments fussent différents. Personne ne semblerait devoir être plus consulté que M. deBelle-ïsle, par toutes sortes déraisons; on ne lui a seulement pas demandé son avis.

Les mouvements des troupes dans le pays Messin, dans l'Alsace, sur les bords du Rhin, en deçà et au delà, sont d'assez grande conséquence pour mériter une même délibération. Indépendamment des talents et de l'application de M. de Belle-lsle, le long séjour qu'il a fait à Metz, son attention à tout voir et tout examiner par lui-même, joints à laconhoissance qu'il avoit déjà de tous ces différents pays, la route enfin qu'il vient de faire dans ces mêmes pays à latêted'une armée, la certitude où l'on est que personne ne sait mieux que lui les mouvements des esprit des nations alliées contre la France, toutsembloit annoncer la nécessité de leconsulter. M. de Noailles, avant que de partir, a eu une conférence avec lui ; à cela près, on ne lui a parlé de rien.

11 n'y a personne en France en qui l'Empereurait plus de confiance qu'en M. de Belle-lsle; il lui a des obliga-

472 MfcMOMRS PU DUC DR LUYISKS.

tions essentielles; cela n'est pasdouteux; mais il est certain qu'il l'estime infiniment et que H. de Belle-lsle est le seul capable d'avoir du crédit sur son esprit. L'Empereur est parti de Francfort, où il laisse l'Impératrice et toute sa famille, à la réserve du Prince Royal qu'il emmène avec lui ; il va à Munich, où même il doit être présentement. 11 a été question de concerter avec lui les mouvements de nos troupes, tant celles de l'armée de M. de Noailles que celles de M. de Broglie. L'Empereur n'a pas un ministre en qui nous ayons confiance, ni qui ait assez de capacité pour la mériter; de manière que lorsque après son élection, lorsqu'il fut question d'envoyer des ministres dans les différentes cours, il envoya quérir M. de Sade, envoyé de France auprès de l'électeur de Cologne, son frère, pour savoir si l'électeur de Cologne avoit quelqu'un dont on pût faire usage. M. de Sade ne put lui en nommer aucun, et l'Empereur a été obligé de se servir de ce qu'il avoit de moinsmauvais. L'Empereur, qui doit être présentement à Munich , va se mettre a la tête de son armée. Il a fallu nommer un ambassadeur du Roi auprès de lui, et un ambassadeur qui fût en état de le suivre et de monter à cheval. M. de Belle-lsle ne le pouvoit pas, à cause de sa santé; mais il pouvoit donner son avis, et il paroissoit nécessaire de le prendre. On ne le lui a pas demandé; on s'est contenté de lui donner ses lettres de recréance pour finir son ambassade; on n'a pas même encore décidé pour le remboursementde la dépense qu'il a été obligé de faire à Francfort. Il a eu l'attention de faire tout payer exactement; mais il a fallu qu'il empruntât beaucoup. J'ai marqué ci-dessus ce qui s'étoit passé entre M. le Cardinal et lui, dans le temps de son départ; il a donné son mémoire, disant qu'il seroit content de ce que le Roi ordonneroit, et le Roi n'a encore rien ordonné.

Le Roi quitta le deuil (1 ), samedi, de la fille de TEmpe-

( I ) Le Roi a continu* Ia violet pemtonttout ledenil. (Note du due de Lu¥nes.)

AVRIL m*. 473

reur pour prendre celui de la nièce; pour cela il quitta l'habit violet et prit le noir, et la Reine prit le blanc.

M. de Lautrec, lieutenant général, gendre de feu M. le prince de Léon, lequel a été ministre du Roi à Genève, a été nommé ces jours-ci ministre plénipotentiaire du Hoi auprès de l'Empereur.

Tous les ambassadeurs et ministres étrangers suivent l'Empereur en Bavière. De ce nombre est M. de Montijo, ambassadeur d'Espagne, dont j'ai parlé ci-dessus. On dit que personne n'a plus de capacité, d'esprit et d'habileté dans les affaires, et qu'il est impossible de trouver un mi* nistre qui serve mieux son maître ; il est universellement considéré dans l'Empire. Quoiqu'il ait de la hauteur, elle est accompagnée de tant de politesse et de magnificence, que Ton n'en est pas moins empressé d'aller chez lui. Cette magnificence est au delà de tout ce qu'on pourroit croire ; il donne des fêtes continuellement à la ville et à la campagne; ses meubles sont magnifiques ; il a répandu de l'argent avec profusion dans toutes les occasions nécessaires, et en dernier lieu au retour des troupes françoises. M. de Belle-Isle n'ayant plus de maison, il a reçu tous les officiers chez lui. Pour donner une idée de cette magnificence par un détail peu important, M. de Bellelsle, au retour de Prague, comptoit aller loger chez ' M. Blondel, ministre de France ; M. de Montijo lui demanda avec instance qu'il vint loger chez lui ; pour cela il avoit fait bâtir, comme je l'ai déjà marqué, un appartement tout exprès, que Ton a détruit après le départ de M. de Belle-Isle. Cet appartement étoit construit avec toute la magnificence et la commodité imaginables et meublé superbement. Le jour de l'arrivée de M. de Belle-Isle, il eut grand soin que cet appartement fût bien éclairé ; et pour ceteffetil y avoit fait mettre huit cents bougies. Quand toute la compagnie fut retirée, M. de Belle-Isle, trouvant toute cette illumination inutile, ordonna qu'on les éteignit. M. de Montijo, étant revenu le soir faire la

conversation avec M. de Belle-lsle, trouva fort mauvais qu'elles fussent éteintes, elles fit toutes rallumer. IUfait bâtir une galerie dans sa maison, qui est d'une longueur immense, meublée et o*née parfaitement, car il a beaucoup de goût, éclairée et échauffée également, quand même il n'y est pas ; c'est pour la promenade et le lieu d'assemblée des ministres étrangers et de tout ce qui veut venir chez lui. M. de Belle-lsle dit qu'il faut que M. de Montijoait bien dépensé un million pour son établissement a Francfort. Il est persuadé que sa dépense depuis ce temps-là va au moinsà 60,000 livres par mois. M. de Montijo est grand d'Espagne et président du conseil des In* des. On dit que son désintéressement égale son habileté. Il jouit de 4. ou 500,000 livres de rente, et l'Espagne ne le laisse pas manquer d'argent.

11 y a plusieurs jours qu'on l'on sait que le roi de Pologne doit venir faire un voyage ici; la Heine l'attendoit dos avant-hier, et alla s'établir à Trianon pour y être au moment de son arrivée; elle l'attendit tout le jour sans avoir aucune de ses nouvelles, quoiqu'elle eût -envoyé M. de Chalmazel au-devant de lui. Il se répandit même un bruit hier matin que le roi de Pologne étoit resté malade h Reims ; ce bruit étoit sans fondement. Les mauvais chemins ont été la seule cause de ce retardement. Il arriva hier après-midi à Tri an on, où il couchera pendant son se- ' jour ici. II aura l'appartement de M. le comte de Clermont pour rester des moments dans la journée à Versailles. Il a amené un maître d'hôtel avec lui pour le faire servir à ses dépens; il ne sera pas nourri de la bouche de la Reine. M. le duc Ossolinski, grand-maltre de sa mais son, et M. le commandeur de Thianges, son grand-veneur, sont les seuls qui l'aient suivi. Il ne vit point le Roi hier; il ne l'a vu qu'aujourd'hui.

Du jeudi 25, Versailles. — M. de Castellane a remercié le Roi ce matin ; il vient d'être fait major de la gendarmerie. M. du Chàtelel, qui avoit cette majorité depuis

longtemps, ne la garde point, ayant été fait maréchal de camp. M. de Castellane étoit depuis trois ou quatre ans chef de brigade des gardes du corps. La majorité de la gendarmerie est une place considérable ; outre le revenu qui y est attaché, et qui va bien à 12 ou 15,000 livres de rente, elle donne l'agrément de travailler avec le Koi pour tout ce qui regarde le détail de la gendarmerie; à la vérité, c'est en présence du secrétaire d'État de la guerre. D'ailleurs le major est le seul inspecteur de ce corps.

M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs, et M. le marquis d'Harvil le ont demandé ce matin l'agrément du Roi pour le mariage de l'aînée des filles de M. d'Harville avec le fils de M. de Verneuil.

Hier il y eut souper dans les cabinets; il n'y avoit de dames que Mroe de la Tournelle et M"* de Lauraguais. M"4 de la Roche-sur- Yon, MBt de Flavacourtet M"* d' Antin étoient ici; elles ne furent point averties; il est vrai qu'elles sont de semaine.

Le Roi soupa aussi lundi dernier dans ses cabinets. C*étoit le jour que la Reine attendit si longtemps à Trianon le roi de Pologne. M"c" d'Antin, delà Tournelle et de Flavacourt étant de semaine, étoient avec la Reine. Sur les sept heures, la Reine fit attention que ces trois dames ayant accoutumé de souper dans les cabinets, ilconvenoit qu'elle les renvoyât à Versailles, puisqu'elle vouloit attendre jusqu'à près de neuf heures. Ne pouvant pas se résoudre à adresser pour cela la parole à Mmc de la Tournelle, elle dit à We d'Antin et à Mu,e de Plavacourt que si elles étoient du souper du Roi, elles n'avôlent qu'à prendre le carrosse de sesécuyers et revenir à Versailles. L'u ne et l'autre répondirent qu'elles n'étoient point du souper, qu'ellesn'avoient point été averties. Un momentaprés, Mmpde Luynes vint de la part de la Reine dire tout haut que les dames qui étoient du souper du Roi pouvoient s'en retourner, que la Reine leur en donnoit la permission. Alors Mn" de la Tournelle dit que M,m* d'Antin et

de Flavacourt étoient du souper, qu'elle avoit oublié de les avertir, et en conséquence elles s'en allèrent toutes trois.

Le roi de Pologne fut hier chez le Roi, après le débotter; le Roi le reçut fort bien ; il fit quelques pas dans son cabinet pour venir au-devant de lui, il l'embrassa et lui parla beaucoup pendant une demi-heure ou environ que dura cette visite ; il est vrai que la conversation ne roula que sur des choses générales, et il n'y eut point de particulier. Le Roi traita bien aussi H. le chevalier de Thianges et lui parla. On remarqua qu'il ne dit pas un mot à M. le duc Ossolinski (1).

Du vendredi 26, Versailles. — M. le duc d'Ayen a pris congé aujourd'hui; il va joindre M. son père. J'appris il y a quelques jours Un propos qu'il tint devant le Roi, en allant à la chasse, il y a peu de temps; c'étoit en carrosse; il n'y avoit avec le Roi que lui, M. de Richelieu et M. de Soubise. Le Roi demanda à M. d'Ayen quand il partoit. «Sire, je n'en sais rien, lui répondit M. d'Ayen. » « Mais votre régiment marche, lui dit le Roi, il faut bien que vous partiez. » « Je ne sais pas quand je partirai, dit M. d'Ayen, ni-méme si je partirai; j'ai envie de prendre le petit collet; mon pauvre père est absent et je braillerai comme l'abbé de Rroglie. » Ce propos est vrai, car M™ de Luynes en a parlé à M. d'Ayen, qui en est convenu.

Du samedi 27, Versailles. — On reçut hier des nouvelles importantes de trois endroits différents.

On apprit d'Egra que le détachement que M. de Broglie y avoit envoyé, sous les ordres de M. du Chayla, y étoit arrivé sans obstacle, et que le général Festetitz, qui bloquoit cette place, s'étoit retiré à l'approche de nos troupes.

(i) Il lui a parié depuis plusieurs fois, itiole du duc de l.nyncs.)

On apprit de Mayence que l'élection de l'archevùqueélecteur étoit faite, et que c'étoit un chanoine du chapitre qui a été élu ; il s'appelle d'Ostein. C'est un homme de quarante-cinq ans, petit, mais fort gros, qui aime assez à boire. Il y a lieu de croire qu'il sera fort attaché aux intérêts de la reine de Hongrie ; son frère a été ministre du feu Empereur à la cour de Londres. On regarde ce choix comme fort mauvais pour nos intérêts ; et Ton prétend qu'il y avoit deux autres sujets, dont l'un fort bon et l'autre indifférent, sur lesquels il auroit été fort facile de faire tomber l'élection.

La troisième nouvelle est la mort de M. de Campillo, à Madrid; c'étoit l'un des ministres de cette cour qui avoit le plus de crédit. Il n'y avoit pas longtemps qu'il étoit en place; M. l'évêque de Rennes, notre ambassadeur, avoit beaucoup contribué à son élévation. Il parolt que M. de Campillo n'étoit pas fort ami de M. de Campo- Florido.

Iki dimanche 28, Versailles. — M. de Verneuil m'a dit aujourd'hui que le Roi lui avoit permis de céder sa charge à M. son fils, en faveur du mariage ; il conserve six ans d'exercice.

Le roi de Pologne couche à Trianon, comme je l'ai déjà marqué, et y dîne tous les jours; il dîne seul, et il y a outre cela la table de M. le duc Ossolinski. Le roi de Pologne, au sortir du dîner, vient ici tous les jours vers les deux heures, et y reste jusqu'à six heures, ou dans les cabinets de la Reine, ou dans l'appartement deM. le comte de Clermont, qu'on lui a prêté. Lorsqu'il est dans cet appartement, la Reine y est presque toujours avec lui, ce qui n'empêche pas que Ton ne puisse lui faire sa cour. On lui annonce certaines personnes, et la Reine les fait entrer. A six heures ou six heures et demie, il retourne à Trianon , prend du thé, fume et se couche ; il est toujours couché à neuf heures, et se lève sur les six ou sept heures. Il a auprès de lui un détachement des garde? du corps,

avec un chef do brigade que l'on relève. Lorsqu'il vient ici et que la garde est entrée pour le Roi, non-seulement elle bat aux champs quand le roi de Pologne arrive, mais même elle l'attend; mais elle ne monte pas pour lui.

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