EPITAPHES SUR LK CARDINAL FLBURY
G-glt un cardinal antique ,
Qui rat pousser la politique
Jusqu'à mourir pour le bien de l'État.
Fleury est mort, vite le Roi !
Sans richesse* et sans éclat , Se bornant au pouvoir suprême.
Il n'a vécu que pour lui-même, Et meurt pour le bien de l'État.
(P. 183 et suivantes.)
Nouvelles de la Cbor et de l'armée. — Maladie de M* de Chevreuse. — Arrivée du chevalier de BeUe-IsJe. — Mort de l'électeur palatin et de M. de Breteuil. — Retraite de Bohême. - Mort du prince de Bisache. - Incendie à Brest; agent* de l'Angleterre arrêtés. -Serment de M. delà Mothe, nouveau chevalier d'honneur de la Reine. — Logement de M»* de Flavacogrt. — Gouvernement donné. — Maladie do cardinal de Flenry. — Voyage de Choisy. — Grave indisposition du Roi. — Visites au cardinal de Fleury. — Mort de la duchesse de Saint-Simon. — Mariage de M. de Lauraquais. — [Maison «le M r ne .Yiatll) a pariv - ^n.trgeN ne uiancnier ri de grand-aumônier de la Reine. — Mort du cardinal de Fleury ; douleur du Rot. — Feuille des bénéfices donnée à l'ancien évêque de Mirepoix ; l'archevêque de Rouen nommé grand-aumônier. — Mort de M. de Collandre et de M™* de Soyeeourt — M. de Montaipu nommé ambassadeur à Venise — Élection à l'Académie francise de M. de la fUetlerie annulée.
Du mercredi 2 janvier, Versailles. — M le duc de Bouillon demanda avant-hier l'agrément du Roi pour le mariage de MIU de Bouillon avec le fils de M . de Guémené , comme je l'ai marqué ci-devant.
Hier se fit la cérémonie ordinaire des chevaliers de l'Ordre; il n'y a point eu de promotion ; M. le cardinal de Tencin (1) fut reçu ; M™ la princesse de Rohan quêta ; elle n'en fut avertie qu'à huit heures du matin.
Aujourd'hui il y a eu l'office des morts comme à l'ordinaire, c'est-à-dire suivant le nouvel usage. M. l'abbé de Pomponne (2) est venu aujourd'hui chez Mme de Luy-
(l)Cétoit la première fête de l'Ordre/bù M s'étoil trouvé ici depuis sa nomination. (Noté du due de Lutfuet.) (à) Il est chancelier de l'Ordre. ( Note du duc de Luyaet. )
nos; M. le cardinal de Hohan, qui y est venu, lui a demandé pourquoi M. le Dauphin avoit hier un carreau vert à la cérémonie et aujourd'hui un carreau violet, ce qui ne doit être que pour le Roi. M. l'abbé de Pomponne a répondu que c'étoit une faute , mais qu'il ne s'en méloit point, que c'étoit l'affaire de M. de Breteuil, qui est premier maître des cérémonies de l'Ordre.
M. le Dauphin et Madame soupèrent hier avec le Roi au grand couvert, M. le Dauphin sur le retour de la table, du côté du Roi, et Madame vis-à-vis de lui, du côté de la Heine. Gomme le Roi et la Reine sont servis chacun de leur bouche et par leurs gentilshommes servants, il y eut un moment de contestation assez vive pour savoir qui devoit ^ervir Madame; il a été décidé ce matin ! 1 : qu'elle devoit l'être par les gentilshommes servants du Roi. Ce fut effectivement un gentilhomme servant du Roi qui servit Madame. Il devoit y avoir derrière le gentilhomme servant un officier pour demander à boire pour Madame ; il ne s'y trouva pas, et cela fit quelque embarras.
Comme M. le Dauphin et Madame n'ont point été jusqu'à présent dans l'usage de souper au grand couvert, et que M. le Dauphin n'y avoit point encore soupé avant le jour de NoCl, il étoiten usage depuis plusieurs années que le maître d'hôtel de quartier présentant la serviette au Roi, le maître d'hôtel de quartier de la Reine présentoit aussi la serviette à la Reine. Il vient d'être décidé que, conformément à ce qui se pratiquoit du temps du feu Roi t M. le Dauphin présenteroit la serviette au Roi au grand couvert ; par conséquent Madame la présentera aussi à la Reine (2).
Le Roi a été aujourd'hui à la chasse pour la première
(I) Hier. (.Vo/e du duc d« Luynej.)
(?) Cela se pratiqua ainsi le premier jour de l'an. M. de Livry donna la ser- \ iette à M. le Dauphin ; M. de Clialmazcl devoit aussi la présenter à Madame. Cela est sans difiiculté; cela ne se lit pas cependant, parce qu'il y eut du mal entendu. (Nott du duc de iMynês.)
fois depuis quinze jours, à cause de la gelée. Pendant tout ce temps , il a toujours dîné, comme à l'ordinaire, tète à tète avec M. de Meuse. Pendant ce temps-là , M"" de la Tournelle, qui est établie dans son nouvel appartement, comme je l'ai déjà marqué , dinoit seule ; elle n'a point voulu jusqu'à présent descendre dans les cabinets pour y dîner, ni que le Roi Ht porter son dîner chez elle ; mais immédiatement après le dîner le Roi monte chez elle avec M. de Meuse. Au bout d'une demie-heure, M. de Meuse s'en va.
Hier, le Roi dina avec M. de Meuse, M. de Bouillon et M. le duc de Brancas, dans ses cabinets; aujourd'hui, il y soupe avec M"e la Duchesse, Ml,c de la Roche-sur- Yon, M^d'Antin, Mm*de la Tournelle et plusieurs hommes.
Du fc. —M. lecardinal de Fleury, qui est à Issy depuis environ un mois, vint hier ici, et travailla seul près d'une heure avec le Roi ; il s'en retourna de bonne heure après dîner; il est fort changé.
On trouvera à la fin de cette année l'état des quartiers que notre armée prend en Bavière, et une lettre d'un homme sensé , officier de gendarmerie , par laquelle on verra que l'Empereur n'est pas content, et n'a pas sujet de l'être des partis que nous prenons (1) .
Du 6. — On eut nouvelle, il y a cinq ou six jours, par un courrier de M. de Belle- Isle, qu'il étoit sorti de Prague la nuit du 16 au 17 décembre avec 1 1,000 hommes de pied et 3,000 chevaux , qu'il avoit laissé dans Prague M. de Chevert, brigadier et lieutenant-colonel du régiment de Beauceavec 1,800 hommeset 4,000 malades. M. de Belle- Isle avoit dérobé deux marches aux ennemis et fit sept lieues la premièrejournée. Par un second courrierl'on apprit qu'il étoit arrivé à Lubenz (2), à cinq journées de Prague, et qu'il comptoit être le 27 à Egra. Ce second courrier avoit
(1) Celte lettre ne se trouve pas dans le manuscrit de l'auteur des Mémoires.
(2) Ou Liebenx.
marché jusqu'à Egra avec la cavalerie. M. de Belle-lsle n'ayant gardé avec lai qae l'infanterie et les dragons , les cavaliers à pied, dont on a voit formé des compagnies, ont suivi la cavalerie. Sur ce second courrier, on en fit partir un d'ici pour porter des ordres à M. de Belle-lsle à Egra , mais on ne dit point encore quels sont ces ordres. On apprit il y a deux jours par un troisième courrier que M. de Belle-lsle étoit arrivé le 26 au soir à E#ra , ayant été suivi seulement par quelques hussards de l'armée du prince de Lobkowitz, qui ont, à ce que l'on dit, pillé quelques équipages. Au reste il ne manquoit que 250 soldats à l'arrivée à Egra.
Le Roi donna il y a quelques jours à Mm* de Bouf fiers une fort jolie tabatière. U n'y a rien de nouveau par rapport aux cabinets. Le Roi ne sortira point cette semaine, qui est celle de Mm* de la Tournelle; il y aura un voyage de Choisy dimanche prochain.
J'ai marqué ci-dessus que ma belle-fille tomba malade le samedi 15 décembre; le lendemain dimanche , elle eut la fièvre, les yeux fort rouges, malaux reins et un grand assoupissement. M. Helvétius la fit saigner du pied deux fois le lundi, et, jugeant que ce pouvoitôtre la petite vérole, proposa d'envoyer quérir M. de Vernage. Le mardi matin , la petite vérole se déclara ; elle avoit même commencé à paroitre dès la nuit. M- de la Vigne, médecin du commun de la Reine, avec sa permisssion , s'est enfermé avec M-e de Chevreuse. M. de Vernage étoit toujours effrayé de la rougeur des yeux et craignoit un embarras dans le cerveau; cependant il n'y eut nul accident jusqu'au neuf de la petite vérole. Ce jour-là même, on la changea de linge et de lit ; elle parut dès ce moment plus inquiète et plus souffrante , et le lendemain matin il y eut un moment de délire et de convulsion fort effrayant. Elle avoit reçu ses sacrements dès le premier jour de sa ■ maladie. Elle voujutdansce moment faire son testament; elle le fit avec tranquillité, et dès lors il parut un mieux
JANVIF.R I74Ô.
considérable. Depuis ce temps, elle a toujours été aussi bien qu'on pouvoit l'espérer ; elle est présentement hors de tout danger (1) ; il reste encore de la rougeur et de la fluxion sur les yeux. Gomme elle avoit désiré de voir Gendron , oculiste, la Reine eut la bonté de lui envoyer de son propre mouvement une chaise pour Y amener ici. L'âge et les infirmités de Gendron ne lui permettant pas de suivre cette maladie, on a eu recours au sieur Desmours, oculiste. M. Helvétius vit encore la malade un moment, le mardi matin; depuis ce temps, il n'est pas revenu , mais il a été consulté tous les jours par les autres médecins.
(1) LmrKK DU MARltolM- DE BEU.I-ISLE AC DtC DK LtYNES.
A Amberg, ce 10 janvier 4743.
C'est de tout mon weur, Monsieur, que je vous fais mon compliment sur la pleine convalescence de M°"e la duchesse de Chevreuse. Mma de Belle-lsle, qui a partagé toutes vos inquiétudes, m'a appris dès le» premiers jours cette cruelle nouvelle alinque je prisse, comme j'ai fait, toutes les précautions pour que M. votre fils n'en eût aucune connoissance. C'est avec une satisfaction infinie que je Inî ai annoncé la petite vérole et la guérison à la fois en lui remettant la lettre de M™* de Luynes; voilà peut-être la seule circonstance où il est heureux d'être, hors du commerce du monde et de ne point recevoir de lettres. Il est bon que cette triste situation soit finie. Je compte donc vous ramener bientôt M. de Chevreuse en bonne santé ; il finira comme il a commencé, car il reconduira en France la division des dragons. Je ne saurais en vérité vous» en dire assez de bien , et je sens que je l'aime chaque jour davantage. 11 est également ridicule et nuisible au bien du service qu'il ne soit pas maréchal de camp depuis six mois -, il a mérité de l'être deux ou trois fois pour une, cette campagne. Est-ce là le cas d'attendre des promotions générales? Il ne devroit point y en avoir d'autres que celles d'avancer les sujets à mesure qu'ils se distinguent. Vous trouvère/, que je parle comme un militaire et que je suis devenu bien rouillé depuis que j'ai quitté la Cour. Sur ce pied je ne veux point me dérouiller, et m'en tiendrai à dire la vérité. J'ai lira de croire qu'il y en a beaucoup qui ne sont point encore parvenues à Versailles ou qui y ont été bien cachées. J'attends avec bien de l'impatience d'être à portée de pouvoir vous renouveler moi-même le sincère et inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être , Monsieur, votre tres-bumble et très-obéissant serviteur.
Lr. «AnfccuAL »t Belle-Isle.
Vous voulez bien me permettre d'assurer ici M"" de Luynes de mon attachement le plus tendre et le plus res|>ectueux.
M. le chevalier de Belle-Isle arriva hier au soir à Issy ; il est parti d'Egra le 30 après midi ; il a été présenté au Roi aujourd'hui ; ou ne sait point encore les détails dont il est chargé. On a seulement appris par lui que M. de Belle-lsle avoit emmené de Prague seize otages, quatre de la haute noblesse, quatre du clergé, quatre des moyens et quatre de la magistrature. Il avoit avec lui les trente pièces de canon appartenant au Roi, qui sont arrivées sans accident. Les chevaux des équipages de cette armée étoient au nombre de 10,000 , moins dix. M. le prince de Lobkowitz avoit fait garder les deux chemins par où il croyoit que l'armée passeroit nécessairement; M. de Belle-Isle a passé par un troisième chemin.
On a su aussi que M. de Chevert avoit capitulé dans Prague, qu'il avoitobtenu pour lui et les 1,800 hommes de sa garnison les conditions les plus honorables et d'être conduit en lieu de sûreté ; pour les 4,000 malades il n'a pu obtenir d'autre traitement que celui de prisonniers de guerre. On ne dit point encore le temps que M. de Belle- Isle compte demeurer à Egra; ce qui est de certain, c'est qu'il n'a point trouvé d'ordres de la Cour en y arrivant.
Le Roi dit hier au soir que l'électeur palatin (1) étoit mort; il étoit dans la quatre-vingt-deuxième année de son âge.
M. de Breteuil , qui étoit hier à Issy, s'y trouva fort mal; on le remit aussitôt dans sa voiture; en arrivant à Paris on le crut mort. C'est une attaque d'apoplexie ; il a été saigné plusieurs fois cette nuit; il a reçu l'extrême onction ; ce matin , la connoissance lui étoit déjà revenue en partie; cette après-midi il en avoit encore davantage, mais cependant on le regarde comme en très-grand danger.
M. le Cardinal est arrivé ici cette après-midi , tant par rapport à cette nouvelle , que pour M. le chevalier de
(l) Charles-Philippe de Netibourg.
Belle-Isle ; il n'a resté qu'environ une heure de temps, et est reparti pourlssy. Il a dit à M. de Belle-Isle de remettre ses dépêches à M. de Maurepas.
Du 7. — M. de Breteuil est mort ce matin à sept heures. 11 eut hier quelques moments de connoissance , mais jamais entière. Le Roi a dit aujourd'hui , après la messe, qu'il avoit donné la place de secrétaire d'État à M. d'Argenson. M. d'Argenson est parti cette après-midi pour aller à Issy , et de là à Paris.
M. le chevalier de Belle-Isle soupa hier chez Mme de Luynes. On lui fit plusieurs questions; il dit entre autres choses que plusieurs jours avant la sortie M. le maréchal de Belle-Isle avoit fait ouvrir les portes de Prague, laissant à tout le monde la liberté d'y entrer, mais défenses à qui que ce soit d'en sortir ; que le jour de la sortie H. le maréchal de Belle-Isle avoit envoyé des officiers avec main forte à ceux qu'il avoit choisis pour otages leur dire de sa part qu'il les prioit de venir lui parler; que lorsqu'ils étoient arrivés, on lesavoit fait entrer dans une maison vis-à-vis celle de M. de Belle-Isle; que c'étoit là où on leur avoit déclaré que l'intention du Roi étoit qu'ils suivissent son armée pour être garants du traitement que Ton feroit aux troupes qui resteroient dans Prague ; qu'on leur avoit donné huit heures de temps pour faire leur arrangement, sans cependant les laisser sortir de la maison, leur permettant seulement de donner leurs ordres; que M. le maréchal n'avoit passé aucune rivière et avoit passé par des chemins de traverse qu'il connoissoit; qu'il avoit trouvé sur son chemin uq poste des ennemis, mais trop foible pour l'arrêter; que ce quartier, n'ayant pu s'opposer à la marche de l'armée , avoit pris le parti de la suivre ; que le temps qu'il avoit fallu pour avertir M. de Lobkowitz, rassembler ses troupes et marcher, avoitdonné deux jours d'avance à notre armée; que les Autrichiens avoientété fort étonnés de ce qu'au bout de deux ou trois jours de marche M. de Belle-Isle avoit
fait un séjour, et qu'enfin M. de Lobkowitz n'avoit pas osé s'engager dans les déniés qui sont du côté d'Egra, et avoit pris le parti de ne plus suivre.
On a su un peu plus de détails sur la capitulation. Outre les seize otages emmenés par M. de Belle-lsle , dont un est mort en chemin , il y en a eu encore douze autres que M. de Belle-lsle fit mettre dans la citadelle , à la garde de M. de Chevert, avant que de partir. Il parolt que l'on a été fort content de M. de Monty, l'un des principaux ingénieurs de la reine de Hongrie et le plus estimé, qui a été pris dans une sortie pendant le siège. M. de Monty est fort ami du prince de Lobkowitz, lequel a beaucoup d'égards pour lui, avec d'autant plus de raison quela femme dudit sieur de Monty est auprès de la reine de Hongrie, qu'elle a beaucoup de crédit sur son esprit, et qu'elle en reçoit tous les jours des marques d'estime et de bonté. On ne doute pas que M. de Monty n'ait beaucoup contribué aux conditions honorables qui ont été accordées à la garnison; non-seulement les 1,800 hommes sont sortis avec tous les honneurs de la guerre, mais même ceux des 4,000 malades qui se sont trouvés en état de sortir dans le même temps ont joui du même privilège. Mme la comtesse de Bavière n'est point sortie, comme on Tavoit dit d'abord; elle a voulu rester auprès de son fils (1) , qui n'est âgé que de trois mois, et il y a eu un article de la capitulation particulier pour elle. Pour M. le comte de Bavière , il est vrai qu'il est sorti avec l'armée. Les troupes ne sont point restées à Egra ; elles ont dû arriver le 6 à Amberg ; on ne doute pas que leur destination ne soit pour revenir en France.
Copie d'une lettre écrite par if. le maréchal de Belle-lsle à un des ministres du Roi dans une cour étrangère» d Amberg le 8 janvier 1743.
« Vous me paroissez désirer, monsieur, avec tant d'instance d'être
(1) Il est mort depuis à Prague. ( Note du duc de Luynes, datée du 22 février 1743.)
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informé au vrai de ce qui s'est passé dans la marche de l'armée de Prague à (l) Egra que, quoique je n'aime pas à parler d'une chose où j'ai eu personnellement tant de part, je cède néanmoins au bien qui en peut résulter pour l'honneur des armes du Roi, surtout dans les circonstances présentes qu'il convient au bien des affaires générales de détruire toutes les raenteries que débitent les écrits et gazettes autrichiennes. Je vais donc vous fiure un récit sommaire, mais exactement vrai, de ce qui s'est passé relativement à cette expédition.
o Lorsque le maréchal de Broglie m'a remis le commandement de l'armée de Bohême et de la ville de Prague, le 27 octobre, jour de son départ, elle étoit peu approvisionnée; il n'avoit conservé que 12 à 1300 chevaux pour toute cavalerie et 250 pour tous attelages, pour les vivres et pour l'artillerie; tous les environs de Prague, à trois lieues à la ronde, étoient totalement dévastés et fourrages; nous avions affaire à environ 2,500 hussards et 1,500 Croates ou pandourssous le commandement des généraux Festetitz et comte de Forgatz. Mon premier soin a été de remonter ma cavalerie; j'avois déjà trouvé 2,000 chevaux en six jours de temps et 7 à 800 chevaux d'attelages ; j'avois étendu mes quartiers pour approvisionner mes magasins et cependant faire vivre plus commodément mes troupes, lorsque j'appris que le prince Lobkowitz avoit été détaché de l'armée du grand-doc pour venir de nouveau bloquer l'armée dans Prague. Il campa en effet à quatre lieues de cette place, le 4 novembre, avec treize régiments d'infanterie, huitde cuirassiers ou de dragons, 1 ,500 Croates ou pandours, et à peu près autant de hussards ou de chasseurs à cheval, ce qui avec le corps du général Festetitz formoitune armée de 18à 20,000hommes effectifs, à quoi s'est joint encore quelques jours après 5 à 6,000 chasseurs ou milices de Moravie. J'ai donc été obligé de retirer mes quartiers, dont j'ai formé un camp à une petite lieue de la ville pour tenir les débouchés qui mènent à l'Elbe.
Le prince de Lobkowitz a eu grand soin de se couvrir de rivières et de se tenir hors de portée que je puisse le combattre ; mais la nécessité où j'étois d'user de toute mon industrie à rassembler des fourrages ou des vivres et de mettre mon armée en état de pouvoir agir, dès que les opérations de l'armée du Danube obligeraient le prince Charles à rappeller M. de Lobkowitz, m'a uniquement occupé et m'a empêché d'attaquer ses quartiers et de faire la petite guerre.
J'ai cherché à donner le change à mon ennemi, et tandis que je ne songeois qu'à sortir, j'ai fait toutes les démonstrations de quelqu'un qui veut faire un établissement solide ; j'en supprime ici tous les détails. Ce n'a pas été la partie la moins difficile, parce qu'il falloit que je
(I) On peut suivre cette marche sur la carte d'Allemagne de Cbauchanl.
travaillasse aux deux contraires à la fois, que mon véritable objet fût caché en tâchant de persuader l'autre. J'ai fait reconnoître tous les chemins qui conduisent de Prague à Egra; il y eu a deux ordinaires, auxquels le prince de Lobkowitz a donné toute son attention. J'ai cherché tous les moyens d'en pouvoir prendre un troisième au milieu des deux autres ; il m'a fallu y envoyer des gens intelligents et déguisés, et lorsque j'ai vu qu'il n'y avoit aucune diversion à espérer de nos armées de Bavière et du Danube, et que plus je différerais, plus les obstacles s'augmenteroient et que ma retraite pouvoit devenir impraticable, j'ai pris décisiveraent toutes mes mesures et ai mis mon armée en marche la nuit du 1 G au 17, sur deux colonnes, leur donnant un rendez-vous, à trois grandes lieues de la ville, où je suis arrivé de ma personne le 17, à la pointe du jour, menant avec moi 1,100 hommes d'infanterie, y compris 23 compagnies de grenadiers que j'avois formées sur les cavaliers à pied, 3,000 chevaux, cavaliers, dragons ou hussards, 30 pièces de canon de campagne à la suédoise avec tout leur attirail, des chariots chargés de cartouche pour l'infanterie, pierres à fusils, outils, etc., des caissons portant du pain ou du riz pour six jours, le trésor, l'hôpital ; le tout composant environ 300 voitures et 6,000 mulets ou chevaux de bât d'équipage.
J'avois fait prendre aux troupes, en partant, du pain 'et du riz pour six jours, et je conduisois avec moi des bœufs pour distribuer la viande journellement ; j'en ai donné une livre par jour à chaque soldat, pour suppléer au pain; je leur ai aussi fait donner du lard et de l'eau-de-vie et une seconde distribution de riz, dans la marche; j'avois fait 0celer secrètement du foin ; j'en ai fait prendre à toute la cavalerie et aux équipages pour deux jours, et pour quatre jours d'avoine.
Quoique j'aie laissé dans Prague une garnison de plus de 4,000 hommes, elle n'étoit composée que de convalescents, inûrmes et malingres, qui n'eussent jamais pu faire deux jours de marche; cette précaution étoit d'ailleurs nécessaire pour la sûreté de nos hôpitaux et des effets que je ne pouvois emporter, comme aussi pour faire diversion et empêcher que le prince de Lobkowitz ne fût averti sur-le-champ . de mon départ. J'omets le détail d'une infinité d'autres précautions qu'il m'a fallu prendre pour dérober ma marche, en quoi j'ai parfaitement réussi. Le prince de Lobkowitz, ayant cru que ce n'étoit qu'un grand fourrage, n'a su la vérité que le 18. J'avois fait alors huit grandes lieues, car après que j'eus joint toutes les troupes, le 1 7 à la pointe du jour, par un brouillard et un verglas qui rendoient ma marche extrêmement pénible, je la continuai jusqu'à Teuklowitz, où je surpris un régiment de cuirassiers, qui eut été enlevé sans le brouillard, qui facilita sa retraite; on en tua une vingtaine, on flt 1 7 prisonniers, et l'on prit 22 chevaux. Comme le pays est fort ouvert et qu'il y a douze ou quatorze
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lieues de plaines à traverser, ayant affaire à un ennemi qui avoit plus de 8,000 chevaux frais et sans bagages, j'avois partagé mon armée en ciuq divisions, deux avant-gardes et une grosse arrière-garde ; chaque division composée d'une brigade d'infanterie de deux mille deux ou trois cents hommes, de deux brigades de cavalerie d'environ 500 chevaux, d'une brigade d'artillerie de six pièces, et des équipages des officiers généraux et des troupes de la division. Ma première avant-garde étoit composée alternativement de mes carabiniers ou dragons, de mes hussards et de 18 à 20 compagnies de grenadiers ; et la seconde avantgarde, des gardes ordinaires et du campement. 11 faut observer que le pays est fait de façon qu'il est impossible de marcher sur plus d'une colonne ; il est aisé de comprendre la file que doit tenir tout ce que je viens de détailler, et c'est par cette raison que mon armée étant toujours partagée en divisions, j'étois toujours en état de faire face en force à la tête,, à la queue et le long de ma colonne, parce que faisant à droite où à gauche selon le côté ou paroltroit l'ennemi, je me trouverois toujours en bataille, mes armes mêlées, infanterie, cavalerie et canon, couvrant mes équipages que jeïaisois mettre derrière ; et c'est ce qui est en effet arrivé, car à mon départ de Teuklowitz, les ennemis firent mine d'attaquer mon arrière-garde avec quantité de hussards et de Croates, soutenus par douze escadrons de cuirassiers avec leurs étendards. Mes grenadiers, qui étoient postés derrière mes chariots, firent feu à propos ; ce qui joint à quelques volées de canon obligea l'ennemi à se retirer en désordre hors de la portée. Ils attaquèrent le même jour presqu'en même temps le centre de ma colonne à la troisième division, où étoient la brigade d'Auvergne et celles de la Reine et d'Orléans-cavalerie. Le comte de Bavière, qui la commandoit, fit mettre ses troupes en bataille et tirer du canon, ce qui les écarta sur-le-champ.
Ils se présentèrent aussi en assez grand nombre à lavant-garde, où ils furent chargés avec encore plus de vigueur ; tout cela ralentit un peu la marche, et fit que Parrière-garde n'arriva qu'un peu après rainuit ; la terre étoit couverte de neige ; l'armée fit néanmoins ce jour-là six grandes lieues, ce qui m'obligea à ne partir le lendemain qu'à midi. Les hussards nous entourant de toutes parts à la portée du pistolet, je marchai dans le même ordre ; il n'y eut que des escarmouches ; les ennemis avoient déjà rompu tous les ponts sur le chemin de ma gauche, ne s'attendant pas que je puisse prendre à droite, comme je fis. J'arrivai à Jechnitz, qui jusque là est la grande route qui mène vers Pilsen; j'y fis rester l'artillerie et quelques brigades pour faire croire à l'ennemi que je devois continuer, mais dès qu'il fut nuit je fis marcher tout le reste de l'armée à Steben, qui est le grand chemin de Carlsbadet le plus fréquenté ; c'est celui de la poste. Comme c'est là que l'on commence à entrer dans les montagnes et
dans les défilés, je changeai ma disposition, qui ralentissoit trop mes mouvements; je lis séjourner toute l'infanterie, l'artillerie elles équipages, et lis prendre les devants par un chemin ditférent à toute ma cavalerie que j'envoyai droit à Fgra, ne réservant avec moi qu'une partie des carabiniers, tous les dragons et les hussards. Je remis l'armée en marche à une heure après minuit, au lever de la lune, mon infanterie entremêlée par division avec le canon et les équipages, et toujours une grosse arrière-garde. Je suivis le grand chemin de Carlsbad pendant une lieue, où je pris tout court à gauche à travers des montagnes et un pays où jamais armée n'a passé; je n'arrivai qu'à minuit à Luditz, d'où vous conclurez que les troupes lurent ce jour-là vingtquatre heures en marche par un froid et un vent du nord insupportable ; mais il faisoit beau soleil. Jusque là l'armée avoit toujours campé en front de bandière ; mais ayant déjà mis trois ou quatre lieues de grands déniés derrière moi, je fis cantonner les troupes dans les faubourgs de Luditz, et leur fis donner toutes sortes de secours; j'y restai jusqu'au lendemain midi ; et comme le brouillard de la nuitn'avoit fait qu'une glace, sur laquelle mon artillerie n'eût jamais pu monter une très-haute et très-roide montagne, je la fis tourner autour de cette montagne sur des marais glacés, et arrivai à onze heure* du soir a Teusing, où je restai encore jusqu'au lendemain midi, pour laisser le temps aux troupes de faire leur soupe, de bien manger et de dormir.
C'est là que j'appris que le prince de Lobkowitz avoit fait rompre et briller les ponts de Carlsbad sur la rivière d'Egra et tous ceux de la route de Pilsen, où il avoit jeté plusieurs milliers de chasseurs, Croates et pandours, n'ayant jamais voulu croire que j'eusse pu passer par le chemin que j'avois tenu. Celui qui me restoit à faire étoit encore bien pis ; mais comme j'étois alors au milieu des hautes montagnes et des forêts, je vins mettre mon quartier général à Einsiedl, et fis cantonner toutes les troupes dans les villages circonvoisins, laissant une grosse arrière-garde à Landek, qui est la tête du défilé. J'y séjournai le jour de iNoël pour laisser arriver mes traîneurs, faire prendre les devants à l'artillerie, et faire faire du pain de portion que j'avois commandé dans tout le pays ; ce qui me mit à même de distribuer environ 40,000 rations à l'armée.
J'ai omis de dire qu'a mesure que j'ai fait faire des distributions, j'ai fait brûleries voitures, qui n'eussent jamais pu passer et m'embarrassoient beaucoup; parla même raison je fis également, brûler les caissons portant les cartouches de l'infanterie, infiniment trop lourds; j« fis mettre les cartouches sur des chariots de paysans conduits par des gens du pays, au moyen de quoi tout a passé légèrement et est arrivé sans accident.
Le 25, je remis l'armée en marche à minuit, et arrivai h la pointe du jour à rentrée de la forêt qui couvre la faute montagne de Kœnigswarth, d'où Ton descend par un chemin de précipices qui eût été impraticable sans la neige qui en adoucissoit l'escarpement. Je plaçai à la droite et à la gauche de l'entrée du défilé les deux brigades de Piémont et d'Auvergne pour faire Parrière-garde de tout. J'arrivai avec le gros de l'armée à Kœnigswarth à midi, où je fis cantonner toutes les troupes le long de la petite rivière de Wonheim. Les bagages et l'arrière-garde arrivèrent à onze heures du soir.
Il paroîtra incroyable à la postérité qu'une armée composée de tout ce que j'ai dit, et surtout avec de l'artillerie, ait fait une marche de 38 lieues, par la saison de Tannée la plus rude et les jours les plus courts, à travers un pays ennemi armé et soutenu par un corps de 18 à 20,000 hommes, sans embarras et avec toutes sortes de secours, sans néanmoins avoir jamais été entamée et n'ayant perdu que ce qui n'a pu suivre.
Par les états que je me suis fait donner, je vois que ma perte est d'environ .7 a 800 hommes et une quinzaine d'officiers que j'ai laissés derrière, attaqués de maladies et dans l'impossibilité de suivre ; j'ai laissé avec eux des passe-ports et des trompettes pour les remettre prisonniers de guerre à la première troupe ennemie.
Le 27, j'ai fait cantonuer toute l'infanterie entre la ville d'Egra et la petite rivière de Wonheim, et la cavalerie de l'autre côté de la rivière d'Egra; j'y ai séjourné jusqu'au 3 janvier, pour y laisser reposer les troupes, d'où je les ai conduites dans le Palatinat (1), toute l'infanterie le long de la Naab , communiquant par ma droite aux quartiers de M. le maréchal de Broglie, en deçà et à la rive gauche du Danube; j'ai placé ma cavalerie tout le long de la rivière de Vils, en arrière. Dans cette position, je fais la gauche de l'armée de M. de Broglie, qui est de l'autre côté du Danube, et j'attends les ordres de la Cour sur la destination de cette armée; après quoi, je compte regagner le chemin de Paris pour prendre un peu de repos et travailler sérieusement au rétablissement de ma santé, qui est entièrement délabrée et épuisée.
Je dois encore vous dire que j'ai laissé le commandement de la place, en partant de Prague, à M. de Cbevert, officier de distinction, avec une ample instruction de tout ce qu'il devoit faire; je lui ai laissé pour garnison 4,000 hommes composés de tous nos convalescens, malingres et infirmes, et d'un nombre de* cavaliers à pied hors d'état de soutenir la fatigue de la marche ; cette garnison m'étoii nécessaire :
(1) Le haut Palatinat.
1" pour la sûreté de 2,000 malades ou blessés à l'hôpital, et des effets de tous les particuliers que l'on n'a pu emporter;
2» pour tenir le prince de Lobkowitz en suspens et faire diversion pendant les premiers jours de ma marche, avant qu'il eût pu démêler quelle étoit la force et la qualité de ce que j'avois laisse de troupes dans cette place, d'autant que j'avois pris la précaution de faire mettre des vivres et de l'artillerie dans la citadelle;
3° pour garder plus longtemps le secret et empêcher que le prince de Lobkowitz ne fût averti de mon départ, qu'il a ignoré plus de trente-six heures ;
4° et en6n par excès de précaution et pour faciliter la capitulation du tout, j'ai emmené avec moi vingt personnes des plus notables de tous les ordres de la ville, pour me servir d'otages et de représailles de ce qui se passerait après mon départ. Tout cela, joint à toutes les autres précaution! secrètes et à la bonne conduite qu'a tenue M. de Chevert, a produit ce que j'avois prévu, qui est qu'il a obtenu une capitulation très-honorable, tontes les troupes étant sorties de la place avec tous les honneurs de la guerre, avec tous les effets et équipages des particuliers, le tout devant être conduit jusqu'à Egra. Il n'y a que les malades absolument hors d'état de sortir qui resteront prisonniers de guerre.
Voilà, monsieur, le détail sommaire de ce que j'ai fait pour tirer l'armée du Roi de la mauvaise situation où on l'avoit jetée. Je ne sais comment les ennemis ont osé dire que ma marche ait ressemblé à une fuite, puisque dès le second jour j'ai séjourné à Teuklowitz, quoique je fusse alors au milieu des quartiers de M. de Saint-Ignon, qui en effet se présenta le lendemain à notre arrière-garde avec quatre régimeuts de cuirassiers ou de dragons et beaucoup de hussards. Je me» rendis de là au camp de Lischan près de Rakonitz, d'où je ne dé* campai qu'à midi; j'eu ai usé de même à Luditz et à Teusing; et partout où l'ennemi s'est approché de ma colonne, il a trouvé des coups de fusil et des coups de canon; les hussards n'ont pris que ce qui n'a pu suivre, et les voitures brisées et les chevaux de bât vendus ou écartés parla faute des valets.
Je serois fâché que ce que je vous écris là fût copié et imprimé ; mais vousle pouvez communiquer et lire à toutes les personnes que vous jugerez à propos, avec certitude que vous ne direz rien que devrai (1). »
Vu mercredi 9. — On apprit hier matin que M. de Bisache est mort à Naples le septième jour de sa petite vé-
(1) Voyez, au 1 mai 1749 <lë très-importants détails sur la retraite de Bohême, communiqués par le maréchal «le llelle-lftle lui-même au duc deLuyues.
rôle; il est tombé malade à peu près dans le même temps que Mme de Chevreuse, sa sœur, qui est l'aînée de quatre enfants de M. le comte d'Egmont. Le fils aîné, qu'on appeloit d'abord prince de Gavre et présentement le marquis d'Egmont, est colonel de cavalerie, et est toujours resté en Bohême; le dernier de tous, qu'on appelle le marquis de Renty, est encore fort jeune, et au collège ; il a eu la petite vérole , dont il a perdu un œil presque entièrement. M. deBisache, qui étoit le second, venoit d'épouser depuis deux ou trois mois la princesse del Jesso ou de la Villa; on trouvera ce détail dans le journal de 1742.
Mm* de Clermont, fille de M. de Breteuil, vint hier ici avec M™ du Chàtelet pour demander la charge de chancelier de la Reine pour le fils de M. de Breteuil, qui a quinze ou seize ans; il ne laisse d'autres enfants que ce fils, Mme de Clermont et une fille qui n'est point mariée.
M. delà Mothe (1) arriva hier de Bavière; la Reine pleura beaucoup quand elle le vit; tout ce qui lui rapelle la mémoire de M. le maréchal de Nangis renouvelle sa douleur.
On sut, il y a trois ou quatre jours, que la nuit de Noël il y avoit eu un grand incendie à Brest; le feu prit à un vaisseau, nommé Le Juste, qui étoit dans le port; on l'éteignit; mais le vent ayant poussé les flammes jusque dans le chantier, Le Royal-Louis, de 100 pièces de canon, que Ton xonstruisoit et qui étoit achevé aux deux tiers, a été entièrement consumé; les flammes gagnèrent un magasin de charpente et celui des chevilles, qui furent aussi brûlés. La perte sera considérable, mais pas aussi immense qu'on Va voit cru d'abord. On a arrêté à l'occasion de cet incendie trois hommes, dont deux ont été reconnus pour avoir des correspondances continuelles avec l'Angle-
(I) Chevalier d'honneur de la Reine.
terre; le troisième a ^té pris sortant de Brest et ayant une mèche soufrée sous son habit.
Du jeudi 10. — M. delà Mothe prôtahier serment entre les mains de la Reine avant son dîner; ce fut encore un nouveau sujet de larmes.
Mm* de la Tournelle a demandé au Roi pour M"8 de Flavacourt, sa sœur, l'appartement de M. d'Argenson ; c'est celui qu'avoit avant lui feu M"10 la duchesse de Graniont, et avant elle M. et M3' la maréchale de Duras, dans l'aile des Princes; le Roi le lui a accorde avec plaisir, et lui a dit que lorsque le logement neuf que Ton faisoit pour Mmc de Flavacourt, du côté de l'aile neuve, seroit fini, elle seroit encore la maltresse de choisir.
Le Roi va samedi à Choisy pour jusqu'à jeudi; les dames y resteront, et le Roi y retournera le samedi suivant.
Le jour que M. le Cardinal vint ici, la Reine lui parla fortement du désir qu'elle avoit que la charge de chancelier de sa maison fût donnée à M. de Saint-Florentin. Le Cardinal lui répondit que le Roi avoit bien voulu la lui donner a vendre, afin que le prix fût employé au mariage d'une de ses petites-nièces. La Reine est extrêmement piquée de cet arrangement, fait sans lui en avoir rien dit.
J'ai eu des nouvelles de mon fils, du 29, du camp sous Egra; il a perdu dans la marche sa berline, quelques-uns de ses mulets, beaucoup d'effets et de papiers.
Du vendredi 11. — Le Roi a donné ce matin le gouvernement de Givet et Charlemont à M. le chevalier de Belle-tsle ; il étoit vacant depuis longtemps par la mort de M. de Leuville. Il a accompagné cette grâce de beaucoup de marques de bonté ; il Fa appris lui-même à M. le chevalier de Belle-lsle, et lui a ensuite fait plusieursquestions.
M. le Cardinal eut hier un assez grand frisson à Issy; les nouvelles d'aujourd'hui ne sont pas bonnes, et ceci a l'air d'une véritable maladie.
Hier, il ne dcvoit y avoir que des hommes dans les cabinets; cependant Mmf* d'Antin et de la Tournelle y soupèrcnt, et pour les attendre le tloi ne se mit à table qu'après la comédie. Il n'y avoit que cinq hommes, MM. de Meuse et (te Bouillon , tfl. le prince de tnigry, M. de Guerchy et le comte de Filz-James. Ces deux derniers sont depuis longtemps amis de Mine de la Tournelle. Le Roi étoit de fort bonne humeur, malgré l'état de M. le Cardinal.
M. de Bouillon compte présenter sa fille le 27 de ce mois; elle sera fiancée dans le cabinet du Roi le 28; le mariage se fera chez le cardinal d'Auvergne; après quoi ils vont à Navarre (1).
M. le chevalier de Bclle-Islc part ces jours-ci pour retourner auprès de M. son frère, pour lequel il demande un congé, et il ne partira pas sans l'emporter avec lui.
M*"* la Duchesse est du voyage de Choisy; elle doit y mener une dame avec elle ; le Roi lui a laissé la liberté de choisir qui elle voudroit, hors sa dame d'honneur, M'nc de Coetlogon ; mais on doute qu'il y ait aucune dame qui veuille y aller, n'étant priée que par M,DC la Duchesse ; et Ton juge que par cette raison elle ne pourra ïnener que MŒede la Guiche. M,le de la Roche-sur-Yon y va aussi, Mm" d'Antin, de Bouffiers et de la Tournelle.
Du samedi 12. — Le Roi a accordé la lietitenance générale de Flandre à M. le prince de Tingry, sur la démission de M. le maréchal de Montmorency, son père; ils ont tous deux remercié le Roi ce matin.
Sur les trois heures, le Roi est parti dans sa berline pour Choisy; il a emmené M11' de la Roche-sur-Yon , M™" d'Antin et delà Tournelle (2) ; il n'y avoit point
(1) Château situé prèsd'Kvreux, construit en 168ô|var J. H. Mansart; il est aujourd'hui dans un état complet d'abandon et de ruine.
(2) La sixième dame de Choisy n'a pas été nommée par Al"»c la Duchesse ; c'est Mme la maréchale d'Rstrées, qui a été avertie de la part du Roi. (A'o/e du duc de Lugnes, datée du 14 janvier 1743.)
d'hommes avec lui, pas même son capitaine des gardes. Outre le carrosse du Roi, il y en avoit deux autres, dont un marchoit devant, dans lequel étoit H. le duc de Villeroy.
Du dimanche 13. — Le Roi dit hier en partant pour Choisy qu'il reviendroit mercredi , jeudi , ou vendredi.
M. le duc deGesvres vint hier dire à MnM! de Luynes que jeudi prochain le Roi prendroit le deuil de l'électeur pa^ latin pour onze jours.
M. le Cardinal est mieux; il a été à la messe aujourd'hui ; il n'a point de fièvre.
Du lundi H. — M. le Cardinal n'a plus de fièvre depuis deux jours ; il étoit extrêmement foible hier au soir et n'a pas bien passé la nuit; il étoit mieux ce matin, mais fort enrhumé.
Le nouveau chevalier d'honneur (1) parolt réussir fort bien ; il parie volontiers, mais ses discours amusent la Reine.
Du mercredi 16. — M. le Cardinal fut si mal hier que l'on ne croyoit pas qu'il passât la nuit; il avoit reçu Notre-Seigneur avant-hier, et hier Textrème-onction ; cependant il est beaucoup mieux, et on le regardera demain comme hors d'affaire s'il n'y a point de redoublement. Le Roi a été aujourd'hui de Choisy le voir à Issy, et a resté une demi-heure enfermé avec lui.
Du vendredi 18, Paris.
Extrait d'cnb lbttrb db Mme db Luynbs,
DATEE DB VbBSAILLBS CB MÊME JOOB.
Le Roi est arrivé à huit heures et demie ; un moment auparavant , la Reine avoit appris que le Roi avoit eu hier une colique courte, niais très-vive ; elle a envoyé chercher Champcenetz (2), qui lui en rendit
(1) M. de la Mothe.
(2) Après que la Reine eut parlé à Champcenetz , la Reine se mit au jeu ; on vint dire à Mrae deTallanl que le Roi étoit arrivé; elle demanda permisâion à la Rkùic pour que Mesdames allassent chez le Roi. M™' de Luynes ayant regardé la Reine dans ce moment, la Reine l'entendit, quitte le jeu, appela
compte, devant moi, dans le passage où elle se déshabille quelquefois. Il dît que le Roi étant rentré dans la salle du jeu , à sept heures , il revint chez lui un demi-quart d'heure après, en lui disant : « Je me meurs, je souffre des douleurs horribles : Lapeyronie ! Lapeyronie, » On l'envoya chercher, et comme il ne venoit pas assez promptement, il eut dix courriers; il le trouva sur son lit dans une grande agitation, se déshabillant lui-même, en arrachant tout ; il lui fit donner de l'eau chaude et des serviettes brillantes, qu'il ne sentoit pas du tout ; enfin, les douleurs s'apaisèrent par l'effet d'un remède, et se passèrent. La violence du mal n'a duré qu'un quart d'heure.
Du dimanche 20, Paris. — Hier le contrat de M. le duc de Lauraguais avec MUe de Mailly fut signé à Versailles ; il y avoit quarante personnes à la signature.
Du lundi 21, Paris. — Le Roi fut avant-hier à Issy voir encore M. le Cardinal; il y resta un bon quart d'heure, et en sortit avec l'air fort triste, cependant sans pleurer. En arrivant à Versailles, il monta chez Mme de la Tournelle, • à qui il dit qu'il Ta voit trouvé dans le même état que deux jours auparavant, mais plus foible.
La Reine a été aujourd'hui à Issy avec Mme la maréchale de Villars. M. le Cardinal étoit mieux, à ce que l'on disoit, cependant dans un prodigieux abattement. La même difficulté d'avaler subsiste ; on a envoyé quérir Gendron, qui lui a mis un emplâtre sur la gorge, mais il n'a pu le soutenir. Malgré cet état, avant-hier il voulut voir M. de la Chétardie, qui arrive de Russie ; il lui fit plusieurs questions et lui rappela des détails qu'il lui avoit mandés il y a dix-huit mois.
M. de Luxembourg est arrivé il y a déjà plusieurs jours; il a été parfaitement bien reçu du Roi.
Du vendredi 25, à Parts. — - Le Roi, la Reine, M. le Dauphin, Mesdames ont envoyé faire des compliments à M1"" de Chevreuse et d'Egmont sur la mort de M. de Bisache ; ceux qui sont venus chez Mme de Chevreuse ne l'ont
Mme de Luynes, et alla chez le Roi savoir de ses nouvelles. ( Note du duc de Lutines.)
pas vue, parce que les quarante jours de sa petite vérole n'étoient pas passés.
Mmc la duchesse de Saint-Simon mourut il y a quelques jours à la Ferté; elle avoit environ soixante ans ; elle avoit été dame d'honneur de Bf™ la duchesse de Berry ; elle étoit respectable par sa vertu et par sa piété; c'est une grande perte pour cette maison. Elle est morte d'une fluxion de poitrine accompagnée de fièvre maligne. M. le duc de Saint-Simon est allé passer quelques jours dans Fabbaye de la Croix, chez l'abbé de Mafhan, qui est extrêmement de leurs amis et depuis longtemps. M. le duc et Mœc la duchesse de Ruffec sont allés à la Ferté sur les nouvelles de cette maladie. M. le marquis de Ruffec, qui souffre toujours de grandes douleurs de goutte dans l'estomac, n'a pu sortir de Paris.
Le mariage de M. de Lauraguais se fai( dimanche ; c'est Mme de Lesdiguières, tante de Mme de Mailly, qui fait la noce; elle a emprunté pour cela la maison de M"" de Rupelmonde, qui est en Auvergne depuis longtemps, f^es mariés iront coucher chez M. le duc de Brancas. On a donné part de ce mariage à M""1 la comtesse de Mailly et rempli à cet égard tous les devoirs d'attentions et d'honnêtetés; mais elle n'ira point à la noce, parce que M"* de la Tournelle doit s'y trouver.
Le Roi a donné ordre à M. le contrôleur général de faire accommoder la maison où doit loger M™* de Mailly, rue Saint-Thomas du Louvre; tout l'appartement sera boisé et verni aux dépens de S. M. Il paroît que Mœe de Mailly a pris son parti de ne plus songer à retourner à la Cour; elle se sert du carrosse de M. de Mailly jusqu'à ce qu'elle en ait un ; elle va dîner tous les jours avec M0" la maréchale de Noailles, et y passe aussi toutes les soirées.
Le 22 ou le 23, M. le Dauphin fut à Issy voir M. le Cardinal. On prétend que S. Êin. lui ht un discours assez long et fort touchant; mais je crois que tout le sens de ce
discours consistoit à dire que le spectacle de l'état où il étoit étoit une belle instruction pour un jeune prince, et lui faisoit bien connoltre à quoi aboutissoient toutes les grandeurs humaines. 11 parla aussi d'une manière fort édifiante à M. de Chatillon. Le Roi y fut le 22, après dîner, mais il ne le vit point en particulier ; tout le monde entra en même temps que lui. Ce matin on a cru qu'il mourroit dans une faiblesse, et il y a lieu de croire qu'il ne passera pas la journée. II n'y a que trois jours que M. Amelot, à qui j'avois envoyé une lettre de M. le marquis de Fénclon pour M. le Cardinal, crut, malgré son état, devoir lui rendre compte sommairement de quoi il s'agissoit ; il n'étoit cependant question que d'obtenir la permission pour que le chevalier do Fénelon, qui a quitté le service de France, s'attachât à celui de l'empereur.
Les sceaux de la Reine s'étant trouvés enfermés sous le scellé de M. le marquis de Breteuil, M. l'abbé de Breteuil, cousin du secrétaire d'État, a dû les rapporter à la Reine ces jours-ci, et la Reine les gardera jusqu'à ce qu'elle ait un chancelier. On parle de M. de Fulvy et de M. le président de Briçonnet pour cette place. Comme le Roi l'a donnée à vendre à M. le Cardinal, S. Ém. envoya quérir il y a quelques jours M. Houel, et fut assez longtemps avec lui. M. Houel est connu pour avoir gagné beaucoup d'argent au jeu et surtout au biribi, et comme M. de Fulvy lui doit encore assez considérablement, M. le Cardinal vouloit savoir s'il y a voit sûreté à lui vendre la charge. M. le Cardinal étoit aussi occupé il y a peu de jours de l'affaire du bon du Roi , dont j'ai parlé ci-dessus (1); il en demanda des nouvelles à M/ de Mar- • ville, qui en est le rapporteur. Il y a huit commissaires de nommés pour l'examen de cette affaire. Celui dont il s'agissoit pour la place de fermier général est le sieur Mabile, secrétaire de l'intendance de Paris; on lui avoit
(l) Le 25 décembre 1742.
demandé 50,000 livres au profit de M"e de Listenay pour avoir le bon du Roi; l'argent fut donné aussitôt qu'on eut apporté à M. Mabile le bon, qui parut en bonne forme; cela avoit passé par un avocat à qui on avoit remis ce bon; le bon s'est trouvé faux, et l'on est après à remonter à l'origine.
On ne sait point encore à qui sera donnée la feuille des bénéfices et la charge de grand-aumônier de la Reine. Pour la feuille , quelques gens nomment l'un ou l'autre des deux cardinaux, de Rohan et Tencin, d'autres M. l'évèque de Langres (1) , comme ami intime de M. Couturier, supérieur du séminaire de SaintrSulpice, lequel a la confiance de M. le Cardinal depuis longtemps. M. de Langres a presque toujours été à Issy depuis la maladie. Il y a quelques jours que Ton raisonnoit sur cette affaire devant le Roi , et le Roi dit : « Pourquoi pas l'archevêque de Bourges (2) et les jésuites? » On avoit aussi nommé dans la conversation M. l'évèque de Mirepoix. Ceux qui nommoient M. de Langres disoient qu'il remettroit son évèché, qu'on le donneroit à un des abbés de Fleury, et qu'on lui donneroit à lui l'abbaye de Saint-*Etienne de Caen, qui est une de celles de M. le cardinal de Fleury, et qui vaut environ 40,000 livres de rente; l'autre est Tournus qui est moins considérable ; M. le Cardinal n'en touche rien, faisant distribuer en aumônes dans le pays tout ce qui lui en revient.
Du mardi 29. — On croyoit depuis deux ou trois jours que M. le Cardinal mourroità tout moment; cependant il n'est mort qu'aujourd'hui. Le Roi étoit au conseil de finances, auquel les ministres n'assistent point. L'usage est que lorsque le Roi travaille seul avec quelque ministre, le premier valet de chambre reste dans la chambre; lorsqu'il y a conseil, personne n'y reste. Le
(I) Gilbert de Montinnrin «le Saint-Hércm.
(î) Frédéric-Jérôme de Royede la Rochefoucauld.
conseil étoit près de finir ; M. de Maurepas et M. Amelot ont demandé à entrer dans la chambre ; le conseil étant fini, le Roi a été lui-même sur-le-champ ouvrir la porte du9 cabinet. Ordinairement c'est quelqu'un de ceux du conseil qui va l'ouvrir; mais le Roi avoit entendu la voix de M. de Maurepas et les avoit vus passer tous deux dans la cour. Les deux ministres ont rendu compte à S. M. de la mort de M. le Cardinal. Ceux qui étoient au conseil se sont approchés du Roi un moment après ; après quoi, S, M. est entrée dans sa garde-robe et a fermé la porte sur lui avec force. Le Sr Duparc , secrétaire de M. le Cardinal, venoit d'arriver avec des papiers cachetés pour le Roi et les clefs des armoires de S. Ém. M. de Maurepas, au sortir de chez le Roi, est allé dans cet appartement pour y prendre les papiers qui regardent les affaires du Roi. A deux heures un quart, le Roi a envoyé quérir M. l'évèque de Mirepoix, et lui a dit que te zèle, •rattachement, la prudence qu'il avoit marqués dans l'éducation de M. le Dauphin l'avoient déterminé à lui donner la feuille des bénéfices. M. de Mirepoix, après un remerclment respectueux , a dit au Roi qu'il seroit nécessaire qu'il prit ses ordres pour plusieurs arrangements. Le Roi lui a dit : « Toujours; quand vous voudrez, vous n'aurez qu'à venir à cinq heures et demie. » Le Roi lui a presque toujours parlé en pleurant. Apparemment que dans le même temps il a donné ordre à M. de Maurepas d'aller chez la Reine , car elle a envoyé sur les trois heures chercher M. l'archevêque de Rouen (1), et lui a dit que le Roi lui avoit donné la place de]grandaumônier, et à l'alné des abbés de Fleury celle de premier aumônier. Elle lui a appris aussi la nomination de M. de Mirepoix. M. de Mirepoix, de qui je tiens le détail qui le regarde , m'a dit que le Roi lui avoit parlé d'abbaye, mais que les larmes de S. M. et l'embarras dans le-
(1) Nicolas de Saulx-Tavannes.
quel il étoit lui-même l'avoient empêché d'entendre ce que le Roi disoit. 11 n'y a aucuns appointements attachés à la feuille des bénéfices; il y a seulement un secrétaire payé par le Roi ; c'est le Sf Gérard qui a fait cette fonction jusqu'à présent.
Le Roi a envoyé dire à M. de Gesvres qu'il n'y eût point de comédie; c'étoit aujourd'hui le jour. La Reine l'a mandé à M",e de Luynes, et lui a fait direqu'elle verroit du monde à six heures , comme à l'ordinaire.
La Reine a été cette après-dinéc remercier le Roi de ce qu'il venoit de faire pour M. l'archevêque de Rouen.
Il y a déjà quelques jours que Ton sait que M. de Collandre, neveu de M. d'Argenson par sa mère et colonel du réirimcnt de Berry , est mort en Bavière. Le Roi a donné aujourd'hui ce régiment à vendre à la famille, et l'agrément à M. d'Argenson , ministre, de l'acheter pour son fils. M. d'Argenson ne le payera que le prix de la taxe.
On a su ces jours-ci que M™ de Soyecourt, fille de M. de Saint-Aignan , est morte de la poitrine, à Saint-Aignan.
J'ai oublié de marquer ci-dessus que M. de Montaigu , capitaine aux gardes, dont le frère est gentilhomme de la manche de M. le Dauphin, a été nommé ambassadeur à Venise, pour remplacer M. de Froulay, qui a demandé à revenir.
Il y a trois ou quatre jours que l'on rendit compte au Roi, suivant l'usage ordinaire, du choix que l'Académie françoise avoit fait de M. de la Bletterie pour un de ses membres, à la place de M. de Saiut-Aulaire. Ces élections ne peuvent valoir qu'après qu'elles ont été approuvées par S. M. Le Roi répondit d'abord : « Je verrai. » Quelque temps après , il envoya quérir M. Hardion, l'un des membres de cette Académie et actuellelement directeur, et chargé ici de la bibliothèque du Roi et de ses médailles ; il lui dit : « Dites à l'Académie que leur choix ne me convient pas. » M. de la Bletterie
est fort noté pour le jansénisme. M. de la Bletterie a été père de l'Oratoire et avoit appelé avec 6a compagnie, ce qui a donné justement de grandes impressions sur sa doctrine; cependant la déclaration de 1720 ayant mis à couvert des poursuites sur les appels faits antérieurement, M. de la Bletterie n'ayant point renouvelé son appel , a cru pouvoir se présenter pour être reçu à l'Académie. Il a de l'esprit et est connu par la vie de Julien l'apostat, qu'il a composée et qui est fort bien écrite; cependant l'on prétend qu'elle n'est pas exempte de reproches. M. le cardinal de Rohan, ayant su que M. de la Bletterie étoit un de ceux qui se présentoient pour être reçu à l'Académie, en parla au Roi comme d'un homme suspect; M. de la Bletterie, instruit des sentiments où étoit M. le cardinal de Rohan par rapport à lui , lui fit parler par des personnes amies de l'un et de l'autre, et lui écrivit, ainsi qu'à M. l'archevêque de Sens, une lettre de justification, dans laquelle il protestoit de sa soumission à l'Église. Quoique cette expression, qui est en usage parmi les jansénistes, ne signifie chez eux autre chose que l'Église assemblée dans un concile et non l'Église dispersée , les expressions de la lettre parurent assez fortes à M. le cardinal de Rohan pour le déterminer à donner sa voix à M. de la Bletterie. 11 a dit depuis que ce qui l'avoit déterminé étoit qu'il n'y avoit que deux concurrents, dont l'autre, qui est M. Racine, n'étoit pas non plus sans reproche sur les sentiments; qu'on en pouvoit juger en lisant son poCme sur la Grâce, quoique celui qu'il a fait depuis sur la Religion fût d'une très-saine doctrine. Personne n'a osé faire de représentations au Roi sur M. de la Bletterie , et il a fallu procéder à une autre élection.
Qualité de prince de l'Empire. — Les abbés de Fleury. — Translation du corps du cardinal de Fleury. — Promotion de chevaliers du Saint-Esprit. — Mort
«lu vicomte de Rohan. — Présentation de M«c de Lauraguais et du vicomte de Rohan. — Réception à l'Académie du «lue de Nivernois et de Marivaux ; élection de M. de Mairan. — Mort du prince René de Rohan. — Exil de M. de Chauvelin à Issoire. — Le chevalier de Fénelon passe an service de l'Kinpereur. — Loterie nouvelle. — M. de Saint-Florentin nommé chancelier de la Reine. — Présentation de M»« de Bouillon. — Mmc de Fleury; usage des mantes et des manteaux de deuil. — Le prince Jules prend le nom de duc de Montbazon. — Mort de Mm< de Sassenage. — Le duc de Saint-Simon; son deuil. — Mariages. — Fiançailles dans l'Œil-de-Bœuf. — Bal chez le Dauphin. — Discours sur M. de Belle-lsle. — Présentations. — Mort de l'abbesse de Chelles. — Promotion d'ofliciers généraux. — Bal chez Mesdames. — Bénéfices donnés. — La Reine va à la paroisse Notre-Dame; difficulté sur le carrosse.
Du dimanche 3, Paris. — J'ai oublié de marquer ce qui s* est passé par rapport à la qualité de prince de l'Empire que M. de Grimberghen a obtenue. Ce titre, suivant l'usage de l'Empire, passe à tous les enfants maies et femelles nés et à naître, sans que les aînés excluent les cadets , de manière que quatre filles d'un prince de l'Empire auront toutes quatre en même temps la qualité de princesses de l'Empire. Cette grâce accordée par un diplôme authentique ne peut s'étendre, suivant l'usage de l'Empire, aussi loin que les pairies s'étendent en France, et elles ne passent qu'aux enfants, petits-enfants, etc. M. de Grimberghen n'ayant point d'enfants, puisqu'il n'avoit qu'une fille, qui étoit la première femme démon fils, auroit fort désiré faire passer ce titre sur la tète de mon fils; il falloit pour cela un nouveau diplôme, qu'il croyoit être à portée d'obtenir. Quoique cette dignité n'ait aucun titre ni aucune prérogative en France, cependant il ne convient pas à un sujet du Roi de l'accepter sans avoir l'agrément de S. M. ; j'allai donc en parler à M. le Cardinal ; c'était environ un mois ou six semaines avant sa mort. M. le Cardinal me dit qu'il examineroit cette affaire, mais qu'il ne sa voit pas si le Roi vouloit à son service des princes de l'Empire. M. Amelot lui en a reparlé depuis; il a persisté toujours dans le môme sentiment, et il me répondit qu'il ne
FfcVRIKR 1743.
me conseillent pas de suivre cette idée ; de manière que l'affaire en est demeurée là.
Le 30 du mois dernier, MM. les abbés de Fleury furent présentés au Roi ; ce sont de dignes et bons ecclésiastiques , fort estimés pour leurs vertus et la pureté de leurs mœurs; d'ailleurs peu de représentation et nul usage du monde. Le Roi les reçut avec beaucoup de bonté, et leur dit à peu près dans ces termes, d'un air touche : <c Vous avez perdu un oncle , et moi j'ai perdu un ami; je reconnoltrai avec plaisir dans sa famille les soins qu'il a eus de mon éducation et les services qu'il m'a rendus. » Le Roi, qui avoit travaillé avec M. l'évôque de Mirepoix dès le jour de la mort de M. le Cardinal , dit à M. de Mirepoix que son intention étoit de donner aux deux abbés de Fleury les deux abbayes de M. le cardinal de Fleury; c'est celle de Saint-Étienne de Caen, qui vaut au moins 30,000 livres de rente , on dit même 45 , et celle de Tournus , qui vaut 18 à 20,000 livres. M. de Mirepoix exécuta les ordres du Roi , et MM. les abbés de Fleury le supplièrent de remercier très-humblement S. M., disant qu'ils n'en vouloient point, qu'ils avoient déjà à eux deux 60,000 livres de ses bienfaits en bénéfices, et qu'ils ne désiroient rien de plus.
M. le Cardinal les a faits ses légataires; mais on estime que ce legs sera peu de chose, ayant laissé aux pauvres des lieux ce qui pouvoit lui être dû dans ses abbayes. 11 laisse environ 25,000 livres en tout à ses domestiques, dont 4,000 à Barjac, son premier valet de chambre; mais celui-là a au moins 25,000 livres de rente et une charge chez le Roi. Il a fait son exécuteur testamentaire M. le contrôleur général.
Vendredi dernier, le corps de M. le Cardinal fut porté en grande cérémonie du séminaire de Saint-Sulpice à Issy , à la paroisse de ce lieu , où il doit rester en dépôt jusqu'à ce qu'on lui ait fait, aux dépens du Roi, un mau-
solée dans une des chapelles de la nouvelle église de Saint-Thomas du Louvre, pour la construction de laquelle le Hoi a déjà donné, il y a longtemps, 50,000 écns, et que Ton appellera désormais Saint-Louis du Louvre. Le Roi a donné ordre que Ton se préparât à faire un service solennel des plus magnifiques à Notre-Dame. C'est le P. La Neuville, jésuite, qui est chargé de travailler à l'oraison funèbre. À la cérémonie de porter le corps de M. le Cardinal à la paroisse d'Issy , il y avoit environ deux cents prêtres, douze évèques, mais fort peu de gens de la Cour. M. le duc de Chàtillon y fut avec M. l'évèque de Mirepoix, M. deMuys et l'abbé de Broglie.
M. de Maurepas , grand- trésorier de Tordre du Saint- Esprit, eut, il y a quelques jours, permission de vendre sa charge à M. le contrôleur général. Le Roi lui permet de garder le cordon ; c'est une grâce que l'on accorde ordinairement au bout de viugt ans d'exercice ; il n'y en a que dix-neuf qu'il a la charge. C'étoit jeudi, 31 janvier, que cette grâce fut accordée ; le même jour le Roi donna la charge de grand-maltre des cérémonies de l'Ordre , vacante par la mort de M. de Breteuil, à M. Araelot , et le soir il dit à son souper : « 11 aura le temps d'apprendre à faire les révérences d'ici à la Pentecôte, » ce qui fit juger dès lors qu'il y auroit une promotion à la Chandeleur.
Hier, jour de la Chandeleur, il y eut chapitre , et le Roi nomma huit chevaliers, savoir : MM. les ducs de Brissac, de Boufflers, de Luxembourg et de Biron ; M. de la Mothe-Houdancourt, qui est grand d'Espagne, cheva- . lier d'honneur de la Reine et lieutenant général des armées du Roi ; M. le marquis de Gassion , aussi lieutenant général des armées du Roi ; M. le comte de Lautrec, beaufrère de M. le duc de Rohan, aussi lieutenant général, qui a été employé dans les négociations à Genève; et M. le comte de Coigny , colonel général des dragons, gouverneur de Choisy. Le Roi a dit qu'il n'avoit voulu
faire dans cette promotion que des militaires de Bohême et de Bavière.
Il y a quelques jours que M. le vicomte de Rohan, frère de M. le duc de Rohan et second fils de feu M. de Léon, mourut de la poitrine, à Paris; il avoit un régiment de cavalerie de son nom ; il étoit âgé de vingt-deux ans. Le Roi a donné ce régiment à H. le comte de Brionne, fils aîné de M. le prince de Lambeso, qui en avoit un d'infanterie ; il dit à M. le prince Charles, qui n'avoit fait aucune démarche pour obtenir ce régiment : « Je sais que vous désiriez-un régiment de cavalerie pour M. de Brionne , je lui donne celui de Rohan. » Le prince Charles répondit, adressant la parole à quelqu'un qui étoit dans le cabinet du Roi : « 11 y a trente-trois ans que j'ai l'honneur de servir S. M. ; je n'en avois pas encore reçu de marques de bonté dont j'aie été autant touohé que de celle-oi. »
Dans le premier travail que M. de Mire poix fit avec le Roi, il demanda à S, M. s'il trouverait bon qu'il prit pour secrétaire, à la place du Sr Gérard, qui l'étoit de M. le Cardinal, un prêtre nommé Déliot,qui lui est attaché depuis plusieurs années et qui étoit son grand-vicaire à Mirepoix. Le Roi lui dit qu'il étoit le maître, et en conséquence ce changement s'est fait. Le second travail fut vendredi dernier. M. de Mirepoix proposa à S. M. un homme de ses amis depuis longtemps (1) pour une petite abbaye; le Roi prit la feuille sur-le-champ, et signa; le travail fut assez court . mais la conversation assez longue, Il y aura travail de môme tous les vendredis, suivant l'ancien usage.
Jeudi dernier 31 , M1"* de Lauraguais fut présentée; ^ elle est moins grande que M™ de la Tournelle, mais plus grasse ; elle a vingt-huit ans ; elle n'est nullement jolie, mais gaie et vive. Le vendredi suivant elle soupa
(i) M. l'abbé Comb*», su pérleur des misions ét Minores. (Note du duc de Luynts.)
dans les cabinets avec M"" de la Tournelle ; il n'y avoit qu'elles deux de dames.
Aujourd'hui, le Roi est parti pour la Meutte pour jusqu'à mardi , après souper. 11 n'y a de dames que les deux sœurs ci-dessus , Mme de Flavacourt et Mmc de Boufflers(l).
Hier, jour de la Chandeleur, il y eut sermon ; ce fut le P. Chàtillon, jésuite, prédicateur du carême; le sermon fut médiocre, le compliment fut bon, mais trop long, Mrae la duchesse de Duras quêta.
Du 9, Pari*. — Le vicomte de Rohan, dont j'ai marqué la mort ci-dessus, a été enterré le 30, aux Célestins.
Il y a environ huit jours que M. le duc de Rohan présenta à Versailles son troisième frère , qui étoit ecclésiastique et qui s'appeloit l'abbé de Léon ; il a quitté le petit collet, et s'appelle présentement le vicomte de Rohan. M. leducdc Rohan sa voit que M. son frère avoit pris l'état ecclésiastique sans grande vocation , qu'il auroit fort désiré en sortir, mais que ce qui larrêtoit étoit la situation de ses affaires , n'ayant que 10,000 livres de rente de sou bien et jouissant d'une abbaye qui lui en valoit 13,000. M. le duc de Rohan, dont on ne peut assez louer la probité et les bons procédés, a dit à son frère que les considérations de l'intérêt ne dévoient point l'arrêter, qu'il lui donnoit 10,000 livres de pension, qui lui tiendraient lieu de la plus grande partie de ce qu'il perdoit en remettant son abbaye.
M. le Cardinal de Fleury a fait peu de legs, ayant trèspeu de fonds de bien. Je n'ai pas vu son testament, mais tout ce que j'en sais c'est que M. le contrôleur général est son exécuteur testamentaire, MM. les abbés de Fleury ses légataires universels ; ce qui leur sera d'un profit peu considérable, d'autant plus qu'outre ce que j'ai marqué ci-dessus , il laisse 50,000 livres à un de ses
(i) M"c de la Roche-aur-Yon y a été aussi, mais elle ne fut avertie qu'une ucuro ou deux avant que de partir. ( Sof du due de Lut/nu.)
petits-neveux, pour payer les bulles d'une commanderie pour lesquelles M. le Cardinal s'étoit engagé.
J'ai oublié de parler ci-dessus de ce qui s'étoit passé par rapport à la mort de l'Électeur palatin (1). Comme il a un ministre ici, on a remarqué que la Cour a pris le deuil sans que ce ministre ait donné part, comme cela se pratique ordinairement ; ce qui détermina M. dc'Grevembrok , ministre de l'Électeur, à envoyer à M. le Cardinal la lettre du prince de Sultzbach, nouvel électeur palatin, au Roi , écrite deux heures après la mort; cette lettre fut envoyée au Roi par M. le Cardinal , et en conséquence on prit le deuil.
Le jour de la Chandeleur, M. de Saint-Florentin, qui est secrétaire de l'Ordre, fit les fonctions de maître des cérémonies. Ces fonctions consistent à peu de chose quand il n'y a point de réceptions. Feu M. de Breteuil n'avoit que 50,000 écus de brevet de retenue sur la charge de grandmaître des cérémonies; H. Amelot la paye 200,000 livres et a pareille somme de brevet de retenue ; les 50,000 livres d'excédant sont pour les enfants de M. de Breteuil.
Ce fut M. de Saint-Florentin qui, en qualité de secrétaire del'Ordre, travailla avec le Roi au sujet delà promotion.
Lundi dernier, 4- de ce mois, M. le duc de Nivernois et M. de Marivaux furent reçus à l'Académie françoise, le premier à la place de feu M. l'évéque de Clermont ( Massillon ), et le second à la place de feu M. l'abbé Houtteville , connu par son livre de La Religion prouvée par les faits. Le discours de M. de Nivernois fut extrêmement approuvé (2) ; celui de M. de Marivaux le fut beaucoup moins.
(t) Cette mort arriva pendant la maladie de M. le Cardinal, (yole du duc' de Luynes.) (?) Vers faits a cette occasion :
• Aux grâces du prince d'Ithaque
« Vous joigne* l'éloquence et l'esprit de Nestor ; ■ On crut voir l'autre jour le jeune Télémaque
• Prononcer un discours composé par Mentor. ■
(Note du due de Luynet.)
M. l'archevêque de Sens ( Languei de Gergy ), en qualité de directeur, leur répondit; son discours fut trouvé trop dogmatique et trop long.
11 y a deux ou trois jours que l'on sut que M. de la Vauguyon, gendre de M. de Béthune, qui est en Bavière, étant allé avec M. de Froulay, neveu de l'ambassadeur de Malte, pour souper chez H. le prince de Conty, ils versèrent tous deux dans une voiture allemande et tombèrent dans un précipice de trente pieds de haut; M. de la Vauguyon s'est cassé le bras et la jambe du même coté.
M. de Mairan, secrétaire de l'Académie des Sciences et homme d'une grande réputation pour l'astronomie, fut élu avant-hier pour membre de l'Académie, À la place de feu M . de Sai nt-Auiaire .
Le prince René mourut avant-hier ; il étoit petit-fils de M. le prince de Rohan. Feu M. de Soubise, qui avoit épousé la fille de M™ la princesse d'Épinoy , avoit laissé quatre garçons : M. de Soubise d'aujourd'hui , marié en premières noces avec MUede Bouillon ( Rhodes ), dont il a eu un garçon et une fille (le garçoif est mort), marié en secondes noces avecMUc de Carignan, dont il n'a point encore d'enfants ; des trois autres frères de M. de Soubise , il ne reste plus aujourd'hui que M. l'abbé de Ventadour, coadjuteur de Strasbourg , qui a une mauvaise santé.
Nous sûmes hier que M. Chauvelin, 'çi-devant garde des sceaux, a eu une lettre de cachet pour aller de Bourges en exil à Issoire, qui est en Auvergne (1). Le jour même de la mort de M. le Cardinal, il fut présenté au Roi une lettre à laquelle étoit joint un mémoire. La lettre (2) étoit par-
Ci) M. Chauvelin aussitôt la lettre de cachet partit de Bourges le lundi -I. On sait que m réponse a été qu'il ol>ei»àoit aux ordres du Roi ; que le désir de >,e justifier l'avoit emporté trop loin. (Ao/e du duc de lM9nes, datée du 1 1 lévrier 1743.)
(?) J'ai su depuis que ta tertre est médiocre; que l'on ne sait même si elle e»t faite pour être donnée devant on après ta mort de M. le Cardinal ; qu'il y avoit deux mémoires joints, dont l'un contenoit en marge la lettre que M. lu
FfiVKIKR 1743. 407
faitement bien écrite, fort touchante et fort respectueuse. Le mémoire, qui contenoitapparemment un détail de l'administration de M. Chauvelin , est injurieux à la mémoire de M. le Cardinal. C'est à peu près le terme dont le Roi s'est servi en parlant de ce mémoire. La réponse a été la lettre de cachet. On prétend que de mémoire a été fait dès le temps que M. le Cardinal fut malade à Fontainebleau^), et avoit été confié à quelqu'un dechez le Roi pour être remis à S. M. le jour même que H. le Cardinal nxourroit ; il a été effectivement remis ou le jour de sa mort ou le lendemain , et cependant le Roi n'en a rien dit, et on n'en a pas su la moindre chose jusqu'à avant-hier jeudi. Le Roi, adressant la parole à M. de Richelieu , en parla tout haut à son souper dans ses cabinets ; il y fivoit quatorze ou quinze personnes. Un de ceux qui étoient présents m'a dit à peu près les kermès du Roi, que voici : « On m'arcmisun mémoire de M. Chauvelin, qui tend à flétrir la mémoire de M. le Cardinal; les expressions m'en ont fait horreur; j'ai envoyé M. Chauvelin en exil plus loin qu'il n'étoit. » Le Roi paroissoit fort en colère. Personne ne peut pénétrer qui a remis le dit mémoire (2).
M. de Picquigny a été reçu honoraire à l'Académie des Sciences, à la place de M. le cardinal de Fleury.
M. le chevalier de Fénelon, frère de l'ambassadeur, après avoir servi pendant environ vingt-six ou vingt-sept ans en qualité de capitaine de cavalerie, ayant été obligé, par le mauvais état de ses affaires et par les pertes et malheurs qui lui sont arrivés, de vendre sa compagnie, avoit désiré de s'attacher au service du roi d'Espagne en y ob-
Cardinal écrivit à M. Chauvelin le jour de son renvoi, avec des commentaires fort injurieux à M. le Cardinal et dps faits que le Roi prétend faux. L'autre mémoire étoit clés raisonnement* critiques sur l'état des affaires politiques de ce temps-là.
(1) D'autres gens disent qu'il est daté de Grosbois.
(2) M. de Maurepas sait qui a remis le dît mémoire. (/Vote du duc de Lui/ nés. )
tenant mi grade supérieur à celui de capitaine; cet arrangement n'ayant pu s'exécuter, M. le marquis de Fénelon a obtenu qu'il passât au service de l'empereur, avec le grade de lieutenant-colonel ; cela s'est fait avec l'agrément du Roi.
Il parolt depuis plusieurs jours une loterie nouvellement établie dont le fond est de 9 millions; ceux qui gagneront seront payés en argent comptant, et ceux qui perdront seront payés en rente viagère sur la Ville, au denier vingt.
Depuis ce que j'ai marqué sur la charge de M. de Breteuil, j'ai appris ce soir que le Roi a donné 8,000 livres de pension au fils, et fc,000 à la fille, qui est Mme de Clermont.
La charge de chancelier de la Reine n'est pas encore donnée; M. le président Briçonnet se présentoit pour l'acheter ; on m'a dit que le Roi s'étoit déclaré en disant : « Il est trop jansénite, et sa femme encore davantage. »
Du dimanche 10, Paris. — J'ai appris aujourd'hui que le Roi a voit donné à M. de Saint-Florentin l'agrément pour la charge de chancelier de la Reine; il ne l'achète que 60,000 livres. Beaucoup de gens soutiennent que la femme du chancelier a droit d'être assise à la toilette de la Reine, comme celle du chancelier de France. On cite sur cela l'exemple de Mme de la Rochepot, dont le mari étoit chancelier de Mme la duchesse de Berry, et de MBC Terrât , dont le mari étoit chancelier de M. le duc d'Orléans. M™ la maréchale de Villars dit qu'elle se souvient fort bien que M™ de Berry étoit fort en colère de cette idée de s'asseoir; que cependant elle croit avoir vu Mme de la Rochepot assise, mais qu'elle n'en est pas sûre. D'un autre côté, on assure que feu Mn,B la duchesse de Saint-Simon, dame d'honneur de Mme la duchesse de Berry, consultée sur ce fait, a dit qu'elle n'avoit jamais vu M"* de La Rochepot assise, et qu'elle n'avoit jamais vu non plus Mn,e Terrât assise chez S. A. R.
Le Roi est parti aujourd'hui pour Choisy. Les dames de ce voyage sont Mrae la Duchesse, M"0 de la Roche-sur-Yon, M"" d'Antin et les trois sœurs (1).
J'ai oubliéde marquer ci-dessus que MUe de Bouillon fut présentée le 6 de ce mois , et ce fut Mme de la Trémoille, sa tante, qui la présenta. M"* de la Trémoille n'avoit point paru à la Cour depuis la mort de son mari ; elle n'étoit point en deuil. Ce même jour, Mme de Fleury devoit faire sa révérence , mais comme sa présence auroit été une circonstance désagréable pour Mme de la Trémoille, à cause de la charge, les arrangements furent pris de façon qu'elles ne se trouvèrent point ensemble; Mne de la Trémoille même ne s'est déterminée à venir à Versailles qu'à cause de la mort de M. le Cardinal.
Mmc de Fleury fit sa révérence un quart d'heure après M"c de la Trémoille ; ce fut Mm* de Luynes qui la mena partout; elle a pris le grand deuil, mais elle n'étoit point en mante. L'usage des mantes et des manteaux est presque entièrement aboli ; cependant on demande toujours permission. L'usage étoit aussi de ne point prendre des grands deuils de père et de mère sans avoir demandé permission à la Reine , ou à Mme la Dauphine , quand il n'y avoit point de Reine. Cet usage s'observe encore beaucoup moins que celui des mantes. M™* de Fleury étoit embarrassée comment elle prendroit le deuil de M. le Cardinal; elle consulta M,oe de Luynes, qui en parla a la Reine , et il fut décidé qu'elle devoit prendre le plus grand deuil.
Le même jour 6 , M. le duc de Fleury, qui arrivoit de l'armée par congé, fit sa révérence au Roi avec ses quatre frères, les deux abbés et les deux chevaliers, et M. deNarbonne son beau-frère.
J'ai parlé ci-dessus de la présentation de M"e de Lauraguais ; c'est M"'* la duchesse de Brancas , sa belle-mère, qui l'a présentée. Lorsqu'elles furent chez Mme la com-
(!) M»» de la Tournelle, de Flavacourt et de Lauraguats.
tcsse de Toulouse il y eut quelque embarras pour les fauteuils ; on dit qu'il n'y en avoit que deux, et il y avoit quatre duchesses à la présentation , et Mme de la Tournelle et M"w de Flavacourt. M"* de Brancas dit qu'elle attendrait que Ton eût trouvé des fauteuils ; cependant à la lin il s'en trouva. De là elles furent chez MUe de la Roche-sur-Yon^ où il se trouva des fauteuils. On m'a assure que Mne de Brancas ne s'y mit point , disant qu'elle rendoit avec plaisir ce que l'on u'exigeott pas.
Le fils aîné de M. le prince de Guéméné, qui épouse M"1-' de Bouillon, fut présenté hier. Ume de Guéméné avoit toujours désiré qu'il s'appelât le prince de Rohan, ce qui avoit fort déplu à M. le prince de Rohan, père de M"* de Guéméné ; enfin à l'occasion du mariage, il avoit été convenu qu'on l'appellerait le prince Jules et sa femme la princesse de Rohan. M. de Gesvres fit l'observation, avec raison, qu'il ne pouvoit être présenté au Roi sous le nom du prince Jules, et enfin l'on est convenu qu'on lui donnerait le nom de duc de Montbazon,et c'est sous ce nom qu'il a été présenté.
M. l'abbé de Fleury prêta serment hier comme premier aumônier, entre les mains de la Reine, et en fit les fonctions aussitôt au dîner de la Reine.
Du mercredi 13, Paru. — M. de Saint-Florentin achète la charge de chancelier de la Reine et la paye 20,000 écus. Il m'a dit ce soir que comme le Roi avoit donné cette charge à vendre à M. le Cardinal, de son vivant, pour marier M"" de Pérignan, sa petite-nièce, S. M. vouloit que cette gratification fût payée sur la plus haute estimation où. la charge a été portée, et que comme on en a offert 50,000 écus, S. M. vouloit que Mlle de Pérignan touchât ladite somme, savoir: 60,000 livres de M. de Saint-Florentin, et 90,000 que le Roi fait payer. M. de Saint-Florentin m'a ajouté que la charge valoit environ 7,500 livres de rentes et qu'elle donnoit le droit d'entrer en carrosse dans la cour des maisons royales, lorsque la Reine
y étoit, le Roi étant absent. D'ailleurs, elle n'a nulle fonction, sinon de tenir une fois tous les ans le conseil de la Reine et de sceller les provisions des charges de la maison de la Reine.
Du vendredi 15, Paris. —Mardi, 6 de ce mois, mourut ici Mme de Sassenage, ma tante, âgée de soixante-neuf ans; elle avoit épousé en premières noces M. le comte de Morstein, dont elle avoit eu deux filles, qui moururent jeunes toutes deux. De son second mariage avec M. le comte de Sassenage, il ne lui reste que M. le marquis de Sassenage d'aujourd'hui. Mme de Sassenage étoit infirme depuis longtemps ; elle ne sortoit presque jamais, ce qui donna occasion à la plaisanterie de M. le duc de Bé thune, qui disoit qu'elle étoit moitié femme et moitié canapé. Depuis plusieurs années, elle étoit devenue extrêmement sourde. Elle étoit sœur cadette de mon père, et aînée de feu M™ de Lévis et de M. de Chaulnes.
Il y a dix ou douze jours que M. le duc de Saint-Simon est revenu à Paris, il loge depuis bien des années dans une vilaine maison, appartenant auxJacobins, dans la rue Saint-Dominique. Non-seulement il a fait tendre de noir son antichambre, suivant l'usage ordinaire, mais il a •voulu que sa chambre à coucher et son cabinet fussent tendusde gris et que son lit fût gris. Ordinairement il n'y a que les femmes veuves quisoient meublées de cette manière. II compte aussi porter le deuil un an, quoiqu'il soit réduit à six mois pour les hommes. M. le duc de Charost se souvient qu'à la mort d'une de ses femmes il a eu un Ut noir, dans lequel même il couchoit. Cependant pour les hommes il n'y a communément que l'antichambre tendue de noir ; et pour les femmes un lit noir, mais dans une chambre de parade.
Il y eut hier un service aux Invalides pour M. de Breteuil ; suivant l'usage accoutumé, tous les ministres y étoient et une prodigieuse quantité d'hommes; les dames y furent priées, mais il n'y en eut point qui y allèrent.
11 y eut mercredi dernier un service aux Petits-Pères pour M. le Cardinal; il y en a encore eu un autre hier jeudi en Sorbonne, dont il étoit proviseur.
Dimanche prochain, M"e de Bouillon sera fiancée avec M. le duc de Montbazon dans le cabinet du Roi. Les deux familles ont envoyé des billets d'invitation pour cette cérémonie.
Du lundi 18, à Versailles. — Hier matin, M. le duc de Sully demanda l'agrément du Roi pour le mariage de sa seconde fille avec M. del'Aubespine. M. de Sully s'appeloit autrefois M. de Béthune ; ila été premier gentilhomme de la chambre de M. le duc de Berry ; sa femme est fille de feu M. Desmare tz; il n'a que deux filles; l'aînée a épousé M. de Goesbriant, le lieutenant général ; celle-ci a environ vingt-huit ans. M. de l' Aubes pi ne n'a que vingt ou vingt-deux ans; il est dans le régiment du Roi. Sa mère est sœur de père de feu M. le duc de Beauvilliers, et de père et de mère de M. de Saint- Aignan d'aujourd'hui ; elle avoit épousé en premières noces M. de Mariilac.
M. de Saint-Sauveur, écuyer de la petite écurie, épouse MIle de Turcris; il en demanda l'aerrément au Roi il v a quelques jours; il pria Mmo de Luynes de le nommer à la Reine, dont il venoit aussi demander l'agrément. M** de Luynes fit ce qu'il désiroit, et la Reine le reçut avec bonté ;ensuiteelle appela Mmc de Luynes, et lui dit : «Il ne devroit pas venir nous demander notre agrément de cette manière ; l'usage est seulement que nous signions leurs contrats. »
Hier se firent les fiançailles de M. de Montbazon et de MUe de Bouillon. Il avoit été dit que ce seroit dans le cabinet du Roi, et que M"8 de Bouilfon n'iroit point chez Mesdames, mais seulement chez la Reine; qu'elle suivroit ensuite chez le Roi. Tout cela fut changé quelque temps * après, et il fut réglé que ce seroit dans la pièce qui est avant la chambre du Roi, qu'on appelle l'Œil-de-Bœuf, et
que M'f* de Bouillon i roi t d'abord chez Mesdames et qu'elle les suivroit chez la Reine. Cela s'exécuta ainsi ; ce fut après le salut. On avoit mis une table dans le fond de l'OEil-de-Bœuf auprès de la cheminée. Le Roi étoit suivi de M. le Dauphin, de M. le comte de Charolois, M. le prince de Dombes et M. le duc de Penthièvre. Il y avoit chez la Reine Mmc la princesse de Conty, MUe de Sens,M,,e de Conty, MUo de la Roche-sur-Yon; Mesdames y arrivèrent suivies de M"e de Bouillon et de la noce. Il y avoit bien en tout cinquante dames. La Reine sortit de son appartement par son cabinet, passa par la galerie, et trouva le Roi au bout de la table, du coté droit ; elle se plaça du coté gauche. M. le Dauphin et les princes du sang, du coté du Roi., et Mesdames et les princesses du sang, du côté de la Reine. On commença par la signature du contrat. Le Roi signe toujours le premier, même avant les mariés. La Reine, les princes et princesses ayant tous signé, chacun suivant leur rang, le marié et la mariée signèrent ; ensuite M. de Bouillon et MDe de Guéméné. M. de Montbazon avoitun habit de brocart d'argent, garni de dentelle d'or et un manteau de même. M"" de Bouillon étoit aussi vêtue avec un habit noir et or et une mante de réseau d'or, portée par M11* de Montauban. J'entendis que M. de Dreux disoit à M. de Montbazon qu'il auroit dû être vêtu de noir et or. On peut voir ce qui se passa au mariage de MUa de Guéméné, à Fontainebleau, dont j'ai fait le détail dans le temps. Hors cette différence sur l'habillement, la cérémonie me parut la même. Après la signature, M. le cardinal de Rohan arriva, précédé de plusieurs prêtres, parmi lesquels étoit le curé de Notre-Dame ; il avoit passé par la chambre du Roi ; il arriva par le milieu, vis-à-vis le Roi, et fit la cérémonie à l'ordinaire. Après quoi, la Reine se retira chez elle suivie de toutes les dames; le Roi resta à sa place jusqu'à ce que toutes les dames fussent parties. M. de Montbazon étoit à la droite et M11' de Bouillon à la gauche, suivant l'usage ordinaire. M. de
Guéméné, père da marié, n'a pas paru, ni dans cette cérémonie, ni dans tout ce qui a regardé le mariage. 11 est interdit, et personne ne le voit.
Hier, il y eut bal en masque chez M. le Dauphin : le bal commença à dix heures. Le Roi y fut à peu près dans ce temps là ; il y arriva sans être masqué, et ne se mit point dans un fauteuil ; il y a resté jusqu'à minuit et demi ou environ . La Reine y descendit sur les onze heures, et y resta jusqu'à environ une heure. M. le Dauphin et Mesdames y ont dansé jusqu'à deux heures. M"" de la Tournelle y é toit masquée en sœur grise.
M. de Luxembourg est arrivé ici il y a déjà plusieurs jours; le joqr même qu'il vint à Versailles, le Roi le fit monter dans ses petits appartements, où il dîna avec lui et M. de Meuse. Avant le dîner, il fut près d'une petite demi-heure tète à tète avec le Roi, lui parla beaucoup de Prague, mais sans lui nommer les noms ni de M. de Broglie ni de M. de Belle-Isle, à ce que M. de Luxembourg a dit depuis.
M. de Belle-Isle devoit arriver ici du 20 au 22. M. Amelot lui a dépêché un courrier à Francfort, qui doit, à ce qu'il dit, retarder son départ de cette ville de trois ou quatre jours au plus.
On continue toujours ici à tenir de mauvais discours sur M. de Belle-Isle ; le mauvais succès de nos armées en Allemagne, même l'état fâcheux où se trouve l'armée de Bavière, qui dépérit tous les jours par la fatigue et les maladies, tout retombe sur M. de Belle-Isle, comme l'auteur, dit-on, de cette entreprise. Le déchaînement va si loin que les mêmes gens qui disoient qu'il faudrait lui ériger des statues, s'il trou voit moyen de ramener en France l'armée enfermée dans Prague, disent aujourd'hui que c'est une entreprise mal concertée et une fuite indigne du nom françois.
Le Roi donna ordre hier à MM. de Soubise et de Picquigny d'assembler les gendarmes et ehevau- légers au
FftVRIRR 1745. 415
15 du mois prochain ; aujourd'hui il a travaillé avec M. de Biron et ensuite seul avec M. d'Argenson. Il se trouva un peu mal à la messe hier, et a pris médecine aujourd'hui.
Du mardi 19, Versailles. — M"" de Chaulnes et Um* de Sassenage vinrent hier iei faire leur révérence au Roi. M""* de Chaulnes ayant été incommodée n'avoit point vu le Roi depuis que S. M. a donné le gouvernement d'Amiens à M. de Picquigny . M"e de Sassenage est venue faire sa révérence, à cause de la mort de sa belle-mère. Comme elles ont désiré toutes deux qùe Mmr de Luynes fût avec elles, Mm' de Luynes y a consenti avec plaisir , mais c'est elle qui les a présentées ; cela ne se pouvoit faire autrement à cause de sa place.
Le contrat de mariage de M. l'Aubespine avec M"' de Sully a été signé ce matin.
M. deVerneuil a présenté ce matin M. le comte dePriego, grand d'Espagne, qui revient d'auprès de l'infant don Philippe. On sait que M. de Priego est M. le prince d'Havré. Il a été présenté dans le cabinet comme grand d'Espagne. M. deVerneuil m'a dit que c'étoitl'usage que les grands d'Espagne fussent présentés une fois seulement dans le cabinet.
Le Roi travailla hier jusqu'à dix heures du soir avec M. d'Argenson, et doit y travailler encore aujourd'hui ; on croit qu'il s'agit de la promotion, mais rien ne transpire jusqu'à présent. Hier, au sortir du travail, M. d'Argenson fut chez la Reine.
Aujourd'hui le Roi a vu les étrangers pour la première fois depuis la mort de M. le Cardinal.
Du jeudi 21, Versailles. — Hier matin on apprit la mort de M™" l'abbesse de C h elles ; elle mourut avant-hier, de la petite vérole ; elle étoit lille de feu M. le duc d'Orléans. M. le duc de Chartres devoit venir rendre compte ici au Roi de cette nouvelle ; n'ayant pas pu venir hier, ce fut M. le comte de la Marche qui en fit part à S. M., au
retour de la chasse pendant le débotter. Feu MBe la princesse de Conty, mère de M. le comte de la Marche, étoit la propre sœur de Mme de Chelles.
Hier matin, le Roi dit a son lever à M. de Biron qu'il étoit lieutenant général, à MM. de Souvré, d'Armentières et de Bissy qu'ils étoient maréchaux de camp, et à M. le comte de Noailles qu'il étoit brigadier. Cette déclaration, à la suite de deux jours de travail avec M. d'Argenson, dont j'ai parlé ci-dessus, fit juger qu'il y avoit une proi motion. Tout le monde courut chez M. d'Argenson, après que le Roi fut parti pour la chasse ; mais la porte étoit fermée, sans que personne y pût pénétrer. On crut trouver quelques éclaircissements aux bureaux de la guerre , mais les bureaux étoient absolument fermés ; ainsi chacun demeura dans l'attente et dans l'inquiétude de son sort jusqu'à cinq ou six heures du soir. Le Roi revint assez tard de la chasse, et ce ne fut qu'après qu'il fut entièrement habillé qu'il travailla quelques moments avec M . d'Argenson, c'est-à-dire qu'il vérifia unbrouillon de liste et signa celle qui sert de règle à la promotion. Il paroit par cette liste que l'on a suivi exactement Tordre du tableau sans que ceux qui ont mieux fait que les autres aient aucune distinction. Comme on ne peut pas dire que ce soit le combat de Sahay, ni les blessures de mon fils, qui aient décidé en sa faveur, il faut juger que c'est le seul titre de sa charge, de même que pour M. de Bissy.
Hier il y eut bal en masque chez Mesdames. La Reine y fut sur les onze heures, sans être masquée ni personne de sa suite. M. le Dauphin étoit masqué et toute sa suite, hors M. de Châtillon. Le Roi y fut à deux heures et y a resté jusqu'à environ cinq heures; il étoit masqué, ainsi que tous ceux qui avoient l'honneur de le suivre. Ce matin le Roi n'a été à la messe qu'à une heure et demie. La Reine a entendu la sienne auparavant; et quoique l'on ait dit la messe au grand autel, et que par conséquent
l'on fut sûr qu'elle seroit finie avant celle du Roi, il n'y a cependant point eu de musique.
Du vendredi 22, Versailles, — 11 y a.déjà plusieurs jours que M. le comte de Saxe est venu ici; on croit qu'il a été envoyé par M. le maréchal de Broglie ; lundi dernier il eut une conversation avec le Roi, dans son cabinet, en présence de M. d'Argenson.
Du Samedis, Versailles. — Hier vendredi, suivant Tusage établi, le Roi travailla avec M. de Mirepoix, et nomma à plusieurs bénéfices vacants, comme on peut voir par la liste ci -jointe. S. M. donne à M. l'évèque de Mirepoix (1) l'abbaye de Corbie, qui étoit aux œconomats (2) depuis longtemps, et cette grâce fut accompagnée de beaucoup de marques de bonté. Cette abbaye vaut au moins 55,000 livres. M. de Mirepoix avoit l'abbaye de Saint-Mansut, diocèse de Toul, qui vaut 20 à 25,000 livres et qu'il remet au Roi, ne voulant garder qu'un bénéfice. Les jours qu'il y aura quelques ordres à donner pour les œconomats, M. deMuy en rendra compte àS. M. en présence de M. de Mirepoix. Le Roi lui a dit de se concerter avec M. de Mirepoix pour le travail des œconomats.
Feu M. le Cardinal avoit trois secrétaires : le sieur-Duparc, le sieur de Monglas et le sieur Gérard; celui-ci étoit chargé de la feuille des bénéfices. S. M. a donné 4,000 livres de pension au premier et 1,000 écusà chacun des deux derniers.
Les princes et princesses du sang ont pris le deuil de Mme de Chelles ; ils avoient demandé permission au Roi de faire sur cela ce que feroit M. le duc d'Orléans, et M. le duc d'Orléans a pris le deuil, quoique le Roi ne Tait pointpris. Comme il ya peu d'exemples de religieuses dans la famille royale, le Roi ne sachant pas lui-même
(1) noyer.
(2) (Economat, régie, gouvernement <le biens. Cette abbaye c*t en régie, en ciîfonnmat , il n'y a point de titulaire. (Oicf. de Trévoux.)
quel étoit l'usage en pareil cas, il a chargé M. de Dreux de faire les recberelies nécessaires et de lui eu rendre compte.
M. le Dauphin a un peu de rhume et de fièvre depuis hier, ce qui empêche les bals. Ces rhumes sont une maladie qui court beaucoup et qui est répandue dans tout le royaume. Le Roi disoit il y a quelques jours qu'à Aix le Parlement avoit cessé de s'assembler, à cause de cette maladie, n'y ayant ni procureur ni avocats pour plaider.
Le nonce du Pape est malade à Paris; le Roi a envoyé M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs , savoir de ses nouvelles.
Le Roi a nommé à l'abbaye do Corbie M. l'évèque de Mirepoix, précepteur de M. le Dauphin (1);
A l'abbaye de Luxeuil, l'abbé de Clermont-Tonnerre (2) ;
A l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux, l'abbé de Laval ;
A Saint-Volusien deFoix, l'abbé de Breteuil ;
A Saint-Vincent du Bourg, l'abbé de Bragelone, grandvicaire de Beau vais ;
A Nizors, l'abbé de Montesquieu, doyen de Saint-Seurin de Bordeaux ;
AlaMadeleine de Chàteaudun, l'abbé Vidaud de la Tour;
Au prieuré de Leroux, diocèse de Luçon, l'abbé Dupré;
A l'abbaye de Panthemont, M™ deBéthizy de Mézières.
Du mardi gras 26, Versailles. — Avant-hier, le Roi partit pour la Meutte ; il ne reviendra que ce soir après souper. Les dames de ce voyage sont les trois sœurs, Mm* d'An tin, Mme de Bouf tiers.
Avantr-hier M. l'abbé de la Garlaye, nommé à l'évêché
(t) Cette nomination a été fort approuvée du public. (A'ole du duc de Luynes. )
(?) Lorsque M. de Mirepoix proposa au Roi l'abbé de Clermont, le Roi dit: « J'y consens volontiers, son père m'a bien servi. « Cet abbé de Clermont est fils de M. de Clermont , mestre de camp général de la cavalerie. ( Note du duc de Luynes.)
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de Clermont, fut sacré ici a la paroisse Notre-Dame par M. le cardinal de Tencin; les deux éveques assistants étoient M. l'évèque de Màcon et M. l'évèque de Langres.
Hier la Reine, suivant son usage ordinaire, à cause des prières de quarante heures, fut entendre le salut à la paroisse Notre-Dame. M. l'archevêque de Rouen, son grandaumônier , étant malade, ne put la suivre. Quoique le grand ni le premier aumônier de la Reine n'aient point de place dans le carrosse des écuyers, cependant un usage de politesse s'est introduit , dans l'occasion de petites courses comme celle-ci, que lorsque ces messieurs demandoient une place on se faisoit un plaisir de les y recevoir ; dans ce cas-là même ils se mettent à la droite dans le fond, comme à la place d'honneur. M. le cardinal de Fleury y a été plusieurs fois de cette manière, et M. l'archevêque de Rouen. C'est le premier écuyer à qui l'on demande les places dans le carrosse, comme étant seul en droit d'en disposer ; en son ahsence, c'est l'écuyer de quartier, et en l'absence de celui-ci, c'est l'écuyer cavalcadour. Le chevalier d'honneur % toujours sa place de droit dans le carrosse et dans le fond; mais iln'a nulle autorité pour les places dans le carrosse. L'écuyer cavalcadour alloit à cheval autrefois, et ce n'est que depuis peu que l'usage s'est introduit peu à peu d'aller dans le carrosse. J'ai marqué ci-dessus que le premier médecin y a aussi obtenu une place. M. de Tessé, premier écuyer, étant incommodé hier, ne put pas suivre la Reine ; l'écuyer de quartier étoit absent; il n'y avoit donc pour les places du fond que M. de la Mothe, chevalier d'honneur; et M. de Farges, écuyer cavalcadour, se seroit vraisemblablement mis à côté de lui. Feu M. de Nangis a voit toujours trouvé mauvais que même l'écuyer de quartier voulût se mettre dans le fond, à, côté de lui, en l'absence du premier écuyer ; il avoit représenté les droits de sa charge et les anciens usages, et avoitobtenu une décision telle qu'il la désivoit. Les écuyers de quartier, blessés de cette dé-
cision, avoient fait leurs représentations que comme représentants le premier écuyer, et ayant place dans le carrosse, ils dévoient avoir la place du fond. Ces représentations avoient été écoutées, et on avoit trouvé qu'ils avoient raison. L'une ou l'autre de ces décisions étoit fort é^aleàla Reine; mais ce qui ne lui étoit pas indifférent, c'étoit de voir arriver un fait contraire à ce qui avoit été décidé en faveur du maréchal de Nangis, dont elle savoit les intentions. M. delà Mothe, de son coté, désiroit que, sans donner occasion à aucune dispute, l'écuyer cavalcadour ne fût pas dans le fond auprès de lui. Dans ces circonstances, on proposa hier à M. l'abbé de Fleury, premier aumônier, de demander une place dans le carrosse des écuyers pour suivre la Reineà la paroisse; il fut dit qu'il s'adresseroit, suivant la règle, à l'écuyer cavalcadour, à cause de l'absence de l'écuyer de quartier. En cas qu'il y eût quelque difficulté, il fut résolu que l'on diroit que c'étoit l'intention de la Reine. M. l'abbéde Fleury s'adressa à M. deFarges, qui consentit avec plaisir à cette proposition; e#en conséquence M. l'abbé de Fleury monta dans le carrosse à côté de M. de la Mothe, et M. de Farges sur le devant. M. de Fleury auroitdûse mettre à la droite, on l'en avoit môme averti ; mais comme c'est la première foisquil y montoit, il fut apparemment embarrassé, et se mit à la gauche. La Reine n' avoit point été à la paroisse depuis la mort de M. de Nangis et de M0* de Mazarin. Le corps de Mme de Mazarin est enterré à la paroisse; ce fut un grand sujet d'affliction pour la Reine, qui répandit beaucoup de larmes.
Souper tlanî les cabinets. — Intendances données. — M. de Coulonges. — Mort du chevalier d'Hanlcfort et do M"' de Tournon. — La duchesse de Choiseul. — Le maréchal de Bclle-lsle est reçu par le Ro\ — Lettre de
M A HS 1745.
Voltaire. — Deuil de l'abbessc de Chclles. — Mort de M. Mignon. — Le comte de Saxe. — Le maréchal de Belle-lsle et les officiers généraux. — Retour du duc de Chevreuse. — Mort du maréchal d'Asfeldt. — Présents de la czarine à M. de la Chctardie. — Mort de M. d'Hautefort-Bogein. — Entrée au conseil du maréclial de Noailles. — Retour du prince de Conty.
— Nouvelles grâces accordée* à la famille du cardinal de Fleury. — Le prince de Conty sou|>e dans les cabinets. — Direction des fortifications. — Détails sur le maréchal de Belle-lsle et sur le siège de Prague. — Gouvernements donnés ; M. de Danois. — Dignité de prince de l'Empire. — MM. de Saint-Pern et de Castellane. — Conduite du duc de Chevreuse avec le maréchal de Broglie. — Mort de l'abbé Bignon et de M. de Brieone. — M""* de Corronini. — Com|»agnie des chevaulégers. — Gouvernements et places de conseiller d'État donnés. — M. d'Auhigné; nouveaux détails sur l'armée de M- de Belle-lsle. — Habitudes du Roi. — Appartements donnés. — Le duc de Saint-Simon ne vient plus a la Cour; ses revenus ; son caractère. — Conversation du Roi avec M. de Meuse. — Les officiers généraux du parti de M. de Belle-lsle restent sans emploi. — Mort de la duchesse de Rohan.
— Mme de Mailly. — Chasse du Roi à Fausse- Repose; incident. — Présentations ; M. de la Tour d'Auvergne. — Mariages. — Élection de l'évéque de Bayeux à l'Académie française.
Du vendredi 1" mars. — Hardi dernier, la Reine fut encore à la paroisse pour le salut; mais M. de Tessé la suivit, et se mit à côté de M. delà Mothe, et M. l'abbé de Fleury n'y fut point. Le même jour, le Roi revint de la Meutte après souper. Il n'a point été au bal. Mmc de la Tournelle, qui est malade, et M^d'Antin n'y ont point été non plus ; les trois autres dames y furent lundi avec cinq hommes, dans un carrosse de remise à deux chevaux. Mercredi, on comptoit qu'ilyauroit grand couvert le soir,* comme à l'ordinaire, le Roi n'allant point à la chasse, mais il n'y en eut point; le Roi soupa dans sa chambre en maigre, à neuf heures. 11 parolt qu'il a remarqué cette année plus que les autres le désagrément de souper avec laReinc pendant qu'elle ne fait que collation.
Hier, il y eut souper dans les cabinets. Mrae de la Tournelle,qui avoit été malade depuis deux ou trois jours, y descendit avec ses deux sœurs; il n'y avoit point d'autres dames.
Il y a déjà deux ou trois jours que le Roi a nommé M. de Séchelles intendant de Lille, et M. de la Grand ville
intendant de Strasbourg. M. de la Crandville étoit intendant de l'armée de Westphalie, et est actuellement en Bavière. M. de Séchelles étoit intendant de l'armée de Bohême. Celui-ci revint ici il y a trois ou quatre jours. M. d'Argenson le présenta au Roi , dans le cabinet ; c'est l'usage pour les intendants, et cela parce que c'est un secrétaire d'État qui les présente. M. de Séchelles s'est acquitté supérieurement de l'emploi dont il a été chargé. Le Roi lui fit quelques questions sur Prague; M. d'Argenson prit la parole, et dit ce qu'il convenoit sur la difficulté • de l'ouvrage dont M. de Séchelles avoit été chargé ; le
Roi répondit avec bonté : « Tout autre que lui y auroit été embarrassé » .
M. de Belle-Isle doit arriver demain après dîner. On ne sait point encore s'il commandera une armée, ni dans quel lieu. Ce qui est certain, c'est que M. le maréchal de Noaillesdoit partir incessamment, et que personne ne dit où il va. Il y a déjà quelques-uns des officiers généraux qui sont instruits de leur destination.
J'ai oublié de marquer ci-dessus qu'il y a environ un mois qu'un grand homme , avec l'ordre de Pologne , nommé M. de Coulônges , vint ici trouver M. le duc de Chatillon et le prier de le présenter à M. le Dauphin; M. de Chatillon lui demanda s'il avoit été présenté au "Roi; M. de Coulônges lui répondit que non, mais qu'il avoit l'honneurde faire sa cour à S. M., qui avoit demandé son nom et qu'on lui avoit nommé. M. de Chatillon lui dit que cela étant, il n'avoit qu'à se trouver au dîner de M. le Dauphin; que si M. le Dauphin faisoit quelques questions sur lui, il lui dïroit son nom. M. de Coulônges avoit fait connoissance avec M. le baron de Sickem, en Allemagne, et l'avoit prié de l'amener ici avec lui ; M. de Sickem l'avoit présenté dans plusieurs endroits, ne doutant pas que ce ne fiU un homme connu. On a su depuis que c étoit un aventurier ; on a même cherché À l'arrêter , mais il s'est échappé.
Du dimanche 3. — Il y a déjà quelques jours que M. le chevalier d'Hautefort est mort; il avoit été premier écuyer de Mmela duchesse de Berry, dont il portoit toujours la livrée.
Mm" de Tournon mourut il y a trois ou quatre jours; elle avoit épousé en premières noces M. du Brossay ; elle avoit été d'une figure fort agréable et avoit beaucoup fait parler d'elle. Elle étoit sœur de feu MM. les duc et chevalier de la Vallière et de M"06 la duchesse de Choiseul, première femme de M. le duc de Choiseul. M.mc de Choiseul étoit aussi d'une figure charmante; on sait assez tous les discours qui ont été tenus sur elle. M. le comte d'Albert, aujourd'hui prince de Grimberghen, est un de ceux dont on parloit le plus. M. le duc de Clioiseul, qui l'aimoit, malgré sa mauvaise conduite, a eu longtemps une lettre de cachet pour l'envoyer dans ses terres, sans avoir voulu jamais en faire usage; cependant, dans les derniers temps de sa vie il ne la voyoit plus. Lorsqu'elle tomba malade de la maladie dont elle mourut, elle demanda avec empressement à le voir; M. le duc de Choiseul demanda conseil aux gens les plus sages et les plus éclairés , et ce fut par leur avis qu'il refusa de la voir; il savoit qu'elle étoit accouchée d'une fille que l'on vouloit faire passer sous son nom, et que le projet étoit de la lui faire reconnoltre. Cette fille a été connue sous le nom de M,u de Saint-Cyr, et ayant demandé en justice à être reconnue pour Mlu de Choiseul, elle gagna son procès contre M. de la Vallière; mais elle mourut peu de temps après.
Il y a environ quinze jours ou trois semaines que M. de Meuse a la goutte, sans pouvoir sortir de sa chambre; depuis ce temps le Roi a toujours dtné seul. Vendredi dernier, S. M. ne fut point à la chasse et soupaseul dans sa chambre, comme le mercredi d'auparavant; aujourd'hui dimanche il soupe au grand couvert.
L'affaire des Espagnols en Italie n'est pas encore bien éclaircie; on verra par les nouvelles détaillées qui sont
à la fin de ce livre que chacun des deux partis en parle différemment.
M. le maréchal de Belle-lsle a couché la nuit dernière à Dammartin, et sans entrer dans Paris est arrivé ici aujourd'hui ; il a été descendre chez M. Amelot, avec lequel il a été enfermé quelque temps. De là il a été chez M. d'Argenson. Immédiatement après le salut, M. Amelot est venu chez le Roi et est entré dans le cabinet ; tout le monde a sorti de la chambre et on a fermé les portes. M. de Bellelsle est arrivé un moment après; on Ta fait entrer dans la chambre, où il a attendu moins d'un demi-quart d'heure. De là il est entré dans le cabinet; Je Roi Ta fait asseoir, et a travaillé avec lui et M. Amelot pendant près de deux heures. Comme c'est aujourd'hui le jour du travail de M. le contrôleur général, le Roi a retardé son souper d'une demi-heure. M. de Belle-lsle m'a dit que le Roi l'avoit très-bien reçu et lui avoit parlé avec beaucoup de bonté.
Il parolt depuis quelques jours une lettre de Voltaire écrite à un ami. Quoiqu'elle soit très-bien écrite, il y a lieu de croire qu'elle ne fera changer de sentiment personne (1).
(1) Copie d'une lettre de Voltaire.
. Il y a longtemps, monsieur, que je suis persécuté |»r la calomnie et que je la pardonne. Je sais axsez que depuis les Socrate jusqu'aux Descarte, tous ceux qui ont eu un peu de succès ont eu a combattre les fureurs de l'envie; quand on n'a pu attaquer leurs ouvrages ni leurs nrwrurs, on s'est vengé en attaquant leur religion.
« Grâces au ciel, la mienne m'apprend qu'il faut savoir souffrir. Le Dieu qui l'a fondée fut, dès qu'il daigna être homme, le plus persécuté de tous le* hommes. Après un tel exemple, c'est presque un crime de se plaindre ; corrigeons nos fautes, et soumettons-nous à la tribulation comme à la mort. Un honnête homme peut h la vérité se défendre , il le doit même, non pour la vaine satisfaction d'imposer silence à l'imposture, mais pour rendre gloire à la vérité ! Je peux donc dire devant Dieu, qui m'écoute, que je suis bon citoyen et vrai catholique, et je le dis uniquement parce que je l'ai toujours été de cunr. Je n'ai pas écrit une page qui ne respire l'humanité, et j'*n ai écrit
Dm mardi 5. — Le Roi a pris aujourd'hui le deuil de M"" de Chelles; on le portera onze jours. M. le duc de Fleury, premier gentilhomme de la chambre, vint avanthier le dire à Mmc de Luynes.
L'on sait chaque jour la destination des officiers généraux pour cette année. M. le maréchal de Noailles commandera depuis le Rhin jusqu'à la mer; M. le maréchal de Broglie reste en Bavière; M. de Coigny retournje commander les dragons en Bavière.
Le Roi soupa hier dans ses cabinets; il n'y avoit de dames que Mmc de la Tournelle et M"* de Lauraguais.
Du samedi 9, à Paris. — J'ai parlé ci-dessus du deuil de Mme de Chelles ; ce deuil a donné occasion à bien des mouvements différents. M. le duc d'Orléans l'a pris sans en parler au Roi ; Mme la Duchesse a demandé la permission au Roi pour le prendre ; Mmc la comtesse de Toulouse et M. le duc de Penthièvre n'ont pas voulu le prendre. Le Roi ne vouloit point prendre le deuil, disant que ce n'étoit point l'usage de le porter des religieuses ; que Mn" de Rohan ne l'avoient point pris de Mmc de Panthemont. M. le duc d'Orléans a fait différentes représentations, et en particulier sur l'obligation où il se trouvoit de quitter
beaucoup qui aont sanctifiées par la religion. Le poème de La Henriade n'est d'un bout à l'autre que l'éloge de la vertu qui se soumet à la Providence ; j'espère qu'en cela ma vie ressemblera toujours a mes écrits.
« Je n'ai jamais surtout souillé ces éloges de la vertu par aucun espoir de récompense, et je n'en veux aucune que celle d'élre connu pour ce que je suis.
« Mes ennemis me reprochent je ne sais quelles lettres philosophiques. J'ai écrit plusieurs lettres à mes amis , mais jamais je ne les ai intitulées de ce titre fastueux. La plupart de celles qu'on a imprimées sous mon nom ne sont point de moi, et j'ai des preuves qui le démontrent. J'avois lu à M. le cardinal de Fleury celles qu'on a indignement falsifiées; il savoit très-bien clistinguer ce qui étoit de moi d'avec ce qui n'en étoit pas. Il daignoit m'estimer ; et surtout dans les derniers temps de sa vie, ayant reconnu une calomnie infâme dont on m'avoit noirci au sujet d'une prétendue lettre au roi de Prusse, il m'en aima davantage.
« Les calomniateurs haïssent à mesure qu'ils persécutent ; mais les «ens de bien se croyeot obligés de chérir ceux dont ils ont reconnu l'innocence. »
le deuil si le Roi ne vouloit pas le prendre, ajoutant que MM. de la Rochefoucauld et de Lorraine Tavoient porté pour des abbesses de Montmartre et de Jouarre; enfin, le Koi , par bonté pour M. le duc d'Orléans et pour ne pas l'obliger à quitter le deuil , s'est déterminé à le prendre. Il a fait écrire à M. le duc d'Orléans, par M. de Ma u repas, qu'il avoit eu tort de prendre le deuil sans sa permission, mais que malgré cela il vouloit bien ne pas lui donner le désagrémentde le quitter, qu'ilal\oit le prendre lui-même.
M. Bignon mourut avant-hier; il étoit intendant de Soissonset avoit fait les fonctions d'intendant de l'armée de Flandre l'année passée.
M. de Séchelles remercia le Roi hier matin pour la place d'intendant de Lille; il sera cette année intendant de l'armée que commande M. le maréchal de Noailles.
On fait revenir de l'armée de Bavière tous les lieutenants généraux qui sont plus anciens que M. le comte de Saxe, de sorte qu'il sera le premier. M. le comte de Saxe est reparti depuis trois jours pour se rendre à cette armée; le Roi Ta parfaitement bien traité ici ; il lui a permis de lever un régiment de hullans, qui sera de 1,000 hommes en tout. Ce Font les meilleures troupes à opposer aux hussards. Le Roi a donné parolca M. le comte de Saxe que ce régiment ne seroit pas entièrement réformé à la paix, qu'il en conserverait toujours 000, et lui a promis une pension pour le dédommager lorsque cette réforme seroit faite; d'ailleurs, S. M. a assuré M. le comte de Saxe qu'il lui donnerait toujours avec plaisir toutes sortes de marques de bonté.
M. le maréchal de Belle-Isle fut hier au lever du Roi, qui lui parla davantage qu'il n'avoit fait la dernière fois. Après la messe il travailla avec S. M. près de deux heures et demie, en présence de M. d'Argenson. Il rendit compte de tout ce qu'il avoit fait depuis qu'il avoit l'honneur de commander l'armée. 11 avoit apporté un plan de sa route de Prague à Egra ; il le montra au Roi, qui l'examina avec
beaucoup d'attention et lui fit plusieurs questions. M. de Belle-Isle paroit très-touché des bontés que le Roi lui marqua dans ce travail.
La liste des officiers généraux qui doivent servir dans l'armée de M. de Noailles n'est pas encore arrêtée ; cependant plusieurs savent déjà leur sort. Jusqu'à présent, de sept lieutenants généraux qui servoient dans l'armée de M. de Belle-lsle, il n'y en a qu'un destiné pour aller en Bavière, c'est M. du Chayla; M. deClermont, quoique mestre de camp de la cavalerie, n'est point employé. M. de la Fare, M. d'Apchier, M. d'Aubigné, M. de Sandricourt, M. le comte de Bavière, M. le chevalier de Belle- Isle ne sont point employés non plus. Dans les maréchaux de camp, M. de Beauvau, quoique inspecteur de cavalerie, n'est point employé jusqu'à présent. Ce traitement est d'autant plus singulier qu'il ne parolt pas s'accorder avec plusieurs autres circonstances : M. d'Argenson avoit écrit à M. de Belle-Isle, de la part du Roi, dans le mois de janvier, une lettre par laquelle il lui marquoit qu'il fit savoir aux officiers généraux qui servoient sous ses ordres combien le Roi étoit content de leurs services. Par une seconde lettre, écrite peu de jours après, M. d'Argenson mandoit le traitement que le Roi feroit aux officiers généraux; que ce traitement, ainsi que leurs appointements, dureroit jusqu'au l,r avril, ajoutant qu'avant ce temps S. M. leur feroit savoir leur destination. D'ailleurs on peut avoir remarqué ce que j'ai écrit ci-dessus, que lorsque M. de Mirepoix proposa le fils de M. de Clcrmont pour une abbaye, le Roi dit qu'il y consentoit volontiers, que le père l'avoit bien servi. M. de la Fare, qui lit sa révérence avant-hier, fut très-bien reçu ; il étoit hier au lever du Roi, et S. M. lui parla avec bonté. Cependant il sembleroit que l'on s'est peu soucié d'employer tous les amis de M. de Belle-lsle; l'on prétend même que M. de Luxembourg et M. de Boufflcrs ne Pauroient pas été si M. de Noailles ne les avoit demandés.
Mon fils arriva avant-hier matin; il a conduit jusqu'au Rhin la division qu'il commandoil; il a été de là à Francfort faire sa cour à l'empereur, qui avoit paru le désirer. L'empereur lui a fait l'honneur de l'embrasser, et lui a donné toutes sortes de marques de bonté. De Francfort il est venu voir une partie de sa division à Landau et l'autre a Wissembourg. Il dit que des deux princesses, tilles de l'empereur, l'aînée n'est point belle, mais qu'elle plaît infiniment, et que la seconde est fort belle. Mon fils eut l'honneur de faire hier matin sa révérence au Roi, et fut reçu de S. M. avec toutes sortes de marques de bonté.
M. le maréchal d'Asfeld mourut avant-hier; il étoit directeur général des fortifications et gouverneur de Strasbourg. Le gouvernement de Strasbourg a été donné à M. le maréchal de Broglie (1) ; les fortifications ont été réunies aux deux secrétaires d'État de la guerre et de la marine.
M. de la Chétardie m'apporta ici il y a quelques jours les présents que lui a faits la czarine. Il y a un diamant qui pèse lOfc grains, et qui est fort blanc ; une croix de l'ordre de Sainte-Anne; une croix et une plaque de l'ordre de Saint-André ; le tout de diamants, qui paroi ssent fort beaux. Il y a aussi une tabatière d'or, d'une forme singulière, assez plate, garnie de diamants en dessus, et dans le milieu une fort grande émeraude ; en dedans il y a un portrait de l'impératrice, entouréde diamants fort bien choisis et surmonté d'une couronne de diamants. Le gros diamant qui est monté en bague étoit dans la tabatière. M. de la Chétardie avoit déjà pris congé de l'impératrice et étoit même parti lorsqu'elle le rappela et lui donna cette tabatière, en lui disant que c'étoit la princesse Elisabeth qui l'avoit chargé de lui remettre ce présent.
Du lundi 11, Paris. — M. d'Hautefort-Bozein mourut
(l) M. de Broglie reutl lu gouvernement Je Hergnes Saint- Vinox, au moyen «le quoi il ne gagne qu'environ 7 ou 3,000 livres de rente. (.\v(c du duc de Luynes. )
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avant-hier ; il étoit fort âgé; il avoit été attaché longtemps à M. le comte de Toulouse, qui lavoit fait son premier écuyer après la mort de M. le marquis d'Haute fort, son cousin, père de M. d'Hautefort d'aujourd'hui. Il étoit lieutenant général de 1718. Il y avoit déjà plusieurs années qu'il étoit gouverneur de Saint-Malo, qui vaut 20,000 livres au moins.
M. le maréchal de Noailles entra hier au conseil ; on prétend que cette place lui étoit promise dès l'année passée, et que c'étoit un arrangement fait par feu M. le Cardinal.
M. le prince de Conty revint de Bavière la nuit d'avanthier à hier, et fit sa révérence au Roi hier après le salut; onditqu'ils'en retournera dans quinze jours. Il s'est acquis une estime et une considération infinie par sa valeur, sa grande volonté et son application.
Nous apprîmes hier que le Roi adonné le gouvernement de Guise à M. de Montai, lieutenant général.
Avant-hier, après souper, le Roi retourna de la Meutte à Versailles; il n'a couché qu'une nuit à la Meutte; il n'y avoit de dames à ce voyage que les trois sœurs.
Le Roi fit samedi la revue des gardes françoises et suisses, dans la plaine des Sablons.
Mon fils a reçu ce matin sa lettre de service ; il est employé comme maréchal de camp dans l'armée commandée par M. le maréchal de Noailles.
Mardi 12. — J'appris hier en arrivant de Paris les nouvelles grâces que le Roi vient d'accorder à la famille de M. le cardinal de Fleury : 1,000 écus de rentes viagères à Mœe la duchesse de Fleury la mère; à M1" de Fleury, qui est à marier, 20,000 livres de rente ; elle avoit déjà 6 ou 6,000 livres de rente des bienfaits du Roi. M. de Saint- Florentin a payé les 20,000 écus pour la charge, ce qui fait encore 1,000 écus de rente; le Roi s'étoit chargé de donner à Mlto de Fleury, comme je l'ai marqué ci-dessus, le surplus du prix de ladite charge sur le pied de 50,000 écus, qui est le plus haut prix où elle ait été portée; au
lieu de cela, par une grâce nouvelle, leRoi lui fait 20,000 livres de rente en réunissant toutes les sommes ci-dessus, et c'est en rente foncière. S. M. donne à M. le chevalier de Rocozel, frère de M. le duc Fleury le père, et oncle du premier gentilhomme de la chambre, 4,000 livres de pension ; à M. le marquis de Fleury, frère du premier gentilhomme de la chamhre, 7,000 livres de rente foncière et 97,000 livres en argent ; à Mmf deNarbonne, sœur du premier gentilhomme de la chambre, et dont le mari est exempt des gardes du corps, 6,000 livres de rente foncière et 1,000 écus de rente viagère ; à MM. les chevaliers de Fleury, qui sont chevaliers de Malte et frères du premier gentilhomme de la chambre, chacun 2,000 livres de pension.
L'affaire dont j'ai parlé de la réunion de la charge de directeur des fortifications n'est pas encore absolument terminée ; ce qui forme quelque embarras, c'est l'inégalité des fonds destinés pour chacun des départements, et la nécessité où l'on se trouve quelquefois de faire plus de dépense dans un département que dans un autre ; par exemple, il n'y a que 50,000 écus de fonds pour l'entretien des fortifications des places maritimes, et Ton a dépensé quelquefois trois ou quatre fois cette somme.
Du mercredi 13, Versailles. — Le Koi fut avant-hier à la chasse, et soupa dans ses cabinets au retour de lâchasse; il n'y a voit de dames que Mrae* de la Tournelle et de Lauraguais.
Hier c'étoitjourde sermon; le Roi n'y avoit point étévendredi dernier, qui est le jour qu'il partit pour la Meutte. La Reine y fut seule ce jour-là, et le prédicateur lui fit un petit compliment à la fin de son exorde, suivant l'usage, et le compliment fut fort approuvé. Hier, le Roi fut au sermon, et soupa encore dans ses cabinets avec trois ou quatre hommes. M. le prince de Conty, qui a été reçu parfaitement bien du Roi, soupa hier et avant-hier dans les cabinets ; il est maigri et fort changé. Ces deux jours der-