COMMENTAIRES SI U U CORRESPONDANCE OFFICIELLE QUI PRÉCÈDE
L’esprit des lettres ci-dessus doit être médité dans son ensemble. Dès ce moment, on voit Napoléon se placer dans un monde idéal créé par son imagination. Il bâtit dans le vide, il rêve ce qu’il désire, et donne des ordres, comme s’il ignorait le véritable état des choses, et qu’on lui eût caché la vérité.
L’armée de Portugal est forte de trente-deux mille hommes; il lui donne un assez vaste territoire pour vivre; mais le territoire, riche et productif, est placé à plus de soixante lieues de la frontière, et l’armée et le pays sont sans moyens de transport. Or il faut, pour vivre, de deux choses l’une : ou qui', les subsistances soient apportées aux troupes, ou que celles-ci aillent les chercher. Ce sont les provinces de Tolède et d’Avila qui seules possèdent des ressources, le reste n’est qu’un désert; et il demande que l’armée occupe Alcantara, situé sur la frontière même de Portugal, qui est une ville ouverte; qu’on y exécute des travaux pour en faire un poste défensif; mais, pourprotéger ces travaux, ileùt fallu qu’une masse de troupes respectable, et une forte division au moins y fût réunie et se tînt constamment rassemblée; il eût fallu, pour faire vivre pendant un mois dix mille hommes, prendre des ressources à trente lieues alentour, et pour cela iv. 17
éparpiller les troupes. Ainsi une station prolongée! à Alcan tara était tout à fait impossible. Napoléon veut qu’un tiers de l’armée et la cavalerie occupent Truxillo, et toute cette partie de l’Estramadure est sans habitants, sans culture, et soumise à l’influence la plus délétère et la plus malsaine. Il veut que l’on communique journellement avec Rodrigo, qui est à soixante lieues de distance, ce qui ne pouvait se faire qu’au moyen d’échelons multipliés, et il oublie l’étal de l’Espagne, qui était tel, que le commandement effectif et réel se réduisait seulement au lieu que couvrait l’ombre des baïonnettes.
Ainsi, pour obtenir le moindre secours, exploiter les moindres ressources, il fallait la présence des troupes : de là un éparpillement indispensable, immense, qui ôtait toute consistance et toute mobilité à l’année; état de choses dont cette guerre d’Espagne offre pent-étre un exemple unique dans l’histoire, au moins d’une manière si permanente; étal de choses, qui n’a jamais cessé d’ètre le même pendant tout le temps que j’ai commandé.
Ce n’était pas assez; il eût voulu que j’occupasse encore Merida, que je fisse fortifier cette ville, située à trente lieues du Tage, et avec laquelle je ne pouvais communiquer que par un autredésert, en marchant parallèlement à la frontière de Portugal, tandis qu’elle se trouvait naturellement la tête de l’armée du Midi, chargée de Badajoz. Il voulait