LIVRE XV. — CORRESPONDANCE. 5U
graves: elle isolait complètement du reste de l’Es-r pagne les troupes qui s’y trouvaient, et le général Bonnet, qui commandait la division qui y a été envoyée, officier capable et distingué, l’avait si bien senti, que, craignant de ne pas pouvoir en sortir avec facilité quand les circonstances le demanderaient, il les évacua de lui-même et prit position à la tête des défilés d’Aguilar del Campo, certain de remplir ainsi le double but de contenir la population et de pouvoir se réunir facilement à l'armée quand le moment serait arrivé. Cette sage disposition le mit à même, en effet, de me rejoindre aussitôt qu’il fut appelé.
Blessé par la dureté de la correspondance qu’on a lue et presse par des ordres aussi impérieux, je me décidai, à mon grand regret, à exécuter aussi promptement que possible le mouvement qui m’était prescrit, et on en a vu le récit dans le texte de mes Mémoires ; j'en avais prévu les effets et j’eus la douleur d’avoir raison; la prise de Badajoz en fut la conséquence, comme celle de Rodrigo avait été celle de mon détachement sur Valence; et, comme ces deux opérations avaient été faites par des ordres précis de Napoléon, ordres qu’il réitérait sans cesse et qu’il n’y avait plus moyen d’éluder, à lui seul doit en être attribué le malheur.
Cependant je me reproche encore aujourd’hui, après trente-deux ans, au moment où je revois ces
Mémoire s, d'avoir obéi. J’aurais dû résister encore et quitter violemment le commandement, puisque je n’avais pas pu obtenir de m’en démettre (voir ma correspondance), plutôt que d’exécuter un mouvement qui était en opposition avec mes convictions intimes, et d’autant plus, que*, plus d’une fois, en réfléchissant à la bizarrerie des ordres que je recevais, au refus de comprendre des rapports auxquels il n'y avait pas de réplique, les confidences du duc Decrès de 1K09 sont revenues à ma mémoire et à mon esprit.
Le maréchal dcc de Kagise.