LIVRE XV. — CORRESPONDANCE
« J’ai envoyé à Talavera le général d’Àrmagnac dans un moment où vous m’annonciez que toute l'armée anglaise s’était portée au nord du Tage, et vous me préveniez que vous seriez sans doute obligé de rappeler la division Foy pour la réunir au gros de l’armée, et il ne s’agissait donc pas alors de faire relever la garnison des forts; mais il fallait encore des troupes pour appuyer ces garnisons et un général pour les commander. J’ai donc envoyé le général d’Armagnac avec trois bataillons, deux régiments de cavalerie, des sapeurs, des canonniers, des officiers d’état-major et des administrateurs.
« J’ai envoyé deux convois de subsistances dans la vallée du Tage, avec les chevaux d'artillerie de ma garde. J’ai épuisé les magasins de Madrid; le départ de ces convois a fait hausser considérablement le prix du blé dans ma capitale, et j’ai la douleur d’apprendre tous les jours qu’un grand nombre d’individus meurent de faim dans les rues. J’ai donc dû mettre une grande importance à la conservation de ces denrées, et je les ai mises sous la surveillance du général qui était destiné à rester dans la vallée du Tage, et non pas sous la surveillance du général Foy, qui pouvait d’un instant à l’autre recevoir de vous l’ordre de se porter partout ailleurs. Ces subsistances ont toujours été destinées à la nourriture des troupes qui seraient appelées à opérer en Estramadure, et non à nourrir la
garnison <1e Talavera. Si M. le général d’Aultarme a écrit le contraire à M. le général d’Armagnac, il a eu très-grand tort, et, si M. le général d’Àrmagnac a destiné une partie des convois à cet usage, il est très-répréhensible. Je vais me faire rendre compte de ce qui a été fait à cet égard. Mais M. le général d’Armagnac, M. le général Fov, et vous, monsieur le maréchal, vous auriez dû connaître mes intentions sur la destination de ces convois par les lettres de M. le maréchal Jourdan, qui ne laissent aucun doute à ce sujet, et on n’aurait pas dit s’arrêter à une lettre du général d’Aultarme, écrite trop légèrement.
« Le premier convoi a été déchargé à Talavera, non pas pour nourrir la garnison de cette place, mais pour faire revenir plus promptement à Madrid les moyens de transport, afin de faire partir sans délai un second convoi. Je n’ai pas cru qu’il fût absolument impossible de faire porter peu à peu les subsistances de Talavera à Lugar-Nuevo. L’essentiel était d’en envoyer promptement.
« M. le général d’Armagnac et le général Foy ne se sont pas entendus. J’ai donc dû prendre un parti; il fallait donner l’administration à l’un ou à l’autre : il m’a paru plus raisonnable de la confier à celui des deux qui est destiné à rester constamment dans la vallée du Tage et à garder les forts qu’à celui qui, d’un instant à l’autre, pouvait recevoir une
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nouvelle deslination. Vous dites à cela que, si le général d’Armagnae est chargé de l’administration, la division Foy mourra de faim; M.le général d’Armagnac en dit autant du général Foy. .le n’ai dû croire ni l’un ni l’autre, et j'ai dû faire ce qui m’a paru le plus convenable, surtout ayant la ferme volonté d’exiger de M. le général d’Armagnac qu’il remplisse mes intentions à l’égard de la division Foy. .le n’ai jamais pensé que cet arrangement pût faire retirer de la vallée du Tage la division Foy, tant que sa présence y sera nécessaire, comme vous semblez le supposer dans vos lettres.
« Cependant, monsieur le maréchal, si vous pensez que cette disposition peut contrarier vos opérations, je rappellerai le général d’Armagnac à Tolède avec l’infanterie de l’armée du Centre, et nous continuerons à faire garder les forts par vos troupes; cela me convient d’autant plus, que, n’ayant aucun secours à attendre du maréchal Suchet, qui ne peut même faire occuper la province de Cucnça, je n’ai pas des troupes pour couvrir Madrid et faire ramasser, à l’époque de la récolte, les grains des provinces environnantes; mais, si vous persistez à croire que la présence des troupes du général d’Armagnac est nécessaire dans la vallée du Tage, ce général restera gouverneur de l’arrondissement de Talavera; faites-moi donc promptement connaître votre opinion.
« M. le maréchal Jourdan vous a prévenu que j ? ai donné à M. le général Treillard le commandement de la cavalerie de l’armée du Centre, qui est dans la vallée du Tage. Si vous opérez en Estramadure, ce général sera sous vos ordres; mais, si les circonstances vous rappellent dans le Nord, le général Treillard ne suivra pas votre mouvement; vous avez aussi été prévenu qu’à votre arrivée dans la vallée du Tage le général d'Armagnac doit prendre vos ordres.
« Au surplus, cette lettre est peut-être inutile dans le moment actuel; car, si l’ennemi s’est emparé des forts du pont du Tage, je devrai faire d’autres dispositions; mais j’ai voulu entrer dans tous ces détails pour vous prouver que, bien loin d’avoir voulu entraver vos opérations, j’ai fait pour votre armée plus que je ne pouvais faire.
«Je pense, monsieur le maréchal, qu’au premier avis du général Foy vous aurez fait soutenir sa division par la division Clausel, et que vous vous serez porté vous-même dans la vallée du Tage, à moins que vous n'ayez la certitude que le gros do l’armée est devant vous. Je n’ai point reçu de nouvelles du général Foy depuis ses trois lettres du 19, dont M. le maréchal Jourdan vous a envoyé des copies. »