LIVRE X
emplois près d’Ali-Pacha et parvint à la faveur. Quand il se présenta chez moi, son maître venait de le charger de négociations auprès de Napoléon. Le vizir avait jugé la paix prochaine, et prévu que
l’Empereur se ferait céder Corfou et les Scpt-lles. Ali-Pacha envoyait Méhémet pour les demander, et son unique argument, pour convaincre Napoléon, était celui-ci : Ali-Pacha aime les Français; un général français viendra commander à Corfou; le voisinage engendrera des querelles, et l’on dira à tort qu’Ali-Pacha n’aime pas les Français. Pour prévenir une pareille injustice, il vaut mieux lui donner nie, à Ali-Pacha. Méhémet-EfTendi joignit l’Empereur au moment où il venait de signer la paix. Les conditions en étaient encore secrètes. Il lui fit sa demande et l’appuya du puissant argument que je viens de développer, et l’Empereur répondit : « Mais comment prendre Corfou? Je ne l’ai pas. — Mais Votre Majesté l’aura, dit le renégat. — Comment le prendre? » répliquait l’Empereur; et il ne sortait jamais de cet argument, qui ne le compromettait pas. MéhémCt-Effendi en fut pour ses frais de voyage, et retourna vers son maître. On m’a assuré que ce malheureux était depuis retourné à Rome, où il avait fait pénitence publique.
Je reçus, le 21 juillet, la nouvelle de la paix signée le 8, à Tilsitt, entre Napoléon et Tempereur Alexandre. Une amitié sincère semblait devoir
unir les deux adversaires, si longtemps ennemis.
Peu après, me parvint l’ordre d’envoyer les renseignements les plus circonstanciés sur la Turquie d’Europe, sur sa population et les revenus de ses différentes provinces, sur ses communic-ations et les opérations militaires que sa conquête rendrait nécessaires. Enfin l’Empereur me fit demander un plan de campagne pour deux armées qui déboucheraient, l’une de la Dalmatie, et l’autre de Corfou. C’était me créer de grandes espérances. J’avais étudié le pays avec tant de soins, je m’étais fait fournir des itinéraires et rendre des comptes si détaillés par tous les officiers que j’avais fait voyager par diverses routes, que, dès le 1" août, je fus à même d’envoyer à l’Empereur une grande partie des mémoires demandés. Tout annonçait la conquête de la Turquie d’Europe et son partage; tout me promettait une campagne brillante. Les divisions de réserve se formaient en Italie; je recevais l’ordre de tout préparer pour recevoir une escadre
de quinze vaisseaux à Ilaguse; tout enfin prenait
une attftude conforme à mes vœux; mais rien ne se réalisa. Sans la tournure que prirent les affaires d’Espagne, il en aurait été autrement. Toutefois j'ai passé trois années de ma vie à rêv.er et à espérer des opérations en Turquie, tantôt pour secourir ce ])ays comme allié, tantôt [>our le conquérir. A cetle époque, je rêvais la grande guerre comme on