‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 3)Chapitre 21 sur 267 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

cia de la manière la plus positive et la plus détaillée son accusation. Le curé fut arrêté, interrogé; il tomba de son haut en entendant les charges portées contre lui et se justifia d’une manière catégorique. Confronté avec son accusateur, celui-ci fut confondu. Je lui demandai d’expliquer le motif de son action; il me répondit : « J’ai vu chercher des coupables, j’ai cru faire plaisir en en indiquant. » Voilà comme ces gens-là conçoivent la justice. Je le chassai ignominieusement, comme on peut le supposer.

Après ces événements, les Russes, réunis aux Monténégrins, attaquèrent le pacha de Trébigne et envahirent ses terres. J’avais fait destituer le pacha de Trébigne, dont la conduite avait été hostile envers nous, et le nouveau, appelé Suliman, nous était tout dévoué. Les Monténégrins, au nombre de trois mille, soutenus par quatre cents Russes et du canon, vinrent mettre le siège devant la petite forteresse de Clobuk. J’envoyai de Raguse 1e général Launay, avec mille hommes d’infanterie, au secours du pacha. Il marcha, soutenu de deux mille Turcs, dégagea Clobuk et fit prisonniers les quatre cents Russes. Ce fut la cavalerie turque qui les prit, et ils étaient sa propriété. Plusieurs eurent la tête coupée, et le général Launay se hâta de se rendre propriétaire des malheureux qui restaient en donnant un louis par homme. Il en sauva ainsi un bon nom-

bre. Les Turcs, ensuite au désespoir de les avoir vendus, venaient offrir au général Launay trois à quatre louis pour les ravoir et se donner le plaisir de couper des têtes. Mais, on le devine, le général Launay ne se livra pas à cet horrible trafic, et ces malheureux prisonniers conservèrent la vie.

Sur ces entrefaites, un envoyé du pacha de Janina arriva chez moi, et m’apporta un sabre en présent de la part de son maître. Il allait en mission en Pologne pour trouver l’Empereur. Cet envoyé, nommé Méhémet-Effendi, avait eu une étrange destinée. Il était Romain et prêtre quand nous l’avions trouvé à Malte, lors de la prise de cette ville, où il remplissait les fonctions d’inquisiteur. Il nous avait suivis en Égypte, et nous l’avions employé dans l’administration. Ne trouvant pas, dans cette carrière, les avantages qu’il s’était promis, il avait voulu revenir en Europe, et s’était embarqué avec deux officiers français, aujourd’hui officiers généraux, Poitevin, du génie, et Charbonnel, de l’artillerie. Un corsaire les prit et les conduisit à Janina, où ils furent mis en prison. Un jour le ci-devant inquisiteur annonça qu’il avait eu une vision; que Mahomet lui était apparu, et lui avait prouvé que la religion chrétienne était fausse et que la vérité était dans la sienne, et il déclara en même temps, dès ce moment, qu’il voulait adopter r.Vlcoran. On le mit aussitôt en liberté. Il eut des

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