‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 4)Chapitre 120 sur 166 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

2cr.

Leipzig. 11 m’annonçait la présence de renncmi, et la crainte d’être obligé d’évacuer cette ville. Je continuai, mon mouvement sans perdre un moment, et j'arrivai, le soir même du 58, à Leipzig avec la tête de mes forces. Je mis le reste à portée, je nettoyai les environs des ennemis qui s’y trouvaient. Je restai dans cette position jusqu’au 5.

Le 5 octobre, Dlüclier se décida à prendre l'offensive. D se porta, avec les corps de Bulow et de Tauentzien, au confluent de l’Elster et de l’Elbe, jeta, dans la nuit, deux ponts et opéra son passage. Le général Bertrand, chargé de s’y opposer, occupant une position avantageu.se, résista pendant la plus grande partie de la journée; mais, vers les cinq heures, il fut forcé, et opéra sa retraite dans la> direction de Dessau. Pendant ce temps, les Suédois avaient débouché par le pont de Roslau, et s’étaient avancés sur Dessau. Le maréchal Ney, avec le septième corps, et rejoint par le quatrième, se replia, remonta la rive gauche de la Moldau, et occupa Biltersfeld et Dûclitsch. Informé de ces événements dans la nuit du T» au 4, je me rendis, en toute hâte, avec mon corps, à Düben, afin d'offrir un point d’appui au général Bertrand, et de favoriser sa retraite. Je recueillis effectivement les troupes wurtembergeoises qui faisaient partie de son corps et qui s’y étaient retirées, le reste de ce

'iOfi MÉMOIRES nu DUC UE RACUSE.

corps ayant rejoint le septième. L’ennemi se présenta bientôt en force devant moi. Le poste de Dûben n’étant pas tenable, je repassai la rivière, et pris position en face. Une berge élevée, à une demi-portée de canon de la ville, me donnait tous les moyens de défendre avec succès ce défilé. L’ennemi fit plusieurs tentatives pour déboucher; mais il fut constamment repoussé.

Je plaçai de la cavalerie en observation sur la rive gauche de la rivière, pour me lier avec les troupes du maréchal Ney.

Dans cette position' nous pouvions attendre ce que ferait l’ennemi; mais tout à coup, celui-ci ayant présenté des forces considérables en face de Bittersfcld sur la rive droite, le maréchal Ney s’effraya de sa position, et, quoique l’ennemi n’eùt rassemblé aucun moyen de passage, et montré aucune disposition de le tenter, le maréchal Ney me fit prévenir qu’il se retirait sur Kamens. Ce mouvemeni laissait ma gauche tout à fait à découvert et compromettait beaucoup ma position. Me retirer cejiendant, en plein jour, étant aussi rapproché de l’ennemi, était fort délicat. Je masquai mes préparatifs et mon mouvement aussi bien que possible, et je l’effectuai sans accident, avec précision et vitesse. J’allai prendre la belle position de llohen l’riegnitz, en liant ma gauche avec le prince de la MosLowa,

Digitizcc by tf

LIVHE XVIll. — 1815 . 'J»i7

auquel je demandai une entrevue |>our pouvoir arrêter avec lui ce qui nous restait à faire. Nous ne pûmes nous comprendre. H fut impossible de lui faire entendre que rien ne pressait dans nos mouvements de retraite, et qu’il fallait attendre que l’ennemi se montrât en force pour se retirer. Le maréchal Ne\ , brave et intrépide soldat, homme de champ de bataille, n’entendait rien à la combinaison des mouvements. Sou esprit s’effrayait de ce qu’il ne voyait pas. Jamais les calculs ne dirigeaient ses actions. C’était toujours chez lui le résultat de la sensation du moment et comme un effet de l’état de son sang. Il pouvait s’en aller aussi bien devant trente mille hommes en ayant cinquante qu’en attaquer cinquante avec vingt. Toutefois, dans la circonstance, il était dans une disposition de crainte irréfléchie et exagérée. 11 ne voulut pas s’arrêter, quoique des troupes légères seules fussent eu présence.

Ce maréchal ayant continué son mouvement, j’allai occuper le même jour, 6, les h auteurs d’Eulenbourg où je campai. Leipzig se trouvant de nouveau menacé, dès le lendemain je me portai sur cette ville, par Taucha, afin de la couvrir, et de protéger l’arrivée d’un convoi retenu à Naumbourg. Je l’y fis entrer.

F-e 8, avant fait une forte reconnaissance du ci'»lé

de Delilzsch, je trouvai devant moi dos forces de cavalerie assez considérables; mais elles se retirèrent après une légère résistance.

Fendant que ces divers mouvements s’opéraient, Napoléon fit les dispositions suivantes. Il laissa le maréchal Saint-Cyr à Dresde, avec les premier et quatorzième corps, et les chargea de garder les débouchés de la Bohême de ce côté, l.e cinquième corps reçut l'ordre de se rendre à Freyberg avec le huitième. Réunis au deuxième, ces trois corps furent mis aux ordres du roi de Naples, et chargés de couvrir les débouchés de la Bohème sur Leipzig. Le 7, Napoléon se mit en mouvement pour descendre l’Elbe et se rapprocher de l’armée de Silésie, que son intention était de combattre. Il |)artit avec les troisième et onzième corps et sa garde, lie 9, il s’avança à Eulenbourg, où il fut rejoint par les quatrième et septième corps. Le même jour, je me portai, conformément à ses ordres, dans la direction de Dûben, et je campai à la hauteur d’Eulenbourg. Une très-nombreuse cavalerie était devant moi et je dus marcher avec lenteur et |)récaution, n’ayant plus avec moi les premier et cinquième corps de cavalerie. Je trouvai l’ennemi formé près de Koblein, soutenu par une nombreuse artillerie; mais il n’entreprit rien de sérieux et se retira après un engagement de trois quarts d’heure

LIVRK XVIII — I8»3. . iCa

environ. Le 10, je me réunis, à Düben, à l’Empereur, et j’occupai Delilzsch par une division et de la cavalerie.

L’armée de Silésie s’était retirée brusquement de Düben, et repliée sur le prince royal de Suède. Le corps de Sacken, s’étant trouvé en retard, fut obligé de repasser la Muldau à Ragika. Les deux armées du prince de Suède et de Blücher se trour vèrent réunies à Zerlig.

Le 11, l'Empereur donna l’ordre au général Régnier de passer l’Elbe à VVittenberg, et le maréchal Ney, avec le troisième corps, marcha surDessau. Le l'i, üessau fut emporté, et la division prussienne qui l’occupait se retira sur Roslau, après avoir perdu trois mille hommes, tandis que le général Régnier poussait la division Tliumen par la rive droite, également sur Roslau. 1^ général Tauentzien continua sa retraite sur Zerbst. Le 15, le septième corps rentra à Wittenberg. Les deux armées ennemies se trouvèrent de nouveau séparées : celle de Silésie sur Halle, et celle du prince royal de Suède sur Bernbourg. Le 50, le prince de Suède passa la Saale et se porta sur Cothen.

Le 11, je me portai sur Bittersfeld pour y faire une forte reconnaissance. Je pris avec moi ma cavalerie et une division d'infanterie. J'acquis la

'i'O MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE.

cerlilude que toute l’armée ennemie ét:.il en deçà de l'Elbe. Je revins à Düben, et j’en rendis compte à l’Empereur.

Napoléon se trouvait alors avec cent trente mille hommes réunis et disponibles. C’était assurément l’occasion d’agir offensivement d’une manière décidée. de changer le théâtre de la guerre et le système de démonstration impuissante de mouvements de va-et-vient qui avaient si fort diminué ses forces, et l’avaient fait si rapidement déchoir. Une offensive vive sur Blücher et le prince royal de Suède, qui l’aurait porté au delà de la Saale, sur la ligne d’opération de l’ennemi, ou bien sur l’Elbe, lui promettait les avantages les plus décisifs. Ces manœuvres lui étaient faciles, puisqu’il po^édait toutes les places situées sur le fleuve. Il aurait pu, avec promptitude, se mouvoir sur les deux rives. Huit jours d’opérations énergiques lui faisaient détruire les forces qu’il avait devant lui. Il pouvait rétablir ainsi ses affaires et rappeler la victoire sous ses drapeaux. En faisant cette opération il augmentait son armée d’une partie des garnisons des places; il appelait à lui le corps de Davoust qui lui aurait amené plus de vingt mille hommes, en laissant encore les forces nécessaires à la garde de Hambourg; il se faisait joindre par le corps d’Augereau, appelé de Würzbourg, et déjà arrivé sur

LIVRK XVIIl. - ISIS. -27f

la Saale, et, dans tous les cas, il avait ses communications libres avec la France par le Bas-Rhin.

Dans ce système, les trois corps, deuxième, cinquième et huitième, avec lesquels manœuvrait Murat, se seraient retirés lentement sur lui, auraient couvert Leipzig aussi longtemps que possible. Pour complément, il aurait envoyé, par des émissaires, l’ordre au maréchal Saint Cyr d’évacuer Dresde, pour se rendre à grandes marches sur.Wittenberg et Torgau, par la rive droite de l’Elbe. Enfin on peut ajouter que la nécessité d’abandonner Dresde, vu la marche des événements et la direction qu’avait prise la guerre, aurait dû être sentie d’avance, et lui faire naître, de bonne heure, l’idée d’évacuer de cette ville les malades et les blessés, afin de rendre mobiles et disponibles les deux corps d’armée chargés de défendre celte place, ou plutôt ce camp retranché. Enfin il devait être informé des dispositions hostiles de la Bavière. En s’éloignant de cette puissance, il y échappait ou retardait au moins son action contre lui ; mais, au lieu d’envisager les nouvelles nécessités que les circonstances lui imposaient, il resta indécis, voulut tout conserver à la fois. Il perdit tout pour avoir voulu tout garder.

Ün ne reconnaît plus Napoléon pendant cette campagne. J’eus une longue conversation avec lui

à Dübcii. Jamais celle coiiversalion n’est sortie de ma mémoire. Quand j’étais à portée de lui, il était dans l’usage de m’envoyer chercher pour me parler de ses projets et des différentes choses qui l’occupaient d’une manière particulière, lin usage, fort commode pour lui, assez bien entendu, mais insupportable pour les autres, lui donnait beaucoup de temps à employer ainsi. Lorsque les mouvements de son quartier général le permettaient, il se couchait à six ou sept heures du soir, se levait à minuit ou à une heure. Les rapports arrivant, il se trouvait ainsi tout prêt à les lire et à donner des ordres en conséquence; mais pour ceux qui avaient marché ou combattu pendant la journée, pour ceux qui, à la lin du jour, avaient fait les rapports, disposé tout pour opérer le lendemain, et devaient dormir la nuit pour se reposer, c’était une chose terrible que de renoncer, au commencement d’un sommeil réparateur, à son action bienfaisante, et d’aller ainsi prendre part à une convereatiou plus ou moins intéressante.

Après donc être rentré de ma reconnaissance de Hittersfeld, et lui avoir fait mon rapport, je venais tle me coucher quand on vint me chercher de la part de l’Empereur. 11 me parla de sa position et des divers partis qu’il avait à prendre. J’insistai de toutes mes forces pour celui dont je viens de

Page 1