LIVRE XXII. - PIÈCES JUSTIFICATIVES
malités voulues par les lois; des espions, qui ne trouvaient pas matière à montrer leur zèle et à gagner leur argent, cherchaient à organiser des troubles; lorsqu’un d’eux était tombé dans les filets de quelque autre, il était réclamé par une autorité qui l’avouait, et il sortait de prison pour aller opérer ailleurs. Le spectacle, les lieux publics, avaient été abandonnés par les citoyens opprimés. Les officiers en non-activité étaient principalement l’objet de toutes les persécutions, de toutes les embûches, de toutes les humiliations; dans quelques communes, on voulut môme, lors du désarmement, les forcer à déposer leurs épées à la mairie !
« Le maire de Lyon avait fait jeterdans les cachoLs et entasser dans les caves de l’hôtel de ville plus de deux cents personnes, et tel individu, ainsi qu’il a été prouvé par les débats devant la cour prévôtalc, est resté quatre-vingt-deux jours au secret sans être interrogé, et cependant a fini par être acquitté, l'ius de vingt personnes, qui n’étaient accusées d'aucun délit, avaient été également arrêtées d’après scs ordres, et dans l’objet seul de les forcera dire où étaient leurs parents ou leurs amis, leurs pères mêmes!
<c Le même magistrat présidait un tribunal que la loi ne connaît pas et condamnait tà des amendes et à la prison.
TU. tir.
« Les campagnes éprouvaient aussi des vexations sans nombre et presque incroyables, ües rapports officiels, que j’ai entre les mains, font connaître que tel ou tel maire a imposé les corvées les plus pénibles aux habitants de sa commune, sans autres règles que son caprice ou sa haine, dégradé, sous de vains prétextes, les propriétés de ceux de ses administrés qui avaient encouru sa disgrâce, imposé des amendes et levé des contributions sans y être autorisé et sans en rendre compte; que tels ou tels autres, qui se prétendent royalistes, ont défendu de fêter la Saint-Louis, et ont requis la gendarmerie pour dissiper, ce jour-là, des danses paisibles, par opposition, sans doute, à l’esprit de sagesse, de modération et d’équité qui anime le roi.
« Partout enfin la terreur et la tristesse étaient peintes sur tous les visages , et les gens sages voyaient qu’une semblable conduite amènerait une insurrection réelle et une catastrophe.
« Telle était la situation de Lyon à l’époque de mon arrivée.
« Après quelques visites et des revues, je réunis chez moi toutes les sociétés, rompues depuis longtemps. J’invitai toutes les administrations, des officiers de chaque régiment, quelques officiers en non-activité, et les principaux négociants et fabricants sur la liste qui me fut fournie par le maire.
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« Pendant la première soirée, un de mes aides de camp remarqua un factionnaire qui, placé sur le quai, repoussait au loin les habitants qui passaient sous la croisée, l-’officier, interrogé sur cette consigne, que personne n'avait donnée, répondit;
« Oh! les habitants sont si méchants, que, si on les « laissait approcher, ils jetteraient des pierres dans « les croisées. » On fit retirer cet homme, et bientél le quai fut couvert de curieux, sans qu’on entendît d’autre bruit que quelques cris de Vive le roi! eu signe d’un commencement d’espérance.
« Un dernier trait, ajouté à ceux que j’ai déjà cités plus haut, achèvera de faire connaître jusqu’à quel point était porté le système de terreur militaire adopté par les autorités.
« Peu de jours après mon arrivée à Lyon, quelques prisonniers, détenus à la maison de Sainl- .loseph, se prennent de dispute avec le factionnaire placé à l’extérieur. La querelle s’échauffe; le soldat se prétend insulté : il fait feu ; la garde sort; on tire encore deux coups de fusil : trois prisonniers sont grièvement blessés , et le concierge manque être tué lui-même. Et c’est sur l’usage que l’officier prétend s’excuser! c< Jusque-là, dit-il dans son rap- « port, on a tiré presque journellement. » Effectivement, l’enquête qui fut faite prouva que, antérieurement, dans trois circonstances différentes, ou
5oG MÉMOIRES DU DUC DE RAUUSB.
avait tiré, et qu’une fois un prisonnier avait été tué roide sur la place.
« Je fis mettre au conseil de guerre l'officier et les soldats qui avaient fait feu. Ils furent acquittés. Le procureur du roi appela de ce jugement au conseil de révision, et, quoique la procédure offrit de nombreuses omissions dans les formalités exigées par la loi. quoique le jugement lui-même fût entaché d’une cause de nullité, il fut confirmé par le conseil de révision. J’avais' fait ce que j’avais pu pour qu’un pareil attentat ne demeurât pas impuni. On peut voir le jugement à la suite de cette note; on y lira qu’il suppose qu’une consigne existait qui ordonnait de tirer sur les prisonniers qui se montreraient à travers les barreaux de leurs croisées.
« Je pourrais ajouter d’étranges choses à ce tableau: mais cela me paraît superflu. Je ne puis cependant m’empêcher de parler des travaux de la cour prévôtale; ses travaux expirent, et je me restreindrai autant que possible.
« Un mouvement insurrectionnel éclate le 8 juin, mouvement prévu et annoncé. Le tocsin sonne dans onze communes. A ce signal, calcul fait sur les lieux, deux cent cinquante à trois cents individus se réunissent, chacun dans leur commune.
Un certain nombre accourt avec des seaux, ainsi
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qu'il a été prouvé par les débats, croyant arriver à un incendie. Sur les deux cent cinquante, à peine soixante étaient armés; aucun d’eux n’avait de munitions. De ces deux cent cinquante individus, cent cinquante-cinq ont été mis en jugement, presque tous condamnés, dont vingt-huit à mort, parmi lesquels onze ont été exécutés. Un enfant de seize ans perd la vie pour avoir fait une menace que cependant il n’a pas exécutée. Les dispositions du Code qui sont favorables aux accusés sont violées ouvertement, et la procédure est conduite de telle manière, que les individus qui sont condamnés le plus justement le sont cependant d’une manière illégale. Cette malheureuse procédure dure cinq mois, et pendant cinq mois la terreur règne partout.
« Telle est, en peu de mots, l'histoire de la cour prévôtale de Lyon; mais le roi, dont la justice est toujours là pour tout réparer, dont la bonté est inépuisable pour pardonner, vient de rendre un grand nombre de ces malheureux à la société et d’adoucir beaucoup le sort de ceux auxquels il ne pouvait pas entièrement faire grâce.
« Tel est, je le répète, le tableau fidèle de ce qui s’est passé à Lyon. J’ai trouvé ce pays dans un état d'agitation extrême, chacun croyant marcher sur un volcan. Je n’ai point amené de troupes avec
3r>s Ml- MOIRES DU DUC DE RAGUSE.
moi, je n’ai point fait de dispositions qui pussent en imposer, et, du jour de l’arrivée de l’envoyé du roi, 'la tranquillité a été rétablie et n’a pas cessé un instant de régner; et, quoique les dispositions qui, dans mon opinion , doivent en assurer la durée n’aient pas été complètement prises, il est probable qu’elle ne sera plus troublée. Ce qui s’est passé avant et depuis mon arrivée suffit pour expliquer à tout esprit clairvoyant la cause des troubles et le moyen de maintenir le calme et la paix chez une population qui ne demande que repos et protection.
« Les acte.s que j’ai faits dans ma mission se bornent à la révocation de quelques maires, devenue indispensable; au renvoi de six officiers, dont la conduite avait provoqué cet acte de sévérité, et à la mise en jugement, et, par suite, la condamnation de deux gendarmes qui avaient laissé échapper un prisonnier. J'ai réclamé partout l'exécution des lois, fermé le tribunal arbitraire présidé par le maire de Lyon, envoyé les détenus devant leurs juges naturels, et, pénétré de l’esprit qui anime le roi et de l’importance des devoirs qui m’étaient imposés, j’ai mis toute l’énergie dont j’étais capable à assurer le règne de la justice. Pas un seul individu n’a été arbitrairement arrêté par mes ordres, mais j’ai fait élargir ceux qui étaient détenus illégalement. Enfin, je suis. parvenu à rétablir l’empire des lois, pre-