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CHAPITRE X

Cérémonie du sacre. — Distribution des aigles à l’armée. — Création du royaume de Lombardie. — Prétentions papales. — Mission en Belgique. — Napoléon à Milan.

Le jour fixé pour la cérémonie du sacre arriva. C’était le a décembre; il faisait le temps ordinaire de cette saison , c’est-à-dire qu’il était fort mauvais. Ce fut néanmoins un beau spectacle que cette réunion des députations de tous les départemens, de toutes les bonnes villes, et de tous les régimens de l’armée , jointes à tous les fonctionnaires publics de France, à tous les généraux, à ht population entière de la capitale.

On avait fait peindre à neuf l’intérieur de l’église de Notre-Dame ; on y avait construit des galeries et des tribunes magnifiquement décorées ; un monde prodigieux les remplissait.

Le trône impérial était placé au bout de la. nef, entre là principale entrée et sur une estrade très élevée.

Le trône pontifical était dans le chœur, à côté du maître-autel.

Le Pape partit des Tuileries (i), et alla par le quai à .l’archevêché , d’où il se rendit dans le choeur par une entrée particulière.

L’enaphreur sortit avec l’impératrice par le Carrousel. Le cortège prit ‘la rue Saint-Honoré jusqu’à celle des Lombards, puis le Pont-air- Change, le Palais de Justice, lé parvis Notre- Dame, et entra à l’archevêché. là, toute la suite avait des chambres prêtes, chacun y fit sa toilette de grande cérémonie ; les uns parurent en hafiit de leurs charges d’honneur, les autres avec leur uniforme.

[0 Le moment fixé ponr le départ du Pape des Tuileries pour l’archevêché éprouva un moment de retard par une cause singulière. Tout le monde ignorait en France , et même aux Tuileries , qu’il était d’usage à Rome, quand le Pape sortait pour officier dans les grandes églises , comme celle de Saint-Jean-de-Latran par exemple , qu’un de ses principaux camériers partît un instant avant lui, monté sur un âne et portant une grande croix de procession. Ce fut au moment même de se mettre en marche qu’on apprit cette coutume. Le camérier n’aurait pas voulu , pour tout l’or du monde , déroger à l’usage et prendre une plus noble monture. Il fallut donc mettre tous les piqueurs des Tuileries en recherche ; on eut le bonheur de trouver un âne assez? propre que l’on se hâta de couvrir de galons. Le camérier traversa avec un sang-froid imperturbable l'innombrable multitude qui bordait les quais , et qui ne pouvait s’empêcher de rire à ce spectacle bizarre qu’elle voyait pour la première fois.

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On avait pratiqué, depuis l’archevêché , une longue galerie en bois qui régnait le long de l’église en dehors, et qui venait aboutir à la grande porte d’entrée. Ce fut par cette galerie qu’arriva' le cortège de l’empereur ; il offrait un spectacle vraiment imposant. La troupe déjà nombreuse des courtisans ouvrait la marche ; venaient ensuite les maréchaux d’empire qui portaient les honneurs, ensuite les dignitaires et les grands officiers de la couronne , puis enfin l’empereur, vêtu en habit de cérémonie. Au moment où il entra dans la métropole, il y eut un cri de vive l' empereur ! qui fut poussé d’un même élan et ne fit qu’une explosion. Cette ihomense quantité de figures qui paraissaient sur les côtés de ce vaste édifice formait une tapisserie des plus extraordinaires.

Le cortège passa par le milieu du vaisseau , et arriva au choeur en face du maître - autel! Ce tableau n’était pas moins imposant : les galeries du pourtour du choeur étaient remplies de tout ce que la meilleure compagnie offrait de plus jolies femmes, qui la plupart le disputaient par l’éclat de leur beauté à celifi des pierreries dont elles étaient couvertes.

Le saint Père vint recevoir l’empereur à un prie - dieu qui avait été disposé au milieu du chœur; il y en avait un semblable à côté pour

l’impératrice; ils y firent une très courte prière, et revinrent se placer sur le trône au bout de l’église, en face du chœur; là, ils entendirent l’office qui fut célébré par le Pape. On alla à l’offrande , on en revint ; puis on descendit l’estrade du- trône en cortège pour aller recevoir l’onction sacrée. L’empereur et l’impératrice, en arrivant au chœur, se replacèrent à leur priedieu, où le Pape vint faire la cérémonie.

il présenta la couronne à l’empereur, qui la prit, la mit lui-même sur sa tète, l’ôta, la plaça sur celle de l’impératrice, et la retira pour In poser sur le coussin où elle était d'abord. On en ajusta aussitôt une autre plus petite sur la tète de l’impératrice. Toutes les dispositions avaient été faites à l’avance : ses dames l’entouraient; tout fut fini dans un instant, personne ne s’aperçut de la substitution qu’on avait faite. Le cortège se remit en marche pour regagner l’estrade. L’empereur y entendit le Te Deum; le Pape y vint lui-même à la fin de l’office, comme pour dire Vite, missa est. On présenta l’évangile à l’empereur , qui tira son gant , et prononça son serment , la main sur le livre sacré.

Il reprit le chemin par lequel il était venu pour rentrer à l’archevêché , et remonta en voiture. La cérémonie fut très-longue; Je cortège revint par la rue Saint-Martin, le boulevard, la

place de la Concorde , et le pont Tournant : le

jour finissait lorsqu’il arriva aux Tuileries.

La distribution des aigles, qui furent substitués aux. anciens drapeaux de l’armée , eut lieu quelques jours après. Le temps était extrêmement mauvais , néanmoins le concours fut prodigieux. Au moment où les députations des régimens s’approchèrent pour recevoir les aigles, l’élan fut général , les citoyens comme les soldats se répandirent en longues acclamations:

La monarchie était de nouveau consacrée en France ; mars ce n’était pas tout : Ja forme du gouvernement de la république cisalpine n’avait pu s’accommoder avec celle du gouvernement consulaire, on l’avait modifiée; il fallait la modifier encore, on y travailla de suite.

L’empereur avait des ministres et une foule de gens habiles qui le dispensaient de manifester deux fois le même désir ; aussi tout marfcha-t-il rapidement. La Lombardie fut érigée en royaume ; I’empereuc mit la couronne de fer sur sa tête.

Le Pape venait de faire tout ce qu’on avdit demandé de lui, il crut pouvoir exigêr le prix de ses complaisances : rl demanda modestement qu’on lui rendît Avignon en France, Bologne et Ferrare en Italie; l’empereur fit la sourde oreille; U insista , et fut refusé net. Le saint Père ne s’en

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alla pas de fort bonne humeur, nous laissant à penser que, s’il s’était douté d’un refus , il aurait mis cette condition à son voyage, et n 'aurait pas accordé le spirituel avant d’être assuré da temporel. Néanmoins l’empereur lui fit des dons magnifiques en meubles et ornemens pontificaux; il donna également de riches présens à tout ce qui l’avait accompagné. Us prirent congé l’un de l’autre; l'empereur laissa le Pape à Paris, et partit pour l’Italie. Il alla par Troyes et la Bourgogne qu’il voulait visiter. Il descendit à Lyon, et se rendit de là au château de Stupinitz, près de Turin.

Environ quinze jours avant de partir de Paris, l’empereur m’avait envoyé en Belgique (i), par Lille, Mons, Bruxelles et Anvers. Dans cette dernière ville, j’avais beaucoup de choses à observer, et jamais, je crois, où eut de rapports aussi satisfaisans à lui adresser. 11 y avait à peine deux ans que je n’avais vu Anvers , et il me semblait qu’un miracle s’y était opéré; c’était à comparer

(i) « Monsieur le général de division Savaryvmon aidede-camp ,

« Vous partirez daos la journée en toute diligence pour Bruxelles. Les pièces ci-jointes vous feront connaître l’objet de votre mission. Vous irez voir le président de la cour criminelle et le procureur impérial , et , sans faire aucun nouvel éclat , ni laisser pénétrer le but de votre voyage , vous re-

à Thèbes , qui se bâtit au Son de la lyre d’Amphion. Je trouvai des vaisseaux à demi construits,

des chantiers immenses, des ateliers de toute espèce, de vastes locaux, où deux ans auparavant s’élevaient les remparts et une foule de maisons qu’on avait été obligé de démolir. D’Anvers je revins prendre la droite de l’armée, qui était déjà

cueillerez les renseignemens convenables, qui me mettent à même d’avoir une idée précise sur cette affaire , ainsi quesur la nécessité des mesures que l’on propose.

« Vous irez aussi à mon château de Lacken , pour voir dans quqllc situation sont les travaux.

« Vous irez de là. à Au vers; vous y visiterez dans le plus grand détail l’arsenal , les chantiers de construction , les magasins , les chaloupes canonnières et autres bâtimens de la flottille qui se trouvent en armement. Vous feviendrez par Bruges , Ostende , Dunkerque , Calais , Ambleteuse , Vimereux et Boulogne. Vous resterez dans chacune de ces villes le temps nécessaire pour bien voir la situation de l’armée de terre et de mer , et vous mettre à même de me rendre compte de tout ce qui peut m’intéresser. Vous

m’écrirez de Bruxelles sur l’affaire de , et de chacune

des autres villes sur tout ce qui a rapport à votre mission. Vous causerez avec le général Davout et les autres généraux , et toujours dans ce sens que je compte que l’armée et la flottille ne cessent pas d’ètre maintenues sur un pied respectable et dans la meilleure discipline. Sur ce , je prie Dieu qu’il Vous ait en sainte garde.

« Malmaison , ce 2 4 ventôse an XIII.

« Napoléon. »

resserrée depuis Dunkerque jusqu’à Étaples. J’avais ordre de voir tous les généraux et colonels ,. et de leur dire qu’en allant en Italie, l’empereur était occupé d’eux, qu’il serait bientôt de retour, au milieu de leurs camps , et mettrait un' terme à l’impatience qu’ils témoignaient; qu’ils ne devaient pas perdre patience , ni regarder ce qt»’ils avaient fait comme inutile. Je vis également les troupes : Fempereur ine l’avait particulièrement recommandé. . ; . .

Je ne fus pas pfeu surpris de voir arriver de Turin à Boulogne, pendant que j’y étais, une longue instruction de l’empereur sur la manière de faire embarquer l’armée. Il avait divisé son immense flottille en escadrilles, divisions etsub-

divisions, avec un tel ordre que, même la nuit, on aurait pu procéder à l’embarquement. Gha- • que régiment, chaque compagnie savait -le numéro des bâtimens qu’ils devaient monter; il en était de même pour chaque général et officier d’état-major.

L’empereur devait avoir mis au moiqs un mois à cet .immense et minutieux travail; ce qui prouvait que lès événetnens qui occupaient tout le monde ne lui avaient pas fait perdre de vue son opération.

Je le rejoignis à Stupinitz. Il était avide de nouvelles delà côte de Boulogne: celles que je lui ap-

portais le satisfirent beaucoup. 11 prolongea sort •séjour à Turin, et était encore dans cette ville lorsque le Pape y arriva. On logea le saint Père •au château royal, en ville; l’empereur vint l’y voir, et partit Je lendemain par Asti pour venir à Alexandrie : le Pape suivit la route de Cassai pour rentrer à Rome.

Arrivé à Alexandrie., l’empereur visita les immenses travaux qu’il y faisait exécuter. Il passa une revue sur le champ de bataille de Marengo. Il mit ce jour-là l’habit et le chapeau bordé qu’il portait le jour de la bataille ; l’habit était tout piqué des vers. Le lendemain, il vint à Pavie par Milan.

Le délire était dans toute les tètes à son entrée dans cette ville. Il y resta le temps nécessaire aux préparatifc de la cérémonie du sacre, qui eut lieu dans la cathédrale, lin détachement de la garde d’honneur de Milan avait été là veille chercher la couronne de fer des anciens rois lombards ; laqutelle était soigneusement conservée àMuntza;elle devint de nouveau celle du roi d’Italie. :

L’empereur institua à cette occasioh l’ordre de la couronne de fer.

Ce fut à Milan que l’on reçut les grands cordons desdifférens ordres de Prusse, de Bavière, de Portugal et d’Espagne, en échange de ceux de

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la Légion -d’Honneiir qu’on avait envoyés à ces puissances.

• Après la cérémonie dit sacré , l'empereur se rendit en cortège au sénat -italien , où il investit le prince Eugène de la vice-royauté d’Italie.

Pendant le séjour que l’empereur fit à Milan, il ne cessa de s’occuper des embellissemens de cette ville avec le même zèle que si c’eut été Paris; tout ce qui concernait les intérêts de l’Italié et des Italiens était une de ses occupatiôns favorites. Il s’était toujours plaint de ce qu’aucun des gouvernemens de ce pays ne s’était occùpé d’achever la cathédrale de Milan , qüi, comme on le sait,- est le plus grand vaisseau connu après Saint-Pierre de Rome; il ordonna la reprise des travaux sur-le-champ , et créa un fonds spécial pour y faire face, défendant que, sous aucun prétexte, on les interrompît. Les Milanais n’ont sans doute pa? oublié que c’est à lui qu’ils Sont redevables de l’achèvemeht de ce beati fatohumeht, qui serait probablement resté encore longtemps dans l’état d’imperfection où il était.

Dès son retour à Paris, après Marengô, il avait résolu d’éterniser la ‘mémoire de la conquête de l’Italie, en élevant à l’hospice du grand Saint-Bernard un monument quî attestât aux siècles futurs cette glorieuse.époque de l'histoire de nos armées. Il avait chargé M.’ Denon d’aller

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reconnaître les lieux et de lui soumettre différens projets. Il en avait choisi un, et l’exécution venait d’en être achevée lorsque l’empereur était à MHan. Il voulut en faire faire l’inauguration avec solennité, et y faire transporter les restes du généralDesaix, entourés des lauriers au milieu desquels il était tombé. On composa une petite colonne formée de députations de diverses régimens de l’armée d*Italie et d’une députation civile d’Italiens, qui devaient partir de Milan et se rehdre à l’hospice du mont Saint-Bernard. Tout était disposé, lorsque M. Denon vint rendre compte à l’empereur qu’on ne trouvait pas lé corps du* général Desaix. L’empereur se souvint de l’orilre qu’il m’avait donné sur le champ dé bataille de Marengo, et me chargea de faire tout ce qu’il serait possible pour découvrir ce qu’on en avait fait. M. Denon m’assurait avoir fait beaucoup de recherches sans, succès. Je le priai de m’accompagner seulement une heure , et je le conduisis directement au couvent où j’avais fait déposer le corps du général Desajx. Le monastère avait été sécularisé ; IL ne restait plus qu’un seul religieux : à la première question ,*il comprit ce que je voulais lui dire , il entra dans une petite sacristie attenante à une chapelle , et j’y trouvai le corps du général Desaix à la même place et dans le

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même état où je l’avais laissé quelques années auparavant,- après l’avoir fait embaumer , puis mettre dans un cercueil de plomb, celui-ci dans un autre de cuivre, et enfin le tout enveloppé d’un cercueil de bois. M. Denon fut fort heureux de cette découverte, car il craignait d’être obligé de faire la cérémonie sans les restes du général illustre qui en était l’objet.

Le général Desaix repose depuis cette époque dans l’église du mont Saint-Bernard.

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