CHAPITRE XI
Retour prématuré de l’escadre de l’amiral Missiessy. — Revue de Monte-Chiaro. — Réunion de Gènes à l’empire.
— Dispositions d’embarquement.
De Milan , l’empereur se rendit à Brescia , où il re^tadeux jours. Il y apprit une nouvelle qui le surprit autant qu’elle le contraria. C’était la rentrée à Rochefort de l’escadre de Fa mi rai Missiessy, qui avait été comme un trait à la Guadeloupe et qui en était revenu avec la même rapidité. Il était de deux ou trois mois en avance , et ramenait sur nos côtes la flotte anglaise qui était à sa poursuite depuis son départ. Il avait ainsi manqué le but de sa croisière , car on n’avâit pas eu d’autre projet, en faisant sortir les vaisseaux que nous avions à Toulon, â Cadix et à’Rochefort, que de disperser sur les mers les escadres anglaises , et de les éloigner des côtes que nous voulions aborder.
te général Lagrange, qui avait été embarqué sur Cette escadre , était également revenu; il arriva lui-même à Brescia, où il fut assez mal reçu.*
L’empereur néanmoins nélaissa pas voir toute la contrariété que ce retour lui causait.
, Il alla , de Brescia , passer la revue de toute l’armée qui était rassemblée dans la plaine de Monte-Chiaro ; elle défila , l'infanterie par bataillons formés en bataille , et la cavalerie par régimçns aussi fopnés. en bataille, et néanmoins la nuit était close quand elle fut finie. L’empereur continua son voyage et serendit'à Vérone , qui à cette époque était là frontière du royaume d’Italie. Le général autrichien , baron de Vincent ( depuis ambassadeur à Paris ), qui commandait la frontière autrichienne sur l’Adige, fit demander à'.lui rendre ses devoirs, et le fit saluer, selon l’usage, par son artillerie. L’empereur le reçut le lendemain avec tout son corps d’officiers, et partit deux jours après pour Mantoue , puis vint passer lé Bù eu face de Bologne. Il entra dans cette ville , se rendit de là à Parme , à Plaisance, puis à Gènes, dont il fut prendre possession.
Le doge et le sénat de cette ville étaient venus le prier à Milan de les accepter et.de lès comprendre dans l’empire français. Je crois bien que l’on avait un peu aidé à cette résolution. La position de cette malheureuse république était telle que ses habitans allaient mourir de faim : les Anglais la bloquaient sévèrement par mer ;
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-les douanes françaises la resserraient par terre; elle n’avait point de territoire; et ne pouvait que difficilement se procurer de quoi exister. Ajoutez à cela que, toutes les fois qu’une, querelle s’engageait eri’ltalie, on commençait par lui envoyer une garnison qu’elle n’avait pas les moyens de refuser. Elle avait donc tous les inconvéniens qu’entraînait sa réunion à la France , sans en avoir les avantages. Elle se détermina à demander d’être agrégée à l’empire. ’
La France fit une médiocre acquisition. Le pays avait un passif qui surpassait de beaucoup son actif, de sorte que sa réunion entraînait une augmentation de dépenses pour le trésor impérial. Depuis long-temps Gênes n’avait plus que des palais de marbre , restes de son antique splendeur. '
L’empereur avait fait venir à Gênes M. Lebrun , architrésorier , qu’il en -nomma gouverneur , et le ministre des finances , qui régla de suite ce qui concernait son département. L’empereur reprit ensuite le chemin de Paris, où il lui tardait» d’arriver. Il s’arrêta à Fontainebleau quelques jours avant d’entrer dans Paris. Nous étions à la fin de juin ; il ne se contenait plus d’impatience. Il partit enfin pour Boulogne avec le ministre de la marine, comme il en avait pris l’habitude , c’est-à-dire en s’échappant.
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Il avait fait organiser la, ligne des sigçaux de côtes d’une manière particulière depuis Bayonne jusqu’à Boulogne, il vit son armée homme par homme, et la flottille bâtiment par bâtiment. Il avait placé aux avenue» de sou quartier-gèhéral des postes de sa garde, qui arrêtaient tous les courriers arrivant pour le ministre de la marine, et les lui amenaient, de sorte qu’il lisait les dépêches avant le ministre , auquel il les renvoyait après les avoir parcourues. Il avait pris cette .précaution pour ne pas perdre un instant, et faire embarquer l’armée, dès, qu’il serait asçuré que l’événement qu’il attendait avait eu beu. Il gagnait ainsi quelques heures sur le ministre de la marine, qui était établi dans Boulogne , tandis qu’il était , comme l’on sait , à son petit château . de Pont - de - Brique, à une lieue de Boulogne, sur la route de Paris.
’ Tout cela fini, on fit approcher les parcs d’artillerie, on les embarqua, et la cavalerie ensuite. Il ne restait plus que l’infanterie, qui était consignée dans les camps , prête à prendre les ann^ au premier coup de tambour. On attendait de moment en moment l’ordre d’embarquer; il n’ar* riva point : loin dp là, on débarqua ce qui était déjà à bord. Voici pourquoi.
La flotte qui était, partie de Toulon,, l’hiyjer
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précédent, avec celle d’Espagne,' devait être jointe par celle de Missiessy ; mâis Ceîili-ci avait fait Voile pour l’Europe avant 1" époque assignée. Les deux flottes faisaient ensehable quinze vaisseaux; élles devaient veùir devantle Ferrol,sans y entrer. L’amiral Gourdon , qui y était àVec six vaisseaux, avait ordre de se- joindre à elles. Les vîngt-uti' bâti mens réunis devaient ensuite faire route ensemble, prendre Missiessy en rade à ■ Rochefort, rallier son escadre, et marcher toUs à Brest, où il y avait vingt-ün vaisseaux qüi avaient ordre de sortir aussitôt que les escadres seraient signalées. La jonction faite, elles eussent présenté une forcé de soixante vaisseaux, qui pouvaient arriver, en deux ou trois jours, devant Boutoghe. Les escadres de Rochefôrt et de Brest sorties , on devait expédier un courrier au ministre de la marine, et de plus en prévenir -en même temps par des signaux de côte , c’est-à-dire, de RochçfortàBrest,*et dé BresJ à Boülog'në.
A l’arrivée de ce courrier, Ou au signal de çôtè, l’on aurait fait embarquer le rèste de l’armée, et commencé à faire sortir la flottille, qui , toute rassemblée dans Etaples, Boulogne, Viméreux, Ambleteuse, pouvait, d’après les calculs faits , être en rade en trois marées. On aurait procédé à cette opération lorsqu’on aurait commencé à apercevoir la flotte des vaisseaux de
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guerre. 11 ri’y avait devanture (rs que deux ou trois frégates anglaises : qui peut prévoir ce^ui serait advenu; si’ les ordres dé l'empereur eussent été*
exécutéà(i)? *. ' * \ •■•*•{»••>
Comment une combinaison amenée cfaussi loin, et calculée depuis aussi lông-temp», a-t-elle manqué? Le voici : la flotte française et espa* gnole, composée de quinze vaisseaux , rencontra à cent lieues au large du Ferrol, en- revenant d’Amérique comme le portaient ses instructions, la flotte anglaise de l’amiral Caldèr. (Cette derrifère n’avait que neuf vaisseaux, qui pent-être n’rfnraient pas été là saris la rentrée dè M. de JVfis-' siessy à Rochefort ; non seulement notre flotte de quinze vaisseaux ne battit pas l’amiral CàldeŸ, mais encore elle se laissa prendre deuxbâtimeris^ Nous avions le vent : on dit que les deux vaisseaux pris étaient démâtés, et qu’ils sont tombés dans la ligne anglaise ; mais comment lès treize restant des nôtres n’ont-ils pas laissé arriver sur cètte ligne ? Ils auraient au moins sauvé leurs deux vaisseaux; c’est Ce que jè n’ai jamais' pu savoir. L’escadre , par suite de cette affairé ,
(l) L’année qui aurait passé le détroit est celle qui a combattu depuis les Russes et les Autrichiens. Si elle n’eût pas conquis l’Angleterre , comme je le crois , au moins eût-elle amené une paix bien autre que celles que nous sommes accoutumés do faire avec ce pays.
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né parut pas devant le Ferrol , et ne -fit pas-prevenir. l'amiral Gonrdoij , .comme- cela, était convenu; celui-ci ne sortit pas du Ferrol, par conséquent Missiessy non plus de Rochefort , ni la flotte de Rrest.- Voilà donc une opération ajournée .par suite de fautes particulières et d’un léger, accident. .
.L’empereur, qui arrêtait les courriers du ministre de la marine, vit le rapport de ce combat dans une dépêche venant de Rayonne ; il leva les épaules de pitié en voyant la conduite de son amiral : «était déjà l’infortuné Villeneuve, et il en fut triste tout le jour. • •
Que faire? Quelle punition , quelle vengeance, quel exemple pouvait compenser une faute qui frappait de nullité les efforts et les dépenses énormes qu’il avait faits depuis deux ans ? Il fallut néanmoins se résigner et chercher une combinaison nouvelle pour rallier nos escadres, et éloigner, celles des Anglais qui les avaient suivies. L’empereur méditait les moyens" d’atteindre ce, résultat, mais des événemens d’une tout autre importance vinrent faire diversion à ses projets,
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